Le musée des erreurs de Google Books

Le projet Google Books est en passe de devenir la plus grande bibliothèque numérique du monde – que les tribunaux et le ministère américain de la Justice avalisent ou non la proposition d’accord présentée par la firme (1). Ce pourrait bien être aussi la dernière. Forte de son avance substantielle sur ses rivaux et des relations nouées avec les bibliothèques et les éditeurs, la firme jouit désormais d’un monopole de fait ; aucun concurrent ne peut espérer combler l’écart, et la technologie ne fera pas baisser les coûts d’entrée sur ce marché : pareille aventure restera toujours très coûteuse en main-d’œuvre.
Voilà qui légitime les inquiétudes qui se sont exprimées concernant les questions de coût, d’accès et de protection de la vie privée. Mais, pour les chercheurs, la domination de Google pose une question particulière, tout aussi fondamentale : quelles garanties avons-nous que Google fera cela correctement ? Tout dépendant, bien sûr, de ce que « cela » veut dire. Google n’a cessé de changer de discours sur le projet. L’entreprise aime à parler de Google Books comme d’une « bibliothèque », mais les livres ne sont pour elle qu’une source d’information parmi d’autres, qu’elle entend intégrer au « Grand Google (2) ». Comme l’explique Sergey Brin, cofondateur de l’entreprise : « Nous avons simplement le sentiment que cela fait partie de notre mission fondamentale. Les livres contiennent de fabuleuses quantités d’informations. Souvent, quand j’effectue une recherche, ce que je trouve dans un livre est de très loin supérieur à ce que je trouve sur le Web. »
S’il en est ainsi, la qualité de Google Books sera jaugée uniquement à l’aune de sa contribution à cette activité familière que nous appelons « googliser », en hommage à la spécialité de la firme : la recherche d’informations à l’aide d’une série de mots-clés. Ce genre d’entreprise n’a nul besoin des « métadonnées », ces informations sur les ouvrages eux-mêmes – « qui, quoi, où et quand » – fournies par les catalogues des bibliothèques. Il suffit de trouver dans un livre le passage qui répond à nos besoins et de s’y engouffrer.
Mais on s’intéresse parfois à un livre pour autre chose que l’information qu’il contient, et « googliser » n’est alors pas d’un grand secours. Si l’on recherche une édition particulière de Feuilles d’herbe à partir du fameux « Je contiens des multitudes », c’est précisément ce que l’on obtient : des multitudes (3). Il faudrait pouvoir focaliser la recherche sur les métadonnées de l’ouvrage, comme lorsqu’on essaie de recenser toutes les éditions françaises du Contrat social de Rousseau publiées avant 1800 ou tous les recueils de sermons victoriens traitant du blasphème.

Poussées d’adrénaline chez les linguistes

On peut également s’intéresser aux livres pour leur valeur de témoignage sur l’état de la langue à une époque ou dans un genre donnés. La perspective de voir mis en ligne d’immenses fonds d’ouvrages anciens provoque, on l’imagine, des poussées d’adrénaline chez les linguistes et les lexico-fanatiques. Mais la perspective est tout aussi stimulante pour les historiens du social, de la vie politique ou des idées, ou pour les spécialistes de philologie littéraire, ancienne et nouvelle. Le vaste ensemble d’ouvrages déjà numérisés permet de suivre à la trace l’émergence au XVIIe siècle du mot bonheur en lieu et place de félicité, de mesurer statistiquement l’essor et le déclin de propagande ou de démocratie industrielle au XXe siècle, ou de sélectionner tous les romans victoriens qui contiennent l’expression « Cher lecteur ». Mais, pour ce type de questions, il faut des métadonnées fiables sur les dates de publication et la nomenclature des livres. Or les informations fournies par Google Books sont à cet égard une catastrophe absolue : un méli-mélo doublé d’un imbroglio triplé d’une gigantesque pagaille.
D’abord, les dates de publication. À en croire Google, 1899 fut, du point de vue littéraire, une « année miraculeuse ». Ce fut en effet l’année de parution de Un tueur sous la pluie (Raymond Chandler), des œuvres complètes de Dorothy Parker, de La Condition humaine (André Malraux), de Christine (Stephen King), de l’édition intégrale des nouvelles de Virginia Woolf, de Culture and Society, 1780-1950 (Raymond Williams) et de la biographie de Bob Dylan par Robert Shelton, pour ne citer que quelques œuvres. Peut-être y a-t-il une raison pour voir revenir si souvent 1899, mais ces erreurs de dates traversent les siècles. Un ouvrage de Peter F. Drucker est daté de 1905, soit quatre ans avant la naissance du célèbre spécialiste en management ; une correspondance de Virginia Woolf est datée de 1900, alors que la romancière avait huit ans. Le Bûcher des vanités, de Tom Wolfe remonterait à 1888 [au lieu de 1987], tandis qu’une édition de Ce que savait Maisie de Henry James est datée de 1848 [au lieu de 1897].
Certes, les bourdes occasionnelles sont inévitables dans un corpus de cette ampleur ; mais les erreurs sont ici endémiques. Une recherche sur le mot « Internet » dans des livres antérieurs à 1950 donne 527 résultats ; pour la même période, « Medicare », le régime américain d’assurance maladie [créé en 1965], en donne près de 1 600. On peut aussi entrer les noms d’écrivains célèbres ou de personnalités, en limitant la recherche à des œuvres publiées avant leur naissance. « Charles Dickens » produit 182 résultats pour des publications antérieures à 1812, la majeure partie d’entre elles concernant bel et bien l’écrivain. Le même type de recherche donne 81 résultats pour Rudyard Kipling, 115 pour Greta Garbo, 325 pour Woody Allen et 29 pour Barack Obama (à moins qu’il ne s’agisse d’un autre Barack Obama).
Quelle est la fréquence de telles erreurs ? Une recherche portant sur des ouvrages publiés avant 1920 et mentionnant le mot « barre chocolatée » donne 66 résultats, dont 46 – soit 70 % – sont mal datés. Je ne pense pas que ce soit représentatif de la proportion globale de métadonnées erronées, même si elles sont beaucoup plus courantes pour les ouvrages anciens que pour les titres récents confiés directement à Google par les éditeurs. Mais même si la proportion d’erreurs de ce type n’est que de 5 %, cela signifie que le corpus est criblé de centaines de milliers de données fausses.
Google reconnaît ces faiblesses, mais affirme qu’elles incombent aux bibliothèques ou aux maisons d’édition qui lui procurent les livres. Et il est vrai que la firme a reçu des lots systématiquement mal datés, comme cet ensemble de livres en langue portugaise, uniformément estampillé 1899. Cela étant, bon nombre de ces erreurs sont incontestablement le fait de Google, en raison notamment des aléas de l’extraction de la date de publication à partir du texte scanné. Une histoire des ex-libris détenue par la bibliothèque universitaire de Harvard, correctement répertoriée dans le catalogue à 1901, est datée de 1574 par Google, à cause d’un ex-libris armorié de l’époque élisabéthaine figurant sur le frontispice du volume. London of To-Day, un guide touristique de 1890, est correctement catalogué par Harvard, mais Google le date de 1774, en raison d’une publicité pour une marque de bonneterie figurant dans les pages liminaires, ladite marque s’enorgueillissant d’avoir été fondée cette année-là.
Et puis, il y a les erreurs de classification, dont l’énoncé a des accents de poème surréaliste. The American Language [« La langue américaine »] de H.L. Mencken est classé dans la catégorie « Famille et couple ». Une édition française de Hamlet et une édition japonaise de Madame Bovary se voient recensées dans « Antiquités et objets de collection » (une édition anglaise de 1930 du roman de Flaubert est classée dans la catégorie « Médecins », ce qui, à tout prendre, est moins idiot). Une édition de Moby Dick apparaît dans la section « Informatique ». The Cat Lover’s Book of Fascinating Facts [« Quelques faits remarquables pour l’amateur de chats »] figure sous la rubrique « Technologie et ingénierie ».
On réalise à quel point ces erreurs sont monnaie courante lorsqu’on recherche toutes les catégories attribuées à une œuvre célèbre. Sur les dix premiers résultats pour le roman de Laurence Sterne Tristram Shandy (4), quatre placent l’œuvre en « Fiction », quatre en « Famille et couple », un dans « Biographie et autobiographie » et un en « Hors catégorie ». D’autres éditions sont classées « Recueils littéraires », « Histoire » ou « Musique ». Les dix premiers résultats pour Feuilles d’herbe sont tour à tour rangés sous « Poésie », « Jeunesse », « Fiction », « Critique littéraire », « Biographie et autobiographie » et, de façon confondante, « Contrefaçons ».
Là encore, Google a rejeté la faute sur les bibliothèques et les éditeurs. Mais les bibliothèques ne peuvent être responsables de livres classés par erreur sous « Santé et forme » et « Antiquités et objets de collection », pour la simple raison que c’est là une nomenclature du Book Industry Standards and Communications (Bisac), utilisée par les éditeurs pour indiquer aux libraires dans quels rayons ranger les livres. Elle n’a rien à voir avec les systèmes de classification en vigueur dans les bibliothèques. Et, dans la mesure où l’usage de la nomenclature Bisac n’est répandu que depuis dix ou vingt ans, seul Google peut être tenu pour responsable de son emploi inapproprié pour les nombreux livres publiés antérieurement – comme l’édition 1919 de Robinson Crusoe, classée dans « Artisanat et loisirs ».
La virtuosité algorithmique de Google apparaît aussi dans la classification d’ouvrages récents. L’édition de 2003 de Unbearable Weight. Feminism, Western Culture, and the Body [« Un poids intolérable. Le féminisme, la culture occidentale et le corps »] de Susan Bordo (daté de 1899) est classée en « Santé », étiquetage que l’on imagine mal venir de l’éditeur, University of California Press, mais plutôt d’un système de classement automatique qui s’en remet au titre. De même, une biographie de Mae West, parue en 2001, est rangée en « Religion » par Google sur la base du sous-titre, An Icon in Black and White [« Une icône en noir et blanc »].

Une calamité pour les chercheurs

Mais quand bien même la nomenclature Bisac serait-elle utilisée à bon escient, il reste à résoudre cette question plus importante : pourquoi Google veut-il donc l’utiliser ? Des salariés de l’entreprise m’ont confié qu’il ne s’agissait pas d’un souhait des éditeurs. Il se pourrait bien que quelqu’un l’ait jugée utile au référencement des publicités. Quoi qu’il en soit, l’utilisation de cette nomenclature est une calamité pour la recherche sur les livres. Le système Bisac est parfait pour une librairie ou pour une petite bibliothèque publique, où clients et lecteurs choisissent les volumes directement sur les rayonnages. Mais il n’est d’aucune utilité quand on cherche un ouvrage à l’aveuglette dans une collection de plusieurs millions de titres. Ainsi, la catégorie « Jeunesse – Documents » du système Bisac comporte près de trois cents sous-catégories, comme « Jeunes parents », « Skateboard » ou « Cerf, élan et caribou ». En revanche, la catégorie « Poésie » ne compte que vingt sous-catégories. Cela signifie que Bambi ou le célèbre élan Bullwinkle ont droit à un rayon entier, tandis que Leopardi, Schiller et Verlaine doivent tous se tasser dans la sous-catégorie. « Poésie/Europe continentale ». Autrement dit, Google s’est emparé de quelques-unes des plus grandes collections universitaires du monde et en a fait une librairie de centre commercial.
Ces quelques exemples sont loin d’épuiser la liste des erreurs commises par Google sur les métadonnées. Outre les surprenants changements de titres dont sont parfois victimes certaines œuvres (« Moby Dick, le mur blanc » au lieu de « la baleine blanche », en raison d’une confusion entre wall et whale), titres et textes sont bien souvent mal appariés. Quand on clique sur le lien correspondant à la Théorie de l’univers, ouvrage de cosmologie publié en 1818 par le mathématicien et général napoléonien Jacques Alexandre François Allix, on tombe sur Les Voix du cœur, roman de Barbara Taylor Bradford paru en 1983 ; de même, un numéro mal daté de Household Words, la revue publiée par Dickens, conduit à une Histoire de l’Académie royale des sciences de 1742. De nombreuses entrées mélangent allègrement les noms des auteurs, des éditeurs et des préfaciers, de sorte que la rubrique « À propos de ce livre » d’un roman français attribue magistralement Madame Bovary à Henry James !
Plus mystérieusement, un ouvrage intitulé The Mosaic Navigator. The Essential Guide to the Internet Interface [« Le navigateur Mosaic. Guide de l’interface Internet »] est daté de 1939 et attribué à Sigmund Freud et Katherine Jones. Le seul rapport que j’aie pu trouver tient au fait que Jones était la traductrice de la version anglaise de Moïse et le monothéisme de Freud, d’où le lien probable avec l’autre sens du mot, l’adjectif mosaïque, bien que le cheminement d’un tel processus me laisse pantois.
Pour l’heure, les chercheurs doivent donc renoncer à leur rêve de suivre les progrès du libéralisme au XIXe siècle ou de mesurer précisément le glissement de l’ensemble nominal « United States » du pluriel au singulier au cours du premier siècle de la république américaine : les métadonnées ne sont tout simplement pas à la hauteur. Il est vrai que la firme a conscience de la plupart de ces problèmes et s’est engagée à les résoudre. De fait, j’ai décrit certaines de ces erreurs lors d’une conférence, et Google s’est précipité pour en corriger un bon nombre.(5) Reste à savoir si Google envisage de procéder en la matière comme il le fait avec les erreurs de numérisation dont sont truffés les documents, les corrigeant au fur et à mesure qu’elles lui sont signalées, quand d’aventure elles le sont. Mais, en l’occurrence, cela ne marche pas : il y a tout bonnement trop d’erreurs. Même s’il ne fait guère de doute que le système de classification automatique de Google s’améliorera, l’extraction mécanique des métadonnées n’est pas adaptée à la recherche universitaire. L’entreprise a d’ailleurs décidé d’acquérir les données bibliographiques des livres numérisés en même temps que les ouvrages eux-mêmes ; mais, pour le moment, Google n’a pas encore le droit de diffuser ou d’utiliser ces données. Ce qui explique sans doute ses rudimentaires tentatives pour récupérer les dates de publication directement sur les textes numérisés. Ces faiblesses pourraient être compensées par des organismes comme l’Internet Archive ou le HathiTrust, un consortium de bibliothèques partenaires du projet qui se propose de mettre en ligne plusieurs millions de livres du domaine public numérisés par Google provenant de leurs fonds, avec toutes leurs données bibliographiques. Mais, pour le moment, cela ne concerne que les ouvrages du domaine public, soit environ 15 % des livres numérisés ; seul Google pourra diffuser les « œuvres orphelines » – encore sous copyrights, mais dont on ne connaît pas les ayants droit – parues après 1923.

