La clé des champs

«Ce Voyage en Alcarria est un livre d’évasion, écrit en se promenant par quelqu’un qui a “pris la clé des champs” », prévient Camilo José Cela dans la préface à ce récit de voyage publié en 1948 et réédité aujourd’hui en français. Déjà, dans divers articles de revues, l’écrivain espagnol, prix Nobel de littérature en 1989, avait distingué trois types de voyages : de hauteur, de cabotage et de profondeur. « Les premiers sont des voyages à la destination lointaine et exotique, dont Chateaubriand, avec son Itinéraire de Paris à Jérusalem et ses Voyages en Amérique et en Italie, reste le prototype, explique Carmen Aznar Pastor dans le mensuel madrilène Quimera. Les voyages de profondeur, pratiqués par Ortega y Gasset dans Notas de andar y ver [« Notes en marchant et en regardant »] et Teoría de Andalucía [« Théorie de l’Andalousie »], s’apparentent à l’essai philosophique : ce sont des livres d’introspection dans lesquels le voyage est un prétexte pour réfléchir à des sujets plus généraux. Camilo José Cela, lui, préfère les seconds, ceux de cabotage, qu’il nomme aussi les “petits voyages” : plus amoureux, plus prudents, plus profondément mystérieux, plus évidemment et forcément sincères. »

Camilo José Cela fut un voyageur infatigable, qui arpenta, sac à dos, les terres d’Espagne, depuis sa Galice natale jusqu’à la lumineuse Andalousie, en passant par les terres arides de Castille et les sauvages paysages pyrénéens. « Chemin faisant, il notait – sur de petits cahiers d’écolier, des bouts de papier, des cartes de visite, de vieux programmes télé ou des pages de magazines – ses impressions et réflexions personnelles, faisait la description des paysages, des visages, consignait ses observations géographiques ou historiques, reportait ses commentaires étymologiques et toponymiques, collectait tous les faits d’importance sur les villages qu’il traversait », explique Carmen Aznar Pastor dans les colonnes de Quimera.

Voilà sans doute pourquoi Voyage en Alcarria fut accueilli à sa sortie, en 1948, comme un monument du réalisme social, qui décrivait l’Espagne d’après guerre et la misère des campagnes. Mais en réalité, lit-on dans El País, le voyage à pied qu’entreprit Cela en juin 1946 de façon quasi improvisée à travers cette région peu touristique et accidentée de Castille, renouait bien plutôt « avec les formes anciennes de la littérature ibérique itinérante et sa tradition picaresque ». « Beaucoup des gens que Cela dit avoir rencontrés ne sont que le fruit de son imagination la plus débridée », ajoute Carmen Aznar Pastor. « La marchande de légumes, sourde comme un pot, qui refuse de lui vendre des tomates à la sortie de Guadalajara ; Armando Mondéjar Lopez, le petit rouquin pédant qui lui montre le chemin jusqu’à la route d’Iriepal ; Don Stanislas de Kostka Rodriguez y Rodriguez, alias le Merdeux, neveu du vice-roi du Pérou injustement dépossédé de son héritage » : tous ces personnages imaginaires ont plus de consistance et d’attrait que ceux, de chair et d’os, que le marcheur a pu croiser. « Dans le récit de voyage, on peut écrire tout et n’importe quoi, conclut Carmen Aznar Pastor. Camilo José Cela a su profiter de cette indéfinition générique pour lâcher la bride à son imagination créatrice. »

Un Zimbabwe de caricature

Quand il saute dans le premier avion pour le Zimbabwe au lendemain du premier tour de l’élection présidentielle de mars 2008, le journaliste blanc zimbabwéen Peter Godwin (qui a fui le pays dans les années 1980) n’espère qu’une chose : « Danser sur la tombe politique de Robert Mugabe. » Il sera vite déçu. The Fear est son récit détaillé et poignant de la campagne de terreur menée contre l’opposition (180 morts selon Amnesty International). Arrivé en tête au premier tour, son chef de file Morgan Tsvangirai finit par abandonner et Robert Mugabe, seul en lice, est réélu en juin à la présidence.

