Bien que les Britanniques aient ordonné à leurs épouses et à leurs filles de quitter Bagdad, la foule réfugiée à l’ambassade de Grande-Bretagne comptait encore dix-neuf femmes fin avril 1941, peu après le ralliement du gouvernement irakien à l’Allemagne. Un putsch pro-nazi s’était produit quelques semaines plus tôt dans un calme relatif, mais l’hostilité croissante envers les Britanniques et l’apparition soudaine de soldats irakiens en armes avaient placé la ville sous tension, d’autant que l’Angleterre, massivement engagée en Libye et en Grèce, disposait de peu de renforts. L’armée irakienne avait déjà encerclé la base voisine de la Royal Air Force quand, à l’aube du 3 mai, la fameuse exploratrice Freya Stark parcourut au pas de course les rues désertes pour franchir juste à temps une porte dérobée de l’ambassade.
Le portail principal avait été verrouillé ; sacs de sable et barbelés avaient été fébrilement disposés à l’intérieur ; on brûlait des monceaux de documents dans la cour. Malgré tout, les jardiniers persans continuaient d’arroser la verveine en fleur ; à mesure que les jours puis les semaines défilaient, ils parvinrent à garder la pelouse bien verte en dépit du nombre de ceux qui y dormaient. Les conditions de vie étaient déplorables pour ces quelque 350 réfugiés exposés à la chaleur intense, aux balles des tireurs embusqués, aux grondements des bombes des avions britanniques qui tentaient, non loin de là, de reprendre possession de leur base. Les nouvelles diffusées par le poste de TSF étaient inquiétantes. Pourtant, on multipliait sans relâche les efforts pour égayer cette foule inquiète et prise au piège. Un soir, il y eut une conférence, donnée par Freya Stark ; tel autre soir, un concert. (La chance voulut en plus qu’on découvrît des fusils cachés dans le piano à queue.) Un ravitaillement de base était permis chaque jour : l’exploratrice, prompte à nouer la conversation avec les gardes irakiens chargés de surveiller les prisonniers, s’enhardit à leur demander une grande quantité de savon et de poudre de riz pour les femmes. Ces fournitures supplémentaires leur furent dûment remises. Cette petite victoire pour la féminité occidentale fut hélas quelque peu gâchée par le garde de l’entrée, qui s’étonna que le harem se souciât de pareilles frivolités puisqu’ils seraient tous passés par les armes d’ici quelques jours.
Freya Stark avait accédé à la notoriété quelques années plus tôt en publiant en 1934 son premier livre, La Vallée des Assassins, une étude de l’histoire et de la géographie islamiques narrée comme un récit d’aventures. Le succès fut considérable, comme celui de deux livres analogues sortis peu après – La Route de l’encens, en 1936, et « Un hiver en Arabie », en 1940 1. Tous ces livres traitaient du monde arabe contemporain. L’exploratrice avait parcouru la Syrie, l’Iran, l’Irak, le Koweït et le Yémen à une époque où les frontières nationales étaient plus ou moins fictives et où personne ne savait trop quelles forces politiques ou culturelles allaient s’imposer. La puissance britannique, qui commençait à peine à montrer des signes d’essoufflement après sa longue gloire, régnait encore solidement sur la région, même si Freya Stark menait ses explorations les plus dangereuses dans le dos de l’empire, en faisant fi des avertissements.
Remarquable polyglotte, elle parvenait à se fondre dans n’importe quel environnement – et à s’en extraire. Elle venait de réussir à quitter Téhéran pour regagner Bagdad, où elle aspirait à retrouver la sécurité parmi ses amis et collègues de l’ambassade, quand la police irakienne l’intercepta à la frontière. Comme nul sujet britannique n’était autorisé à entrer sur le territoire, elle fut faite prisonnière et on l’informa que d’autres avaient été enfermés dans des camps. Pourtant, elle enjôla suffisamment un boy pour qu’il lui apporte du thé et offrit à son geôlier de le partager avec elle. Stark expliqua à ce dernier qu’elle ne pouvait rester là sans femme de chambre. La gravité du problème pouvait-elle lui échapper ? Il souhaitait sans doute se montrer civilisé ? Car ses compatriotes, après tout, n’étaient pas allemands ! Et le policier – qui ne gardait plus une prisonnière mais protégeait une dame – l’installa dans le train suivant pour Bagdad. Freya Stark a forgé une maxime qui vaut pour maints épisodes de son illustre carrière : « Le grand avantage d’être une femme, et peut-être le seul, c’est qu’on peut toujours se montrer plus stupide qu’on ne l’est sans que personne ne s’en étonne. »
En tant qu’exploratrice, elle ne pouvait se targuer d’aucune découverte majeure, mais ses observations précises et ses talents de cartographe lui avaient valu le respect des professionnels et, s’agissant de ses contributions cartographiques, l’une des plus hautes récompenses de la Royal Geographical Society. Elle avait situé sur la carte des villages non repérés et des montagnes inconnues, fait des relèvements au compas et pris des photos. Elle avait même replacé du bon côté de la vallée toute une chaîne montagneuse mal topographiée. Mais ce n’était pas la raison pour laquelle on la lisait alors, ni celle pour laquelle on continue de la lire. Souvent, elle ne parvenait même pas aux buts qu’elle s’était assignés : les itinéraires – en général parcourus à dos de chameau ou d’âne – étaient d’une âpreté stupéfiante, un paludisme endémique et quantité d’autres maladies sévissaient. Mais, pour elle, malgré l’amère déception d’être devancée à l’arrivée, le voyage était assurément plus important que la destination : ce n’était pas une formule. Elle excellait à décrire scènes et paysages ; plus important encore, elle savait lire les êtres, les faire parler et les écouter attentivement. Aujourd’hui, d’autres auteurs ont publié des ouvrages plus érudits et actualisés. Les Assassins. Terrorisme et politique dans l’Islam médiéval 2, de Bernard Lewis, traite peu ou prou du même sujet que son premier livre, mais on aurait tort de croire qu’elle a été supplantée.