Google apprend vite, mais… 

Quoi qu’il en soit, rien de tout cela n’exonère Google de sa responsabilité : faire de sa bibliothèque numérique une ressource fiable pour les chercheurs. Cela signifie, au strict minimum, négocier le droit de diffuser les catalogues de la Bibliothèque du Congrès et de l’Online Computer Library Center (OCLC (6)) pour les intégrer au moteur de recherche et permettre aux utilisateurs d’obtenir des résultats fiables quand ils font une recherche à partir de combinaisons de dates, mots-clés, ou rubriques, etc. Mais « fiable » signifie bien davantage que cela ; cela passe aussi par l’amélioration de la qualité de la numérisation et des algorithmes, encore très grossiers, de calcul des résultats, sans oublier l’optimisation de leur classement, lequel est actuellement absurde et oriente vers des éditions médiocres ou mal faites d’œuvres classiques. Quoi qu’il en soit, la garantie de qualité est constitutive du projet lui-même. Google considère, à juste titre, que son programme de numérisation sert l’intérêt général. Mais, comme le souligne Pamela Samuelson, l’une des directrices du Centre de droit et technologie de l’université de Californie à Berkeley, tout grand projet d’intérêt général suppose une grande confiance du public.
Cela étant, je suis plus optimiste que certains de mes collègues. Non que je compte sur un quelconque désintéressement ou sur le sens de l’intérêt général pour inciter Google à investir le temps et les ressources nécessaires pour remédier au problème. Mais j’ai l’impression que les erreurs initiales sont dues, pour la plupart, aux tâtonnements maladroits de la firme, confrontée à un domaine beaucoup plus complexe qu’elle ne l’imaginait. De toute évidence, l’entreprise a conçu son système sans penser à la nécessité de métadonnées fiables. Et la grande réussite du moteur de recherche Google fut de démontrer comme il pouvait être facile de dénicher une information utile sans se préoccuper des métadonnées ni recourir aux systèmes de classifications complexes du type Yahoo. Mais les livres ne sont pas simplement des vecteurs d’information, et la gestion d’un grand fonds exige des savoir-faire, des méthodes et des données très différents de ceux qui ont permis à l’entreprise de devenir le leader de la recherche en ligne.
Le défi est d’autant plus rude que Google veut achever rapidement son projet pour mettre d’éventuels concurrents devant le fait accompli. Mais, que les besoins des chercheurs soient ou non une priorité, l’entreprise n’a aucune envie que Book Search devienne un sujet de blagues permanent chez les universitaires. Et elle pourrait réagir à la pression des bibliothèques partenaires – qui ne s’étaient guère préoccupées des questions de qualité au moment de signer leurs accords avec Google –, surtout si les chercheurs dont elles représentent les intérêts leur suggèrent, voire les somment, de faire du bruit sur la qualité lamentable des métadonnées. Si l’histoire récente nous enseigne quelque chose, c’est que Google apprend très vite.
Cet article est paru dans The Chronicle of Higher Education le 31 août 2009. Il a été traduit par Jean-François Cornu.

Vous avez dit « capitalisme » ?

Le capitalisme touche à sa fin », annonça l’économiste marxiste américain Immanuel Wallerstein quand éclata la crise financière de 2008. De quoi faire rigoler les communistes chinois, qui font aujourd’hui marcher la plus grosse turbine du capitalisme mondial. Quant à Marx, il pleure dans sa tombe. Mais au fait, qu’entend-on par capitalisme ? Si la question paraît simple, la réponse ne l’est pas. Au vu du présent dossier, on pourrait même soutenir que le capitalisme est la somme des préjugés qui le concernent.

Dans la Vieille Europe, pour beaucoup de gens, plus souvent à gauche qu’à droite, le capitalisme est une sorte de diable qui favorise la domination des riches et l’exploitation des « travailleurs ». Il est étroitement associé à ce qu’on appelle aussi le libéralisme. On impute volontiers à l’idéologie libérale la responsabilité de la crise de 2008, qui continue de produire ses effets trois ans après. Pour ceux qui connaissent un peu l’histoire économique, le père spirituel de ce capitalisme est Adam Smith. Avec sa théorie de la « main invisible » du marché, il a fait valoir que la stimulation des égoïsmes sert le progrès et l’intérêt général. Ce qu’on oublie parfois, c’est qu’Adam Smith a développé sa théorie avant l’émergence du capitalisme industriel. Ce que la plupart ignorent, c’est que sa métaphore de la main invisible était fondée sur une théorie de l’empathie : l’économie de marché et la croissance sont rendues possibles par la confiance que se font les acteurs. Adam Smith n’était pas non plus le bon apôtre du libéralisme à tous crins : il préconisait une vigoureuse action de l’État pour prémunir la société contre la tendance naturelle des entreprises à la prédation. Il pensait aussi qu’une forte redistribution des revenus des riches au profit de la collectivité était nécessaire. À présent, parmi les typologies du capitalisme, l’une des plus convaincantes est fonction du degré d’intervention de l’État-providence.
C’est d’ailleurs une autre idée toute faite que d’associer capitalisme et laisser-faire. Les historiens de l’économie montrent aujourd’hui que l’essor du capitalisme fut rendu possible par de puissantes mesures protectionnistes. Une réalité que les pays émergents ont bien comprise. D’une façon générale, le rôle de l’État dans l’orchestration de la croissance ne s’est jamais vraiment démenti. Le capitalisme chinois actuel en est une illustration probante.
Le « modèle » chinois pose deux autres questions qui remettent en cause nos préjugés sur le capitalisme. Pour ceux qui auraient oublié l’expérience hitlérienne (entre autres), il rappelle que le capitalisme n’est nullement indissociable de la démocratie. L’idée que nous serions entrés dans une période de « fin de l’histoire » où capitalisme et démocratie se fondraient dans un irrésistible cercle vertueux est fausse et dangereuse. La seconde question n’est pas moins cruciale. Elle tient à ce que la turbine chinoise s’est mise en marche au moment où la planète commençait à souffrir sérieusement de sa surexploitation. La ponction exercée conjointement par les vieux et les nouveaux capitalismes sur l’écosystème mondial invite certains économistes à envisager une dissociation entre capitalisme et croissance. Le capitalisme n’est pas plus essentiellement lié à la croissance qu’à la démocratie, observe Robert Solow, prix Nobel d’économie et grand spécialiste de la croissance. Peut-être nous faudra-t-il accepter l’idée d’une nouvelle forme de capitalisme, dont le dynamisme serait paradoxalement fondé sur un objectif de croissance zéro.
Dans ce dossier :

Le véritable legs d’Adam Smith

Ce fut une bonne année pour les grandes idées, chose rare. 1776 fut aussi une grande année pour les bonnes idées, chose plus rare encore. À sa manière, la Déclaration d’indépendance des États-Unis fut le petit résumé pugnace des principes des Lumières qui avaient atteint leur apogée cet hiver-là, à Londres. En février, Edward Gibbon publiait le premier volume de son Histoire du déclin et de la chute de l’Empire romain, avec son hymne aux vertus républicaines romaines et le superbe chapitre expliquant l’essor du christianisme par les hommes, plutôt que par des miracles. Un mois plus tard, son ami Adam Smith publiait son grand livre, La Richesse des nations, qui mit fin à toute velléité de défense du système mercantile de dépendance coloniale envers une quelconque mère patrie.
Classiques de la prose anglaise, les ouvrages de Gibbon et de Smith n’appartiennent pas simplement à l’histoire des idées ; ils ont aussi contribué à définir les concepts mêmes d’histoire et d’économie. Le Gibbon reste un modèle de facture d’une histoire véritablement éclairée ; le Smith reste la meilleure analyse des fondements de l’économie de marché. Pourquoi les économistes classiques croient-ils que le libre-échange est bénéfique à tous ? Pourquoi la quantité d’or stockée par le Trésor ne change-t-elle pas grand-chose à la richesse d’un pays ? Pourquoi le perfectionnement des machines à produire des épingles ne supprime-t-elle pas des emplois, mais en crée davantage, d’une autre nature ? Pourquoi n’importe-t-il guère d’être productifs dans l’agriculture ou dans l’industrie, dès lors que nous sommes productifs ? Au demeurant, que signifie le mot productivité ? Pour la première fois – et peut-être la dernière –, des idées complexes – la division du travail, les avantages du commerce – deviennent claires pour le non-économiste.

L’homme de la « main invisible »

Mais autant Gibbon est une figure claire dans la pénombre, un personnage des Lumières qui trouva sa place dans les brumes de l’histoire, quand la raison sombra, autant Adam Smith est un homme de l’ombre dans une lumière éclatante. Pour la plupart d’entre nous, il est l’homme de la « main invisible », le visage écossais du billet de 20 livres, celui qui démontra que la cupidité, c’est bien, que le marché, livré à lui-même, fixera toujours le bon prix et favorisera les bons produits : Milton Friedman en kilt. Mais c’est un tout autre Adam Smith que l’on découvre dans les universités. Il est perçu non pas comme l’apôtre du marché libre, mais comme l’un des pères de la Révolution française – du moins de ses meilleurs éléments. Connu pour ses opinions de gauche, le linguiste Noam Chomsky lui-même est un fan de cet Adam Smith-là. Et l’un des ouvrages savants les plus originaux et novateurs de la dernière décennie, « Les sentiments économiques. Adam Smith, Condorcet et les Lumières (1) », d’Emma Rothschild, le range du côté des sentimentaux plutôt que des boursiers : un homme convaincu que l’empathie et le sens du devoir ont ouvert la voie à l’esprit d’entreprise et à l’ambition. En dissociant sa Richesse des nations de son autre grand livre, la Théorie des sentiments moraux (2) [publié dix-sept ans plus tôt], nous ne séparons pas seulement une moitié de l’esprit smithien de l’autre : nous lobotomisons notre propre intelligence de la civilisation moderne, pour faire de l’économie une quasi-science statistique indépendante, plutôt qu’une branche des humanités, comme Smith l’entendait.
La nouvelle biographie de Nicholas Phillipson tente, avec grand bonheur, de réunir les deux Smith et permet de comprendre comment l’homme du sentiment devint le petit dieu de la finance. Historien à l’université d’Édimbourg, Phillipson suit Emma Rothschild, montrant clairement que Smith était plus un homme de la morale qu’un homme du marché. Il révèle même deux ressorts affectifs plus profonds qui, sans faire de Smith un lord Byron, pimentent sa vie de péripéties et d’intrigues secondaires. Le premier est son intimité avec le philosophe David Hume, son plus proche collègue et l’homme qui l’a le plus influencé ; l’autre est son adhésion hésitante à l’athéisme bien connu de Hume. Au fond, la vraie question de Smith n’était pas celle de l’économiste – comment nous enrichissons-nous ou nous appauvrissons-nous ? –, ni même celle du philosophe – comment doit-on vivre ? –, mais la question moderne, celle de Darwin : comment trouver et établir l’ordre dans un monde sans Dieu ?

Une réussite précoce

L’irrémédiable manque d’éclat de Smith a toujours fait soupirer ses biographes : il ne lui est pas arrivé grand-chose, certainement rien de romantique. Vieux garçon, il vécut avec sa mère le plus clair de sa vie. La seule anecdote réellement marquante qui nous soit parvenue est celle de son enlèvement par une gitane, à l’âge de 3 ans ; il fut sauvé par son oncle. Mais la tranquillité de sa carrière est emblématique de sa modernité. Là où les intellectuels de son temps devaient faire des pieds et des mains, Smith eut précisément la trajectoire qu’un homme de son talent aurait de nos jours : il réussit de bonne heure en donnant des conférences bien accueillies sous le patronage d’un érudit plus âgé, fut appelé à présider un département dans une université très chic, puis entra dans l’administration, jusqu’au jour où il put gagner convenablement sa vie en publiant de gros livres tout en donnant à l’occasion, pour ainsi dire, des cours d’initiation à des étudiants.
Qu’une telle existence ait été possible tient à sa nature, mais davantage encore à son pays – à sa situation de citoyen de l’Écosse et, surtout, d’Édimbourg au faîte des Lumières écossaises, cette renaissance du savoir et de l’ambition qui suivit l’union de l’Angleterre et de son pays en 1707. Né en 1723 à Kirkcaldy, sur la côte est de l’Écosse, Smith étudia la philosophie morale à Glasgow puis passa cinq années malheureuses au Balliol College d’Oxford. Quand il arriva à Édimbourg vers 1749, il avait environ 25 ans.
Édimbourg était communément surnommée l’« Athènes britannique » ; en vérité, elle ressemblait davantage à une Chicago du XVIIIe siècle. Souffrant à la fois d’une légère blessure d’amour-propre en raison de sa place de deuxième (après Londres) et d’une légère arrogance, elle revendiquait haut et fort d’être la ville où l’on pensait et enseignait avec moins de prétention et plus de bon sens qu’ailleurs. Après tout, comme celle de Chicago, la vie intellectuelle d’Édimbourg était organisée autour d’une université vraiment au cœur de la cité, mêlée à la vie commerciale et à la vie civique d’une métropole marchande, plutôt qu’isolée dans une ville de province avec des valeurs provinciales. La vie intellectuelle d’Édimbourg était liée aux conférences publiques que venait écouter un vaste auditoire profane. Pour Phillipson, La Richesse des nations est un livre né de la rue écossaise, « l’une des suprêmes réussites d’une intelligentsia remarquable, résolue à distiller une théorie de la sociabilité à partir d’une culture populaire de la civilité ».
À Édimbourg, Smith se lia aussitôt d’amitié avec David Hume, d’une douzaine d’années son aîné, dont à Balliol il avait lu en cachette, captivé, les essais de libre-penseur. « Les responsables du collège jugèrent opportun de visiter sa chambre et, y trouvant le Traité de la nature humaine de Hume, publié depuis peu, les révérends inquisiteurs se saisirent de l’ouvrage hérétique et réprimandèrent sévèrement le jeune philosophe », lit-on dans un témoignage ultérieur. S’il était loin d’être un personnage romantique, Hume avait un courage qui impressionnait Smith, tout en l’effrayant un peu. Cela n’avait pas échappé aux inquisiteurs de Balliol : Hume ne faisait guère mystère de son mépris de la religion organisée. (Un précédent biographe de Smith, James Buchan, observe que Smith et Hume ont tous deux perdu leur père quand ils étaient petits garçons : peut-être cette perte les rendit-elle singulièrement conscients de la nature spectrale de l’autorité.) Phillipson montre que certaines idées de Smith viennent de Hume. Même ses théories économiques y trouvent leur origine. La théorie des « flux » de la balance commerciale fut d’abord celle de Hume, de même que l’idée de l’empathie comme catalyseur du marché. En revanche, les mots de prédilection de Smith, « actif » et « productif », ne font pas partie du vocabulaire de son mentor. Smith aimait la vie. Ce qu’il retint de la démonstration par son aîné des limites de la raison, de l’absurdité de la superstition et de la primauté des passions, ce n’est pas une leçon d’indifférence stoïque, de sérénité humienne, mais quelque chose de plus proche de l’intensité épicurienne : puisque nous vivons dans le monde matériel, il faut en faire notre matériau.
Smith était un conférencier inspiré. Il lui arrivait de quitter le pupitre, d’abandonner ses notes et de s’adresser librement à ses étudiants. Mais le don qui en faisait un orateur fascinant – la faculté de se perdre si bien dans son sujet qu’il entraînait son auditeur dans ce dédale avec lui – lui valut aussi la réputation de professeur distrait, que l’on apercevait déambulant, remuant les lèvres, comme donnant une autre leçon. En compagnie, il était « l’homme le plus absent que j’aie jamais vu », dit un ami. Mais la notion de « professeur absent » prête à confusion ; il était bien dans le présent, mais un présent inscrit dans le futur, à une semaine de là, dans le prochain cours. Absorbé dans ses rêveries, Smith remuait les lèvres en marchant dans la rue, tout occupé qu’il était à ciseler l’argument qu’il avancerait la semaine suivante. Il ne rêvassait pas ; il écrivait à voix haute.

