Londres, cité de la joie

Nous aimons, de nos jours, nous croire ouverts et tolérants. Mais le livre de Catharine Arnold, savoureuse incursion dans l’histoire sexuelle de Londres, tendrait à nous prouver le contraire : nous serions même plus collet monté que jamais. La presse populaire fustige nos dirigeants au moindre dérapage, quand ils ont une maîtresse, un rendez-vous équivoque dans un parc, ou lorsqu’ils mettent le feu aux rideaux d’un hôtel, comme l’infortuné Mike Watson (1). Pourtant, tout cela semble bien insignifiant au regard des mœurs d’autrefois. À la fin du XVIIe siècle, le parlementaire sir Charles Sedley donna par exemple un spectacle ahurissant du haut d’un balcon de l’Oxford Kate’s, un célèbre bordel de Bow Street. Apparaissant nu et en plein jour, sans doute un peu fatigué, il se mit à imiter « toutes les positions de luxure et de sodomie possibles et imaginables » avant de se vanter de connaître une potion capable de lui « attirer les faveurs de toutes les chattes de la capitale ». Devant près d’un millier de spectateurs, il saisit ensuite « une coupe de vin dans laquelle il trempa sa pine avant de s’en rincer le gosier. Puis, il en vida une autre à la santé du roi ». Sedley fut seulement banni quelques semaines.

Arnold prétend que Paris est la ville de l’amour et Londres la cité du vice. Un peu court, peut-être, mais pas forcément faux. Bien entendu, Paris a connu son lot de débauches, et Londres ses vrais amoureux, mais l’auteur décrit avec finesse ce cocktail très anglo-saxon « de paillardise et de réserve » qui caractérise les Anglais. La Grande-Bretagne n’est pas le pays de l’amour passionné, mais plutôt celui des cartes postales grivoises de Donald McGill et des limericks (2) graveleux. Notre pruderie ne se situe pas au niveau de la sexualité mais du sentiment.

L’auteur décrit plaisamment la Londinium antique comme une véritable « Las Vegas de l’Empire romain », où de folles orgies se déroulaient en pleine rue, de jour comme de nuit. C’est d’ailleurs le seul reproche que j’aurais à lui faire : dans ce premier chapitre, son utilisation des sources est assez leste. Car nous ignorons à peu près tout de la vie quotidienne dans la Londres romaine. Arnold reproduit le récit de Juvénal où les femmes sont tellement excitées par leur vénération de la déesse romaine de la chasteté Bona Dea qu’elles sont prêtes à « violer tous les hommes qui passaient ou même à aller chercher des ânes à l’écurie ». Une image éloquente, certes, mais qui ne doit pas être considérée comme une description objective, en particulier parce qu’elle est tirée de la sixième satire, la diatribe misogyne la plus hilarante et la plus outrancière de toute la littérature.

Nous en savons beaucoup plus sur le Moyen Âge, jusqu’au nom de certaines prostituées. Ainsi la délicieuse Clarice la Claterballock peut-elle être considérée comme l’égale médiévale de nos stars du porno actuelles, affublées de noms tels que « Mitzi Divine ». L’époque des Stuarts et des Tudors est encore mieux connue, mais elle n’échappe pas à l’inévitable question : est-ce vraiment ce que l’on faisait ou bien ce que l’on prétendait faire ? Au XVIe siècle Mary Herbert, comtesse de Pembroke, aimait-elle vraiment regarder des chevaux en pleine action avant « d’agir elle-même telle la jument et ses étalons » ? Impossible de le savoir. La Restauration et la période géorgienne s’avèrent les plus paillardes. Le règne de Victoria baigne quant à lui dans une atmosphère malsaine, une moralité publique rigide allant de pair avec une prostitution infantile massive, les rives sombres du sadomasochisme et les crimes de Jack l’Éventreur.

Nous nous flattons aujourd’hui d’être éclairés, mais c’est là une lumière très sélective. La sodomie n’est plus punie de mort mais elle ne l’était pas non plus au Moyen Âge. Arnold défend, à juste titre, l’idée que l’Église catholique médiévale était bien plus résignée face à la nature dépravée de l’homme que les protestants, qui ont toujours cherché à nous réformer. Saint Augustin et saint Thomas d’Aquin considéraient tous deux les maisons closes comme un mal nécessaire. C’est le redoutable Thomas Cromwell (3) qui veilla le premier à faire respecter la loi de 1533 contre la sodomie, même si le châtiment n’était pas forcément infligé. En 1541, Nicholas Udall, le directeur de la prestigieuse école privée d’Eton, fut reconnu coupable d’avoir sodomisé deux élèves. En guise de pénitence, il devint pasteur à Essex, avant de réapparaître comme directeur de l’école publique de Westminster. Personne ne semblait trouver cela risqué. De nos jours, sir Charles Sedley, ce truculent gaillard, ne s’en sortirait pas à si bon compte et Nicholas Udall dépérirait dans le quartier des pédophiles de la prison de Pentonville.

 

Cet article est paru dans la Literary Review en septembre 2010. Il a été traduit par Guillaume Marlière.

Deux siècles de ressentiment

«Ce n’est pas agréable d’être un Arabe de nos jours », déclarait Samir Kassir, intellectuel libanais partisan du Premier ministre Rafiq Hariri, après l’assassinat de ce dernier à Beyrouth, le 14 février 2005. À peine trois mois plus tard, comme pour étayer son propos, Kassir mourait dans l’explosion de son Alfa Romeo. Eugene Rogan rappelle ces faits au début de son excellent livre pour expliquer son projet : il traite des Arabes au cours des derniers siècles, après qu’ils ont perdu le contrôle de leur histoire ; son récit n’est pas tiré pour l’essentiel des archives occidentales, mais nourri par les Arabes. Rogan pense que l’Occident percevrait l’histoire différemment s’il la voyait à travers le regard de l’autre. Son travail se démarque de certains ouvrages qui ont fait date, tels ceux de Philip Hitti, Bernard Lewis ou Albert Hourani (1), car elle ne commence pas avec la naissance du prophète Mahomet et les cinq siècles de gloire qui ont suivi – quand, pour citer Hitti, « autour du nom des Arabes scintillait ce halo qui appartient aux conquérants du monde ». Le livre s’ouvre sur la conquête de l’Égypte mamelouke, puis du reste du monde arabe, par les Turcs, à partir de 1517.

La férule ottomane ne changea guère l’ordre des choses. Elle ne permit donc pas aux sociétés arabes de prendre véritablement la mesure de leur perte de pouvoir. Les Ottomans gouvernaient, comme dans la plupart des empires, en collaboration avec les élites locales, et il se peut que le processus ait davantage remodelé l’empire que la vie des Arabes. Les ambitions de certains notables pouvaient entrer en conflit avec celles du pouvoir ottoman : ce fut le cas des Saoudiens d’Arabie centrale et de leurs alliés puritains wahhabites qui, en 1802, avancèrent vers le nord, pénétrèrent en Irak, pillèrent la ville sainte chiite de Kerbala puis, en 1806, portèrent un nouveau coup à la légitimité de l’empire en annexant les villes saintes de La Mecque et de Médine. La vie des Arabes sous la domination ottomane à l’ère préindustrielle n’était pas si pénible que cela.

Tout a changé quand l’Occident a commencé de s’occuper du monde arabe au XIXe siècle. L’Afrique du Nord fut la première à subir l’assaut. Le point de départ fut l’invasion de l’Égypte par Napoléon en 1798 : pendant trois ans, les Français prêchèrent les idéaux des Lumières à une population locale perplexe, avant d’être chassés par les Britanniques. Mais l’affrontement ne commença véritablement à se durcir qu’en 1830 : la France, qui voulait obtenir réparation après que le dey d’Alger eut frappé son consul avec un chasse-mouches, envahit l’Algérie. La guerre dura dix-sept ans, fit 100 000 morts parmi les civils algériens et s’accompagna d’un vaste programme de colonisation.

Régimes en faillite

La prise de conscience croissante de la puissance des Européens donna naissance à des réformes visant à mieux armer les sociétés arabes. Le plus impressionnant fut le programme mis en œuvre, en Égypte, par Méhémet-Ali (Mohammed Ali) et ses successeurs. Cet officier ottoman, qui s’était emparé du pouvoir au milieu de l’anarchie ayant suivi le départ de Napoléon, insuffla au pays une dynamique d’innovation technologique et industrielle. Surtout, il mit sur pied une armée de paysans, en s’inspirant du modèle français, qui réussit à la fois à réprimer les wahhabites en Arabie et à remporter des victoires sur les armées ottomanes jusqu’en Anatolie (2). Ses successeurs voulurent poursuivre le développement de l’économie en accordant des concessions aux entreprises occidentales, la plus importante étant celle du canal de Suez, construit par une société française. Mais le coût des réformes conduisit ces régimes à la faillite et les mit à la merci des banquiers européens. Au cours des trente années qui précédèrent la Première Guerre mondiale, les puissances européennes se partagèrent les terres arabes d’Afrique du Nord : la France ajouta la Tunisie (1881) et le Maroc (1912) à l’Algérie, l’Italie s’empara de la Libye (1912), et le Royaume-Uni de l’Égypte (1882), où le canal de Suez était devenu une artère vitale pour l’empire.

