Colombie – Grotesque Amérique latine

Le Colombien Antonio Ungar se classe parmi les meilleures ventes de livres à Bogotá avec son roman Tres ataúdes blancos, lauréat du prix Herralde pour la littérature hispanique. Dans ce thriller politique, l’écrivain dépeint la brutalité et le grotesque de la vie dans un pays imaginaire d’Amérique latine, Miranda¬. Mais la critique est fort sceptique sur l’intérêt de la chose. Pour Rafael Lemus, qui commente l’ouvrage dans le mensuel mexicain Letras Libres, « on ne trouve rien dans ce livre qu’on n’ait déjà vu dans tant d’autres romans contemporains. Ce n’est qu’un récit conventionnel de plus, saturé de commentaires prétendument satiriques et qui collectionne les stéréotypes ».

Réminiscences barcelonaises

Mingo travaille comme orfèvre dans la Barcelone franquiste et rêve de devenir pianiste. Lorsqu’il perd un doigt dans un accident, il se tourne vers l’écriture. Comme son héros, le romancier Juan Marsé – l’une des plus grandes voix de la littérature catalane – a été adopté et a renoncé à une carrière de musicien. Mais Calligrafía de los sueños n’est pas pleinement autobiographique. L’auteur y mêle « la scénographie réelle et mythique de son quartier, le roman d’apprentissage, une histoire d’amour et les tourments d’un enfant confronté à des découvertes et des décisions », écrit Use Lahoz dans El Pais ; il « reconstruit ou réinvente, avec tendresse et ironie, les traces de son propre passé », ajoute l’écrivain José-Carlos Mainer dans le même quotidien.
 

Odieux, mais dangereusement séduisant

De Quincey, qui prétendait dédaigner le genre autobiographique – de la littérature de Français ! –, s’y est adonné toute sa vie, c’est-à-dire presque tout au long des deux premiers tiers du XIXe siècle. Heureusement, la matière première était riche. Sa vie est un florilège d’excentricités anglaises, sous leur forme la plus inquiétante : De Quincey vénérait sa sœur morte, dont il avait contemplé l’autopsie ; il célébrait les grands criminels comme des « artistes solitaires », voire des modèles ; il était tombé amoureux de la fille du poète Wordsworth, âgée d’à peine 3 ans et passa des nuits entières, après le décès de celle-ci, les bras en croix sur sa tombe. Et si ce fils de marchands de Manchester, qui avait de lui-même adjoint une particule à son nom, pouvait se montrer d’un snobisme effrayant, il n’avait pas hésité à épouser sa bonne, Margaret, dont il eut huit enfants. De Quincey vénérait la guerre, sans avoir jamais livré le moindre combat, idéalisait les pauvres – surtout femmes et jolies –, mais prêtait sa plume aux pires torchons conservateurs pour justifier l’impérialisme britannique dans des éditoriaux d’un « racisme hystérique », rappelle le romancier Lee Sandlin dans les pages du Wall Street Journal. Bref, un « personnage odieux », mais aussi « dangereusement séduisant », résume l’écrivain américain.

Car De Quincey est surtout célèbre, de ce côté-ci de l’Atlantique, pour avoir fait, dans Confessions d’un mangeur d’opium anglais, l’apologie de cette substance, alors parfaitement légale. L’opium produisait d’après lui cet effet merveilleux : « Une forme douce et prolongée de cette extase que la pudeur interdit de mentionner. » En fait, il ne se limitait pas à manger de l’opium, « il le buvait, mélangé à de l’alcool dans des proportions gigantesques » (on appelait cela du laudanum) – ce qui l’avait rendu alcoolique plus encore qu’opiomane, raconte Duncan Wu dans The Independent. C’était, de plus, un touche-à-tout de l’addiction. Enfant, il était accro aux livres, pour lesquels il dépensait tout son argent de poche. Adolescent, il devint un masturbateur enthousiaste, qui tenait – en latin et en grec – le compte méticuleux de ses exercices. Après quoi il est très précocement devenu accro aux prostituées, à l’opium, et même à l’immobilier (il louait plusieurs logements en même temps, dont un uniquement pour stocker ses livres précieux). Et toutes ces coûteuses addictions l’entraînèrent dans une spirale de l’endettement qui transforma sa vie en une longue série de contraintes par corps, de fuites in extremis et d’emprisonnements pour dettes. D’où une ultime addiction, qui conjugue toutes les autres : la production de livres et d’articles au kilomètre pour boucler des fins de mois plus que difficiles. La morale y a certes perdu, mais la littérature y a énormément gagné.

Quiz du n°21

1) L’une de ces personnalités historiques n’aimait pas les livres. Laquelle ?

