Le vrai Lips Tullian ne volait pas aux riches pour donner aux pauvres. Redouté dans toute la Saxe et la Bohême au début du XVIIIe siècle, ce bandit et sa bande de soixante truands ne faisaient pas de quartier. Arrêté à plusieurs reprises, à plusieurs reprises évadé, il finira décapité à Dresde devant vingt mille personnes. La Saxe l’a immortalisé dans un dicton : « Si tu n’as rien, Lips Tullian ne te volera pas. » Et c’est de lui que Friedrich von Schiller s’inspira pour créer le personnage principal de sa pièce Les Brigands, Karl Moore.
Pourtant, le Lips Tullian de la bande dessinée de Kája Saudek et Jaroslav Weigel tient plus de Robin des Bois que du véritable bandit de grands chemins. En s’inspirant d’un roman du XIXe siècle, « Lips Tullian, le plus redouté des chefs de bandits », par Kvidon de Felses, les auteurs de cette bande dessinée tchèque à succès ont choisi l’option « romantique ». Ici, le chevalier Lips Tullian est amoureux de la belle Hedvika, qui l’aime en retour. Mais quand son père la cède au plus offrant (le comte de Martinic), Tullian est arrêté et torturé, avant de réussir à s’échapper.
« Plusieurs genres se mêlent dans Lips Tullian : le récit d’aventures, le conte, le roman gothique, le mythe du superhéros », explique le site culturel Aktualne.cz. « Dans les années 1970, Lips Tullian était un héros aussi important pour les Tchèques que Batman pour les Américains, rappelle pour sa part le magazine en ligne Sarden. Tout y est : un sujet captivant, une atmosphère historique, de belles femmes, un héros courageux qui défend les opprimés et surtout les magnifiques dessins de Kája Saudek. » Saudek est l’illustrateur de bande dessinée le plus célèbre de son pays, acclamé notamment pour l’ironie de son trait, sa façon de remplir les cases de détails et d’allusions cachées, de les éclater tels des miroirs brisés en multipliant les points de vue originaux…
« Saudek ironise sur le genre du comics en tant que tel, explique le quotidien Lidové Noviny. Il exagère la beauté et la laideur, mélange des brigands superbes et musclés à des monstres de toutes sortes. » Comme toujours chez Saudek, l’érotisme et la beauté féminine sont à l’honneur avec un héros qui, quand il ne court pas après les pièces d’or, vole au secours de donzelles en danger.
Surtout, conclut le quotidien Hospodářské Noviny, « Saudek offrait aux lecteurs tchèques ce qui était officiellement réprimé par le régime communiste : du sexe, de l’espoir, de la révolte contre l’oppresseur et un accès à la culture occidentale ». Après la parution d’une cinquantaine d’épisodes en 1972, dans l’hebdomadaire Mladý Svět (dont les ventes ont alors augmenté de 105 000 exemplaires !), la bande dessinée, jugée quelque peu trop « américaine », fut interdite par le Parti. Quarante ans plus tard, certains craignaient qu’elle ait mal vieilli. Le succès de cette réédition prouve le contraire.