Les événements survenus pendant et immédiatement après la Première Guerre mondiale ont d’abord pu laisser croire que la situation était sur le point de changer. Les armées britanniques et arabes s’unirent pour chasser les Ottomans. Et, en 1918, les Britanniques et les Français annoncèrent qu’ils soutenaient la création de gouvernements nationaux dans la région via un processus d’« autodétermination ». C’est aussi dans ce contexte que le président américain Woodrow Wilson assura aux Arabes, dans le douzième des Quatorze Points de son programme (3), « la pleine possibilité de se développer d’une façon autonome ». On espérait un meilleur des mondes arabe. Puis la France et la Grande-Bretagne, conformément à l’accord Sykes-Picot signé en secret pendant la guerre, décidèrent que leurs intérêts impériaux étaient plus importants que la liberté des peuples.

En 1920, les troupes coloniales françaises, composées en grande partie de Nord-Africains, chassèrent les nationalistes de Damas : habillés en décents « mandats » de la Société des nations, la Syrie et le Liban vinrent s’ajouter aux possessions françaises. La même année, les Britanniques envoyèrent 100 000 soldats coloniaux écraser un soulèvement national en Irak. Ce territoire arabe vint, avec la Transjordanie [l’actuelle Jordanie] et la Palestine, grossir l’empire. « Les Arabes, rappelle Rogan, n’ont jamais accepté cette injustice fondamentale. » Le thème est récurrent dans les discours d’Oussama Ben Laden.

L’expérience que firent les Arabes de l’empire européen entre les deux guerres ne fit qu’ajouter à leurs motifs de ressentiment. En 1925, par exemple, les Français, voulant imposer leur volonté à Damas, en rébellion contre le mandat, bombardèrent la ville pendant trois jours, tuant 1 500 personnes et détruisant bon nombre de ses plus belles demeures. Les Britanniques se retrouvèrent dans une situation désespérée en Palestine, où ils avaient entrepris de soutenir l’épanouissement d’une patrie juive sans empiéter sur les droits des Palestiniens (4). Finalement, les contradictions inhérentes à ce projet provoquèrent la révolte arabe de 1937-1939, réprimée si brutalement que 10 % des hommes adultes furent tués, blessés, emprisonnés ou exilés.

L’« agression tripartite » de Suez

À l’expiration du mandat britannique en Palestine, en 1947, le génocide des Juifs d’Europe par les nazis donna une nouvelle impulsion à la cause sioniste et aboutit à la création d’Israël. Les Arabes appellent cet événement al-Nakba, « la catastrophe ». Les Palestiniens étaient alors 1,2 million pour 600 000 Juifs, et possédaient 94 % des terres. Il n’est donc guère étonnant qu’ils aient rejeté le plan de partage de l’ONU, qui leur accordait seulement la moitié de leur territoire. Il s’ensuivit une guerre qui chassa, d’une manière ou d’une autre, 200 000 à 300 000 Palestiniens de leurs foyers.

Après le départ des Britanniques en 1948, le conflit entre les États arabes voisins et les sionistes aboutit à la création d’Israël, sur 78 % du territoire original du mandat : 750 000 Palestiniens devinrent des réfugiés. La défaite déclencha immédiatement des coups d’État, des assassinats politiques et une révolution dans les quatre États arabes voisins d’Israël, le Liban, la Jordanie, l‘Égypte et la Syrie. Elle mit également fin à l’influence considérable du Royaume-Uni dans la région. Le legs de ce bouleversement est le sentiment d’injustice persistant qu’éprouvent les Arabes.

Le contexte dans lequel se déroula la catastrophe palestinienne et l’impuissance historique des peuples arabes contribuent à expliquer la ferveur suscitée par la révolution égyptienne de 1952, et l’élévation de Nasser au statut de héros du monde arabe. Sa volonté de défier les Britanniques cimenta sa position. Le point d’orgue fut sa résistance réussie face à l’« agression tripartite », l’expression qu’utilisent les Arabes pour désigner ce que les Britanniques et les Français appellent la « crise de Suez (5) ». La renommée de Nasser culmina avec la création, en 1958, de la République arabe unie (RAU), union de l’Égypte et de la Syrie, dont l’onde de choc se fit sentir dans l’ensemble des capitales arabes. « Pendant un bref et enivrant moment, nous dit Rogan, on a pu croire que le monde arabe allait briser le cycle de domination étrangère qui avait marqué l’ère ottomane, la période impériale et la guerre froide, pour connaître enfin une ère de véritable indépendance. »

Mais, comme il est arrivé si souvent dans l’histoire moderne de la région, l’espoir se dissipa vite. En 1961, la RAU était dissoute. Un ancien président syrien avait prévenu Nasser que les Syriens étaient difficiles à gouverner : « 50 % […] se considèrent comme des dirigeants, 25 % comme des prophètes et 10 % se prennent pour Dieu. » Cela se vérifia. Dans les années 1960, quand les États arabes choisirent tantôt le camp occidental tantôt le camp soviétique, le rêve d’unité arabe s’envola.

Les problèmes persistèrent. En 1962, l’Algérie conquit son indépendance, mais ce fut au prix d’un million de morts. Puis il y eut le désastre que Nasser nomma al-Naksa (« le revers »), l’écrasante défaite de la Syrie, de la Jordanie et de l’Égypte lors de la guerre des Six-Jours, en 1967. Le contrôle de la Cisjordanie, le dernier territoire important de l’ancien mandat susceptible d’abriter un État palestinien, revint à Israël. Les Palestiniens savaient désormais qu’ils ne pouvaient compter sur les dirigeants arabes pour défendre leurs intérêts, et devaient prendre en main leur destin. La période de l’espoir prit vraiment fin avec la mort de Nasser, en 1970, qui suscita une immense effusion de chagrin. Les Arabes pleuraient « le Lion », mais aussi sur leur propre sort.

Dans les années 1970, deux nouveaux acteurs vinrent jouer un rôle majeur dans la vie politique arabe. Le premier, c’était le pétrole, dont les États arabes étaient devenus les premiers producteurs mondiaux. Cela avait du bon et du mauvais. D’un côté, la manne rendait ces pays vulnérables et faussait le développement économique ; de l’autre, elle leur fournissait une arme s’ils agissaient à l’unisson. La puissance de ce levier fut démontrée pendant la guerre du Kippour, en 1973, quand la décision des Arabes de quadrupler le prix du pétrole contraignit les gouvernements occidentaux à tenter de mettre fin au conflit, pendant que l’Égypte obtenait encore des victoires militaires. Tous les Arabes ne considéraient pas la campagne militaire d’Anouar el-Sadate comme un succès, mais les forces arabes n’avaient jamais tant accompli contre Israël. Les Égyptiens reprirent la rive gauche du canal et les Syriens, une partie du plateau du Golan.

Le facteur islamiste

L’autre acteur nouveau était l’islam. Les Arabes s’étaient préparés à le voir jouer un rôle politique depuis la fondation de l’Association (islamiste) des Frères musulmans, dans les années 1920. Le déclin du nationalisme arabe ouvrit une brèche dans laquelle il s’engouffra. La révolution iranienne de 1978-1979, où les islamistes contribuèrent à renverser un autocrate soutenu par les Américains, envoya un message fort. Suivirent, en novembre 1979, la prise de la Grande Mosquée de La Mecque par des groupes islamistes qui menacèrent l’État saoudien ; en octobre 1981, l’assassinat du président Sadate par une faction dissidente des Frères musulmans ; enfin, en 1981-1982, la guerre brutale entre les Frères musulmans et le gouvernement d’Hafez el-Assad, en Syrie. En 1982, l’invasion du Liban par Israël pour chasser l’OLP du pays favorisa l’apparition du parti islamiste chiite Hezbollah – un ennemi beaucoup plus déterminé. Tout au long des années 1980, le jihad afghan contre les Russes, auquel nombre d’Arabes participèrent, eut une influence considérable ; un grand nombre de combattants rentrèrent dans leurs pays résolus à y instaurer un ordre islamique idéal.

La première Intifada palestinienne contre Israël commença en décembre 1987 : 626 Palestiniens furent tués, 37 000 blessés et 35 000 emprisonnés au cours de l’année. C’est dans ces conditions que naquit le Mouvement de la résistance islamique Hamas, branche des Frères musulmans, qui ne tarda pas à se montrer mieux organisé et moins corrompu que l’OLP. Les valeurs islamistes commençaient alors à s’affirmer dans l’espace public arabe, autrefois remarquablement laïc, à travers les jeunes hommes portant la barbe et les jeunes femmes en foulard.

