Les illusionnistes de Pyongyang

« La Corée du Nord est un spectacle, une illusion, un show », constate Michael Rank, qui salue sur le site Asia Times l’ouvrage « extrêmement bien documenté » que consacre une universitaire américano-coréenne aux arts en Corée du Nord. Du théâtre à la peinture, en passant par le cinéma et même la mode, elle montre à l’aide de documents souvent inédits comment le régime se met en scène. « Un apport indispensable à la masse croissante de littérature en anglais consacrée à ce pays étrange et impénétrable », juge Rank.
 

Méconnu – Ainsi parlait Zarathoustra

Pour son malheur, Zarathoustra, qui vécut vraisemblablement vers 1000 av. J.-C., fut le fondateur d’une religion que l’islamisation de sa patrie, l’Iran, a très largement marginalisée. On a du coup tendance à sous-estimer son apport dans l’histoire spirituelle du monde. Or, « Zarathoustra fut (avec Akhenaton) le premier à prêcher un rigoureux monothéisme et à prétendre détenir une vérité exclusive. Le premier, aussi, à voir l’histoire du monde comme un processus linéaire caractérisé par une guerre permanente entre les puissances du Bien et du Mal. Le premier, enfin, à prophétiser un jugement dernier, au cours duquel tout le mal et tous les méchants seraient anéantis », rappelle Harald Strohm dans la Neue Zürcher Zeitung. Ce spécialiste des religions antiques fait l’éloge d’une nouvelle traduction des écrits zoroastriens. Parmi les trouvailles de cette dernière, une réinterprétation du mot « Graehma », l’une des nombreuses insultes dont le véhément Zarathoustra gratifiait ses adversaires, longtemps traduite par « dévoreur d’offrandes ». Il semblerait en fait qu’il renvoie à l’herbe, qui, à l’époque comme aujourd’hui, servait aussi à désigner le haschich… Il signifierait donc approximativement : « consommateur d’herbe ». L’un des passages comportant le terme est rendu ainsi : « Le prêtre de mensonge préfère l’herbe à la vérité. »

Un siècle ukrainien

Raconter ce que j’ai vécu ou me taire pour ne pas accabler la jeune génération ? Tel est le dilemme de Jacob, le héros du roman de Lys Volodymyr. À bientôt 100 ans, ce paysan ukrainien ressent le besoin de raconter les événements qui ont marqué sa vie et le XXe siècle, si tragique pour son pays. Sa rencontre avec Olena, une jeune droguée, lui sert de prétexte pour ce flash-back vers les famines, les guerres, l’élimination de l’intelligentsia, la déportation… Des événements qui amenèrent Jacob à commettre des actes qui le hantent encore. « Il n’a jamais essayé d’être un héros, tout lui est tombé dessus sans qu’il puisse prendre son destin en main », constate le site iliteratura.cz, séduit par l’émotion qui se dégage de ce récit « complètement à part dans la littérature ukrainienne contemporaine ».

Amis publics

« Tout, comme on dit, nous sépare – à l’exception d’un point, fondamental : nous sommes l’un comme l’autre des individus assez méprisables », dit Houellebecq à BHL dans sa première lettre fictive à son interlocuteur. C’est l’un des rares moments de cet exercice épistolaire où l’on sent passer le souffle d’une authentique autodérision, estime l’essayiste Ian Buruma dans le New York Times. Pour le reste, ils se prennent l’un et l’autre terriblement au sérieux, sans autre motif apparent que leur célébrité. Professeur à New York, Ian Buruma est l’auteur de On a tué Theo Van Gogh. Il présente le livre, désormais traduit en anglais comme un « roman comique », une « brillante satire » (involontaire) « sur la vanité de l’écrivain ». Il cite une série de passages plus consternants les uns que les autres, dressant au passage un portrait assez classique de BHL : « Moins connu [que Houellebecq] pour son esprit, il aime se montrer à la hauteur de sa réputation de personnage comique, surgissant ici, là et partout avec sa belle chemise blanche ouverte à mi-hauteur de poitrine, dégoisant sur tous les sujets, surjouant le rôle du grand intellectuel parisien. »

La vérité sort comme de la bouche des enfants : « Mon désir de déplaire dissimule un insensé désir de plaire », explique Houellebecq. Un point sur lequel ils se rejoignent, finalement. Il y en a d’autres. Ils sont d’accord sur Israël : au soutien inconditionnel de BHL, Houellebecq répond qu’il sera toujours du côté des Juifs. Mais le « gag qui imprègne la discussion du début à la fin, écrit Buruma, consiste à faire croire que BHL, l’intellectuel français le plus célèbre, le plus médiatique, et Houellebecq, le romancier auteur de bestsellers et couronné de lauriers, sont haïs, persécutés et méprisés par presque tout le monde ».
 

