Un défi à la propagande
Un défi à la propagande
« L’espoir en pot » : 698 euros le kilo
Mais il y a une grande différence entre se barbouiller de graisse parfumée faite maison et aller dans un magasin acheter un tube de graisse parfumée ridiculement onéreux parce qu’il arbore une marque en vogue. « Hope in a Jar » est une crème hydratante commercialisée par la firme Philosophy, installée dans l’Arizona, avec le culot propre au marketing actuel : le nom (« L’espoir en pot ») semble dénoncer les supercheries de la pharmacopée, tout en lui substituant une supercherie nouvelle et plus scandaleuse encore. « Là où il y a de l’espoir, il peut y avoir la foi. Là où il y a la foi, des miracles peuvent se produire », annonce l’étiquette. À ce prix-là, il y a en effet de quoi s’attendre à un miracle. Dans les drogueries anglaises John Lewis, cette crème se vend 33,50 livres (39,50 euros) les 56,7 grammes, soit 591 livres (698 euros) le kilo ; à l’heure où j’écris, le cours de l’argent est d’environ 420 livres (496 euros) le kilo. Mais on ne peut pas s’injecter de l’argent massif dans les rides.
Les trucs des comédiens à la portée de tous
Un large éventail de fards non toxiques devint disponible en 1908, quand Max Faktorowicz, fils d’un rabbin polonais, ouvrit un magasin à Los Angeles, dans le quartier des théâtres, sous le nom qui lui avait été attribué lors de son arrivée à Ellis Island : Max Factor. Il fut le premier à employer le terme make-up pour les cosmétiques vendus au public. L’autre grande innovation de Max Factor fut un fond de teint qui, au moins de loin, pouvait être confondu avec la peau. « En 1914, alors que les premiers longs métrages étaient réalisés à Hollywood, Max Factor mit au point le premier maquillage spécialement créé pour le cinéma – un fard moins épais, sous forme de crème, commercialisé en pot dans douze nuances précisément graduées. Contrairement au maquillage de théâtre, il ne se craquelait pas, il ne faisait pas bloc. » Il était enfin possible d’utiliser des produits de beauté sans ressembler à un clown ou mourir empoisonné.
Les « cosméceutiques », nouveau boniment des firmes
« Tu es deux personnes différentes »
Le travail de Lindemann était exceptionnel par son analyse détaillée de l’expérience du deuil. Mais sa conception du phénomène était à bien des égards encore plus rigide que celle de Kübler-Ross : il pensait que la plupart des gens n’ont besoin que de quatre à six semaines pour surmonter une perte. Dans son sillage, les psychiatres distinguent aujourd’hui entre deuil « normal » et deuil « compliqué » ou « prolongé ». Mais Holly Prigerson, maître de conférences en psychiatrie à Harvard, et Paul Maciejewski, professeur de psychiatrie au Brigham and Women’s Hospital de Boston, ont découvert que même le deuil « normal » dure souvent deux ans, et non quelques semaines, culminant au cours des six premiers mois avant de s’estomper peu à peu. D’autres études laissent entendre que la douleur arrive par vagues, qui montent et dominent notre vie affective, puis retombent pour revenir ensuite. Comme l’écrit George A. Bonanno, psychologue clinicien à l’université de Columbia, « quand on observe de plus près l’expérience affective des endeuillés au fil du temps, le degré de fluctuation est tout à fait spectaculaire (4) ». Cette oscillation, explique-t-il, offre un soulagement face au stress qu’engendre le deuil. En 1961, C.S. Lewis écrivait : « La tristesse […] s’avère être non un état mais un processus. Il ne faut pas en tracer la carte, mais en rédiger l’histoire. »
Peter Nirsch aurait été considéré comme un monstre à n’importe quelle époque. Traversant l’Allemagne du nord au sud, il se plut à éventrer en chemin les femmes enceintes pour arracher les fœtus. Il avait massacré plus de 500 personnes lorsqu’il fut arrêté près de Nuremberg en septembre 1581. La justice n’y alla pas de main morte. On commença par torturer le meurtrier, puis on versa de l’huile bouillante sur ses plaies. Après quoi on le mit sur la roue pour lui briser les bras et les jambes. Pour finir, il fut écartelé.