L’empathie est un travail

Dans ses essais, Hume exprimait des sentiments ambivalents à l’égard de l’empathie. À ses yeux, le soi est changeant, incertain. Et il reconnaît que l’empathie peut être à l’origine de ce que nous appelons aujourd’hui le conformisme : les hommes « ont le plus grand mal à suivre leurs propres raisons ou penchants, en s’opposant à ceux de leurs amis et de leurs compagnons de tous les jours ». Mais l’idée que les gens vivent en groupe et qu’un sentiment partagé de bien-être est essentiel au sens que l’individu a de lui-même est au cœur de ce qu’Adam Smith apprit de lui. « Né au sein d’une famille, écrit Hume, l’homme est obligé de rester en société, par nécessité, par inclination naturelle, par habitude. » Smith devait approfondir cette question du vivre ensemble. La police, la force jouent un rôle, mais le plus souvent on s’entend assez bien, même quand les policiers sont loin. « Quel que soit le degré d’égoïsme que l’on impute à l’homme, écrit Smith, il y a évidemment dans sa nature certains principes qui le font s’intéresser à la fortune des autres, et lui rendent leur bonheur nécessaire, bien qu’il n’en retire rien, si ce n’est le plaisir de le voir. »
Des pensées de Hume sur l’empathie aux réflexions de Smith sur l’argent, le saut décisif eut lieu dans les cours de philosophie morale que celui-ci donna dans les années 1750 avant d’en tirer sa Théorie des sentiments moraux, en 1759. Pour Smith, l’empathie sociale repose sur ce « principe d’autopersuasion qui domine tant dans la nature humaine ». Son idée clé est celle d’un observateur impartial qui vit en nous, et que nous inventons pour juger nos actes. La seule empathie, Smith l’indique clairement, ne suffit pas à nous rendre bons. Voyant notre frère ou notre meilleur ami subir le supplice de la torture, pouvons-nous vraiment compatir ? Non, sauf à pouvoir imaginer ce que nous éprouverions nous-mêmes. C’est notre esprit qui nous rend bon. L’empathie ou la compassion ne sont ni un réflexe ni une quête intérieure sereine, mais un travail. Le témoin de Smith est l’autre imaginaire que nous installons en nous pour observer notre conduite.
C’est ce lien – entre le travail de devenir un être social et le travail que font les êtres sociaux – qui commença de dominer les méditations de Smith sur le marché. Pour lui, le marché, c’est de l’empathie inventive en mouvement. « L’homme ayant continuellement besoin de l’assistance des autres doit trouver certains moyens de se procurer leur aide », lit-on dans les notes de cours d’un de ses élèves. « Il n’y parvient pas seulement en flattant et en courtisant ; il ne l’espère point, sauf à pouvoir tourner la chose à votre avantage et à la faire paraître ainsi. L’amour seul n’y suffit pas, tant qu’il ne s’applique pas de quelque façon à votre amour-propre. Un marché y pourvoit on ne peut plus facilement » [lire l’encadré « Un accident de l’histoire ? » ci-dessous].
La phrase réellement explosive est la dernière. Un marché y pourvoit on ne peut plus facilement. Où trouver une communauté bienveillante, des gens qui travaillent dans une mystérieuse harmonie, chacun attentif aux désirs d’autrui et y répondant avec grâce et charme mutuel ? Oubliez les bergers d’Arcadie. Ignorez les poètes du Parnasse. Visitez un marché. Pour Smith, le marché n’est sans doute pas l’exemple le plus élégant de l’empathie humaine, mais il est le plus convaincant : tout le monde y est personnellement impliqué. Il ne peut fonctionner paisiblement qu’en raison de tous ces sentiments moraux, de ces juges intérieurs imaginaires. C’est ce qui empêche la foule de prendre d’assaut les Galeries Lafayette ou de piller Virgin et Gap. Le shopping qui, pour le moraliste religieux, conduit droit au péché, est pour Smith un raccourci qui conduit à la sympathie. L’argent est le moyen d’échange le plus sûr.

Au contact des salons français

En 1764, Smith se rendit en France, où il séjourna deux années entières, procurant une compagnie intellectuelle à un duc écossais. Sa réputation l’avait précédé. Et il fut comblé par l’accueil reçu, comme Hume l’avait été en son temps. Il devint un habitué des meilleurs salons. À Paris, il eut une série décisive de discussions avec divers physiocrates (3), les premiers penseurs à se désigner sous le nom d’« économistes ». S’il rejetait leur grande idée – que toute richesse vient en vérité de l’agriculture et que le manufacturier est un parasite du fermier –, il appréciait leur goût pour les grandes idées, et le fait qu’ils en eussent sur l’argent.
De retour en Grande-Bretagne, Smith voulut se retirer dans sa maison de Kirkcaldy pour écrire le magnum opus sur l’économie dont son séjour en France l’avait convaincu qu’il serait son ouvrage essentiel. Mais il finit par manquer de livres et de compagnie.
Il partit donc pour Londres, où on l’invita à rejoindre le Literary Club. Il lui fallut une décennie pour trouver un ton qui convînt à son sujet et en fît une lecture agréable. Pour illustrer sa thèse centrale sur la « division du travail » et éclairer le jeu du micro et du macro en économie, Smith commença son livre par l’un de ces morceaux de bravoure parodiant le style épique, dont l’époque avait le goût. Il prit l’exemple d’un travailleur pauvre d’Angleterre et réfléchit au nombre d’activités et d’ouvriers contribuant à le vêtir : « Le manteau de laine qui couvre le journalier, aussi rude et grossier qu’il puisse paraître, est le produit du travail réuni d’une grande multitude d’ouvriers. Le berger, le trieur de laine, le peigneur ou cardeur, le teinturier, le fileur, le tisserand, le fouleur, l’apprêteur doivent, avec bien d’autres, réunir leurs différents arts pour achever cette modeste production. […] Considérons seulement quelle diversité de travail il faut pour façonner cette machine très simple que sont les ciseaux avec lesquels le berger tond la laine. Le mineur, le constructeur du fourneau où le minerai est fondu, le bûcheron qui a abattu le bois, le brûleur du charbon de bois utilisé dans la fonderie, le briquetier, le poseur de briques, les ouvriers qui s’occupent du fourneau, le constructeur du moulin, le forgeron […]. Sans l’aide et la coopération de milliers et de milliers de gens, la plus humble personne dans un pays policé ne pourrait être pourvue, même suivant ce que l’on croit très faussement être une façon simple et aisée d’être couramment équipé. »
C’est le moment crucial où s’exprime la vision de Smith : tous ces gens qui travaillent ensemble, l’harmonie absolue entre des individus anonymes, que motive non pas la volonté de coopérer mais la poursuite de leur propre intérêt, sans nullement se soucier de mettre un manteau sur le dos de tel ou tel journalier – voilà ce qui fait l’habit.
La Richesse des nations développe trois grands arguments. L’un concerne la querelle ville-campagne et les rôles relatifs que jouent l’une et l’autre dans la création de richesse. La théorie des physiocrates, pour qui la richesse d’une nation vient de ses fermes, s’enracinait dans l’idée que seul le paysan fait vraiment quelque chose à partir de presque rien. Le travail était au fond le produit des céréales consommées par l’ouvrier. À nous qui vivons dans le long sillage de la révolution industrielle, l’argument peut paraître saugrenu, au point que l’on peine à croire que des intellectuels aient jamais pu l’avancer sérieusement. Pourtant, sa tonalité émotionnelle rappelle étrangement nos propres sentiments concernant la primauté de l’industrie sur les services. Même si les économistes nous disent que l’homme servant des cheeseburgers ou vendant des jeux vidéo aux derniers ouvriers de l’automobile fait un boulot tout aussi productif, nous n’avons pas le sentiment que ce soit vrai. Nous pensons qu’exporter une télévision plutôt qu’une émission de télévision est à l’évidence plus vertueux, et doit être en conséquence plus profitable ; on a beau nous dire que ce n’est pas le cas, nous n’y croyons jamais vraiment.
Smith fait un sort à la théorie de la primauté de la ferme dans la création de richesse en attirant l’attention sur une erreur de simple arithmétique. Sans doute pourrait-on dire du valet de pied qu’il coûte des gages sans rien produire, mais un gantier ou un épinglier mange ses céréales et fabrique ses gants ou ses épingles. Gants et épingles se vendent contre de l’argent, et cela ajoute à la richesse de la société. Si, en un semestre, vous mangez l’équivalent de dix livres de blé et fabriquez pour dix livres d’épingles, la valeur de « ce qui a été consommé et produit durant ces six mois est égale non pas à dix, mais à vingt livres ».

La croissance et la rupture, plutôt que l’équilibre et l’harmonie

Le deuxième argument de Smith est que la richesse d’une nation n’a rien à voir avec la quantité d’or et d’argent qu’elle a dans ses coffres. C’était une cause difficile à plaider puisque l’argument est – et, pour certains, demeure – contre-intuitif. La richesse est ce que l’on fait, observait Smith, non ce que l’on possède ; faites ce que les autres veulent, et vous pourrez acheter tout l’or et tout l’argent dont vous avez besoin. « L’or et l’argent […] sont des ustensiles, est-il besoin de le rappeler, au même titre que des meubles de cuisine. Accroissez leur utilisation, accroissez les biens de consommation à faire circuler, à manier et à préparer par leurs moyens, et vous accroîtrez infailliblement la quantité. » Si vous obtenez de quoi acheter de l’or, vous pourrez toujours vous en procurer auprès du pays qui en possède.
Une fois démolies ces deux idées fausses, Smith avance un argument simple : l’augmentation de la productivité est l’unique source de richesse d’une nation. Les gens s’enrichissent en faisant plus de choses qu’auparavant, et ils fabriquent presque toujours plus de choses parce que quelqu’un a inventé une nouvelle machine, une nouvelle méthode qui le leur permet. Ce sont les travailleurs qui créent la richesse ; la prospérité, c’est la productivité. Une nation doit toute sa richesse au travail de ses habitants et à la technologie qu’ils possèdent. Si vous produisez plus, vous gagnerez plus.
L’argument paraît si plausible qu’il est difficile aujourd’hui de saisir à quel point il était abstrait et complexe en 1776 (4). Smith dénonce une sorte de vieux préjugé philosophique qui voyait dans l’équilibre, la continuité et la stabilité les signes d’une république bien ordonnée, où la vie bonne était une vie libérée de l’inquiétude du changement. Si vous contemplez, à Sienne, la fresque d’Ambrogio Lorenzetti intitulée Les Effets du bon et du mauvais gouvernement, image de l’harmonie sociale parfaite à la Renaissance, vous ne voyez pas que le bon gouvernement fabrique de nouvelles sortes de faux pour que les paysans puissent récolter davantage de blé ; les paysans vaquent à leurs occupations comme ils l’ont toujours fait. Protester que la croissance et la rupture, plutôt que l’équilibre et l’harmonie, étaient les signes clés de la réussite était fort étrange (5). C’était aussi bousculer des siècles de méfiance chrétienne envers le luxe. À sa manière, l’argument était aussi profond que toute autre idée des Lumières.
Or cela conduit Smith à formuler sa notion la plus importante, une idée qui change le monde : une manière de dissocier l’intention des résultats et de voir de l’ordre là où il n’y a pas de plan. Dès ses premiers écrits, il est sous-entendu que la confiance sociale pousse les gens à la libre entreprise. Le passage le plus célèbre de La Richesse des nations paraît suggérer qu’une bande de salopards sans cœur, qui ne pensent qu’à eux-mêmes, peut rendre un pays prospère parce que, d’une manière ou d’une autre, les institutions inventent leurs propres convenances : « Chaque individu travaille forcément à rendre le revenu annuel de la société aussi grand que possible. Certes, il n’entre généralement pas dans son intention de faire avancer l’intérêt public, et il ne sait généralement pas non plus combien il le fait avancer. En préférant soutenir l’activité nationale plutôt que l’industrie étrangère, il ne vise que sa propre sécurité ; et, en dirigeant cette activité de façon que son produit puisse être de la plus grande valeur, il ne vise que son propre gain. Et il est en ce cas, comme en bien d’autres, conduit par une main invisible pour faire avancer une fin qui ne faisait point partie de son intention. Et ce n’est pas toujours pour le pire pour la société que cette intention fût absente. En poursuivant son propre intérêt il fait souvent avancer celui de la société plus efficacement que s’il y visait vraiment. »
Sans doute Smith ne dit-il pas que des saligauds égoïstes qui ne songent qu’à leurs intérêts rendent le monde meilleur, mais il dit qu’ils font une nation plus riche. Ils s’enrichissent mutuellement en essayant de s’enrichir eux-mêmes. Refusant d’abandonner Adam Smith au laisser-faire ultérieur, Emma Rothschild suggère que son usage de l’expression « main invisible » est en réalité ironique. Elle fait valoir que ses usages antérieurs [désignant la main de Dieu] procèdent du genre de théologie naturelle pour laquelle Smith éprouvait, comme nous le savons, de l’aversion. L’usage qu’il fait ici de cette notion (comme, auparavant, dans la Théorie des sentiments moraux) ne veut pas dire qu’il suffit à ses yeux de laisser faire pour que tout fonctionne naturellement mieux. Mais soutenir que la main invisible est une « plaisanterie légèrement ironique » n’est peut-être pas tout à fait exact. Il serait plus juste de dire que Smith est désabusé : il avance une formule ou une idée sérieusement tout en indiquant, visiblement contrit, qu’il en connaît les antécédents douteux. Mais il pense bien qu’il existe une sorte de force – la somme de multiples intentions conscientes et à dessein canalisées – qui pousse les gens à faire des choses autres que ce qu’ils cherchaient, et qu’en appeler à la cupidité a bel et bien des effets positifs.
Mais Emma Rothschild a certainement raison : on ne peut saisir l’idée de main invisible sans l’idée qui lui fait pendant, celle de témoin intérieur imaginaire. Ce sont tous ces juges moraux qui laissent agir la main invisible. Avant d’aller sur le marché, nous sommes persuadés que notre semblable est comme nous, qu’il va chercher à négocier, à multiplier les cajoleries pour parvenir à ses fins. Avec acharnement mais équitablement, comme nous. Et cette foi est première. L’instinct animal étroit ne pousse pas à commercer, échanger et investir, mais à accumuler, garder et piller. Le trait humain acquis, c’est le trait du marché, lequel repose sur la confiance, l’empathie. Pour voir ce qu’il advient en l’absence de confiance, il suffit de se pencher sur l’histoire récente du monde en développement ; s’il n’existe pas déjà un capital civique, un réseau de confiance, la « privatisation » ne produit que la kleptocratie.