Le livre de Godwin « décrit l’abîme de dépravation où ont plongé les hommes de main de Mugabe lorsque, imbibés d’alcool et de drogue, ils se sont déchaînés contre un peuple dont le seul crime avait été de manifester son désir de changement », écrit l’opposant exilé Wilf Mbanga, qui salue dans le Guardian britannique un travail « passionné et courageux ». Godwin a parcouru le pays clandestinement et arpenté les hôpitaux de la capitale, Harare. Des victimes lui ont raconté comment elles avaient été rouées de coups, torturées. Un homme décrit cette voiture qui a roulé sur ses jambes, encore et encore, jusqu’à les lui broyer ; le nouveau maire de la capitale dit l’enlèvement de sa famille, l’incendie de sa maison et les funérailles de sa femme assassinée auxquelles il n’a pu assister.

Le journaliste sud-africain Percy Zvomuya l’admet : « Certains passages sont saisissants, en particulier lorsque Godwin parle avec des gens ordinaires. » Mais « The Fear est aussi un livre simpliste qui réduit la crise zimbabwéenne à ces trois mois tragiques de 2008, gorgés de sang et de peur », déplore-t-il dans le Mail & Guardian de Johannesburg. Et de constater : « Le Mugabe de l’imagination de Godwin est un monstre que l’on ne peut expliquer. » Comment le « héros de la libération » est-il devenu ce « bandit tyrannique » ? La nature violente d’un homme peut-elle à elle seule expliquer le naufrage d’un pays ? Pour Zvomuya, inutile de chercher des réponses dans le livre de Godwin, dont « il est difficile d’ignorer le préjugé néorhodésien [Godwin est né en 1957 dans ce qui était alors la colonie de Rhodésie du Sud] et sa nostalgie à peine déguisée pour l’ancien monde ». Sans être si virulente, la journaliste américaine Susi Linfield avait relevé en 2007 la « partialité saisissante » dont faisait preuve Godwin dans ses mémoires Quand un crocodile mange le soleil (1) [lire « Le suicide du Zimbabwe », Books, n° 2, février 2009, p. 32-35].

Mieux vaut, selon Zvomuya, se tourner vers les chercheurs pour se faire une idée plus juste de la situation du pays. Il cite, entre autres, les travaux de Sabelo Ndlovu-Gatsheni, auteur de Do “Zimbabweans” exist? (Peter Lang), expliquant que la violence au Zimbabwe n’a rien d’un phénomène « isolé ou éphémère », mais « a pris la forme d’une culture » nourrie, entre autres, par la colonisation britannique, le régime raciste de Ian Smith (Premier ministre de Rhodésie de 1964 à 1979) et la guerre civile qui mena à son renversement à la fin des années 1970.

1| Fayard, 2008.
 

La fin annoncée du christianisme d’Orient

Parti sur les traces de deux moines du VIIe siècle, l’historien William Dal¬rymple a commencé en 1997 son périple au mont Athos. Puis il a rejoint Istanbul, poussé jusqu’en Syrie, avant de redescendre par le Liban et de revenir, via Israël et l’Égypte. Plus d’un millénaire après le passage de Moschus et Sophronius, témoins de l’effondrement de l’Empire romain d’Orient face à l’expansion arabe, Dalrymple affirme assister à l’achèvement du processus : la fin du christianisme dans la région. Parlant des moines et des curés persécutés, des églises vides, l’historien insiste toutefois sur un point : « En dehors de certains endroits en Égypte, les problèmes des chrétiens ne sont pas dus à l’hostilité du radicalisme islamique, rapporte le Journal of Syriac Studies. Le problème kurde ou palestinien, les conséquences de la guerre civile au Liban en sont les principaux facteurs. »
 

