La dame de Shanghai

Ailing Zhang, disparue en 1995, est au¬jour¬d’hui l’un des cinq auteurs chinois les plus lus dans son pays. Aux États-Unis, où elle a passé près de la moitié de sa vie et écrit – en anglais – une bonne partie de son œuvre, elle est aussi considérée comme une gloire littéraire nationale. L’un de ses récits a d’ailleurs inspiré le film torride d’Ang Lee, Lust, Caution (2007). Dans la nécrologie de l’écrivain publiée par le New York Times, le sinologue américain Dominic Cheung n’hésite pas à écrire que « seules des considérations purement politiques ont empêché la romancière d’obtenir le Nobel de littérature ».

Aujourd’hui, la publication posthume de plusieurs de ses romans inédits fait l’événement en Chine. « Petites réunions », un texte de 1976, s’est vendu, depuis sa parution à Pékin en 2009, à près d’un million d’exemplaires. Quant au roman autobiographique « Le livre du changement », il a été lancé en grande pompe à l’automne dernier.

Le succès n’a pourtant pas toujours été au rendez-vous, tant la trajectoire d’Ailing Zhang fut tortueuse, atypique. À Shanghai, où elle commence sa vie sous le dernier empereur, elle connaît une enfance plutôt traditionnelle, avant de publier, à tout juste 18 ans, un premier bestseller, « Quelle vie ! Une vie de fille ! ». Elle devient immédiatement une sorte de Sagan locale et une scénariste à succès. Puis la politique et l’histoire la rattrapent. « Quand les communistes prennent le pouvoir en 1949, Zhang se voit nier toute respectabilité littéraire », raconte Joyce Hor-Chung Lau dans les colonnes du New York Times. « Ses histoires, avec fumeries d’opium, concubines et pieds bandés, sont jugées bourgeoises. » Sa liaison, pendant la guerre, avec un homme soupçonné de collaboration avec les Japonais n’arrange pas non plus les choses.

Réfugiée aux États-Unis après un séjour à Hong Kong, elle y reprend, en anglais, une intense activité littéraire. Sans véritable succès. Elle mourra à 74 ans dans le quasi-anonymat et la solitude ; son cadavre ne sera découvert que plusieurs jours après son décès.

Pourtant, c’est au cours de ces années 1990 que les lecteurs de Hong Kong, de Taiwan et de la diaspora la redécouvrent. En Chine même, son œuvre est activement piratée. Mais il faut attendre la publication des inédits pour que son œuvre rencontre enfin un succès phénoménal. « Les Chinois voient en Zhang leur premier écrivain véritablement moderne », explique Peter Lee sur le site Asia Times. Et même si elle « n’a connu de son vivant que la proscription en Chine et l’échec aux États-Unis », elle est désormais considérée, de l’aveu même de l’agence Xinhua, « comme l’un des principaux auteurs chinois contemporains ». Sa vie romanesque n’est pas pour rien dans cette résurrection : on en a même fait le thème d’un ballet présenté à l’ouverture de l’exposition universelle de Shanghai.

Montaigne, plus anglais que français

Montaigne est furieusement tendance. Pas en France – en Angleterre, où la publication de la biographie de Sarah Bakewell a suscité un réel enthousiasme. « Ce livre, écrit Michael Bywater dans The Independent, ne permet pas seulement de connaître Montaigne, mais aussi de le faire aimer. » « Aimer » est d’ailleurs un euphémisme : une dramatique à la BBC, la lecture des Essais à la radio, une série de chroniques (aussi de Sarah Bakewell) dans The Guardian, une pièce de théâtre… notre Gascon est partout sur la scène anglo-saxonne et « toute une génération est en train de tomber amoureuse », avance Jim McConnachie dans le Sunday Times.
À vrai dire, l’engouement remonte à fort loin : aux dernières années du XVIIe siècle, quand les Essais commencèrent à être mal vus de l’Église, et que le public protestant d’outre-Manche servit d’asile à Montaigne, au point que celui-ci fut recensé, par William Hazlitt notamment, comme un auteur anglais. De fait, Montaigne a influencé toute une série d’auteurs locaux, et non des moindres : Shakespeare (qui a mis dans la bouche de Gonzalo, dans La Tempête, une tirade directement reprise des Essais), Francis Bacon (qui a intitulé son œuvre majeure Essays), Laurence Sterne (dont le Tristram Shandy reflète une désinvolture formelle très montaignesque), et même, dit-on, James Joyce. L’ouvrage de Montaigne serait d’ailleurs à l’origine du mot anglais essay, aussi important dans le vocabulaire littéraire que dans le domaine scolaire, où il signifie « dissertation ».
Quant aux raisons de cet enthousiasme, elles sont aussi nombreuses que les commentateurs du livre de Bakewell. L’homme Montaigne, d’abord, séduit par « sa vivacité et sa vitalité », écrit Ruth Scurr dans The Independent. Par sa franchise et son manque de prétention aussi : « Il reconnaît benoîtement ses limites, son peu de goût pour les affaires, son amour de la solitude, son manque de mémoire ou d’astuce, et ses défauts physiques (la petitesse de sa taille et de celle de son sexe) », souligne Anthony Grayling dans Prospect. Les Anglais apprécient en lui quelques traits fort british : son caractère « intensément personnel et privé, son goût de l’autodérision » ainsi que « son sens de la modération, sa sociabilité, sa courtoisie, et sa capacité à suspendre son jugement », précise encore Grayling. En plus, Montaigne exècre l’académisme et le pédantisme – des traits bien français, comme chacun sait ! Bref, « voilà quelqu’un d’éminemment fréquentable », s’enthousiasme Philip Hensher, du Spectator ; « un esprit frère, un nouvel ami plein de sagesse », renchérit Doug Bruns sur le site MostlyFiction. On apprécie même sa langue, jugée souple et ductile « comme de l’anglais ». Il y a bel et bien chez Montaigne « un Britannique caché ».
Quant au fond, tout le monde est d’accord : « Montaigne n’est ni un homme ni un livre : c’est un miroir », explique Jim McConnachie. Il « semble nous parler directement avec toute la force d’un message rationnel exprimé à travers une personnalité humaine bien distincte » et, de ce fait, il « demeure infiniment applicable », ajoute Philip Hensher. La preuve de son inoxydable actualité ? Non seulement Montaigne fut « le premier homme complètement moderne », selon l’écrivain Leonard Woolf, mais voici qu’on le trouve aujourd’hui carrément « postmoderne », en tant qu’ancêtre « de toute cette nouvelle génération de blogueurs narcissiques », avance Oliver Benson dans le Telegraph.

Le phénomène Hessel

Le court pamphlet de Stéphane Hessel a créé une onde de choc en Italie, où la presse l’a commenté avant même qu’il soit traduit. Au pays de la honte berlusconienne, ce simple « Indignez-vous ! » est considéré comme des plus salutaires. Dans Il Sole 24 ore, Sergio Luttazzo voit le succès du livre comme une belle revanche sur les « bien-pensants » d’aujourd’hui : « Les maîtres de l’opinion publique “modérée” nous l’expliquent tous les jours : la “rhétorique de l’indignation” ne sert à rien, si ce n’est à calmer les pauvres d’esprit qui s’en contentent. Et puis, s’indigner pourquoi ? Au nom de quelle moralité supérieure, de quel devoir ? Nous n’avons pas encore compris que nous sommes tous pareils, tous pécheurs, que le mieux est le pire ennemi du bien ? »
 
Le ton est un peu différent en Angleterre. « C’est un petit cadeau que s’offrent et offrent les intellos de gauche, écrit John Lichfield dans The Independent. Le livre ne contient pas d’analyse très originale des problèmes du monde […]. Son originalité est dans son appel à une “Résistance” organisée contre le pouvoir de l’argent et les atteintes aux droits de l’homme, particulièrement en Palestine. »
 
En Suisse, Hessel a suscité les réactions sceptiques de certains, souligne Christophe Passer sur le site de L’Hebdo. Pour le centriste Oskar Freysinger, « s’indigner ne sert le plus souvent à rien, c’est juste un jeu médiatique, de la communication. Il faut analyser froidement les choses et je suis de ceux qui pensent qu’on ne fait pas de la bonne politique avec des bons sentiments ». Ancien président de la Confédération, Pascal Couchepin va plus loin : « L’indignation comme telle, moi, je trouve cela un peu pathétique de la part de ce vieux monsieur », a-t-il déclaré. Ce qui a surpris le sociologue Bernard Crettaz : « Couchepin a voulu donner une leçon d’utilitarisme helvétique. J’ai trouvé ça indigne de sa culture. »

Les Arabes, la colère de l’humilié

Nous avons la mémoire courte. Les Arabes comme les autres. L’âge moyen de la population de leurs pays étant inférieur à 30 ans, parfois 25, il est douteux que les révolutionnaires de Tunis ou du Caire, en tout cas la plupart d’entre eux, aient une notion un tant soit peu précise du passé dont ils ont hérité. Néanmoins l’histoire, y compris l’histoire longue, irrigue les peuples. Transformée, outrageusement simplifiée, faussée, mythifiée, incomprise – souvent d’ailleurs difficile à comprendre, même pour les spécialistes –, elle travaille les esprits. Partout dans le monde, elle joue un rôle essentiel dans les comportements politiques. Ce rôle devient particulièrement visible dans les situations de crise. Même s’ils pensent ne jouer que le jeu du présent, les jeunes Arabes qui tentent aujourd’hui de renverser les dictateurs en place ont en réalité une conscience aiguë de leur histoire, ou de l’histoire tout court – une conscience très différente de celle des jeunes Européens. Mais quelle est-elle ? C’est la question que nous nous sommes posée. Suivant notre méthode habituelle, nous avons recherché des livres qui nous permettent de saisir les principaux éléments ayant pu forger la vision que les Arabes ont de leur histoire et, par contrecoup, de la nôtre.

