Trouvez le prochain mot manquant !

Des mots existent dans une langue et pas dans une autre. Sur une idée de Daniel Pennac et Alberto Manguel, nous entreprenons une tâche ardue et hardie : constituer le dictionnaire de ces mots manquants. Deux lecteurs nous ont signalé que nous avions le mot « orphelin » pour désigner un enfant ayant perdu ses parents (ou l’un d’eux), mais pas de mot pour désigner un parent qui a perdu un enfant. Ce mot existe-t-il dans au moins une langue ? Aidez-nous à le trouver. Vous pouvez nous écrire à

Vargas Llosa au cœur des ténèbres

Espagne, Pérou, Argentine, Chili, Colombie, Mexique, Uruguay, Venezuela, Portugal… Le dernier roman de Mario Vargas Llosa caracole en tête des ventes dans tous les pays du monde hispanophone et lusophone. Dans El sueño del celta (« Le rêve du Celte »), le prix Nobel de littérature 2010 fait le récit de « la vie de sir Roger Casement, diplomate britannique réservé, écrivain anobli par la reine d’Angleterre, pionnier de la défense des droits de l’homme, héros nationaliste irlandais, homosexuel tourmenté et criminel d’État pendu en 1916 pour haute trahison », résume Iker Seisdedos dans les pages du quotidien madrilène El País.

C’est en lisant une biographie de Joseph Conrad que Vargas Llosa a entendu parler pour la première fois de Roger Casement. « Il n’est pas difficile d’imaginer l’intérêt immédiat qu’a dû éveiller une personnalité aussi protéiforme chez l’écrivain péruvien, lui qui a toujours été fasciné par le décalage entre l’image que nous donnons de nous-mêmes et ce que nous sommes réellement », écrit David Gallagher dans le Times Literary Supplement. « “Le rêve du Celte”, explique-t-il, c’est précisément le titre d’un poème où Casement décrit sa vision d’une nouvelle Irlande », libre et indépendante. « Quand il le compose, en 1898, les services consulaires qui l’emploient n’ont évidemment pas la moindre idée de ses opinions nationalistes. Ils ne savent pas, alors, que ce diplomate consciencieux et appliqué, passé maître dans l’art de mener une double vie, nourrissait déjà en lui le plus profond mépris pour l’Empire. »

Mais ce qui a sans doute d’abord attiré Vargas Llosa, c’est la dénonciation par Casement, consul britannique au Congo, des atrocités commises par les agents du roi Léopold II sur les populations africaines. D’autant qu’il rédigera aussi, plus tard, un rapport sur les traitements infligés aux Indiens du Putumayo, au Pérou, par les employés de la Peruvian Amazon Company, qui exploitait le caoutchouc pour le compte de la Couronne : ceux qui ne récoltaient pas assez de la précieuse gomme étaient brûlés vifs ou mutilés, amputés des mains, des bras, des oreilles ou des organes génitaux. « Le patriotisme irlandais de Casement, explique Gallagher, s’est développé au cœur de l’Afrique et, plus tard, dans la jungle péruvienne. Observant le pouvoir exercé par la Peruvian Amazon Company, le diplomate conclut que le seul moyen pour les Indiens d’échapper à la misérable condition à laquelle on les avait réduits était de prendre les armes. » De même pour les Irlandais : pas d’indépendance sans violence.

La plupart des scènes du roman se déroulent dans la cellule de la prison de Pentonville, où Casement fut incarcéré en 1916 après avoir tenté de faire passer clandestinement des armes à la rébellion irlandaise. Elles sont entrecoupées de chapitres dans lesquels Vargas Llosa décrit l’enfance irlandaise de Casement, sa vie en Afrique, sa rencontre avec l’auteur d’Au cœur des ténèbres, leurs discussions sur la nature du mal et la façon dont le pouvoir corrompt le cœur des hommes. Pour la critique, qui a largement salué l’ouvrage comme l’un de ses meilleurs, Vargas Llosa a trouvé en Roger Casement un héros à sa mesure : « Un être profondément imparfait, vertigineusement complexe, probablement fou, mais un homme de conviction, plus noble que la plupart de ses contemporains, conclut Gallagher. Le portrait qu’en fait le romancier dans El sueño del celta survivra à toutes les biographies. »

