Radioactivité amoureuse

La vie géniale et cruelle de Marie et Pierre Curie en roman graphique : pari réussi, estime Dwight Garner dans le New York Times. En mêlant ses propres dessins et textes à des images d’archives, Lauren Redniss a réalisé une œuvre étonnante qui est aussi une biographie fidèle, y compris du point de vue scientifique et médical. Une part de l’étonnement vient du style graphique des personnages, « des Modigliani étiolés », et du procédé utilisé pour traiter une partie des images, le cyanotype, par lequel le dessin devient « une sorte de négatif irradiant ». Ceci, explique-t-elle, pour « saisir ce que Marie Curie appelait la luminosité spontanée du radium ».

Splendeur et décadence des Ephrussi

Une collection de 264 petites statuettes japonaises, c’est tout ce qu’il reste de l’ancienne splendeur des Ephrussi, cette famille juive originaire d’Odessa qui fit fortune dans le commerce des grains, puis la banque, et dont la colossale richesse rivalisait avec celle des Rothschild. Edmund de Waal, descendant de cette illustre dynastie par sa grand-mère paternelle et accessoirement céramiste britannique de renom, en a hérité. Dans La Mémoire retrouvée, il entreprend d’en raconter l’histoire et, avec elle, le destin extraordinaire de ses ancêtres. L’acquéreur des statuettes, Charles Ephrussi, mena une vie de riche dilettante à Paris et fut notamment l’un des protecteurs des impressionnistes. Il aurait en partie inspiré à Marcel Proust le personnage de Swann. En 1899, les statuettes quittent Paris pour Vienne. C’est le cadeau de mariage de Charles à son cousin Viktor, qui « avait lui-même un tempérament d’artiste, un cadet épargné par les devoirs familiaux jusqu’à ce que son frère aîné s’enfuît avec la maîtresse de leur père et fût déshérité… Viktor devint alors chef de famille », rapporte le Washington Post. Mais les affaires des Ephrussi périclitèrent en même temps que s’effondrait l’empire des Habsbourg et tous leurs biens furent confisqués après l’Anschluss de 1938. Seules les statuettes échappèrent au pillage nazi, grâce aux bons soins d’une fidèle servante qui les dissimula sous son matelas…

Fascinant Négus

Haïlé Sélassié est un personnage au moins aussi fascinant que le pays sur lequel il a régné pendant presque quarante ans, l’Éthiopie. C’est en tout cas ce qu’a jugé Richard Kapuscinski, puisqu’il lui a consacré un petit chef-d’œuvre *, dans lequel, tel un Saint-Simon tropical, il décrit le fonctionnement saugrenu de la cour médiévale d’Addis-Abéba, à partir des témoignages des quelques dignitaires retrouvés au plus profond des bidonvilles où ils se terraient. Résultat : un fantastique aperçu du fonctionnement du pouvoir, un pouvoir à l’état brut, encore féodal, et complètement dégagé de la gangue des institutions modernes.

Ingrédient numéro un, presque autosuffisant, de l’art de gouverner : l’allégeance. Kapuscinski ouvre son livre sur une imparable citation de Jung : « l’homme supporte tout, à condition d’avoir atteint le degré de soumission adéquat ». La docilité était en effet la clé de voûte du système : « Sa Majesté ne nommait jamais quiconque en fonction de ses talents, mais toujours exclusivement en fonction de sa loyauté » confesse un des courtisans. Mieux encore : le Négus préférait les médiocres, plus ductiles, vis-à-vis desquels il faisait meilleure figure : « comment eût-il pu briller, s’il s’était entouré de bons ministres ? », « il ne peut y avoir qu’un seul soleil », « sa Bienveillante Grandeur appréciait les ministres sans vivacité d’esprit ni perspicacité : il les considérait comme des éléments stabilisateurs ». Dans la même logique, Haïlé Sélassié tolérait la corruption avec bienveillance, car celle-ci lui donnait une meilleure prise sur ses féaux. « La méchanceté et la servilité étaient la condition de l’anoblissement, les critères selon lesquels le monarque choisissait ses favoris, les récompensait, les inondait le privilège » résume Kapuscinski – avec peut-être d’autres régimes en tête. 

