Bestseller du passé : La Bible du roi Jacques

En 1611, il y a tout juste quatre cents ans, paraissait outre-Manche une nouvelle Bible en anglais. « C’était le résultat du travail remarquable mené depuis 1604 par une équipe d’érudits sous mandat royal », rapporte Verlyn Klinkenborg dans le New York Times. « Il ne s’agissait pas, écrivaient-ils, de proposer “une nouvelle traduction” des Saintes Écritures, mais d’en “améliorer une déjà bonne, ou plutôt d’établir, à partir de plusieurs bonnes traductions, une version qui fasse autorité” », explique la journaliste. Son influence fut décisive sur la langue anglaise moderne. Aujourd’hui, on estime que « la Bible du roi Jacques s’est vendue à environ un milliard d’exemplaires », note pour sa part Robert McCrum dans The Observer. « Pour les chrétiens du monde entier, elle est toujours la langue ancestrale de la foi », conclut le New York Times.

Italie – Les affres de l’adolescence

Le dernier roman de Niccolo Ammaniti, biologiste de formation devenu la coqueluche de la critique littéraire transalpine, « confirme une fois de plus l’habileté narrative d’un auteur qui semble écrire avec un naturel quasi animal », commente Antonio Gnoli dans La Repubblica. Ammaniti, qui avait publié en 1995, avec son psychiatre de père, un essai remarqué sur les problèmes liés à l’adolescence, « revient ici au roman d’initiation ». Io e te raconte l’histoire du jeune Lorenzo, adolescent introverti et névrosé, qui s’apprête à passer sa semaine de vacances en ermite reclus du monde, enfermé dans la cave de sa maison. L’ouvrage figure sur la liste des meilleures ventes publiée par le quotidien La Stampa depuis sa sortie en octobre dernier.

Napoléon, empereur d’Iran

«“Je suis tombé amoureux par une chaude journée d’été, précisément un 13 août, vers trois heures moins le quart de l’après-midi” : c’est sur cette phrase mémorable que le narrateur de Mon oncle Napoléon, un classique des lettres perses, commence son histoire », rapporte Tara Taghizadeh dans The Iranian, le magazine en ligne de la diaspora. D’abord publié à Téhéran en 1973, l’ouvrage d’Iradj Pezechkzad fut un énorme bestseller, rapidement adapté en une série télévisée très populaire. Interdits par les censeurs de la République islamique en 1979, le livre comme la série ont continué de circuler sous le manteau.

Mon oncle Napoléon narre « les mésaventures, les querelles, les amours et les rivalités d’une famille de la haute société de Téhéran », résume The Christian Science Monitor. Le narrateur est un adolescent de 13 ans, qui tombe amoureux de sa cousine Leyli par un torride après-midi d’août 1941, au beau milieu de la Seconde Guerre mondiale et à la veille de l’invasion anglo-soviétique de l’Iran, jugé trop favorable à Hitler. « Malheureusement pour le jeune garçon, Leyli n’est autre que la fille de l’oncle Napoléon, le chef dominateur, irascible et paranoïaque du clan familial, poursuit le journal américain. Bien sûr, son vrai nom n’est pas Napoléon : c’est le surnom que ses proches lui ont donné pour se moquer du culte qu’il voue à l’empereur français. » Officier à la retraite, il passe en effet son temps à raconter ses exploits militaires passés comme s’il s’agissait des batailles menées par Bonaparte contre la perfide Albion, s’identifiant chaque jour un peu plus au général. Jusqu’à se persuader que les Anglais qui envahissent le pays cet été-là sont en réalité après lui !

« Comme tout bon ouvrage de fiction, relève pour sa part la romancière Azar Nafisi dans les pages du Guardian de Londres, Mon oncle Napoléon plonge ses racines dans la réalité. » Car la méfiance de l’Iran vis-à-vis du « Petit Satan » remonte au XIXe siècle, quand l’ancienne Perse, frontalière de l’empire des Indes, s’est retrouvée au centre des intérêts stratégiques de Sa Majesté. Depuis, la Grande-Bretagne est devenue la source de tous les maux, accusée de tirer toutes les ficelles à Téhéran : « Qu’on parle de remaniement ministériel ou de l’augmentation du prix du thé, les responsables, ce sont les Anglais », précise Tara Taghizadeh dans The Iranian.

