Quand les Britanniques eurent besoin d’un représentant à Bassora pendant la Première Guerre mondiale, ils choisirent une femme de 46 ans qui n’avait jamais travaillé, sauf quelques mois comme volontaire pour la Croix-Rouge en France. Riche, inexpérimentée, elle était diplômée d’Oxford mais dépourvue de formation en relations internationales, sans la moindre connaissance en matière d’administration, de politique ou de gestion. Pourtant, entre 1916 et 1926, Gertrude Bell gagna le respect des hommes d’État arabes et l’admiration de ses supérieurs, fonda un musée national, acquit une connaissance approfondie de la politique au Moyen-Orient et aida à concevoir la Constitution, à sélectionner les dirigeants et à dessiner les frontières d’un nouvel État. Créé en 1920 à partir des trois provinces ottomanes de Bagdad, Bassora et Mossoul, qui avaient été conquises et occupées par la Grande-Bretagne pendant la guerre, ce pays fut appelé Irak et placé sous mandat britannique.
Lorsqu’en 2003 je servais comme fonctionnaire britannique dans le sud de l’Irak, j’ai souvent entendu les Irakiens comparer mes collègues femmes à Gertrude Bell. Plus de dix biographies l’ont dépeinte comme la quintessence de l’arabisante, de l’analyste politique et de l’administratrice. Mérite-t-elle cet engouement ? Était-elle à l’image de ses pairs ? En quels termes pouvons-nous aujourd’hui, presque cent ans après sa mort, évaluer ce qu’elle a accompli ?
Le mandat britannique en Irak posa problème dès sa création, en 1920. Une révolte cette année-là coûta aux Britanniques des centaines de vies et quelque 40 millions de livres sterling ; elle les convainquit de l’impossibilité d’une administration coloniale directe. La monarchie, qu’ils établirent en hissant sur le trône le roi hachémite Fayçal Ier (un étranger sunnite, proche des Britanniques), était mal vue par nombre de Kurdes, de chiites et de nationalistes. L’Irak, même après avoir adopté certaines institutions caractéristiques d’un État moderne et rejoint la Société des Nations en 1932, vit son équilibre sans cesse menacé – que ce soit par des divisions ethniques et confessionnelles ou par des conflits entre religieux et nationalistes. En 1958, la monarchie fut brutalement renversée pour être remplacée par un régime militaire puis par la dictature baasiste.
Les lettres de Gertrude Bell, qu’on peut désormais consulter en ligne via un fonds d’archives de l’Université de Newcastle, suggèrent que sa force ne réside pas dans ses succès politiques (elle n’a pas réussi à façonner un État irakien unifié, stable et durable), mais dans sa lucidité et sa capacité à analyser ses échecs. À peine arrivée à Bassora, en 1916, elle écrivait ceci : « Nous nous sommes précipités dans cette affaire en négligeant, comme d’habitude, d’observer le tableau complet. Nous avons traité la Mésopotamie comme une entité isolée alors qu’elle fait partie intégrante de l’Arabie […]. Nous pataugeons, et nous laissons sur notre passage du sang et des larmes qui n’auraient jamais dû être versés. »
Elle incrimine en partie le chaos préexistant à son arrivée – l’Autorité provisoire de la coalition, en 2003, n’a pas agi différemment 1.
Dans son « Examen de l’administration civile en Mésopotamie » 2, paru en 1920, elle note : « S’il a fallu plus de temps que prévu pour ouvrir certaines écoles à Bagdad, la faute en revient aux locaux qui ont pillé le mobilier et les fournitures scolaires, emportant les portes, les fenêtres, tout ce qui était transportable. »
Près de quatre-vingt-cinq ans plus tard, quand je travaillais à Amarah, une ville sur le Tigre, au nord de Bassora, nous avons dû remplacer les portes, les fenêtres et les meubles de 240 des 400 écoles qui avaient été pillées dans la province. Bell se plaint des anciens dirigeants ottomans comme nous nous plaignions des anciens chefs baasistes : les hauts fonctionnaires étaient tous partis, emportant ou détruisant des documents administratifs essentiels. Mais elle reconnaît que ces difficultés et ces aléas sont inhérents à toute occupation.