Entre deux eaux

Deux ans après le livre de Frederic Spotts sur le même sujet (Books, n° 1, décembre 2008), voici celui d’un autre Américain vivant en France. Ancien correspondant à Paris pour le service culture du New York Times, Alan Riding brosse un tableau moins manichéen de l’attitude des artistes et intellectuels français sous l’Occupation, estime l’historien Modris Eksteins dans le Wall Street Journal. Dans ce qui était alors la capitale des arts et de la vie des idées, une attitude ambiguë n’était que « trop humaine ». La galerie de portraits dessinés par Riding illustre toute la gamme des comportements possibles. « Mon cœur est français, mais mon cul est international », aurait dit Arletty, qui avait eu une liaison avec un officier allemand. Selon l’auteur, le « Non, je ne regrette rien » d’Édith Piaf se réfère, selon l’auteur, à sa position affichée dès 1940 (« Mon vrai boulot, c’est de chanter ; de chanter quoi qu’il arrive »), mais aussi à ses deux tournées dans un camp de prisonniers de guerre français près de Berlin. Elle leur a remonté le moral, et peut-être plus, car Riding (suivi par The Economist) accorde crédit à l’histoire selon laquelle les photos prises de Piaf avec certains prisonniers auraient permis de leur confectionner des faux papiers.

L’auteur rappelle, après bien d’autres, que Sartre a beaucoup embelli après guerre son attitude réelle, protégeant du même coup le comportement de Simone de Beauvoir. Il est l’un des rares à faire observer que Camus, souvent présenté comme un résistant de la première heure, noua son amitié avec Sartre en 1943 (lors de la générale des Mouches), un an après la parution de L’Etranger chez Gallimard, un éditeur compromis. Riding « montre très bien les complexités » de la situation, écrit Modris Eksteins. Drieu la Rochelle et André Malraux restaient amis. L’ambiguïté venait aussi de l’attitude de l’occupant. De nombreux responsables nazis étaient des admirateurs de la vie culturelle parisienne. L’ambassadeur Otto Abetz intervint plusieurs fois pour protéger des artistes. « Plus de pièces et de films furent produits pendant ces quatre années que dans aucune autre période antérieure de même durée. Les Allemands étaient ravis. Une activité aussi frénétique était exactement ce qu’ils souhaitaient, et leur férule fut sans doute moins rigoureuse en France que dans aucun autre territoire occupé. »

Riding s’attarde sur l’exemple de Florence Gould, mariée à un milliardaire américain, qui tint salon à Paris pendant toute l’Occupation, distribuant Dom Pérignon et petits-fours aux officiers nazis en compagnie d’écrivains comme Colette ou Cocteau. Il la crédite d’un charme exceptionnel. Il cite Anthony Eden, alors ministre britannique des Affaires étrangères : « Si vous n’avez pas connu les horreurs de l’occupation par une puissance étrangère, vous n’avez pas le droit de juger. »

Modris Eksteins regrette néanmoins que l’auteur n’ait pas pris plus de profondeur de champ. À ses yeux, on ne peut vraiment comprendre ce qui se passait dans la tête des artistes et écrivains de l’époque si on ne revient pas sur l’histoire du modernisme, avec le formidable mouvement de remise en cause des valeurs qui irrigua les esprits depuis Nietzsche jusqu’à Picasso, en passant par Breton. « Le but même du modernisme artistique et littéraire depuis la fin du XIXe siècle avait été d’abattre les frontières, les définitions, les règles et les catégories. L’avant-garde était en guerre avec le statu quo avant que les militaires se mettent de la partie, dans la Première puis la Seconde Guerre mondiale. »

Soutien aux philosophes hongrois

Le Collège international de philosophie organise une rencontre avec Agnès Heller, le lundi 14 mars, à 20h30, au Théâtre de l’Odéon. Agnès Heller est une philosophe hongroise. Depuis début 2011, elle victime (avec d’autres philosophes hongrois) d’une campagne de dénigrement, orchestrée par l’entourage du premier ministre Viktor Orbán.Participeront à cette rencontre de soutien Gianni Vattimo et Vincent Peillon, députés européens et philosophes, ainsi que Marc Semo, journaliste au quotidien Libération.