Entre le délire paranoïaque de l’oncle Napoléon, les mensonges du valet Mash Ghassem et les obsessions lubriques de l’oncle Asdollah (qui passe son temps à conseiller à son neveu de partir pour « San Francisco », synonyme de « rapports sexuels »), Mon oncle Napoléon dresse avec humour et ironie « un portrait authentique de la société iranienne, bien loin de l’image sinistre qu’on s’en fait en Occident », conclut Azar Nafisi. Sa traduction est l’occasion de mieux « comprendre sa culture et ses traditions, ses divisions actuelles et son histoire passée, ainsi que ses rapports paradoxaux avec l’Occident ».

L’affaire Umberto Eco

Un mois avant Noël, le nouveau roman d’Umberto Eco était déjà un « super bestseller », avec 450 000 exemplaires écoulés en quinze jours. La polémique soulevée par l’ouvrage n’est pas étrangère à ce succès. À travers les péré¬grinations de Simone Simoni qui, dans l’Europe centrale du XIXe siècle, vend ses compétences de faussaire au plus offrant, Eco s’attaque à l’histoire des Protocoles des Sages de Sion. Ce faisant, il redonne malgré lui de la crédibilité au célèbre faux, selon certains critiques. Car, dans ce roman, tout est historiquement vrai sauf le personnage principal, antisémite obsessionnel.

Pour l’Osservatore Romano, le quotidien du Vatican, « la description continue de la perfidie des Juifs peut faire naître un soupçon d’ambiguïté. Il est possible que quelqu’un en arrive à penser qu’il y a quelque chose de vrai dans tout cela ». Absurde, estime Gad Lerner dans La Repubblica : Umberto Eco, ce « génial éclaireur […] guide le lecteur dans les arcanes de l’irrationalité moderne, jusqu’à lui révéler comment un projet d’extermination totale a pu voir le jour ».

20 faits & idées à glaner dans le n° 20

1) L’augmentation de la mortalité liée au cancer est, en un sens, une très bonne nouvelle.
► Lire « Le cancer est l’avenir de l’homme »
2) Seules les personnes superficielles ne jugent pas sur les apparences.
► Lire « La couverture, espoir du livre »
3) Dans le déclenchement de la Révolution française, les cabarets des faubourgs ont pesé du même poids que les salons des Lumières.
► Lire « Contestation virale au siècle des Lumières »
4) La Constitution américaine a été inspirée par le modèle fédéral allemand, tel que décrit par Montesquieu.
► Lire « Les Allemands, ces éléphants hydrophobes »
5) Il y a un charme silencieux à continuer à vivre quand chaque jour emporte son lot de victimes.
► Lire « Jünger, la guerre en face »
6) Pourquoi écrire des livres puisqu’il y en a tellement à traduire ?
► Lire «  »Traduire est un art de contrebandier » »
7) L’idéologie est nécessaire à toute société, la langue de bois en fournit l’ossature, le stéréotype en est le ciment.
► Lire «  »Traduire est un art de contrebandier » »
8) Les croisades ne furent rien d’autre qu’une longue entreprise d’intolérance au nom de Dieu.
► Lire « Les croisades, vues par les Arabes »
9) Nombreux sont les Arabes convaincus que l’Occident est le principal responsable de leur retard.
► Lire « Les croisades, vues par les Arabes »
10) L’Université est un héritage de la civilisation arabe.
► Lire « Le temple du savoir »
11) L’écrivain Naguib Mahfouz estimait l’Égypte trop tolérante pour succomber à la ferveur théocratique.
► Lire « Les souffrances de la modernité »
12) La prévision est devenue un business considérable, mais les piètres résultats des oracles sont rarement discutés.
► Lire « De l’impossibilité de prévoir »
13) Il est raisonnable de manger quelqu’un pour ne pas mourir de faim, dès lors qu’on le choisit équitablement.
► Lire « Du bon usage du cannibalisme »
14) Les étudiants s’aperçoivent rarement à quel point ils sont mal traités par rapport aux générations précédentes.
► Lire « Une nécessité pour la démocratie et l’économie »
15) Le principal problème des méthodes conventionnelles d’éducation est d’encourager la passivité des élèves.
► Lire « Une nécessité pour la démocratie et l’économie »
16) Celui qui ne connaît que son point de vue sur une question n’en connaît pas grand-chose.
► Lire « Un vrai problème : un enseignement sclérosé »
17) Il y a trois temps : le présent des choses passées, le présent des choses présentes, 
le présent des choses futures.
► Lire « L’Europe rêvée de Kundera »
18) Rien ne sert de démolir la statue de Freud, il suffit de montrer comment elle a 
été construite.
► Lire « Freudomachies et guerres picrocholines »
19) Les scientifiques savent que l’évaluation par les pairs ne fournit qu’une garantie minimale de qualité.
► Lire « Les impostures de la recherche médicale »
20) La sodomie n’est plus punie de mort, mais elle ne l’était pas non plus 
au Moyen Âge.
► Lire « Londres, cité de la joie »