En 1920, Bell avait déjà quatre ans d’expérience dans l’administration britannique en Irak ; elle parlait l’arabe couramment et avait sillonné le Moyen-Orient pendant dix ans. Pourtant, elle ne prétend jamais, dans sa correspondance, être capable de prévoir, d’expliquer ou de maîtriser les événements. Elle insiste sur les faiblesses de l’administration ottomane, la persistance du système tribal, le clivage entre les villes et les campagnes. Elle évoque la vulnérabilité du nouvel État face aux agitateurs venus de Syrie et aux nouvelles formes de nationalisme et d’islam radical portées, par exemple, par les religieux chiites prônant l’instauration de la charia pendant la révolte de 1920.
Bell montre comment les bombardements de la Royal Air Force et le mépris des différences culturelles affiché par les soldats britanniques ont exacerbé la haine. Elle dépeint des Irakiens farouchement opposés à la présence étrangère mais redoutant ce qui pourrait la remplacer. Elle sait que l’occupation est intenable et inefficace, pourtant elle ne peut envisager un retrait total. Elle reconnaît que la mainmise des Britanniques est insupportable et qu’un gouvernement arabe doit émerger, mais elle redoute les sacrifices et la confusion que cela engendrerait. La situation, conclut-elle, est « étrange et déconcertante ».
Tous ces paradoxes et compromis étaient hélas encore d’actualité dans l’Irak des années 2000, mais ont rarement été exprimés avec autant de clarté. En 2003, nous nous sommes raccrochés aux « leçons du passé » et avons gobé les doctrines abstraites enseignées par les gouvernements occidentaux sur les situations post-conflit : gestion, contre-insurrection et mesures économiques. Nos rapports mentionnaient « le renforcement des capacités », « les cœurs et les esprits », « la société civile », « la vérité et la réconciliation », « la gouvernance » et « le microcrédit ». Nos énoncés de mission postulaient l’existence de relations entre l’économie de marché et la paix, le terrorisme et les droits de l’homme, les élections et la croissance. Toute cette terminologie opaque dissimulait le fossé entre nos aspirations et notre pouvoir effectif, cachait la nécessité d’arbitrer entre différents maux pour choisir le moindre, confondait problèmes et solutions et jetait un voile pudique sur nos échecs.
L’écriture de Bell est à la fois plus vivante et plus honnête. Elle assume les paradoxes, l’ironie et les vérités qui dérangent. Elle nomme l’impuissance et le comique quand ils se présentent, sans pour autant nier sa responsabilité morale. Elle reconnaît qu’essayer de mettre en place des politiques dans un tel environnement est hasardeux et difficile. Jamais elle ne s’abrite derrière le jargon ou les platitudes. Voici quelques exemples de ses lettres de 1920 :
« Inutile de nier l’évidence, nous avons monumentalement échoué. Le système était bien plus défectueux qu’on ne l’imaginait, moi comme les autres. Il faut le transformer en profondeur, mais j’ignore ce que cela implique exactement. […] Personne ne sait vraiment ce que ces gens veulent, excepté qu’ils ne veulent pas de nous. […] Sayyid Talib est l’homme politique le plus compétent du pays. Il est aussi, il faut le rappeler, dénué de tout scrupule, mais ses intérêts et les nôtres coïncident. […] Nous pâtissons de circonstances sur lesquelles nous n’avons aucune prise. Nous n’aurions sûrement pas pu endiguer l’élan furieux des mouvements nationalistes et islamiques même si nous les avions anticipés. Mais cela n’excuse en rien notre aveuglement. […] J’ai dit à un dirigeant nationaliste arabe que l’indépendance totale était ce que nous espérions in fine. “Madame, répondit-il (nous discutions en arabe), l’indépendance n’est jamais accordée, elle est toujours arrachée.” »
De tels commentaires (qui peuvent sembler banals aux non-initiés) sont difficiles à formuler dans le feu de l’action quand on travaille sous l’égide d’une puissante administration. Les rapports de Bell évitent de mentionner les théories économiques, juridiques ou politiques, mais s’appliquent plutôt à identifier et à décrire les figures irakiennes les plus puissantes, efficaces et emblématiques de chaque région, des cheikhs du Tigre aux ayatollahs de Nadjaf. Bien qu’elle ait eu une préférence pour l’aristocratie des guerriers tribaux, Bell avait conscience que la conception arabe de la gouvernance ne correspondait pas à la sienne. Ainsi voyait-elle en Ibn Séoud – le fondateur de l’Arabie saoudite – le plus grand homme politique du monde arabe contemporain, tout en concédant que « ses mouvements étudiés, son sourire affable et le regard méditatif qu’il coule derrière ses paupières lourdes cadrent mal avec la conception occidentale d’une personnalité énergique ».