Les lecteurs de Freya Stark découvriront une auteure qui communique à tous ceux qui croisent son chemin l’intérêt extrême qu’elle éprouvait. Paysans, Bédouins, chefs de tribus, guides, soldats et esclaves composent une société à la fois d’une étrangeté inouïe et d’une proximité palpable, dans son humanité la plus simple et la plus mystérieuse. Freya Stark n’est pas une observatrice objective – comment aurait-elle pu l’être ? –, mais, bien plus perfectionnée que le matériel de relèvement qu’elle transportait, elle s’apparentait elle-même à un instrument de mesure subtilement calibré dans des contrées qui prenaient tout juste conscience des changements provoqués par les routes asphaltées, les États-nations et le pétrole.
Dans ses relations, les épouses occupent la première place. Dans bien des endroits, en effet, elle fut la première Européenne qu’on y eût jamais vue, et, bien souvent, elle découvrit à son arrivée que le seul domaine qui lui fût aussitôt ouvert – peuplé des seules personnes désireuses de lui parler, voire de la toucher, de la renifler ou d’examiner ses vêtements – était le harem. Avec le temps, elle devint une sorte de spécialiste des détails méconnus de ses mœurs et de son emploi du temps. On trouvait là des pans entiers de la culture locale négligés par la Royal Geographical Society : des habitudes domestiques, des potins, des rires, des bijoux, des tenues de mariage, des terreurs nuptiales, des enfants.
Freya Stark n’était pas une anthropologue, et certainement pas une féministe. Comme bien des femmes extraordinaires de son époque – elle était née en 1893 –, après avoir beaucoup œuvré pour échapper à la condition des femmes ternes et ordinaires, elle supportait mal ces dernières. Sa fameuse devancière dans le monde arabe, Gertrude Bell, avait cofondé une ligue londonienne contre le vote des femmes, cercle auquel s’agrégea brièvement notre auteure. Pour Stark, s’introduire dans le harem n’était qu’une manière de gagner la confiance de ses hôtes et ainsi approcher les hommes puissants qui constituaient la première raison de sa visite. Mais son goût des rites et usages féminins, notamment en matière de garde-robe, était sincère. « Il y a peu de chagrins, écrit-elle, qu’une nouvelle robe ou un nouveau chapeau ne parvienne à alléger un peu, fût-ce momentanément. » En tant que vieille fille issue d’une tribu britannique, ayant connu entre autres épreuves le manque de fortune, de beauté et de situation, Stark avait fait l’expérience de l’invisibilité sociale, laquelle lui permettait de prodiguer aux femmes du harem sa compassion, peut-être parfois teintée d’envie.
En un sens, les Anglais lui paraissaient plus exotiques que les Arabes. Si ces derniers voyaient en elle la quintessence d’une Anglaise, elle parlait l’anglais avec un accent : l’allemand avait été la langue de sa petite enfance, grâce à une aïeule très aimée et à sa première gouvernante. Au surplus, elle avait été élevée principalement en Italie. Certes, ses parents étaient anglais, mais, en tant que peintres amateurs et bohèmes confirmés, ils ne s’étaient jamais fixés. La prime enfance de Freya Stark est une succession floue de maisons et de pays. Le foyer qu’elle se rappellera plus tard, avec ce sentiment poignant de l’enfance perdue, fut celui que son père avait bâti sur les landes de son Devon natal, entouré de chevaux, de bruyères et de jacinthes des bois. Sa tête de lit était ornée de voiliers peints par sa mère, qui méprisait ce lieu douillet et bourgeois. Freya avait 10 ans quand sa mère mit fin à cette période idyllique en s’enfuyant avec un comte italien de 23 ans sans le sou. Freya et sa sœur cadette furent emmenées de force dans une lugubre petite ville du Piémont, où le jeune homme mit à profit l’argent de leur mère – ou plutôt celui de leur père, avant qu’il n’arrête les frais – pour ouvrir une fabrique de tapis. Les fillettes y vécurent dans une déprimante pauvreté, en ne recevant qu’une instruction minimale dans un couvent de sœurs françaises.
