Le cancer est l’avenir de l’homme

Le cancer est aussi vieux que l’humanité. C’est néanmoins « la maladie moderne par excellence ». Tel est le constat de l’oncologue Siddhartha Mukherjee dans The Emperor of All Maladies. Il y montre comment le cancer, préoccupation longtemps secondaire, est devenu l’ennemi à abattre dans la seconde moitié du XXe siècle. Car si, dans les années 1970, Richard Nixon lui déclara une « guerre » censée faire oublier celle du Vietnam, l’humanité avait auparavant d’autres priorités : la peste, le choléra, la fièvre jaune ou encore la tuberculose. « L’augmentation de la mortalité liée au cancer est, en un sens, une très bonne nouvelle, en conclut le New Yorker. Avec l’allongement de la durée de vie et l’éradication de nombreuses maladies contagieuses, nous sommes plus susceptibles de contracter des pathologies qui ne se développent qu’à partir d’un certain âge. » Ainsi estime-t-on qu’un homme américain sur deux souffrira d’un cancer au cours de sa vie.

Bestseller du passé : L’adolescent, naissance d’une figure

« Lors de sa publication en 1951, le roman est resté trente semaines sur la liste des bestsellers du New York Times », rappelle Richard Lea dans les colonnes du Guardian. Pour le quotidien londonien, L’Attrape-Cœurs, de J.D. Salinger, sut en effet « porter la voix de toute une génération de jeunes gens aussi doués que rebelles. Ce faisant, l’ouvrage est devenu une sorte de mythe fondateur pour cette nouvelle figure culturelle qui allait émerger dans les sociétés occidentales : l’adolescent ». En soixante ans, le livre se serait vendu à plus de 65 millions d’exemplaires. Auxquels s’ajoutent chaque année 200 000 volumes supplémentaires pour les seuls États-Unis, rappelle Kenneth Slawenski dans la récente biographie qu’il consacre à l’écrivain américain décédé en 2010, J.D. Salinger. A Life (Random House, 2011).

Trop sexy pour un classique

Éloge des femmes mûres est désormais un « classique moderne » chez Penguin. Bientôt dans la Pléiade ? Belle revanche pour un livre refusé par tous les éditeurs anglo-saxons au début des années 1960. Un agent londonien écrivit à l’auteur qu’il ne voulait pas risquer sa réputation. Cosmopolitan refusa d’en publier des bonnes feuilles : « Trop sexy pour nous. » Stephen Vizinczey l’a finalement publié à compte d’auteur à Toronto, en 1965. Il a été et continue d’être superbement ignoré par la critique, écrit l’auteur dans la Literary Review. Il raconte que le responsable des pages « livres » du Pittsburg Post Gazette, ayant reçu l’ouvrage, écrivit à son patron : « J’ai jeté mon exemplaire dans la corbeille à papiers. J’espère que M. Vizinczey sera assassiné avant de pouvoir écrire un autre livre. » Il fallut attendre 2001 pour qu’un éditeur français (les Éditions du Rocher) accepte de le publier.

Allemagne – Le ministère des Affaires nazies

Tout a commencé par l’indignation d’une vieille dame. En 2003, Marga Henseler, découvre dans le journal interne du ministère des Affaires étrangères allemand, où elle a longtemps officié comme traductrice, la nécrologie d’un certain Franz Nüsslein, criminel de guerre notoire. Choquée qu’on honore sa mémoire, elle en réfère au ministre de l’époque, Joschka Fischer, qui décide que les anciens membres du parti nazi n’auront désormais plus droit à une notice nécrologique dans le journal interne. Cette initiative d’un homme qui n’est pas du sérail suscite aussitôt la grogne d’un certain nombre de diplomates : ils dénoncent la « présomptueuse outrecuidance » de Fischer. Lequel contre-attaque en nommant une commission d’historiens reconnus, chargée de faire toute la lumière sur les relations du ministère avec le nazisme. Après des années de travail, le groupe a remis son rapport en octobre 2010. Le résultat ? Un bestseller inattendu, qui accable le corps diplomatique allemand.