Bellow Superstar… déchue ?

Si la qualité d’un livre se mesurait à la quantité d’articles qu’il génère, les « Lettres » de Saul Bellow pourraient prétendre aux plus prestigieux prix littéraires – ceux-là mêmes que leur auteur mort en 2005 a raflés tout au long de sa carrière. Mais, pour Andrew O’Hagan, dans la London Review of Books, « ce recueil n’a pas sa place parmi les grandes correspondances, celles qui passent outre les basses préoccupations – pour l’argent, les ragots, les “mercis” et les critiques – et éclairent l’art de leur auteur ».

Ses affres conjugales (Bellow fut marié cinq fois), sa susceptibilité à l’égard de la critique, et les lamentations qui en découlaient, ont écorné l’image que se faisait O’Hagan du grand écrivain. Gabriel Josipovici, dans le Wall Street Journal, le reconnaît : les lettres de Bellow ne rivalisent pas avec celles d’un Keats ou d’un Van Gogh, mais « elles offrent une mine d’informations à ceux qui sont intéressés par son œuvre, et un ouvrage fascinant en soi ». Josipovici a notamment succombé au légendaire humour du Nobel 1976, qui écrivit à l’un de ses correspondants : « Passer des vacances à Jérusalem, c’est un peu comme consommer son mariage dans un Lavomatic. »

La vie devant soi, mode d’emploi

Quelle mouche a piqué le traducteur et biographe de Perec d’entreprendre une biographie de Gary ? David Bellos, qui reçut un prix pour sa traduction de La Vie mode d’emploi et dont le livre sur Perec est disponible en français (1), ne semblait pas prédestiné à s’intéresser à ce baroudeur des lettres, à ce romancier populaire boudé par le gratin de la critique. Le déluge d’articles qui salue sa biographie dans la presse anglo-saxonne s’intéresse d’ailleurs avant tout à la personnalité « caméléon » de Gary-Ajar (2), à sa double vie d’auteur et à ses vies multiples, moins à l’écrivain en tant que tel. L’exception est un court article paru dans l’hebdomadaire conservateur britannique The Spectator, signé du romancier écossais Gilbert Adair, par ailleurs critique de cinéma, connu pour avoir traduit La Disparition de Perec (comme l’original, le texte anglais ne contient aucun « e ») : « Je confesse n’avoir jamais réussi à terminer un livre de Romain Gary, écrit-il. Quand je vivais à Paris dans les années 1970, il était mon voisin. Figure de Saint-Germain-des-Prés, “déguisé en lui-même”, selon l’expression de Bellos, le bronzage insolent, faisant penser dans ses flamboyants vêtements de cuir à un croisement entre un Dalí plus en chair et la caricature clownesque d’un dictateur mexicain, le noir aussi éclatant qu’improbable de ses cheveux et de sa moustache visible de l’autre côté du boulevard, gaulliste de pied en cap – ce qui n’aidait pas dans ces années d’après 1968 –, il émanait de sa personne une aura de débauche sur papier glacé. »

Quant à ses romans, « oui, ils étaient régulièrement des bestsellers, on en avait fait des films (le plus souvent exécrables), deux avaient reçu le Goncourt (le second de manière illégitime). Mais on ne les lisait pas. Jamais on aurait osé se montrer en train d’en parcourir un. Personne ne les lisait. Sauf le public, bien sûr ». Adair observe que Bellos lui-même, « confronté à la production lamentablement prolifique de son sujet », a souvent recours aux mots « kitsch » et « grand public ». Qu’est-ce qui a donc pu l’attirer vers cet écrivain qui, « mise à part sa judaïté, n’a absolument rien de commun avec Perec » ? À moins que… Adair n’invoque ici les mânes de Wittgenstein : au niveau le plus profond, les différences se ressemblent plus que les similarités. Il lui paraît évident que « ce qui a fasciné Bellos, c’est le degré auquel ces deux auteurs ont sacrifié au culte du jeu littéraire ». L’un dans les contraintes de l’inspiration oulipienne, l’autre dans la direction inverse, « s’affranchissant systématiquement de toutes les conventions et révérences auxquelles l’auteur en tant que personnage public est censé sacrifier, même du bout des lèvres ».

