Le Roman de la Révolution culturelle

Gulu est un petit village reculé de la région montagneuse du Shanxi, en Chine du Nord. Ses habitants y vivent depuis des siècles de la fabrication de porcelaine – d’où le nom « Gulu » qui désigne les « vieux fours » dans lesquels est cuite la fine céramique. Jia Pingwa, l’un des romanciers chinois les plus en vue dans son pays, a fait de ce hameau imaginaire le décor d’un roman éponyme dans lequel il explore « les raisons qui ont conduit l’incendie de la Révolution culturelle à se répandre si rapidement à travers le pays », explique Liu Jun dans le China Daily. Chaque chapitre se déroule le temps d’une saison entre l’automne 1965 et l’hiver 1967, couvrant les débuts de cette vaste campagne de purification idéologique qui ne s’achèvera vraiment qu’avec la mort de Mao, en 1976. Jia Pingwa adopte le point de vue des paysans pauvres du village, émaillant son récit de leurs réflexions. Il décrit par le menu leurs conditions de vie misérables, montrant à quel point celles-ci furent « un terreau fertile pour le déferlement de haine provoqué par la Révolution culturelle ».

Jia Pingwa n’est pas le premier écrivain chinois à se pencher sur cette période au cours de laquelle les cadres et les intellectuels furent persécutés, beaucoup étant envoyés de force dans les campagnes pour y être « rééduqués » – Jia Pingwa a lui-même travaillé pendant cinq ans comme paysan avant de pouvoir reprendre ses études. « Mais, précise le critique littéraire Han Luhua dans le quotidien Xi’an Wanbao, là où la plupart des livres abordent la Révolution culturelle en tant que phénomène social, dans ses dimensions collectives, Jia Pingwa l’intègre au quotidien de ses personnages ». Leurs failles sont au cœur du roman ; elles révèlent en creux les ressorts de l’épuration. Jia Pingwa a cherché à créer des personnages crédibles – il a passé quatre ans à se documenter –, soucieux de ne pas tomber dans le piège de la caricature : « Beaucoup de ceux qui écrivent à propos de la décennie 1966-1976 se laissent emporter par la haine et la colère, et créent des personnages stéréotypés, dignes du dessin animé », confie l’auteur au China Daily. Or, pour Jia Pingwa, il est crucial que le lecteur puisse se projeter dans cet événement historique qui est en général présenté comme « la cause de tous les maux », rapporte Liu Jun, mais pour lequel « personne ne prend ses propres responsabilités ». Il s’inquiète aussi de ce que la Révolution culturelle semble méconnue de la jeune génération.

L’approche sensible qu’adopte ici Jia Pingwa s’inscrit dans la droite ligne de son roman Qinqiang, qui lui a valu en 2008 le Mao Dun, l’un des plus prestigieux prix littéraires chinois. L’écrivain avait alors « impressionné par sa façon d’examiner les multiples facettes de la vie rurale, non seulement à travers ses personnages humains, mais aussi les végétaux et les animaux qu’il utilise pour prendre le pouls de la vie villageoise », rappelle Liu Jun. À Gulu, on croise ainsi un orphelin, Gouniao Tai, qui porte le nom d’un champignon vénéneux et « se confie aux plantes et aux animaux, se créant un monde enchanté bien à lui, malgré ses souffrances ». L’ancrage rural du roman fait également écho au mouvement littéraire dit de « recherche des racines » auquel Jia Pingwa a participé dans les années 1980, et qui visait notamment à renouer avec les identités régionales ensevelies sous les décombres du maoïsme.

Les critiques ont commencé à faire l’éloge de Gulu plusieurs semaines avant sa parution. L’un d’eux, Li Xing, a affirmé au Shanxi Daily qu’il s’agissait du roman « le plus vaste, le plus profond et le plus humain » qu’il lui ait été donné de lire à propos de la Révolution culturelle. Pour Han Luhua, qui trouve à l’auteur des points communs avec Gabriel García Márquez, William Faulkner ou Günter Grass, « cet ouvrage rivalise avec les plus grands romans de notre temps ».