Pour contrôler la loyauté de ses sujets, le Roi des Rois s’appuyait sur un réseau d’informateurs qui lui rendaient compte verbalement chaque jour à l’aube, pendant sa promenade matinale, des événements de la nuit à peine close. Ils surgissaient tour à tour des bosquets pour glisser leurs ragots à l’oreille du monarque, lequel continuait de marcher sans jamais s’interrompre ni offrir de commentaire. Mais la moindre faille détectée dans la fidélité d’un dignitaire provoquait son limogeage immédiat, voire sa preste décapitation.

Hailé Sélassié pratiquait en effet un absolutisme absolu : non seulement il prononçait tous les châtiments importants, mais il nommait personnellement chaque employé de son empire, du ministre au chef de gare, et distribuait de sa poche, en espèces, toutes les gratifications. « L’Heure des Nominations » et « l’Heure de Justice » étaient les deux temps forts du rituel de la cour (il y avait aussi l’heure des Ministres – où, les recevant à tour de rôle, l’empereur les incitait à se dénoncer les uns les autres). Pendant ces grandes cérémonies quotidiennes, dans la salle du trône, le souverain recevait tous les sujets qu’il avait distingués, ou décidé de démettre, et faisait dispenser aux méritants promotions ou dons monétaires, que son confesseur, également Responsable du Portefeuille, puisait dans un sac en peau de mouton. Il recevait aussi des doléances et communiquait ses décisions par l’intermédiaire de son Grand Chambellan, le Ministre de la Plume, le second personnage de l’empire.

Son Extraordinaire Majesté n’écrivait en effet jamais rien. Haïlé Sélassié susurrait ses décisions dans l’oreille du Ministre de la Plume, à charge pour celui-ci de les interpréter au mieux ; en cas d’erreur manifeste, ce serait lui qui porterait le chapeau ! Le Ministre, personnage honni, fut d’ailleurs une des toutes premières victimes de la révolution.

Car révolution il y eut. Haïlé Sélassié avait pourtant entrepris d’ouvrir son royaume au monde moderne, allant jusqu’à instituer une « Heure du Développement » pendant laquelle il recevait avec beaucoup d’empressement des hommes d’affaires et des agioteurs de tout poil, au plus grand dégoût de ses courtisans. Mais lui qui avait ravi le trône par la force et défié tant de complots, coups d’Etat ratés, et tentatives d’assassinat, n’entendit pas monter la colère étudiante, ni surtout celle de l’armée. Pire, tandis que les insurgés s’étaient emparés du pays et faisaient disparaître les uns après les autres tous ses ministres et dignitaires, le Roi des Rois, en plein déni, persistait à proclamer qu’il approuvait tout cela « puisque c’était le désir du peuple ». Il ne se révolta qu’au tout dernier moment, quand les séides du Derg, venus l’arracher à son palais où il ne restait plus que lui et un serviteur, lui ordonnèrent de monter dans une petite Volkswagen verte : « vous plaisantez ! Vous n’allez pas me mettre dans cette voiture ? » protesta-t-il avant de disparaître à jamais. Car aucun pouvoir absolu n’est absolument éternel.

* Le Négus (Flammarion, 2010)

Mythologie de la laideur

Dans l’univers de Małgorzata Rejmer, tout le monde est moche, méchant, sale ou malade. Un univers effroyable mais parfaitement réaliste, selon la jeune romancière polonaise : tous les personnages dont elle fait l’affreux portrait dans Toksymia existent. Elle les a observés, sur la ligne de tramway qui relie le quartier déshérité de Grochov au centre-ville de Varsovie.