Pis encore, Freya, qui visitait la fabrique juste avant son treizième anniversaire, vit ses longs cheveux happés par une machine : on l’en extirpa si violemment que son cuir chevelu fut déchiré et son oreille droite entièrement arrachée. La chirurgie réparatrice nécessita de douloureuses greffes de peau ; par la suite, elle ramènerait toujours soigneusement ses cheveux sur la droite et porterait de petites coiffes ou plus tard de grands chapeaux. Elle se réfugia dans les livres, suivit des cours par correspondance et parvint à intégrer une université de Londres ; elle aurait préféré aller à Grenoble, mais son père, la jugeant déjà « trop étrangère, » ne consentait à financer qu’un cursus anglais. Peu après son départ, l’escapade maternelle connut une fin sordide à souhait : sa sœur Vera, la bonne fille docile, fut mariée dès ses 18 ans au comte italien de leur mère.
Les deux scrupuleuses biographes de Freya Stark, Jane Fletcher Geniesse et Molly Izzard, présentent ces noces impies et leurs conséquences sur leur héroïne de façon très différente. Pour l’une, le comte fit d’abord des avances à Freya (ainsi qu’elle le laissa entendre bien plus tard) ; pour l’autre, il la négligea au profit de sa plus séduisante cadette. Dans un cas comme dans l’autre, c’était atroce. Par la suite, selon Molly Izzard, Vera connut une belle vie avec son mari et ses quatre enfants, rendant d’autant plus pénible le célibat de l’aînée ; dans l’autre version, la vie conjugale de Vera fut épouvantable et terriblement confinée, ce qui valut à sa sœur un autre type de tourment. Quoi qu’il en soit, Freya oscilla longtemps entre le désir de s’accomplir en faisant de grandes choses – elle fit des études d’infirmière et servit pendant la Grande Guerre sur le front italien – et une tendance à la maladie et à la dépression qui semblait annoncer une existence typique de femme hystérique et frustrée.
Elle avait près de 30 ans quand elle entreprit d’étudier l’arabe. Un professeur lui avait suggéré de s’atteler à une langue extra-européenne : il prônait l’islandais. Mais la longue histoire d’amour de l’Angleterre avec les contrées arabes était à son apogée après la guerre, au moment où les exploits de Lawrence d’Arabie voire de Gertrude Bell, laquelle eut une influence décisive dans la création de l’Irak moderne en 1921 et fut célébrée comme sa « reine sans couronne », faisaient les gros titres. Stark exploitait alors une pépinière qu’elle avait achetée dans le nord de l’Italie : c’est dans la boue, au sens propre, qu’elle tentait de gagner sa vie. Elle déclara plus tard qu’elle avait choisi l’arabe dans l’espoir qu’il la tirerait de ce labeur, d’une manière ou d’une autre. Cet espoir reposait à la fois sur une fine compréhension de la géopolitique contemporaine, sur son exemplaire illustré des Mille et Une Nuits, qu’elle avait lu et relu enfant, mais aussi sur le désir de prendre le plus de champ possible. La simple vue d’une bonne carte, disait-elle, l’emplissait d’une « certaine folie ». Mais il fallut la mort de sa sœur en couches, à l’âge de 33 ans, en 1926, pour que Freya se prenne vraiment en main. Vera était morte, écrivit-elle, parce qu’elle avait laissé autrui décider de sa vie. Elle n’entendait pas faire la même erreur. En novembre 1927, après des années de réflexion, de préparatifs et d’économies, elle embarquait sur un cargo et débarquait trois semaines plus tard à Beyrouth.
Elle fut chaleureusement accueillie par la population locale car elle ne venait « ni pour la corriger ni pour la voler », nota-t-elle. Tout ce qu’elle voulait, c’était étudier l’arabe (et très vite le persan) pour se préparer à explorer le « véritable Orient » ; Beyrouth, hélas, avec ses Français, ses talons aiguilles et ses missionnaires, lui semblait une contrée hybride à l’âme déchirée entre Orient et Occident. Elle n’en trouva pas moins la ville passionnante. Malgré des semaines de froid intense et de pluie, sa santé s’améliora vite. Elle ressentait une joie presque vertigineuse d’être « libre toute la journée de [se] consacrer à [son] propre travail ; rien que cela valait la peine d’avoir traversé la planète. » Chaque rue, chaque inconnu l’intriguait par son mystère. Elle trouva même exquis d’être arrêtée lorsque, à l’occasion de sa toute première aventure, elle se rendit en Syrie en quête des Druzes qui venaient de se soulever contre les occupants français.
Depuis la fin de la guerre et la chute de l’Empire ottoman, les Français administraient la Syrie et le Liban en vertu d’un « mandat » de la Société des Nations, tandis que les Britanniques contrôlaient l’Irak, la Palestine et la Jordanie – partage du butin qui trahissait sans vergogne les promesses d’indépendance faites en temps de guerre (notamment par Lawrence d’Arabie) afin d’obtenir des insurgés arabes qu’ils combattent les Turcs alliés de l’Allemagne. Ces pays n’étaient pas des colonies, et les mandats étaient censés être temporaires. Mais, près d’une décennie après la fin de la guerre, les puissances occupantes semblaient peu enclines à se retirer. Les Druzes avaient été violemment réprimés, leur région montagneuse placée sous la loi martiale et officiellement fermée aux voyageurs.