Halte au neurosexisme !

Le cerveau des femmes est ainsi fait que « leurs aptitudes relèvent d’un domaine qui n’est pas celui de l’initiative politique ou de l’organisation sociale », assurait le neurologue Charles Dana dans le New York Times du 27 juin 1915. Une posture à rapprocher, pour Cordelia Fine, des conclusions que tirent aujourd’hui de nombreux spécialistes du « développement personnel » – avec à leur tête John Gray, l’auteur du célèbre Les hommes viennent de Mars… – des études neurologiques sur les origines biologiques du genre. Cette chercheuse en psychologie à l’université australienne Macquarie ne décolère pas de les voir invoquer les caractéristiques du cerveau pour expliquer, par exemple, en quoi les femmes seraient mieux « programmées » pour se lever lorsqu’un bébé pleure la nuit. « Du neurosexisme, du sexisme drapé dans les atours de la science », dénonce-t-elle, accusant les scientifiques d’extrapoler les résultats de leurs études, voire d’adopter une méthodologie contestable.

« Dans les années 1980, explique le New York Times, le neurologue Norman Geschwind a avancé que la montée de testostérone au cours de la huitième semaine de grossesse aboutit chez les garçons à un hémisphère gauche plus petit, générant un potentiel de développement accru de l’hémisphère droit », auquel sont associés « les talents artistiques, musicaux ou mathématiques ». Fine relève que « plusieurs études » ne sont pas arrivées au même constat. Mais quand bien même, quelles conclusions en tirer ? Si elle reconnaît qu’il existe des différences entre cerveaux « masculin » et « féminin », et que femmes et hommes ont tendance à réussir dans des domaines différents, rien ne dit que ceci explique cela : « Peut-être est-ce lié, explique-t-elle au Guardian. Mais on trouve dans les travaux scientifiques actuels un nombre étonnant de lacunes, de suppositions, d’incohérences. »

Elle épingle notamment une étude supervisée par Simon Baron-Cohen, un spécialiste de l’autisme, au cours de laquelle on a montré à des bébés âgés de quelques jours des mobiles et des visages. Conclusion : les garçons ont tendance à regarder plus longtemps le mobile, tandis que les filles s’attardent davantage sur un visage. Ce qui tend à accréditer l’idée que les garçons sont naturellement doués pour les systèmes, et les filles pour l’empathie. Cordelia Fine pointe plusieurs failles méthodologiques. Baron-Cohen les réfute dans The Psychologist, et déplore que la louable volonté de Fine de souligner le rôle des facteurs sociaux dans la constitution du genre la mène à l’excès inverse, le refus de tout déterminant biologique. Même son de cloche dans Science, où la psychologue Diane Halpern regrette que Fine ignore les résultats d’études sérieuses attestant les différences entre cerveau masculin et cerveau féminin. Tout en soulignant : « Nos cerveaux évoluent en réaction à nos expériences. Les différences entre ceux des hommes et ceux des femmes peuvent avoir été causées par (et non être la cause) des vécus différents. »

La dérision de Flaubert

La vingtième traduction anglaise de Madame Bovary est parue, sous la plume de l’écrivain américaine Lydia Davis. Orfèvre en écriture, celle-ci s’est attirée de nombreux éloges, tant la langue de Flaubert est rendue dans sa pureté et sa concision. Lydia Davis, qui a aussi fourni une traduction remarquée de Du côté de chez Swann, a pourtant exprimé les réserves que le roman de Flaubert lui inspire. « Je trouve vraiment intéressant ce qu’il fait avec la langue, mais je ne dirais pas que je suis entrée en empathie avec le livre. J’en connais aussi un bout sur son attitude : il méprisait chaque personnage du livre, il méprisait leur mode de vie et eut horriblement de peine à l’écrire, parce que ce n’était pas le genre de livre qu’il voulait écrire », dit-elle dans un entretien au New York Times. « Et j’aime les héroïnes qui pensent et ressentent… Enfin, je ne trouve pas qu’Emma Bovary soit admirable ni aimable – mais Flaubert ne le trouvait pas non plus. » Elle le redit dans un entretien au Financial Times : « Il méprisait ses personnages, méprisait leur mode de pensée et leur façon d’être. »