Pour mener à bien ce projet, l’idéal aurait été de faire une belle moisson d’ouvrages arabes en arabe et d’articles arabes de grande qualité. Hélas ! il n’y en a guère, et c’est là déjà toucher du doigt l’un des nœuds de la conscience historique arabe. Alors, en effet, que cette civilisation était à une certaine époque le centre de gravité du monde scientifique et intellectuel (en dehors de la Chine), ce n’est à l’évidence plus le cas. Les meilleurs ouvrages historiques ou de réflexion sur le monde arabe ne sont pas publiés en arabe, mais en anglais, en français ou en allemand. Certains d’entre eux sont écrits par des Arabes américanisés ou européanisés. Néanmoins, qu’ils soient ou non d’origine arabe, de nombreux auteurs se sont efforcés depuis une vingtaine d’années de présenter l’histoire longue ou certains épisodes du point de vue arabe. C’est un exercice de décentrage des plus salutaires.

La plus récente entreprise menée en ce sens est celle de l’historien américain Eugene Rogan. Il montre que, depuis l’invasion de l’Égypte par Napoléon, l’histoire moderne du monde arabe peut être vue comme celle d’une impuissance sans cesse réitérée, d’humiliations en série, d’espoirs intensément vécus mais toujours déçus. Si l’on remonte plus loin dans le temps, explique l’historienne britannique Carole Hillenbrand, les croisades ont laissé le souvenir d’une « souillure » mais aussi déclenché un réveil (la « contre-croisade ») que la vague nationaliste des années 1950 et 1960 n’a pas manqué d’héroïser, avec des effets durables. Plus loin encore, l’historien écossais Hugh Kennedy tente pour sa part d’expliquer l’incroyable succès des conquêtes arabes après la mort de Mahomet : il leur a suffi de quinze ans pour créer un empire aussi vaste que Rome à son apogée. Un siècle plus tard, les armées arabes écumaient les frontières de la Chine des Tang et s’emparaient de l’Espagne.

Cet empire était dans l’ensemble marqué par deux traits qui font cruellement défaut au monde arabe actuel : la tolérance religieuse et la passion du savoir et du progrès scientifique. Le Pakistanais Ziauddin Sardar nous fait pénétrer dans l’étonnante « maison de la Sagesse » installée à Bagdad, épicentre de la haute civilisation arabe à partir de 765. Il évoque l’impact de celle-ci sur la Renaissance européenne et s’interroge sur les raisons du déclin, au moment où l’Europe décollait. Curieusement, Saddam Hussein voyait en Nabuchodonosor un ancêtre des Arabes, un fantasme qui permet de rouvrir la question de l’identité de cette population avant Mahomet. Le livre d’un Libanais émigré aux États-Unis, Fouad Ajami, est l’occasion de fouiller la conscience historique des Arabes en interrogeant les poètes, brûlants interprètes de leur temps. Nous avons enfin demandé à l’essayiste libanais Saad Mehio, auteur d’un livre en arabe encore non traduit en anglais, d’éclairer certains aspects de notre sujet, comme la façon dont la France et la Grande-Bretagne se sont partagé le monde arabe pendant la Première Guerre mondiale : un Yalta que les jeunes Européens d’aujourd’hui ont complètement oublié.

Dans ce dossier :

Un Américain à Lima

«Daniel Alarcón s’est vu simultanément propulsé sur le devant de deux scènes littéraires, au Pérou et aux États-Unis », rappelle la critique argentine Mariana Enriquez dans Página 12. Né à Lima, élevé en Alabama, cet écrivain hispano de 33 ans écrit en anglais et vit aujourd’hui en Californie. Il est l’un des représentants les plus prometteurs d’une « nouvelle génération d’auteurs américains issus de l’immigration latino, qui connaît depuis quelques années un succès grandissant outre-Atlantique », explique pour sa part le quotidien espagnol El País.

Publié en 2005 aux États-Unis et l’année suivante au Pérou et en Espagne, La Guerre aux chandelles, son premier recueil de nouvelles, a immédiatement éveillé l’intérêt de la critique. Beaucoup, à l’instar de The Economist, ont vu en Daniel Alarcón un « auteur à suivre ». « Comme tous les bons nouvellistes, il a ce don de condenser, de cristalliser les idées en images, relève Michael Harris dans les pages du Los Angeles Times. Ce que l’on retient de La Guerre aux chandelles ce sont les images frappantes qui émaillent les différentes nouvelles du recueil : le torrent d’eau boueuse qui, dans « Inondation », déferle sur Lima depuis les montagnes ; les cravates de couleur vive qui s’échappent d’un colis parachuté par une ONG danoise après un tremblement de terre dans « Le visiteur » ; le maquillage, le nez rouge et les chaussures de clown qu’enfile un journaliste pour se soustraire aux yeux du monde après la mort de son père dans « La ville des clowns ».

De la guerre civile péruvienne à l’émigration massive vers les États-Unis, en passant par les difficultés d’un couple mixte de New York, Daniel Alarcón aborde avec réalisme tous les sujets, sans jamais verser dans le sentimentalisme facile. D’abord publiée dans le New Yorker, la nouvelle intitulée « La ville des clowns », sorte de parabole sur les relations avec le père, les origines et la langue maternelle, a « toute la force d’une histoire de Flannery O’Connor, affirme Marie Arana dans le Washington Post : un début assez anodin, un cadre idyllique, puis, très vite, le lecteur est entraîné dans un drame défiant l’imagination, avec des personnages qui continuent de vivre bien après qu’on a refermé le livre ».

Pour la critique du Washington Post, cela ne fait aucun doute, Alarcón est de la trempe des grands : « Après les vers féroces de César Vallejo, la prose raffinée de Ricardo Palma et la complexité narrative de Mario Vargas Llosa, conclut-elle, le Pérou nous offre aujourd’hui Daniel Alarcón, dont les nouvelles féroces, sophistiquées et complexes révèlent un talent prodigieux. »

Freudomachies et guerres picrocholines

La publicité pour l’une des nouvelles traductions de Freud en français le proclame fièrement : « Freud, ça déchire toujours ! » On ne saurait mieux dire. La psychanalyse est une théorie clivante, dissensuelle, qui attise sans cesse des guerres – les Freud wars, comme on les appelle dans les pays anglo-saxons, la « guerre des psys » en France. C’était vrai déjà il y a un siècle, au moment des violentes controverses qui avaient entouré les débuts du mouvement freudien.

Usant de termes martiaux, Freud parlait à l’époque de « conquérir » la psychiatrie allemande. Son disciple Sándor Ferenczi, en 1910, justifiait la création de l’Association internationale de psychanalyse par la nécessité pour les freudiens de « faire la guerre » contre des adversaires déchaînés. Ces derniers n’étaient pas en reste. Le psychiatre Alfred Hoche dénonçait la « secte » psychanalytique et son caractère « épidémique », Emil Kraepelin raillait les « châteaux en l’air » des freudiens et appelait ses collègues à condamner les théories de Freud (1). D’autres proposaient de boycotter les cliniques où se pratiquait la psychanalyse. Il y eut même, en 1912, une série d’échanges polémiques dans les colonnes de la Neue Zürcher Zeitung qui ne le cédait en rien aux sanglantes diatribes journalistiques d’aujourd’hui.

Freud, comme on sait, attribuait la véhémence des critiques qui lui étaient adressées à l’objet même de la psychanalyse et aux puissantes « résistances » affectives qu’il suscitait. Dans ses moments les plus faibles, il insinuait que l’antisémitisme et les « préjugés raciaux » de ses opposants jouaient un rôle. Il y a pourtant une autre explication : ce sont précisément cette pathologisation et diabolisation de l’adversaire, ce refus de discuter, cette façon de réduire ses interlocuteurs au statut de marionnettes de leur inconscient, qui offensent, insultent, irritent. Comment débattre sereinement avec celui qui voit dans vos objections la preuve même de ce que vous mettez en question ? Devant un tel déni d’argumentation raisonnée, il ne reste qu’à crier à la mauvaise foi. Hoche, à juste titre, dénonçait le sophisme consistant à mettre en parallèle la résistance aux thèses freudiennes à celle qui avait accueilli les travaux de Copernic, comme si la justesse de ces thèses n’était pas en débat.

 

« Freud, ça déchire toujours ! »

Pourtant, le sophisme a marché. Nous trouvons tout naturel de comparer Freud à Copernic et à Darwin, ainsi qu’il le faisait lui-même. Et s’il en va ainsi, c’est parce que nous avons tous été convaincus que la virulence des critiques adressées à la psychanalyse démontrait le caractère dérangeant, donc révolutionnaire des théories freudiennes. Résultat : nous ne savons rien des arguments avancés par l’autre bord, si ce n’est qu’il s’agissait d’éructations irrationnelles dictées par la haine et le refoulement sexuel. La victoire de la psychanalyse sur ses adversaires au XXe siècle n’a pas été le résultat d’un consensus qui se serait fait autour de ses thèses, car celui-ci n’a jamais existé. Il s’est agi, en réalité, d’une victoire rhétorique excipant de la controverse pour mieux délégitimer les opposants et faire taire la critique. Comme le montre l’argument de vente : « Freud, ça déchire toujours ! », la psychanalyse n’a jamais eu peur de la guerre et du dissensus. Au contraire, elle y voit le meilleur moyen de perdurer et de recruter toujours de nouveaux alliés. Jacques-Alain Miller, le grand stratège du lacanisme français, n’en faisait pas mystère au moment de la polémique autour du Livre noir de la psychanalyse (2) : « Un livre comme ça, j’en voudrais un tous les ans ! […] Le président Mao disait : “Être attaqué par l’ennemi est une bonne et non une mauvaise chose.” »

Vues sous cet angle, les récentes guerres freudiennes, loin de contribuer au déclin de la psychanalyse, lui donnent un supplément d’âme à un moment où elle est en train de s’éteindre. On lit souvent que les assauts dont elle fait l’objet sont téléguidés par l’industrie pharmaceutique et ses alliés du côté de la psychiatrie biologique et des thérapies cognitives et comportementales (TCC) (3). C’est faux. La psychiatrie biologique et les TCC n’ont eu nul besoin d’attaquer frontalement la psychanalyse pour la déloger pratiquement partout dans le monde de sa position dominante au cours des trente dernières années. Les critiques formulées depuis les années 1980 dans les pays anglo-saxons émanaient d’universitaires sans lien avec la pratique clinique. Elles ont consisté à réévaluer les prétentions théoriques et thérapeutiques de la psychanalyse sur la base des travaux d’historiens du freudisme tels que Henri Ellenberger, Frank Sulloway ou Paul Roazen (4). Loin d’être des idéologues, les Freud scholars (les chercheurs spécialistes de Freud) entreprenaient tout simplement de soumettre la psychanalyse aux critères en usage en histoire ou en sociologie des sciences, et ils constataient un gouffre entre ce qu’Ellenberger appelait la « légende freudienne » et la réalité des cures et du mouvement psychanalytique.