En conséquence, l’exploratrice décida de partir discrètement de Damas à dos d’âne, accompagnée d’un guide druze et d’une amie anglaise venue spécialement pour l’expédition. Stark se félicitait de voyager sans personnel ni quantité de bagages, contrairement à Gertrude Bell, qui, en aristocrate issue d’Oxford, avait parcouru le même trajet avec « trois mules de bât, deux tentes et trois domestiques » : « Je considère donc que nous fûmes plus aventureuses », se gaussa-t-elle. Les articles essentiels dont elle apprit à se munir étaient des médicaments, des lettres d’introduction (de préférence nanties de couronnes gravées) et des colifichets à offrir.
Le petit groupe prit les routes les plus accidentées et les plus dérobées, à travers un paysage lui-même très inhospitalier. La nuit, on était hébergé dans l’une des maisons du village. Les officiers de l’armée française qui finirent par les rattraper furent médusés par ces dames anglaises (l’une fort jolie, l’autre parlant le français et l’arabe) qui prétendaient s’être égarées à cause de l’imprécision de leur guide touristique. Soupçonnées d’espionnage, elles furent mises aux arrêts dans une caserne durant trois jours, lesquels se muèrent bientôt en promenades à cheval, dîners conviviaux et visites de villages du cru où l’officier responsable s’étendait sur les bienfaits civilisateurs apportés par la France à ces contrées barbares. Les adieux furent presque tendres. Et Stark retira des bénéfices imprévus de cette expérience : la permission de poursuivre sa route, ainsi que la confiance des Druzes, qui la plaignaient d’avoir été incarcérée par ces Français qu’ils détestaient.
Son premier article publié dans un magazine anglais, en 1928, tançait les agents de l’imperium français – le mot était utilisé avec mépris, en lieu et place de « mandat » – pour leur attitude autoritaire, leurs multiples injures aux Syriens qu’ils soumettaient au travail forcé, leur désintérêt pour l’agriculture paysanne vivrière, les attaques de leurs chars d’assaut et leur grossièreté, autant de symptômes de leur incapacité à considérer leurs sujets comme des êtres humains. Par contraste, l’approche britannique (qu’elle avouait n’avoir pas encore vue en pratique) était ouverte aux compromis comme aux mœurs des autochtones. Malgré tout, elle proposait aux lecteurs britanniques un récit qui valait mise en garde.
Freya Stark ne s’intéressait pas vraiment à la politique, mis à part son désir de dénoncer les injustices qui lui sautaient aux yeux. Et, même après avoir appris à bien connaître la manière de faire des dirigeants coloniaux britanniques, elle laissait rarement entendre que les autochtones s’irritaient de leur mainmise ni qu’ils avaient des raisons de le faire, l’odieuse suffisance des épouses britanniques exceptée. (Une nuit, alors qu’elle dormait à la belle étoile au Yémen, elle s’éveilla pour trouver accroupi à son chevet un membre « d’une tribu bombardée par la Royal Air Force », qui brandissait un poignard. Mais celui-ci se contenta de lui demander si elle appartenait à la tribu du commandant britannique – elle ne rapporte pas sa réponse, vraisemblablement appropriée – avant de disparaître aussitôt, avec son histoire et ses intentions.) Ce qui la captiva toujours, ce sont les grandes découvertes archéologiques de l’époque moderne ; elle lisait Le Livre des merveilles de Marco Polo comme Schliemann avait lu Homère pour situer Troie. Et c’est dans cet esprit qu’elle se lança dans les plus grandes quêtes semi-mystiques qu’elle put trouver.
Les récits sur les Assassins, cette secte médiévale du Proche-Orient spécialisée dans l’assassinat politique, sont d’abord parvenus en Europe à l’occasion des croisades. Le mot dérive d’ailleurs de l’arabe haschisch, car c’est sous l’influence de cette drogue que les hashashin étaient réputés commettre leurs forfaits – il s’agissait, à en croire Bernard Lewis, des « premiers terroristes de l’Histoire ». Les ruines des châteaux des Assassins, juchées sur une crête quasi inaccessible des montagnes de l’Elbourz, dans le nord-ouest de l’Iran, n’étaient certes pas tout à fait inconnues des Européens, mais tant leur souvenir que les cartes restaient vagues jusqu’à ce que notre exploratrice écrive son livre. Toutefois, le succès de La Vallée des Assassins reposait davantage sur les détails glanés en chemin : une couverture de feutre déployée sur l’herbe au soleil, le thé infusant dans un samovar calé entre des pierres, les gens du cru causant joyeusement du faible degré de civilisation de leurs voisins irakiens ou s’étonnant que leur noble visiteuse ne fût pas mariée. Il y avait le pauvre vieillard ayant fait des kilomètres pour supplier l’étrangère, dont on savait qu’elle transportait des médicaments, de sauver son fils mordu par un serpent ; la mère démunie qui, respectant les lois de l’hospitalité, offrit les rares tomates du jardin familial à ses hôtes, avant de tendre furtivement ses doigts à lécher à son fils affamé, pour le faible relent de tomate qui les imprégnait. « Quant à sa fille », qui se tenait en retrait tandis que les garçons se partageaient les restes que Stark avait discrètement laissés dans son assiette, « elle connaissait déjà sa place en ce monde, précise-t-elle. Elle n’obtint aucune part, qu’elle n’attendait d’ailleurs pas ».