La fin de la guerre froide changea la donne pour les Arabes, mais pas dans le sens d’une amélioration. Les États-Unis étaient désormais la puissance hégémonique dans la région. Et les populations locales n’allaient pas tarder à découvrir ce que cela signifiait : en 1990, l’Amérique et ses alliés répondirent à l’occupation du Koweït par Saddam Hussein en lançant contre l’Irak une offensive qui fit des milliers de morts civils. Si les gouvernements arabes étaient divisés sur l’attitude à adopter, l’homme de la rue y vit le plus souvent une nouvelle illustration d’un impérialisme occidental impitoyable. L’invasion anglo-américaine de l’Irak, en 2003 – lancée pour des raisons spécieuses et qui, en 2009, avait déjà fait 150 000 morts civils selon le gouvernement irakien – n’allait pas les faire changer d’avis.

Sur fond d’hégémonie des États-Unis, Israël, État client de l’Amérique, semblait lui aussi avoir les mains plus libres pour mener la vie dure à ses voisins arabes. En 1996, quand le Hezbollah attaqua des positions israéliennes au Sud-Liban et que des frappes de missiles visèrent le nord du pays, le gouvernement lança l’opération « Raisins de la colère », qui fit 400 000 déplacés et détruisit de nombreuses infrastructures. En 2006, Israël répliqua à une incursion du Hezbollah à sa frontière nord par une nouvelle offensive ; elle dévasta une grande partie du sud de Beyrouth, toucha de nouvelles infrastructures et entraîna le déplacement d’un million de Libanais.

En janvier 2009, alors qu’un cessez-le-feu de six mois n’avait entraîné aucun assouplissement du contrôle israélien à la frontière de la bande de Gaza, le Hamas commença de tirer des roquettes. Israël riposta par une offensive de deux semaines contre cette enclave très densément peuplée, visant des agences de l’ONU, des hôpitaux, des écoles et des zones résidentielles. Les dégâts ont été estimés à 1,4 milliard de dollars, 1 300 Palestiniens sont morts et 5 100 ont été blessés, 13 Israéliens sont morts et 8 ont été blessés.

Les comptes à rendre de l’Occident

Répétons la formule de Samir Kassir : « Ce n’est pas agréable d’être un Arabe de nos jours. » Or l’Occident et ses clients se sont montrés, par leurs interventions, passablement indifférents à la souffrance des Arabes. Il n’est guère surprenant que ceux-ci aient dansé dans les rues en apprenant la nouvelle des attentats du 11-Septembre. La situation n’ayant guère changé depuis 2001, il est probable que, si une attaque de même nature se produisait aujourd’hui, leur réaction serait assez semblable.

L’histoire d’Eugene Rogan est sérieuse et de grande envergure. D’une lecture aisée, le texte est assorti de résumés précieux à la fin de chaque chapitre. De plus, il nous donne à lire des points de vue arabes originaux, comme celui de ce coiffeur de Damas faisant des commentaires sur l’affaiblissement de l’autorité ottomane, et celui de cet universitaire égyptien relevant l’injustice de la réaction britannique à l’incident de Dinshaway (6) ou la courageuse résistance de Fatiha Bouhired et sa nièce de 22 ans, Djamila, lors de la bataille d’Alger.

Dans un domaine où la partialité est de règle, Rogan est équitable. Il évoque bien l’assaut – non provoqué – des forces juives contre le village arabe de Deir Yassin le 9 avril 1948, au cours duquel 250 habitants périrent. Mais ce récit est aussitôt contrebalancé par celui de l’attaque des Palestiniens contre un convoi médical juif à Jérusalem, qui a coûté la vie à 76 personnes. Rogan fournit scrupuleusement le nombre d’Arabes tués et blessés par des interventions occidentales et israéliennes dans la région. Mais il montre aussi la brutalité des Arabes entre eux : la destruction de la ville de Hama par Hafez el-Assad lorsqu’il voulut éradiquer les Frères musulmans ; les mesures impitoyables prises par Saddam Hussein contre les chiites qui s’étaient soulevés après la guerre du Koweït ; enfin, les 100 000 à 200 000 morts dénombrés en quinze ans de guerre civile au Liban.

Une certaine école de pensée veut que, si les Arabes ont tant souffert au cours des derniers siècles, c’est en grande partie de leur faute. Il y a peut-être du vrai là-dedans. Mais Rogan montre bien que l’Occident a beaucoup de comptes à rendre. Il montre bien, aussi, que les sociétés arabes, contrairement à leurs dirigeants, trouvent de plus en plus souvent la réponse à leurs problèmes dans l’islam politique. « Si des élections libres et justes se déroulaient aujourd’hui dans la région, affirme-t-il, je suis persuadé que les islamistes l’emporteraient haut la main. »

Cet article est paru dans le Times Literary Supplement le 22 janvier 2010. Il a été traduit par Béatrice Bocard.

Les croisades, vues par les Arabes

Dans sa préface au livre de Carole Hillenbrand, Yasir Suleiman, professeur d’arabe à l’université d’Édimbourg, observe que « l’auteur a pour objectif premier de contrebalancer l’image biaisée des croisades dans la connaissance occidentale ». Je ne suis pas bien sûr de ce qu’il entend par là. David Hume, dans son Histoire de la Grande-Bretagne, dénonça les croisades comme « le monument de folie humaine le plus insigne et durable jamais édifié, toutes époques et toutes nations confondues ». Un peu plus tard, Edward Gibbon y voyait l’expression d’un « fanatisme sauvage (1) ». Dans son Histoires des croisades (1820), l’une des premières études consacrées spécifiquement à ce sujet, Charles Mills déplorait le papisme et le fanatisme médiéval. Dans La Dynastie mamelouke ou esclave d’Égypte (1896), William Muir, tout en suggérant que les croisades eurent un rôle positif en arrachant l’Europe à l’âge des ténèbres, en venait à les dénoncer : elles ont « aggravé l’intolérance de l’époque et encouragé dans les rangs chrétiens des actes de cruauté et des effusions de sang parfois aussi épouvantables que ceux commis par leur ennemi ; nous y trouvons la combinaison étrange d’une piété fanatique et des instincts les plus bas de l’humanité. Il est souvent difficile de reconnaître la foi de Jésus tant dans la religion que les papes et leurs conseillers ne cessèrent en deux siècles de chercher à ramener sur la terre où elle vit le jour, que dans les moyens qu’ils employèrent pour l’y installer ».

Beaucoup plus récemment, sir Steven Runciman, doyen de la recherche sur le sujet, a écrit que « la guerre sainte ne fut rien d’autre qu’une longue entreprise d’intolérance au nom de Dieu (2) ». La cruauté des croisades et des croisés était devenue l’un des dogmes de l’historiographie bien avant que l’ancien Monthy Python Terry Jones n’en fît la satire dans un documentaire télévisé, en 1994. Même des romanciers comme Scott et Henry Rider Haggard ont été enclins à en brosser un tableau des plus sévères.

Il n’est guère surprenant que les historiens arabes modernes, tout en condamnant les croisades, ont aussi tendance à présenter ces expéditions comme les prémices ou même les causes de l’évolution récente du Moyen-Orient. Carole Hillenbrand remarque que « certains chercheurs musulmans et arabes contemporains évaluent et réinterprètent le phénomène des croisades à la lumière d’expériences récentes telles que le colonialisme, le nationalisme arabe, la création de l’État d’Israël, la libération de la Palestine et la montée du “fondamentalisme islamique” ».

Les Francs, une invasion barbare de plus

Pourtant, les observateurs arabes de la première croisade à la fin des années 1090 n’accordèrent d’abord pas beaucoup d’importance à l’arrivée des Franj (ou Francs). Ils avaient l’impression de faire face à une autre invasion barbare, ou peut-être à un nouveau groupe de mercenaires byzantins. Ils ne reconnurent pas que les croisés obéissaient à des motivations religieuses et n’accordèrent aucune considération aux dangers d’ordre stratégique que représentait à long terme l’établissement de principautés croisées. Seul un homme, Al-Sulami, écrivit dès 1105 un traité sur la guerre sainte où il prévenait que la désunion et le laisser-aller des musulmans faisaient, à leur place, le travail des croisés. S’ils n’agissaient pas rapidement, les Francs s’empareraient de tous les ports syriens. Mais Al-Sulami était un philologue et juriste religieux peu connu à Damas et il resta un certain temps plus ou moins seul à tenir ces propos alarmistes. Les Francs finirent par prendre tous les ports du littoral syro-palestinien.