A – Socrate

B – Ignace de Loyola

C – Hitler

 

2) La première langue à disposer d’un alphabet qui associe très précisément lettre et phonétique (permettant ainsi de bien prononcer n’importe quel mot écrit) fut :

A – le phénicien

B – le grec

C – l’esperanto

 

3) Le plus ancien texte imprimé au monde est :

A – la Bible de Gutenberg

B – un texte zoroastrien

C – un texte bouddhiste

 

Réponses dans le prochain numéro et dans les numéros 2 et 7 de Books.

 

Réponses du quiz précédent : 1) A (lire « Papa Sigmund », Books, n° 16, p. 87) ; 2) B (lire « Moi, Elyn Saks, schizophrène », Books, n° 19, p. 25) ; 3) B (lire « Masud Khan, l’enfant terrible de la psychanalyse », Books n° 5, p. 29.

Portugal – La poésie est dans la rue

« La chose la plus ancienne dont je me souvienne, c’est une chambre face à la mer, à l’intérieur de laquelle était posée sur une table une pomme, énorme et rouge. De l’éclat de la mer et du rouge de la pomme irradiait une félicité irréfutable, nue et entière. Ce n’était en rien fantastique, en rien imaginaire : c’était la propre présence du réel que je découvrais, écrivait la poétesse portugaise Sophia de Mello Breyner en 1964, dans un volume de ses Artes poèticas [« Arts poétiques »]. La poésie fut toujours pour moi une poursuite du réel. Un poème est toujours un cercle tracé autour d’une chose, un cercle où l’oiseau du réel est fait prisonnier. » Décédée en 2004, « Sophia », comme on l’appelle au Portugal, est sans aucun doute « l’un des plus grands poètes de la langue portugaise, non seulement du XXe siècle, mais de tous les temps », rapporte l’éditorialiste José Carlos de Vasconcelos dans l’édition que lui dédie le Jornal de Letras.

Depuis janvier, et jusqu’au 30 avril, la Bibliothèque nationale du Portugal, à Lisbonne, lui consacre une exposition, intitulée « Sophia de Mello Breyner. Une vie de poétesse », dont le catalogue, qui mêle photographies personnelles, reproductions de lettres et autres textes manuscrits, caracole en tête des ventes de la Fnac comme de la chaîne de librairies Bertrand livreiros. « Preuve s’il en faut que la poésie, quand elle est de prime qualité, peut conquérir de très nombreux lecteurs », relève José Carlos de Vasconcelos.
« Dans les carnets où elle écrivait ses poèmes, rapporte quant à elle la critique littéraire du Diário de notícias, Sophia notait aussi des numéros de téléphone, faisait des listes de courses, griffonnait les patrons des robes qu’elle commanderait à sa couturière. Et dans les lettres qu’elle envoyait à son mari, l’avocat Francisco de Sousa Tavares, opposant au régime emprisonné sous Salazar, la poétesse raconte les choses banales du quotidien, rapporte¬ combien ses enfants font preuve d’un calme et d’un courage admirables, confie qu’elle se récite souvent pour elle-même ces vers de Fernando Pessoa : “Quoi qu’il advienne, jamais ce ne sera/plus grand que mon âme.” »

Car cette figure littéraire du XXe siècle, la première femme à remporter le prestigieux prix Camoens pour la littérature en langue portugaise, fut aussi « une combattante de la liberté, qui s’opposa à la dictature par les mots comme par les actes », précise le Jornal de letras. « Nombre de ses poèmes devinrent des emblèmes de la révolution des œillets, tel O velho abutre, ce “vieux vautour” (Salazar) qui, par ses discours, avait “le don de rendre les âmes plus petites”. » Et le magazine lisboète de rappeler que « l’un de ses vers les plus célèbres (“la poésie est dans la rue”) devint même un slogan du 25 avril, après que la peintre Vieira da Silva l’a reproduit sur une affiche ».

Petit singe décharné

La photo est célèbre : on y voit les philosophes Paul Rée et Frédéric Nietzsche feignant de traîner une carriole sur laquelle se tient Lou Andreas-Salomé, le fouet à la main… On sait que les deux hommes, transis d’amour, la demandèrent successivement en mariage et furent l’un comme l’autre éconduits. On sait moins que Nietzsche, qui, avant sa déconvenue, disait de la belle Lou qu’elle avait « la perspicacité de l’aigle et le courage du lion », se répandit alors en diatribes amères. Décidément très porté sur les métaphores animales, il traita la cruelle de « petit singe décharné sale et nauséabond, avec ses faux seins ». Comme le rappelle la Süddeutsche Zeitung à l’occasion de la sortie d’une nouvelle biographie, Lou Andreas-Salomé « ne perdit sa virginité qu’à 36 ans avec le jeune Rainer Maria Rilke, de quinze ans son cadet ». Et l’heureux poète fut peut-être le seul homme qu’elle ait jamais connu car, si elle épousa l’orientaliste Friedrich Carl Andreas, ce fut à une condition : ne jamais partager son lit !

