Liu Xiaobo et la lâcheté des élites chinoises

Condamné à onze ans de prison en décembre 2009 pour incitation à la subversion, Liu Xiaobo est sans doute aujourd’hui le plus célèbre dissident chinois. C’est avec l’attribution du prix Nobel de la paix à l’automne dernier que l’Occident a découvert ce militant des droits de l’homme, rédacteur de la Charte 08 qui appelait à réformer et démocratiser le régime de Pékin. Les éditions Gallimard traduisent aujourd’hui pour la première fois une quinzaine d’articles, publiés au fil des ans par Liu Xiaobo dans la presse de Hong Kong et sur Internet.

Dans un texte de 2006, intitulé « La crise de gouvernance provoquée par la réforme », Liu Xiaobo revient notamment sur les événements de la place Tiananmen en juin 1989, auxquels il a participé activement. Pour le dissident, non seulement « la légitimité politique du système communiste chinois a alors été profondément ébranlée », mais « les citoyens ont pris conscience de leurs droits. Or, une fois cette conscience réveillée, la naissance d’un mouvement populaire de défense des droits civils était inévitable ». Il dénonce dans ce même article le comportement de la majorité de l’intelligentsia, qui « s’est vite transformée en apôtre de la position officielle de “priorité à la stabilité” et de “priorité à l’économie” ». Avant de conclure que, en Chine, « l’intérêt a remplacé la loi et la conscience ». Telle est la « philosophie du porc », qui donne son titre à l’ouvrage.

Car Liu Xiaobo décrit d’abord dans ce livre la façon dont « les élites se sont laissé acheter par le régime, y compris certaines figures éminentes qui avaient pourtant eu le courage de s’attaquer au système », expliquent Hannah Beech et Austin Ramzy, correspondants de Time Magazine à Pékin. Pour Liu Xiaobo, « l’apparition de l’hédonisme chez les élites chinoises » est avant tout « le résultat de la soumission à la terreur institutionnalisée ».

« Ses articles offrent une analyse extrêmement lucide du nouveau contrat social imaginé par Deng Xiaoping après son voyage du Sud pour relancer le développement économique en 1992, explique pour sa part le sinologue et traducteur français de Liu Xiaobo, Jean-Philippe Béja, dans un entretien accordé au blog The China Beat. Face à cette critique sans concession des élites, Liu fait l’éloge des simples citoyens. » Pour lui, c’est la pression exercée par la société sur le pouvoir qui oblige les dirigeants à faire évoluer leur idéologie et procéder à des réformes. « Liu a par ailleurs toujours insisté sur le fait que les droits et la liberté de ses compatriotes sont garantis par la Constitution et les lois chinoises, qu’il faut à présent appliquer », notait le militant Xu Youyu en 2010, dans sa « Lettre ouverte au comité Nobel », qui demandait l’attribution du prix à Liu Xiaobo.

Cet optimisme et cette foi dans la nature humaine touchent profondément le journaliste américain Scott Simon. Commentant les textes du dissident chinois sur le site d’information de la radio publique américaine NPR, l’éditorialiste affirme que « les mots de Liu » sont ceux d’un « homme sensible, qui aspire comme nous tous “non pas à l’amour universel, mais à être aimé seul”, comme l’écrit le poète W.H. Auden ». Pourtant, c’est bien « pour ses mots que Liu est derrière les barreaux », note Jonathan Mirsky dans la New York Review of Books.