Les nantis doivent payer

En revanche, Smith ne professe pas que le marché fixe toujours le meilleur prix. Il pense que les producteurs ont tendance à se liguer pour contrôler les prix et éliminer la concurrence et que, historiquement, le plus clair de leur activité – compagnonnage, corporations, droits de douane – n’a pas eu d’autre fin. Au désir de transactions honnêtes, qui fait exister les marchés, répond toujours celui de transactions malhonnêtes, qui les dénature. La sociabilité tourne vite à l’égoïsme si la petite société où vous vivez partage uniquement vos intérêts. Réellement abandonnée à elle-même, l’économie du laisser-faire devient une conjuration des producteurs contre les consommateurs, des vendeurs contre les acheteurs. « Dans n’importe quelle branche du commerce ou de l’industrie, l’intérêt des négociants ou des manufacturiers, assurait Smith, diffère toujours à quelques égards de celui du public, voire s’y oppose. L’intérêt des négociants est toujours d’élargir le marché et de restreindre la concurrence [ce qui] ne peut servir, en faisant monter les profits au-delà de ce qu’ils seraient naturellement, qu’à mettre les marchands en état de lever, à leur propre avantage, un impôt aberrant sur le reste de leurs concitoyens. Toute proposition d’une nouvelle loi ou d’un nouveau règlement de commerce qui provient de cet ordre devrait toujours être accueillie avec beaucoup de circonspection, et ne devrait jamais être adoptée qu’après avoir été longuement et soigneusement examinée, non seulement avec l’attention la plus scrupuleuse, mais avec la plus grande méfiance. »
Smith pense, d’une façon que peu d’économistes classiques semblent accepter, qu’il existe un prix « naturel » des produits – un prix qui inclut leur coût de fabrication et le profit des fabricants – et un prix « de marché », et que les deux ne sont pas toujours identiques. Le marché est exposé aux pressions des propriétaires et des négociants pour maintenir les prix à un niveau artificiellement élevé. Pour Smith, le problème n’est pas l’État, mais l’entente des producteurs contre les consommateurs : parce qu’ils sont unis et riches, les producteurs sont généralement en position d’amener le gouvernement à prendre leur parti. La fonction de l’État est alors d’empêcher les négociants de se liguer contre la clientèle : « La consommation est l’unique fin et l’unique but de toute production ; et on ne devrait s’occuper de l’intérêt du producteur que dans la mesure où il peut être nécessaire pour favoriser celui du consommateur. » Pour Smith, le marché tend au monopole ; il appartient au philosophe de définir le libre jeu de la concurrence et à l’État souverain de le rétablir (6).
Smith croyait profondément à la valeur des biens publics : il estimait que l’État a l’obligation de construire des routes et des ponts, d’organiser une armée et de faire toutes les autres choses nécessaires à un régime politique sain où le marché puisse fonctionner naturellement. Il serait bon, pensait-il, que ces choses puissent être payées directement par les usagers, via des taxes et des péages. Mais quand ce n’est ni pratique ni souhaitable, tout le monde doit les financer, et les nantis doivent payer davantage que les autres.
« Les riches doivent contribuer à la dépense publique, non seulement en proportion de leur revenu, écrit Smith, mais aussi un peu au-delà de cette proportion. » Il croyait à la liberté des marchés ; il pensait simplement que la surveillance du souverain était nécessaire pour assurer cette liberté. La question divise ses admirateurs de droite et ceux de gauche : les marchés sont-ils aujourd’hui foncièrement libres, les abus diagnostiqués par Smith ayant pour l’essentiel disparu, et les prix du marché généralement « naturels » ? Ou, au contraire, le processus qu’il a identifié, où l’on voit les marchands et les fabricants captiver les régulateurs et conspirer contre l’intérêt du plus grand nombre, n’aurait-il pas trouvé, au fil des siècles, de nouveaux moyens de se manifester ?
Sur un certain plan, La Richesse des nations représente une théorie de la façon dont fonctionne le commerce matériel ; sur un autre, une théorie des effets civilisateurs dudit commerce ; et sur un autre encore, un témoignage de la conviction que le monde matériel est le seul que nous ayons. De fait, le troisième grand événement de 1776, à placer aux côtés des deux autres, fut la mort de David Hume. Le prochain ouvrage important de Smith devait être son récit, sous la forme d’une lettre à un ami, des dernières paroles et des derniers actes du philosophe. Étant donné l’hostilité de Hume envers la religion, sa mort lente et effrayante était une épreuve de vérité pour les Lumières. Un incroyant déclaré pouvait-il affronter son anéantissement avec la sérénité qui avait fait son renom de son vivant ?
Smith, qui tint compagnie à Hume à Édimbourg, fut choisi par lui pour témoigner que sa sérénité resta, jusqu’à son dernier jour, aussi inébranlable que son incroyance. Le grand mécréant et son plus grand élève, qui avait mis à contribution le scepticisme extrême de son mentor sur l’autorité et sa sympathie pour la sociabilité pour bâtir les fondations intellectuelles du capitalisme de marché, firent un dernier bon dîner avec des amis peu avant la venue de la mort [lire l’encadré « Sur le mot “capitalisme” » ci-dessous].
Smith vécut assez longtemps pour placer de grands espoirs dans la nouvelle ère. Pour lui, il était normal que les êtres humains veuillent vivre dans une société prospère, mais il était aussi normal pour eux de vivre dans une société globalement juste. Leur soif de progrès personnel était à bien des égards mystérieuse mais, au fond, elle était intrinsèquement sociale, enracinée dans l’amour de l’acquisition, mais aussi dans le goût de marchander, négocier, agir les uns sur les autres : tout ce travail qui consiste à bâtir des mondes à partir des désirs. Ce qui poussait les hommes à créer des marchés, c’était, en fin de compte, leur amour du plaisir et du bonheur. Et qui, se demandait Smith, pourrait vivre heureusement dans une société où une poignée d’hommes ont confisqué toute la richesse ? Il croyait non pas que les marchés libèrent les hommes, mais que les hommes libres se tournent vers les marchés. La différence est mince, mais décisive : c’est, pour l’essentiel, ce que nous entendons par humanisme.
Cet article est paru dans le New Yorker le 18 octobre 2010. Il a été traduit par Pierre-Emmanuel Dauzat.

 

« Le capitalisme se heurte à la contrainte de la rareté »

Pensez-vous que le moment viendra où la poursuite de l’aventure capitaliste deviendra impossible, en raison de l’érosion des ressources naturelles ?
Oui, la contrainte de rareté devrait assez vite entraver ce que vous appelez l’aventure capitaliste. Le capitalisme est un système d’accumulation infinie des produits et du capital à partir de ressources et d’énergie qui deviendront de plus en plus rares. Sauf à rêver à une croissance également infinie de la productivité (produire sur un hectare ce que l’on produisait autrefois sur mille hectares ou dessaler l’eau de mer en utilisant l’énergie solaire, etc.), on ne voit pas comment l’espèce humaine et sa consommation d’énergie peuvent augmenter indéfiniment. La croissance est en train de se heurter au mur de la nature.
 
L’homme peut-il être considéré comme un parasite de la nature ?
Oui, tant qu’il était soumis, démographiquement – par les pics de mortalité notamment –, à la contrainte naturelle comme un animal (comme les Amérindiens prédateurs de bisons, par exemple) ; non, à partir du moment où il crée la nature autant que celle-ci le contraint. La nature n’existe plus indépendamment de l’homme.
 
L’horizon ultime à envisager et préparer serait-il un « état stationnaire », comme certains des pères fondateurs de l’économie l’imaginaient déjà ?
On ne peut pas concevoir un état « stationnaire » pour l’homme, qui n’est ni une plante ni un animal mais un être en mouvement et en devenir. C’est pourquoi un état stationnaire au sens des pessimistes anglais, Malthus par exemple, un état totalement subi par une humanité abêtie survivant sur l’énorme décharge publique que serait devenue la Terre, est difficilement envisageable : l’espèce aura disparu avant. C’est la prédiction du vieux Lévi-Strauss : « Il n’est aucun, peut-être, des grands drames contemporains qui ne trouve son origine directe ou indirecte dans la difficulté croissante de vivre ensemble, inconsciemment ressentie par une humanité en proie à l’explosion démographique et qui – tel ces vers de farine qui s’empoisonnent à distance dans le sac qui les enferme bien avant que la nourriture commence à leur manquer – se mettrait à se haïr elle-même parce qu’une prescience secrète l’avertit qu’elle devient trop nombreuse pour que chacun de ses membres puisse librement jouir de ces biens essentiels que sont l’espace libre, l’eau pure, l’air non pollué (1). » Certains aspects de la vie resteront en mouvement, sinon en croissance : l’art, la création, la connaissance, la recherche, la curiosité. D’autres seront en forte décroissance (la consommation d’énergie). En revanche, on peut concevoir un nouvel imaginaire collectif où le personnage du « chercheur », du « créateur », du « découvreur » deviendrait dominant au détriment de la figure du capitaliste.
 
Y a-t-il encore un avenir pour la notion de progrès ?
Oui, certainement. Aujourd’hui, le respect des femmes, des enfants, le recul de l’homophobie ou du racisme sont des progrès, de même que l’alphabétisation, l’allongement de l’espérance de vie, l’accès au savoir, aux soins… Demain, le respect des animaux (tellement souhaité par Léonard de Vinci) scellera un nouveau pacte des humains avec la vie [Books consacrera son prochain dossier à ce sujet]. Le recul relatif de la technoscience et le retour à la science et à la connaissance redonneront tout leur sens aux « humanités ». L’homme est menacé par deux mythes : Midas, la mort par l’argent, et Pandore, la mort par la technique. Le progrès, mythe s’il en est, se situe au-delà de ces deux menaces.
 
Vous voyez en Keynes un précurseur des tenants de la décroissance. Il avait même donné une date pour le tournant auquel on pouvait s’attendre : 2030. Que pensez-vous de cette prédiction ?
Dans les « Perspectives économiques pour mes petits enfants (2) », un texte très optimiste de 1930, Keynes pense que l’humanité finira par résoudre le problème économique, qui est celui de la rareté. Le progrès technique fournira à l’humanité les moyens de travailler très peu. Autrement dit, l’humanité connaîtra à nouveau une ère d’abondance et pourra enfin se consacrer aux arts, à la connaissance désintéressée, aux loisirs, à la « jouissance ». Ce sera difficile, « car nous avons été trop longtemps entraînés à faire effort et non à jouir ». Mais cela devrait arriver, vers 2030… Keynes s’est totalement trompé : ce n’est plus la fin du travail qui attend l’homme, mais le travail sans fin. L’irruption de la Chine sur la scène mondiale a exacerbé la compétition économique, et plus que jamais la rareté (l’eau, le pétrole, les terres rares…) menace les humains.
 
Plus tard, Keynes devint plus pessimiste. Dans l’avant-dernier chapitre de son célèbre livre de 1936, Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie (3), il évoque « l’étrange prophète Silvio Gesell », commerçant allemand prospère installé en Argentine, et soutient que « l’avenir aura plus à tirer de la pensée de Gesell que de celle de Marx ». Gesell était l’un des promoteurs de la monnaie « estampillée », ou « fondante », monnaie impropre à la thésaurisation ou à l’accumulation, incapable de porter intérêt et destinée simplement à la consommation. Dans une économie à la Gesell, la croissance est sensiblement freinée, car une grande partie de l’argent ne fait plus d’argent. L’argent sert directement les besoins. Keynes ne méconnaît pas les difficultés du système de Gesell, mais considère qu’il repose sur une « idée juste ».
 
Propos recueillis par Books.

Les faux nez du libéralisme

Guerres monétaires, batailles commerciales, menaces de sanctions économiques – récemment, il est rare d’ouvrir un journal sans tomber sur au moins un article traitant des tensions croissantes entre la Chine et les États-Unis. Avec toutes ces discussions sur l’éventualité de voir Pékin supplanter l’Amérique dans le rôle de première superpuissance financière, il est facile d’oublier que les rivalités économiques entre le géant asiatique et les capitales occidentales sont tout sauf nouvelles et que, dans le passé, elles sont parfois allées bien au-delà des simples rodomontades diplomatiques. À la fin du XVIIIe siècle, par exemple, les Britanniques buvaient de telles quantités de thé en provenance de la Chine impériale que le déficit de la balance commerciale s’était beaucoup creusé entre les deux pays. La Chine exigeait de se faire payer en argent, exerçant ainsi une forte pression sur le Trésor et la livre sterling. Soucieux de trouver un produit que les Chinois importeraient, les Anglais arrêtèrent leur choix sur l’opium, alors fabriqué dans certaines parties de l’Inde, qu’ils contrôlaient. En 1773, le gouverneur général du Bengale mit fin aux agissements du cartel local et accorda le monopole du commerce de cette substance à l’East India Company, basée à Londres. Au cours des neuf décennies suivantes, les importations chinoises d’opium passèrent de 75 à 900 tonnes par an.
 