Largement partagé, ce point de vue ne fait pas l’unanimité, comme l’atteste l’analyse d’Un cœur simple que Books a récemment publiée (Anthony Daniels, « Le cœur simple de Flaubert », Books, n° 17, novembre 2010, p. 62-65). Dans la New York Review of Books, l’écrivain britannique Jonathan Raban saisit l’occasion fournie par cette nouvelle traduction pour s’inscrire en faux contre la vision d’un Flaubert principalement animé par l’esprit de dérision. Raban n’est pas un francophone averti, mais un « fan » des trois grands romans de l’écrivain français. Il a lu sa correspondance et s’est plongé dans ses manuscrits, aujourd’hui disponibles sur le Web (1). Pour son plaisir, il a relu l’été dernier quatre des meilleures traductions anglaises de Madame Bovary, en les comparant avec celle de Lydia Davis – qu’il juge la meilleure, même si elle souffre parfois de « pédantisme ». « Il ne considère pas ses personnages comme méprisables », écrit Raban, rappelant que le roman commence (dans l’ultime version) par le mot « nous » – évocation très personnelle de l’élève Charles Bovary, installé sur les mêmes bancs de ce collège de Rouen où Flaubert avait usé ses culottes. « En ouvrant ainsi son roman, il installe le terrain de Madame Bovary sur son sol natal. Il n’est pas le Parisien hautain écrivant une satire sur la vie obscure de gens de province, il était lui-même Normand dans sa chair. De la grande chambre du second étage de la maison de sa mère, à Croisset, où il écrivait, il pouvait voir, de l’autre côté de la Seine, des villages et de petits bourgs marchands très comparables à Tostes et à Yonville-l’Abbaye. Son roman est saturé d’autobiographie. » Ce n’est pas un hasard, estime le Britannique, si le mot « nous » resurgit comme un diable de sa boîte à un moment clé, dans un passage devenu célèbre, quand le romancier « lève le masque » pour défendre Emma contre le jugement cynique porté par Rodolphe sur les clichés de ses mots d’amour : « Comme si la plénitude de l’âme ne débordait pas quelquefois par les métaphores les plus vides, puisque personne, jamais, ne peut donner l’exacte mesure de ses besoins, ni de ses conceptions, ni de ses douleurs, et que la parole humaine est comme un chaudron fêlé où nous battons des mélodies à faire danser les ours, quand on voudrait attendrir les étoiles (2). » Chez Flaubert, écrit Raban en s’appuyant sur divers exemples, « le style autorise la satire et l’empathie à coexister dans la même phrase ».

 

Délit de justice à Singapour

Alan Shadrake, un journaliste britannique de 75 ans arrêté en juillet dernier à Singapour, a été condamné à six semaines de prison et quelque 11 000 euros d’amende pour avoir écrit un ouvrage sur l’application de la peine capitale dans l’île-État, Once a Jolly Hangman.

Singapour, ce territoire minuscule de cinq millions d’habitants qui est à la fois l’un des plus grands ports de la planète et un centre financier majeur (15 % de taux de croissance en 2010), est aussi, rappelle Megawati Wijaya sur le site Asia Times, le pays où « le taux d’exécution par habitant est le plus élevé au monde, trois fois plus que l’Arabie saoudite, le deuxième État sur la liste d’un rapport des Nations unies datant de 2001. Selon Amnesty International, 400 personnes auraient été pendues à Singapour entre 1991 et 2001 ». Selon les estimations du journaliste britannique, le nombre dépasserait aujourd’hui le millier. « Mais la législation très sévère de la cité-État lui a aussi permis de faire régner l’ordre et de figurer parmi les pays les plus sûrs du monde, rappelle Asia Times. Son taux de criminalité exceptionnellement bas est l’un des atouts majeurs de cette ville d’Asie, la plus prisée par les expatriés occidentaux. »