Il s’agissait donc au départ d’une critique historienne très classique, mais cela a suffi pour que la communauté psychanalytique internationale, largement suivie par les médias, crie au scandale et utilise une fois de plus les objections qui lui étaient faites pour se rallier les sympathies. C’était le retour du puritanisme contre lequel Freud avait si courageusement combattu en son temps ! On cherchait à tuer Freud, on le présentait comme un charlatan et un criminel ! On voulait éradiquer la clinique, ôter aux patients l’aide dont ils avaient besoin, évacuer la subjectivité humaine au profit des psychotropes ! Peu importe que rien de tel n’ait été avancé par les historiens et les philosophes : comme l’écrivait lumineusement le New York Times en 1995, « la réaction sans fin contre Freud confirme la puissance de ses théories ». Les Freud scholars, désormais présentés comme des Freud bashers (qui cognent sur Freud), permettaient opportunément de ranimer sur le plan idéologique une bataille en passe d’être perdue sur le terrain de la clinique.

La France, terre freudienne par excellence, est restée longtemps à l’abri de ces soubresauts, protégée qu’elle était par son hexagonalisme intellectuel et par la rareté des traductions de travaux critiques anglo-saxons. Les guerres freudiennes s’y invitèrent pour la première fois en 1996, après qu’une quarantaine de Freud scholars eurent envoyé une lettre ouverte à la bibliothèque du Congrès, à Washington, pour protester contre le fait d’avoir été écartés du comité d’organisation d’une grande exposition officielle consacrée à Freud. Celle-ci ayant été provisoirement ajournée pour des raisons financières, les organisateurs décidèrent d’en rendre responsables les signataires de la lettre ouverte, les accusant de vouloir censurer Freud et de porter atteinte à la liberté d’expression. Les journaux du monde entier se firent bientôt l’écho de cet impensable scandale : « Freud censuré ! » (Le Monde). La psychanalyste-historienne Élisabeth Roudinesco dénonça dans Libération cette « pétition d’une violence inouïe » et organisa une contre-pétition signée par certains des plus grands noms de l’intelligence française pour protester contre le « chantage à la peur », les « manifestations puritaines », la « chasse aux sorcières » et la « dictature de quelques intellectuels transformés en inquisiteurs ».

Remarquablement, personne parmi les signataires français ne semble avoir eu la moindre idée de ce contre quoi ils pétitionnaient. Julia Kristeva, dans une interview accordée en anglais, s’inquiétait de ce que la psychanalyse soit « attaquée de partout (5). Par exemple, une exposition qui était prévue à la New York Public Library [sic] a été annulée en raison de la pression exercée par divers groupes antipsychanalytiques qui attaquaient Freud parce qu’il séduisait ses patients ou parce qu’il n’avait pas été suffisamment séducteur ». Les donations ayant afflué entre-temps pour défendre la psychanalyse contre les flots de vase de l’obscurantisme, l’exposition Freud put se tenir à Washington comme prévu. Rien de tel qu’une petite guerre pour battre le rappel des troupes et renflouer les caisses vides.

Il fallut attendre 2005 et la publication du Livre noir de la psychanalyse, volume collectif réunissant quarante auteurs de dix nationalités différentes, pour que le public français puisse enfin prendre connaissance sous forme condensée des travaux des Freud scholars. Le choc fut considérable, à la mesure du retard avec lequel leurs révélations, qui s’étaient étalées sur une période de près de trente ans, parvenaient à l’Hexagone. Le peuple freudien pouvait soudain apprendre, documents à l’appui, que Freud avait exagéré ses résultats thérapeutiques, caché ses échecs, modifié les données de ses histoires de cas et analyses de rêve pour les faire correspondre à ses théories, manipulé certains patients pour des raisons financières, diffamé ses opposants et écrit une histoire entièrement légendaire de ses « découvertes », notamment en ce qui concerne l’épisode de l’abandon de sa théorie de la séduction (6).

La guerre reprit donc. On assista à une impressionnante levée de boucliers médiatique, psychanalystes, intellectuels et politiques se bousculant dans la presse et sur les ondes pour dénoncer « une chasse aux sorcières qui frappe notre culture en son cœur » (sénateurs Jack Ralite et Jean-Pierre Sueur). Bien peu avaient vraiment lu le livre. Contrairement à ce qui s’était passé dans les pays anglo-saxons au plus fort des Freud wars, aucun n’essaya de contredire sérieusement les faits allégués par les historiens. Tout comme à l’époque de Freud, les critiques argumentées qui étaient adressées à la psychanalyse furent dramatisées pour justifier le refus de débattre : « On ne discute pas avec des gens qui veulent vous tuer », déclara Élisabeth Roudinesco en comparant les auteurs du Livre noir aux révisionnistes du type Faurisson. « On parle d’eux, sans eux. Pas de débat » (Libération).

 

Procès d’intention

Au lieu d’examiner les pièces du volumineux dossier rassemblé par les éditeurs du livre, on fit donc – in absentia – le procès de leurs intentions et de leur inconscient. Ils étaient, paraît-il, animés par une « haine » viscérale de Freud qui les poussait à nier de façon irrationnelle ses découvertes et à l’accuser de crimes imaginaires. Il s’agissait de conspirationnistes, de négationnistes, d’antisémites proches des officines d’extrême droite. Comme certains des auteurs du Livre noir faisaient partie de la secte honnie des TCC, on en profita pour voir dans l’ouvrage un cheval de Troie du lobby des « dresseurs d’ours » comportementalistes, du « scientisme » et des laboratoires pharmaceutiques. Ergo, défendre l’honneur de Freud revenait à défendre les droits de la subjectivité, les valeurs humanistes des Lumières et la démocratie tout court. Comment ne pas accourir à la rescousse d’une si belle et bonne cause ? Une fois de plus, la psychanalyse se ressourçait dans la diabolisation imaginaire des opposants.

Puis vint Michel Onfray. Onfray est un philosophe qu’il est difficile de ne pas trouver sympathique : amateur de bon vin, attaché à son terroir normand, anticlérical, de gauche (non autoritaire). C’est aussi un philosophe populaire, à la fois au sens où ses livres touchent un très vaste public (plus de 300 000 exemplaires pour le Traité d’athéologie) et au sens où il entend philosopher pour le peuple, loin de l’Université et des élites intellectuelles. Cela fait maintenant vingt ans qu’il propose dans ses ouvrages et émissions de radio une contre-histoire de la philosophie à tendance païenne, épicurienne, libertine, vitaliste et matérialiste. Rien ne le prédisposait à devenir un pourfendeur de la psychanalyse, dans laquelle il voyait au contraire une théorie émancipatrice et progressiste, sinon révolutionnaire. Parti pour écrire un livre qui aurait présenté Freud comme un penseur vitaliste dans la lignée de Nietzsche, il est tombé des nues, comme il le raconte lui-même, en prenant connaissance des travaux des auteurs du Livre noir, qu’il avait refusé de lire au moment de sa parution. Le Freud historique qu’il y découvrait n’avait tout simplement rien à voir avec celui dont il avait fidèlement transmis la légende à ses élèves de terminale, à coups de « cartes postales » simplificatrices et idéalisantes. Il avait été trompé, dupé, mené en bateau.

Le Crépuscule d’une idole, sous-titré « L’affabulation freudienne », est le produit de ce choc (7). Il s’agit d’une démystification furieuse, globale et argumentée de la personne de Sigmund Freud, à la mesure du sentiment de trahison éprouvé par son auteur. Sur 600 pages, Onfray y rassemble un dossier d’accusation accablant : les mensonges et insincérités de Freud au sujet des échecs thérapeutiques (« Anna O. », Emma Eckstein, l’« Homme aux loups », etc.), son mépris pour les patients (notamment pauvres), son usage irresponsable de la cocaïne, son refus de reconnaître ses dettes théoriques vis-à-vis de Schopenhauer et de Nietzsche, sa superstition, les excès de sa théorie de la séduction, la dissimulation de sa liaison avec sa belle-sœur Minna Bernays, ses positions rétrogrades en ce qui concerne la masturbation et la sexualité féminine, ses tarifs prohibitifs… À ces pièces à conviction déjà bien connues des historiens, Onfray en ajoute d’autres plus inédites, notamment le conservatisme de la pensée politique de Freud et sa sympathie pour les dictatures fascistes de Dollfuss et de Mussolini (les deux chapitres consacrés à cette question sont les plus intéressants et convaincants du livre.)

Sur le fond, Onfray propose une relecture des théories de Freud à la lumière de sa biographie ainsi revisitée. Convoquant Nietzsche, il voit dans la psychanalyse une « exégèse du corps de Freud », une extrapolation à l’humanité entière de la problématique pulsionnelle et fantasmatique du seul Sigmund. Si Freud a vu partout de l’inceste et du parricide, que ce soit chez ses patients, dans l’art ou à l’origine de la société humaine, c’est parce que tel était son roman familial à lui, l’enfant chéri de sa mère Amalia, le fils taraudé par la haine de son père Jakob, le père rêvant d’inceste avec sa fille Mathilde, l’Œdipe vieillissant s’appropriant jalousement son autre fille Anna-« Antigone », le mari couchant avec sa belle-sœur Minna. Loin d’être une science empirique fondée sur l’observation clinique, la psychanalyse n’était que le fantasme de son auteur.