Le monde d’avant le Big-Bang

Le physicien allemand Martin Bojowald préfère l’expression de Big Bounce (« grand rebond ») à celui de big-bang. Car, pour ce chercheur de l’université de Pennsylvanie, l’Univers n’a pas été créé il y a quatorze milliards d’années, lors de cet événement cosmique auquel on attribue la naissance de la matière, de l’espace et du temps. Mais bien avant. Il se serait alors effondré sur lui-même avant de rebondir et d’entrer en expansion.

« Rien dans l’apparence juvénile et le style discret de Martin Bojowald ne laisse deviner le révolutionnaire qui, à 27 ans, a fondé une nouvelle cosmologie, note l’hebdomadaire Die Spiegel. Pourtant, il fait partie de la minuscule communauté de chercheurs qui a repris l’héritage d’Albert Einstein » : même si les découvertes du prix Nobel de physique permettaient de comprendre une grande partie de l’histoire de l’Univers, il restait, de l’avis général, pas mal de travail.

« La théorie de la relativité ne suffit pas à expliquer nombre de phénomènes cosmiques, précise la Frankfurter Allgemeine Zeitung. La théorie quantique est tout aussi importante pour observer le big-bang ou les trous noirs. Des physiciens pleins d’imagination comme Bojowald ont réussi à concilier ces deux théories. Leurs résultats ne sont pas irréfutables, mais ils permettent d’imaginer des solutions. » Cette nouvelle théorie, née de la fusion des deux autres, s’appelle la « gravitation quantique à boucles », et Bojowald en est l’un des spécialistes mondiaux.

Contrairement à l’idée selon laquelle le monde remonterait à un « moment zéro » au cours duquel tout le contenu de l’Univers aurait été rassemblé en un unique point de densité infinie, Bojowald soutient que l’espace est formé de minuscules atomes indivisibles contenant une quantité d’énergie finie. Pour lui, l’Univers, quand il atteint un seuil de densité critique, s’effondre sur lui-même, rebondit et repart dans une phase d’expansion accélérée.

« La mauvaise nouvelle, déplore le National Geographic News, c’est que tout cela signifie que l’Univers souffre d’une “perte de mémoire cosmique” qui nous empêchera d’en découvrir beaucoup plus sur ce qui a précédé notre big-bang. » Les premiers travaux de Bojowald suggéraient bien que l’Univers d’avant rebond était similaire au nôtre, rempli d’étoiles et de galaxies. Mais il est revenu sur cette hypothèse. « Les effets quantiques en vigueur durant le rebond auraient effacé presque toutes les traces du passé, affirme le scientifique. La seule chose que nous savons, c’est que l’Univers d’avant était inversé. Comme un ballon que l’on gonfle à l’envers, l’intérieur vers l’extérieur. »

« Aussi modestes que soient les conclusions de Bojowald, conclut le Spiegel, ses équations signent tout de même le début d’une nouvelle ère. Pour la première fois, elles permettent des hypothèses solides sur un monde au-delà de l’Univers connu. » Et l’hebdomadaire allemand de prédire qu’une nouvelle génération de satellites devrait permettre, à l’instar de l’engin européen Planck, de faire encore des progrès au cours de la prochaine décennie : avec un lancement prévu en 2019, l’observatoire spatial Lisa « pourrait être assez sensible pour capter les signaux gravitationnels des premières secondes de ce monde ».
 