Paru sous le titre « Les Affaires étrangères et leur passé », le rapport, qui s’était vendu fin janvier à près de 70 000 exemplaires, met définitivement fin à la légende entretenue pendant des décennies, faisant du ministère un lieu de résistance au nazisme. Sa mise au pas fut en fait passablement volontaire, facilitée par les affinités réelles de l’administration avec l’idéologie nationaliste et antisémite du régime. « Il n’y a pas eu d’opposition de fond sur la politique antijuive. Les débats portaient plutôt sur la perception que l’étranger aurait de cette politique. Même chose quand il s’est agi de déchoir de leur nationalité des Allemands mondialement connus comme Albert Einstein ou Thomas Mann. Ceux qui se prononcèrent contre la mesure ne le firent pas pour des raisons de principe, mais par souci de l’image de l’Allemagne à l’étranger », explique Eckart Conze, l’un des principaux auteurs du rapport, dans un entretien au Frankfurter Allgemeine Zeitung. Il précise : « On peut supposer que peu de fonctionnaires du ministère étaient vraiment au courant de la machine d’extermination technico-industrielle, des chambres à gaz et des fours crématoires. Mais les groupes d’extermination de la SS commettaient contre les Juifs d’Europe centrale des massacres de masse, et tout le monde, jusqu’au simple comptable, le savait. » De nombreux diplomates prirent même une part active dans la déportation de Juifs, notamment en Slovaquie, en Grèce et en Bulgarie.

La partie la plus explosive de l’ouvrage concerne les années, moins étudiées, de l’après-guerre : le corps diplomatique fit alors tout pour protéger ses membres compromis. « L’activité du “service de protection juridique central” des Affaires étrangères, dirigé par un ancien procureur nazi, Hans Gawlik, semble aujourd’hui particulièrement scandaleuse. Ce service était censé assurer une protection juridique aux Allemands à l’étranger. Dans les faits, il mit sur pied un système d’alarme qui, avec l’aide de la Croix-Rouge, signalait aux criminels de guerre les pays dans lesquels ils étaient recherchés et menacés d’emprisonnement », rapporte Alexander Cammann dans le Zeit. Les rares diplomates qui osèrent résister au nazisme, quand ils ne furent pas pris et exécutés, virent leur carrière brisée après 1945. L’un d’eux, Fritz Kolb, qui avait refusé d’adhérer au parti et livré, de 1943 à 1945, des documents confidentiels aux services de renseignements américains à Berne, fut stigmatisé comme « traître ». Le ministère refusa, jusqu’à sa mort, de le réhabiliter.

Le melting-pot des saveurs

Comment le gombo et le poulet frit, les épices venues d’Afrique et les saveurs âcres sont-ils entrés dans le patrimoine culinaire américain ? L’historienne Jessica Harris est remontée aux origines de cette hybridation des goûts et rappelle que « les esclaves portaient en eux les souvenirs de saveurs et de techniques culinaires qui allaient transformer la façon de manger des Américains », explique le New York Times. Son livre dessine une carte des influences africaines et le processus complexe qui les amena à se diffuser du sud des États-Unis au reste du pays, au gré des migrations internes.

Too much

La seconde édition de Tout savoir sur le cunnilingus, de Violet Blue (« Violette Bleue »), est sortie aux États-Unis. Le sous-titre anglais est « Comment descendre sur une femme et lui donner un plaisir exquis ». Pour 16 dollars 95 cents. « Je l’ai lu avec intérêt », écrit le critique du vénérable Harper’s, qui a cependant calé sur les sept pages de recettes en fin d’ouvrage. La première édition a attendu moins longtemps que le roman de Vizinczey pour être traduite en français. L’ouvrage est épuisé.

Etats-Unis – La phase princesse

Connaissez-vous la « phase princesse » ? « C’est cette période si inévitable dans le processus de maturation des petites filles d’aujour¬d’hui qu’on devrait en faire l’une des étapes officielles de leur développement : d’abord la reptation, puis la marche, puis ce désir irrépressible de porter quelque chose de rose et de brillant », ironise le New York Times à propos du bestseller « Cendrillon a mangé ma fille », qui agite les cercles féministes outre-Atlantique. Dans cette enquête sur la récupération marketing du phénomène, la journaliste Peggy Orenstein raconte comment, en 2000, un cadre dirigeant de Disney eut l’idée, en assistant à un spectacle Disney on Ice, de créer la gamme « Disney Princess ». À présent, « elle compte plus de 26 000 produits, qui ont généré 4 milliards de dollars de recettes en 2009 seulement ».