 

Onfray est un « masturbateur », dixit Élisabeth Roudinesco

Peu de gens semblent s’être avisés que cette analyse « nietzschéenne » était dans son principe rigoureusement freudienne et qu’elle repassait par des sentiers œdipiens déjà parcourus par d’innombrables psychobiographies psychanalytiques de Freud. Le simple fait qu’Onfray l’ait présentée comme une démystification de la légende freudienne a suffi à remettre en marche, de façon quasi réflexe, les vieux mécanismes de défense de la communauté psychanalytique. Contre toute vraisemblance, on fit donc d’Onfray un allié objectif de l’extrême droite antisémite (c’est l’argument qui tue, pourquoi s’en passer ?). On disséqua publiquement son rapport à sa mère. Onfray était, selon Roudinesco, un « masturbateur ». René Major diagnostiquait quant à lui une « folie raisonnante » (autrement dit une paranoïa). Paul-Laurent Assoun penchait plutôt pour un état maniaque (8). Des philosophes estimés mais sans compétence particulière dans le domaine de l’histoire de la psychanalyse écrivirent des tribunes pour refuser à Onfray le titre de philosophe. Des questions furent adressées au président de la Région Basse-Normandie, par l’intermédiaire du sénateur socialiste Jean-Pierre Sueur, au sujet de la légitimité d’une subvention accordée à l’Université populaire animée par Onfray à Caen. Une pétition, signée par des universitaires éminents, fut lancée pour demander qu’Onfray soit interdit d’antenne sur France Culture, où il anime depuis plusieurs années une émission durant l’été. Onfray, omniprésent dans les médias, répliqua en martelant inlassablement des « contre-cartes postales » efficaces mais tout aussi simplificatrices que les « cartes postales freudiennes » qu’il reniait.

Une fois de plus, le bruit et la fureur des polémiques empêchèrent tout examen un tant soit peu sérieux du matériel historiographique sur lequel Onfray étayait ses thèses nietzschéennes. La seule qui s’y risqua fut Élisabeth Roudinesco, qui entreprit de prouver dans un pamphlet écrit pour l’occasion que la « rumeur » d’une liaison de Freud avec sa belle-sœur était sans fondement. Onfray appuyait, entre autres, ses dires sur la récente découverte du registre d’un hôtel suisse sur lequel Freud, en août 1898, s’était enregistré avec Minna Bernays dans la chambre n° 11 sous le nom de « Dr Sigm Freud u Frau » (« Dr Sigm Freud et Madame »). Relevant le défi, Roudinesco fit valoir qu’en Suisse alémanique, à l’époque, « und Frau » indiquait dans l’hôtellerie qu’on enregistrait deux personnes, sans pour autant impliquer une relation matrimoniale entre elles. De plus, argument apparemment décisif, Roudinesco invoquait le témoignage d’un psychanalyste suisse qui avait résidé dans la même chambre d’hôtel que Freud et Minna, maintenant numérotée 23 : cette chambre, selon lui, avait deux pièces et les a toujours aujourd’hui.

Malheureusement, la construction de Roudinesco se heurte à des détails incommodes : non seulement « und Frau » n’a jamais eu la signification qu’elle lui attribue, ni en Suisse alémanique ni ailleurs, mais le registre d’hôtel sur lequel Freud avait inscrit ces mots était… en français. Quant à la chambre où Freud et Minna avaient passé deux nuits ensemble, il y a plus d’un siècle, elle est à présent numérotée 24, et non pas 23. Tout ce que prouve la démonstration de Roudinesco, c’est le manque de sérieux élémentaire de son historiographie. Comme le disait le sénateur américain Hiram Johnson en une formule fameuse, « la première victime de la guerre, c’est la vérité ».

Toutes proportions gardées, cela vaut également pour le livre d’Onfray. Il a beau avoir l’immense mérite d’avoir enfin braqué le projecteur sur les travaux des historiens critiques et de rompre ainsi le consensus de la classe intellectuelle française autour de la sempiternelle légende freudienne, on reste gêné par ses approximations et ses exagérations polémiques. Était-il vraiment nécessaire d’accuser Freud d’avoir inventé les dix-huit patients sur lesquels il fondait sa théorie de la séduction, ou encore d’avoir tué son ami Fleischl-Marxow en lui faisant des injections de cocaïne ? Il est déjà assez grave qu’il ait prétendu les avoir guéris alors qu’il n’en était rien. Fallait-il vraiment décrire Freud comme un « Juif antisémite » pour s’être livré à un démontage psychanalytique du mythe de Moïse en pleine barbarie nazie ? C’était déjà assez de souligner son ahurissante surdité au réel et l’absurdité de son projet de combattre la jalousie antisémite en délogeant les Juifs de leur position de fils préférés du Père.

 

Capharnaüm intellectuel

Ces propos excessifs (et il y en a bien d’autres) desservent la critique par ailleurs justifiée d’Onfray. De fait, ils confortent la légende freudienne en promouvant une contre-légende tout aussi inexacte, décontextualisée et freudo-centrée. C’est la faiblesse fondamentale du projet psycho-biographico-critique d’Onfray : tout y tourne une fois de plus autour de l’idole Freud, démolie à coups de marteau mais encore et toujours mythifiée. En centrant toute son analyse sur la personne de Freud, Onfray s’interdit de sortir de la légende et d’en rétablir le contexte, notamment intellectuel. Freud, nous dit-il, a construit une science mythique en prenant ses désirs pour des réalités universelles. Oui, c’est bien vrai – mais quels désirs ? Ses désirs incestueux et parricides ? Ou bien ses désirs théoriques ? Onfray, relisant les lettres « autoanalytiques » à Fliess où s’élabore la théorie du complexe d’Œdipe, affirme que celle-ci est née du « souhait infantile » du petit Sigmund de voir sa mère nue dans le train qui l’amenait de Leipzig à Vienne (9). Mais Freud entretenait à l’époque un dialogue avec Fliess au sujet de la sexualité infantile et cela faisait déjà plusieurs mois qu’il spéculait sur l’« horreur de l’inceste » et les « désirs de mort » dirigés contre le parent de même sexe, comme on le voit dans le « manuscrit N » de mai 1897 (10). Rien d’étonnant à ce qu’il ait retrouvé dans son autoanalyse, dans ses rêves, chez ses patients et puis chez tout le monde, cela même qu’il cherchait, sous l’influence de ses lectures et de ses spéculations du moment (ce qu’Onfray appelle son « capharnaüm intellectuel »).

C’est ce caractère profondément spéculatif et historiquement situé de la psychanalyse que cache la légende freudienne, en hypnotisant la discussion autour de la personne du fondateur, de son autoanalyse et des « résistances » qui lui auraient de tout temps été opposées. Voilà ce qu’il convenait de mettre en lumière. Rien ne sert de démolir la statue de Sigmund Freud, il suffit de montrer comment elle a été construite, de bric et de broc. Faisons l’histoire, pas la guerre.

L’ironie mordante de Collodi

Petit préambule personnel. J’ai lu Pinocchio à l’âge de 8 ans, c’était un cadeau de ma grand-mère, qui m’avait déjà raconté Alice au pays des merveilles ; je me souviens comme si c’était hier du réel enthousiasme que j’éprouvai. Je me pris alors à rêver : et si Pinocchio avait rencontré le Lièvre de mars au lieu du Chat et du Renard ou s’il était tombé sur le Chapelier fou ? La bibliothèque de mon grand-père était rigoureusement divisée en deux parties, l’une réservée aux manuels sur l’élevage des animaux domestiques, l’autre aux livres sur l’éducation des enfants. Parmi ceux-ci, je découvris Giannettino et Minuzzolo, tous deux du même auteur que Pinocchio. Je les dévorai, dans l’espoir que le miracle se reproduise, mais je vis mes espérances déçues. Devenu à mon tour père puis grand-père, il m’est arrivé de relire Pinocchio à mes enfants et petits-enfants, en me gardant bien de leur faire part des découvertes qu’entre-temps philosophes, peintres célèbres, psychanalystes, surréalistes, savants divers et variés du monde entier avaient faites sur les aventures du pantin.

Cela pour dire que mes connaissances sur Collodi tournent toutes autour de son chef-d’œuvre. À présent que j’ai lu Les Mystères de Florence, je fais acte de contrition. Certes, on n’y retrouve pas le splendide, l’incomparable, l’unique feu d’artifice d’inventions qui caractérise Pinocchio, mais on n’y jouit pas moins des feux d’une modeste fête de village, préparés par un jeune artificier s’entraînant pour nous émerveiller et nous surprendre plus tard.

Ce qui frappe chez le Lorenzini [le vrai nom de Collodi] trentenaire des Mystères de Florence, publié à Florence en 1857, ce sont l’habileté, l’aisance, le brio et, surtout, l’ironie dont il sait faire preuve. Sa verve humoristique, j’insiste, est sa sève vitale ; à tel point que le critique Pietro Pancrazi dit de Collodi qu’il eut tort de ne rien prendre au sérieux, à commencer par lui-même. Il dépeint avec ironie non seulement ses personnages mais aussi les situations, les atmosphères et les relations entre les protagonistes. L’histoire se déroule surtout au sein de la noblesse, florentine ou non, parmi les riches Américains et les parasites sans le sou, les traîtres et les conspirateurs, non sans quelques détours hauts en couleur du côté des petits artisans, des modestes commerçants, tailleurs et couturières. Les nobles ne semblent occupés qu’à se divertir (ce n’est pas un hasard si le roman s’ouvre sur un bal de carnaval), se consacrant au jeu (Lorenzini était un connaisseur en la matière, lui qui y dilapidait ses maigres revenus), aux aventures amoureuses plus ou moins fugaces, plus ou moins vénales.