Les dirigeants de l’empire prirent ombrage de cette nouvelle situation, qui transformait des millions de Chinois en toxicomanes apathiques. Ils tentèrent d’en interdire l’importation, sans grand effet. Finalement, en 1839, un préfet de police de la région de Canton prit des mesures de rétorsion contre ce trafic, obligeant les marchands anglais à leur remettre des milliers de caisses d’opium, et adressa à la reine Victoria une lettre où il déclarait : « Nous avons l’intention de prohiber pour toujours cette drogue nuisible. » À Londres, l’indignation fut à son comble. Plutôt que de négocier, lord Palmerston, le ministre des Affaires étrangères, dépêcha une flottille de guerre.
 
Face aux cuirassés de Sa Majesté et à leurs puissants canons, l’armée chinoise ne faisait pas le poids ; les Anglais s’emparèrent de Canton et des alentours, tuant des milliers d’hommes. Palmerston et ses alliés firent savoir avec condescendance que l’intervention, au-delà de ses objectifs immédiats, servait les intérêts anglais et le principe du libre-échange, que Londres veillait à faire respecter dans l’ensemble de l’empire. Le Times de Londres surnomma cependant le conflit « la guerre de l’opium », et le jeune William Ewart Gladstone, dans un de ses premiers discours parlementaires, déclara que le drapeau britannique était devenu « un pavillon pirate, à seule fin de protéger un trafic infamant (1) ».
 

Choc des civilisations

En 1842, le gouvernement chinois fut contraint de signer le traité de Nankin, promettant à la Grande-Bretagne plus de 20 millions de dollars (environ un demi-milliard de dollars actuels) de réparations, des taxes minimales sur ses produits, l’ouverture de cinq ports à ses navires et la souveraineté sur Hong Kong. Quinze ans plus tard, se plaignant d’entraves au commerce, la France, la Russie et les états-Unis, qui tous avaient des intérêts commerciaux croissants en Extrême-Orient, prêtèrent main-forte aux Anglais dans une seconde guerre de l’opium. Selon les termes de la convention de Pékin, signée en 1860, la Chine accepta d’ouvrir d’autres ports aux exportateurs étrangers, de payer davantage de réparations, de permettre aux navires anglais de transporter des coolies chinois aux États-Unis et de légaliser le commerce de l’opium. L’asservissement économique du pays – les communistes chinois devaient qualifier plus tard cette période de « siècle de l’humiliation » – a peut-être, au bout du compte, contribué à provoquer la chute de la dynastie Qing et ouvert la voie à la guerre civile et à la révolution. Une chose est sûre : il a fait disparaître le déficit commercial des Anglais.
 
À présent, bien sûr, la Chine ne peut être malmenée aussi facilement. C’est désormais la deuxième puissance économique mondiale. Deux des quatre plus grandes banques du monde sont des établissements chinois contrôlés par l’État, ainsi que deux des dix principales compagnies pétrolières. Et qui dit puissance économique dit influence stratégique, évidente dans le rôle de plus en plus actif de la Chine en Afrique et en Amérique latine. De nombreux observateurs prévoient dans un avenir proche un choc des civilisations – entre un monde en développement économiquement effervescent, mais politiquement antilibéral, et un Occident démocratique à croissance lente (2). « La Chine représente le plus sérieux défi que les États-Unis aient eu à relever depuis la guerre froide qui les a opposés à l’Union soviétique pendant un demi-siècle », écrit Stefan Halper, éminent spécialiste de politique étrangère, dans son livre The Beijing Consensus.
 
Notons le mot « modèle » dans le sous-titre de son ouvrage. Parmi les éléments de ce modèle, la plupart des analyses mentionnent : le maintien de pans entiers de l’économie sous le contrôle de l’État, quand ce dernier n’en est pas le propriétaire ; le recours aux subventions publiques et à la manipulation de la monnaie pour favoriser les exportations ; la création de fonds souverains pour acquérir des entreprises et de l’influence en Occident ; et la conclusion d’accords en sous-main avec des États tout aussi autocratiques pour s’assurer un accès durable au pétrole et aux autres ressources naturelles. Le point commun de tout cela ? La confiance accordée à la main de l’État plutôt qu’aux décisions prises par les acteurs privés sur le marché. Dans un autre livre (3), Ian Bremmer, président du cabinet de consultants économiques Eurasia Group, écrit que, jusqu’à une date récente, « la richesse privée, l’investissement privé et l’entreprise privée semblaient avoir eu le dessus. Mais, alors que le soleil se couche sur la première décennie du XXIe siècle, cette histoire est déjà de l’histoire ancienne. Le pouvoir de l’État est de retour » – et d’une manière qui « menace les marchés libres et l’avenir de l’économie mondiale ». Sur le même thème, le Wall Street Journal a publié à la une un article sur la façon dont le « capitalisme d’État » chinois ébranle le monde : « Depuis la fin de la guerre froide, les puissances mondiales se sont généralement accordées pour penser qu’il valait mieux laisser le marché – plutôt que la planification étatique – façonner les réalités économiques. La stratégie chinoise est en passe de rompre ce consensus. »
 

L’autoritarisme de marché

Il pourrait difficilement en être autrement. La transformation étonnante intervenue en Chine depuis l’adoption, en 1978, de ce que Deng Xiaoping appelait le « socialisme aux caractéristiques chinoises » constitue un défi majeur pour les conceptions occidentales de la politique et de l’économie – et la distinction est importante. Dans le domaine politique, que reste-t-il de l’idée rassurante, popularisée par Francis Fukuyama, selon laquelle la démocratie libérale est le seul système compatible avec la modernité (4) ? En encourageant le développement d’une économie dynamique et compétitive dans le cadre d’un régime à parti unique, les descendants du président Mao semblent être parvenus à un nouveau contrat social qui dit aux gouvernés : « Allez vous battre sur la scène économique mondiale, créez des entreprises, investissez, gagnez autant d’argent que vous pourrez, mais laissez-nous la politique. » La Russie, le Cambodge et d’autres pays à croissance rapide ont eux aussi emprunté une voie autoritaire.
 
D’un point de vue jeffersonien (5), on a l’impression d’avoir affaire à des régimes répressifs imposant des politiques impopulaires à des peuples luttant pour leur liberté ; mais Halper, qui a travaillé dans les administrations Nixon, Ford et Reagan, observe que ces politiques jouissent d’un indéniable soutien. « Si on leur donnait le choix entre la démocratie de marché et ses libertés d’une part, et l’autoritarisme de marché avec sa forte croissance, sa stabilité, sa hausse du niveau de vie et ses entraves à la liberté d’expression, d’autre part, la plupart des gens, dans le monde en développement, et dans un grand nombre de pays non occidentaux de taille moyenne, préféreraient le modèle autoritaire », écrit Halper. Si cette tendance inquiétante n’est pas endiguée au cours des prochaines décennies, ajoute-t-il, « les États-Unis se retrouveront dans un monde hostile aux valeurs et aux principes démocratiques qui ont présidé au progrès de l’Occident pendant plus de deux siècles ».
 
Cette façon de voir est peut-être un tantinet exagérée : au-delà de Hu Jintao et de Vladimir Poutine, l’avenir de la Chine et de la Russie est loin d’être clair. L’histoire semble montrer que l’« autoritarisme de marché » constitue souvent une phase de développement transitoire. Dans les années 1970 et 1980, un certain nombre de pays d’Asie du Sud-Est y ont eu recours pour sortir de la pauvreté. À présent, la Corée du Sud, la Thaïlande et l’Indonésie sont des démocraties, dans une certaine mesure. Tandis que Singapour demeure pour l’essentiel une cité-État à parti unique. Qui peut dire avec certitude laquelle de ces voies la Russie (déjà une démocratie, quoique nettement limitée) et la Chine finiront par suivre ? En dépit des récentes évolutions, la Chine reste un pays assez pauvre, avec un PIB par habitant d’environ 3 000 dollars en 2008. En 2050, selon une récente étude du Carnegie Endowment, ce chiffre passera à environ 33 000 dollars, ce qui placerait le pays à peu près au niveau actuel de l’Espagne (6). Il est difficile de ne pas être d’accord avec George Magnus, conseiller économique de l’USB Investment Bank, quand il dit dans son nouveau livre que « le changement en Chine est d’une manière ou d’une autre inévitable », que, « tôt ou tard, la hausse du niveau de vie et la diffusion de la modernité à travers le pays vont inciter l’opinion à réclamer participation politique et réforme institutionnelle avec de plus en plus de force (7) ».
 
Mais c’est dans le domaine économique que Halper, Bremmer et de nombreux autres analystes ont fondamentalement présenté sous un faux jour le mode de développement occidental. En dehors des manuels et rapports du Fonds monétaire international, le modèle de capitalisme que la Chine, la Russie et d’autres pays à croissance rapide seraient en passe de supplanter n’a en fait jamais existé. Plus on examine de près la façon dont des pays comme la Grande-Bretagne ou les États-Unis sont devenus prospères, moins on voit de laisser-faire et plus on voit d’intervention de l’État. La « diplomatie de la canonnière » mise en œuvre par lord Palmerston pour défendre le commerce de l’opium fut peut-être une version particulièrement grossière du capitalisme d’État, mais la stratégie ayant alors consisté à mobiliser le pouvoir d’État pour obtenir des avantages commerciaux, et vice versa, ne constitua en rien une exception. Loin de subvertir la manière occidentale de faire des affaires, le monde émergent est, enfin, en train de lui voler certaines de ses ruses.
 
Prenez le libre-échange. De lord Palmerston à la secrétaire d’État Hillary Clinton, les responsables occidentaux ont longtemps exigé que les pays ouvrent leur marché intérieur à la concurrence étrangère. Mais la Grande-Bretagne et les États-Unis n’ont vu dans le libre-échange un idéal qu’après s’être dotés d’industries capables de damer le pion à leurs rivaux. L’émergence de la Grande-Bretagne en tant que puissance économique peut être datée du XIVe siècle, au moment où le roi Édouard III interdit l’importation de tissus en laine de Belgique et de Hollande, pays qui dominaient alors le marché du textile. Au cours des siècles qui suivirent, la Grande-Bretagne infléchit sa politique commerciale pour favoriser ses industries lainières et cotonnières ; des taxes frappèrent les exportations de laine brute, afin d’encourager les marchands britanniques à se lancer dans le domaine d’activité, plus lucratif, de la confection de vêtements finis.
 

Des taxes douanières de 50 %

L’industrie textile ne fut pas la seule à bénéficier d’un traitement de faveur. En 1721, le gouvernement de Robert Walpole (8) instaura des droits de douane sur tous les produits manufacturés importés, érigeant un rempart autour des secteurs d’activité qui devaient être à l’origine de la révolution industrielle. Un siècle plus tard, quand les héritiers d’Adam Smith exposèrent les vertus théoriques du libre-échange, la Grande-Bretagne conservait certaines des taxes douanières parmi les plus élevées au monde : plus de 50 % sur certains produits. Il en fut ainsi jusqu’aux années 1860, quand la compétitivité du pays dans le textile, l’acier et d’autres industries fut fermement établie. Comme l’historien de l’économie Paul Bairoch l’a souligné, l’idée que la Grande-Bretagne a accédé au statut de puissance économique dominante grâce au libre-échange est une absurdité.
 
C’est tout aussi vrai des États-Unis. Même avant 1791, quand Alexander Hamilton publia son fameux Report on the Subject of Manufactures (9), le Congrès avait eu recours à des taxes pour protéger certains secteurs. Pendant la guerre anglo-américaine de 1812-1815, provoquée en partie par des conflits commerciaux, il doubla les taxes à l’importation sur les produits manufacturés, les portant à 25 %. Quelques années plus tard, les droits de douane furent encore augmentés, pour atteindre en moyenne 40 %. Puis Abraham Lincoln les augmenta de nouveau, les portant à environ 50 %. Chang Ha-joon, économiste à l’université de Cambridge, observe que Lincoln, vénéré comme le grand émancipateur, « pourrait tout aussi bien être surnommé le grand protecteur – de l’industrie américaine ». Au cours du demi-siècle qui suivit sa présidence, au cours duquel le Parti républicain soutenu par les milieux d’affaires occupa le pouvoir presque sans interruption, les taxes sur les produits manufacturés continuèrent à osciller entre 40 et 50 %, les plus hauts niveaux jamais observés dans le monde. L’économie américaine connut alors une croissance qui lui permit de rivaliser avec la Grande-Bretagne et l’Allemagne dans des secteurs comme la sidérurgie et la chimie, bénéficiant tous de protections.
 
Même pendant et après la Première Guerre mondiale, quand le président Wilson fit du libre-échange un objectif de la politique étrangère américaine dans ses quatorze points, les droits de douane restèrent élevés. (S’agissant de certains produits agricoles, tels le sucre et l’éthanol, ils existent encore – pour le plus grand profit de Cargill, Archer Daniels Midlands et autres géants de l’agroalimentaire qui, sans cela, auraient du mal à affronter la concurrence étrangère. Sans parler des milliards de dollars que ces firmes ont reçus en subventions de l’État.) La réalité, c’est qu’aucune des puissances économiques actuelles n’a pratiqué le libre-échange pendant sa phase de développement. « Les économistes partisans du libre-échange doivent nous démontrer comment ce principe peut expliquer la réussite des pays aujourd’hui développés, fait remarquer Chang, alors que ces derniers, disons-le tout net, l’ont fort peu pratiqué avant de devenir riches. »
 
La Chine, la Corée du Sud et d’autres économies en plein essor se voient souvent reprocher d’utiliser l’argent et l’influence de l’État pour favoriser leurs industries nationales au détriment des concurrents étrangers, pratique connue sous le nom de « politique industrielle » et désapprouvée par le droit du commerce international (10). De telles politiques discriminatoires sont également désignées sous le nom de « dirigisme » [en français dans le texte] – ce qui rappelle que ce concept n’est pas originaire d’Extrême-Orient. Après la Seconde Guerre mondiale, le gouvernement français de la Ve République créa des « champions nationaux » dans les transports, l’énergie, l’aérospatiale et autres secteurs économiques stratégiques. Cette politique permit l’essor de grandes entreprises comme Air France, la SNCF, EDF et la firme aéronautique EADS, toutes en totalité ou partie propriété de l’État. Cette situation perdure sous le président Sarkozy, interventionniste convaincu, qui s’est illustré quand il était ministre des Finances en volant au secours d’Alstom, grande firme d’ingénierie, et en encourageant une fusion entre les laboratoires pharmaceutiques Aventis et Sanofi, pour écarter la menace d’une OPA étrangère.
 