Ses voyages dans des contrées reculées où nul Européen n’avait jamais mis les pieds, au cours desquels elle dînait et dormait sous la tente, ont façonné ses opinions. Elle a pu observer les cheikhs dans leurs majlis – ces lieux de rencontre où mendiants, plaignants et courtisans étaient reçus –, jugeant les membres récalcitrants de leur tribu, mettant au point un plan de bataille ou apaisant les querelles.
Elle n’avait pas à subir les contraintes de l’administration moderne avec son étouffante hiérarchie. Elle avait le grade de major et correspondait régulièrement et directement avec Winston Churchill 3 au cabinet des ministres, Arthur Hirschel, le directeur du bureau de l’Inde, Victor Chairol, le responsable du service étranger du Times, et Aurel Stein, du British Museum. Elle les connaissait tous depuis vingt ans. Beaucoup de ses collègues, dont T. E. Lawrence, alias Lawrence d’Arabie, qui venait d’un milieu bien plus modeste qu’elle, jouissaient de la même horizontalité dans leurs rapports avec leur hiérarchie. Du fait de rivalités bureaucratiques à Londres et des préoccupations causées par la Première Guerre mondiale, Gertrude Bell put, ainsi que ses collègues directs, promouvoir des politiques en Irak sans que ses supérieurs putatifs au ministère des Affaires étrangères, au ministère de la Guerre et au secrétariat d’État aux Colonies n’interfèrent.
Ces échanges en matière de politique étrangère étaient beaucoup plus riches que le consensus étriqué de 2003, où la coalition menée par les États-Unis a tout misé sur une démocratie libérale mal définie sans tenir compte des autres possibilités : partition, régime militaire, instauration de la charia, réunification ou nationalisme radical. À l’inverse, Bell et ses contemporains s’opposaient les uns aux autres dans un débat créatif et passionné sur les contours du nouvel État. Ibn Séoud remettait en question ses frontières terrestres, arguant que le concept même d’Irak n’avait pas de sens pour ses sujets nomades. Les collègues de Bell – Arnold Wilson, commissaire civil pour le territoire de Bagdad, T. E. Lawrence et St. John Philby, tout à la fois explorateur et espion britannique – plaidaient ardemment et respectivement pour une colonie, un empire arabe indépendant et une république d’Irak ; ils préférèrent démissionner plutôt que d’accepter une politique à laquelle ils étaient opposés.
D’autres ont caressé l’idée de rétablir un califat islamique. D’autres encore ont réfléchi très sérieusement à créer un État indépendant pour les chrétiens assyriens. Bell a suggéré de solliciter un prince ottoman pour diriger l’Irak et examiné avec intérêt une proposition impliquant la création d’une région chiite autonome régie par la charia. Les uns et les autres exprimaient franchement leurs désaccords. Mark Sykes, par exemple – le député britannique qui a négocié les accords Sykes-Picot avec la France en prévision du partage, à l’issue de la Première Guerre mondiale, des anciens territoires ottomans au Moyen-Orient – décrit ainsi Gertrude Bell : « Un stupide moulin à paroles, un âne bâté, prétentieux et exubérant, une limande hommasse qui se dandine aux quatre coins de la planète. »
Les collègues de Bell avaient de nombreux défauts et pouvaient, à l’occasion, faire preuve d’une cruauté impardonnable. Le colonel Gerard Leachman, figure éminente de l’administration civile en Irak après la Première Guerre mondiale, faisait l’apologie d’une stratégie fondée sur des raids punitifs qui révulsait T. E. Lawrence. Quant à Winston Churchill, il était favorable à l’emploi du gaz pour mater les tribus rebelles et aux bombardements aériens pour contrôler le territoire. Le supérieur direct de Bell, Arnold Wilson, en imposait notoirement : jeune soldat affecté en Inde, il s’était constitué une épargne en travaillant comme soutier pendant sa permission, pelletant du charbon seize heures par jour dans un bateau à vapeur qui ralliait Marseille depuis Bombay et parcourant à vélo les 1 400 kilomètres qui le séparaient de la maison de ses parents, à Worcester. Mais c’était aussi un impérialiste de la première heure, qui n’éprouvait aucune sympathie pour les Irakiens et se trouvait donc incapable de comprendre leurs aspirations. Les écrits de son successeur, Percy Cox, qui remplaça Wilson en 1920 comme haut-commissaire du mandat récemment créé, sont parfois d’un racisme écœurant.