C’est seulement à partir des années 1140, et lentement, que se constituèrent une idéologie et une pratique de la contre-croisade, sous la direction de chefs de guerre héroïques tels que Zangi, Nur al-Din et Saladin. Les campagnes militaires étaient soutenues par le développement d’une propagande en vers et prose en faveur du jihad et du réarmement moral des musulmans. Le changement de climat amené par les prédications de la contre-croisade peut être retracé dans les habitudes de consommation d’alcool de ses leaders. Il-Ghazi, seigneur de Mardin, célébra une victoire sur Roger d’Antioche en 1119 « en se livrant à des soûleries excessives ». Zangi fut assassiné par un esclave alors qu’il cuvait son vin. Son fils, Nur al-Din, adorait lui aussi l’alcool, mais s’en blâma et devint ascétique après avoir subi une série de défaites face aux Francs. Son successeur Saladin ne buvait rien de plus fort que du jus de fruit. Plus tard encore, dans les années 1260, le sultan mamelouk [d’Égypte] Baïbars prit des mesures pour prévenir la consommation d’alcool dans son armée.

Les chrétiens, maudits et sales

Si Yasir Suleiman veut dire que l’histoire des croisades a été biaisée par une utilisation insuffisante des sources en arabe, il a clairement raison. Hillenbrand a rendu un grand service en rassemblant en un seul gros volume une telle masse de documents jusqu’alors sous-utilisée, voire purement et simplement inutilisée. Cependant, et elle le dit à plusieurs reprises, cela ne va pas sans difficultés. Quand ils écrivaient sur leurs voisins chrétiens, les historiens, géographes et fonctionnaires arabes usaient volontiers d’un large répertoire de figures de style conventionnelles et emphatiques. Discerner la réalité sous-jacente n’en est que plus difficile. Batailles et sièges étaient fréquemment évoqués par des métaphores couchées en vers et en prose.

Pendant presque deux siècles, croisés et musulmans furent voisins en Syrie, sans jamais tenter de se comprendre. La vision occidentale des musulmans du Moyen Âge était fondée sur des stéréotypes désobligeants, alimentés par la peur et le mépris. Il en allait de même en sens inverse. Les sources arabes présentaient les Francs comme maudits, sales, des brutes s’adonnant aux plaisirs de la chair. À leur contact, on se souillait. L’église du Saint-Sépulcre était presque invariablement appelée l’église des ordures. Les prêtres étaient soupçonnés d’encourager leurs paroissiennes à la prostitution. L’hagiographe de Saladin, Imad Al-Din al-Isfahani, voyait les Francs comme « un essaim de mouches » et « des sauterelles sans ailes ». Quant à la Chrétienté, l’auteur anonyme de la Mer des précieuses vertus annonçait, au XIIe siècle : « Quiconque croit que son Dieu sortit des parties intimes d’une femme est complètement fou ; on ne doit pas lui adresser la parole, il n’a ni intelligence ni foi. »

Dans son dernier chapitre, « L’héritage des croisades », Hillenbrand cite Akbar Ahmed (3), éminent auteur musulman vivant en Occident : « La mémoire des croisades survit au Moyen-Orient et fausse la perception musulmane de l’Europe. C’est le souvenir d’une Europe agressive, arriérée et religieusement fanatique. Cette réminiscence historique se serait renforcée aux XIXe et XXe siècles alors que les Européens parvenaient une fois de plus à asservir et coloniser des territoires au Moyen-Orient. Malheureusement, ce legs d’amertume est ignoré par la plupart des Européens quand ils évoquent les croisades. »

C’est vrai. Peu d’Européens tiennent compte du ressentiment des musulmans. En partie parce que seule une petite poignée éprouve elle-même de l’amertume à propos de la conquête par les musulmans de la Syrie au VIIe siècle, de l’Espagne au VIIIe siècle et des Balkans aux XVe et XVIe siècles. Cependant, remarque Hillenbrand, « c’est une étrange ironie que l’Europe ait perdu militairement les croisades mais en soit venue à “vaincre le monde”, alors que les musulmans ont gagné les croisades pour se voir ensuite piégés, dans une position de subordination à l’Occident ».

En théorie, l’arrivée des croisés au Proche-Orient aurait dû offrir des opportunités. Mais, déplorait Joshua Prawer, éminent spécialiste du royaume croisé de Jérusalem, les colons francs vécurent pendant deux cents ans « parmi les musulmans et les Grecs, qui avaient quelque chose à apprendre à l’Europe », sans que le royaume croisé devienne jamais « un lieu de passage de la culture grecque ou de la culture arabe vers l’Europe. Ces ponts, on les trouve en Sicile, en Espagne, pas en Terre sainte ». Pour une large part, cette incapacité de construire des passerelles était le résultat d’un manque évident de réceptivité culturelle de la part des Francs établis en Orient. En fait, l’Europe des XIe, XIIe et XIIIe siècles n’était pas si arriérée. C’était le continent des Anselme, Adélard de Bath, Bernard de Clairvaux, Pierre Abélard, Hugues de Saint-Victor, Otto de Freising, Jean de Salisbury, Chrétien de Troyes, Marie de France, Hildegarde de Bingen, Gottefried de Strasbourg, Wolfram von Eschenbach, Roger Bacon, Snorri Sturluson, Leonardo Fibonacci, Thomas d’Aquin… De plus l’Europe occidentale avait déjà devancé le Moyen-Orient sur de nombreux aspects décisifs en ingénierie et en technologie. Mais Anselme et ses semblables ne participaient pas aux croisades ni ne s’installaient dans les principautés croisées. Intellectuel formé à Paris, Guillaume, archevêque de Tyr, était une exception.

Livres arabes en rançon

À vrai dire, sauf s’ils avaient décidé de s’intéresser à l’étude du Coran et aux traditions transmises oralement concernant le prophète Mahomet et ses contemporains, les Francs n’auraient eu que peu à apprendre de leurs sujets et voisins musulmans au XIIe siècle. Les croisés avaient conquis de petites villes qui faisaient commerce de savon, de cuir et de verre. Ces endroits étaient intellectuellement pauvres et éloignés des grands centres culturels de Bagdad ou Ispahan. La dernière ère d’épanouissement culturel en Syrie remontait au Xe siècle, avec les princes Hamdanides à Alep. Les célèbres poètes Al-Mutanabbi et Abu Tamman, le philosophe Al-Farabi, le prédicateur Ibn Nutaba et nombre d’autres avaient prospéré sous la protection bienveillante de cette grande dynastie arabe. Cependant, au tournant des années 1090, la région ne comptait plus aucun philosophe, scientifique, poète ou historien de réelle importance ou originalité. Sans doute le déclin culturel fut-il exacerbé par l’arrivée des croisés, qui ont tué des érudits et détruit les bibliothèques ou éparpillé leur contenu. (Nous savons qu’ils se sont servis des livres arabes pillés à Jérusalem comme rançon versée à la garnison fatimide d’Ashkelon (4).)

La parution du livre de Hillenbrand invite à rappeler celui d’Emmanuel Sivan, pionnier de la recherche sur la réaction musulmane face aux croisades. Il a épluché les chroniques, poèmes, sermons et traités sur la guerre sainte et sur les « excellences » de Jérusalem et résumé tout cela dans une monographie aussi condensée qu’incisive (5). Hillenbrand juge que Sivan a donné trop d’importance aux facteurs idéologiques de la contre-croisade et sous-estimé les motivations plus simples, comme l’expansion militaire et la xénophobie. Donné trop d’importance aussi à Saladin et à l’événement qu’a représenté la prise de Jérusalem, et minimisé les efforts plus obstinés de son prédécesseur Nur Al-Din pour faire progresser le jihad. Elle pense aussi que Sivan sous-estime le rôle des Fatimides d’Égypte dans la résistance aux croisés au cours des premières décennies du XIIe siècle. Sivan, soulignant la piètre qualité de la littérature anti-croisés, en déduisait que la région stagnait sur le plan culturel. Hillenbrand en doute. Cela dit, pour l’essentiel, leur interprétation ne diffère pas sensiblement.

Dans son chapitre de conclusion, Sivan suggérait qu’il pourrait être enrichissant de regarder la façon dont les croisés et les Européens en général étaient dépeints dans les œuvres anonymes de la littérature folklorique. Hillenbrand l’a fait et le résultat est réjouissant. Ainsi ce passage du conte d’Omar bin Nu’man dans Les Mille et Une Nuits : « Quand le Grand Patriarche des chrétiens à Constantinople se déplaçait, les prêtres collectaient diligemment ses excréments dans un écrin de soie et les faisaient sécher au soleil. Ensuite ils les mélangeaient avec du musc, de l’ambre et du benjoin et, lorsque le tout était complètement sec, en faisaient de la poudre, encens suprême, qu’ils plaçaient dans de petites boîtes en or. Ces boîtes étaient ensuite envoyées à toutes les églises et à tous les rois chrétiens. »

Hillenbrand termine son livre en analysant les résonances politiques et psychologiques des croisades dans le Moyen-Orient actuel. C’est fascinant. On y voit l’utilisation de l’iconographie de la contre-croisade dans la propagande des partis Baas syrien et irakien, tandis qu’Israël est présenté par les mouvements palestiniens comme l’héritier direct du royaume de Jérusalem.