Neuf ans de pouvoir sur bande magnétique

Pour le grand public, la politique chinoise se résume à quelques noms célèbres : Deng Xiaoping, Jiang Zemin ou Hu Jintao. Au cœur de ce Panthéon miniature, un nom est cependant souvent oublié. Il ne s’agit pourtant pas d’une personnalité de second plan. Successivement Premier ministre puis Secrétaire du Parti Communiste Chinois (PCC), cet homme fut, pendant les années 80, le principal lieutenant de Deng Xiaoping. En réalité, il fut même celui qui composa, agença et exécuta l’ambitieux programme de réformes économiques qui sortirent le pays du marasme dans lequel il se trouvait. Cet architecte méconnu, le cerveau à l’origine du miracle économique chinois, s’appelait Zhao Ziyang mais personne ne se souvient de lui.

Du pouvoir à l’oubli

Né en 1919 d’un riche propriétaire terrien, Zhao rejoint le mouvement communiste à l’âge de 13 ans. Son zèle, son ardeur au travail et ses brillants talents de gestionnaire lui font rapidement grimper les échelons de la hiérarchie communiste. Purgé lors de la Révolution Culturelle, il est relégué comme simple ouvrier dans une usine de montage. Puis, un jour d’avril 1971, Mao Zedong se souvient de lui. Se tournant vers l’un de ses assistants, le Grand Timonier  demande : « Qu’est devenu Zhao Ziyang ? ». On lui répondit que ce dernier a été envoyé « se rééduquer par le travail ». Le Président se tue, grimace et répond en grommelant : « Purger chaque personne du gouvernement ? Ce n’est jamais ce que j’ai voulu… ». Quelques jours plus tard, Zhao est rappelé à Pékin et sa carrière politique est relancée.  Durant les années qui suivent, Zhao déploie des trésors d’ingéniosité pour sortir de la pauvreté les provincesdont il a la charge. Bientôt, les paysans louent son efficacité en plaisantant sur son nom : « Si tu veux du riz [yao chi liang], va voir Ziyang [zhao ziyang] ». En 1980, quatre ans après la mort du Grand Timonier, lorsque Deng cherche un Premier ministre capable de ressusciter l’économie chinoise sur les décombres du maoïsme, le nom de Zhao s’impose de lui même.

S’ensuivent près de 10 ans de luttes, de combats et de batailles pour sortir la Chine de l’ornière marxiste. Aux côtés de l’autre lieutenant de Deng, le Secrétaire du PCC Hu Yaobang, Zhao fait face aux critiques conservatrices et va de l’avant pour accomplir la mission que lui a confié Deng Xiaoping. Lorsque Hu Yaobang tombe finalement sous leurs coups en 1987, il hérite de la casquette de Secrétaire du Parti et continue seul son combat politique. Il suivra bien vite son compagnon d’arme. En avril 1989, le mouvement de Tiananmen démarre. Confronté à des étudiants non-violents et patriotes, Zhao hésite sur la marche à suivre. Il tente vainement de calmer les aigles de guerre du Parti pour pouvoir trouver une issue pacifique au conflit. Isolé, il est finalement trahi par son rival conservateur – le Premier ministre Li Peng – qui a su voire dans les manifestations l’occasion de séparer Zhao-le-réformateur de son mentor Deng Xiaoping. En fin tacticien, Li Peng pousse Deng à désavouer publiquement les manifestations. La déclaration radicalise les étudiants, minent les efforts de médiation de Zhao et l’empêche de tenir sa position modérée. Les conservateurs gagnent la partie et imposent la loi martiale. Zhao démissionne. « Je me refusais à devenir le Secrétaire du Parti à avoir mobilisé l’armée pour tirer sur des étudiants » écrira-t-il. Au lendemain de la répression, il est démis de ses fonctions, accusé d’avoir conspiré avec l’ennemi pour déstabiliser le pays et perd finalement son poste et sa liberté. Il passera ensuite le reste de sa vie – seize longues années – en résidence surveillée à Pékin. Tenu à l’écart de la vie publique, il s’éteint en 2005 dans l’indifférence nationale. 

Le journal secret d’un exilé dans son propre pays

L’histoire aurait pu se finir ainsi si Zhao s’était résigné à être une victime muette. Mais, au terme de sa vie, Zhao sut se réinventer une voix pour s’adresser à son pays. En déjouant l’attention de ses geôliers, Zhao réussit à enregistrer ses mémoires sur le magnétophone jouet de son petit-fils. Effaçant le contenu des cassettes qu’il trouvait chez lui (opéra de Pékin, contes pour enfants…), marquant soigneusement l’ordre des chapitres à l’encre invisible sur chacune d’entre elle, l’ancien Secrétaire du PCC a fixé sur bande magnétique le récit de ses 9 années au sommet du pouvoir. A sa mort, cet héritage fut exfiltré dans le plus grand secret vers Hong Kong pour être y transcrit et publié.