La trame des événements est trop faible pour être autre chose qu’un prétexte servant la composition d’une fresque bariolée. La narration s’enrichit et reprend son souffle à chaque nouveau tableau par l’ajout de quelque personnage. C’est ce don d’une écriture étincelante, joyeusement légère, qui ne laisse place ni à l’opacité ni à l’ennui, cette écriture véritablement enchanteresse, qui finit par captiver le lecteur. Les Mystères de Florence n’ont pas de véritable conclusion ; le premier tome est aussi le dernier, et je ne crois pas que ce soit par manque de matière narrative. Mais il y a autre chose dans ce roman, une réelle surprise, très importante selon moi. À savoir, l’intervention à la première personne de l’auteur lui-même dans le roman qu’il est en train d’écrire. Il s’agit, pour reprendre les termes de Lorenzini, d’une digression, une sorte de dialogue entre l’écrivain et une interlocutrice. L’auteur y affirme qu’il est impossible d’adapter à Florence l’équivalent des Mystères de Paris d’Eugène Sue, pour la simple et bonne raison que les mystères n’y ont pas droit de cité. À Florence, il y a de l’écho dans chaque maison, et murs et parois sont faits d’une toile fine et trouée, comme sur une scène de théâtre. Ainsi, tout et tous alimentent sans cesse la chronique. Les deux tiers des choses se savent, quant au tiers restant il se joue aux devinettes ou s’invente à l’occasion.

L’auteur affirme que le titre était un souhait de l’éditeur. Mais pourquoi donc intituler Mystères un livre dont le mystère est absent ? Ce à quoi Lorenzini répond aussitôt : « Et depuis quand le nom doit-il correspondre exactement à la chose qu’il désigne ? » Son interlocutrice insiste : « Mais si le titre ne correspond pas au livre ni le livre au titre de couverture, pourrait-on au moins savoir ce que vous comptez faire de ce travail ? » La réponse qui suit contient le meilleur de Collodi : « Ceci reste un mystère ; je dirais même plus : ceci est le seul et unique mystère de mes Mystères de Florence. Je vous saurais donc gré de bien vouloir le préserver, car, croyez-moi, j’ai toutes les raisons du monde de ne le confier à personne. Une pirouette clownesque, me direz-vous, un élégant et burlesque tour de passe-passe qui a cependant le notable mérite de propulser le roman en plein dans le siècle à venir, quand les auteurs dialogueront avec leurs personnages cherchant à découvrir avec et à travers eux les raisons mêmes de leur narration. Et ce n’est pas peu de chose. »

 

Cet article est paru dans Il Sole 24 Ore le 10 octobre 2010. Il a été traduit par Maïra Muchnik.

Les impostures de la recherche médicale

En 2001, une rumeur s’est mise à circuler dans les hôpitaux grecs : des internes en chirurgie, avides d’accumuler les heures de bistouri, diagnostiquaient de fausses appendicites à de malheureux immigrés albanais. Athina Tatsioni, doctoresse fraîche émoulue de la faculté, discutait de l’affaire avec des collègues, au CHU de l’école de médecine de l’université de Ioannina, en Épire, quand un professeur ayant surpris la conversation lui demanda si elle aimerait tenter de vérifier la véracité de l’histoire. Elle accepta et parvint à montrer que les appendices ôtés sur des patients au nom albanais étaient trois fois plus souvent parfaitement sains que les organes prélevés sur des malades au patronyme grec, dans six hôpitaux du pays. En fait, l’étude avait constitué pour elle une sorte d’audition. Il s’avéra que le professeur avait rassemblé autour de lui une équipe de jeunes cliniciens et chercheurs exceptionnellement hardis et curieux, pour s’attaquer à un programme inhabituel et controversé.

Au printemps 2010, j’ai assisté à l’une des réunions hebdomadaires du groupe sur le campus de l’école de médecine. Athina Tatsioni et les huit autres jeunes chercheurs et médecins réunis autour de la grande table rappelaient les acteurs nonchalamment glamour des séries télévisées médicales. Le professeur, John Ioannidis, présidait de manière informelle.

Georgia Salanti, une biostatisticienne, commença à présenter une étude en cours sur la question suivante : les laboratoires pharmaceutiques manipulent-ils les publications des chercheurs pour présenter leurs produits sous un jour favorable ? Georgia pointait les données allant en ce sens, mais les autres membres de l’équipe commencèrent presque immédiatement à l’interrompre. L’un d’eux releva que l’étude ignorait le fait que la recherche pharmaceutique ne mesurait pas certains effets essentiels pour les patients – chances de survie contre risques de décès, par exemple – préférant s’attarder sur des résultats plus anodins, comme les symptômes autodéclarés (« ma poitrine me fait moins mal aujourd’hui »). Un autre chercheur souligna que le travail de Georgia passait sous silence un autre phénomène : lorsque des données émanant des laboratoires semblent indiquer une amélioration de la santé des patients, la recherche parvient rarement à montrer que ce bienfait émane du médicament testé.

Je commençais à comprendre que les données fournies par la recherche pharmaceutique sont malléables à l’infini, quand Ioannidis, qui s’était contenté pour l’essentiel d’écouter, porta le coup de grâce en demandant : et si les labos pharmaceutiques choisissaient soigneusement le sujet de leurs études – par exemple, en comparant leurs nouvelles molécules à des molécules connues pour être inférieures à d’autres déjà présentes sur le marché –, de manière à se donner une longueur d’avance, avant même de commencer à jongler avec les données ? « Ce sont peut-être parfois les questions qui sont biaisées, et non les réponses », dit-il avec un sourire amical. Tout le monde opina. Même si les résultats des recherches pharmaceutiques font souvent les gros titres des journaux, force est de se demander s’ils prouvent quoi que ce soit. À vrai dire, étant donné l’ampleur des problèmes potentiels soulevés lors de cette réunion, force est de se demander si l’on peut faire confiance à une seule étude médicale ?

La question est au cœur de la carrière de John Ioannidis, qui est ce qu’on appelle un méta-analyste (1). C’est aujourd’hui l’un des experts mondiaux les plus en vue en matière de crédibilité de la recherche en médecine. Avec son équipe, il a montré à maintes reprises qu’une bonne part des conclusions publiées par les chercheurs dans ce domaine sont trompeuses, exagérées, et souvent complètement fausses. Ce sont pourtant ces conclusions mêmes que les médecins ont à l’esprit quand ils prescrivent des antibiotiques et des hypotenseurs, nous conseillent de consommer plus de fibres et moins de viande, ou recommandent l’opération pour une maladie cardio-vasculaire ou un mal de dos. Ioannidis soutient que 90 % du savoir médical publié est inexact.

Crédits et « pifomètre »

Ioannina est un gros bourg universitaire situé à quelques minutes en voiture des ruines d’un amphithéâtre et d’un sanctuaire érigé en l’honneur de Zeus sur le site de l’oracle de Dodone. L’oracle, dit-on, adressait ses messages aux prêtres par l’intermédiaire du bruissement du vent dans le feuillage d’un chêne sacré. Aujourd’hui, un autre chêne permet aux visiteurs de tenter de recueillir eux-mêmes une prophétie. « J’accompagne tous les chercheurs qui viennent me voir, et presque tous posent à l’arbre la même question, raconte Ioannidis : “Mes crédits de recherche me seront-ils accordés ?” » Il rit, mais c’est moins par amusement que pour adoucir la dureté de la charge. Il laisse entendre que l’obsession du financement a sapé la fiabilité de la recherche médicale.

Ioannidis est tombé pour la première fois sur ces problèmes au début des années 1990. Alors jeune médecin-chercheur à Harvard, il s’intéressait au diagnostic des maladies rares, face auxquelles les médecins ne disposent guère que de leur intuition et du « pifomètre », faute d’un nombre suffisant de cas documentés. Or Ionnadis remarqua que les praticiens semblaient procéder à peu près de cette manière impressionniste même face à des cancers, des maladies cardiaques ou d’autres affections courantes. Où étaient donc les données chiffrées susceptibles d’étayer leurs décisions ? On trouvait pléthore de recherches publiées, mais beaucoup étaient remarquablement peu scientifiques, fondées dans une large mesure sur l’observation d’un trop petit nombre de cas. Un nouveau mouvement en faveur d’une « médecine factuelle » commençait alors à prendre de l’ampleur, et Ioannidis décida de s’y investir (2). Il était particulièrement bien armé pour cela : ancien prodige des mathématiques, il avait ensuite suivi les traces de ses parents en embrassant la carrière médicale. Désormais, il allait avoir l’occasion de conjuguer mathématiques et médecine en appliquant des analyses statistiques rigoureuses à une discipline apparemment négligente : « Je présumais que tout ce que nous faisions, nous médecins, était fondamentalement juste, et que j’allais à présent contribuer à le corroborer. Il nous suffirait de passer systématiquement en revue les données, de faire confiance à ce qu’elles nous diraient, et tout serait parfait. »

Cela ne se passa pas exactement ainsi. En se plongeant dans les publications, Ioannidis fut frappé de voir à quel point de nombreuses découvertes étaient ultérieurement réfutées. Bien sûr, la désinvolture de la recherche médicale est un secret de polichinelle. Et elle fait parfois les gros titres, comme on l’a vu ces dernières années : d’importantes études et un consensus croissant des chercheurs ont conclu que les mammographies, les coloscopies et les tests de l’antigène prostatique sont des outils de dépistage du cancer bien moins utiles qu’on ne nous l’avait dit ; des antidépresseurs très prescrits comme le Prozac, le Zoloft et le Paxil se sont révélés n’être guère plus efficaces qu’un placebo dans la plupart des cas de dépressions [lire « Antidépresseurs : le mensonge des labos », Books, n° 12, mars-avril 2010] ; nous avons appris que le fait de rester totalement à l’abri du soleil pouvait, en fait, accroître les risques de cancer ; et, en avril 2010, nous avons été informés que la graisse de poisson, le sport et les puzzles n’avaient pas véritablement d’effet sur la prévention de la maladie d’Alzheimer, comme on l’avait longtemps prétendu… Par ailleurs, des études publiées dans des revues à comité de lecture, ayant donc reçu un blanc-seing scientifique, ont abouti à des conclusions opposées sur le lien entre téléphones portables et cancer du cerveau, les bienfaits ou les méfaits de nuits de plus de huit heures, et les effets positifs ou négatifs d’une aspirine par jour sur la longévité, entre autres.

