Pour l’amour du tango

L’histoire du tango est, pour Gustavo Varela, philosophe argentin inclassable, une « cartographie affective ». Son « Tango. Une passion illustrée » se présente comme un beau livre, dans lequel trente-huit partitions de tangos, mythiques ou méconnus, nourrissent une « réflexion sur les mailles sociales, politiques et culturelles qui enserrent la musique », commente l’historien Sergio Pujol dans Clarín. Varela « éclaire avec perspicacité les relations entre musique et politique », en montrant l’influence qu’eurent sur le phénomène la sédentarisation des immigrants, le péronisme ou même le féminisme : avant lui, le tango avait réussi à fédérer toutes les classes sociales autour du thème de la femme. Lorsque celle-ci s’émancipe, les paroles perdent leur pouvoir, et « le tango abandonne la lettre, pour n’être plus que musique ».

La mère de toutes les guerres modernes

Une poignée de hauts lieux parisiens (le boulevard de Sébastopol, le pont de l’Alma…) commémore la guerre de Crimée. Mais qui connaît encore de nos jours ce grave conflit qui endeuilla l’Europe entre 1853 et 1856 ? L’historien anglais et célèbre spécialiste de la Russie Orlando Figes rend justice, dans un livre très remarqué outre-Manche, à ce conflit majeur et inattendu : « C’est le grand paradoxe historique de la guerre de Crimée, souligne The Economist : l’Angleterre anglicane et la France catholique romaine se sont alliées au sultan-calife de l’Islam contre les tsars qui se voyaient comme les derniers empereurs chrétiens du monde. »

Le détonateur du conflit fut tout aussi singulier : une bagarre survenue en 1846, à coups de chandeliers, entre ecclésiastiques orthodoxes et catholiques chargés de la gestion du Saint-Sépulcre de Jérusalem. À la fin de la journée, on relevait quarante morts. S’ensuivaient plusieurs années de tensions à propos du contrôle des Lieux saints, au terme desquelles la Russie pénétrait, en juin 1853, en territoire ottoman de Roumanie. La France et l’Angleterre se joignaient à la Turquie pour repousser l’attaque. La guerre fera environ 800 000 morts… La dimension religieuse de l’affrontement, cette « guerre sainte d’un genre inhabituel » selon The Economist, a beau être minimisée par les historiens modernes – qui l’analysent en termes de pure rivalité de puissance –, elle est d’après Figes au cœur de l’événement. Le messianisme russo-orthodoxe n’était pas pour autant dénué d’expansionnisme : le tsar Nicolas Ier convoitait autant les Lieux saints et Constantinople que le détroit du Bosphore.

Autre paradoxe : la guerre de Crimée fut à la fois l’une des dernières guerres à l’ancienne et la première des guerres modernes. Côté tradition, « les canons envoyaient des boulets, certains soldats n’avaient que des mousquets, la cavalerie se battait au sabre […] et le code de l’honneur régissait les combats », écrit Noel Malcolm dans le Telegraph. À quoi s’ajoutaient des états-majors encore peuplés d’aristocrates incompétents ou de princes russes qui emmenaient les belles dames sur le champ de bataille. « Cela rappelait les guerres napoléoniennes, avec même des bribes de chevalerie », souligne le Times Higher Education. Côté modernité, une longue liste de nouveautés promises au plus bel avenir : le fusil Enfield, les combats de tranchées, la « guerre totale » et le massacre des civils, l’infirmerie militaire (par Florence Nightingale), le chloroforme, la logistique ferroviaire (près de 10 kilomètres de voies entre Balaklava et Sébastopol), le reportage de guerre (photographies et liaisons télégraphiques, sur fond de montée en puissance d’un nouvel acteur, l’opinion publique) et l’émergence de la figure du soldat de base comme clé des batailles.

C’est en effet à cette occasion, analyse Mark Bostridge dans le Financial Times, que « fut inscrite dans l’inconscient collectif l’image du simple soldat, sauveur de la nation et symbole de l’affirmation des classes moyennes dont le professionnalisme rachète l’impéritie des généraux ».