Gertrude Bell partageait beaucoup de leurs préjugés. Comme le montre précisément Toby Dodge dans son livre « Inventer l’Irak » 4, les administrateurs britanniques étaient obnubilés par le despotisme et la corruption du pouvoir ottoman et abolirent sans discernement des aspects positifs de son système fiscal et administratif. En parallèle, leur fervente admiration pour les cheikhs locaux encouragea les Britanniques à renforcer l’autorité de ces derniers sur leurs tribus au détriment des villes et du pouvoir central.
Les biographes de Bell, cependant, ont généralement laissé de côté la fascinante combinaison de créativité, d’honnêteté, d’intelligence et d’idiotie malavisée qui composait sa personnalité pour la présenter comme une femme de génie. On doit cela en partie à sa vie aventureuse. Le père de Gertrude Bell était l’un des hommes les plus riches du Royaume-Uni. Née en 1868 et élevée dans le Yorkshire, elle décrocha son diplôme avec mention à l’Université d’Oxford et apprit l’arabe, le persan et l’hébreu. Jusqu’à l’âge de 30 ans, elle a passé son temps à voyager, à concevoir des jardins, à traduire de la poésie persane et à dîner avec les personnages les plus illustres du Londres de l’ère victorienne finissante.
En 1899, elle entama une carrière d’alpiniste en Suisse, escaladant pas moins de sept sommets invaincus (dont l’un porte toujours son nom) dans les Engelhörner. Lors de sa tentative infructueuse d’escalader la face nord-est du Finsteraarhorn, le point culminant du massif des Alpes bernoises, elle passa cinquante-trois heures encordée en plein blizzard et s’en sortit avec de graves engelures. Elle contribua à améliorer le système de datation des églises byzantines, rédigea un rapport détaillé sur la forteresse abbasside d’Al-Ukhaidir, en Irak, et écrivit un livre de voyage très apprécié. Elle tomba amoureuse d’un héros militaire marié. En 1913, elle arpenta la péninsule Arabique, devenant l’une des rares étrangères à avoir traversé le désert du Nejd et tenu tête aux tribus arabes hostiles pour enfin entrer dans la ville reculée de Haïl, au centre de l’actuelle Arabie saoudite.
Un CV remarquable, qui l’a sans doute mieux préparée au travail de terrain qu’elle allait faire en Irak qu’un quelconque master en relations internationales ou qu’une carrière dans une administration frileuse comme le ministère de l’Intérieur ou de la Défense. On ne saurait pourtant crier au génie. Sa traduction du poète persan Hâfez est lourde et chichiteuse. Son expédition jusqu’à la cité isolée de Haïl n’a fourni aucune donnée anthropologique ou topographique d’importance. Lady Anne Blunt 5 s’y était rendue quarante ans avant Bell. De telles aventures n’étaient pas exceptionnelles pour les Occidentaux qu’elle fréquentait en Irak : beaucoup étaient archéologues, universitaires, voire espions, et tous avaient entrepris de longs voyages en solitaire dans des contrées lointaines. Les officiers britanniques présents en Irak en 1916 étaient moins des originaux romantiques que les agents zélés de la tradition impériale.