La Libye et le pétrole (3)

 « Si nous sommes en Libye, c’est à cause du pétrole », a déclaré le député républicain du Massachusetts Ed Markey.  Il a présidé de mars 2007 à décembre 2010  la Commission de la Chambre des représentants sur l’indépendance énergétique et le réchauffement climatique. Markey a appuyé la décision du président Obama de soutenir la résolution du Conseil de sécurité d’employer la force en Libye. Cette décision va dans le sens de l’engagement américain de soutenir les aspirations démocratiques des peuples, a-t-il ajouté. « Mais l’essentiel, ce sont les 5 millions de barils de pétrole que nous importons chaque jour des pays de l’OPEC ».

Une féministe parmi les livres

Texte fondateur du féminisme américain, le livre de Margaret Fuller est pour la première fois disponible en français. Ce plaidoyer éloquent pour l’éducation et l’émancipation des femmes, riche de multiples références littéraires, touche le lecteur moderne par ses accents prophétiques mais aussi par l’étonnante personnalité de son auteur. Lors de sa parution, en 1845, Fuller est déjà une étoile montante dans les milieux intellectuels de la côte Est. À 35 ans, elle tient une chronique littéraire dans le prestigieux New York Tribune. Quelques années auparavant, elle a assuré, seule, l’édition de The Dial, revue qu’elle a lancée avec le poète et essayiste Ralph Waldo Emerson. Avec ce dernier, elle est aussi une figure de proue du transcendantalisme, un mouvement philosophique utopiste qui prône l’élévation spirituelle du genre humain.

Son engagement pour l’amélioration de la condition féminine est ancien. En témoignent les « conversations » qu’elle organisait et animait pour les demoiselles de la bonne société de Boston. Ces causeries érudites, censées parfaire l’éducation de ses auditrices, « étaient pour elle l’équivalent, à échelle réduite et dans la sphère domestique, de la tribune dont jouissait Emerson dans ses conférences », notait Elizabeth Hardwick dans la New York Review of Books. À une époque où la plupart des femmes n’avaient pas accès aux études supérieures, Fuller avait bénéficié d’une éducation très poussée sous la férule d’un père qui voulait faire d’elle « l’héritière de tout ce qu’il savait ». Son enfance et son adolescence se passent en lectures forcenées, leçons de piano, apprentissage rigoureux des langues vivantes et anciennes. À 15 ans, elle est la première femme à obtenir une carte de lecteur à la bibliothèque de l’université de Harvard.

De cette jeunesse vouée à l’étude, elle tire un net sentiment de supériorité et un caractère péremptoire qui heurte ses contemporains, à commencer par son ami Emerson. Dans Des femmes en Amérique, elle fait la part belle aux « femmes fortes et dignes de la littérature et de l’histoire », mais ignore soigneusement la Britannique Mary Wollstonecraft, auteur en 1792 d’une Défense des droits de la femme, rédigée il est vrai dans un style beaucoup plus terre à terre.

Dans les années qui suivent la publication de son essai, Fuller se rend en Europe. En Italie, elle assiste, passionnée, aux combats pour l’unité nationale, et rencontre son compagnon, Giovani Angelo Ossoli. Sa mort tragique, deux ans plus tard, dans un naufrage au large de Fire Island, à New York, a sans doute contribué à la gloire posthume de son livre, dont Hardwick louait le ton « intense, persuasif, noble, à la fois combatif et soucieux de ne pas verser dans l’offense ».
 