Toutes ces innovations furent observées, puis copiées, par des témoins très attentifs : les généraux prussiens et les officiers yankees. Mais le caractère « proto-moderne » de la guerre de Crimée ne se limite pas à ses aspects militaires. Politiquement, ce conflit ouvre l’ère « de ce qu’on appelle aujourd’hui l’interventionnisme libéral », écrit Anne Applebaum dans le Spectator. L’opinion anglaise fut par exemple ravie de voir son armée voler au secours des Turcs, « prompte à intervenir partout dans le monde pour défendre les valeurs de l’Angleterre ».

Et, comme de nos jours, les considérations économiques et géopolitiques ne tardèrent pas à prendre le pas sur les valeurs, en dépit de la rhétorique religieuse vigoureusement utilisée par les prédicateurs anglicans et le lobby catholique. La preuve : Napoléon III faisait ami-ami avec le tsar avant même la fin de la guerre ; quant au calife, on le laissa à son sort aussitôt après lui avoir repris le contrôle des Lieux saints. Mais en abandonnant à leur frustration le tsar, vaincu, et l’empereur austro-hongrois, négligé, cette Realpolitik malavisée a instillé en Europe les germes de conflits bien plus meurtriers.

Nostalgie de la punkitude

«Tu ne veux pas être comme eux, parce que tu ne veux pas te réveiller un matin et vomir en te regardant dans le miroir. Tu ne veux pas travailler dans leurs bureaux de verre, ni porter leurs costumes sur mesure, tu ne veux pas voter pour leurs copains, qui étaient peut-être des punks autrefois, mais ne pensent plus aujourd’hui qu’à eux et contre toi, tu ne veux pas savoir ce qu’est une hypothèque ou une assurance-vie […]. Leurs cafés douillets éclairés par une lumière tamisée ne t’intéressent pas, pas plus que la musique d’ascenseur… » « Eux », ce sont les « belles gens », qui ont inspiré à Jaroslav Rudiš un manifeste inséré dans son roman « La fin des punks à Helsinki », ceux contre qui « la lutte continue ». Car même si, d’après l’auteur tchèque, le courant punk est bel et bien mort dans son pays comme dans toute l’Europe centrale, de nouveaux mouvements doivent prendre le relais.

Le roman, unanimement salué comme le meilleur de cet auteur de 39 ans très en vue, s’articule autour de deux histoires. D’abord, il y a Ole, ancienne star du punk est-allemand, aujourd’hui quadragénaire, qui passe ses journées accoudé au bar Helsinki avec ses copains, comme lui nostalgiques des bouges cradingues et des crêtes iroquoises. « Ces punks ont déposé les armes, ils ont signé une paix fragile avec le système et, depuis, ils essaient simplement de survivre », relate le site Deník Referendum. L’histoire de Ole s’enchevêtre avec les pages du journal de Nancy, une punkette de 17 ans, habitante des Sudètes dans les années 1980. La jeune fille y écrit avec humour sa peur des retombées de Tchernobyl, son ennui à l’école, dans sa famille, la cohabitation avec les Russes, le sentiment de liberté qu’elle trouve dans le punk-rock, malgré la censure du régime. À cette époque, poursuit le journal en ligne, « les punks ont besoin de vivre et de combattre pleinement contre tout, les bourgeois idiots, les instituteurs stupides, les parents obtus… ». Les deux personnages ne se rencontrent qu’une seule fois : en septembre 1987, au festival de Plzen, première manifestation officielle du mouvement underground à l’Est, où tous les punks de RDA et de Tchécoslovaquie vinrent écouter leurs stars.

