La gloire déchue de Viktor Pelevine

Semion Levitan, un Juif d’Odessa doté d’une voix tonitruante, est enrôlé dans les services secrets russes. Sa mission : convaincre George W. Bush que Dieu lui parle, grâce à l’émetteur en forme d’implant dentaire qui a été placé dans la bouche du président américain. Ainsi la voix du Seigneur poussera-t-elle ce dernier à envahir l’Irak… Dans son nouveau livre, Pelevine joue la carte du travestissement. En commençant par le titre, qui détourne un vers de Maïakovski. Pourtant, nombreux sont les critiques qui reprochent à l’auteur de ne plus savoir surprendre ses lecteurs. Pour le site Vzgliad, l’auteur n’est plus la « grande machine à fabriquer des récits cathartiques qu’il était. Aujourd’hui, c’est un très bon écrivain, sans plus ». Ce qui n’empêche pas l’ouvrage de caracoler en tête des ventes à Moscou.

Bestseller du passé : La Bible du roi Jacques

En 1611, il y a tout juste quatre cents ans, paraissait outre-Manche une nouvelle Bible en anglais. « C’était le résultat du travail remarquable mené depuis 1604 par une équipe d’érudits sous mandat royal », rapporte Verlyn Klinkenborg dans le New York Times. « Il ne s’agissait pas, écrivaient-ils, de proposer “une nouvelle traduction” des Saintes Écritures, mais d’en “améliorer une déjà bonne, ou plutôt d’établir, à partir de plusieurs bonnes traductions, une version qui fasse autorité” », explique la journaliste. Son influence fut décisive sur la langue anglaise moderne. Aujourd’hui, on estime que « la Bible du roi Jacques s’est vendue à environ un milliard d’exemplaires », note pour sa part Robert McCrum dans The Observer. « Pour les chrétiens du monde entier, elle est toujours la langue ancestrale de la foi », conclut le New York Times.

Italie – Les affres de l’adolescence

Le dernier roman de Niccolo Ammaniti, biologiste de formation devenu la coqueluche de la critique littéraire transalpine, « confirme une fois de plus l’habileté narrative d’un auteur qui semble écrire avec un naturel quasi animal », commente Antonio Gnoli dans La Repubblica. Ammaniti, qui avait publié en 1995, avec son psychiatre de père, un essai remarqué sur les problèmes liés à l’adolescence, « revient ici au roman d’initiation ». Io e te raconte l’histoire du jeune Lorenzo, adolescent introverti et névrosé, qui s’apprête à passer sa semaine de vacances en ermite reclus du monde, enfermé dans la cave de sa maison. L’ouvrage figure sur la liste des meilleures ventes publiée par le quotidien La Stampa depuis sa sortie en octobre dernier.

La conquête arabe du Nil

Avec quatre tirages en à peine un mois, le nouveau roman de l’Égyptien Youssef Ziedan bat des records de ventes au Caire. Le directeur du centre des manuscrits de la bibliothèque d’Alexandrie, lauréat du Booker Prize arabe en 2008 (voir Books, n° 6), continue de puiser son inspiration dans les rivalités politico-religieuses du Moyen-Orient. Cette fois, il raconte l’histoire d’amour qui unit Maria, une jeune copte du delta du Nil, et un Nabatéen, de cette autre civilisation chrétienne dont la capitale était Pétra, en Jordanie. L’occasion pour lui d’aborder « l’histoire de la conquête arabe de l’Égypte au VIIe siècle » et de « plonger dans cette période de transition au cours de laquelle la région est passée de la prédominance de la culture judéo-chrétienne à celle de la culture musulmane », rapporte Soha Hesham dans Al-Ahram Weekly.

République tchèque – Lips Tullian, brigand malgré lui

Le vrai Lips Tullian ne volait pas aux riches pour donner aux pauvres. Redouté dans toute la Saxe et la Bohême au début du XVIIIe siècle, ce bandit et sa bande de soixante truands ne faisaient pas de quartier. Arrêté à plusieurs reprises, à plusieurs reprises évadé, il finira décapité à Dresde devant vingt mille personnes. La Saxe l’a immortalisé dans un dicton : « Si tu n’as rien, Lips Tullian ne te volera pas. » Et c’est de lui que Friedrich von Schiller s’inspira pour créer le personnage principal de sa pièce Les Brigands, Karl Moore.

Pourtant, le Lips Tullian de la bande dessinée de Kája Saudek et Jaroslav Weigel tient plus de Robin des Bois que du véritable bandit de grands chemins. En s’inspirant d’un roman du XIXe siècle, « Lips Tullian, le plus redouté des chefs de bandits », par Kvidon de Felses, les auteurs de cette bande dessinée tchèque à succès ont choisi l’option « romantique ». Ici, le chevalier Lips Tullian est amoureux de la belle Hedvika, qui l’aime en retour. Mais quand son père la cède au plus offrant (le comte de Martinic), Tullian est arrêté et torturé, avant de réussir à s’échapper.