Mais, au-delà de ces sujets médiatiques, Ioannidis fut choqué par l’ampleur et la portée des volte-faces qu’il observait dans la recherche ordinaire. Les « essais cliniques aléatoires », qui comparent la façon dont un groupe réagit à un traitement avec celle dont se porte un groupe identique sans traitement, avaient longtemps été considérés comme quasi irréfutables. Mais ils se sont eux aussi parfois révélés faux. « Je me suis aperçu que même la crème de la recherche n’allait pas sans de nombreux problèmes », confie-t-il. Déconcerté, il entreprit de chercher ce qui, précisément, amenait les études à mal tourner. Il ne mit pas longtemps pour découvrir un stupéfiant éventail d’erreurs : de la nature des questions posées à la façon dont les chercheurs montaient leurs études, en passant par la qualité du recrutement des patients, les mesures prises, la méthode d’analyse des données, la façon de présenter les résultats, et le mode de sélection des travaux publiés dans les revues.

Cette liste laissait entrevoir un dysfonctionnement sous-jacent plus grave. « Les études étaient biaisées, explique Ioannidis. Parfois, elles l’étaient ouvertement. Parfois, il était difficile de discerner le biais, mais il était bien là. » Nous pensons que le processus scientifique est objectif, rigoureux, voire impitoyable quand il s’agit de distinguer le vrai de ce que nous espérons vrai. Mais rien n’est plus facile que de manipuler les résultats, même involontairement ou inconsciemment. « À chaque étape du processus, il y a moyen de fausser les données, de forcer la démonstration, de choisir les conclusions, confie Ioannidis. Un conflit d’intérêt intellectuel pousse les chercheurs à trouver le résultat le plus à même de leur apporter des financements, quel que soit ce résultat. »

Seule une minorité, peut-être, succombait à ce biais, mais ses conclusions faussées avaient un énorme impact sur les publications. Pour obtenir des fonds et des postes de titulaires, les chercheurs doivent faire paraître des articles dans des revues réputées, où le taux de refus peut dépasser les 90 %. Les études qui ont tendance à passer l’épreuve sont celles qui présentent les résultats les plus tape-à-l’œil. Mais, s’il est relativement facile de lancer des théories sensationnalistes, amener la réalité à les corroborer est une tout autre affaire. La plupart de ces recherches s’effondrent sous le poids des données contradictoires quand elles sont examinées avec rigueur. Pourtant, imaginons un instant que cinq équipes de recherche différentes testent une théorie intéressante qui fait parler d’elle ; quatre démontrent qu’elle est fausse, tandis que la cinquième, moins méticuleuse, « prouve » à tort qu’elle est vraie, grâce à un certain cocktail d’erreurs, de veine extraordinaire et de sélection intelligente des données. Devinez quels travaux votre médecin finira par lire dans sa revue, et de quels travaux vous finirez par entendre parler au journal télévisé ? Certes, les chercheurs peuvent parfois attirer l’attention en réfutant une découverte importante. Mais, en règle générale, il est beaucoup plus avantageux d’apporter un nouvel éclairage ou imprimer un tour prometteur à des travaux existants que de tester derechef ses prémisses fondamentales : après tout, le simple fait de démontrer une nouvelle fois les résultats de quelqu’un d’autre a peu de chances de vous faire publier ; et tenter d’ébranler les travaux de collègues respectés peut avoir de fâcheuses répercussions professionnelles.

Deux articles révolutionnaires

À la fin des années 1990, Ioannidis installa une sorte de QG opérationnel à l’université de Ioannina. Et, en 2005, il lâcha deux articles qui ébranlèrent les fondements de la recherche médicale. Avec à-propos, il décida de publier le premier dans la revue en ligne PLoS Medicine, qui s’engage à diffuser tout travail méthodologiquement solide, sans aucune considération pour le caractère « intéressant » des résultats. En prenant pour hypothèse un léger biais des scientifiques, l’imperfection intrinsèque des méthodes de recherche et la tendance bien connue à préférer les théories excitantes aux théories plausibles, Ioannidis apportait dans cet article la démonstration mathématique que les chercheurs débouchent inévitablement la plupart du temps sur des résultats erronés. Pour dire les choses simplement, si vous êtes attiré par des idées ayant de bonnes chances d’être fausses, si vous avez de bonnes raisons de vouloir démontrer qu’elles sont vraies, et si vous disposez d’une certaine marge de manœuvre pour articuler les données, vous réussirez probablement à prouver la justesse de théories pourtant inexactes. Son modèle prédisait des taux d’erreur correspondant grosso modo aux taux réels de réfutation ultérieure des résultats : 80 % des études non aléatoires (de loin le type le plus répandu) se révèlent fausses, de même que 25 % des essais aléatoires, prétendument « la crème » de la recherche, et jusqu’à 10 % des grands essais aléatoires, « la crème de la crème ». Dans son article, Ioannidis se déclarait convaincu que les chercheurs manipulent souvent l’analyse des données, en quête de résultats bénéfiques pour leur carrière plus que de bonne science.

Cela étant, Ioannidis s’attendait à ce que le milieu fasse fi de ses conclusions, sur le mode : certes, un grand nombre de travaux douteux sont publiés, mais nous, chercheurs et médecins, savons les reconnaître et nous concentrer sur les bonnes choses ; il n’y a pas de quoi faire tout un plat. L’autre article coupait court à cet argument. Il examinait à la loupe quarante-neuf des découvertes médicales les mieux considérées des treize années précédentes, du moins selon les deux critères majeurs de la communauté scientifique : les articles concernant ces découvertes étaient parus dans les revues les plus citées, et les quarante-neuf articles eux-mêmes étaient les plus cités dans ces revues. Il s’agissait de textes qui avaient contribué à faire largement connaître des traitements comme la thérapie hormonale pour la ménopause, la prescription de vitamine E contre les risques d’infarctus, ou la prise quotidienne d’aspirine à faible dose pour contrôler la tension et prévenir crises cardiaques et accidents vasculaires cérébraux. Ioannidis confrontait ses thèses non pas à la recherche ordinaire, ni même simplement à la recherche de bon niveau, mais au sommet absolu de la pyramide ! Sur les quarante-neuf articles, quarante-cinq prétendaient avoir découvert un traitement efficace. Trente-quatre d’entre eux avaient été retestés et quatorze, soit 41 %, s’étaient révélés faux ou très exagérés. Si entre le tiers et la moitié des travaux de médecine les plus applaudis se révélaient non fiables, l’étendue et l’impact du problème étaient indéniables. Cet article est paru dans le Journal of the American Medical Association, l’une des revues médicales les plus influentes du monde.

Au regard de son ardent désir d’administrer une gifle au milieu de la recherche médicale, Ioannidis apparaît réfléchi, optimiste, et admirablement courtois. L’humilité et l’affabilité semblent lui être très utiles pour faire passer un message qui n’est pas facile à digérer, ou tout simplement à croire : à savoir que même les chercheurs réputés travaillant pour de prestigieuses institutions pondent parfois des résultats propres à attirer l’attention plutôt que des résultats ayant des chances d’être justes. Mais Ioannidis insiste : les travaux manifestement discutables encombrent les pages des meilleures revues, pour ne rien dire des unes de la presse. Considérez, dit-il, le flot ininterrompu de découvertes issues de ces études nutritionnelles au cours desquelles des chercheurs suivent des milliers de patients pendant un certain nombre d’années, notant ce qu’ils mangent et quels compléments alimentaires ils prennent, en observant l’évolution de leur état de santé. « Puis les chercheurs commencent à se demander : “Quel a été l’effet de la vitamine E ? Et des vitamines C, D ou A ? Qu’a changé l’apport en calories, en protéines, en graisses ? Qu’en est-il des taux de cholestérol ? Qui a contracté quel type de cancer ?” Ils passent chaque élément au crible, un par un, et commencent à découvrir des corrélations, pour finalement conclure que la vitamine X diminue les risques de cancer Y, ou que tel aliment agit sur telle maladie. » En une seule semaine, à l’automne 2010, on a ainsi pu lire sur la page d’actualités de Google les titres suivants : « Consommer davantage de graisses omega-3 n’a pas d’effets bénéfiques sur les maladies cardiaques », « La consommation de fruits et légumes réduit les risques de cancer chez les fumeurs », « Le soja pourrait atténuer les problèmes de sommeil chez les femmes âgées », et des dizaines d’histoires similaires. Quand une étude de cinq ans portant sur 10 000 personnes conclut que celles qui prennent plus de vitamine X sont moins susceptibles de contracter un cancer Y, vous pensez avoir de bonnes raisons de prendre plus de vitamine X, et les médecins transmettent généralement ces recommandations à leurs patients. Mais ces études se contredisent souvent les unes les autres. Les travaux de recherche n’ont cessé de dire tout et son contraire sur les vertus anticancéreuses des vitamines A, D et E ; sur les bienfaits de la consommation de graisses et de glucides pour les cardiaques ; et même sur la question de savoir si le surpoids rallonge ou raccourcit la vie. Comment choisir entre toutes ces informations nutritionnelles très médiatisées, mais parfaitement antinomiques ? Ioannidis propose une solution simple : les ignorer toutes.

D’abord, explique-t-il, il y a fort à parier que, dans n’importe quelle banque de données regroupant un grand nombre de facteurs nutritionnels et sanitaires, on découvrira quelques liens apparents, qui ne seront en fait que de heureux hasards. Ensuite, même si une étude réussissait à révéler une véritable relation entre la santé et un nutriment, nous aurions peu de chances d’améliorer notre état en augmentant notre consommation de cette substance ; car nous consommons des milliers d’aliments qui interagissent, et il est vraisemblable que modifier la prise d’un seul d’entre eux aura des répercussions beaucoup trop complexes pour pouvoir être détectées par les études – répercussions qui ont au demeurant autant de chances de vous faire du mal que de vous faire du bien. Enfin, quand bien même le fait de changer ce seul élément apporterait bel et bien l’amélioration attendue, il reste fort probable que vous n’en tireriez guère de bénéfice sur le long terme : ces études durent rarement assez longtemps pour pouvoir suivre l’évolution de la maladie sur plusieurs décennies, jusqu’à la mort. Au lieu de cela, elles observent des « marqueurs » de santé facilement mesurables tels que les taux de cholestérol, la tension sanguine et les taux de glycémie, et les analyses ont montré que les changements affectant ces marqueurs ne sont généralement pas aussi fortement corrélés à l’évolution de la santé sur le long terme qu’on nous l’a fait croire.