« Rudiš est crédible lorsqu’il se glisse dans la peau des punks », juge le site Nekultura.cz. Mais cela ne l’empêche pas de poser sur eux un regard ironique. « Ils lui sont sympathiques et il a un peu l’impression de faire partie de leur groupe mais, en même temps, il prend conscience de ce que leur anticonformisme est surtout digne de pitié », explique le site Iliteratura. Il est question dans ce roman de vieillissement, de la perte des illusions, de souvenirs, mais aussi du monde actuel où la révolte est devenue un business, une imposture joyeuse aux accents vaguement écolos et sociaux. Et quand quelqu’un veut vraiment protester, comme Eva, la fille de Ole, il ne lui reste que l’anarchisme violent et ses formes (auto)destructrices. « Rudiš ne se demande pas si les motivations d’Eva sont légitimes ou au moins défendables. Il préfère comparer ses attaques à l’explosif avec les opérations, naïves et innocentes, de la génération de son père. »

« Nous n’allons pas soupçonner Rudiš de regretter le régime communiste. Pourtant, il est incontestablement nostalgique d’une époque où la musique avait une signification plus importante », estime un autre site, Aktualne.cz. Passionné par la ville de Berlin, Rudiš s’en prend aussi à la reconstruction à tout-va en Europe centrale, sans considération pour le patrimoine et la mémoire collective. Il décrit avec force détails les façades ravalées, propres et sans aspérités, les cafés aseptisés qui ont remplacé les bars enfumés, les épiceries devenues des boutiques chics… Un monde dans lequel le bar Helsinki de Ole fait figure d’îlot, résistant seul face à la frénésie du bio, au culte du corps et de la santé.

Bush contre Ben Laden : zéro partout

Comment donc la puissante Amérique a-t-elle pu connaître coup sur coup la tragédie du 11-Septembre puis le double déboire irakien et afghan ? Dans The Longest War, le spécialiste d’al-Qaida Peter Bergen lève un nouveau coin du voile – et même deux. Car, dans « ce nouveau livre de référence, très bien informé », commente Michiko Kakutani dans le New York Times, l’auteur ne se limite pas à la vision américaine de la « War on Terror ». Il présente aussi le point de vue de l’adversaire. L’ouvrage, qui figurait parmi les meilleures ventes outre-Atlantique en février, montre en effet combien « malentendus et erreurs de calcul ont foisonné de part et d’autre », rapporte Thomas Ricks également dans le New York Times.

Côté américain, peu de révélations, mais un « récit féroce » et « partial » des échecs de l’administration Bush, estime le juriste Michael Mukasey dans le Wall Street Journal. Et l’ancien juge fédéral de résumer, en le dénonçant, le réquisitoire de Peter Bergen, pour qui l’administration Bush « aurait été collectivement surprise par le 11-Septembre, alors même que les États-Unis possédaient un casus belli contre al-Qaida depuis octobre 2000, avec l’attentat contre le destroyer USS Cole au Yémen ». L’énoncé de l’acte d’accusation se poursuit avec l’invasion de l’Irak, « son cortège de mensonges », et la pratique du waterboarding – cette forme de torture simulant la noyade que, selon Bergen, « le cerveau du 11-Septembre a subie 183 fois, sans dire un mot de plus que deux ans plus tôt, dans une interview à Al Jazeera », précise Ricks.

Mais « c’est côté al-Qaida que le livre apporte des informations vraiment intéressantes », estime pour sa part Jason Burke dans les colonnes de The Observer. Car, pour Ben Laden non plus, le bilan n’est pas brillant. Au minimum, l’attaque du 11-Septembre fut une erreur stratégique : la réaction américaine a été complètement mésestimée, l’état-major de l’organisation décapité, et le sanctuaire afghan perdu. La stratégie de Ben Laden fut très contestée en interne. Par ailleurs, conclut Jason Burke, « un rapide survol de l’islam militant suffit à comprendre que l’influence de Ben Laden et de son organisation est plus limitée que le laisse croire la couverture médiatique dont il bénéficie. Nombreux sont les mouvements au Maroc, en Algérie, en Indonésie, en Irak, au Pakistan, au Bangladesh ou encore en Inde, qui, s’ils sont proches d’al-Qaida idéologiquement parlant, n’ont aucun lien avec le réseau ».

Décrédibiliser le Tea Party par l’histoire

The Whites of Their Eyes est l’un des premiers livres consacrés au mouvement Tea Party par une universitaire américaine, l’historienne d’Harvard Jill Lepore, spécialiste reconnue de l’histoire de l’Amérique coloniale. Son petit livre (qui fait un peu moins de 200 pages) combine la curiosité de la journaliste et la rigueur de l’historienne, ce qui lui permet d’aller plus loin que nombre d’analyses du Tea Party Movement offertes par les médias.