Prisoner of the State, publié il y a deux ans en chinois et en anglais, est le résultat de cet incroyable parcours. Pour la première fois, un haut-dirigeant communiste révèle les coulisses et l’arrière-scène politique chinoises. Zhao y décrit les intrigues, les réseaux, les coups bas et les victoires qui émaillèrent ses années au pouvoir. Plus qu’une simple chronique ou même qu’une défense a posteriori de son héritage, ce sont bien des confessions que nous livre Zhao. Un récit de ses souvenirs de dirigeant, de ses inquiétudes de prisonnier politique et de ses espoirs au crépuscule de sa vie.    

Echos du passé

Zhao nous invite à remonter le temps, à l’accompagner dans les couloirs des ministères de Pékin, sur les routes des provinces côtières…voir jusqu’au salon de Deng où s’est fait et défait l’avenir du pays. Dans ce voyage, le lecteur est toujours accompagné. Les judicieuses notes placées par les éditeurs en tête de chapitre résument toujours de manière claire et synthétique le contexte dans lequel se déroulent les évènements. De plus, pour ceux qui auraient du mal à retenir les nombreux noms égrenés par Zhao, un excellent lexique placé en fin de volume permet de recadrer chaque acteur essentiel en revenant sur sa biographie, ses contributions et sa position par rapport à l’ancien Premier ministre. On avance donc en terrain balisé.

Prisoner of the State ne suit pas le fil chronologique des évènements. S’ouvrant sur le récit des évènements de Tiananmen, il revient ensuite sur la genèse du miracle économique chinois dans les années 80. Ce parti pris s’avère payant lorsque le lecteur arrive vers la moitié du livre et que les pièces du puzzle s’assemblent enfin dans son esprit. Prisoner of the State ne cherche pas à donner un compte rendu exhaustif des évènements de juin 1989. Ceux qui auraient déjà lu Les Archives de Tiananmen (édité aux éd. du Félin) n’y apprendront ainsi pas grand chose de nouveau. Zhao a clairement voulu s’inscrire dans le temps long, reliant les causes de la répression étudiante aux tensions qui animèrent le leadership chinois durant la bataille pour les réformes des années 80. Il attire notre attention sur l’importance de la structure du pouvoir au sein du Parti, des réseaux non-officiels et du guanxi (关系 – un concept chinois semblable à l’« entregent » français) dans la résolution des conflits. Ainsi, il explique comment sa position est devenue de plus en plus instable à partir de 1987. Ayant passé le plus clair de sa carrière en province, Zhao manquait de contacts au sein des cercles influents de la capitale. Deng restait son plus grand soutien. Sans base politique stable, Zhao dépendait de l’arbitrage de Deng à chaque fois qu’un conflit éclatait. Cette dépendance était telle que, lorsque Deng lui proposa de se retirer définitivement de la vie publique et de lui transférer toutes ses responsabilités en janvier 1989, Zhao répondit : « Quoi qu’il arrive, vous ne devez pas faire ça. Votre présence m’aide énormément à accomplir mon travail. Nous faisons face à des temps difficiles, le marché fluctue beaucoup, ce n’est pas le bon moment pour aborder de pareils sujets ». Nominalement, Zhao était le chef de l’Etat et du Parti, l’homme le plus puissant de Chine. En réalité, il était un colosse aux pieds d’argile.

Aux méandres politiques, s’ajoutaient des lignes de fractures qui divisaient le Parti comme il ne l’avait pas été depuis la Révolution culturelle. Loin de faire l’unanimité, la vision de Deng pour une économie libre suscitait beaucoup d’opposition au plus haut de l’Etat. « Deng croyait en l’expansion rapide de l’économie, en l’ouverture vers le monde extérieur, à des réformes qui nous feraient avancer vers une économie de marché » se souvient Zhao. « Mais Chen Yun [l’un des plus anciens et influent Anciens du Parti] soutenait l’approche qui avait été adoptée lors du premier plan quinquennal dans les années 50. Le groupe [des Anciens] continuait d’insister sur l’importance de l’économie planifiée et demeurait réservé quant au programme des réformes ». A mesure que la fracture grandissait, d’autres sujets de discordes vinrent s’accumuler. Doit-on ouvrir la Chine aux investisseurs étrangers ? Quelle position adopter sur la réforme du système politique ? Est-ce officiellement l’Etat ou le marché qui dirige les entreprises (la réponse à cette question, finalement trouvée par Zhao pour ménager toutes les sensibilités, est d’ailleurs un bel exemple de souplesse politique). A chaque controverse son arbitrage et ses perdants. Au fil du temps, la rancœur s’accumule dans les rangs des conservateurs qui, ne pouvant s’attaquer à Deng, frappe ses lieutenants : Hu Yaobang et sa langue bien (trop ?) pendue et Zhao Zihang, « ce chinois qui a appris trop de ‘trucs’ de la part des étrangers ».