Cet article est paru dans la London Review of Books le 3 février 2000. Il a été traduit par Damien Larivière.

L’incroyable conquête

Peu d’événements historiques ont eu un impact aussi rapide et profond que l’avènement de l’islam. Quinze ans ont suffi, après la mort de Mahomet, pour que ses disciples du désert conquièrent tous les centres de la vieille civilisation du Proche-Orient. Ils avaient détruit la Perse, depuis longtemps une grande puissance régionale ; réduit Byzance, sa principale rivale, à un État croupion ; et forgé un empire aussi vaste que Rome à son apogée. Moins d’un siècle plus tard, les armées musulmanes écumaient les frontières de la Chine des Tang et, à 8 000 kilomètres de là, fondaient sur l’Espagne pour affronter les princes mérovingiens dans ce qui est aujourd’hui la France.

Le triomphe n’était pas seulement militaire. L’expansion explosive de l’islam a mis un terme soudain aux liens qui unissaient depuis mille ans les deux rives de la Méditerranée sur les plans commercial, culturel, politique et religieux. Pour la première et unique fois dans l’histoire, naissait un empire fondé entièrement sur une foi, tenu par ses lois et voué à sa propagation. L’islam a supplanté de vieilles religions durablement enracinées, comme le zoroastrisme en Perse, le bouddhisme en Asie centrale et l’hindouisme dans une bonne partie de la vallée de l’Indus. Il a fait de l’arabe, un dialecte du désert, une langue mondiale qui, des siècles durant, a supplanté le grec et le latin comme principale dépositaire du savoir humain.

Pourtant, la question de savoir comment les Arabes musulmans ont réussi cet exploit reste une énigme. Non que les explications fassent défaut. Les Arabes eux-mêmes ont bâti une riche tradition littéraire autour du succès miraculeux de l’islam. Mais ces récits martiaux des futuhat, ou avancées merveilleuses de la nouvelle foi, vantaient surtout la supériorité morale, le zèle et le courage des vainqueurs, sans beaucoup nous informer sur les facteurs plus concrets qui leur étaient venus en aide. Une grande attention a été portée à des détails comme la généalogie des généraux arabes ou la répartition précise du butin, aux dépens de précisions sur la chronologie et la géographie.

Les historiens modernes ont fait peu de cas de ces récits, soulignant comment les désordres calamiteux de l’Antiquité tardive avaient sapé la capacité de résistance aux invasions musulmanes. En raison de la difficulté d’interprétation des rares textes anciens, en arabe mais aussi en grec, en syriaque, en copte, en arménien, en perse et même en chinois, en raison aussi de la pauvreté des connaissances archéologiques sur les premiers temps de l’islam, la recherche récente a aussi eu tendance à se focaliser sur un thème ou une région. Et la dernière génération d’historiens n’a produit aucune synthèse sur le premier siècle de l’islam.

Peu d’auteurs sont mieux équipés pour cela que Hugh Kennedy. Ce professeur d’histoire médiévale a écrit de nombreux livres sur les premiers temps de l’islam, et c’est un historien méticuleux et judicieux. Plutôt que de rejeter les documents suspects, comme les histoires musulmanes triomphalistes, il préfère les examiner pour y chercher des indices. De temps à autre, il y trouve des éléments confirmant que certains de ces récits sont plus proches de la vérité que ne le pensaient jusqu’alors les historiens.

Un chef unique, le calife

Les premiers dirigeants musulmans étaient tout sauf des Bédouins sauvages et illettrés, montre ainsi Hugh Kennedy. C’étaient des citadins sophistiqués et des chefs militaires de grande compétence. Une fois ralliée une masse critique de convertis, l’adhésion rapide à la foi nouvelle de tribus de toute la péninsule Arabique a créé la dynamique nécessaire à la conquête. La société arabe était marquée par les conflits entre tribus. S’étant désormais soumises à l’autorité d’un chef unique, le calife musulman, les guerriers nomades devaient diriger leur énergie vers l’extérieur s’ils voulaient éviter de faire éclater la nouvelle nation musulmane. Leur volonté d’en découdre était en outre sanctifiée par la doctrine du jihad, qui promettait des récompenses tant terrestres que célestes. Les martyrs s’assuraient une place privilégiée au paradis, tandis que les soldats étaient autorisés à conserver les quatre cinquièmes du butin.

Mais l’esprit de corps des musulmans, leur mobilité acquise à l’épreuve du désert, l’intelligence de leurs généraux ne suffisent pas à expliquer comment des armées aussi petites – peut-être 30 000 hommes pour la conquête de la Syrie, 10 000 pour celle de l’Irak, 16 000 pour celle de l’Égypte – se sont si rapidement emparées de territoires densément peuplés. D’autres facteurs ont joué un rôle crucial. Le plus important étant le moment des faits.

À partir des années 540, des épidémies répétées de peste bubonique avaient fait des coupes claires dans la population du Proche-Orient et de la Méditerranée. Et les désordres politiques allaient encore affaiblir la région. Prenant prétexte de l’assassinat de l’empereur byzantin Maurice en 602, le shah de Perse Chrosroês II lança une guerre éclair qui emmena ses armées à travers les riches provinces de Syrie et d’Égypte et en Anatolie jusqu’à Constantinople. C’est seulement en 624, sous Héraclius, que les Byzantins contre-attaquèrent, prenant à revers les forces perses en débarquant sur les rives de la mer Noire, puis pillant en avançant vers le sud jusqu’au cœur de la Perse. Héraclius prit Jérusalem en 630 et le fils de Chrosroês II, monté sur le trône après l’assassinat de son père, demanda la paix.

Ces décennies de guerre ont laissé Byzance et la Perse exsangues. L’irruption soudaine des musulmans les trouva complètement sans défense. Comme l’écrit Kennedy, « si Mahomet était né une génération plus tôt et si lui et ses successeurs avaient lancé leurs armées contre ces grands empires en 600, par exemple, il est difficile d’imaginer qu’ils seraient parvenus à quoi que ce soit ».

Pire, pour Héraclius, la rivalité entre les sectes chrétiennes conduisit de nombreux Égyptiens et Syriens à se ranger aux côtés des envahisseurs arabes contre les Byzantins, qui avaient tenté d’imposer leur orthodoxie par la force. À leur grand avantage, les musulmans n’étaient pas non plus très exigeants : ceux qui n’embrassaient pas l’islam pouvaient vénérer le dieu qu’ils voulaient, contre paiement d’un impôt annuel, pas plus lourd que celui qu’ils versaient auparavant.

L’avancée des musulmans ne se fit pas sans souffrances, révèle Kennedy dans un chapitre poignant qui donne la parole aux vaincus. En diverses occasions, les villes qui résistaient furent rasées, leurs habitants massacrés ou réduits en esclavage. En Afrique du Nord, les raids destinés à se procurer des esclaves prirent une telle ampleur qu’ils entraînèrent, en 741, un imposant soulèvement berbère. Mais dans une bonne partie du territoire conquis, l’emprise musulmane demeura légère pendant des générations. Il est révélateur que l’expansion hors d’Arabie se fit en deux vagues. La première exploita la faiblesse des empires voisins. La seconde, deux générations plus tard, se fonda sur les acquis de la première mais ne réussit pas à repousser les frontières beaucoup plus loin. Il est remarquable de voir à quel point la géographie de l’islam est restée stable depuis lors, si l’on excepte la perte de l’Espagne et, en sens inverse, les avancées dans les Balkans, en Inde et dans les Indes orientales. Mais ces événements eurent lieu des siècles plus tard, et les derniers triomphes militaires de l’islam furent le fait des Turcs, non des Arabes.

Cet article est paru dans le New York Times le 6 janvier 2008.

Le temple du savoir

Quand Bagdad fut fondée, pour être la nouvelle capitale du califat abbasside, le cœur de la cité était occupé par la bibliothèque royale (1). Sa construction fut achevée vers l’an 765 sous l’impulsion du calife al-Mansûr, à qui l’on doit l’édification de la ville dans son ensemble. Second d’une longue lignée de califes abbassides qui plaçaient la pensée et le savoir au-dessus de tout, le souverain musulman fut aussi à l’origine d’une méthode de calcul de la circonférence de la Terre. Les Abbassides ont aussi été à l’origine de l’une des périodes les plus fertiles de l’histoire humaine sur le plan scientifique.