L’avenir du livre – McLuhan l’incompris

Le livre, dont le sociologue canadien McLuhan avait annoncé le décès, est toujours de ce monde. Ce n’est plus le cas du père de la théorie de la communication, qui aurait eu 100 ans cette année. À vrai dire, le pessimisme du gourou des médias était plus nuancé : il avait prédit l’« obsolescence du livre », mais en précisant qu’obsolescence « ne veut pas dire extinction, bien au contraire […]. C’est plutôt que le livre, en perdant son monopole de forme culturelle, va acquérir de nouveaux rôles ». C’est ainsi avec McLuhan : son discours est un épais nuage de commentaires paradoxaux – voire incompréhensibles –, que traversent çà et là de belles fulgurances.

En fait, comme le montre l’écrivain canadien Douglas Coupland dans la biographie qu’il vient de lui consacrer, cet amateur de paradoxes était lui-même un paradoxe ambulant [lire Books, no 19, février 2011, p. 98]. Il avait pressenti et surtout « pensé » Internet, mais « il était vieux jeu jusqu’à en être médiéval », commente David Propson dans le Wall Street Journal. Ce spécialiste de la poésie de la Renaissance était en même temps un grand amateur de blagues ineptes et de jeux de mots pathétiques. Il n’avait que le futur à la bouche, mais ce catholique ultraconservateur ne croyait qu’en l’éternité (et en l’enfer), tout en devant sa notoriété à une célèbre interview dans Playboy. Ses lecteurs – tardifs et superficiels pour la plupart – ont fait de lui le héraut du « village global », alors qu’il jugeait les médias « toxiques » et que « l’idée du triomphe du contexte sur le contenu le déprimait profondément », résume David Carr dans le New York Times.

Autant dire que le titre de sa biographie est bien choisi : « Vous n’avez rien compris à mon œuvre ! » En effet, mais ce n’est pas forcément de la faute du lecteur : la plupart des livres de McLuhan sont une étrange affaire. Et sa biographie par Coupland est du même acabit, pleine de digressions saugrenues… Si bizarre, en fait, que David Propson l’accuse d’« avoir fait de son mieux pour hâter cette fin du livre », dont « son héros avait à tort prédit la disparition ».

Guglielmo Libri
 

Méconnu ¡ Viva el krausismo !

« C’est l’un des chapitres les plus fous de l’histoire culturelle européenne : un philosophe resté inconnu dans sa patrie devient, des années après sa mort, une figure intellectuelle majeure dans un autre pays », relate Rilo Chmielorz dans Die Zeit. L’objet de son enthousiasme se nomme Karl Christian Friedrich Krause : en Allemagne, les ouvrages philosophiques lui accordent au mieux une note de bas de page ; en Espagne, à en croire Chmielorz, « la plupart des personnes cultivées en ont entendu parler ».

Il est même, dans la péninsule Ibérique, à l’origine d’un mouvement : le krausismo. Pourtant notre homme ne parlait pas un mot d’espagnol et n’a jamais mis les pieds en Espagne. Il a passé l’essentiel de sa vie à espérer (en vain) une chaire de philosophie dans une université allemande. Quand il s’éteint en 1832, à Munich, sa pensée, une forme de panthéisme modernisé, n’a convaincu qu’une poignée d’étudiants. Mais il suffit que l’un d’eux, un dénommé Heinrich Ahrens, devienne professeur de philosophie à Bruxelles pour que les leçons de Krause trouvent un débouché inattendu : des auditeurs espagnols, qui entreprennent de les traduire. Bientôt, elles circulent en livre de poche et tombent entre les mains d’un jeune juriste madrilène, Julián Sanz del Rio : c’est la révélation.

Sanz del Rio aspire, comme beaucoup de libéraux espagnols de son temps, « à s’affranchir de la tyrannie de l’Église et à rejoindre le mouvement des Lumières, sans pour autant rompre avec la foi », note Chmielorz. Or l’œuvre de Krause propose un « modèle de religiosité éclairée, à mi-chemin du matérialisme en vogue en Europe occidentale et de la scolastique rétrograde pratiquée en Espagne ». Sanz del Rio la traduit et s’en fait le propagandiste. Le krausismo est né ! Il allait irriguer toute la pensée libérale espagnole jusqu’à aujourd’hui.