Cardiographie de la Russie profonde

En 2005, Maxime Ossipov, cardiologue, s’installe dans la petite ville de Taroussa, à une centaine de kilomètres au sud-ouest de Moscou. Il intègre un hôpital public, dans lequel on ne trouve pas le moindre défibrillateur. Le médecin décide alors de trouver les financements nécessaires pour mettre en place un service de cardiologie digne de ce nom. C’était compter sans les complications administratives et l’hostilité des habitants eux-mêmes. L’expérience a donné naissance à un témoignage vif et plein d’humour sur l’état de la société, qui a ému la blogosphère russe en 2007. Ossipov y décrit des patients apathiques, qu’il a le plus grand mal à convaincre de prendre des médicaments, et met en lumière une province où l’alcoolisme est omniprésent, où les femmes sont victimes de violences et où les pouvoirs locaux copinent avec les bandes mafieuses. À Moscou, le quotidien Vedomosti n’a pas manqué de faire le parallèle avec des auteurs comme Tchekhov ou Boulgakov, eux aussi médecins, pour saluer un « récit aussi amer qu’empli d’amour ».
 

Culturonomics

Le projet de bibliothèque numérique universelle de Google a déjà permis l’avènement d’une nouvelle branche des sciences humaines, la « culturonomie ». Une équipe de chercheurs de Harvard a publié en décembre 2010 dans la revue Science (1) une étude montrant comment on peut mettre à profit cette base de données pour détecter l’évolution de mots et des concepts, en fonction de la fréquence de leur utilisation depuis l’orée du XVIème siècle jusqu’à 2008 (inclus !), en anglais, français, allemand, russe, espagnol, chinois – et hébreu. 

 
« On peut étudier quantitativement la culture comme on peut étudier l’évolution en biologie », proclame le chercheur en psychologie Jean-Baptiste Michel, qui est à l’origine de cette initiative – et de cette nouvelle science. Plus précisément, il s’agit d’étudier les changements des « sensibilités culturelles », depuis l’invention de l’imprimerie, comme on traque les modifications d’un gène ou d’un phénotype. Certes, tout cela est encore balbutiant, et bute sur des limites importantes. L’une d’entre elle est la question des « métadonnées », c’est-à-dire les informations bibliographiques fournies par Google, problème évoqué dans le numéro 21 de Books (« le musée des erreurs de Google Books »): à ce jour, elles ne sont fiables que pour environ un tiers des livres numérisés – soit tout de même 5 millions ; pour le reste, les erreurs de datation sont plus que fréquentes. 
 
L’autre limite – nettement plus gênante – concerne le glissement sémantique d’un mot, phénomène que la fréquence de son utilisation ne permet pas d’éclaircir. Le mot « ennui » a, par exemple, une évolution tourmentée : un pic d’utilisation mi-XVIIème, un autre fin XVIIIème, un autre à l’époque romantique, puis, après un long déclin, une spectaculaire reviviscence depuis 2000. Fort bon – mais il ne s’agit pas du même « ennui », concept complexe dont le spectre va des émois amoureux aux emmerdements financiers. L’intérêt d’une telle analyse quantitative, nuance modestement Jean-Baptiste Michel, c’est de soulever des questions plutôt que d’apporter des réponses. Mais surtout, ce nouvel outil permet à tout un chacun (en allant sur Google labs) d’effectuer des recherches sur la célébrité des noms propres ou la popularité de certains concepts à travers les années. 
 
Ce passe-temps est très en vogue dans les bureaux américains, où la crise autorise encore quelques libertés. Le plus intéressant est toutefois d’étudier l’évolution comparée, transcrite sous la forme d’un graphique, entre deux mots ou concepts. Essayez par exemple « Dieu » vs. « sexe » depuis 1850 : le premier prend la main, si l’on ose dire, vers 1860, creuse l’écart avec un pic en 1880 (l’Ordre Moral !), puis stagne jusqu’à nos jours ; le second redresse un peu la tête dans l’entre-deux guerres, et les deux courbes se rejoignent – mais oui ! – en 1968 ; puis la courbe devient une belle droite pointant à 45° vers le coin haut du graphique. Toute l’histoire de notre civilisation.
 