Big Bang et big bangs

Le manuel du parfait petit cosmologiste dit que l’Univers a commencé avec le Big Bang. Mais la messe n’est pas dite. Dans un livre truffé d’équations, le grand physicien britannique Roger Penrose montre que l’on peut penser l’Univers avant le Big Bang. En réalité, l’Univers doit être considéré comme une succession d’univers. Chaque univers (auquel on n’accordera donc plus de majuscule) finit par s’effondrer et donne naissance à un nouveau big bang (de même). Le Big Bang n’est que notre big bang. Il a été précédé et sera suivi par bien d’autres. Tant pis pour notre ego. Dans la Literary Review, l’astronome et écrivain scientifique John Gribbin rappelle qu’à cette conception hétérodoxe il faut en opposer une autre, celle défendue notamment par Stephen Hawking, pour qui notre univers coexiste avec quantité d’autres univers – avec d’autres lois de la physique. Gribbin, qui a lui-même écrit un livre sur cette hypothèse des « multivers », est favorable à la thèse de Hawking. Question de goût.

Todorov, pour l’amour de Piaf et Montand

Pourquoi, en quittant Sofia en 1963, Tzvetan Todorov a-t-il élu domicile à Paris ? Ses entretiens avec Catherine Portevin confirment, certes, la francophilie de l’écrivain bulgare, note Cesare de Seta dans le magazine culturel Stilos. Il possède « une intelligence semblable à la toile d’araignée. Il a ainsi capturé et “absorbé” les plus grands penseurs français » ; il est spécialiste de Rousseau et Benjamin Constant, familier de Camus, Sartre et Aron. Cependant, ce grand intellectuel, sémiologue, historien de l’art, critique littéraire « n’a pas été attiré à Paris pour la vie intellectuelle française de l’époque, mais simplement… parce qu’il aimait Édith Piaf et idolâtrait Yves Montand ».

La taille des pieds sur le passeport

Aux premiers temps du passeport américain, un notaire de Broadway offrait pour deux dollars d’aider les candidats à remplir le questionnaire. Il fit part des difficultés rencontrées à un reporter du New York Times en 1882, nous apprend Bookforum : « Les femmes célibataires parfois rougissent ou montrent de la colère quand je leur demande leur âge ou la taille de leurs pieds, mais je leur montre le règlement et en général cela leur suffit. » Il se peut que le notaire se trompât et donc conseillât mal ses clientes, note Craig Robertson dans son histoire du passeport. Le questionnaire à remplir comportait en effet cette ligne : Stature : — feet, — inches (« Taille : — pieds, — pouces »).

L’étonnante victoire du OK

« Il y a probablement autant de théories sur l’origine de “OK” qu’il y a de théoriciens pour les répandre », s’amuse le Washington Post. Le linguiste Allan Metcalf est persuadé que le mot est né en 1839 dans les colonnes du Boston Morning Post. Les journaux de l’époque étaient, semble-t-il, friands d’abréviations, et un journaliste forgea celle-ci sous forme de boutade orthographique : « OK – Oll Korrect » pour « all correct ». Cela fit beaucoup rire ses lecteurs. Mais pourquoi, alors, « OW » (pour « all right ») ne connut-elle pas le même destin ? Question de sonorité, avance Metcalf : « Celle de “OK” est claire et simple : deux voyelles longues, O et A, séparées par un K. Toutes les langues ou presque possèdent ces trois sons et peuvent les combiner dans cette séquence ». « OK » doit aussi un peu à la politique : les partisans du président Martin Van Buren le surnommèrent ainsi durant la campagne de 1840, en référence à sa ville d’Old Kinderhook. Mais c’est le télégraphe qui acheva de populariser le mot, quand « les opérateurs commencèrent à l’utiliser » dans le monde entier, explique Newsweek.

Mélomanes antipathiques

Sur fond de Printemps de Prague, les trois protagonistes d’Opéra se croisent dans les salles de concert du monde pour écouter Britten, Stravinsky ou Prokofiev. La vie de chacun d’entre eux, de Jagermaier, compositeur d’avant-garde qui ne produit que d’insipides pastiches, à la talentueuse soprano qui perd sa voix, ou au vaniteux critique musical qui vit de supercheries intellectuelles, est un échec total. À l’image de ces mélomanes qui « assènent leurs doctes références comme des cours magistraux », le sémiologue français Nattiez, star de la musicologie, a « complètement raté son passage à la fiction », constate, irritée, Elisabetta Fava dans L’Indice dei libri. L’ensemble est « insupportablement pédant » et d’une suffisance toute française par rapport à l’opéra italien. Non seulement Opéra « ne fait pas aimer la musique, mais il rend terriblement antipathiques ceux qui l’aiment », conclut-elle.