La bibliothèque était officiellement baptisée « maison de la Sagesse ». Ce bâtiment colossal abritait traducteurs, copistes, érudits, scientifiques et autres bibliothécaires, mais aussi les épais volumes de textes persans, sanskrits et grecs qui affluaient vers Bagdad. Il va de soi que ce lieu attirait à lui des personnes en quête de savoir venues de tout l’Empire musulman. Dans un récit captivant mené à un rythme effréné, Jonathan Lyons nous conte l’histoire de cette « maison de la Sagesse », de ses hôtes et des califes qui lui offrirent leur soutien. On croise tour à tour des érudits tels que [le Persan] Al-Kwarizmi, l’illustre mathématicien musulman qui fonda l’algèbre ; le géographe Al-Masû’di qui, dans son Livre des routes et des royaumes, dessina le tracé des principaux itinéraires marins menant à la Perse, au Cambodge et jusqu’à la péninsule de Malaisie ; ou encore Al-Kindî, le premier philosophe arabe.

Mais c’est davantage le cheminement jusqu’en Europe des découvertes réalisées à Bagdad ou dans d’autres villes musulmanes qui intéresse Lyons. Ses recherches portent sur une kyrielle de traducteurs et de savants hauts en couleur qui rapportèrent de leurs voyages en terre d’islam les connaissances et les découvertes arabes.

Ainsi d’Adélard de Bath [mort en 1150]. Fermement résolu à se mettre en quête des savoirs de l’islam (studia Arabum, selon ses propres termes), il se rendit à Antioche et en Sicile (2). Comptant parmi les tout premiers à enseigner l’arabe, il traduisit de nombreux travaux d’astronomie théorique et physique comme les tables d’Al-Khwarizmi, grâce auxquelles l’Occident put s’ouvrir à un nouveau corpus de connaissances et de vocabulaire mathématiques. Ce travail de traduction permit à Adélard de rédiger son traité sur l’utilisation de l’astrolabe, qui révolutionna la façon dont les Occidentaux concevaient l’Univers. Un autre Britannique, du nom de Michael Scot, nourrissait lui aussi une passion sans fin pour l’érudition musulmane. Ses traductions approfondies des travaux d’Averroès et Avicenne, entreprises durant le XIIIe siècle, introduisirent la philosophie grecque en Occident. Considéré par le plus grand nombre comme le premier expert d’Aristote, Scot inspira le personnage de Prospero dans La Tempête de Shakespeare.

Mais l’intérêt pour les savoirs du monde arabe ne se limitait pas aux érudits et aux traducteurs. De nombreux dirigeants, tel Frédéric II du Saint Empire [mort en 1250], comprirent que la maîtrise des connaissances offertes par les Arabes pouvait être source de pouvoir. L’Europe savait qu’ils avaient mis au point des techniques de navigation sophistiquées ; et des livres tels que La Détermination des coordonnées de position pour corriger les distances entre les villes, du [Persan] Al-Bîrûnî [mort en 1048], recensaient des méthodes permettant de déterminer avec précision les emplacements géographiques. C’est une telle prise de conscience qui conduisit le roi Roger II, tout juste couronné en Sicile, jadis terre d’islam, à passer commande auprès du géographe musulman Al-Idrisi pour qu’il établisse la première carte supposée représenter la Terre. Achevée en 1138, celle-ci donnait à voir la planète sur un hémisphère entier, soit un angle à 180 degrés, s’étendant de la Corée, à l’est, jusqu’aux îles Canaries, à l’ouest [voir p. 35] . On doit aussi à Al-Idrisi le texte d’accompagnement, Récréations pour l’homme désireux de traverser l’horizon, connu dans le monde arabe comme le Livre de Roger, qui offrait une description des peuples, des pays et des cultures de sept zones climatiques.

La pensée et le savoir de l’islam ont transformé la chrétienté médiévale au-delà de ce que l’on peut imaginer, écrit Lyons. La philosophie naturelle [l’étude de la nature] compta parmi ses apports les plus significatifs, jetant les bases de la science moderne et de l’idée qui l’accompagnait : l’Université comme institution intellectuelle, culturelle et sociale. Le philosophe et scientifique anglais du XIIIe siècle Roger Bacon, qui traversa l’Espagne musulmane habillé en Arabe, fut l’un des premiers à enseigner la philosophie naturelle à Paris. Sans ces apports du monde musulman, explique Lyons, ni la Renaissance, ni le « progrès » tel que nous l’entendons n’auraient pu voir le jour. Ce sont les Arabes qui forgèrent l’identité intellectuelle et idéologique de l’Europe – Lyons suggérant en fait que l’Occident lui-même est une invention musulmane.

Loin d’exprimer sa gratitude envers l’islam, l’Europe fit silence sur ce qu’elle devait aux Arabes. Ce processus d’oubli vit le jour avec les successeurs d’Adélard et de Scot. Il s’appuya sur quatre grandes idées : l’islam altère la parole de Dieu ; il étend son influence uniquement par l’épée ; il pervertit la sexualité humaine ; son prophète, Mahomet, était un charlatan, et même un Antéchrist. Il est donc apparu nécessaire de mettre le savoir arabe au ban de l’histoire, et de revendiquer une filiation directe avec la Grèce antique. Pétrarque, l’un des intellectuels anti-Arabes les plus en vue du XIVe siècle, affirmait ainsi : « J’ai peine à croire que l’Arabie puisse nous offrir quoi que ce soit de bon. » Quant à Michael Scot, sa maîtrise des savoirs du monde arabe lui valut d’être jeté par Dante dans les profondeurs de l’enfer, au milieu des sorciers.

La structure du livre de Lyons suit le fil des prières quotidiennes de l’islam : al-icha (tombée de la nuit) est associée au Xe siècle, une époque où l’Europe, encore plongée dans l’obscurité, lançait ses premières croisades ; suivent ensuite as-soubh (l’aube) et adh-dhouhr (midi) pour désigner cette période située vers les XIe et XIIe siècles qui vit la civilisation musulmane atteindre son zénith. Al-asr (l’après-midi) se rapporte au XIVe siècle, date à laquelle la notion d’Occident (telle que nous la connaissons) vit le jour. Lyons ne pose pas la question de savoir ce qu’il est advenu lors de la prière de al-maghrib (coucher du soleil) : pourquoi la science et le savoir ont-ils reculé si rapidement dans le monde arabe ?

Un livre d’Ehsan Masood offre une réponse pertinente à cette question (3). Son enquête, tout à fait accessible, vient combler de nombreuses lacunes du livre de Lyons en insistant sur le contexte social et politique dans lequel eurent lieu toutes ces découvertes. Masood avance que la science, dans les cultures musulmanes, manquait d’une base sociale et institutionnelle. Ainsi, c’était à proximité ou à l’intérieur même des palais de leurs riches protecteurs, et non dans les universités, que les scientifiques travaillaient. Et leurs recherches, la plupart du temps, n’étaient pas éligibles aux fonds de charité et d’utilité publique tels que les waqfs, les fondations pieuses. Les financements dépendaient étroitement de chaque dirigeant, la recherche scientifique s’exposant à en subir les conséquences chaque fois que l’un d’eux disparaissait ou délaissait ce domaine.

De plus, la plupart de ces mécènes ont aussi figuré parmi les pires despotes. Le calife al-Ma’mûn [mort en 833] décrit par Lyons comme « curieux de nature », obsédé par la science, eut recours à la force pour imposer son rationalisme. Hülagü, petit-fils de Gengis Khan, détruisit Bagdad en 1258, alors qu’il était accompagné de Nasir al-Din al-Tusi, son conseiller scientifique personnel, à qui l’on doit d’avoir jeté les bases de la révolution copernicienne. Ainsi la science fut-elle souvent associée aux dictateurs dans l’imaginaire populaire.

Pour Masood, ce lien qui unit la science à un exercice autoritaire du pouvoir est bien plus que le produit d’une coïncidence. Encore aujourd’hui, la recherche est relativement mieux servie dans des pays au régime dictatorial comme l’Égypte, le Pakistan, ou l’Iran. Mais un retour à l’âge d’or de la « maison de la Sagesse », cette époque où la culture arabe était imprégnée de l’esprit scientifique, n’est concevable que si la science parvient à quitter ce piédestal pour s’enraciner au cœur des sociétés musulmanes. Tant que les pays musulmans vivront sous la tutelle des tyrans, cette ambition ne sera qu’un rêve nostalgique.

Cet article est paru dans le Times le 22 janvier 1999. Il a été traduit par Julien Charnay.