Traduits en Espagne, les Mémoires de Claude Lanzmann suscitent une certaine admiration, mais aussi quelque exaspération. Pour l’écrivain madrilène Antonio Muñoz Molina, qui commente l’ouvrage dans El País, « la démesure de la vie du cinéaste et intellectuel français n’a d’égale que celle du récit qu’il en fait ». C’est un véritable « torrent verbal » qui déferle sur le lecteur et le laisse « exténué, aussi enthousiasmé qu’exaspéré par cette avalanche de mots et de noms propres, cette déflagration d’événements, de descriptions et de digressions. […]. Il existe beaucoup d’égotistes débridés, qui parlent parce qu’ils ne savent pas écouter. Lanzmann, lui, est un égotiste, mais un égotiste qui a beaucoup à raconter. C’est l’une de ces personnes qui exhibent en toute désinvolture leurs propres mérites et n’ont aucun problème à citer les éloges qu’on leur a faits par le passé ». Molina évoque aussi un « monologue à l’égocentrisme si sincère qu’il frise l’innocence ».
L’écrivain et journaliste allemand Friedrich Percyval Reck-Malleczewen évoque dans son journal, à la date du 11 août 1936, sa première rencontre avec Adolf Hitler. C’était à Munich, en 1920, chez le compositeur Clemens von Frankenstein, qui habitait alors la somptueuse villa Lenbach(1). Le futur chancelier, portant guêtres et large chapeau mou, une cravache à la main, se tenait au milieu des tapisseries des Gobelins et des plaques de marbre. Il apparaissait mal à l’aise – aux yeux de Reck tout du moins – dans ce cadre opulent, inconfortablement perché sur le bord de sa chaise, sans égard pour les subtilités de la conversation, « sautant rageusement sur les mots comme un chien affamé sur des morceaux de viande crue ». Finalement, Hitler se leva pour se lancer dans une longue diatribe, tout en cravachant ses jambes. Croyant qu’on s’en prenait à leur maître, les domestiques de Frankenstein accoururent même. Quand Hitler eut terminé sa harangue et quitté les lieux, l’assemblée plongea dans un long silence interloqué. Puis Frankenstein se leva pour ouvrir une grande fenêtre donnant sur le jardin. « Non pas que notre sinistre invité fût sale, ou qu’il empuantît l’atmosphère comme cela arrive souvent dans les villages bavarois. Mais l’air frais dissipa un sentiment d’oppression : ce n’était pas un corps mal lavé qu’avait abrité la pièce, mais quelque chose d’autre, l’essence malpropre d’une monstruosité. »
Que cette description fût exacte ou non – Reck avait tendance à enjoliver –, elle n’est certainement pas représentative des relations entre Hitler et les élites germaniques. Comme le montre Fabrice d’Almeida dans une étude passionnante, Hitler s’était d’emblée construit un excellent réseau dans la haute société. Parmi ses premiers soutiens figuraient les Bechstein, propriétaires de la fabrique de piano du même nom, qui l’invitaient à leurs réceptions munichoises et le couvraient de cadeaux – notamment sa première voiture de luxe, une Mercedes rouge. Elsa Bruckmann, née princesse Cantacuzène de Roumanie, introduisit Hitler auprès des riches industriels qui fréquentaient son salon et lui offrit sa première cravache. Ses trois cravaches préférées lui ont d’ailleurs été offertes par des femmes du monde (2). Tout au long des années 1920, il pénétra toujours plus avant dans la haute société, sans pourtant avoir besoin d’adopter les manières de ses hôtes : il attirait précisément par son côté rustre, louche, et le « parfum d’aventure » qui émanait de lui.