Dans les cas relativement rares où un travail de recherche dure assez longtemps pour renseigner sur la mortalité, les conclusions prennent souvent le contre-pied de celles des études plus courtes. Par exemple, la grande majorité des travaux sur l’obésité établissent un lien entre surcharge pondérale et mauvaise santé, mais les plus longs d’entre eux n’ont pas réussi à montrer que les personnes obèses couraient le risque de mourir plus tôt ; quelques-unes ont même, semble-t-il, prouvé que les personnes en léger surpoids ont des chances de vivre plus longtemps ! Et cela sans parler des erreurs de mesure omniprésentes – par exemple, les patients décrivent en général de façon erronée leur régime alimentaire –, les erreurs d’analyse chroniques – les chercheurs s’appuient sur des logiciels complexes capables de jongler avec les résultats selon des modalités qu’ils ne comprennent pas toujours – et le problème moins courant, mais grave, de la fraude pure et simple – que des études confidentielles disent beaucoup plus répandue que les scientifiques veulent bien l’admettre.

Si une étude évite tant que bien mal chacun de ces problèmes et découvre un véritable lien entre alimentation et état de santé sur le long terme, vous n’êtes toujours pas assuré d’en tirer avantage, car ces travaux présentent des résultats moyens qui synthétisent un large éventail de résultats individuels. Et seriez-vous parmi l’heureuse minorité qui a des chances de bénéficier de l’information, il ne faut quand même pas s’attendre à une amélioration substantielle de votre santé. Car les enquêtes ne détectent en général que de modestes effets tendant simplement à amenuiser les risques de succomber à telle ou telle maladie (de « faibles » à « plus faibles »). « Les chances de voir quoi que ce soit d’utile survivre à n’importe laquelle de ces études sont minces », poursuit Ioannidis – écartant d’un revers une bonne part d’un domaine de recherche où les États-Unis engloutissent à eux seuls environ 100 milliards de dollars par an.

Et il en va ainsi de toutes les études médicales, explique-t-il. Car les travaux nutritionnels ne sont pas les pires. La recherche pharmaceutique souffre, en plus, des effets corrupteurs des conflits d’intérêts financiers. Ioannidis a découvert que les liens saisissants entre les gènes et les divers caractères et maladies dont on nous rebat les oreilles dans la presse, annonciateurs de traitements miraculeux pour tout et n’importe quoi – du cancer du colon à la schizophrénie –, se sont montrés si vulnérables aux erreurs et aux déformations qu’on aurait parfois mieux fait de lancer des fléchettes sur une carte du génome. Le Vioxx, le Zelnorm et le Baycol figuraient parmi les médicaments les plus couramment prescrits, jugés sûrs et efficaces lors de grands essais cliniques aléatoires, avant d’êtres retirés du marché, car considérés comme dangereux ou pas si efficaces, ou les deux.

« Souvent, les affirmations contenues dans certaines études sont si extravagantes que l’on peut faire immédiatement une croix dessus sans avoir besoin de connaître avec précision les problèmes spécifiques qui les entachent », confie Ioannidis. Un grand essai clinique aléatoire a même prouvé que des prières dites en secret par une personne inconnue peuvent sauver la vie de patients opérés du cœur, tandis qu’un autre essai de même nature montrait qu’une prière secrète est susceptible de leur nuire. Mais c’est bien sûr cette extravagance même qui permet à ces découvertes d’être publiées, avant de venir influencer nos traitements et notre mode de vie. « Même quand les données montrent qu’une idée à la base d’une recherche est fausse, si des milliers de scientifiques y ont investi leur carrière, ils continueront de lui consacrer des articles, souligne Ioannidis. C’est comme une épidémie, en ce sens qu’ils sont infectés par ces idées fausses, et qu’ils les propagent à d’autres chercheurs par l’intermédiaire des revues. »

Les chercheurs reconnaissent volontiers entre eux que des études biaisées, erronées, voire ouvertement frauduleuses passent à travers les mailles des comités de lecture. La revue Nature constatait ainsi dans un éditorial de 2006 : « Les scientifiques comprennent que l’évaluation par les pairs ne fournit en soi qu’une garantie minimale de qualité, et que la tendance de l’opinion à y voir un certificat d’authenticité est loin de la vérité. » En outre, le processus d’évaluation par les pairs décourage souvent les chercheurs d’aller dans des directions véritablement nouvelles, et les incite à capitaliser sur les découvertes de leurs collègues (leurs évaluateurs potentiels), en faisant en sorte que leurs propres travaux apparaissent seulement comme des percées – comme dans le cas de ces fascinantes liaisons génétiques (« les gènes de l’autisme identifiés ! ») et des découvertes en matière de nutrition (« l’huile d’olive fait baisser la tension ! »), variations douteuses et contradictoires sur un même thème.

La plupart des rédacteurs en chef de revues ne prétendent même pas se protéger contre les problèmes affectant ces études. La parade ultime contre les erreurs et les biais de la recherche est censée être assurée par l’habitude qu’ont les scientifiques de retester constamment leurs résultats respectifs – à ceci près qu’ils ne le font pas. Seules les découvertes les plus importantes sont susceptibles d’être mises à l’épreuve, parce que des perspectives de publication s’offrent à celui qui parviendra à confirmer, ou infirmer, la démonstration.

Les erreurs persistantes de la recherche

Même dans le cas des études les plus influentes, les éléments de preuve restent parfois étonnamment ténus. Sur les quarante-cinq études supercitées sur lesquelles Ioannidis s’est concentré, onze n’avaient jamais été retestées. Et, ce qui est peut-être pire, le professeur a découvert que, même lorsqu’une erreur est révélée, elle persiste généralement pendant des années, voire des décennies. Il s’est ainsi penché sur trois importantes études des années 1980 et 1990 ayant été plus tard réfutées. Il a découvert que les résultats originels continuaient d’être cités comme justes plus souvent que comme faux par les chercheurs – dans un cas, pendant au moins douze ans après la réfutation des conclusions !

Les médecins pourraient remarquer que leurs patients ne semblent pas se porter aussi bien avec certains traitements que la littérature ne le laisse espérer, mais la discipline est conditionnée pour assujettir les faits anecdotiques aux conclusions des études. Et pourtant une bonne part, voire la plus grande part, de ce que font les médecins n’a jamais été formellement mise à l’épreuve dans des études crédibles, puisque la nécessité de le faire ne s’est imposée que dans les années 1990. D’où les estimations consternantes de Ioannidis quant au degré d’imperfection du savoir médical. Que cette impéritie ne nous rende pas plus souvent gravement malades est dû selon lui au fait que la plupart des interventions et conseils médicaux ne concernent pas des cas de vie ou de mort, mais une amélioration très marginale notre état de santé, de sorte que nous n’avons généralement ni grand-chose à gagner ni grand-chose à perdre.

La recherche médicale n’est pas seule en cause. Des problèmes similaires faussent la recherche dans tous les domaines, de la physique à l’économie. Les éminents économistes J. Bradford DeLong et Kevin Lang ont ainsi montré comment un manque parfaitement logique de données fiables dans les travaux d’économie publiés rendait peu vraisemblable qu’un seul d’entre eux fût juste [lire aussi « De l’impossibilité de prévoir »]. Mais nous attendons davantage des scientifiques, et surtout des chercheurs en médecine, pensant jouer nos vies sur leurs résultats. L’opinion a du mal à reconnaître à quel point c’est un mauvais pari. La communauté médicale elle-même n’aurait probablement pas pris conscience de l’ampleur du problème si Ioannidis ne l’avait obligée à regarder la réalité en face en publiant ses articles en 2005.

Ioannidis pensait initialement que le milieu riposterait. En fait, il a semblé soulagé, comme s’il avait attendu que quelqu’un sifflât la fin de la partie, impatient d’en savoir davantage. David Gorski, chirurgien et chercheur au Barbara Ann Karmanos Cancer Institute de Detroit, en témoigna sur son célèbre blog médical : quand il avait présenté le travail de Ioannidis lors d’une réunion professionnelle, « pas un seul de [ses] collègues chirurgiens n’avait été le moins du monde surpris ou troublé par ses conclusions ». Le professeur a sa théorie sur cette réception relativement sereine : « Je pense que les gens n’ont pas eu le sentiment que je cherchais seulement à les provoquer, car je pointais un problème collectif, au lieu de montrer du doigt des exemples individuels de mauvaise recherche. »

Dire que le travail de Ioannidis a été compris serait un euphémisme. Son article de PLoS Medicine est le plus téléchargé de toute l’histoire de la revue. Et les autres chercheurs sont désireux de travailler avec lui : il a, dit-il, publié des articles avec 1 328 co-auteurs différents appartenant à 538 institutions, dans 43 pays.

Il est bien conscient de l’ironie qui consiste pour lui à rencontrer ce type de succès en accusant le milieu de la recherche médicale de courir précisément après le succès, et cela devrait soulever la question de savoir si lui-même n’a pas gonflé ses conclusions. « Si je faisais une étude dont les résultats montraient qu’en fait il n’y avait pas beaucoup de biais dans la recherche, aurais-je envie de la publier ?, se demande-t-il. Cela me plongerait dans un vrai conflit intérieur. » Pour l’heure, même si ses collègues chercheurs semblent entendre son message, Ioannidis n’a pas vraiment amené quiconque à faire du meilleur travail. Il craint, au bout du compte, de n’avoir guère fait pour améliorer la santé de qui que ce soit. « Même si ce que je dis ne soulève pas de violentes objections, il est difficile de changer la façon dont les médecins, les patients et les personnes en bonne santé pensent et se comportent au quotidien. »

Athina Tatsioni s’est proposé de m’emmener visiter le CHU de Ioannina, mais à peine avons-nous dépassé l’entrée qu’elle est saluée – « accostée » serait plus juste – par une vieille femme au visage inquiet. Athina m’explique qu’elle et son époux étaient d’anciens patients ; le mari vient d’être admis à l’hôpital pour des douleurs abdominales, et Athina a promis de passer lui dire bonjour. Me rappelant l’histoire de l’appendicite, je creuse un peu, et elle m’avoue qu’elle projette de faire son propre examen.