Subventions à l’exportation

Mais la « politique industrielle » existait bien avant le général de Gaulle. C’est Walpole qui a écrit : « Rien ne contribue autant à promouvoir le bien-être public que l’exportation des produits manufacturés. » Et le gouvernement anglais a longtemps subventionné les exportateurs tout en imposant des critères de qualité rigoureux pour sauvegarder la réputation des marques anglaises. « Ces politiques sont étonnamment semblables à celles utilisées avec succès par les économies “miracles” d’Asie orientale, telles que le Japon, la Corée et Taïwan après la Seconde Guerre mondiale », fait valoir Chang Ha-joon : « Les politiques considérées par de nombreux économistes comme ayant été inventées par les Japonais dans les années 1950, ce que j’ai moi-même longtemps pensé, […]étaient en fait des inventions antérieures des Anglais (11). »
 
Là aussi, les États-Unis furent prompts à suivre l’exemple de la Grande-Bretagne. En 1791, Hamilton proposa une série de mesures susceptibles de contribuer à faire du pays une véritable nation industrielle – notamment des subventions à l’exportation, des prix pour les inventions et des investissements publics dans les infrastructures. Pendant et après la guerre de Sécession, le gouvernement fédéral, en accordant généreusement des terres et des crédits à faible taux, joua un rôle déterminant dans l’ouverture des Grandes Plaines et l’expansion vers l’ouest. Les sociétés de chemin de fer Central Pacific et Union Pacific étaient toutes deux des compagnies privilégiées par le gouvernement. Elles bénéficièrent des largesses de ce dernier en matière de terres, sans parler des sommes considérables qui leur furent prêtées par l’État.
 
La « politique industrielle » américaine est peut-être moins visible ces temps-ci, mais elle joue encore un rôle clé dans le maintien de l’avantage compétitif. Une bonne part de cette assistance passe par le Pentagone : en prenant en grande partie à sa charge des projets de recherche et développement que des investisseurs privés hésiteraient à financer, le département de la Défense a contribué à créer trois des plus grosses industries exportatrices du pays : l’aéronautique civile, l’aéronautique militaire et l’informatique. Le Boeing 747 et de nombreux autres avions de ligne modernes ont été mis au point à partir de plans d’avions militaires. Fairchild Semiconductor, l’un des pionniers du transistor des années 1950, travaillait pour l’armée, comme de nombreuses autres firmes innovatrices qui contribuèrent à lancer l’industrie informatique moderne, telles que Texas Instruments. Et, comme chacun sait, l’Internet a été créé par la Defense Advanced Research Projects Agency (Darpa), filiale du Pentagone, qui a continué de la diriger jusqu’en 1990.
 
Le département de la Défense reste un client indispensable pour de nombreux constructeurs américains, tels Boeing, Lockheed et Honeywell. En dépit de lois obligeant l’administration fédérale à obtenir les meilleures conditions possibles pour les contribuables, les relations personnelles semblent toujours influencer les relations entre le Pentagone et l’industrie militaire, comme l’indique une série de récents scandales. Dans les rares occasions où des firmes étrangères parviennent à décrocher de grands contrats militaires, le Congrès met souvent son veto. (Voyez le tapage provoqué par la candidature d’EADS à un appel d’offres pour des avions ravitailleurs (12).) Certes, la préférence nationale existe dans de nombreux autres pays, peut-être à un degré encore plus élevé, mais les États-Unis dépensant presque autant pour leur armée que toutes les autres nations du monde réunies, aucune autre institution publique n’a autant d’influence commerciale que le Pentagone.
 
Et puis, il y a le secteur financier. Les pays asiatiques émergents ont été critiqués pour avoir soutenu des banques en difficulté plutôt que de laisser faire les forces du marché. Bien sûr, lors de la récente crise, les États-Unis – ainsi que d’autres membres de premier plan de l’Organisation mondiale du commerce (OMC), à l’instar de la Grande-Bretagne et de l’Allemagne – ont fait exactement la même chose. S’agissant des sauvetages de General Motors et Chrysler par le gouvernement américain, on pourrait accuser celui-ci d’avoir violé les règles de l’OMC, même si personne ne songe à demander des comptes à Washington. Comparées à ces opérations de pure « politique industrielle », certaines des infractions chinoises qui ont le plus mis l’OMC en émoi semblent relativement mineures. L’an dernier, la Chine a été critiquée pour avoir empêché des entreprises étrangères de vendre des livres, des films et de la musique directement aux Chinois. Le pays a obligé des sociétés de production comme Disney et Time Warner à travailler avec des distributeurs locaux. De telles mesures sont clairement discriminatoires et protectionnistes, mais elles n’ont guère empêché les grandes compagnies américaines de faire des incursions sur le marché chinois. Au premier semestre 2010, la filiale chinoise de General Motors, joint-venture avec des constructeurs locaux, a vendu plus de 1 million d’automobiles et de camions, un bond de près de 50 % par rapport à 2009. Pour la première fois, le constructeur automobile de Detroit a vendu plus de voitures en Chine qu’il ne l’a jamais fait aux États-Unis.
 
Reconnaissant que de nombreuses firmes américaines réussissent en Chine, Ian Bremmer relègue la menace d’un affrontement commercial entre les deux pays à un lointain avenir. Dans un chapitre sur les défis du futur, il se demande ce qui arriverait si « des firmes chinoises usaient de leur influence croissante pour obtenir de l’État un soutien accru contre la concurrence étrangère […]. En d’autres termes, qu’arrivera-t-il si la Chine ferme la porte ? » La réponse la plus vraisemblable est que Pékin serait le principal perdant et ferait vite machine arrière. Une confrontation avec les États-Unis et d’autres pays européens – une guerre de l’opium à l’envers – minerait les fondements mêmes de la réussite chinoise : l’exportation de produits manufacturés bon marché.
 
Tant Bremmer que Halper accordent une place considérable aux récents efforts déployés par la Chine pour assurer son futur approvisionnement en énergie et en ressources naturelles, ce qui l’a notamment amenée à courtiser les régimes répressifs de pays comme le Zimbabwe, le Soudan et l’Iran. Halper, en particulier, insiste sur la menace que font peser les relations commerciales qu’entretient la Chine avec des pays dépendant de l’aide internationale. Il voit dans l’influence croissante de Pékin en Afrique une « tragédie », bien que son alarmisme néglige la complexité du sujet, ou, plus précisément, de la région. Parmi les preuves qu’il donne du caractère néfaste de l’influence chinoise, il mentionne le fait que le pays a aidé à la construction d’un hôpital, de canaux d’irrigation et d’un centre de formation professionnelle au Ghana – une démocratie pluraliste qui, bizarrement, figure sur sa liste des régimes africains répressifs. Ce n’est pas le seul exemple étrange. Déplorant que la Chine ait réussi à limiter l’influence américaine, Halper décrit les transactions de la Chine avec l’Angola, pays producteur de pétrole ravagé par trois décennies d’une guerre civile due à une insurrection finalement vaincue, mais terriblement sanglante. Il fait remarquer que Pékin a proposé des crédits de développement sans exiger en retour le respect des règles de bonne gouvernance que le FMI cherche à imposer. Il oublie de dire que les États-Unis étaient, avec le régime de l’apartheid, le principal bailleur de fonds de l’insurrection, qui a coûté la vie à 300 000 personnes et déplacé près du quart de la population du pays. (En fait, une bonne part de ce soutien financier aux rebelles a été fournie sous l’administration Reagan, dans laquelle Halper travaillait comme membre du Bureau aux affaires militaires du département d’État.) Quant à la question de savoir si les conditions préalables dont les organismes de type FMI assortissent l’aide internationale ont vraiment un effet positif sur la liberté et la démocratie, elle n’a pas de réponse claire (13).
 

Compagnies pétrolières nationales

« L’utilisation du pétrole, du gaz et d’autres matières premières comme outils politiques et atouts stratégiques peut constituer un volet essentiel du capitalisme d’État », écrit Bremmer, avant de noter que les trois quarts des réserves de pétrole de la planète sont détenues par des compagnies pétrolières nationales. Il est indéniable que la garantie d’un accès aux ressources naturelles est un objectif stratégique majeur de politique étrangère, mais c’est tout aussi vrai des pays occidentaux que de leurs rivaux émergents. À la fin du XIXe siècle, les récits faisant état de la découverte de diamants, d’or et d’autres métaux précieux en quantité illimitée ont contribué à déclencher le partage de l’Afrique. Après la Première Guerre mondiale, la Grande-Bretagne et les États-Unis, conscients de l’importance potentielle des vastes réserves de pétrole du golfe Persique, contribuèrent à porter au pouvoir une flopée de princes du désert malléables, qui autorisèrent les compagnies pétrolières occidentales à exploiter leur sous-sol dans des conditions particulièrement favorables. En 1953, deux ans après que Mohammad Mossadegh, Premier ministre iranien démocratiquement élu, eut nationalisé l’Anglo-Iranian Oil Company (britannique), la CIA trempait dans l’organisation d’un coup d’État contre lui. Les États-Unis, il va sans dire, continuent de veiller à la stabilité des pays exportateurs de pétrole « amis », tels l’Arabie saoudite ou le sultanat d’Oman, en leur offrant une aide militaire et technique massive.
 
La forte influence des politiques intérieure et étrangère américaines sur les performances de l’économie tend à être passée sous silence dans les débats actuels sur la conduite à suivre, qui présentent le plus souvent les questions économiques en termes idéologiques, en dehors de leur contexte historique. Notre amnésie a cependant un coût : le modèle idéalisé du marché libre, prétendument menacé, n’offre que la plus brutale des solutions au problème énergétique. Si la demande de pétrole continue d’augmenter face à une offre limitée, les prix finiront par s’envoler, obligeant les États-Unis et d’autres pays importateurs à réduire de façon drastique leur consommation d’essence. Il existe une alternative à cette thérapie de choc administrée par le marché : une politique énergétique vigoureuse qui taxerait les combustibles fossiles, subventionnerait les économies d’énergie et offrirait des financements bon marché pour le développement de sources d’énergies renouvelables. Mais il existe un obstacle majeur à une telle politique : les idées fausses d’une bonne partie de l’opinion sur le rôle de l’État dans le développement.
 
Il y a cependant des signes de révisionnisme encourageants. Dans un livre récent, Clyde Prestowitz, ancien négociateur commercial américain et fondateur de l’Economic Strategy Institute, installé à Washington, a intitulé un chapitre : « Comment l’Amérique est vraiment devenue riche (14) ». Et Stephen D. King, économiste en chef de HSBC, la banque globale dont le siège se trouve à Londres, fait remarquer que « les gouvernements occidentaux ont utilisé les méthodes du capitalisme d’État pendant des centaines d’années, dans leur désir de façonner le monde […]. L’idée selon laquelle les forces du marché sont, à elles seules, à l’origine de la réussite de l’Occident est une aberration (15) ».
 
Malheureusement, dans les cercles dirigeants – et dans l’esprit d’une bonne partie de l’opinion –, les vieilles doctrines sacro-saintes sur l’économie de marché et l’entreprise privée continuent de prévaloir. En cherchant à élargir l’accès à l’assurance maladie, l’administration Obama a été accusée de vouloir contrôler l’ensemble du système de santé. En réduisant les impôts et en augmentant les dépenses fédérales pour prévenir une crise majeure, elle a été accusée de verser dans le socialisme. Mêmes des économistes soi-disant sérieux ont cautionné ces critiques, estimant qu’il valait mieux laisser le système de santé se débrouiller tout seul avec ses dysfonctionnements, ou que les 800 milliards de dollars du programme de relance n’ont eu pratiquement aucun impact sur l’emploi et le PIB. C’est ce qui arrive quand on oublie le rôle crucial que les États ont joué dans l’histoire en soutenant, en protégeant et en finançant leur industrie, mais aussi en la taxant et en la contrôlant. Le plus grand danger auquel est aujourd’hui confrontée la prospérité de l’Occident ne tient pas à un quelconque « consensus de Pékin », mais au mythe du marché libre.
 
Cet article est paru dans le New Yorker le 13 décembre 2010. Il a été traduit par Philippe Babo.

Chine – La mémoire de Taïwan

De la Chine à Taïwan, où elle débarque en 1947, Chi Pang-yuan a consacré sa vie à l’enseignement, la traduction et la promotion de la littérature taïwanaise. Son dernier ouvrage, « La grande rivière », dont le titre rend hommage au fleuve Liao qui coule dans sa Mandchourie natale, vient d’être élu par le China Daily meilleur livre de l’année 2010. « Plus qu’une autobiographie, c’est un récit nostalgique, poétique et savoureux, qui nous apprend bien des choses sur cette période noire de l’histoire », quand les troupes de Tchang Kaï-chek prirent possession de l’île, commente le quotidien Yangzhou Wanbao : « La vie des enfants exilés du nord-est de la Chine, la guerre, les différentes facettes de l’identité culturelle de Taïwan… »

Les applis qui tuent

Le capitalisme est un jeune vieillard : plus ou moins 250 ans (sa date de naissance est inconnue). Une paille dans l’histoire de l’humanité. Sauf en quelques rares coins du monde, il a pourtant complètement transformé notre mode de vie, notre rapport aux choses, à autrui, et même aux idées. Quelle puissance ! Dans un livre récent, l’historien écossais Niall Ferguson décrit les six killer apps (« applis qui tuent ») auxquelles le capitalisme doit, selon lui, son irrésistible succès : la science, la médecine, l’éthique protestante, la compétition, le droit de propriété et la société de consommation. Chaque spécialiste donne sa liste, et l’on trouvera par exemple dans ce numéro de quoi contester la rengaine sur l’éthique protestante. Notons que Ferguson ne compte pas la démocratie au nombre de ses killer apps.
Adam Smith, autre Écossais, voyait curieusement dans l’essor de l’économie de marché une sorte d’excroissance naturelle de nos facultés d’empathie (ce que les neurophysiologistes appellent aujourd’hui la « théorie de l’esprit »). Considérée du point de vue de Darwin (qui ne semble pas s’être intéressé au sujet), l’émergence du capitalisme correspond à une étape de notre évolution bioculturelle, guidée par l’hypertrophie de notre cerveau.
Pendant deux cents ans, ce succès a été l’affaire de l’Occident. Au cours des cinquante dernières années, les killer apps ont fait des émules dans des pays qui ne savaient rien du protestantisme, comme le Japon ou la Corée.
Et, aujourd’hui, le centre de gravité de la machine capitaliste semble pour de bon en train de glisser vers l’Asie, plus particulièrement vers un monde qui tourne le dos à la démocratie, la Chine. Le seul pays où les La Richesse des nations, le chef d’œuvre d’Adam Smith, soient un bestseller. Deux cent trente-cinq ans plus tard, exactement.