« Plusieurs genres se mêlent dans Lips Tullian : le récit d’aventures, le conte, le roman gothique, le mythe du superhéros », explique le site culturel Aktualne.cz. « Dans les années 1970, Lips Tullian était un héros aussi important pour les Tchèques que Batman pour les Américains, rappelle pour sa part le magazine en ligne Sarden. Tout y est : un sujet captivant, une atmosphère historique, de belles femmes, un héros courageux qui défend les opprimés et surtout les magnifiques dessins de Kája Saudek. » Saudek est l’illustrateur de bande dessinée le plus célèbre de son pays, acclamé notamment pour l’ironie de son trait, sa façon de remplir les cases de détails et d’allusions cachées, de les éclater tels des miroirs brisés en multipliant les points de vue originaux…

« Saudek ironise sur le genre du comics en tant que tel, explique le quotidien Lidové Noviny. Il exagère la beauté et la laideur, mélange des brigands superbes et musclés à des monstres de toutes sortes. » Comme toujours chez Saudek, l’érotisme et la beauté féminine sont à l’honneur avec un héros qui, quand il ne court pas après les pièces d’or, vole au secours de donzelles en danger.

Surtout, conclut le quotidien Hospodářské Noviny, « Saudek offrait aux lecteurs tchèques ce qui était officiellement réprimé par le régime communiste : du sexe, de l’espoir, de la révolte contre l’oppresseur et un accès à la culture occidentale ». Après la parution d’une cinquantaine d’épisodes en 1972, dans l’hebdomadaire Mladý Svět (dont les ventes ont alors augmenté de 105 000 exemplaires !), la bande dessinée, jugée quelque peu trop « américaine », fut interdite par le Parti. Quarante ans plus tard, certains craignaient qu’elle ait mal vieilli. Le succès de cette réédition prouve le contraire.

L’avenir du livre – La couverture, espoir du livre

À l’heure où le livre-objet se dissout peu à peu dans l’abstraction digitale, l’éditeur américain Faber & Faber a eu la bonne idée de célébrer l’un de ses principaux éléments : la couverture. À travers une sélection étalée sur quatre-vingts ans, on peut suivre l’évolution de cet accessoire essentiel et, avec lui, celle de notre société. Avant la guerre, c’était le texte qui primait, avec des couvertures reproduisant souvent une belle page du manuscrit. Par la suite, les éditeurs ont réalisé que « les écrivains n’étaient pas seulement des voix distantes et invisibles, mais qu’ils avaient aussi un visage », commente Peter Conrad dans The Observer. Aujourd’hui, la couverture sert d’abord à capter l’œil du lecteur potentiel qui entre dans une librairie surchargée. « Il n’y a que les gens superficiels qui ne jugent pas sur les apparences », écrivait Oscar Wilde, cité par Alberto Manguel dans El País.

La confection d’une couverture est devenue un art savant, stratégique, quoique obéissant à des lois surprenantes. Tout d’abord, il faut tenir compte du marché national où le livre sera vendu car, explique Tom Lamont dans un autre article de The Observer, « les romans doivent être dotés d’une couverture différente d’un territoire à l’autre ». Autre difficulté : quelle place accorder à l’auteur dans le choix de l’image ? Avec les auteurs décédés depuis longtemps, aucun problème et, comme l’observe Manguel, une nouvelle couverture permet souvent de « redonner vie à un vieux livre ». Il cite en exemple une édition de Madame Bovary illustrée avec un bras dénudé terminé par une coupe de champagne, ou celle de l’Iliade avec un Brad Pitt au torse nu luisant de sueur. « Les couvertures mentent, autant que les textes qu’elles promeuvent »…

Comme pour les livres reliés, de plus en plus d’amateurs les apprécient pour elles-mêmes, et en font un élément de décoration de leurs salons. « Amoureux des livres, vous pouvez respirer !, conclut Penelope Green dans le New York Times. Ils ont obtenu un sursis grâce aux décorateurs d’intérieur, qui continuent de prévoir quantité d’étagères. » Qu’il faut bien remplir…

Guglielmo Libri

Paris – Le plus grand chef d’orchestre de tous les temps

Les 3e et 7e Symphonies de Gustav Mahler, composées il y a plus d’un siècle, faisaient-elles allusion à un « futur désastre écologique » ? La 6e mettait-elle en garde contre une « guerre mondiale imminente » ? Faut-il voir dans la 4e un « plaidoyer pour la cause animale » ? Tel est l’avis du critique britannique Norman Lebrecht. Why Mahler? (Faber & Faber, 2010) est le second livre qu’il consacre au musicien autrichien « dont les inconditionnels semblent particulièrement enclins à ce genre d’absurdités », ironise Philip Kennicott dans The New Republic. S’il goûte peu les conjectures sur la préscience de Mahler compositeur, Kennicott tient pour acquis son apport à la direction d’orchestre et à l’opéra : « Il a instauré les normes toujours en vigueur dans la production d’opéra et fut peut-être le plus grand chef d’orchestre de tous les temps. » Ces deux activités seront au cœur d’une exposition au musée d’Orsay, qui les présente comme la « nourriture du processus créatif de Mahler ». Une plongée (au travers de partitions, de manuscrits, d’enregistrements, de dessins…) dans le labeur du maître mort il y a cent ans.