Le mouvement nazi recruta des partisans jusqu’au sommet absolu de l’échelle sociale. L’un des proches collaborateurs d’Hermann Göring était le propre fils de l’empereur, le prince Auguste Guillaume de Prusse, qui commença à s’intéresser au nazisme dès 1926 et rejoignit les SA en 1930. À travers lui, Göring entra en contact avec son frère, le prince héritier Guillaume de Prusse, ainsi qu’avec les princes Christophe et Philippe de Hesse. Göring était connu dans les milieux nazis – et parfois brocardé – en raison de son obséquieuse fascination pour la haute aristocratie. Mais il était loin d’être le seul. Himmler guignait lui aussi la noblesse, convaincu qu’elle incarnait les principes de sélection génétique chers à ses SS. En 1938, près d’un cinquième des officiers supérieurs SS étaient des aristocrates (dans les rangs inférieurs, la proportion tombait à 10 %). En étudiant un échantillon de 312 familles de la vieille noblesse, l’historien fribourgeois Stéphane Malinovski a recensé 3 592 membres du parti nazi, dont 962 avaient adhéré avant la prise de pouvoir de Hitler, en 1933. Ces nazis de bonne extraction comprenaient des fils des plus anciennes et des plus prestigieuses familles prussiennes : les Schwerin fournirent au parti 52 membres, les Hardenberg 27, les Tresckow 30, et les Schulenburg 41.
Les princes étaient la catégorie la plus nazifiée, avec les médecins
Les plus grandes lignées, héritières des dynasties régnantes des principautés allemandes, se révélèrent particulièrement sensibles aux charmes du parti. Le duc Ernest Auguste de Brunswick, époux d’une des princesses de Prusse, fut un donateur fidèle, très proche de plusieurs dirigeants nazis (quoiqu’il ne prît jamais sa carte). Le duc Karl-Edouard de Saxe- Cobourg-Gotha (un petit-fils de la reine Victoria, né prince de Grande-Bretagne et d’Irlande, que ses amis anglais appelaient Charlie Coburg) rejoignit le parti en 1933 pour devenir chef de groupement dans la SA en 1936 (3). Certaines familles princières accoururent en masse : 14 membres de la maison de Hesse, 10 chez les Schaumburg-Lippe, 20 chez les Hohenlohe, et ainsi de suite. Au total, il semblerait qu’entre le tiers et la moitié des membres éligibles des familles princières allemandes aient adhéré au parti nazi. Comme l’a remarqué l’universitaire américain Jonathan Petropoulos dans une étude consacrée aux princes de Hesse (4), si les princes avaient constitué une catégorie professionnelle, « celle-ci aurait rivalisé, pour le titre de profession la plus nazifiée du IIIe Reich, avec les médecins » (43 % d’adhésion en 1937).
Les liens entre l’élite allemande traditionnelle et le national-socialisme n’ont commencé de susciter l’intérêt qu’assez récemment. Pour différentes raisons. D’abord, l’élévation de la résistance militaire allemande en socle moral de la nouvelle République fédérale a créé un lien implicite entre haute naissance et opposition de principe à la criminelle entreprise nazie. Ensuite, les archives concernées sont souvent encore aux mains des familles, parfois peu enclines à encourager la recherche. Enfin, le nazisme a longtemps été considéré comme un mouvement de la petite bourgeoisie en déclin – ces commerçants, employés, artisans et petits fonctionnaires qui voyaient dans la politique raciste et autoritaire du parti la promesse d’être sauvés du déclassement et de la prolétarisation. Certes, la noblesse constituait un groupe social trop étroit pour contribuer de manière significative au succès électoral du nazisme. Mais d’Almeida estime à raison que la proximité entre une partie du leadership nazi et une partie de la classe supérieure explique qu’une coterie de politiciens de premier plan, essentiellement d’origine aristocratique, ait pu confier la chancellerie à Hitler, en janvier 1933 (5).