Si Bell se tourne naturellement vers l’archéologie en Irak, c’est qu’elle a derrière elle cent ans de travaux menés par des érudits de l’armée britannique résidant à Bagdad, véritables pionniers dans les principaux champs de cette discipline. J. E. Taylor a découvert la civilisation sumérienne au milieu du XIXe siècle ; Henry Rawlinson fut, à la même époque, le premier à déchiffrer l’écriture cunéiforme ; et A. H. Layard dirigea les premières fouilles de l’ancienne cité mésopotamienne de Ninive. Si Bell et ses collègues ont entrepris de longues et périlleuses expéditions et écrit des livres en s’attendant pour cela à être couverts de gloire et de médailles par la Société royale de géographie, c’est sans doute parce qu’un tel traitement avait été réservé à l’émissaire britannique Alexander Burnes à son retour de Boukhara, dans l’actuel Ouzbékistan, en 1832.
Dans La Reine du désert, la biographe Janet Wallach dépeint l’enfance de Gertrude Bell comme la parfaite illustration du rigorisme victorien : « On lui rappelait sans cesse de se tenir droite, de tenir ses couverts correctement et de ne parler aux adultes que lorsqu’ils lui adressaient la parole. » Le grand-père de Bell, cependant, était un ami de Darwin et de Huxley, sa belle-mère écrivait des pièces de théâtre virulentes sur les souffrances des classes laborieuses, et Bell elle-même, farouchement athée, avait absorbé un siècle et demi d’écrits radicaux et révolutionnaires qui dénonçaient l’hypocrisie et l’injustice du colonialisme. La famille tirait sa fortune de l’industrie sidérurgique. À l’époque de Bell, néanmoins, ce secteur était sur le déclin, victime, comme la majeure partie de l’industrie britannique, de la concurrence étrangère. Elle travailla pour un État qui ne pouvait pas se permettre de s’attacher de nouvelles colonies ; du reste, l’opinion publique ne s’y intéressait plus et les intellectuels en méprisaient l’idée.
La biographie parue en 1978 de H. V. F. Winstone, « Gertrude Bell. La dame d’Irak » 6, passe vite sur les émotions et les relations de Bell. Il s’agit toutefois d’un portrait très fidèle, qui replace son sujet dans le contexte de l’époque. Autant son livre ultérieur sur le colonel Gerard Leachman – un collègue de Bell – est peu convaincant, autant celui-ci est détaillé, érudit et plein d’esprit. La biographie plus récente de Georgina Howell, « Gertrude Bell. Reine du désert, bâtisseuse de nations » 7, néglige le contexte historique et les travaux académiques sur la politique britannique au Moyen-Orient après 1915 pour produire un récit hagiographique. Elle avance la thèse (farfelue) selon laquelle Bell aurait dirigé des opérations secrètes dans le but de voler au secours des forces britanniques assiégées par les Ottomans dans la ville irakienne d’Al-Kût, en 1916. Elle affirme, sans plus de preuves, que Bell se serait déguisée en mendiant arabe, aurait mené des troupes au combat et aurait résisté à la torture. « On ne saurait nier, écrit-elle, que Gertrude Bell a laissé derrière elle un gouvernement irakien efficace et bienveillant, qui n’était pas entaché par la corruption et entendait maintenir l’égalité et la paix. […] Du vivant du roi Fayçal Ier, l’Irak était une terre où chacun pouvait vivre sans peur et sans souffrance. » Or le règne de Fayçal Ier, installé au pouvoir en 1921 avec le soutien de Bell, fut bel et bien corrompu, inepte et violent ; le souverain n’hésitait d’ailleurs pas à faire assassiner ses opposants.