Il s’était « affranchi » dès ses premiers pas d’écrivain, puisque son premier roman, Éducation européenne, était la version française remaniée de son vrai premier roman, publié en anglais, Forest of Anger (« Forêt de la colère »), écrit la nuit entre deux bombardements de positions allemandes sur les côtes de la Manche. Nul ne l’ignore, ayant remporté le Goncourt en 1956 pour Les Racines du ciel, Gary parvint à tromper le monde littéraire parisien et obtint une seconde fois le Goncourt en 1975 pour La Vie devant soi, sous le faux nom d’Émile Ajar. On le sait moins, ayant été agacé par les critiques fielleuses formulées sur Les Racines du ciel, il avait décidé de faire un premier pied de nez à la France en publiant ses cinq romans suivants en anglais. Le public français n’y avait droit qu’avec cinq ou six ans d’écart.

1| Georges Perec. Une vie dans les mots, Seuil, 1997.
2| Myriam Anissimov, Romain Gary. Le caméléon, Denoël, 2004.

Le petit train franco-chinois

Il était une fois une voie ferrée reliant Haiphong à Kunming. Serpentant à travers les montagnes, cette première liaison ferroviaire internationale en Chine fut construite à l’initiative des Français et par des « travailleurs migrants » chinois. À l’occasion de son centenaire, deux auteurs « tous deux passionnés par l’histoire sino-vietnamienne et la photographie, ont décidé de faire revivre ce chemin par les mots et les images », écrit le journaliste Deng Qiansheng dans le Yunnan Daily.

Au début du XXe siècle, grâce aux équipements de Siemens acheminés par le Vietnam, la province du Yunnan – qui est aujourd’hui l’une des plus démunies – fut la plus moderne de Chine, avec l’eau courante, le cinéma, le téléphone, l’automobile et même une centrale hydraulique et des hôpitaux français !

La conquête arabe du Nil

Avec quatre tirages en à peine un mois, le nouveau roman de l’Égyptien Youssef Ziedan bat des records de ventes au Caire. Le directeur du centre des manuscrits de la bibliothèque d’Alexandrie, lauréat du Booker Prize arabe en 2008 (voir Books, n° 6), continue de puiser son inspiration dans les rivalités politico-religieuses du Moyen-Orient. Cette fois, il raconte l’histoire d’amour qui unit Maria, une jeune copte du delta du Nil, et un Nabatéen, de cette autre civilisation chrétienne dont la capitale était Pétra, en Jordanie. L’occasion pour lui d’aborder « l’histoire de la conquête arabe de l’Égypte au VIIe siècle » et de « plonger dans cette période de transition au cours de laquelle la région est passée de la prédominance de la culture judéo-chrétienne à celle de la culture musulmane », rapporte Soha Hesham dans Al-Ahram Weekly.

République tchèque – Lips Tullian, brigand malgré lui

Le vrai Lips Tullian ne volait pas aux riches pour donner aux pauvres. Redouté dans toute la Saxe et la Bohême au début du XVIIIe siècle, ce bandit et sa bande de soixante truands ne faisaient pas de quartier. Arrêté à plusieurs reprises, à plusieurs reprises évadé, il finira décapité à Dresde devant vingt mille personnes. La Saxe l’a immortalisé dans un dicton : « Si tu n’as rien, Lips Tullian ne te volera pas. » Et c’est de lui que Friedrich von Schiller s’inspira pour créer le personnage principal de sa pièce Les Brigands, Karl Moore.

Pourtant, le Lips Tullian de la bande dessinée de Kája Saudek et Jaroslav Weigel tient plus de Robin des Bois que du véritable bandit de grands chemins. En s’inspirant d’un roman du XIXe siècle, « Lips Tullian, le plus redouté des chefs de bandits », par Kvidon de Felses, les auteurs de cette bande dessinée tchèque à succès ont choisi l’option « romantique ». Ici, le chevalier Lips Tullian est amoureux de la belle Hedvika, qui l’aime en retour. Mais quand son père la cède au plus offrant (le comte de Martinic), Tullian est arrêté et torturé, avant de réussir à s’échapper.