Une fois au pouvoir, les nazis ont tout fait pour séduire les éléments les plus complaisants et les plus enthousiastes de la haute société. 20 % au moins des 316 personnalités invitées à déjeuner, lors des noces de Göring avec l’actrice Emmy Sonnemann, en avril 1935, étaient apparentées à une noblesse ne représentant guère que 1,5 % de la société allemande. C’était à qui organiserait la plus gigantesque et la plus extravagante des fêtes ! Pendant les jeux Olympiques de 1936, l’ambassadeur et futur ministre des Affaires étrangères Ribbentrop donna une réception pour plus de 700 personnes dans sa villa de Dahlem. Göring en invita plus de 2 000 pour une garden-party au ministère de l’Air. Et Goebbels les battit tous au cours d’une soirée somptueuse organisée sur l’île des Paons, au milieu de la rivière Havel, où les invités étaient convoyés en vedettes manœuvrées par des équipages en tenue d’apparat.
La société nazie qui a commencé à prendre forme au cours de ces événements mondains comprenait des vedettes du cinéma, de la musique, de l’art, du théâtre, de la politique et du sport. Le régime s’identifiait particulièrement avec les sports spectacles les plus prestigieux, en particulier ceux qui engageaient des avions, des chevaux, ou des voitures. Les courses de chevaux étaient particulièrement prisées, en raison de l’usage que faisaient les éleveurs de la sélection génétique. Göring fit du Grand Prix de Berlin le très chic Grand Prix de la capitale du IIIe Reich, doté d’une récompense de 100 000 marks, la plus importante jamais accordée dans des concours hippiques. L’événement était l’objet d’une campagne de presse orchestrée par Goebbels et son ministère de la Propagande. Hitler lui-même créa en mars 1938 un nouveau Grand Prix, le prix d’honneur « Union Klub ».
En se mêlant ainsi aux élites de la naissance, de l’argent et du sport, les nouveaux dirigeants se réinventaient en caste de privilégiés à l’opulence ostentatoire. Göring avait des maisons à Berlin, à Munich et sur l’Obersalzberg, dans les Alpes bavaroises, ainsi qu’une immense maison de campagne, Karinhall, sorte de pavillon de chasse surdimensionné. Martin Bormann et Albert Speer possédaient aussi de vastes propriétés, et Ribbentrop une multitude de résidences, d’immeubles, et de terres. Quasiment tous les caciques du parti s’étaient en outre constitué de vastes collections d’œuvres d’art. Les agents de Göring traquaient les toiles de maître à travers toute l’Europe. À Karinhall, sa galerie privée contenait plusieurs centaines de tableaux, au nombre desquels des œuvres de Dürer, Cranach, Fragonard et Boucher. À la fin de la guerre, il avait réuni 1 375 peintures, 250 sculptures et 168 tapisseries.
Hitler, lui aussi, aimait s’entourer d’œuvres dans chacune de ses résidences, notamment des Cranach, des Dürer et des Holbein. L’occupation de la France permit à Ribbentrop de faire main basse sur des toiles d’Utrillo, de Monet, de Degas, de Bonnard, à des prix défiant toute concurrence. Même Himmler, aux goûts pourtant relativement simples, collectionnait les bronzes étrusques et se procura un chef-d’œuvre de Bruegel.
