« La chose la plus ancienne dont je me souvienne, c’est une chambre face à la mer, à l’intérieur de laquelle était posée sur une table une pomme, énorme et rouge. De l’éclat de la mer et du rouge de la pomme irradiait une félicité irréfutable, nue et entière. Ce n’était en rien fantastique, en rien imaginaire : c’était la propre présence du réel que je découvrais, écrivait la poétesse portugaise Sophia de Mello Breyner en 1964, dans un volume de ses Artes poèticas [« Arts poétiques »]. La poésie fut toujours pour moi une poursuite du réel. Un poème est toujours un cercle tracé autour d’une chose, un cercle où l’oiseau du réel est fait prisonnier. » Décédée en 2004, « Sophia », comme on l’appelle au Portugal, est sans aucun doute « l’un des plus grands poètes de la langue portugaise, non seulement du XXe siècle, mais de tous les temps », rapporte l’éditorialiste José Carlos de Vasconcelos dans l’édition que lui dédie le Jornal de Letras.
Depuis janvier, et jusqu’au 30 avril, la Bibliothèque nationale du Portugal, à Lisbonne, lui consacre une exposition, intitulée « Sophia de Mello Breyner. Une vie de poétesse », dont le catalogue, qui mêle photographies personnelles, reproductions de lettres et autres textes manuscrits, caracole en tête des ventes de la Fnac comme de la chaîne de librairies Bertrand livreiros. « Preuve s’il en faut que la poésie, quand elle est de prime qualité, peut conquérir de très nombreux lecteurs », relève José Carlos de Vasconcelos.
« Dans les carnets où elle écrivait ses poèmes, rapporte quant à elle la critique littéraire du Diário de notícias, Sophia notait aussi des numéros de téléphone, faisait des listes de courses, griffonnait les patrons des robes qu’elle commanderait à sa couturière. Et dans les lettres qu’elle envoyait à son mari, l’avocat Francisco de Sousa Tavares, opposant au régime emprisonné sous Salazar, la poétesse raconte les choses banales du quotidien, rapporte¬ combien ses enfants font preuve d’un calme et d’un courage admirables, confie qu’elle se récite souvent pour elle-même ces vers de Fernando Pessoa : “Quoi qu’il advienne, jamais ce ne sera/plus grand que mon âme.” »
Car cette figure littéraire du XXe siècle, la première femme à remporter le prestigieux prix Camoens pour la littérature en langue portugaise, fut aussi « une combattante de la liberté, qui s’opposa à la dictature par les mots comme par les actes », précise le Jornal de letras. « Nombre de ses poèmes devinrent des emblèmes de la révolution des œillets, tel O velho abutre, ce “vieux vautour” (Salazar) qui, par ses discours, avait “le don de rendre les âmes plus petites”. » Et le magazine lisboète de rappeler que « l’un de ses vers les plus célèbres (“la poésie est dans la rue”) devint même un slogan du 25 avril, après que la peintre Vieira da Silva l’a reproduit sur une affiche ».