Le mélo d’Orhan Pamuk

« Le Musée de l’innocence est une histoire d’amour dans le pur style de Yesilçam, le Hollywood turc », note le Turkish Daily News. Comme dans les mélodrames de l’âge d’or du cinéma local, dans les années 1960-1970, Orhan Pamuk y raconte la passion dévorante de Kemal, un trentenaire issu d’une riche famille stambouliote, pour Füsun, une jeune cousine éloignée, sans le sou. Au fil des pages, le prix Nobel de littérature brosse le portrait minutieux d’un amour obsessionnel et interdit. Pour le quotidien Today’s zaman, Pamuk explore ici « la question de savoir ce que c’est au fond que l’amour ». Fouillant au plus profond de l’âme de ses personnages, « il entraîne le lecteur dans une quête tourbillonnante, l’emmène à bord d’un vieux cabriolet et le suspend à la tragique destinée de Füsun, parente turque d’Emma Bovary ». Avec l’œil d’un documentariste, il décrit les transformations progressives de sa ville natale, l’entrée de la société turque dans la modernité, mais aussi la manière dont le carcan de la tradition enserre toujours les femmes.

L’autre génocide allemand

Quatre-vingt mille Hereros et vingt mille Namas vivaient dans ce qui devint à la fin du XIXe siècle la colonie allemande du Sud-Ouest africain – l’actuelle Namibie. En 1908, les quatre cinquièmes des Hereros et la moitié des Namas avaient été exterminés, selon les auteurs de The Kaizer’s Holocaust. Le premier génocide du XXe siècle venait d’avoir lieu. Bien connu des historiens, l’événement l’est beaucoup moins du grand public. L’analyse qu’en fait ce livre amène l’historien Stephen Howe à soutenir dans The Independent que « la trajectoire de la Namibie à Auschwitz s’est faite en ligne directe ».

À l’origine du drame namibien, une entreprise coloniale plus tardive que les autres, et le soulèvement en 1904 de deux peuples plus déterminés et organisés que ne l’avaient anticipé les administrateurs allemands. Pour venir à bout de la rébellion, ils puisèrent dans un arsenal idéologique et technique qui rappelle celui qu’utiliseraient les nazis. On commença par justifier l’extermination – clairement revendiquée – de ces deux tribus de « sous-hommes » par la théorie géopolitique du Lebensraum (l’espace vital), assortie d’une sorte de « darwinisme social » que le géographe colonialiste Friedrich Ratzel avait tiré selon les auteurs d’« une lecture sauvagement biaisée de l’œuvre de Darwin », instituant « la mort en facteur de progrès ».

Le récit des horreurs perpétrées sur ces bases offre un écho glaçant aux atrocités commises pendant la Seconde Guerre mondiale. La Namibie servit de champ d’expérimentation pour le « camp de concentration », cette institution inventée par les Espagnols à Cuba et reprise par les Anglais pendant la guerre des Boers en Afrique du Sud, mais que les Allemands réinventèrent en utilisant le travail à des fins d’extermination. Seuls 30 % des prisonniers internés dans le camp de Shark Island, au large de la côte sud de la Namibie, survécurent au travail harassant, à la faim et aux coups. Un certain docteur Bofinger y fit « décapiter les cadavres de dix-sept prisonniers, dont celui d’une fillette de 1 an, puis leur ouvrit le crâne pour en extraire le cerveau qu’il pesa avant d’envoyer le tout à l’université de Berlin dans des bocaux d’alcool », relate Michael Williams dans le Daily Mail. Les fonctionnaires coloniaux mirent au point toute une série d’« innovations » qui passèrent à la postérité, comme le transport en wagons à bestiaux, le tatouage des prisonniers, une minutieuse gestion bureaucratique de l’horreur, et la réduction au silence des rares voix protestataires de l’Église…

Mais ces similitudes – auxquelles s’ajoutent de troublantes coïncidences, comme le fait que les célèbres « chemises brunes » des SA hitlériennes provenaient d’un stock d’uniformes coloniaux récupéré de Namibie – justifient-elles d’employer le terme « holocauste » à propos de ce génocide, comme le font les auteurs du livre ? Non, soutient Piers Brendon dans le Guardian : l’extermination des Juifs par les nazis « fut un événement unique par son ampleur et les méthodes employées, et il ne convient sans doute pas d’appliquer le même terme au génocide perpétré en Afrique ». En outre, si le continuum idéologique et technique entre les atrocités coloniales de Guillaume II et celles de Hitler est avéré, « il n’y a pas de relation de causalité entre celles-ci et le nazisme », explique l’historien Max Hastings dans le Sunday Times. L’Irish Examiner note, par exemple, que les auteurs peinent à « établir des liens directs entre le personnel colonial et l’émergence des nazis dans les années 1920. » En essayant à tout prix de relier les deux événements, Casper Erichsen et David Olusoga ne parviennent pas à resituer la tragédie namibienne dans le contexte colonial de l’époque, lorsque « presque tous les Européens présents sur le sol africain se sentaient en droit de dominer les “races inférieures” […]. Ce que les hommes de l’empereur ont fait en Afrique est indéfendable, mais les opérations du roi Léopold au Congo belge furent au moins aussi meurtrières », rappelle Hastings.