Lepore offre d’abord un rapide historique du mouvement, apparu dans les semaines qui ont suivi l’entrée de Barack Obama à la Maison Blanche fin janvier 2009. C’est le 19 février 2009 que les deux ingrédients cruciaux du Tea Party Movement sont apparus, lors du coup de gueule, en direct sur la chaîne financière CNBC, d’un trader de la bourse de Chicago, Rick Santelli. Santelli s’en prit d’abord au projet économique d’Obama, basé sur un vaste plan de relance de l’économie financé par le gouvernement fédéral. Pour Santelli, cela revenait à une utilisation inacceptable de l’argent du contribuable ("How many of you people want to pay for your neighbor’s message ?" – "Combien d’entre vous veulent payer l’emprunt de votre voisin ?"). Mais là où Santelli marque l’émergence d’un ton plus nouveau dans la politique américaine, c’est en ajoutant immédiatement, pour justifier son point de vue finalement assez banalement conservateur, un appel à l’idéologie des Pères Fondateurs, cette génération de révolutionnaires qui ont créé les Etats-Unis lors de la Révolution de 1776 contre la Grande-Bretagne : "If you read our Founding Fathers, people like Benjamin Franklin and Jefferson, what we’re doing in this country now is making them roll over in their graves." ("Si vous lisez les Pères Fondateurs, des gens comme Benjamin Franklin et Jefferson, ce qu’on est en train de faire dans ce pays les ferait se retourner dans leurs tombes"). Cette combinaison de conservatisme fiscal et de révérence pour les Pères Fondateurs fut confirmée le 15 avril 2009 (le Tax Day, le jour où les Américains envoient au gouvernement leur déclaration de revenus), quand des militants anti-Obama, souvent habillés comme des révolutionnaires du 18ème siècle, organisèrent des manifestations dans des centaines de villes américaines, manifestations qu’ils baptisèrent "Tea Party" (un terme reconnaissable immédiatement par tous les Américains, puisque c’est le nom donné à l’un des premiers événements de la Révolution, la destruction dans le port de Boston le 16 décembre 1773 de la cargaison de thé de trois bateaux anglais, afin de protester contre un nouvel impôt sur le thé imposé par la couronne britannique – même si Jill Lepore ne manque pas de rappeler que le terme ‘Tea Party’ n’est pas lui-même un terme révolutionnaire : il n’a été introduit qu’en 1834, dans les mémoires de l’un des derniers survivants du raid contre les navires anglais). Le message de ces manifestants Tea Party était évident : si la politique fiscale des Anglais a justifié la Révolution de 1776, la politique fiscale d’Obama justifie une nouvelle révolution. George III, Barack Obama, même combat.

Ce sont ces rappels constants à la Révolution qui ont convaincu Jill Lepore de se pencher sur le mouvement. Elle y voit l’opportunité de réfléchir sur la mémoire collective des américains en général, et sur leur vision de la Révolution en particulier. D’emblée, en mettant en exergue de son livre une citation d’Abraham Lincoln sur la fragilité de la mémoire historique des peuples, elle avertit ses lecteurs que ceux qui disent porter le flambeau de 1776 aujourd’hui ne maîtrisent pas en réalité l’histoire dont ils se réclament. D’où son sous-titre : "the Battle over American History" ("la bataille pour l’histoire américaine"). Ce livre peut ainsi être vu comme la salve de Jill Lepore dans cette guerre mémorielle ; son arme est son métier et sa passion : l’histoire.

On sent le talent de l’historienne en particulier dans le deuxième chapitre, consacré à un résumé de la Révolution américaine. Ces rappels sont très bien écrits, vivants, pleins d’anecdotes sur des révolutionnaires célèbres ou pas, enlevés sur la forme et complets sur le fond (le titre lui-même est tiré d’un épisode célèbre de la Guerre d’Indépendance : en 1775, lors de la bataille de Bunker Hill, les révolutionnaire reçurent l’ordre d’attendre pour tirer sur les soldats britanniques d’être suffisamment proches d’eux pour voir "le blanc de leurs yeux"). Cette base historique est essentielle dans la démonstration de Jill Lepore car c’est elle qui lui permet, avec une réelle efficacité, de décrédibiliser l’utilisation idéologique de la Révolution par les membres du Tea Party. Ce travail de sape passe par plusieurs étapes, de la plus journalistique à la plus intellectuelle.