Accusé d’« outrage à la justice » locale, dont il mettrait en doute l’intégrité, l’ouvrage d’Alan Shadrake raconte en détail différents cas d’exécution et s’appuie sur plusieurs entretiens menés auprès d’avocats, d’anciens officiers de police ou encore de militants des droits de l’homme. Quant au « joyeux bourreau » auquel fait allusion le titre du livre, c’est Darshan Singh, précise Asia Times, « ancien exécuteur de la prison de Changi, où il a exercé pendant une cinquantaine d’années. Quand il a commencé sa carrière en 1959, à l’âge de 26 ans, chaque pendaison lui rapportait 30 dollars singapouriens. À la fin, sa rémunération atteignait les 400 dollars [232 euros] ».

S’il décrit par le menu les procédures d’exécution appliquées dans la cité-État, l’ouvrage dénonce aussi une justice à deux vitesses, explique Megawati Wijaya : « Concernant les cas de trafic de drogue et les assassinats, les simples consommateurs, les “mules” et les personnes les plus pauvres n’ont aucune chance d’échapper à la sentence, tandis que les riches et ceux disposant de relations dans les sphères du pouvoir sont épargnés. Selon la loi singapourienne, toute personne d’au moins 18 ans arrêtée en possession de 15 grammes de drogue dure ou de 500 grammes de marijuana risque la peine de mort. »

L’ouvrage, introuvable à Singapour depuis qu’il a été retiré des librairies sur ordre de l’Autorité nationale des médias, enregistre des ventes records en Malaisie voisine, où il figure en bonne place sur la liste des bestsellers du quotidien The Star. Quant à Alan Shadrake¬, il a rejeté l’opportunité offerte par le juge de se repentir. Depuis Londres, Justin McCurry rapporte dans le Guardian les propos suivants de l’accusé : « Ils me demandent de présenter des excuses, mais je n’ai rien fait de mal. Je ne vais pas m’échapper ou me rétracter. S’ils veulent me mettre en prison, alors il en sera ainsi. »

Tocqueville, une obsession justifiée

Tocqueville n’a pas « saisi la nature » de l’Amérique, lançait en 2004 l’historien américain Gary Will. Il n’a pas vu l’essor du capitalisme et, se contentant de converser avec les esprits forts de la côte Est, en est resté aux jugements hâtifs, avec un goût appuyé pour les idées simples. Ce point de vue n’a pas empêché de nouveaux livres et de nouvelles traductions de paraître, ce qui conduit le politologue britannique Alan Ryan à s’interroger dans la New York Review of Books sur les raisons de l’« obsession » des Américains pour « un livre datant de 175 ans, écrit par un très jeune homme sur un pays si différent du pays actuel ».

Témoins de cette obsession, les quatre volumes, 3 360 pages au total, que représente l’édition bilingue de De la démocratie en Amérique, avec une nouvelle traduction de l’historien James T. Schleifer et l’introduction ainsi que les notes du spécialiste espagnol Eduardo Nolla (reprise d’un ouvrage publié chez Vrin en 1990). On y voit aussi les couches successives de l’élaboration du texte, grâce aux manuscrits détenus par l’université Yale. Cette bible est financée par le Liberty Fund, institution aussi américaine que son nom le laisse imaginer.

Dans un tout autre genre, il y a le bref ouvrage de l’universitaire de Harvard Leo Damrosch. À en juger par la critique qu’en fait Alan Ryan, ce pourrait bien être la meilleure initiation parue à ce jour sur le personnage, l’itinéraire et l’œuvre de Tocqueville. Damrosch ne nie pas que le Français n’a pas tout vu ni tout compris. Il a mis dans la société américaine plus d’égalité économique et de médiocrité culturelle qu’il n’y en avait, il n’a pas saisi le rôle des partis politiques et n’a pas exploré les institutions mises en place à Washington. Mais son analyse de l’« égalité des conditions », l’absence des barrières de la naissance et du sang, a résisté au temps.