Le futur est-il devant ou derrière ?

Les Grecs voyaient le passé s’étaler devant eux, tandis que le futur les attendait dans leur dos. Ce point de vue est attesté par le célèbre dictionnaire LSJ, le Bailly des Anglais. « Le futur est derrière, car il n’est pas vu, tandis que le passé est connu et donc devant les yeux », rappelle James H. Dee dans une lettre au Times Literary Supplement. Il fait observer que l’on trouve la même conception chez un peuple andin, les Aymaras. Et s’émerveille de cette rencontre entre Homère et un peuple parlant une langue précolombienne.
 

A Greek-English Lexicon, par Liddell-Scott-Jones, 9e édition, 1940.

 

Berlusconi face à l’histoire

L’ouvrage qu’Antonio Gibelli a consacré à Berlusconi a fait couler beaucoup d’encre en Italie. Ce professeur d’histoire contemporaine à l’université de Gênes estime en effet que l’« ère Berlusconienne » appartient déjà au passé, et qu’elle peut donc devenir objet d’étude scientifique. L’analyse n’est pas tendre : en quinze ans, Silvio Berlusconi a façonné la première « démocratie autoritaire » d’Europe, fondée sur un anticommunisme forcené, une esthétique de la politique centrée sur le corps du leader, un langage emprunté au monde du sport, et l’exploitation des « passions du peuple ». Pour Roberto Barzanti, qui commente l’ouvrage dans l’Indice, Gibelli montre bien comment Berlusconi a favorisé l’« égoïsme social » en « exploitant les peurs des couches les plus défavorisées » et imposé une conception de la liberté qui se réduit au seul « droit de faire “ce qu’on veut”, même si cela doit finir dans l’illégalité ». Seule solution pour sortir de ce détournement démocratique, conclut Il Sole 24 ore, « étudier Berlusconi à l’école », en intégrant les analyses de ce livre aux futurs manuels scolaires.
 

Presse au bord de la crise de nerfs

Les Imperfectionnistes est « à la fois une lettre d’amour et une épitaphe au monde de la presse écrite », constate Janet Maslin dans le New York Times. Un monde personnifié dans ce premier roman par les employés d’un journal anglophone imaginaire basé à Rome. Naguère vivier de talents, le titre est aujourd’hui un vivier d’employés névrosés qui tentent désespérément de ne pas sombrer avec lui : un correcteur en croisade contre les solécismes, dont personne ne prend plus la peine de lire les mémos ; un correspondant sur le retour qui prend des libertés avec l’éthique ; une rédactrice abhorrant son travail mais terrorisée à l’idée d’être licenciée… Pour le Globe and Mail, Tom Rachman, ancien journaliste à l’International Herald Tribune, fait avec cette galerie de portraits une entrée « presque parfaite » dans l’univers du roman.

Odnolioub

Odnolioub, russe, n. m. : homme qui n’a aimé qu’une femme dans sa vie (à noter : ce mot n’existe pas au féminin…).

« L’idée ne m’est jamais venue que mon camarade Roméo était monogame. Odnolioub, oui, ô combien ! ».
Daniel Pennac.

Aidez-nous à trouver le prochain mot manquant : nous avons le mot orphelin pour désigner un enfant ayant perdu ses parents (ou l’un d’eux), mais pas de mot pour désigner un parent qui a perdu un enfant. Ce mot existe-t-il dans au moins une langue ?

Règles du jeu
Des mots existent dans une langue et pas dans une autre. Nous entreprenons de constituer pas à pas le dictionnaire de ces mots manquants. Nos lecteurs sont invités à y contribuer, en nous écrivant à