La J.K. Rowling chinoise

Pour avoir vendu plus de quarante millions d’exemplaires depuis la sortie en 2000 de Nüsheng Riji (« Journal de fille »), Yang Hongying est aujourd’hui surnommée la « J. K. Rowling chinoise ». Son succès et son influence auprès des jeunes lecteurs du pays font d’elle l’un des écrivains les plus riches de Chine. Elle est aussi « la première Chinoise écrivant pour la jeunesse à pénétrer sur le marché américain », rapporte le China Daily à l’occasion de l’achat par HarperCollins des droits pour ses ouvrages en version bilingue. Avec une cinquantaine de titres à son actif, dont sept sont déjà traduits en français aux éditions Philippe Picquier, Yang Hongying intéresse de plus en plus le monde de l’édition internationale.

Pour l’éditeur Zheng Zhong, interrogé par le China Daily sur les raisons de ce phénomène, « cette femme a ouvert une nouvelle ère dans l’histoire de la littérature pour la jeunesse ». Fait nouveau en Chine, ses livres mettent en effet l’accent sur « la confiance en soi et l’importance de la communication entre adultes et enfants ». Ancienne institutrice, Yang Hongying a très tôt pris conscience « de l’importance excessive accordée à la discipline dans l’enseignement chinois et de l’absence de pédagogie », rapporte la critique littéraire Mei Jia dans les colonnes du China Daily. « Elle revendique le droit au bonheur pour les enfants et veut les libérer des pressions familiales et scolaires très lourdes qui pèsent sur eux. »

Loin de faire le portrait d’enfants modèles ou de premiers de la classe, Yang Hongying crée des personnages d’autant plus attachants qu’ils sont ordinaires et imparfaits. Ainsi l’« espiègle Ma Xiaotiao » (« Toufou » en français), le héros d’une série de dix-huit nouvelles contant la vie insouciante d’un groupe de garçons pas très sages et de leurs relations pas toujours simples avec la famille, les instituteurs et les camarades de classe. « Ma fait des erreurs et mûrit en les reconnaissant et en les réparant », explique l’auteur elle-même dans l’entretien qu’elle accorde au China Daily.

Yang Hongying ne crée pas de mondes fantastiques à la Harry Potter, mais aide ses jeunes lecteurs à « faire face aux moments de tristesse et à trouver les moyens d’atténuer leurs peines enfantines », conclut Tan Xudong, spécialiste de la littérature jeunesse. « Elle comprend parfaitement ce qu’ils ressentent, et écrit de leur point de vue », explique-t-il au China Daily. Pour la directrice des éditions HarperCollins, ces petits albums ont une portée largement universelle.

Les meilleures ventes au Liban : Une société face à son histoire

Classement des bestsellers établi lors du salon du livre de Beyrouth, en décembre 2010 :

1- Al-Salafi al-yatim (« Le salafiste orphelin »), de Hazem Amin, Dar Al-Saqi.
   
2- Tarikh Europa wa bina’ oustourat al-gharb (L’Europe et le mythe de l’Occident) de Georges Corm, Dar Al-Farabi.
   
3- Al-Qods layssat Ourashalim (« Jérusalem n’est pas Ourashalim ») de Fadel Rabi’i, Ryad El-Rayes books.
   
4- Ayn kounta fil-harb? (« Où étiez-vous pendant la guerre ? ») de Ghassan Charbel, Ryad El-Rayes books.
   
5- Hija’ al-silah (« Contre les armes ») de Hazem Saghié, Dar Al-Saqi.
  
6- Machrou’ loubnan al-iqtissadi (« Le projet économique du Liban ») de Mazen Soued, Al-dar al-arabya nacheroun.
   
7- Al-dhoukoura wal ounoutha fi loubnan (« La virilité et la féminité au Liban ») de Ghida Daher, Mountada al-maaref.
   
8- Al-moumarassa al-thaqafya lil chabab-alarabi (« Les pratiques culturelles de la jeunesse arabe »), collectif, Al-markaz al-thaqafi al-arabi.
   
9- Tarikh loubnan al-hadith min al-imara ila itifaq al-taef (« Histoire contemporaine du Liban, de l’émirat aux accords de Taëf ») de Fawaz Traboulsi, Ryad El-Rayes books.
   