Tous ses livres proposent un mélange analogue de romantisme et de réalité brute. La quête décrite dans « La porte sud du monde arabe » 3 concernait les origines de l’antique route commerciale de l’encens, au plus profond des « terres désolées, couleur de léopard » du Yémen actuel. La résine fragrante était jadis requise pour la fabrication de l’encens brûlé sur les autels, depuis Jérusalem jusqu’à Rome en passant par Le Caire – substance si précieuse qu’un roi de l’Orient la considéra comme une offrande digne d’un dieu nouveau-né. Au début, le voyage se passa bien, Stark semblant avoir le don de tirer du plaisir des choses les plus banales, grâce à sa solidité et son aplomb philosophique : « Une certaine gaieté émane du bruit clair et vif des sabots de l’âne qui trotte sur le sol dur. Et il est aussi agréable de s’asseoir sur une selle d’âne, quand on sait s’y prendre, sans raideur, en accueillant les cahots et caprices de son compagnon avec bonne humeur et une aptitude à l’équilibre ; en montant en fait comme on monte à travers la vie, en considérant d’un œil calme les accidents, en sachant se réjouir entre-temps. »
Bien vite, hélas, elle attrapa la rougeole d’un enfant dans le harem qu’elle avait visité, puis une dysenterie sévère, et dut finalement être transportée par avion jusqu’à l’hôpital britannique le plus proche, à Aden. Du coup, elle ne réussit pas à atteindre le vieux comptoir couvert de sable de Shabwa, lequel était très probablement la capitale de la reine de Saba, ce qui redoublait son attrait et la déception de Stark. Mais elle ne renonça pas.
« Un hiver en Arabie » raconte comment, ennuyée et dépitée par son expédition aussi peu glorieuse qu’épuisante avec un archéologue expérimenté (« Ces cruches sont d’une laideur si déprimante »), elle repartit explorer les contrées de l’encens. Ignorant les recommandations britanniques – la paix était précaire entre les tribus yéménites, et n’importe quel prétexte pouvait mettre le feu aux poudres –, contractant une nouvelle maladie (la dengue, apparemment), passant jusqu’à vingt-deux heures à dos de chameau en deux jours, elle se demande notamment si c’est surtout notre « amour du mystère qui explique l’optimisme des êtres humains à l’égard de la polygamie comme du voyage ». Pour elle, et pour ses lecteurs, le seul son de beaucoup de ces mots – Shabwa, Saba, encens – s’inscrivait dans ce mystère plein d’attraits.
Si des générations d’auteurs britanniques avaient donné une image romantique des Arabes du désert, Stark les revêtait souvent, elle aussi, de mystère et d’enchantement. À ses yeux, les Bédouins évoluaient avec une « liberté arabe naturelle », faisaient preuve d’un « véritable détachement face aux embûches de l’existence ». Bon sauvage d’un nouveau genre, figure mythique sans cesse invoquée par les Occidentaux en réaction aux inconvénients de leur propre civilisation – les machines, la vie de bureau, le refoulement sexuel –, le Bédouin, tel l’insulaire de Tahiti ou les musiciens de jazz noirs, incarnait une liberté indomptée que ses fervents admirateurs pensaient avoir perdue. Si la description des hommes arabes livrée par l’auteure a parfois une dimension sexuelle – « Leur beauté résidait dans leur torse nu, leurs muscles ondulant librement sous une peau à laquelle un traitement constant d’indigo, de soleil et d’huile confère un éclat qui n’est ni brun ni bleu, mais tient de la prune sombre » –, elle voit chez les femmes la même liberté exemplaire. Même sous leurs voiles et leurs lourdes étoffes, « personne parmi ces femmes affairées ne portait de chaussures ni de corset ; et c’est cela, opinai-je, qui leur donnait cette grâce et ces mouvements d’hirondelles ». Mais notre auteure n’était nullement aveugle aux souffrances et aux contraintes de ce monde gracieux dans le quotidien des femmes (aucune de celles qu’elle croisa ne savait lire), des pauvres quasi faméliques et des esclaves.
Dans l’Hadramaout – la vaste région centrale du Yémen où elle voyageait –, « on donne un petit esclave ou un domestique à chaque enfant né dans une famille aisée », observe-t-elle – et le lecteur se rappelle avec un certain malaise que nous sommes en 1934. Presque tous les esclaves sont des Africains noirs et, si l’on n’en importe plus dans le pays, « un certain nombre en subsiste, qui va diminuant ». Pourtant, au fil de ses voyages, ce nombre semble considérable : il inclut la garde du sultan de Makalla, ainsi que 500 esclaves de Tarim qui s’étaient soulevés l’année précédente ou encore les esclaves particulièrement maltraités qui peinent dans les champs des Bédouins, car les fiers nomades méprisent le travail manuel. Et puis il y a l’esclave Moubarak, qui vient demander à la voyageuse un médicament pour sa femme : il ne peut l’emmener consulter un médecin dans la ville la plus proche parce que c’est « un esclave lié à cette terre et qu’il ne peut en bouger » – c’est du moins ce que ses maîtres lui ont dit, assignation d’une légalité discutable dont Stark espère qu’elle sera révoquée lors de la prochaine visite d’un dignitaire britannique. D’ailleurs, la scène la plus stupéfiante de ses livres se produit quand les esclaves des Bédouins, ayant appris que la Royal Air Force pourrait les libérer, déferlent dans un champ pour baiser les genoux et les habits de la voyageuse sur son passage.