Lepore s’intéresse d’abord – comme la plupart des médias l’on fait, aux Etats-Unis comme en France – à la dimension fiscale du mouvement. Après tout, la vraie Tea Party était une révolte contre les taxes, et les Tea Partiers d’aujourd’hui aiment à rappeler que "Tea" est en réalité un acronyme, pour "Taxed Enough Already" ("déjà assez taxés"). Mais pour Lepore, le parallélisme entre 1776 et la période actuelle est tellement absurde (les révolutionnaires refusaient de payer un impôt sans obtenir d’abord le droit de vote – d’où le célèbre slogan No Taxation Without Representation – alors que la politique fiscale d’Obama est celle d’un président élu démocratiquement par 53% de la population) qu’il est nécessaire d’aller au-delà de la rhétorique économique du mouvement pour réellement le comprendre : "Something more [is] going on, something not about taxation or representation but something about history itself" ("Il est en train de se passer quelque chose d’autre, quelque chose qui n’a rien à voir avec les impôts ou le vote, mais quelque chose qui a à voir avec l’histoire elle-même").

Lepore montre alors que le rapport des Américains avec leur histoire nationale est extrêmement complexe. Elle se prend elle-même en exemple pour prouver que l’on peut respecter et même aimer l’histoire au point d’en faire son métier, tout en reconnaissant que le passé est pire que le présent. Ainsi, Lepore explique dans plusieurs passages comment les personnes souffrant de maladie mentale étaient traitées au 18ème siècle, ou bien combien de femmes mourraient alors en couche, et elle conclut d’un très simple : "I don’t want to go back to that" ("Je ne veux pas retourner à cette époque"). C’est dans ce même esprit qu’elle aborde la question raciale, à laquelle elle consacre un chapitre entier (plusieurs de ses livres portent d’ailleurs sur l’esclavage dans l’Amérique coloniale). Elle insiste sur ce qui est sans doute l’échec le plus patent de la Révolution américaine : l’impuissance des colonies du Nord à convaincre celles du Sud d’abolir l’esclavage au moment de l’indépendance. La Révolution de 1776 puis la Constitution adoptée en 1787 exclurent par conséquent des millions de Noirs de la démocratie américaine. Si Lepore tient à prouver que la période révolutionnaire était un moment très imparfait de l’histoire américaine, c’est pour mieux mettre en perspective ce qu’elle voit comme la principale caractéristique du Tea Party: l’idéalisation de la Révolution, de son folklore comme de ses leaders (une idéalisation ainsi résumée par Lepore : "There were very few black people in the Tea Party, but there were no black people at all in the Tea Party’s eighteenth century. Nor, for that matter, were there any women […] and no slavery, poverty, ignorance, insanity, sickness, or misery" – "Il y a très peu de Noirs dans le mouvement Tea Party, mais il n’y a pas de Noirs du tout dans le 18ème siècle des Tea Partiers. D’ailleurs, on n’y trouve pas non plus de femmes, ni d’esclavage, de pauvreté, d’ignorance, de folie, de maladie, ou de misère"). 