La biographie de Howell, toutefois, permet de mieux comprendre l’évolution de la relation entre Bell et le colonel – marié – Charles Doughty-Wylie. On ne sait pas trop où elle a glané les détails de leur première étreinte (on espère qu’elle ne les a pas inventés) : « Alors qu’elle dénouait son chignon, elle l’entendit frapper doucement à la porte et le fit entrer. Ils s’enlacèrent, le cœur battant, puis ils s’assirent un peu maladroitement sur le lit […]. Ils s’allongèrent. Blottie dans ses bras, Gertrude lui avoua qu’elle était vierge [elle avait 42 ans]. Il était d’une douceur et d’une prévenance infinies, mais quand il l’embrassa et se rapprocha d’elle, elle se raidit, paniqua et chuchota : “Non.” »
Howell analyse non sans imagination la correspondance des deux amants. Elle met en exergue la ferveur hésitante, les dérobades timides et les émotions retenues qui émaillent les réponses du colonel. Une telle description de leur relation ne fait que rehausser le pathos dans lequel elle prit fin. En 1915, après avoir écrit à Bell et à son épouse en les suppliant de renoncer au suicide, Doughty-Wylie partit rallier des troupes en déroute et, armé d’une simple canne, les mena à l’assaut des plages de Gallipoli, en Italie. Il remporta la croix de Victoria et périt au seuil de la victoire.
La biographie de Wallach, parue pour la première fois en 1996, pâtit d’une surabondance d’adjectifs et de clichés maladroits sur les questions historiques. Mais c’est la chroniqueuse la plus scrupuleuse et la plus patiente du quotidien de Bell en Irak. Elle la décrit comme une célébrité fortunée et indépendante, habituée à discuter d’égal à égal avec les hauts dignitaires de l’État, qui se sent humiliée par le traitement que lui réservent ses interlocuteurs sur place et souffre de la monotonie de la vie au sein d’un camp militaire. Dévastée par la mort de son amant, approchant de la cinquantaine et subissant des accès de fièvre dans la fournaise de l’été irakien, il n’est guère surprenant qu’elle ait un jour fondu en larmes, au mess, quand on lui a servi du bœuf bouilli pour la quatorzième fois d’affilée.
Georgina Howell et Janet Wallach soulignent l’une et l’autre la réussite peu commune de Bell dans les milieux traditionnellement masculins d’Oxford, de l’alpinisme, de l’exploration et des affaires coloniales. Curieusement, aucune d’elles n’examine sérieusement la décision de Bell de devenir secrétaire de la Ligue anti-suffrage, qui militait contre le droit de vote des femmes. Comment se fait-il qu’une femme de sa trempe, très à l’aise quand il s’agissait de choisir les responsables politiques irakiens, ne s’estimait pas qualifiée pour voter aux élections britanniques ? Que Bell, qu’on présente comme l’allégorie du haut fonctionnaire brillant, ait pu se tromper à ce point sur les femmes, sur elle-même et sur le sens de l’Histoire amène à s’interroger sur ses capacités de discernement.
Comme T. E. Lawrence l’observe avec sévérité mais justesse, « c’était un mauvais juge des caractères et des situations », et elle devenait toujours l’« esclave » de quiconque exerçait une influence sur elle. Elle avait tendance à ajuster ses opinions à celles de ses interlocuteurs. Son instinct politique n’était pas toujours sûr : elle sous-estimait le risque de rébellion, par exemple. À la veille du soulèvement de 1920, elle encouragea les commandants de l’armée britannique à partir en vacances. Elle fit la sourde oreille quand on lui conseilla de ne pas installer au pouvoir un roi de l’étranger et écarta d’un revers de main la demande d’autonomie de la ville de Bassora. Même son choix de ne pas se couvrir la tête, certes destiné à promouvoir l’émancipation des femmes irakiennes, l’affaiblit politiquement, puisqu’il l’empêcha de s’entretenir avec les chefs religieux chiites, qui refusaient de parler à une femme non voilée.