La persistance de l’esclavage posait un dilemme moral à qui souhaitait écarter toute idée de hiérarchie culturelle : à l’évidence, elle heurta Freya Stark. Quand elle consent à aborder le sujet, au lieu d’en mentionner simplement l’existence, elle soutient que l’Occident ne s’est affranchi de l’esclavage que lorsque la religion a reculé – quand il y eut assez de gens pour comprendre qu’il leur fallait affronter eux-mêmes les causes du malheur ici-bas car Dieu n’interviendrait pas. Le Moyen-Orient restait une société tout imprégnée de religiosité, mais elle changeait vite – trop vite, peut-être, du fait de l’immixtion d’étrangers comme elle. Quand, autour d’un feu de camp, un Bédouin lui demanda si elle était bien l’une de ces étrangères venues les « obliger à affranchir [leurs] esclaves, à payer des impôts, à laisser [leurs] femmes agir comme il leur plaît », elle esquiva plaisamment en disant qu’elle ne savait trop ce qu’il en était des deux premiers points, puis ajouta : « Mais je sais que vos femmes font déjà ce qui leur plaît, car je suis une femme moi-même. » Le Bédouin se mit à rire et la conversation continua. La politique n’était qu’un épiphénomène.
Jusqu’au jour où elle éclipsa tout le reste. En 1939, alors que la guerre menaçait, Stark proposa ses services au gouvernement britannique et fut affectée au bureau de la Propagande au Moyen-Orient du ministère de l’Information. À ce stade, c’était un personnage illustre parmi les Britanniques du Moyen-Orient, mais elle avait su rester à part ; elle avait même publié un opuscule satirique, « Saynètes de Bagdad » 4, pour se gausser de la suffisance de la communauté anglaise en Irak. Mais l’heure n’était plus à la suffisance. Chez les Arabes, la haine des Anglais était devenue véhémente dans l’entre-deux-guerres, du fait de leur mainmise inflexible sur la région mais aussi de leur politique en Palestine.
Le soutien britannique à l’immigration juive avait précédé la déclaration Balfour de 1917, puis culminé à la fin des années 1930, lorsque des révoltes arabes suscitées par l’afflux en Palestine de réfugiés juifs désespérés avaient été brutalement réprimées. En 1939, menacée d’une interruption de son approvisionnement en pétrole et de la perte de ses bases stratégiques si les États arabes se rangeaient du côté des puissances de l’Axe, la Grande-Bretagne opéra un virage à 180 degrés et mit un terme à l’immigration juive en Palestine. Mais l’Allemagne avait déjà su exploiter la situation pour s’attacher le soutien des Arabes. Elle continuait d’accentuer son étreinte grâce à une très efficace propagande anglophobe et antisémite – à Bagdad, un quotidien arabe financé par Berlin avait publié des passages de Mein Kampf. La nouvelle mission de Freya Stark consistait à renverser la vapeur.
Elle traduisit des dépêches de Reuters pour les diffuser ; elle fit entrer en douce des films de propagande anglais sur le territoire yéménite, lequel était fermé et strictement gouverné par les imams (elle fit aussi passer un projecteur en prétendant qu’il s’agissait d’une chaise d’aisance portative). Mais son vrai titre de gloire fut la Fraternité de la liberté, organisme qu’elle avait fondé en s’inspirant des Frères musulmans, cette confrérie née au Caire et inféodée à l’islam qui formait ses membres à lutter contre la domination étrangère depuis les années 1920. Tous les efforts britanniques pour contrecarrer le militantisme des Frères musulmans avaient échoué ; Stark, qui admirait leur pugnacité, partit pour le Caire et copia avec soin la structure de la confrérie, articulée autour de cellules idéologiques. Mais les membres de son réseau s’engageaient au nom des libertés individuelles et de la démocratie laïque, et elle propageait ces valeurs en recourant à sa méthode préférée : la conversation.
Des thés, des groupes de discussion et des réunions informelles mettaient en relation des autochtones issus de toutes les couches sociales (des balayeurs, des étudiants, des officiers de l’armée) avec des agents britanniques amicaux prêts à répondre aux questions, à parer les objections, à instiller la certitude que l’Angleterre gagnerait la guerre – chose particulièrement importante durant les deux premières années du conflit, quand on pouvait tout aussi bien penser que l’Angleterre la perdrait, car beaucoup de gens se souciaient d’abord de miser sur le gagnant. Au bout du compte, il est délicat d’apprécier le degré d’efficacité de la Fraternité de la liberté, mais au plus fort de la guerre l’organisme revendiquait des dizaines de milliers d’affiliés, et d’importantes sections du Foreign Office se disputaient la présence et la supervision de Freya Stark.