Dans sa galerie de « monstres », il y a d’abord Jan, un jeune homme incapable de se séparer de sa mère et qui s’occupe en composant des oraisons funèbres pour des personnes encore en vie ; la retraitée Lucyna, inconditionnelle de la très catholique Radio Marya, qui fait des rêves érotiques avec Jésus ; ou ce vieil homme avachi dans le tram, vêtu d’un imperméable couvert de taches, dont la puanteur fait fuir les passagers à l’autre extrémité du wagon. Au fil des pages, ces marginaux se croisent, jusqu’à la confrontation finale dans l’accident qui va révéler les capacités insoupçonnées de chacun.

« Les portraits des personnages s’incrustent profondément dans la mémoire », s’enthousiasme Damian Gajda sur le site Onet, décelant chez Rejmer un talent naturaliste digne de Zola. Sur le site tchèque Iliteratura, Krystyna Mogilnicka voit en elle l’héritière d’une esthétique littéraire en vogue dans la Pologne des années 1950 : le « turpisme », le culte de la laideur, de la décadence, de la déchéance. « Je suis plus réceptive à la laideur qu’à la beauté », reconnaît l’intéressée dans Právo.

« La première partie du roman est vive, drôle, absurde, constate le quotidien. Les personnages ont tous une obsession et essaient, chacun selon ses moyens, de s’en accommoder. Dans la seconde, le sourire se fige sur les lèvres du lecteur qui refuse de croire que ce qu’il lit est vrai. » Enfermés dans leurs monomanies et leurs solitudes, les personnages de Toksymia n’ont que la peur de la mort pour compagnie. Le quotidien des jeunes semble particulièrement affligeant à Rejmer, qui affirme sur Niedoczytania.pl : « Ils embellissent leur vie de façon baroque, ils sortent avec Dieu sait qui, ils mangent Dieu sait quoi, mais la peur les paralyse, ils se demandent quoi faire : voyant ou psy ? Prozac ou cocaïne ? Se calmer ou être branché ? Ce sont des stratégies de défense face au néant. » Rejmer a donné un nom au mal qui frappe son environnement : toxymie, néologisme composé de « toxine » et d’« alexithymie », un trouble de la capacité à verbaliser ses émotions.

« La force du roman est qu’il parvient à s’approcher aussi près que possible de ses personnages et à exhumer les démons qui les hantent, sans perdre une miette de sa crédibilité, malgré le caractère et les habitudes grotesques des protagonistes », analyse la critique Marta Mizuro, conquise par le style de Rejmer : « Une abomination belle à l’oreille. » Son roman est écrit dans une langue âpre, rageuse, ironique, voire cynique, pleine d’hyperboles et de métaphores cinglantes. Et Damian Gajda de mettre en garde : « Le lecteur non averti n’en sortira pas indemne. »

Les enfants, pour quoi faire ?

Artisan des grandes heures satiriques du New Yorker, l’humoriste Robert Benchley a pris un malin plaisir à tourner en dérision les théories du développement de l’enfant dans l’entre-deux-guerres. Il égratigne le couple soucieux de laisser son marmot « s’exprimer par lui-même » : « Je préfère ne pas interférer. Il a peut-être en lui ce qu’il faut pour devenir un sculpteur », lance une mère imaginaire lorsque la chair de sa chair entreprend de manger le mortier entre les briques de sa cheminée. Ou brocarde le président Coolidge, qui incitait les petits Américains à « cultiver l’art de bien faire en jouant ». Sa plume acérée n’épargna aucun défenseur de la bonne éducation. Plusieurs des billets réunis dans le petit recueil Les Enfants, pour quoi faire ? ont été réédités en anglais l’an dernier dans The Athletic Benchley. Qu’ils aient été écrits il y a plus de soixante-dix ans n’enlève rien à leur saveur, car « l’humour de Benchley a un charme intemporel », souligne un chroniqueur de Seattlepi.com, ravi de replonger dans cette œuvre « souvent absurde ».