(1) « Quantitative Analysis of Culture Using Millions of Digitized Books », Jean-Baptiste Michel et al. Science Magazine, 14 January 2011:

L’Égyptien qui aimait les femmes

Dans l’œuvre prolifique de l’Égyptien Gamal Ghitany, la série des « Carnets » tient une place à part. « Ce sont autant de fenêtres ouvertes sur le grand monde. Ni nouvelles, ni roman, ni autobiographie, ni littérature de voyage, ils puisent dans tous ces genres sans se soucier des modèles traditionnels », rapporte Saïd Tawfiq, professeur de philosophie contemporaine, dans le mensuel littéraire Wighat-Nazar.

Muses et égéries réunit en français le premier et le troisième de la série des « Carnets », tous deux en forme d’ode aux femmes. Et si le premier s’ordonne en autant de visions de muses – réelles ou imaginaires – du Caire, de Russie, d’Andalousie ou d’ailleurs, le second est entièrement composé autour du souvenir de Hamra, cette femme rencontrée dans l’enfance, qui marqua de son empreinte toute la vie amoureuse ultérieure de l’écrivain égyptien. Une délicate juxtaposition de tableaux, impressions et réflexions, qui font la touche distinctive de ces carnets dont le philosophe et critique Saïd Tawfiq souhaiterait qu’ils « ne cessent jamais ».
 

Jünger, la guerre en face

« Nous avons perdu beaucoup, peut-être tout, même l’honneur. Mais il nous reste une chose : le souvenir glorieux de l’armée la plus magnifique qui ait jamais existé et du combat le plus prodigieux jamais livré. » C’est pour immortaliser l’action de simples fantassins comme lui qu’Ernst Jünger écrivit Orages d’acier, sans doute le plus grand récit de guerre du XXe siècle. L’un des reproches adressés à l’ouvrage, paru en 1920, fut d’avoir esthétisé la barbarie des tranchées. Une accusation justifiée, comme semble le

montrer la récente publication en Allemagne du journal jusqu’alors inédit que tint Jünger entre 1914 et 1918 et dans lequel il puisa la matière de son chef-d’œuvre. « Après la lecture dérangeante, terrifiante, de ce journal, Orages d’acier se révèle une pâle reproduction de la réalité de la guerre, une stylisation plus ou moins malheureuse de l’incompréhensible », juge Thomas Karlauf dans la Frankfurter Allgemeine Zeitung. Ces carnets originaux regorgent de détails crus qui ont été gommés par la suite. Ainsi de ces « deux doigts encore attachés l’un à l’autre » que Jünger ramasse un après-midi non loin de latrines : « J’eus la délicate intention d’en faire faire un fume-cigarette. Mais de la chair blanche et verdâtre en putréfaction collait, ce qui me fit renoncer à mon projet », explique-t-il non sans cynisme. D’après Karlauf, ces descriptions brutales furent « un moyen de surmonter la violence des traumatismes, de tenir la mort à distance ». De fait, la survie de Jünger à quatre années de combats, souvent en première ligne, tient de l’anomalie et chaque note qu’il eut le temps de griffonner dans ses rares moments de répit relève du miracle. « Ce journal est un staccato d’instantanés qui, à chaque page, auraient pu soudain s’interrompre », estime Lothar Müller dans la Süddeutsche Zeitung. Pas une de ces pages, selon lui, qui ne soit sous-tendue par cette remarque de Jünger : « Il y a un charme silencieux à continuer à vivre quand chaque jour emporte son lot de victimes. »

Alfred Döblin et la science

Raison poétique et raison scientifique sont les deux faces d’une même monnaie. Rendre compte du réel ne s’exprime pas que par les modèles produits par la science, mais la poésie, à elle seule, est tout aussi impuissante. Longtemps cela a été un lieu commun, et Aristote traitait simultanément de poétique, de physique, et d’éthique. Puis est venu le temps des développements technologiques, et le monde industriel et le succès de la technique, fondée sur les modèles scientifiques du monde (mais aussi sur des aspirations qui ne doivent rien à la science) a séparé ce qui était uni. Pourtant des écrivains ont vite compris que réduire le savoir scientifique à ce qui serait la connaissance de rustres n’avait pas de sens. Et l’on trouve de nombreux auteurs qui se sont essayés dans les deux domaines. Je parlerai un jour de John Steinbeck en spécialiste de la biologie marine. Ici c’est Alfred Döblin qui m’intéresse.
 