Les Arabes avant les Arabes

Le 17 janvier 2003, deux mois avant l’offensive américaine contre l’Irak, Saddam Hussein fit vœu de repousser les « Mongols de notre temps » qui, sous la conduite d’un Hülagü des temps modernes, menaçaient d’envahir l’Irak. Le parallèle n’était guère rassurant pour les Irakiens, le Hülagü original ayant mis sa menace à exécution et saccagé Bagdad en 1258. Qui plus est, l’histoire ne risquait guère de se rejouer à l’identique : il était permis de douter que George W. Bush suive les pas de ce Mongol en se convertissant à l’islam.

Ce n’était pas la première fois que le président irakien invoquait le lointain passé afin de se présenter en héros et champion de la cause arabe : sur les portraits et les affiches officiels, Saddam était souvent campé en Saladin (les deux hommes sont nés à Takrit). Et plusieurs campagnes de la guerre Iran-Irak ont emprunté leur nom à la bataille d’al-Qadisiyya, qui s’acheva en 636 sur une victoire éclatante des armées musulmanes (arabes) contre les Perses (non musulmans). Enfin, dans son entreprise radicale de reconstruction de Babylone, le président irakien s’est présenté sans hésiter comme un nouveau Nabuchodonosor (mort en 562 av. J.-C.) (1).

Or, s’il est vrai que l’Irak n’est pas la seule nation à avoir ancré l’un de ses mythes fondateurs dans le premier millénaire avant notre ère et que toute mythologie fait quelque peu violence à l’histoire, les références de Saddam prennent de singulières libertés avec les faits – parfois avec des conséquences non dénuées d’ironie. Saladin (mort en 1193) a certes repoussé les croisés, mais il était issu d’une famille kurde d’origine arménienne.

Le roi de Babylone, membre honoraire du parti Baas

Au moins était-il arabophone et musulman. Le roi assyrien Nabuchodonosor n’était évidemment ni l’un ni l’autre. Comment aurait-il pris qu’on le mette à contribution pour édifier un État arabe moderne, en le nommant au passage membre honoraire du parti Baas ? Une autre question plus intéressante se pose, qu’aborde en partie l’ouvrage extrêmement savant de Jan Retso : qu’est-ce que cela signifiait d’être un Arabe avant l’essor de l’islam, aux VIIe et VIIIe siècles, c’est-à-dire avant que la dynastie omeyyade (661-750) instaure l’arabe comme langue de gouvernement et place des gouverneurs arabes au cœur d’un empire islamique ? Que signifiait le fait d’être arabe avant même que Nabuchodonosor édifie Babylone ?

La lecture de ce livre nous apprend qu’il est difficile de répondre à cette question. L’identité ethnique est déterminée par un mélange variable et parfois volatil d’éléments. Et elle perdure ou se transforme sous l’effet des échanges au sein et entre les groupes sociaux. Elle ne contente pas d’« être », elle peut aussi être attribuée, affirmée et négociée. S’agissant des Arabes, deux de ces éléments ont toujours été déterminants. S’il existe des exemples de communautés non arabophones revendiquant une ethnicité arabe (comme certains « Arabes » parlant le perse d’Asie centrale), l’un d’eux reste la langue – ce code parlé et/ou écrit grâce auquel on peut exclure les autres.

Si le développement de la langue est toujours conditionné d’une manière ou d’une autre par l’histoire sociale ou politique, ce que nous appelons l’arabe classique en offre une illustration particulièrement éclatante : c’est le produit de l’impérialisme et du multiculturalisme islamiques.

Les règles de la grammaire arabe n’ont été codifiées que lorsque c’est devenu nécessaire et souhaitable, autrement dit aux VIIIe et IXe siècles, en Irak, quand les phénomènes de migration, de conversion et d’assimilation allaient bon train. C’est dans des villes comme Bassora, Kûfa et Bagdad, peuplées de locuteurs de très nombreuses langues, notamment divers dialectes arabes, araméens et perses, que les philologues se sont attelés à la besogne. Les locuteurs de l’arabe authentique étaient censés être ceux dont la langue n’avait pas été affectée par les effets supposés de la conversion à l’islam et de l’adoption d’un mode de vie urbain. En l’occurrence, il s’agissait des Bédouins. On pensait que leur activité (mener des troupeaux de moutons dans la steppe), leur conservatisme culturel et leur tempérament (en particulier leur profond mépris pour les habitants des cités) les avaient isolés des mutations linguistiques à l’œuvre dans les villes.

Tous les musulmans pouvaient accéder à la langue du Coran, qui avait couché par écrit l’« arabe limpide » de Dieu tel qu’il avait été transmis à Mahomet par l’archange Gabriel ; tout le monde était capable de l’entendre, et ils étaient nombreux à savoir le lire. Mais seuls les Bédouins pouvaient prétendre parler l’idiome de la poésie préislamique, qui finit par jouir d’un prestige linguistique égal à celui du Coran lui-même – et parfois supérieur.

Mais quelles étaient donc ces origines de la langue arabe préislamique, que les Bédouins « préservèrent » et dont il s’avéra que Dieu la parlait aussi ? Elles sont extrêmement obscures. Les chercheurs sont sûrs d’une chose : alors que la tradition linguistique arabe considérait que l’idiome coranique se parlait à La Mecque et Médine, il est désormais clair que ce n’était pas plus une langue orale que ne l’était celle des poètes ; en vérité, elles furent l’une et l’autre taillées dans la même étoffe artificielle [lire « L’énigme du Coran », Books, n° 10, novembre-décembre 2009].

Hormis le fait qu’une culture de la langue arabe, aussi immensément puissante que plastique, existait aux VIe et VIIe siècles, nous en savons très peu sur ce sujet, pour la simple raison que les traces tangibles de cette période sont très rares.

L’énigmatique inscription de Namara

Les tout premiers signes de la langue elle-même apparaissent dans une série d’écrits et d’idiomes (en particulier le thamudique, le safaïtique et le nabatéen) qui ont survécu à l’état d’inscriptions datant du VIe siècle avant J.-C. au IVe siècle de notre ère (dans l’Antiquité et l’Antiquité tardive, le lien entre la langue et l’écrit obéissait souvent à des dynamiques assez déroutantes). La plus importante de toutes a reçu le nom d’inscription de Namara, qu’elle tient de sa localisation, à environ 120 kilomètres au sud de Damas. Datant de l’an 383 de notre ère, elle immortalise la tombe d’Imru’al-Qays, « roi des Arabes » (ou « des RB », comme l’écrit Jan Retso – en matière de translitération, le livre fait malheureusement peu de concessions aux non-spécialistes). La langue de l’inscription de Namara est reconnaissable, c’est de l’arabe, mais l’écriture est nabatéenne. Retso nous fait sentir toute la difficulté d’interpréter ces restes d’arabe ancien en énumérant six traductions possibles d’un passage de ce fragment :

« “Il” [Imru’al-Qays] Amena le succès/eut la main heureuse lors du siège/de la conquête de Najran…
(ou) Vint disperser les populations denses de Najran…
(ou) Poussa avec succès au siège de Najran…
(ou) Revint se glorifier de son attaque contre Najran…
(ou) Entra sans difficulté aucune dans Zarban de Najran…
(ou) Frappa avec succès, sur les terres irriguées de Najran… »

Il est difficile d’imaginer un texte d’une aussi grande portée linguistique et historique (les spécialistes ont débattu sans fin pour savoir si « rb » devait être considéré comme le nom d’un peuple ou d’une terre), et qui soit aussi ardu à comprendre.

Le second élément essentiel de l’ethnicité arabe peut se définir comme une forme de culture commune, en particulier une histoire partagée. Là aussi, les preuves préislamiques sont contrariantes. La première mention de ce qui semble être les Arabes (avec la première évocation non biblique d’un roi israélite) apparaît en 853 avant J.-C. dans le système d’écriture « en forme de coin », que l’on appelle justement cunéiforme. Mais après cela, durant des siècles, on cherchera en vain, parmi toute une série de références éparpillées dans plusieurs langues de Méditerranée orientale et d’Asie occidentale – en particulier le latin, le grec, l’akkadien, l’araméen, quelques variantes de l’arabe du Sud et l’hébreu –, des signes clairs indiquant que ces peuples baptisés de noms divers (Aribi, arabes, plus tard Sarakenoi et Tayyaye), vivant en différents endroits (essentiellement l’actuelle Syrie, la Palestine, la Jordanie, l’Irak, l’Arabie saoudite et le Yémen), certains composés de paysans et de marchands sédentaires, d’autres de pasteurs, partageaient une culture ou un passé communs, qu’il fût réel ou imaginé. L’auteur passe ces données au crible, avec un soin méticuleux. Il fait preuve d’une maîtrise impressionnante des langues classiques et orientales, mais aussi des résultats de disciplines universitaires depuis longtemps distinctes : études classiques, assyriologiques, bibliques, talmudiques et islamiques. Il juge souvent les sources orientales plus fiables que les sources latines et grecques.