L’hypothèse selon laquelle elle faisait bonne impression sur ses interlocuteurs arabes est difficile à démontrer car la plupart d’entre eux ne tenaient pas de journal : les seules informations dont nous disposons, ce sont les compliments rapportés par elle et ses amis. D’après Howell, elle avait les faveurs des hommes les plus élevés dans l’aristocratie des cheiks, mais St. John Philby écrit qu’Ibn Séoud « ne l’appréciait manifestement pas […]. Et de nombreux Arabes riaient aux larmes quand il imitait sa voix stridente et ses manières féminines : “Abd al-Aziz ! Abd al-Aziz ! Regardez ceci, et que pensez-vous de cela ?” »
Au bout du compte, on doit lui reconnaître une part de responsabilité dans la création d’un État irakien instable au cœur d’un Moyen-Orient tout aussi instable. La mission confiée à Bell était, bien sûr, extrêmement ardue. À part dans les fantasmes du bureau de l’Inde, il n’y avait pas de place pour un grand empire britannique au Moyen-Orient, ni pour un nouvel empire ottoman, et encore moins pour un vaste État panarabique ou un califat. Bell devait tenir compte des menaces et des intérêts de la France, de l’Iran, de la Turquie, de ce qui devint l’Arabie saoudite et de la Russie bolchevique. Il fallait tracer des frontières, et on imagine mal où elle aurait bien pu les placer pour éviter les problèmes subséquents entre l’Irak, le Koweït et l’Iran. Son soutien au roi sunnite étranger Fayçal Ier n’était pas aberrant à première vue. Un Irakien, qu’il soit sunnite ou chiite, aurait sans doute eu tout autant de mal à unifier le pays. Et, bien que la monarchie ait été violemment renversée, ce n’est peut-être pas le signe d’une aspiration intrinsèquement républicaine de l’Irak. En Jordanie, le royaume du frère de Fayçal, Abdallah Ier, perdure jusqu’à aujourd’hui.
S’il est vrai qu’il n’y avait pas de solution idéale, des erreurs évidentes ont tout de même été commises. Bell n’aurait jamais dû entériner l’intégration à l’Irak de la province à majorité kurde de Mossoul. La rivalité entre les sunnites et les Kurdes était inévitable ; cette décision était motivée par les intérêts britanniques et non irakiens, plus particulièrement par la question du pétrole. Et cela s’est révélé peu bénéfique pour les Irakiens comme pour les Kurdes, dont plus de 90 % souhaitent l’indépendance. Ces dissensions continuent, aujourd’hui encore, à menacer l’intégrité du pays. Bell n’aurait sans doute pas dû accepter non plus de faire de l’Irak un mandat britannique : ce statut n’était pas assez fort pour en tirer des bénéfices, ni assez faible pour éviter l’opprobre du colonialisme. Le mandat, c’était la responsabilité sans le pouvoir. Un bon responsable politique doit être sensible aux opinions et aspirations des populations locales, fidèle à ses principes, visionnaire, rationnel et persuasif. Si l’on s’en tient à ces critères, Bell était une administratrice bien moins talentueuse que T. E. Lawrence et que des dizaines d’autres de ses contemporains.
Le legs le plus important de Bell reste sans doute son magistral livre blanc, « Examen de l’administration civile en Mésopotamie », qui fut applaudi par les deux chambres du Parlement quand elle le présenta, en 1920, devant un gouvernement sceptique. Elle y passe en revue avec un détachement impérial les dépenses des départements de l’agriculture et de l’irrigation ainsi que le meurtre de ses amis. Elle dresse des parallèles avec le cadastre établi en Inde en 1834, digresse en évoquant le satanisme ou le génocide arménien. Elle pointe les failles de la politique britannique et cite quelques-unes de ses réussites notables : un système ferroviaire employant quelque 27 000 personnes, des hôpitaux régionaux, des écoles pour filles et un service de police. Ses positions sont parfois déconcertantes. Elle soutient les solutions imparfaites qui ont été mises en place au mépris des valeurs libérales et des droits de l’homme : les compromis avec des seigneurs de la guerre, les raids punitifs et la justice tribale. Mais sa culture, son public et ses origines la poussent, malgré les pressions politiques du moment, à dire la vérité.