Döblin est méconnu, et c’est dommage. Son roman Berlin Alexanderplatz est célèbre, ainsi que ses séquelles filmées, d’abord (1931) par Phil Jutzi, communiste qui devait devenir nazi, ce qui a nui à la perennité d’un film dont les dialogues étaient écrits par Döblin lui-même et qui se déroule dans le Berlin d’avant guerre, et récemment (1980), Fassbinder. Il existe aujourd’hui un site consacrée à sa vie et à son œuvre, qui le rend infiniment sympathique. Mais ce que je retiens ici est que Döblin a créé en 1949 à Mayence l’Akademie der Wissenschaften und der Literatur, que cette académie des sciences et de la littérature existe toujours et qu’elle est très active. Il s’agissait de reprendre l’activité de deux académies prussiennes défuntes, l’académie des sciences, et l’académie des arts. L’un de ses directeurs, Gerhard Wegner, s’intéresse à la Biologie Synthétique, nouvelle étape où plutôt que déconstruire, on s’applique à tenter de reconstruire. Trois programmes se développent en parallèle: mathématiques et sciences de la nature, littérature, et sciences sociales. En quelque sorte le même programme que celui qui, à peu près à la même époque, créa le CNRS. Cette utopie mérite de perdurer, mais il faut pour cela la création de véritables œuvres où l’éclairage des lois de la nature ajoute aux mystères de la création.
 
L’écriture de Döblin a cette dimension. Sans équivalent, elle varie immensément d’une œuvre à l’autre (même si le côté « engagé » y est constant). Karl et Rosa qui rapporte de façon romancée l’aventure du spartakisme, a une atmosphère très différente des Trois Bonds de Wang Lun, mais dans les deux cas il s’agit d’épisodes importants de la vie de gens pauvres, ou très pauvres. Et l’extraordinaire connaissance de la Chine qu’avait Döblin, en 1915 est admirable. Comme Céline mais seulement dans la première partie de sa vie, Döblin avait été médecin, et c’est par ce biais qu’il a perçu l’importance de la science, ou plutôt de ce qu’elle met au jour des lois dans la nature. Même le destin des hommes est dicté par des lois, et elles ne sont pas étrangères à celles qui gouvernent la nature. Döblin en perçoit la continuité de façon intime: « Alors la fumée regrette sa légèreté, se hérisse contre sa constitution, mais impossible de faire machine arrière, les ventilateurs sont à sens unique. Trop tard. La voici environnée de lois physiques…. » (Olivier Le Lay, nouvelle traduction pour Gallimard de Berlin Alexanderplatz). Et c’est curieusement ce que beaucoup ne voient plus aujourd’hui : il y a quelque chose de fascinant et d’émouvant à percevoir l’inexorable contrainte de la physique du monde. Même le destin d’un homme se fond dans la nature. Le parcours initiatique de la fuite de Döblin à travers la France, l’Espagne et le Portugal, terminé par une illumination religieuse, n’est pas très éloigné du sentiment de plénitude, de conformité aux lois du monde, qu’on retrouve dans bien des thèmes orientaux et qui couronne aussi bien la création d’un théorème que celle d’une œuvre d’art.
 
Et puis je ne peux m’empêcher de penser alors à son fils mathématicien Wolfgang (Vincent), qui, soldat français, se suicida en 1940 sur le front des Ardennes, pour échapper aux Nazis. Pressentant la mort comme Évariste Galois, il laissait à l’Académie des Sciences une lettre qui ne devait être ouverte qu’en 2000 et qui révélait bien des pistes de la théorie des probabilités plus tard développées par Kolmogorov…