Partout, bien sûr, les élites au pouvoir ont cherché à se distinguer par l’acquisition de biens culturels de prestige. Mais les collections nazies avaient une fonction politique autant que culturelle. Elles constituaient le versant fastueux d’une inculture crasse qui se traduisait par le dénigrement et l’interdiction de l’« art dégénéré ». Ces collections incarnaient les prétentions culturelles du régime, et les dirigeants nazis les utilisaient à des fins de propagande, convoquant journalistes et photographes à chaque nouvelle acquisition ou donation officielle. « Collectionner de l’art était, suggère d’Almeida, une pratique publique insérée dans la courtisanerie et les sociabilités du régime. »
L’accumulation et l’étalage d’un tel butin démontraient, surtout, la personnalisation du pouvoir qui transforma la politique allemande après 1933. Dans l’un des passages les plus intéressants de son livre, d’Almeida examine la façon dont les gros bonnets du régime distribuaient cadeaux et faveurs. Une politique spécifique d’exonérations fiscales fut ainsi conçue au profit des arts vivants ; elle bénéficia à l’acteur de cinéma Hans Albers ou au chef d’orchestre Wilhelm Furtwängler, mais aussi à de nombreuses personnalités moins notables de province. Aucun doute n’était laissé sur le fait qu’il s’agissait d’arrangements individuels, chaque bénéficiaire nouant une relation personnelle avec les détenteurs du pouvoir. Cela avait peu à voir avec une adhésion formelle au parti ; c’était une forme de clientélisme qui transcendait le mouvement lui-même et son substrat idéologique.
Les mêmes mécanismes étaient à l’œuvre dans l’armée, où Hitler dispensait d‘énormes sommes d’argent et offrait des biens immobiliers pour coopter les officiers supérieurs de son choix. Beaucoup de ceux qui prétendirent plus tard avoir été retenus de faire acte de résistance par leurs scrupules à l’égard du serment de loyauté qu’ils avaient prononcé oublièrent de dire qu’ils avaient discrètement accepté cette générosité pécuniaire.
D’Almeida ne s’intéresse pas seulement à la subornation des élites extérieures au parti, mais aussi aux formes d’échange de dons qui contribuèrent à cimenter la structure interne et les organes du NSDAP. Hitler faisait constamment des cadeaux : des vases, des services à thé, des friandises, des lampes, des livres, des cigares ou des aquarelles de sa main. En 1935, Goebbels reçut un tourne-disque stéréo (le nec plus ultra de la technologie de l’époque) et Göring un tableau du peintre Adolf Ziegler, surnommé par dérision le « Peintre officiel des poils pubiens » à cause de ses épouvantables nus eugéniques. Himmler, aussi, devint un trafiquant de faveurs assidu. Son secrétariat conservait un dossier sur les 80 officiers supérieurs de la SS, dont les cadeaux d’anniversaire et de Noël étaient méticuleusement notés.
Comme les princes d’antan, les dirigeants nazis dispensaient aussi des privilèges cynégétiques à leurs favoris. Göring, qui comptait parmi ses nombreux titres celui de Grand Maître des chasses du Reich, emmenait des groupes de dignitaires chasser le cerf ; et Himmler, à l’automne 1938, organisa à Joachimshof une véritable boucherie.
Les Juifs de la haute société de Weimar furent évidemment exclus de cette dolce vita. D’Almeida évoque le paradis pour millionnaires de Schwanenwerder, une île sur la rivière Havel, très prisée des plus riches familles juives. Les Israël, Karstadt, Schlitter, Godschmidt, Salomonsonhn, Soberheim, Monheim, tous avaient construit ou acheté des villas dans ce lieu de rêve. Après les élections de 1933, les SA envahirent l’île depuis le quartier voisin de Zehlendorf et hissèrent le drapeau nazi sur le château d’eau. Dans l’année qui suivit, les familles juives furent contraintes de vendre et de s’en aller, et les nazis investirent la place. Goebbels acheta la villa du banquier Schlitter pour une bouchée de pain ; la chancellerie du Reich acheta celle des Salomonsohn pour l’usage personnel de Hitler ; Albert Speer fit main basse à bon compte, en 1939, sur la maison des barons Godschmidt-Rothschild et la revendit à peine trois ans plus tard avec une immense plus-value. Rien ne saurait mieux illustrer le lien étroit entre l’hédonisme de cette nouvelle élite et sa logique de vol, d’expropriation et d’exclusion, qui constitue l’essence même du régime.