Pour comprendre – et critiquer – cette idéalisation, Lepore explore une dimension du mouvement rarement prise en compte, la dimension religieuse. Elle établit un parallèle ingénieux entre le conservatisme idéologique des Tea Partiers et le conservatisme religieux des Protestant évangéliques américains qui croient en l’inhérence de la Bible. Pour elle, ces deux groupes se rejoignent, le Tea Party ne fait qu’appliquer le littéralisme évangélique à l’histoire américaine. Bien au-delà de la question médiatique des impôts, Lepore voit avant tout chez les Tea Partiers l’expression de ce qu’elle appelle un fondamentalisme historique : "Historical fundamentalism is marked by the belief that a particular and quite narrowly defined past – ‘the founding’ – is ageless and sacred and to be worshipped ; that certain historical texts – ‘the founding documents’ – are to be read in the same spirit with which religious fundamentalists read, for instance, the Ten Commandments ; that the Founding Fathers were divinely inspired ; that the academic study of history (whose standards of evidence and methods of analysis are based on skepticism) is a conspiracy and, furthermore, blasphemy : and that political arguments grounded in appeals to the founding documents, as sacred texts, and to the Founding Fathers, as prophets, are therefore incontrovertible" ("Le fondamentalisme historique est caractérisé par la croyance qu’un passé particulier et étroit – la Révolution – n’a pas d’âge, qu’il est sacré et qu’il faut lui vouer un culte; que certains textes historiques – les documents de la Révolution – doivent être appréhendés de la même manière que les fondamentalistes religieux lisent, par exemple, les Dix Commandements ; que les Pères Fondateurs ont reçu une inspiration divine ; que l’étude scientifique de l’histoire – dont les critères de preuve et les méthodes d’analyse sont basés sur le scepticisme – est un complot et même un blasphème ; et que les arguments politiques qui se réclament de ces textes séminaux et des Pères Fondateurs sont incritiquables"). Dans ce cas, le mouvement Tea Party n’est pas aussi original que nombre de médias semblent le penser : il est juste une extension à la présidence Obama de la Droite Chrétienne qui est très active aux Etats-Unis depuis les années 1970.

Ce fondamentalisme historico-religieux constitue la dimension la plus dangereuse du mouvement d’après Jill Lepore. Pour le critiquer, elle retourne avec une ironie gourmande les arguments des Tea Parties contre eux. Elle montre par exemple que les Pères Fondateurs eux-mêmes ont écrit sur les dangers de la nostalgie aveugle et de la sacralisation du passé. Thomas Jefferson, l’auteur de la Déclaration d’Indépendance, trouvait dangereux que les générations post-révolutionnaires vénèrent leurs ancêtres ("Some men look at constitutions with sanctimonious reverence, and deem them like the art of the covenant, too sacred to be touched. They ascribe to the men of the preceding age a wisdom more than human" – "Certains hommes regardent leurs constitutions avec un respect moralisateur et ils les voient comme l’Arche de l’Alliance, trop sacré pour qu’on n’y touche. Ils dotent les hommes du passé d’une sagesse surhumaine") ; une flexibilité intellectuelle partagée par l’auteur de la Constitution, James Madison : "Is it not the glory of the people of America, that, whilst they have paid a decent regard to the opinions of former times …, they have not suffered a blind veneration for antiquity" ("C’est le génie des Américains de, tout en respectant un minimum les opinions du passé, refuser une vénération aveugle des temps anciens"). Autrement dit, les Tea Partiers se sont lancés dans l’exercice par définition illogique de transformer un groupe de révolutionnaires inspirés par les Lumières en garants du statu quo éternel.  

L’histoire offre donc à Jill Lepore des arguments affutés pour décrédibiliser le Tea Party Movement. Mais il est intéressant de noter que Lepore sait aussi retourner le miroir critique vers les opposants du mouvement. Si elle ne cache pas ses profonds désaccords avec la vision de l’histoire des Tea Parties, elle a aussi le courage de rendre les historiens – dont elle est – en partie responsable de cette crise de la mémoire collective américaine. Dans les passages les plus originaux et les plus intéressants de son livre, elle montre que l’émergence des Tea Parties est le symptôme d’un échec professionnel quasi-généralisé de la part des historiens américains. Plus précisément, les graines du mouvement ont été semées non pas en 1776, mais en 1976, quand les Etats-Unis ont gâché et raté les célébrations du Bicentenaire de la Révolution. En 1976, les Etats-Unis étaient encore en plein traumatisme du Watergate, du Vietnam et de la dérive violente du mouvement des droits civiques. Pour Lepore, cela explique que la population américaine s’est alors sentie incapable de célébrer avec fierté et optimisme les 200 ans de sa Révolution. Parallèlement, une nouvelle génération d’historiens, plus intéressés par "the lives of ordinary people" ("la vie des gens ordinaires") et le "conflict among groups and especially races, sexes, classes, and nations" ("le conflit entre les groupes, en particulier entre les groupes ethniques, les sexes, les classes et les nations") que par l’histoire des élites et les sagas nationales, s’est déconnectée de la population. Lepore, tout en étant consciente d’être l’une des illustrations les plus typiques de ce phénomène – en tant que femme historienne spécialiste d’histoire noire – regrette en même temps l’incapacité des historiens américains actuels à écrire pour un public large ("general readers") et lui offrir une "synthèse narrative qui raconte une grande histoire plutôt que plein de petites histoires" ("a narrative synthesis, to tell a big story instead of many little ones"). En ce sens, Lepore prouve que l’histoire, comme la nature, a horreur du vide : si les spécialistes n’expliquent pas la Révolution aux Américains moyens de manière intelligible, des non-spécialistes et des idéologues manipulateurs s’en chargeront.