Les alliances des tribus arabes

La situation ne change nettement qu’au début de l’ère chrétienne. D’un côté, les inscriptions arabes méridionales commencent à faire assez fréquemment mention des Arabes, et Retso y voit une « étroite continuité entre les Arabes attestés dans l’ancienne Arabie du Sud et ceux qui apparaissent dans les sources traitant du tout début de la période islamique ou qui en découlent ». D’un autre côté, les sources grecques, en associant les Sarrasins à Ismaël, fils d’Abraham et d’Agar, semblent leur accorder une place (ou soulignent que certains l’auraient adoptée) dans une généalogie biblique qui, à la fin de l’Antiquité, fonctionnait un peu comme une Société des nations. Au IVe siècle, il semble donc que nous ayons une véritable ethnicité.

À la fin de ce IVe siècle et au cours du Ve, deux évolutions connexes rendent les choses encore plus nettes pour les auteurs chrétiens : les alliances formelles et informelles entre Rome et les tribus arabes, ces dernières finissant par jouer un rôle important dans la défense et la surveillance des frontières, et la conversion de certaines tribus de Palestine et de Syrie au christianisme. Cette période produisit notamment une reine du nom de Mavia, qui conduisit non seulement des raids spectaculaires en Palestine et dans le désert voisin au sud, mais qui se convertit. Sur les changements et les continuités intervenus à cette époque dans la nomenclature, Retso propose quelques réflexions intéressantes et controversées. On aura beau admirer l’ingéniosité de la suggestion selon laquelle ce terme « arabe » pouvait désormais être considéré comme désignant une « institution » – une « association socio-religieuse de guerriers, assujettis à une divinité ou à un souverain en tant qu’esclaves » –, on ne sera pas obligé d’y souscrire.

En tout état de cause, c’est dans ce contexte de participation croissante à un monde de plus en plus monothéiste qu’une identité arabe s’est plus complètement cristallisée aux VIIe et VIIIe siècles. En effet, l’essor de l’islam ne s’est pas contenté de produire des musulmans. Tout d’abord, le sens de l’appartenance à la tribu s’en trouvait changé, car la migration et la colonisation ont aiguisé et redessiné assez radicalement les frontières claniques. Ensuite, être arabe finissait par revêtir davantage de sens, dès lors que les Mecquois et les Médinois d’Arabie occidentale ont répondu à l’appel de Mahomet à fonder leur propre monothéisme.

Sur le long terme, l’islam deviendrait universaliste (quoique rarement missionnaire), mais des vestiges d’une foi distincte sur le plan ethnique survivent même dans la religion universaliste des périodes ultérieures. Et il ne fait aucun doute que l’ascendant de l’universalisme sur le particularisme fut controversé.

Au VIIIe siècle, l’arabe est devenu la langue de l’empire pas seulement parce que les califes étaient originaires de la péninsule Arabique, mais parce que Dieu avait choisi de dispenser sa révélation en arabe à un prophète arabe, dessinant ainsi les contours d’une histoire (comme l’identité des premiers prophètes arabes) et d’un rituel (le sanctuaire de La Mecque était associé à Abraham et Ismaël) plaçant les Arabes au centre de l’histoire humaine. Les explications ethniques des prémices de l’histoire islamique sont passées de mode, mais ce n’est pas pour rien que Julius Wellhausen (2), sans doute le plus grand de tous les orientalistes du XIXe siècle, appelait les Omeyyades le « royaume arabe ».

Cet article paru dans le Times Literary Supplement le 21 mars 2003. Il a été traduit par Johan-Frédérik Hel Guedj.

 

La guerre des favelas

C’est un phénomène de société. Le livre-enquête brésilien Elite da tropa 2, rédigé à huit mains par un sociologue, un commissaire et deux anciens du Bope (le Bataillon des opérations spéciales de la police militaire), figure parmi les meilleures ventes du pays depuis sa sortie en octobre 2010. Avec plus de dix millions de spectateurs, le film qui en a été tiré est devenu le film le plus vu de l’histoire du cinéma brésilien. Rien d’étonnant : au même moment, les Cariocas assistaient à de véritables scènes de guerre dans les bidonvilles. À l’automne dernier, le gouvernement, résolu à pacifier les favelas en vue de la Coupe du monde de 2014, a envoyé l’armée reprendre le contrôle des plus dangereuses d’entre elles, Morro do Alemão et Vila Cruzeiro.

« C’est le premier ouvrage qui dénonce, de manière documentée et informée, la menace représentée aujourd’hui, non par les trafiquants de drogue et leurs cartels, mais par les “milices” qui font régner la terreur dans les favelas de Rio », résume Leidiane Montfort sur le site du quotidien en ligne Gazeta Digital. Ces groupes armés, formés de policiers en quête d’un complément de salaire et autres gros bras recrutés par les habitants des favelas pour se protéger des « narcos », se sont peu à peu transformés en véritables « mafias », explique l’article de Gazeta Digital. « Aujourd’hui, les miliciens devenus escrocs font payer au prix fort l’accès des habitants à la télévision câblée, contrôlent la vente des bouteilles de gaz, les transports collectifs, etc. Ils saisissent les armes d’un cartel pour les revendre à un autre dans l’heure, enlèvent et retiennent en otages des trafiquants contre rançon », raconte le commissaire et coauteur d’Elite da tropa 2 Cláudio Ferraz au quotidien Folha de São Paulo. « Les miliciens sont bien plus dangereux que les trafiquants, poursuit-il, parce qu’ils ont un pied dans l’administration et bénéficient d’informations privilégiées. »

Même si le livre emprunte le canal de la fiction en prenant pour personnage principal un inspecteur de la Draco – la brigade brésilienne de lutte contre le crime organisé –, il s’appuie néanmoins sur des faits réels pour dénoncer la collusion entre miliciens et personnalités politiques. Les auteurs se sont inspirés des affaires sur lesquelles ils ont eux-mêmes travaillé et sur le rapport de la commission d’enquête créée en 2008 par l’Assemblée de Rio après l’enlèvement de trois journalistes du quotidien O Dia par une milice locale. L’affaire s’était soldée par des centaines d’inculpations et avait mis en cause deux députés et deux conseillers municipaux de Rio. Fin 2009, une étude universitaire révélait que « les milices contrôlent 41,5 % des favelas de la mégapole », rapporte le quotidien Gazeta do Povo.

Big Bang et big bangs

Le manuel du parfait petit cosmologiste dit que l’Univers a commencé avec le Big Bang. Mais la messe n’est pas dite. Dans un livre truffé d’équations, le grand physicien britannique Roger Penrose montre que l’on peut penser l’Univers avant le Big Bang. En réalité, l’Univers doit être considéré comme une succession d’univers. Chaque univers (auquel on n’accordera donc plus de majuscule) finit par s’effondrer et donne naissance à un nouveau big bang (de même). Le Big Bang n’est que notre big bang. Il a été précédé et sera suivi par bien d’autres. Tant pis pour notre ego. Dans la Literary Review, l’astronome et écrivain scientifique John Gribbin rappelle qu’à cette conception hétérodoxe il faut en opposer une autre, celle défendue notamment par Stephen Hawking, pour qui notre univers coexiste avec quantité d’autres univers – avec d’autres lois de la physique. Gribbin, qui a lui-même écrit un livre sur cette hypothèse des « multivers », est favorable à la thèse de Hawking. Question de goût.

La taille des pieds sur le passeport

Aux premiers temps du passeport américain, un notaire de Broadway offrait pour deux dollars d’aider les candidats à remplir le questionnaire. Il fit part des difficultés rencontrées à un reporter du New York Times en 1882, nous apprend Bookforum : « Les femmes célibataires parfois rougissent ou montrent de la colère quand je leur demande leur âge ou la taille de leurs pieds, mais je leur montre le règlement et en général cela leur suffit. » Il se peut que le notaire se trompât et donc conseillât mal ses clientes, note Craig Robertson dans son histoire du passeport. Le questionnaire à remplir comportait en effet cette ligne : Stature : — feet, — inches (« Taille : — pieds, — pouces »).

Todorov, pour l’amour de Piaf et Montand

Pourquoi, en quittant Sofia en 1963, Tzvetan Todorov a-t-il élu domicile à Paris ? Ses entretiens avec Catherine Portevin confirment, certes, la francophilie de l’écrivain bulgare, note Cesare de Seta dans le magazine culturel Stilos. Il possède « une intelligence semblable à la toile d’araignée. Il a ainsi capturé et “absorbé” les plus grands penseurs français » ; il est spécialiste de Rousseau et Benjamin Constant, familier de Camus, Sartre et Aron. Cependant, ce grand intellectuel, sémiologue, historien de l’art, critique littéraire « n’a pas été attiré à Paris pour la vie intellectuelle française de l’époque, mais simplement… parce qu’il aimait Édith Piaf et idolâtrait Yves Montand ».