Le mandarin déchu

Après avoir guidé le lecteur dans ce labyrinthe où la mesquinerie côtoie le courage et la vision politique (souvent au sein de la même personne), Zhao quitte le passé et se tourne vers le futur de son pays. Méditant sur son expérience, sur sa carrière d’homme d’Etat, sur ses convictions, il essaye de définir quel serait le meilleur chemin à suivre pour la Chine dans le siècle qui vient.

Zhao livre ici son témoignage le plus personnel. Celui d’un militant d’une vie revenu de ses illusions et admettant ses erreurs. « J’ai autrefois cru que les peuples étaient leur propre maître, non pas dans les démocraties parlementaires des pays de l’Ouest, mais uniquement dans les pays socialistes et soviétiques […] Ce n’est en réalité pas le cas, notre système démocratique n’est que superficiel, notre peuple n’est pas maître de son destin mais est en réalité gouverné par une poignée d’individus ». Zhao reconnaît que seuls les systèmes démocratiques parlementaires ont su faire preuve de « vitalité et de dynamisme » dans le siècle passé. Pour entrer dans le nouveau siècle, la Chine doit prendre le chemin de la démocratie car « si nous n’avançons pas vers ce but, nous deviendrons incapables de résoudre les problèmes qui minent notre pays : la corruption rampante, la captation du profit par quelques hommes, les écarts grandissants entre les riches et les pauvres… ».

Zhao admet que ce voyage prendra du temps et qu’il faudra sans doute « pour un temps du moins, maintenir le PCC dans son rôle dirigeant ». Mais c’est un nouveau PCC que Zhao appelle alors de ses vœux. Un Parti qui adopte « des procédures démocratiques et qui s’en sert pour se réformer lui même », qui défend ses minorités et adhère à l’Etat de droit.

Zhao clôt sobrement sa dernière page par un simple « Je pense que le temps est venu pour nous de s’atteler sérieusement à cette tâche ». L’infortuné Premier ministre faisait parti de cette tradition de fonctionnaires chinois attachés au service de l’Etat et de leur pays. Du mythique mandarin Hai Rui qui avait été puni par l’Empereur pour avoir pris le risque de parler au nom du peuple au Maréchal Peng Dehuai purgé par Mao pour s’être fait la voix des morts du Grand Bond en Avant, cette ligné d’homme et de femmes – pour tous leurs torts et leurs défauts – n’ont jamais cessé d’œuvrer honnêtement pour leur pays. Encore aujourd’hui, on peut entendre dans des échos de leurs idéaux et des idéaux de Zhao dans les adresses de certains hommes politiques chinois. L’actuel Premier ministre Wen Jiabao – qui est d’ailleurs un ancien collaborateur de Zhao – n’a-t-il pas déclaré l’année dernière que « sans les garanties offertes par une réforme de notre système politique, les résultats de nos réformes économiques seraient perdus » ? N’a-t-il pas déclaré dans une longue interview donnée en octobre sur CNN que « les souhaits et désirs du peuple pour la démocratie sont irrésistibles » ?

Il en va en effet ainsi des hommes comme Zhao. Comme le note le professeur Roderick MacFarquar de Harvard en introduction, « leur noms demeurent une source d’inspiration bien après que le nom de leurs vénaux opposants aient été oubliés ».

Prisoner of the State: The Secret Journal of Zhao Ziang, de Zhao Ziang, traduit par Bao Pu, Renee Chiang et Andi Ignatius, Simon & Schuster, 2009.