La jeune fille, les mots et la mort

Le 27 juin 1954, Alejandra Pizarnik écrit : « Le vide. Apollinaire conseillait, pour vaincre le vide, d’écrire un mot, puis un autre et un autre, jusqu’à ce que le vide se remplisse. » À tout juste 18 ans, la poétesse argentine – fille de Juifs d’Europe centrale réfugiés dans le Cône sud depuis 1934 – sait déjà qu’elle veut dédier sa vie à l’écriture. Les premières pages de son journal, que les éditions espagnoles Lumen ont réédité cet automne pour célébrer l’anniversaire de sa mort (1), sont « comme un jardin fleuri, entre les feuillages duquel la jeune fille va semant phrases, mots et images, et dont les pousses donneront bientôt naissance à ses premiers poèmes », commente Virginia Cosin dans les pages de Clarín, le quotidien de Buenos Aires.

Traductrice d’Antonin Artaud, amie d’Yves Bonnefoy, Henri Michaux, Octavio Paz et Julio Cortázar, la jeune femme n’aura vécu que trente-six ans. « Techniquement, Alejandra Pizarnik est morte, le 25 septembre 1972, de l’ingestion d’une cinquantaine de cachets », rappelle la critique et poétesse espagnole Ruth Toledano, qui salue la réédition de ces journaux dans les colonnes d’El País. « Mais, en vérité, on pourrait dire qu’elle est morte des mots, de l’ingestion d’à peine cinquante mots, peut-être. Les uns dangereux, graves, les autres mortels : le mot enfance, le mot cœur, les mots animal, vent, lilas, vert, gris, les mots pur, peur, nuit, angoisse, rien, le mot mot, le mot chant, le mot silence. Elle n’a pas su, ni pu, sans doute, les distinguer de sa propre existence. »

« J’ai découvert que quand je ne suis pas angoissée, je ne suis pas », note Alejandra Pizarnik le 1er mai 1958. « Si n’était la douleur, mon monde intérieur ressemblerait à celui de l’une de ces femmes quelconques qui bâillent le matin dans le bus, apprêtées pour aller au bureau. » Lectrice assidue des carnets de Virginia Woolf et de Franz Kafka, Pizarnik n’a jamais conçu son journal comme un lieu où faire le récit de sa vie, mais comme un lieu d’apprentissage et de travail. Elle n’y parle jamais de ses voyages, ne décrit aucun lieu ni paysage, ne livre pas ses impressions quotidiennes. « Ses journaux, relève le mensuel mexicain Letras libres, sont faits presque exclusivement des réflexions de la jeune femme sur ses lectures, ses émotions et ses états psychiques, qu’elle analyse pour se constituer elle-même en cette troisième personne que l’écrivain Maurice Blanchot appelait “le neutre”, et avec laquelle commence toute littérature. »

La poétesse se sert de ces pages, partie intégrante de son œuvre, comme d’un laboratoire d’expérimentation de la langue, cette langue dont elle se plaint souvent, qu’elle accuse d’être « incomplète, muette, stérile, inapte à la construction de ses formules poétiques », poursuit Virginia Cosin dans Clarín. L’écriture du journal est étroitement liée à sa quête angoissée du langage, « qui lui cause tant de souffrance », confirme Letras Libres. « Parce qu’elle sait de quoi cette quête la prive : elle rend impossible l’amour, le quotidien de l’amour, le couple, les dimanches en famille, les obligations communes, les distractions. Le langage auquel aspire Pizarnik n’admet aucune distraction. Le prix à payer est très élevé. »

« Je sens un livre à l’intérieur de moi. Un livre qui m’étrangle. Un livre qui m’empêche de respirer », écrit la jeune femme le 9 octobre 1955, tiraillée entre le langage et la mort. Ses journaux constituent un document rare et témoignent de cette lutte féroce à laquelle se livrent les grands auteurs, cette lutte acharnée pour ne pas devenir de simples écrivains et continuer à être des créateurs, des artistes, dont les mots forgent un monde nouveau. Mais ces carnets sont aussi, pour Pizarnik, une manière de « donner un sens à la souffrance ». Leur fonction thérapeutique est indéniable. « Ne pas oublier de se suicider, note-t-elle dès le 30 novembre 1962. Ou trouver au moins une manière de se défaire du je, une manière de ne pas souffrir. De ne pas sentir. De ne pas sentir surtout. »

 

Brian R. Myers : « La Corée du Nord est un régime infantilisant d’extrême Droite »

L’Américain Brian Reynolds Myers est un spécialiste de la littérature et de l’idéologie nord-coréenne. Diplômé d’études nord-coréennes de l’université de Tübingen, il enseigne à l’université Dongseo, en Corée du Sud.
Les Nord-Coréens se perçoivent, dites-vous, comme « la race la plus pure » du monde, la plus « vertueuse ». Qu’entendent-ils par « vertu » ?
Ils pensent que leur vertu se manifeste surtout dans leur nature douce et aimante. Cette perception repose, paradoxalement, sur l’image condescendante propagée dans la péninsule par la propagande japonaise durant la période coloniale (1910-1945) : celle d’un peuple coréen peu sophistiqué mais pur, enfantin, et donc vulnérable. Étant naturellement altruistes, les Coréens sont des socialistes-nés. Si l’on suit cette théorie, ils n’ont évidemment pas besoin de voir leurs instincts réformés par la conscience politique, comme les partis communistes chinois et russe l’exigeaient de leurs populations. Le Parti des travailleurs de Corée du Nord incite plutôt les masses à se comporter comme des enfants, à l’abri du giron de leur Leader, ce qui est en contradiction flagrante à la fois avec la tradition confucianiste et avec le marxisme-léninisme.
Vous expliquez dans votre livre que Kim Jong-il serait, comme son père Kim Il-sung, une figure maternelle plutôt que paternelle. Qu’est-ce que cela implique ?
Le père corrige les enfants, développe leur conscience, les rend adultes ; la mère, elle, s’incline devant leurs instincts et les garde éternellement enfants. Staline était vu comme un père. Les Occidentaux persistent à voir la Corée du Nord comme une grande famille confucéenne, où le Leader serait le père, et le Parti la mère. En fait, on appelle généralement le Leader oboï, « parent », en mettant l’accent sur sa sollicitude maternelle et son ample giron. Il n’y a pas de grande figure paternelle dans le symbolisme officiel. Il en découle – et c’est bien l’idée – une infantilisation complète des masses. Beaucoup de visiteurs s’en retournent de Pyongyang en faisant l’éloge de la candeur enfantine des habitants, sans voir le côté sinistre : la violence entre citoyens, beaucoup plus fréquente que dans l’ancien bloc communiste. Le pays lui-même se comporte sur la scène internationale comme un sale gosse, avec des comportements imprudents, presque suicidaires, comme l’attaque en novembre 2010 d’une île sud-coréenne. Il est terrifiant de penser qu’une nation dominée par son cœur plutôt que par sa tête détient aujourd’hui l’arme nucléaire.
La bonté intrinsèque des Coréens les rend si vulnérables qu’ils ont besoin d’un dirigeant maternel pour les protéger de ce monde hostile ?
Oui, c’est ainsi que l’on peut résumer l’idéologie nord-coréenne. À la différence des nazis, qui prétendaient que les Aryens étaient physiquement et intellectuellement supérieurs aux autres races, les Nord-Coréens revendiquent plutôt une supériorité morale, à l’instar de l’Empire japonais. Et, dans la mesure où ils vivent sur une péninsule qui fut envahie à maintes reprises, ils pensent que c’est leur candeur et leur bonté enfantine qui les a rendu vulnérables aux attaques extérieures. Voilà pourquoi ils ont besoin d’un leader pour les protéger. Cela n’explique pas, bien sûr, tous les comportements du pays – aucune idéologie ne détermine tous les aspects de la vie. Mais, une fois que l’on a compris cette donnée de base, le culte de la personnalité se conçoit mieux, et le comportement du régime sur la scène internationale devient plus intelligible. À l’inverse, si l’on persiste à prendre la Corée du Nord pour le dernier bastion du stalinisme, on se trouve face à un mystère insondable – un « trou noir », pour reprendre les termes d’un diplomate américain. Je prétends, moi, que le régime nord-coréen est un régime d’extrême droite et non pas d’extrême gauche.
Comment le qualifieriez-vous, plus précisément ?
Cela me gêne d’utiliser le terme de fasciste. Car le mot est pour moi synonyme d’expansionnisme et d’impérialisme, ce dont on ne trouve aucune trace en Corée du Nord. Le régime souhaite ardemment la réunification de la péninsule, pas davantage. Mais c’est un régime ultraracial, où le principe de « l’armée d’abord » est inscrit dans la Constitution, laquelle ne mentionne même plus le communisme. Si l’économie est collectivisée et centralisée, ce n’est pas pour améliorer les conditions de vie des citoyens mais pour optimiser la sécurité intérieure et la défense militaire. Ce n’est donc pas un État communiste teinté de nationalisme, façon Albanie, mais un régime totalement incompatible avec une quelconque forme de marxisme. Il faut y voir soit un État d’extrême droite, soit, si l’on adopte une vue circulaire du spectre idéologique, un État situé là où fascisme et communisme se rejoignent. En fait, il s’agit d’un État national-socialiste authentiquement anticapitaliste, qui rappelle la faction nazie d’Ernst Röhm, purgée par Hitler en 1934 lors de la Nuit des longs couteaux. De ce point de vue, le long partenariat tout empreint de mauvaise foi entre la Corée du Nord et l’URSS se comprend mieux. N’oublions pas que, à la fin des années 1920, bien des gens au sein du NSDAP allemand voyaient en l’URSS une sorte de modèle et un allié potentiel.
Mais l’État nord-coréen a pourtant commencé sa trajectoire comme un État communiste, et il l’est resté pendant trois bonnes décennies. Comment les deux idéologies nationaliste et marxiste ont-elles cohabité ?
Elles n’ont pas cohabité. Même à la fin des années 1940 et au début des années 1950, il n’y avait à Pyongyang qu’une poignée de vrais connaisseurs du marxisme-léninisme – et Kim Il-sung les a prestement éliminés. Il adhérait à la doctrine soviétique pour conserver l’aide russe, mais il n’a jamais cherché véritablement à la propager. Même aujourd’hui, les Nord-Coréens se servent adroitement de la rhétorique marxiste à des fins radicalement non marxistes. La Corée, expliquent-ils notamment, est une prolétaire au rang des nations parce qu’elle a été si longtemps exploitée et maltraitée. C’est une allégation parfaitement fasciste : Mussolini disait exactement la même chose à propos de l’Italie. Ce discours a dupé les diplomates d’Europe de l’Est pendant un certain temps ; mais, dès le milieu des années 1950, ils se plaignaient de ce que le régime faisait moins référence au marxisme-léninisme qu’à la supériorité raciale du peuple coréen.
Les Américains n’ont pas compris cela car, du fait de la barrière linguistique, toutes leurs informations transitaient par leur allié sud-coréen, lequel avait tout intérêt – et c’est toujours vrai – à présenter la Corée du Nord comme un État foncièrement communiste. Washington consentirait-il à maintenir une présence militaire aussi massive et coûteuse dans la péninsule si les États-Unis savaient qu’ils sont là pour protéger des Coréens modérément nationalistes contre des Coréens radicalement nationalistes ? Je ne crois pas. Il faut qu’on leur raconte qu’ils sont en train de défendre des capitalistes contre des communistes. Mais que l’on puisse observer la Corée du Nord aujourd’hui et y voir un État communiste, ou même potentiellement communiste, cela me dépasse complètement.
Selon vous, les Nord-Coréens ne revendiquent aucune supériorité intellectuelle, et pencheraient même vers l’anti-intellectualisme. On attribue pourtant à Kim Il-sung des douzaines de livres, et il a conçu sa propre doctrine, le Juché. Simple façade ?
Certains observateurs occidentaux considèrent avec faveur le pinceau du lettré qui figure sur le logo du Parti des travailleurs nord-coréens. Ils disent qu’il s’agit du « seul parti communiste au monde qui respecte l’activité intellectuelle ». C’est complètement absurde. Le pinceau n’est là que pour diluer l’engagement envers le véritable prolétariat, de même que l’Arbeiterpartei de Hitler étendait le concept de travailleur aux « ouvriers du cerveau ». En fait, le régime est profondément anti-intellectuels ; on y est éduqué non par les leaders, mais au sujet des leaders. La pseudo-doctrine du Juché n’a été forgée dans les années 1970 que pour conforter le statut de Kim Il-sung comme grand penseur. Son contenu n’est qu’un méli-mélo ridicule et incohérent de clichés tels que « l’homme est le maître de toute chose ». De manière significative, ces maximes n’apparaissent jamais dans la propagande quotidienne, et les Nord-Coréens sont eux-mêmes incapables d’expliquer la doctrine du Juché. La véritable idéologie dominante, aujourd’hui comme en 1945, c’est l’ultranationalisme – ce qui n’a rien à voir avec le Juché.
La xénophobie nord-coréenne s’applique évidemment d’abord aux « Caucasiens », en particulier aux Américains. Mais qu’en est-il des alliés traditionnels du pays, les Russes et les Chinois ?
Ils sont eux aussi concernés. L’Occident s’imagine à tort que Pyongyang est lié aux Chinois par une sorte de fraternité communiste et aux Russes par une bienveillance empreinte de nostalgie. Mais, puisque la race coréenne est d’une pureté physique, et donc morale, unique, il s’ensuit que les étrangers, même amicaux, sont impurs et non fiables. Cela rappelle encore les régimes ultranationalistes du XXe siècle : l’Allemagne nazie et le Japon éprouvaient un profond dégoût racial les uns pour les autres, tout en combattant du même côté. C’est donc une erreur de croire que le régime prête davantage l’oreille à Pékin qu’à Washington. Même pendant la guerre de Corée, les Nord-Coréens n’obéissaient pas aux Chinois, alors que leur survie dépendait de leur aide. Pourquoi donc se montreraient-ils plus dociles aujourd’hui, alors qu’ils disposent de leur propre capacité nucléaire ?
Qu’en est-il des Coréens du Sud ? Ils possèdent bien sûr la même qualité raciale que leurs frères du Nord, mais sont-ils aussi « vertueux » ?
La propagande nord-coréenne fait rage contre la contamination culturelle de la « colonie yankee » par les Américains et contre la « pollution génétique » résultant des mariages de plus en plus fréquents entre fermiers sud-coréens et femmes d’Asie du Sud-Est. Pourtant, on persiste à considérer les Sud-Coréens comme des frères de misère, impatients de rejoindre l’étreinte purificatrice du « Cher Leader ». Il ne faut pas oublier que la légitimité du régime de Kim Jong-il est largement fondée sur la mission « sacrée » de libération des Sud-Coréens. Le régime ne peut donc pas trop critiquer la population sud-coréenne elle-même, et doit réserver ses injures aux « valets des Yankees » de Séoul et à leur « armée de marionnettes ».
Dans la mesure où les populations du Nord et du Sud évoluent très différemment, y compris sur les plans du langage et de l’apparence physique, une réunification du pays est-elle encore possible, voire souhaitée ?
Les Sud-Coréens n’en veulent plus vraiment. On pourrait dire qu’ils ont une attitude augustinienne : « Oh ! Dieu, accorde-moi la réunification, mais pas tout de suite ! » Séoul rêve d’une réunification très graduelle, dans un futur toujours plus lointain. Les Nord-Coréens, en revanche, sont beaucoup plus impatients, et on les comprend : le régime tente en permanence de justifier les difficultés et les sacrifices par la nécessité de renforcer le pays contre la menace américaine. Ils croient donc que, dans une Corée réunifiée – sous la houlette de Pyongyang, cela va sans dire –, leur niveau de vie pourrait enfin progresser. Quant à Kim Jong-il, il sait parfaitement que la Corée du Nord n’est pas viable à long terme si le Sud continue de prospérer, car il oppose un démenti formel aux mythes qui fondent le culte de la personnalité.
En dépit de sa « vertu », le régime nord-coréen pratique toutes sortes d’activités insolites, de la fausse monnaie au trafic de drogue, du kidnapping au terrorisme et au chantage nucléaire. Comment parvient-il à justifier cela ?
Là encore, le parallèle avec le fascisme du XXe siècle s’impose. Tout ce qui est dans l’intérêt de la « race pure » se justifie automatiquement. Comme les Allemands et les Japonais durant la Seconde Guerre mondiale, Pyongyang viole allègrement les accords internationaux. Le régime admet ouvertement face à son peuple qu’il peut à sa guise ignorer les stipulations des traités qu’il a lui-même signés – par exemple le traité de non-prolifération – dès qu’elles cessent d’être favorables aux intérêts du pays. Il faut comparer cela avec l’attitude de l’URSS, qui se donnait le plus grand mal pour apparaître comme l’État le plus respectueux des traités.
Dans ces circonstances, peut-on s’attendre à une quelconque réconciliation du pays avec les États-Unis ?
Non. Une Corée du Nord collaborant avec l’Amérique, intégrée au système mondial, ne pourrait justifier son existence. Si la Corée du Nord passait de « l’armée d’abord » à « l’économie d’abord », elle deviendrait une Corée du Sud de quatrième ordre. En outre, les exigences de l’Occident envers elle sont, de fait, presque intolérables. Si Washington demandait à Paris d’abandonner l’arme nucléaire en échange d’une aide financière massive, les Français seraient-ils d’accord ? Bien sûr que non. Alors pourquoi un régime dominé par l’armée accepterait-il de sacrifier sa seule cause de fierté ? Cela revient à demander à Kim Jong-il de se suicider politiquement !
La propagande a pris des proportions inédites en Corée du Nord, et les deux leaders qui ont dirigé le régime sont considérés comme des quasi-dieux. Kim Jong-un, successeur présumé de son père, bénéficiera-t-il du même traitement ?
Le « quasi » est ici important. Contrairement à une croyance très répandue à l’étranger, le régime n’attribue pas de pouvoirs divins aux dirigeants, ni au leader actuel ni à son père. En réalité, la forme de la propagande est beaucoup plus extravagante que son contenu réel. Pour autant, il sera difficile d’accorder à Kim Jong-un le même niveau de glorification. D’abord, il faut bâtir son mythe à partir de zéro, à un moment où les Nord-Coréens disposent d’un accès sans précédent – même s’il est illégal – à l’information extérieure. En outre, il n’est pas facile d’encenser un homme jeune et inexpérimenté, dont on peut voir l’enfance privilégiée, via les photos publiées sur Internet ; et qui se promenait en Suisse avec ses chaînes en or pendant les années de famine. Et puis, le régime a toujours promu l’image d’un Kim Jong-il célibataire et mélancolique, entièrement dévoué aux masses. Et voilà qu’il faut célébrer un fils dont on n’a jamais parlé avant 2009, et dont on ne connaît pas la mère ! Il ne faut donc pas s’étonner que le régime n’ait pas encore sérieusement inauguré son culte. Il semble que l’appareil de propagande soit un peu perdu.
D’autant que, loin d’être protégés et nourris par leurs « parents », les Nord-Coréens subissent famine sur famine, et commenceraient même à se rebeller. Croyez-vous que l’idéologie nationaliste suffise à maintenir la cohésion ?
Comme chacun sait, les régimes communistes d’Europe de l’Est ont perdu le soutien des populations lorsque les gens ont commencé à réaliser qu’il n’y avait aucune perspective d’amélioration économique. Le nationalisme, en revanche, fonctionne aussi bien dans les mauvaises que dans les bonnes périodes. Quand les choses vont bien, on dit que c’est un effet de la supériorité raciale ; quand ça va mal, c’est de la faute des étrangers. Et puis, un État nationaliste se confond avec la nation : se rebeller contre le Leader, c’est trahir ses propres frères. On l’a bien vu lors des derniers mois du IIIe Reich : les Allemands étaient de plus en plus hostiles envers la bureaucratie nazie ; mais ils n’ont pas retiré leur soutien à Hitler ni poussé à la reddition. C’est un peu la même chose en Corée du Nord. Les gens en ont assez de la misère et sont furieux contre les dirigeants du parti qui s’en mettent plein la panse, mais ils estiment que Kim Jong-il est au-dessus du lot et n’a simplement pas connaissance de cette corruption. Mais les Nord-Coréens ne sont pas idiots : à partir d’un certain point, ils décideront qu’ils en ont assez. La transition en faveur du jeune Kim Jong-un va s’accompagner d’une transition sociopsychologique : ce sera pour le peuple l’occasion unique, exceptionnelle, de retirer son soutien au régime sans sacrifier sa fierté, son nationalisme et sa confiance en soi. Cela pourrait expliquer les rumeurs actuelles d’agitation, quoi qu’elles me laissent un peu sceptique. Les commerçants des zones frontalières mentionnent régulièrement des opérations de répression du marché noir, mais celui-ci n’a rien d’une activité insurrectionnelle. « S’enrichir, c’est faire acte de patriotisme », dit un dicton très populaire. De nombreux Nord-Coréens pensent que leurs activités sur le marché libre renforcent le pays, et que si les cadres du parti essaient de les enrayer, c’est uniquement pour des raisons personnelles ; c’est d’ailleurs effectivement souvent le cas. Quand les commerçants se rebellent, ce n’est donc pas contre l’État lui-même.
À quoi peut-on s’attendre, dans ce contexte ?
Tout converge pour inciter Kim Jong-il à une nouvelle démonstration de force dans les mois qui viennent. Tout d’abord, la promesse du régime d’améliorer radicalement la situation économique avant 2012 est vouée à l’échec. Cela devrait favoriser les bruits de bottes. Le régime aimerait bien aussi que les Coréens du Sud se lassent de la tension entre les deux pays et se débarrassent du parti conservateur lors de l’élection présidentielle de 2012, pour ramener au pouvoir une gauche beaucoup plus accommodante. À quoi il faut ajouter bien sûr l’urgence de procurer à Kim Jong-un sa propre légende victorieuse. Au minimum, je m’attends à un nouveau test nucléaire très prochainement. Au pire, on pourrait assister à une nouvelle attaque contre la Corée du Sud, semblable à celle de 2010. Un président avec des priorités économiques, comme Sarkozy ou Obama, doit produire de la croissance économique pour rester en place. Un général avec des priorités militaires, comme Kim Jong-il, doit régulièrement alimenter la fierté de la nation dans sa propre force. C’est aussi bête que cela.
Vous avez réussi à exhumer des documents qui n’avaient pas encore été analysés par les chercheurs occidentaux. Comment y êtes-vous parvenu ?
C’est une question d’attitude. La plupart des spécialistes occidentaux de Pyongyang, de gauche comme de droite, raisonnent comme si la Corée du Nord se contentait de réagir aux stimuli américains, et n’avait aucune vie idéologique propre. J’ai assisté à Washington à des séminaires où l’idéologie n’était jamais mentionnée. Jamais ! Quelle différence avec la guerre froide, où le point de départ de la kremlinologie était une bonne connaissance du marxisme-léninisme. Quand j’ai commencé mes recherches sur la Corée du Nord, j’ai commencé par me tourner vers les sources accessibles. La Bibliothèque du Congrès est remplie de livres en provenance de Pyongyang que personne ne consulte jamais. Dans le domaine des études nord-coréennes on trouve quantité de gens très bien payés, qui ne peuvent lire un mot de coréen. À Washington, on place la fréquence des voyages à Pyongyang avant la recherche. Cela permet aux pourvoyeurs de visas de Kim Jong-il de façonner à leur guise l’opinion des experts américains. « Tel ou tel connaît tout de la Corée du Nord – il y est allé huit fois »… J’ai vu au cours de ma vie le dédain envers les idéologies étrangères, notamment nationalistes, provoquer des guerres désastreuses au Vietnam, en Irak, et en Afghanistan. J’ai bien peur que nous ne soyons encore une fois en train de commettre la même erreur.
Propos recueillis par Jean-Louis de Montesquiou.