« Plusieurs genres se mêlent dans Lips Tullian : le récit d’aventures, le conte, le roman gothique, le mythe du superhéros », explique le site culturel Aktualne.cz. « Dans les années 1970, Lips Tullian était un héros aussi important pour les Tchèques que Batman pour les Américains, rappelle pour sa part le magazine en ligne Sarden. Tout y est : un sujet captivant, une atmosphère historique, de belles femmes, un héros courageux qui défend les opprimés et surtout les magnifiques dessins de Kája Saudek. » Saudek est l’illustrateur de bande dessinée le plus célèbre de son pays, acclamé notamment pour l’ironie de son trait, sa façon de remplir les cases de détails et d’allusions cachées, de les éclater tels des miroirs brisés en multipliant les points de vue originaux…

« Saudek ironise sur le genre du comics en tant que tel, explique le quotidien Lidové Noviny. Il exagère la beauté et la laideur, mélange des brigands superbes et musclés à des monstres de toutes sortes. » Comme toujours chez Saudek, l’érotisme et la beauté féminine sont à l’honneur avec un héros qui, quand il ne court pas après les pièces d’or, vole au secours de donzelles en danger.

Surtout, conclut le quotidien Hospodářské Noviny, « Saudek offrait aux lecteurs tchèques ce qui était officiellement réprimé par le régime communiste : du sexe, de l’espoir, de la révolte contre l’oppresseur et un accès à la culture occidentale ». Après la parution d’une cinquantaine d’épisodes en 1972, dans l’hebdomadaire Mladý Svět (dont les ventes ont alors augmenté de 105 000 exemplaires !), la bande dessinée, jugée quelque peu trop « américaine », fut interdite par le Parti. Quarante ans plus tard, certains craignaient qu’elle ait mal vieilli. Le succès de cette réédition prouve le contraire.

L’avenir du livre – La couverture, espoir du livre

À l’heure où le livre-objet se dissout peu à peu dans l’abstraction digitale, l’éditeur américain Faber & Faber a eu la bonne idée de célébrer l’un de ses principaux éléments : la couverture. À travers une sélection étalée sur quatre-vingts ans, on peut suivre l’évolution de cet accessoire essentiel et, avec lui, celle de notre société. Avant la guerre, c’était le texte qui primait, avec des couvertures reproduisant souvent une belle page du manuscrit. Par la suite, les éditeurs ont réalisé que « les écrivains n’étaient pas seulement des voix distantes et invisibles, mais qu’ils avaient aussi un visage », commente Peter Conrad dans The Observer. Aujourd’hui, la couverture sert d’abord à capter l’œil du lecteur potentiel qui entre dans une librairie surchargée. « Il n’y a que les gens superficiels qui ne jugent pas sur les apparences », écrivait Oscar Wilde, cité par Alberto Manguel dans El País.

La confection d’une couverture est devenue un art savant, stratégique, quoique obéissant à des lois surprenantes. Tout d’abord, il faut tenir compte du marché national où le livre sera vendu car, explique Tom Lamont dans un autre article de The Observer, « les romans doivent être dotés d’une couverture différente d’un territoire à l’autre ». Autre difficulté : quelle place accorder à l’auteur dans le choix de l’image ? Avec les auteurs décédés depuis longtemps, aucun problème et, comme l’observe Manguel, une nouvelle couverture permet souvent de « redonner vie à un vieux livre ». Il cite en exemple une édition de Madame Bovary illustrée avec un bras dénudé terminé par une coupe de champagne, ou celle de l’Iliade avec un Brad Pitt au torse nu luisant de sueur. « Les couvertures mentent, autant que les textes qu’elles promeuvent »…

Comme pour les livres reliés, de plus en plus d’amateurs les apprécient pour elles-mêmes, et en font un élément de décoration de leurs salons. « Amoureux des livres, vous pouvez respirer !, conclut Penelope Green dans le New York Times. Ils ont obtenu un sursis grâce aux décorateurs d’intérieur, qui continuent de prévoir quantité d’étagères. » Qu’il faut bien remplir…

Guglielmo Libri