Espagne, Pérou, Argentine, Chili, Colombie, Mexique, Uruguay, Venezuela, Portugal… Le dernier roman de Mario Vargas Llosa caracole en tête des ventes dans tous les pays du monde hispanophone et lusophone. Dans El sueño del celta (« Le rêve du Celte »), le prix Nobel de littérature 2010 fait le récit de « la vie de sir Roger Casement, diplomate britannique réservé, écrivain anobli par la reine d’Angleterre, pionnier de la défense des droits de l’homme, héros nationaliste irlandais, homosexuel tourmenté et criminel d’État pendu en 1916 pour haute trahison », résume Iker Seisdedos dans les pages du quotidien madrilène El País.
C’est en lisant une biographie de Joseph Conrad que Vargas Llosa a entendu parler pour la première fois de Roger Casement. « Il n’est pas difficile d’imaginer l’intérêt immédiat qu’a dû éveiller une personnalité aussi protéiforme chez l’écrivain péruvien, lui qui a toujours été fasciné par le décalage entre l’image que nous donnons de nous-mêmes et ce que nous sommes réellement », écrit David Gallagher dans le Times Literary Supplement. « “Le rêve du Celte”, explique-t-il, c’est précisément le titre d’un poème où Casement décrit sa vision d’une nouvelle Irlande », libre et indépendante. « Quand il le compose, en 1898, les services consulaires qui l’emploient n’ont évidemment pas la moindre idée de ses opinions nationalistes. Ils ne savent pas, alors, que ce diplomate consciencieux et appliqué, passé maître dans l’art de mener une double vie, nourrissait déjà en lui le plus profond mépris pour l’Empire. »
Mais ce qui a sans doute d’abord attiré Vargas Llosa, c’est la dénonciation par Casement, consul britannique au Congo, des atrocités commises par les agents du roi Léopold II sur les populations africaines. D’autant qu’il rédigera aussi, plus tard, un rapport sur les traitements infligés aux Indiens du Putumayo, au Pérou, par les employés de la Peruvian Amazon Company, qui exploitait le caoutchouc pour le compte de la Couronne : ceux qui ne récoltaient pas assez de la précieuse gomme étaient brûlés vifs ou mutilés, amputés des mains, des bras, des oreilles ou des organes génitaux. « Le patriotisme irlandais de Casement, explique Gallagher, s’est développé au cœur de l’Afrique et, plus tard, dans la jungle péruvienne. Observant le pouvoir exercé par la Peruvian Amazon Company, le diplomate conclut que le seul moyen pour les Indiens d’échapper à la misérable condition à laquelle on les avait réduits était de prendre les armes. » De même pour les Irlandais : pas d’indépendance sans violence.
La plupart des scènes du roman se déroulent dans la cellule de la prison de Pentonville, où Casement fut incarcéré en 1916 après avoir tenté de faire passer clandestinement des armes à la rébellion irlandaise. Elles sont entrecoupées de chapitres dans lesquels Vargas Llosa décrit l’enfance irlandaise de Casement, sa vie en Afrique, sa rencontre avec l’auteur d’Au cœur des ténèbres, leurs discussions sur la nature du mal et la façon dont le pouvoir corrompt le cœur des hommes. Pour la critique, qui a largement salué l’ouvrage comme l’un de ses meilleurs, Vargas Llosa a trouvé en Roger Casement un héros à sa mesure : « Un être profondément imparfait, vertigineusement complexe, probablement fou, mais un homme de conviction, plus noble que la plupart de ses contemporains, conclut Gallagher. Le portrait qu’en fait le romancier dans El sueño del celta survivra à toutes les biographies. »