10- Chiat jabal ‘amel wa nouchou’ al-dawla al-loubnanya, 1918-1943 (« Les chiites du mont Amel et la naissance de l’État libanais, 1918-1943 ») de Tamara Al-Chalabi, Dar an-nahar.
 

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Les lecteurs libanais cherchent toujours à mieux comprendre les crises et les conflits qui agitent leur pays et leur région. La liste des meilleures ventes d’essais, établie à l’issue du Salon du livre de Beyrouth, en décembre 2010, le confirme. Elle fait la part belle aux ouvrages historiques et politiques de journalistes, d’universitaires et d’historiens qui interrogent et analysent l’actualité.

Ainsi le lien établi dans « Le salafiste orphelin » entre le drame palestinien et l’errance des jihadistes – notamment d’al-Qaida – vaut-il la première place à l’ouvrage de Hazem Amin. Ce journaliste à l’expertise reconnue, aujourd’hui responsable de la section reportages du quotidien panarabe Al-Hayat, a couvert les conflits du Liban, d’Afghanistan et d’Irak ; il a aussi réalisé de nombreuses enquêtes sur les mouvances islamistes au Yémen, en Jordanie et au Pakistan. Les livres de deux autres journalistes d’Al-Hayat figurent également en bonne place. Dans « Où étiez-vous pendant la guerre ? », sous-titré « Confessions des généraux des conflits libanais », Ghassan Charbel fait le portrait de quatre leaders des principaux camps en lice pendant la guerre civile qui a ravagé le pays entre 1975 et 1991, en se fondant sur ses longs entretiens avec eux à des moments clés de l’histoire récente. Quant à l’éditorialiste polémique Hazem Saghié, son « Contre les armes » dénonce l’échec des anciens mouvements nationalistes et des gouvernements issus des luttes d’indépendance. Une critique qui semble toucher une corde sensible chez une partie des Libanais, qui craint de voir le Hezbollah s’imposer au nom de la résistance à Israël.

La trajectoire tourmentée de leur pays attire également les lecteurs vers des ouvrages qui tentent d’éclairer les origines de leurs divisions. C’est le cas de « L’histoire contemporaine du Liban, de l’émirat aux accords de Taëf », du politologue et historien Fawaz Traboulsi, qui raconte l’évolution politique du pays depuis l’époque ottomane jusqu’à nos jours.

Enfin, la notoriété de son auteur contribue au succès du deuxième ouvrage de la liste : L’Europe et le mythe de l’Occident, traduit du français (La Découverte, 2009). Depuis ses travaux de référence sur l’histoire de la région, Georges Corm, historien, politologue, économiste et ancien ministre de l’Économie et des Finances au Liban, garde en effet un lectorat de fidèles parmi les intellectuels de gauche, même quand il aborde d’autres territoires.

Les Français ne croient à rien

En 1831, le poète allemand Heinrich Heine s’installe à Paris (où il mourra en 1856 et où il est enterré, au cimetière du Père-Lachaise). Il y devient le correspondant de l’Allgemeine Zeitung. En juin 1832 éclate une insurrection républicaine que Louis-Philippe, roi du juste milieu, réprime dans le sang. Celle que décrit Hugo dans Les Misérables. Elle inspire à Heine un texte qui vient d’être réédité outre-Rhin. On y lit la crainte que le républicanisme français ne génère une sorte de nihilisme : « Lors de chaque événement, les Français secouent la tête et haussent les épaules d’incrédulité. Ils ne doutent de presque rien, car le doute suppose une croyance, et on ne croit plus à quoi que ce soit. Il n’y a pas ici d’athées ; on n’a pas pour le bon Dieu assez de respect pour prendre la peine de nier son existence. L’antique morale n’est plus qu’un fantôme qui n’apparaît même plus la nuit. »

Paris, Montpellier – Odilon Redon sous influences

Huysmans fit collectionner les œuvres d’Odilon Redon par Des Esseintes, le personnage de son célèbre roman À rebours ; le peintre s’inspira lui-même pour ses lithographies des univers d’Edgar Allan Poe ou de Gustave Flaubert, et Mallarmé resta stupéfait devant l’une des planches du pionnier du symbolisme, dont les liens étroits avec le monde des lettres ne sont plus à démontrer. Ce plasticien était aussi « un écrivain et un rat de bibliothèque dont les œuvres se nourrissaient d’idées venues de la poésie, du roman et de la littérature scientifique », soulignait en 2005 une critique du New York Times. La rétrospective qui se tient aujourd’hui au Grand Palais (avant de gagner le musée Fabre de Montpellier) est la première à être organisée à Paris depuis 1956. On peut y goûter l’éclectisme d’un artiste qui se fit d’abord connaître avec ses fusains et lithographies (ses fameux « noirs »), avant de faire exploser les couleurs, naviguant entre des thèmes très classiques et un univers fantastique peuplé de créatures hybrides.