Elle craint que, comme de nombreux malades, l’homme finisse avec des prescriptions à rallonge qui ne lui seront pas d’un grand secours, et pourraient même lui nuire. « Le plus souvent, explique-t-elle, le médecin demande une série d’analyses biochimiques qui révéleront peut-être quelque chose, mais sont probablement hors de propos. Une bonne conversation avec le patient et un historique détaillé de ses problèmes ont beaucoup plus de chances de me dire ce qui ne va pas. » Bien sûr, les médecins ont tous été formés pour prescrire ces tests, fait-elle remarquer, et c’est beaucoup plus rapide qu’une longue conversation au chevet du malade. Ils sont aussi formés pour bourrer les patients de n’importe quels médicaments susceptibles de faire rentrer dans le rang tout résultat récalcitrant. Ils ne sont pas formés, en revanche, à se reporter aux articles de recherche ayant contribué à faire de ces médicaments le traitement privilégié pour telle ou telle maladie. « Quand on consulte ces articles, on découvre souvent que ces molécules n’étaient même pas plus efficaces qu’un placebo. Et personne n’a examiné leurs effets, associés à d’autres médicaments. Le simple fait de supprimer tous les comprimés d’un patient peut améliorer son état sur-le-champ. » Mais les malades, en général, n’aiment pas cela, ajoute-t-elle ; leurs prescriptions les rassurent.

Ioannidis veille toujours à avoir plusieurs cliniciens dans son équipe. « Souvent, chercheurs et médecins ne se comprennent pas ; ils parlent des langues différentes », dit-il. Savoir que certains de ses chercheurs passent plus de la moitié de leur temps à voir des patients lui donne le sentiment que le groupe est mieux placé pour combler ce fossé ; leur expérience aide l’équipe à élaborer ses articles sous une forme plus susceptible de toucher les médecins. Non qu’il imagine les praticiens prendre toutes leurs décisions en se fondant uniquement sur des données solides. « Les médecins ont besoin de se fier à leur instinct et à leur bon sens pour faire leurs choix, dit-il. Mais ces choix devraient être guidés autant que possible par les faits. Et si les données ne sont pas bonnes, les médecins devraient le savoir, aussi. De même que les patients. »

La question de savoir si les problèmes de la recherche doivent être portés à la connaissance de l’opinion est récurrente parmi les méta-analystes. Ayant déjà l’impression de se battre pour empêcher les patients de se tourner vers la médecine alternative comme l’homéopathie, ou l’automédication via Internet, de nombreux chercheurs et praticiens ne sont pas pressés de nourrir davantage le scepticisme vis-à-vis de la pratique médicale. Aux yeux de Ioannidis, ces inquiétudes sont irrecevables. « Si nous n’informons pas le public de ces problèmes, alors nous ne valons pas mieux que les charlatans qui prétendent à tort pouvoir soigner. L’aventure scientifique est probablement la plus fantastique réalisation de l’histoire humaine, mais cela ne nous donne pas le droit de surestimer ce que nous faisons. » Nous pourrions résoudre une bonne part du problème des erreurs de la recherche médicale, estime Ioannidis, si le monde cessait d’attendre des scientifiques qu’ils aient toujours raison. Parce qu’il est légitime, et même nécessaire, de se tromper en matière scientifique – à condition que les chercheurs reconnaissent qu’ils ont fait fausse route, signalent leurs erreurs ouvertement, puis passent au projet suivant, jusqu’à parvenir à l’une des rares découvertes véritables.

« La science est une noble entreprise, mais c’est aussi une entreprise à faible rendement, affirme Ioannidis. Je pense que seul un très faible pourcentage des recherches médicales a une chance de conduire un jour à des améliorations majeures des résultats cliniques et de la qualité de vie. Nous devrions largement nous en satisfaire. »

 

Cet article est paru dans The Atlantic Monthly en novembre 2010. Il a été traduit par Philippe Babo.

Londres, cité de la joie

Nous aimons, de nos jours, nous croire ouverts et tolérants. Mais le livre de Catharine Arnold, savoureuse incursion dans l’histoire sexuelle de Londres, tendrait à nous prouver le contraire : nous serions même plus collet monté que jamais. La presse populaire fustige nos dirigeants au moindre dérapage, quand ils ont une maîtresse, un rendez-vous équivoque dans un parc, ou lorsqu’ils mettent le feu aux rideaux d’un hôtel, comme l’infortuné Mike Watson (1). Pourtant, tout cela semble bien insignifiant au regard des mœurs d’autrefois. À la fin du XVIIe siècle, le parlementaire sir Charles Sedley donna par exemple un spectacle ahurissant du haut d’un balcon de l’Oxford Kate’s, un célèbre bordel de Bow Street. Apparaissant nu et en plein jour, sans doute un peu fatigué, il se mit à imiter « toutes les positions de luxure et de sodomie possibles et imaginables » avant de se vanter de connaître une potion capable de lui « attirer les faveurs de toutes les chattes de la capitale ». Devant près d’un millier de spectateurs, il saisit ensuite « une coupe de vin dans laquelle il trempa sa pine avant de s’en rincer le gosier. Puis, il en vida une autre à la santé du roi ». Sedley fut seulement banni quelques semaines.

Arnold prétend que Paris est la ville de l’amour et Londres la cité du vice. Un peu court, peut-être, mais pas forcément faux. Bien entendu, Paris a connu son lot de débauches, et Londres ses vrais amoureux, mais l’auteur décrit avec finesse ce cocktail très anglo-saxon « de paillardise et de réserve » qui caractérise les Anglais. La Grande-Bretagne n’est pas le pays de l’amour passionné, mais plutôt celui des cartes postales grivoises de Donald McGill et des limericks (2) graveleux. Notre pruderie ne se situe pas au niveau de la sexualité mais du sentiment.

L’auteur décrit plaisamment la Londinium antique comme une véritable « Las Vegas de l’Empire romain », où de folles orgies se déroulaient en pleine rue, de jour comme de nuit. C’est d’ailleurs le seul reproche que j’aurais à lui faire : dans ce premier chapitre, son utilisation des sources est assez leste. Car nous ignorons à peu près tout de la vie quotidienne dans la Londres romaine. Arnold reproduit le récit de Juvénal où les femmes sont tellement excitées par leur vénération de la déesse romaine de la chasteté Bona Dea qu’elles sont prêtes à « violer tous les hommes qui passaient ou même à aller chercher des ânes à l’écurie ». Une image éloquente, certes, mais qui ne doit pas être considérée comme une description objective, en particulier parce qu’elle est tirée de la sixième satire, la diatribe misogyne la plus hilarante et la plus outrancière de toute la littérature.

Nous en savons beaucoup plus sur le Moyen Âge, jusqu’au nom de certaines prostituées. Ainsi la délicieuse Clarice la Claterballock peut-elle être considérée comme l’égale médiévale de nos stars du porno actuelles, affublées de noms tels que « Mitzi Divine ». L’époque des Stuarts et des Tudors est encore mieux connue, mais elle n’échappe pas à l’inévitable question : est-ce vraiment ce que l’on faisait ou bien ce que l’on prétendait faire ? Au XVIe siècle Mary Herbert, comtesse de Pembroke, aimait-elle vraiment regarder des chevaux en pleine action avant « d’agir elle-même telle la jument et ses étalons » ? Impossible de le savoir. La Restauration et la période géorgienne s’avèrent les plus paillardes. Le règne de Victoria baigne quant à lui dans une atmosphère malsaine, une moralité publique rigide allant de pair avec une prostitution infantile massive, les rives sombres du sadomasochisme et les crimes de Jack l’Éventreur.

Nous nous flattons aujourd’hui d’être éclairés, mais c’est là une lumière très sélective. La sodomie n’est plus punie de mort mais elle ne l’était pas non plus au Moyen Âge. Arnold défend, à juste titre, l’idée que l’Église catholique médiévale était bien plus résignée face à la nature dépravée de l’homme que les protestants, qui ont toujours cherché à nous réformer. Saint Augustin et saint Thomas d’Aquin considéraient tous deux les maisons closes comme un mal nécessaire. C’est le redoutable Thomas Cromwell (3) qui veilla le premier à faire respecter la loi de 1533 contre la sodomie, même si le châtiment n’était pas forcément infligé. En 1541, Nicholas Udall, le directeur de la prestigieuse école privée d’Eton, fut reconnu coupable d’avoir sodomisé deux élèves. En guise de pénitence, il devint pasteur à Essex, avant de réapparaître comme directeur de l’école publique de Westminster. Personne ne semblait trouver cela risqué. De nos jours, sir Charles Sedley, ce truculent gaillard, ne s’en sortirait pas à si bon compte et Nicholas Udall dépérirait dans le quartier des pédophiles de la prison de Pentonville.

 

Cet article est paru dans la Literary Review en septembre 2010. Il a été traduit par Guillaume Marlière.

Quand Israël flirtait avec l’Afrique du sud

Dans son numéro 19, encore en kiosque pour quelques jours seulement, Books publie un article choc sur les liaisons inavouées d’Israël et de l’Afrique du Sud. Les deux pays ont entretenu, dans les années 1970 et 1980, d’intenses relations commerciales et militaires. L’État juif serait allé jusqu’à proposer des armes nucléaires à Pretoria. Alliance immorale ou realpolitik bien comprise de la part de ces deux États parias ?