Bien qu’il n’ait pas visité de plantation, il a également perçu avec une grande lucidité l’acuité du problème de l’esclavage, qui le révulsait, au point d’affirmer que le pays ne le réglerait qu’au prix d’une guerre civile. Il a manifesté une sensibilité très en avance sur son temps pour la disparition forcée des cultures indiennes. Il a compris et bien décrit l’esprit de la « frontière », le talent pour le gouvernement local et le rôle de ciment assuré par la religion protestante, trois ingrédients essentiels de la démocratie américaine. Et certaines des inquiétudes qu’il formule dans le second volume, publié cinq ans après le premier, trouvent aujour¬d’hui une résonance particulière. Ainsi sur le risque de voir l’individu peu à peu noyé dans la masse et formaté par elle (le thème de la « foule solitaire », développé par David Reisman un siècle plus tard). Et sur le risque de voir s’instaurer peu à peu ce qu’il appelait un « despotisme mou », dans lequel l’homme démocratique échange sa liberté de pensée contre le confort et la sécurité que l’État lui procure.

L’idée que Tocqueville n’aurait pas saisi la nature de l’Amérique est également contestée par le politologue britannique Jeremy Jennings, qui rend compte dans le Times Literary Supplement de la nouvelle édition bilingue. Il souligne le caractère systématique du travail d’enquête mené par Tocqueville et Gustave de Beaumont, son compagnon de voyage, et l’énormité de l’entreprise de questionnement et de vérification menée par le Français après son retour au pays, louant les services d’assistants américains, échangeant une correspondance nourrie, faisant relire ses textes. Sa grande idée, souligne-t-il, était l’inexorable progression de la démocratie dans l’Occident chrétien.

L’étoile déchue du ghetto

Dès sa sortie en Pologne l’an dernier, la biographie de Wiera Gran a suscité de vives réactions. Personnalité controversée, la chanteuse, qui avait réussi à quitter le ghetto de Varsovie en 1943, affirme en effet à sa biographe que le pianiste Wladislaw Szpilman, rendu célèbre par le film éponyme de Roman Polanski, aurait collaboré avec la Gestapo. Un étonnant coup de théâtre, quand on sait que Wiera Gran avait elle-même été dénoncée par le pianiste en 1947 et jugée pour collaboration, avant d’être innocentée.

Beaucoup ont qualifié ces accusations tardives de honteuses, à l’instar du quotidien Gazeta Krakowska, pour qui il ne peut s’agir que des « fantasmes d’une personne malade ». Sa biographe, Agata Tuszynska, refuse pour sa part de juger la chanteuse et rappelle le destin tragique de cette femme blessée, qui ne s’est jamais relevée des accusations portées contre elle et a souffert toute sa vie de ces rumeurs. « Une histoire poignante », selon Marta Mizuro du site onet.pl, qui voit dans la mort de Wiera Gran en 2007 « la fin de son calvaire ».

Sylvia and Company

Certains la surnommaient « la sage-femme de la littérature moderne », note Kathryn Hugues dans les colonnes du Guardian. La première éditrice du scandaleux Ulysse de Joyce, l’Américaine Sylvia Beach, fut aussi la fondatrice, en 1919, de la librairie Shakespeare and Company, à Paris, rue de l’Odéon. Paris, en ce temps-là, était la destination la plus prisée des écrivains américains. « Tout le monde y était », relève Anatole Broyard en commentant dans le New York Times la biographie que l’historienne Noël Riley Fitch a consacrée à la libraire : « T.S. Eliot, Hemingway, Gertrude Stein, John Dos Passos… et, tout aussi importante, à sa façon, que ces grands auteurs, il y avait Sylvia Beach, qui sut leur offrir un lieu où ils se sentaient chez eux, tout à la fois club d’écriture, relais de poste, bibliothèque privée, et banque auprès de laquelle ils pouvaient emprunter sans compter. »