Françoise Coste

 

A lire aussi sur nonfiction.fr, dans le dossier sur le Tea Party :

 4 critiques de livre :  

Kate Zernike, Boiling Mad : Inside Tea Party America, par Boris Jamet-Fournier. 

Jill Lepore, The Whites of Their Eyes: The Tea Party’s Revolution and the Battle over American History, par Françoise Coste. 

Scott Rasmussen et Douglas Schoen, Mad as Hell. How the Tea Party Movement is Fundamentally Remaking Our Two-Party Systempar Romain Huret.

Sébastien Caré, Les libertariens aux Etats-Unis, sociologie d’un mouvement asocial, par Arnault Skornicki.

 2 interviews de spécialistes :

 - Une interview de Justin Vaïsse, chercheur à la Brookings Institution de Washington D.C., par Emma Archer et Quentin Molinier.

 - Une interview de Mark Lilla, essayiste et historien des idées à Columbia University, par Emma Archer (traduction de Quentin Molinier).

 3 analyses du mouvement :

 - Une analyse du Tea Party Movement, publiée sur nonfiction en septembre 2010, par Françoise Coste.

 - Une analyse critique d’une note de la Fondapol consacrée au Tea Party, par Quentin Molinier.

 - Une analyse des rapports entre le Tea Party et les think tanks, par Marie-Cécile Naves.

 1 revue de presse :

  – sur le financement du Tea Party par les frères Koch, par Pierre Testard

Sexe, meurtre et racisme des élites

Exclus temporairement du lycée pour avoir été surpris en possession d’une revue pornographique, Eduardo et Paulo en profitent pour nager dans le lac voisin et discuter de la nouvelle qui fait sensation ce 12 avril 1961 : le premier voyage d’un homme dans l’espace, celui de l’astronaute soviétique Youri Gagarine. Ce moment buissonnier tourne au cauchemar quand ils découvrent, sur la rive, le cadavre mutilé d’une jeune femme. D’abord accusés du crime, puis absous, les deux adolescents refusent la thèse officielle selon laquelle la victime, Anita, aurait été tuée par son mari. Ils s’improvisent alors détectives.
Premier roman du célèbre journaliste Edney Silvestre, « Si je ferme les yeux maintenant » a connu un succès fulgurant et déclenché une polémique, note Manuel da Costa Pinto dans la Folha de São Paulo. Car si « la curiosité adolescente pour les secrets de l’érotisme adulte mène en bonne partie l’enquête, celle-ci finit par révéler les désirs refoulés par le racisme des élites. Une véritable métaphore du pays », conclut-il.

L’histoire du monde en cent objets

La pierre de Rosette est « triviale par son aspect – celui d’une valise à roulettes – comme par son contenu – une liste d’exemptions fiscales pour le clergé égyptien –, mais elle fait partie de ces choses qui nous révèlent le monde et notre histoire », écrit Mary Beard dans le Guardian. C’est donc l’un de ceux que Neil MacGregor a sélectionnés, avec 99 autres, pour illustrer l’histoire de l’humanité. « Les objets montrent comment les différentes cultures ont toujours communiqué, commercé, et se sont combattues », ajoute The Observer. Ils disent tout de nous, comme cette statuette érotique palestinienne, qui confirme qu’on s’aimait il y a onze mille ans comme on s’aime aujourd’hui. Des objets comme ceux-là sont sacrés, et leurs temples, ce sont les musées. Il faut les montrer à tout prix au public, sans guère se soucier de la manière dont ils ont été acquis, affirme MacGregor, en réponse au débat sur la propriété des œuvres d’art. Car « les cultures du monde sont l’héritage du monde », martèle l’auteur de ce formidable bestseller anglais, qui n’est autre que le directeur du British Museum.