Bell et ses pairs, qui affichent un mélange d’assurance idéologique, d’érudition et d’agilité rhétorique, ressemblent à des courtisans de l’époque élisabéthaine. Mais ils n’en demeurent pas moins des colons infructueux. En 1920, des nationalistes sunnites, des ayatollahs chiites et des cheikhs se soulevèrent contre les Britanniques. Leur insurrection, bien que réprimée, révéla aux populations de Grande-Bretagne et d’Irak qu’il ne pouvait y avoir de colonie britannique durable dans ce pays. Ici encore, T. E. Lawrence fut le premier à le reconnaître : « Nous disons que le but de notre présence en Irak est de développer le pays pour le bien du monde entier. […] Combien de temps encore laisserons-nous des millions de livres sterling, des milliers de soldats et des dizaines de milliers d’Arabes être sacrifiés au nom d’une forme de gouvernement colonial qui ne peut bénéficier qu’à ses administrateurs ? »
La réponse de Bell, le 19 septembre 1920, est empreinte de regrets mais non moins catégorique : « L’agitation a pris le dessus. Personne n’aurait pu imaginer que nous laisserions ainsi le champ libre aux Arabes : c’est le résultat du soulèvement. Savoir si cela leur sera profitable in fine ou si cela engendrera au contraire plus de retards que de progrès dans le développement de l’État moderne qu’appellent de leurs vœux les jeunes nationalistes passionnés, c’est une autre question. »
Certains suggèrent que l’enlisement des Américain en Irak à la suite de l’invasion de 2003 est seulement dû à un manque de planification, à des erreurs stratégiques bien précises (la « débaasification », les pillages, la dissolution de l’armée irakienne et le manque de soldats sur place) et à l’absence d’une équipe d’arabisants expérimentés et de professionnels de l’édification d’États. Mais pensez à Bell et ses collègues, comme le colonel Leachman ou Bertram Thomas, administrateur en Mésopotamie. Tous étaient arabisants, médaillés de la Société royale de géographie pour leurs voyages en Arabie et admirés pour leurs actions politiques. Thomas fut chassé de son bureau d’Al-Shatrah, au sud de l’Irak, par une foule en colère. Le colonel Leachman, connu pour avoir tué un indigène dans sa propre tente en toute impunité, fut assassiné d’une balle dans le dos à Falloujah. Bell connut une défaite plus lente mais plus complète. Du royaume qu’elle a fondé, avec son monarque sunnite et ses sujets chiites, sunnites et kurdes, il ne reste ni roi, ni gouvernement sunnite. Le pays est aujourd’hui proche de la guerre civile, peut-être le verrons-nous un jour disparaître.
Bell est donc à la fois un modèle de décideur politique et un exemple de l’inévitable vulnérabilité et de l’incompétence des puissances occidentales face à tout ce qu’il y a de chaotique et d’incertain dans la construction d’une nation. Malgré les préjugés hérités de sa culture et les circonvolutions de son environnement bureaucratique, elle était extrêmement intelligente, éloquente et courageuse. Ses collègues étaient talentueux, créatifs, bien informés et déterminés. On leur faisait confiance, ils n’étaient pas particulièrement brimés par les médias ou par leur propre administration. Ils étaient confrontés à un Irak plus simple : une population moins nombreuse et majoritairement rurale, à une époque où le nationalisme arabe et l’islam politique n’avaient pas encore développé la force et l’attrait qu’ils eurent par la suite.
Mais leur tâche n’en était pas moins impossible. Les Irakiens refusaient que les représentants de puissances étrangères se hasardent à fonder leur nouvelle nation. T. E. Lawrence avait raison quand il réclamait le retrait total des troupes britanniques et le maintien avec l’Irak de liens aussi faibles que ceux qu’entretenait la Grande-Bretagne avec le Canada. C’est pour cette raison que, même avec une meilleure formation aux langues locales et davantage de contacts avec les tribus, plus de soldats et de meilleures tactiques anti-insurrectionnelles, bref, même avec une approche impérialiste plus réfléchie, les Américains n’auraient pas pu parvenir à construire un État en Irak ou dans le sud de l’Afghanistan. Si Bell est une héroïne, elle ne l’est pas pour ses qualités de visionnaire mais parce qu’elle témoigne de l’absurdité et de l’horreur inhérentes au désir d’ériger des nations pour des peuples qui ont d’autres allégeances, d’autres modèles et d’autres priorités.
—Rory Stewart est un écrivain, homme politique et ancien militaire britannique. Il a été lieutenant-gouverneur de la province de Maysan, en Irak, entre 2003 et 2004. — Cet article a été publié par The New York Review of Books le 25 octobre 2007. Il a été traduit par Lucile Pouthier.