Elle venait d’arriver à Bagdad pour y poursuivre son travail quand le putsch pro-nazi s’y produisit. Le palais tomba aux mains des insurgés, le régent appuyé par les Anglais prit la fuite et les boutiquiers arrachèrent les affiches pro-anglaises de leurs vitrines. Tandis que les étrangers retenaient leur souffle dans l’espoir d’une intervention diplomatique, Stark, toujours incapable de résister à l’appel du danger, fit une brève escapade récréative à Téhéran, dont elle revint juste à temps pour passer le terrible mois de mai 1941 parmi les prisonniers de l’ambassade britannique, à attendre qu’un camp ou un autre reçoive du renfort. Il s’avéra que le contingent nazi de Bagdad n’était pas mieux informé que les autres des plans militaires allemands. Hitler, qui se préparait à envoyer le gros de ses troupes en Union soviétique, ne pouvait dérouter que deux escadrilles d’avions vers l’Irak, lesquelles ne suffirent pas à arrêter le bataillon dépêché par les Anglais depuis la Palestine – qui comportait notamment des autocars réquisitionnés dans les rues de Haïfa – lorsqu’il traversa le désert vers Bagdad. À la fin du mois, le gouvernement avait derechef changé de mains. On rouvrit le portail de l’ambassade le 1er juin. Plus persuadée que jamais de l’importance de faire parler les gens, Freya Stark célébra cette libération en achetant trois chapeaux avant de se remettre au travail.
En tant que propagandiste, sa tâche la plus délicate fut de faire accepter la nouvelle position britannique en Palestine au sein d’un milieu notoirement hostile, les États-Unis. Elle y fit une tournée officielle en 1943, et, si la presse la salua comme un « Lawrence d’Arabie au féminin » et lui imputa même le succès d’avoir bouté le général allemand Erwin Rommel hors du Caire, ses discours sur la nécessité d’imposer de stricts quotas à l’immigration juive furent mal reçus à New York, Washington ou San Francisco. Stark n’était pas qu’une porte-parole du ministère de l’Information : elle croyait en ce qu’elle disait. Dès le début de sa mission gouvernementale, elle déclara à ses supérieurs, avec une évidente stupéfaction : « Tous les Yéménites auxquels j’ai parlé ont mis la question palestinienne sur le tapis avant celle des frontières de leur propre pays ! » Elle jouissait d’une connaissance intime – bien que partielle – de ce sujet d’importance mondiale. De fait, même si elle ignorait le sort des juifs d’Europe, elle défendait une politique qui avait provoqué l’année précédente la mort de plus de 700 juifs roumains, noyés lors du naufrage d’un bateau refoulé par les Anglais au large de la Palestine. Elle ne pouvait esquiver le sujet. Elle affirmait ne pas être antisioniste mais estimait seulement qu’il fallait obtenir le consentement des Arabes avant la reprise de l’immigration massive des juifs. Ce consentement serait vraisemblablement acquis, annonçait-elle, par la formation d’une fédération arabe après la guerre – pourvu que les Alliés la gagnent.
Nombre d’Américains jugeaient ses positions politiques au mieux naïves. Elle fut chahutée et contredite sur divers thèmes, depuis l’accord entre l’Irak et l’Allemagne nazie jusqu’à l’exercice du pouvoir britannique en Inde en passant par l’appétit anglais pour le pétrole. Pourtant, malgré tout cela, ses lettres révèlent qu’elle s’était prise d’affection pour les Américaines – « les personnes vraiment sympathiques que j’ai croisées dans ce pays étaient juives », nota-t-elle, bien consciente de ce que cela pouvait avoir d’ironique. Elle fut choquée d’être qualifiée de « judéophobe » et d’« agent provocateur », accusations brandies jusque dans l’enceinte du Congrès américain. Elle répliqua que les États-Unis étaient bien plus à même d’accueillir des réfugiés en nombre que la Palestine, mais que le pays leur était fermé par des lois d’immigration aussi inflexibles qu’exclusives. Ces polémiques incessantes et stériles furent pour elle une expérience très éprouvante. Sa tournée dura six mois, au terme desquels elle écrivit un « petit livre simple et personnel » qui faisait le bilan de ses expériences récentes et de ses convictions. (Aux États-Unis, il est paru sous le titre « L’île arabe » ; en Angleterre, il s’intitule « L’Orient est l’Occident », renversant l’adage de Kipling, « tous deux ne se trouveront jamais » 5.) Tout au long des décennies suivantes, cependant, elle garda le silence sur le Moyen-Orient et n’écrivit plus sur l’Arabie.
Après guerre, elle regagna l’Italie et s’installa dans une villa de Vénétie héritée d’un ami de la famille, où elle recevait du beau monde venu de toute la planète et entretenait une réputation d’excentricité charmante. Avant même d’avoir quitté le Moyen-Orient, outre son œuvre littéraire, c’est sa gaieté, son charme mondain et surtout ses chapeaux extravagants qui l’avaient fait connaître : très célèbre, entre autres, fut un couvre-chef aux larges bords bleu ciel, orné d’aiguilles d’horloge brodées roses qui pointaient vers cinq et sept heures du soir avec espièglerie, horaire réputé favorable aux retrouvailles d’une épouse avec son amant puisque son mari en faisait autant de son côté.