Le livre de Fabrice d’Almeida révèle l’importance cruciale des réseaux qui liaient le nazisme à ceux qui possédaient une forme quelconque d’autorité ou d’influence, mais n’étaient pas pour autant membres du parti. Ces réseaux – dans la haute société, le sport, les arts, et la vie publique en général – contribuèrent à stabiliser, à apprivoiser et à normaliser un régime dont la substance idéologique et la moralité politique étaient à bien des égards fort étrangères à la mentalité allemande.
Ce texte est paru dans la London Review of Books le 9 avril 2009. Il a été traduit par Baptiste Touverey.
Des idées paradoxales et malaisées
Un penseur capable d’une extrême virtuosité verbale
La « déconstruction », une manière futile d’utiliser son intelligence
Ce texte est adapté d’une conférence donnée par Zadie Smith aux étudiants de l’atelier d’écriture de l’université de Columbia, à New York, en mars 2008. Le sujet : « Évoquer un aspect de votre métier. »
Grand écrivain ou « romancier mineur doté d’un style majeur », selon les mots du critique Harold Bloom?? John Updike était « sans nul doute l’auteur américain dont la personne suscitait le plus d’adoration, rappelle Leo Robson dans The New Statesman, mais aussi une figure hautement suspecte pour nombre de critiques ». La publication posthume d’un recueil de nouvelles relance le débat.
De l’avis unanime, Updike était un artiste exceptionnel. Dans le Guardian, l’écrivain Martin Amis estime qu’il est « peut-être le plus grand styliste depuis Nabokov, lui-même peut-être le plus grand styliste depuis Joyce ». Pour lui, précise Robson, la belle écriture était un « devoir religieux », poursuivi « avec passion, patience, audace et attention ». Et prolixité : depuis son premier livre en 1959, Updike publiait en moyenne une œuvre par an, sans compter ses contributions régulières au New Yorker et à d’autres magazines. Jamais avare d’interviews ou de photographies, il reconnaissait puiser largement dans sa propre expérience.
Dès 1966, il avait déclaré écrire surtout sur le monde dont il était originaire, « la classe moyenne américaine protestante des petites villes ». Il le fit si bien qu’il remporta deux prix Pulitzer. L’âge ne fut en aucun cas un frein à sa production littéraire. Mais, pour certains, le résultat fut parfois décevant. Après ses grandes œuvres, Updike n’aurait plus écrit qu’une longue variation sur ses thèmes de prédilection, sans plus rien y apporter que l’éclat de son style. « Il a toujours été clair qu’Updike avait plus de talent que de jugement, résume Leo Robson dans son article du New Statesman, mais cela ne devint vraiment un problème que lorsqu’il eut épuisé ses sujets les plus vivants. »
Alors, l’écriture et la dimension personnelle suffisent-elles à faire un grand écrivain?? C’est la question que pose Les Larmes de mon père, exploration de la vieillesse, de la solitude et de la mort par un Updike déjà malade. Michiko Kakutani, du New York Times, répond par l’affirmative, et rappelle que ces thèmes étaient déjà présents dans ses précédents romans. Ces derniers textes sont comme des « arpèges de mémoire », joués par un vieil homme, afin de clore son œuvre de façon émouvante et maîtrisée. Dans le Washington Post, l’écrivain Ron Hansen admire lui aussi le dernier salut de l’artiste à la beauté du monde, « son adieu conscient à sa carrière et à ses lecteurs ».
Mais, pour d’autres, l’effet d’écho montre surtout combien l’écriture et le propos d’Updike ont décliné. Martin Amis se livre ainsi à une attaque en règle d’un livre dont il souligne la médiocrité. Pour Robson aussi, le livre pèche tant sur le fond que sur la forme, et aurait dû rester dans le tiroir. Mieux vaut l’oublier, lui et quelques autres, pour retrouver la véritable grandeur d’Updike qui, elle, ne fait aucun doute. « De leur vivant, les auteurs sont jugés sur leur dernier livre et, après leur mort, sur leur meilleur, conclut Robson. La mort d’Updike est aussi sa renaissance. »