Les jeunes islamistes se rebiffent

« Sexe, mensonges et vidéo chez les Frères musulmans »… Tel aurait pu être le titre de ce pamphlet paru quelques mois avant que la révolution égyptienne révèle une rupture relative entre la confrérie et la jeunesse du pays. Car le conflit de générations traverse le mouvement lui-même, si l’on en juge par ce témoignage « de l’intérieur ». Le jeune Oussama Dorra y raconte tout ce qui ne se dit pas dans les réunions hebdomadaires de « la famille » : la masturbation, les livres interdits (Freud, Darwin…) et les films (y compris pornographiques) que s’échangent en secret les jeunes garçons, les blagues salaces qu’ils se racontent… « Le livre révèle une personnalité tout à fait atypique au sein de la confrérie, mais qui tient à y rester pour la travailler de l’intérieur », soulignait à sa parution l’hebdomadaire égyptien Rosa Al-Youssef.

Membre des Frères depuis une dizaine d’années, Dorra revendique plus d’ouverture et incite ses pairs à s’emparer de thèmes modernes, mais il le fait sur un mode essentiellement anecdotique. « Son livre est plein d’histoires légères et évocatrices, mais ne propose pas de réflexion profonde », juge Wagdi Al-Koumi dans l’hebdomadaire Al-Yom Assabeh. Moyennant quoi sa valeur documentaire est limitée : « Le lecteur n’y trouve aucune information sur le recrutement des membres, ni sur les personnalités de leurs dirigeants, bref, pas de véritable vue “de l’intérieur des Frères musulmans” comme le prétend son titre. » D’abord écarté du mouvement à cause de cet ouvrage qui a fait grand bruit au Caire, Dorra a depuis été réintégré.

Le vin philosophe

Pour lutter contre le « déclin du monde » et la « grossièreté ambiante », le philosophe britannique Roger Scruton a trouvé une solution. Son dernier livre, Je bois donc je suis, est un éloge des vertus du vin, un traité de savoir-vivre (lire aussi Books n° 17, novembre 2011, p. 98). Le Guardian salue son sens de la pédagogie et ses bonnes idées : « Saviez-vous, par exemple, que le meilleur plat pour accompagner un hermitage blanc est un hérisson cuit au four ou un écureuil au feu de bois ? » Mais les réflexions philosophiques de l’auteur sur les bienfaits du vin, qui aiderait les individus à se révéler, ne sont pas sans laisser perplexe le mensuel britannique The Times Higher Education, pour qui tout cela « relève plus du dîner un peu arrosé que de l’essai philosophique ».

 

Sur la route avec Peter Handke

Chantre de la lenteur et de l’enracinement, l’écrivain autrichien Peter Handke fut soudain pris de bougeotte. C’était en 1987. Pendant près de trois ans, le plus souvent à pied, il sillonna l’Europe – l’Allemagne, la France, la Belgique, la Hollande, la Grèce, la Yougoslavie –, mais aussi l’Égypte, le Japon et l’Alaska. « Marcher se révéla pour lui le moyen idéal d’entrer en contact avec la réalité », de voir le monde autrement, note Andreas Platthaus dans la Frankfurter Allgemeine Zeitung. Pour l’écrivain, ce fut une période de paix.
Paru en 2005 en Allemagne, le journal de ces pérégrinations est désormais disponible en français. « Un morceau d’écriture virtuose », estime Andreas Platthaus. Handke emprunte à divers genres littéraires, de l’aphorisme à l’esquisse, sans se laisser enfermer dans aucun. Dans ses descriptions de scènes du quotidien, il s’élève parfois au niveau de la grande peinture hollandaise.