Tel le peintre chinois…

Le Haïtien Dany Laferrière signe ici un « magnifique roman », qui nous fait prendre conscience de « la lutte de l’écrivain pour faire entendre ses propres mots dans un pays où le sens et la justesse des mots sont décidés par les autres », écrit Zouzou, chroniqueuse de Shouhuo zazhi (« Harvest Magazine »). Elle s’émerveille que la « magie du langage » puisse encore « transformer la misère en poème ».

« Tel le peintre chinois qui aménage des espaces blancs pour souligner l’immensité de l’univers, Laferrière écarte délibérément le malheur de son livre, non pour l’oublier, mais pour continuer à vivre, et célébrer de sa plume poétique l’amour et l’amitié afin d’éviter de sombrer dans le désespoir engendré par les massacres. » Cette traduction permet aux Chinois de connaître une littérature qui fait écho aux calvaires du monde communiste. « Ce roman de la conscience est en effet comparable à 1984 ou à L’Archipel du Goulag, mais se différencie de Brothers [de Yu Hua, paru chez Actes Sud], car il ne nous confronte pas brutalement à la réalité, écrit Zouzou. Au contraire, L’Énigme du retour est tout en légèreté, comme s’il ne voulait pas dévoiler un lourd secret. »

Vous avez dit « capitalisme » ?

Le capitalisme touche à sa fin », annonça l’économiste marxiste américain Immanuel Wallerstein quand éclata la crise financière de 2008. De quoi faire rigoler les communistes chinois, qui font aujourd’hui marcher la plus grosse turbine du capitalisme mondial. Quant à Marx, il pleure dans sa tombe. Mais au fait, qu’entend-on par capitalisme ? Si la question paraît simple, la réponse ne l’est pas. Au vu du présent dossier, on pourrait même soutenir que le capitalisme est la somme des préjugés qui le concernent.

Dans la Vieille Europe, pour beaucoup de gens, plus souvent à gauche qu’à droite, le capitalisme est une sorte de diable qui favorise la domination des riches et l’exploitation des « travailleurs ». Il est étroitement associé à ce qu’on appelle aussi le libéralisme. On impute volontiers à l’idéologie libérale la responsabilité de la crise de 2008, qui continue de produire ses effets trois ans après. Pour ceux qui connaissent un peu l’histoire économique, le père spirituel de ce capitalisme est Adam Smith. Avec sa théorie de la « main invisible » du marché, il a fait valoir que la stimulation des égoïsmes sert le progrès et l’intérêt général. Ce qu’on oublie parfois, c’est qu’Adam Smith a développé sa théorie avant l’émergence du capitalisme industriel. Ce que la plupart ignorent, c’est que sa métaphore de la main invisible était fondée sur une théorie de l’empathie : l’économie de marché et la croissance sont rendues possibles par la confiance que se font les acteurs. Adam Smith n’était pas non plus le bon apôtre du libéralisme à tous crins : il préconisait une vigoureuse action de l’État pour prémunir la société contre la tendance naturelle des entreprises à la prédation. Il pensait aussi qu’une forte redistribution des revenus des riches au profit de la collectivité était nécessaire. À présent, parmi les typologies du capitalisme, l’une des plus convaincantes est fonction du degré d’intervention de l’État-providence.
C’est d’ailleurs une autre idée toute faite que d’associer capitalisme et laisser-faire. Les historiens de l’économie montrent aujourd’hui que l’essor du capitalisme fut rendu possible par de puissantes mesures protectionnistes. Une réalité que les pays émergents ont bien comprise. D’une façon générale, le rôle de l’État dans l’orchestration de la croissance ne s’est jamais vraiment démenti. Le capitalisme chinois actuel en est une illustration probante.
Le « modèle » chinois pose deux autres questions qui remettent en cause nos préjugés sur le capitalisme. Pour ceux qui auraient oublié l’expérience hitlérienne (entre autres), il rappelle que le capitalisme n’est nullement indissociable de la démocratie. L’idée que nous serions entrés dans une période de « fin de l’histoire » où capitalisme et démocratie se fondraient dans un irrésistible cercle vertueux est fausse et dangereuse. La seconde question n’est pas moins cruciale. Elle tient à ce que la turbine chinoise s’est mise en marche au moment où la planète commençait à souffrir sérieusement de sa surexploitation. La ponction exercée conjointement par les vieux et les nouveaux capitalismes sur l’écosystème mondial invite certains économistes à envisager une dissociation entre capitalisme et croissance. Le capitalisme n’est pas plus essentiellement lié à la croissance qu’à la démocratie, observe Robert Solow, prix Nobel d’économie et grand spécialiste de la croissance. Peut-être nous faudra-t-il accepter l’idée d’une nouvelle forme de capitalisme, dont le dynamisme serait paradoxalement fondé sur un objectif de croissance zéro.
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