 

Polémique sur le génocide arménien

L’ouvrage que rééditent les éditions Phébus n’a pas manqué de faire polémique lors de sa parution outre-Manche, en 2004. Son auteur, l’Américain Peter Balakian, y décrit par le menu le massacre de la population arménienne par un Empire ottoman aux abois. Il aborde, surtout, le thème moins connu de la duplicité des puissances occidentales, en premier lieu des États-Unis. Les journaux britanniques ont reproché à l’ouvrage sa partialité. « En lisant Balakian, écrit The Independent, on en oublierait presque qu’en 1912 le Premier ministre du sultan était arménien ou que la collaboration avec la Sublime Porte a duré des siècles et n’a été mise à mal que par la montée du nationalisme arménien. » Le Royaume-Uni n’a pas reconnu le génocide.

L’indignation simple d’Arundhati Roy

Bref recueil d’essais, dont le plus ancien remonte à 2002, le dernier livre d’Arundhati Roy a suscité une avalanche de réactions dans la presse internationale, parfois admiratives à l’égard de la romancière indienne devenue égérie de l’extrême gauche mondiale, parfois tout bonnement assassines. Contre ceux qui célèbrent le dynamisme économique de la démocratie indienne, Roy dénonce en effet la persistance des inégalités sociales, une politique de développement écologiquement irresponsable dont les plus pauvres sont les premières victimes, et la montée du nationalisme hindou, alimenté selon elle par le discours officiel sur le terrorisme islamique. Principal responsable de cet état de fait, la puissance « néo-impériale » américaine, qui se voit imputer pêle-mêle la responsabilité des conflits du Proche-Orient et les conséquences néfastes de la mondialisation.

Tandis que le très libéral hebdomadaire The Economist s’avoue « incapable de ne pas admirer Arundhati Roy », louant en elle « le genre de critique énergique et courageuse dont l’Inde a besoin », le magazine américain The New Republic fait entendre une tout autre appréciation : « naïveté », « mauvais goût », « atrophie mentale »… L’éditorialiste Isaac Chotiner n’a pas de mots assez durs pour accabler celle qui, selon lui, verse aujourd’hui dans « l’antiaméricanisme le plus débridé » et dont « la colère a rendu la réflexion grossière ». Excessive, sa critique des excès du capitalisme indien ignore les perspectives de progrès dont il est aussi porteur. Et ce jusqu’à l’aveuglement, puisqu’elle n’hésite pas à étayer son propos sur un rapport de l’Unicef qui conclut par ailleurs (elle se garde de le dire) que la diminution de la pauvreté extrême dans les pays d’Asie du Sud est « à mettre au compte de la croissance rapide de l’Inde au cours des dernières années ».

Plus inquiétant encore, le traitement réservé à l’idée démocratique : « Par démocratie, écrit Roy, je n’entends pas la démocratie comme idéal ou aspiration, mais le modèle dominant – la démocratie libérale occidentale et ses variantes. » Autrement dit, les institutions démocratiques concrètes, pour autant qu’elles ne réalisent pas parfaitement la démocratie « comme idéal », participent du « modèle dominant » et servent les puissants qui en profitent. Cette posture, que Chotiner juge « réactionnaire », lui inspire en particulier des attaques virulentes contre la Cour suprême indienne. Évoquant le soutien apporté par cette dernière à des projets de barrages nuisibles à l’environnement, Roy assène : « Tout cela peut être qualifié d’écocide – peut-être un prélude au génocide. » « C’est le genre de critique démentielle dont les entreprises n’ont rien à redouter », conclut Chotiner.

Tous coupables

Le site tportal.hr parle d’un « tremblement de terre ». Dans Otac, le Croate Miljenko Jergović, considéré comme l’un des écrivains majeurs de sa génération, aborde de plein fouet les crimes commis par le régime fasciste, antiyougoslave et séparatiste des oustachis pendant la Seconde Guerre mondiale. À mi-chemin entre le roman, l’essai politique et l’autobiographie, le livre commence avec la mort du père de l’auteur, avant de revenir sur les événements qui ont marqué sa famille au cours du XXe siècle et d’analyser la responsabilité collective des Croates dans l’extermination des Serbes, des Juifs et des Tsiganes menée par le régime. « Otac laisse un goût bizarre dans la bouche, un mélange de nausée et de jouissance. Il m’a complètement désarmé, même si, politiquement, je ne suis pas complètement d’accord », conclut Davor Butković dans le quotidien Jutjarni List.