Annonces roses et moins roses

L’ouvrage de Francesca Beauman, une histoire des annonces matrimoniales, est élégant, spirituel, avisé et absolument délicieux. Il offre des heures de « RSL (relations sans lendemain) entre adultes » et fait preuve d’un « GSDH (grand sens de l’humour) ».
La première annonce dont on ait retrouvé la trace est parue en 1695 dans une brochure du pub de la Toison d’or, à Londres. Entre des offres pour un étalon arabe et un lit d’occasion, un gentleman de 30 ans cherche « une jeune demoiselle de bonne famille possédant une fortune de 3 000 £ ». Multipliez ce chiffre par cent, voire par mille, pour obtenir la valeur actuelle de cette somme, et vous constaterez que ce garçon avait de l’ambition.
Des versions satiriques firent leur apparition presque immédiatement, et même un peu avant les annonces sérieuses. En 1660, on put ainsi lire le texte d’une veuve « bien en chair, fraîche, libre et de bonne volonté » en quête de n’importe quel homme susceptible de lui « présenter l’authentique image de son Engin » pour « fricoter sans convoler ».

De petits pieds charmants

Au XVIIIe siècle, la question de l’alcool étant éminemment sensible, une jeune dame précise qu’elle cherche un mari « qui ne boit jamais plus de deux bouteilles de bordeaux ou une de porto au cours d’un repas », ce qui paraît honnête. Il ne devra pas non plus « faire les yeux doux, ou nouer le contact avec des demoiselles effrontées ».
Un grand nombre de vieux messieurs, cependant, fantasmaient ouvertement sur lesdites donzelles. L’excentrique sir John Dineley publia sans succès, quinze années durant, une annonce dans laquelle il déclarait chercher une épouse « jolie et fraîche âgée de 16 ans ». Celle du baron septuagénaire von Hallberg de Broech devait avoir « entre 16 et 20 ans et de petits pieds charmants », pour partager sa vie dans son château de Bavière. Il reçut 749 réponses, ne donna suite à aucune, et se maria bientôt avec une autre jeune fille.
Le pragmatisme du début du XVIIIe siècle autorisait les demandes émanant de maîtresses potentielles, telle cette dame désireuse de « se placer sous la protection de n’importe quelle personne fortunée et de haut rang », sans qu’il soit question de mariage. Mais cette posture laisse bientôt la place au romantisme et à l’affirmation de l’« Homme sentimental » : une affreuse espèce de métrosexuel de l’ère georgienne, terriblement à l’écoute de ses émotions et capable de se mettre à pleurnicher à la vue d’un chaton noyé.
La meilleure chroniqueuse de l’époque, Jane Austen, avait bien sûr percé à jour tout ce battage. « Les femmes célibataires, observait-elle, ont une fâcheuse tendance à être pauvres, ce qui constitue un argument très puissant en faveur du mariage. » L’annonce parodique publiée par Charlotte Brontë est encore plus drôle, prouvant qu’elle avait assurément un GSDH, quoique assez caustique. Un jeune homme recherche n’importe quelle femme, physique indifférent : « Au contraire, un membre courbé latéralement, horizontalement ou obliquement par rapport à l’axe de la stricte rectitude, voire l’absence d’un attribut, tel qu’un œil ou des dents en moins » ne doit pas être un obstacle, pour autant que la dulcinée possède « ce remarquable et irrésistible charme : l’A-R-G-E-N-T ! »
Parmi les annonces les plus insolites figure celle d’un gentleman cherchant une veuve enceinte, afin de pouvoir déshériter son neveu et léguer sa fortune à l’enfant à naître ; et cette requête d’une brièveté énigmatique, publiée en 1863 par un homme « désireux de rencontrer une jeune femme unijambiste ». En 1832, le Dorset County Chronicle contenait l’annonce d’un veuf, Charles Warren, en quête d’« une femme solide pour garder les cochons pendant qu’[il] serait au travail ». Cette offre peu romantique ne trouva pas preneuse : le recensement de 1841 nous apprend que Warren n’était toujours pas marié. Mais il finira par convoler – nous retrouvons sa trace en 1871, à l’âge de 75 ans – avec une certaine Louisa, de trente ans sa cadette.

Douze années de solitude

La Première Guerre mondiale donna lieu à des propositions beaucoup moins gaies, telle cette annonce publiée par une certaine Vera Brittain : « Dame dont le fiancé a été tué épouserait avec joie officier totalement aveugle ou rendu invalide par la guerre. » Vera postulait, de manière convaincante, que « la seule personne qu’[elle] aimait étant décédée, elle pouvait épouser quelqu’un qui aurait vraiment besoin d’elle, et soulager son chagrin en lui consacrant sa vie ». En 1926, une infirmière prénommée Theresa écrivit : « En 1914, j’étais fiancée à un soldat, et quand il a été tué, j’ai pensé que je ne voudrais jamais rencontrer personne d’autre, et je n’ai pas changé d’avis jusqu’à très récemment. » Douze années de solitude et de chagrin dans une phrase.
Les homosexuels commencèrent à passer des annonces à peu près à cette époque, tel Reggie, jeune célibataire « aimant la musique et le théâtre », cherchant à partager un appartement avec un « beau jeune mâle ». Dans les années 1960 et 1970, un nouveau type de puritanisme apparut, comme en témoignent les annonces de Time Out et de Spare Rib : « Jeune homme célibataire non anglais, recherche relation radicale pour partager conscience politique et sexe. »
À présent, nous avons Internet. Le média a changé, mais pas le message. « Les petites annonces demeurent une expression d’espoir, conclut Francesca Beauman, et sans l’espoir, que nous reste-t-il ? »
Cet article est paru dans la Literary Review en février 2011. Il a été traduit par Philippe Babo.