« Gustav Mahler », musée d’Orsay, du 8 mars au 29 mai. www.musee-orsay.fr

True Grit, le livre

Heureuse coïncidence : un mois avant la sortie en salles de l’adaptation des frères Coen, True Grit, le roman-culte de l’écrivain américain Charles Portis paru en 1968, a enfin été traduit en français. La trame de cet anti-western est simple. Mattie Ross, une jeune fille native de l’Arkansas parée de toutes les vertus du rigorisme protestant, se lance à la poursuite du meurtrier de son père. Pour mener à bien son projet, elle s’adjoint les services d’un marshal, vétéran de la guerre civile, le redoutable Rooster Cogburn, et du jeune ranger La Bœuf. Le potentiel comique du roman tient pour beaucoup au personnage de Mattie, dont le langage châtié et la morale inflexible entrent souvent en dissonance avec les situations qu’elle rencontre. « Les protagonistes de Charles Portis sont implacablement sinistres, alors que sa prose est implacablement drôle, résume Allen Barra sur le site Salon.com. Charles Portis aurait bien pu être Cormac McCarthy s’il l’avait voulu. Il a préféré être drôle. »

Pour l’amour de Birmingham

Après le succès inattendu en 2008 de Ce qui était perdu (éditions Jacqueline Chambon), Catherine O’Flynn « confirme, avec San Francisco, son talent, note Fay Weldon dans le Guardian. Elle apparaît même comme la JG Ballard de Birmingham. Ballard avait fait siens les paysages d’autoroutes et de mégapoles. O’Flynn, elle, s’intéresse à une ville particulière, la sienne, et voit de la poésie là où le commun des mortels ne discerne que monotonie et bâtiments à l’abandon ».

Oldenburg – Lawrence l’imposteur ?

Avant même de mourir dans un accident de moto en 1935, Thomas Edward Lawrence, plus connu sous le nom de « Lawrence d’Arabie », était entré dans la légende. En Allemagne, le musée d’Oldenburg revient sur la genèse de ce « mythe » particulièrement précoce, qui culmina avec la sortie du film de David Lean en 1962.

L’exposition montre les photos de châteaux forts français prises par le jeune étudiant passionné par le Moyen Âge, les documents relatifs à la révolte arabe contre les Turcs qu’il appuya pour le compte des Anglais, mais aussi les images de cet Orient exotique qui, au début du XXe siècle, était perçu par beaucoup de jeunes Britanniques comme un refuge contre le puritanisme victorien. Ils pouvaient, par exemple, y exprimer plus librement leurs penchants homosexuels. À en croire Till Briegler de la Süddeutsche Zeitung, cette exposition ne répond pas vraiment à la question fatidique : le colonel Lawrence fut-il un authentique héros, le chef d’une armée de farouches Bédouins ou bien un « simple aventurier mégalomane » ?

L’historien Peter Thorau, lui, a tranché. Dans une nouvelle biographie (Lawrence von Arabien. Ein Mann und seine Zeit « Lawrence d’Arabie. Un homme et son temps », C. H. Beck, 2010), il décrit celui qu’on baptisa le « roi sans couronne d’Arabie » comme un imposteur. « Le mythe de Lawrence est au départ une fabrication de la propagande anglaise pendant la Première Guerre mondiale. Pour gagner l’opinion publique américaine à la cause des Alliés, le ministère de la Guerre britannique envoya une équipe de journalistes américains auprès de l’armée rebelle arabe et de leur officier de liaison. Le journaliste Lowell Thomas et son photographe flairèrent tout de suite le potentiel médiatique de l’action de Lawrence. Après la guerre, Thomas organisa à Londres une exposition sur Lawrence avec le matériel qu’il avait ramené du Moyen-Orient. On y découvrait des diapositives colorées et des séquences de film. Plus d’un million de personnes s’y pressèrent », rapporte Stefan Weidner dans un autre article de la Süddeutsche Zeitung.

Lawrence von Arabien. Genese eines Mythos (« Lawrence d’Arabie. Genèse d’un mythe »), Musée régional d’Oldenburg, jusqu’au 27 mars 2011. http://lawrence.naturundmensch.de