« Odilon Redon, prince du rêve », Paris, Galeries nationales du Grand Palais, jusqu’au 20 juin, puis au musée Fabre,à Montpellier, du 7 juillet au 16 octobre. www.rmn.fr
 

Folle à lier

Le général de Gaulle la considérait comme folle et l’écrivain Piers Paul Read partage cet avis. En rendant compte dans le Spectator du portrait dressé par la nièce de Simone Weil, Sylvie, il n’en revient pas. Enseignante au Puy, alors militante socialiste, elle donna son salaire aux chômeurs. Invitée chez des amis, elle préférait dormir par terre que sur le lit préparé à son intention. Inspirée par saint François d’Assise, elle se laissa mourir de faim à Londres en 1944, refusant de manger plus que la ration de base d’un ouvrier français. Dégoûté, Piers Paul Read en oublie d’évoquer l’œuvre laissée par la philosophe.

Le légiste et l’apartheid

David Klatzow serait-il devenu médecin légiste s’il n’avait un jour trouvé, en jouant dans un canal avec un camarade de classe, le corps d’un bébé noir ? Les deux garçons étaient allés prévenir la police, mais « c’était le début des années 1960 en Afrique du Sud, et rien n’aurait pu moins l’intéresser », rapporte le Cape Times. L’homme fut pendant longtemps le seul médecin légiste indépendant du pays. Sous le régime de l’apartheid, on l’accusa d’être partisan de l’ANC (le mouvement de Nelson Mandela), alors qu’il ne faisait que son métier. Une profession certes dérangeante à une époque où la brutalité policière et la dissimulation des crimes étaient la règle. Klatzow était en permanence appelé par les avocats qui défendaient les droits de l’homme. Il a aussi pris part en 1987 à l’enquête sur le crash de l’Helderberg, dans lequel 159 personnes ont péri au large de l’île Maurice, et qui reste inexpliqué. Ses Mémoires forment « une mosaïque d’affaires, toutes fascinantes, qu’elles soient politiques ou non », salue le quotidien.

Bonn, Paris – Génération Napoléon

On dit qu’il s’est écrit plus de livres sur Napoléon qu’il ne s’est écoulé de jours depuis sa mort. En comparaison, les expositions se font plutôt rares. Celle qui se tient actuellement à Bonn, et qui s’installera en 2012 à Paris, s’est attiré les louanges de toute la presse germanophone. Elle explore les effets ambivalents de l’aventure napoléonienne en Europe. Celle-ci a brutalement fait entrer le Vieux Continent dans l’ère moderne : « Les nouvelles routes nationales françaises qui partaient en étoile à travers le monde depuis la place de la Concorde maillaient le continent du Rhin jusqu’au Tibre. Pour la première fois depuis la fin de l’Empire romain, on pouvait relier Rome à Paris en moins de dix jours. Et, grâce aux sémaphores des frères Chappe, les informations circulaient encore plus vite », rappelle la Frankfurter Allgemeine Zeitung.

Dans le catalogue de l’exposition (1), la juriste Jutta Limbach fait l’éloge de la révolution du droit qu’engagea le père du Code civil. Mais l’avènement de cette Europe moderne se fit au prix d’une hécatombe : « On estime que cinq millions d’hommes ont trouvé la mort lors des guerres napoléoniennes et que dix millions ont été blessés ou mutilés. Ces chiffres doivent être largement revus à la hausse pour donner une idée de ce qu’ils représentent au regard de la population actuelle », note la Neue Zürcher Zeitung. L’un des mérites de cette exposition est de rendre palpable la souffrance des soldats : on y découvre des scies à os, des prothèses, mais aussi les blocs de savon utilisés pour les exercices de tir, qui évoquent la violence des impacts de balles dans la chair. Dans une interview au Spiegel, la commissaire de l’exposition explique : « Pour la première fois depuis la guerre de Trente Ans, l’expérience physique de la douleur et de la peur a marqué une génération. »

1| Napoleon und Europa. Traum und Trauma, Prestel, 2010.

« Napoleon und Europa. Traum und Trauma » (« Napoléon et l’Europe. Le rêve et la blessure »), Bonn, Centre national d’art et d’expositions de la République fédérale d’Allemagne, jusqu’au 25 avril 2011. En 2012, l’exposition sera montée à Paris, au musée de l’Armée. www.kah-bonn.de