Stark était une séductrice notoire, mais aussi quelque peu innocente. Au milieu de la cinquantaine, elle épousa un fonctionnaire britannique arabisant comme elle, dont tous savaient, sauf sa future femme, qu’il était homosexuel. Ravie de tourner le dos à son statut de vieille fille, elle n’était prête ni à un mariage blancni à une vie de femme de fonctionnaire. Après quelques vains efforts pour faire fonctionner leur relation, elle obtint le divorce et revint à sa vie d’avant, mais en se faisant désormais appeler Mme Freya Stark. Le coup fut dur, mais elle n’était pas femme à panser longtemps ses plaies. « Je croyais, écrivit-elle à un ami qui se trouvait être aussi son éditeur, que l’objectif de ma vie était d’aimer et d’être aimée, mais tel n’est pas le cas : c’est seulement d’écrire des livres, alors pourquoi ne pas le faire ? »
Durant les années 1950, elle parcourut la Turquie et publia quatre livres, tous très différents de ses premiers ouvrages : pour la première fois de sa carrière, en effet, elle ne parlait pas la langue locale. Privés des voix indigènes, ces livres tardifs reposent sur l’histoire et l’introspection – laquelle sent parfois l’effort littéraire –, et leur auteure paraît inhabituellement sensible aux ruines et au silence qui les baigne. Stark a toujours pris de magnifiques photos : celles qu’elle a choisies pour illustrer son texte l’enrichissent à merveille. Dans « Ionie » 6, par exemple, un cliché à la légende mystérieuse – « Gryneium : temple d’Apollon » – semble ne montrer qu’un jeune berger assis devant son troupeau, sur une balle de foin dans un vaste champ ; il faut regarder attentivement pour comprendre que la balle est en fait le tambour brisé d’une colonne de marbre antique. Ces livres exhalent une calme mélancolie – le sentiment écrasant de cultures à tout jamais perdues et de l’implacable fuite du temps, lesquels résultent sans doute de la nature du sujet comme de la sénescence de la voyageuse.
Stark poursuivit son introspection avec quatre volumes d’autobiographie et huit volumes de lettres, dont le dernier parut en 1982, quand elle avait 90 ans. Elle a voyagé jusqu’à ses 92 ans et devait mourir centenaire. À la fin de sa vie, elle aimait faire des excursions avec ses nombreux filleuls – « Il faut éclairer la jeunesse », disait-elle. On l’imagine piloter ses ouailles sur l’Acropole ou les éveiller au petit matin pour voir le soleil se lever sur Troie.
Son dernier voyage important se déroula en Afghanistan, à l’été 1968 – elle avait 75 ans. Elle souhaitait voir un minaret du XIIe siècle qui avait été découvert par des archéologues au cours de la décennie précédente – il avait été localisé depuis le ciel, apprit-elle, par un pilote qui avait dévié de sa route – dans une région semi-désertique du pays. Le livre consacré à cette expérience, « Le minaret de Djam » 7, est certes saturé d’histoire et d’introspection, mais aussi de gens, même s’il s’agit de compagnons de voyage britanniques croisés à Kaboul tandis qu’elle cherchait un moyen de gagner ce site extrêmement reculé. À Kaboul, elle étudia le dari 8 et assista aux répétitions de La Nuit des rois montée par des anglophones et destinée à être jouée à l’ambassade de Grande-Bretagne. Elle finit par atteindre son minaret, grâce à un couple très influençable nanti d’une Land Rover, qui avait assisté par hasard à l’une des répétitions. En dépit de portions de route parfois asphaltées (« pour séduire les touristes les plus paresseux ») et du véhicule tout-terrain, l’expédition s’avéra passablement éprouvante et aventureuse.
Mais le cœur du livre réside à Kaboul, où l’auteure contemple le jardin de l’ambassade de Grande-Bretagne, avec ses pelouses, ses roses et ses platanes géants qui ont continué de pousser tandis que « l’empire qui les avait plantés se muait peu à peu en une voix aigrelette ». En admirant les acteurs en jean qui remontent les siècles et redécouvrent la poésie de leur propre langue, elle ne peut s’empêcher de noter combien Shakespeare s’adapte à l’Orient. Nul besoin de s’évertuer à créer une ambiance exaltée, irréelle ; et l’on ne s’étonne pas davantage quand se produit un évènement tout à fait imprévu ou bouleversant puisqu’on a renoncé aux garanties et aux défenses habituelles. N’était-ce pas la raison de sa présence, après tout ? Elle était venue parce que « l’action se situe en Illyrie » – sur chacun de ses kilomètres non cartographiés – « et que tout pouvait arriver ».
— Claudia Roth Pierpont est une journaliste américaine, contributrice du New Yorker depuis 1990. Elle a notamment publié Passionate Minds: Women Rewriting the World, un recueil d’articles parus dans ce magazine et consacrés aux grandes écrivaines du XXe siècle. — Cet article a été publié par The New Yorker le 11 avril 2011. Il a été traduit par Guillaume Villeneuve.