Éloge de la triade

C’est bien connu : « Deux c’est assez, trois c’est trop. » Mais ne dit-on pas également : « Jamais deux sans trois » ? Le chiffre trois est au fondement de notre culture et structure nos schémas mentaux. Un ouvrage collectif allemand entreprend d’explorer la « figure du troisième » et le rôle, parfois insoupçonné, que cette figure joue dans des domaines aussi variés que l’économie, la psychanalyse, la sociologie ou le droit. « La société et le commerce modernes naissent quand les acteurs passent de deux à trois. L’État et la loi canalisent les confrontations entre deux acteurs par la médiation d’un troisième ; les réseaux naissent de la multiplication de triangles et non de lignes droites ; la théorie freudienne repose sur la triade du père, de la mère et de l’enfant », énumère la Süddeutsche Zeitung. Le groupe de trois a en outre l’avantage d’être potentiellement immortel : si, dans un groupe de deux, la défaillance de l’un des membres entraîne la disparition de l’entité, on accède avec la « triade » à une forme de « dépassement de la personnalité » : un des membres du groupe peut être remplacé sans que l’ensemble soit dissous.

Un concentré d’Arthur Miller

Pour Arthur Miller, qui a régné sur le théâtre américain pendant un demi-siècle, les nouvelles étaient « des sortes de petits bungalows littéraires » dans une œuvre dominée par la scène. Mais les six « bungalows » assemblés dans le recueil posthume Présence « forment en définitive comme un village témoin du millerisme », commente Phil Baker dans le Sunday Times. Le dramaturge y dépeint des êtres « à la lisière des choses, un peu à l’écart », rapporte Edmund Gordon dans The Observer. Il s’interroge sur la difficulté de l’amour, l’égoïsme de la société et l’illusion de pouvoir la réformer. Ces six histoires furent écrites dans la seconde partie de la vie de Miller, après qu’il a obtenu le Pulitzer pour Mort d’un commis voyageur, épousé (et déjà pratiquement divorcé de) Marilyn Monroe, et subi les attaques répétées de l’administration américaine pour son marxisme supposé. Au fond, ce qui les unit, conclut The Observer, « c’est une mélancolie sourde, décalée, décrite par touches légères ».
 

Un mot vraiment manquant ?

Dans notre dernier numéro, nous nous faisions l’écho d’une question posée par des lecteurs : « Nous avons le mot ‘orphelin’ pour désigner un enfant ayant perdu ses parents (ou l’un d’eux), mais pas de mot pour désigner un parent qui a perdu un enfant. Ce mot existe-t-il dans au moins une langue ? » Nous n’avions pas la réponse.

Nous avons reçu divers courriers et interrogé nos traducteurs. Au stade actuel de notre interrogation, il semble que la réponse soit négative.

Certaines langues ont cependant un mot qui, tout en ayant un sens plus large, englobe spécifiquement ce concept. C’est le cas au moins de l’anglais, du chinois, du japonais et… du grec et du latin.
Comme le fait observer Claudia Cremonini, d’Italie, le mot latin « orbus » (au masculin ; « orba » au féminin) peut désigner un parent qui a perdu un enfant. Mais il désigne aussi l’enfant qui a perdu ses parents.

Sylvie Vanston évoque le mot « izoku » ( 遺族 ), qui en japonais désigne une personne qui a perdu un ou plusieurs membres de sa famille.

Marie Ji indique le caractère chinois 孤 (« du »), qui désigne un vieux parent sans enfant.

Le traducteur Pierre-Emmanuel Dauzat nous informe que, selon le Chantraine, Dictionnaire étymologique de la langue grecque, « orphenos » (grec ancien), qui veut dire orphelin, « se dit aussi de parents qui ont perdu leurs enfants ».

Le traducteur Johan-Frédérik Hel Guedj rappelle  le mot anglais « bereft » ou « bereaved » (du verbe « to bereave »), qui signifie endeuillé par la perte d’un être cher, par exemple d’un enfant.

 

Devinez le prochain mot manquant : il désigne  le  refus absolu de causer de la douleur ou de faire du mal à un être vivant.

 

Règles du jeu
Des mots existent dans une langue et pas dans une autre. Nous entreprenons de constituer pas à pas le dictionnaire de ces mots manquants. Nos lecteurs sont invités à y contribuer, en nous écrivant à