Le cas Naipaul

«J’appréhende que le livre soit perçu comme hostile à l’Afrique. » Sir V.S. Naipaul confiait cette crainte au London Evening Standard quelques jours avant la parution de son dernier récit de voyage – son trentième livre. Le déferlement de critiques qui a suivi montre à quel point elle était fondée. Renouant avec ses pérégrinations africaines des années 1970 et 1980, Naipaul (depuis auréolé du Nobel) explore dans The Masque of Africa ce qui reste des « croyances africaines » : un ensemble de pratiques qu’il regroupe sous le terme de « magie », et « que la plupart d’entre nous appellerions “animisme” », précise le New Statesman. De mausolées en autels, d’antres de sorciers en céré¬monies rituelles, l’écrivain natif de Trinidad visite six pays – Ouganda, Nigeria, Ghana, Côte d’Ivoire, Gabon et Afrique du Sud – sur les traces des traditions religieuses.

Une démarche inepte aux yeux du romancier Robert Harris, qui signe dans le Sunday Times une critique d’une rare violence. « Aborder la complexité de l’Afrique contemporaine par la lorgnette des sorciers revient à essayer d’écrire sur la Grande-Bretagne actuelle en se fondant sur les druides d’antan et les astrologues de nos journaux », ironise-t-il, ne voyant là qu’un prétexte à l’expression de jugements nauséabonds : « La répugnance de Naipaul pour la saleté des rues et la paresse des Africains est l’un des leitmotiv du livre », comme sa préoccupation pour le sort des animaux, « le seul qui lui inspire un semblant de compassion ». Le grand homme de lettres ferait aussi preuve d’une impardonnable légèreté. En visite chez un marchand d’ingrédients destinés au muti (« sorcellerie » en zoulou), Naipaul note que les têtes de cheval sont chères, mais « peut-être pas autant que les seins d’une femme blanche que quelqu’un avait, d’après la police, proposé pour le muti ». De telles affirmations « toxiques et non vérifiées » rappellent à Harris le leader d’extrême droite britannique Oswald Mosley, « lorsqu’il faisait campagne en accusant les Noirs de séquestrer des Blanches dans des caves ».

Mais Naipaul a également des défenseurs. Sur son blog de la National Review, le commentateur conservateur David Pryce-Jones dénonce la réaction de Harris, typique à ses yeux de la façon dont les bien-pensants traitent les sujets qui dérangent : « Incapable de montrer en quoi ce livre est mauvais, il se contente de brandir l’adjectif “repoussant”. » D’autres, tel Patrick Mar¬nham dans le Spectator, félicitent Naipaul de s’attaquer à « l’une des dimensions les moins discutées de la société africaine contemporaine. Il veut donner sa chance à l’irrationalité, la comprendre au lieu de s’en moquer ».

L’ensemble des critiques apparaît néanmoins perplexe. Jusqu’à son arrivée en Afrique du Sud, « Naipaul accumule les preuves de ce que les religions traditionnelles perdent du terrain, ou se transforment par hybridation avec l’Islam et la Chrétienté », rapporte Norman Rush dans la New York Review of Books. Mais cette thèse se heurte à l’Afrique du Sud, où l’écrivain constate la persistance des croyances ancestrales, « sous leurs formes les plus transgressives ». Il doit aussi admettre qu’il est vain de les analyser hors de tout contexte politique ou social, comme il prétendait le faire jusqu’à cette ultime étape. « Décrypter la vision du monde de Naipaul est au-dessus de mes forces », avoue Rush, qui recommande de lire l’ouvrage comme une série de « tableaux » sans prétention didactique.

Mais quand bien même ils le feraient, « les lecteurs avides de Naipaul ont un nouveau problème », affirme William Boyd dans le Times : « Depuis la sidérante biographie que lui a consacrée Patrick French, toute l’œuvre de Naipaul doit être lue à travers le filtre des révélations qu’elle contient (1). » Car l’on sait désormais que Naipaul ne voyage pas seul, qu’il laisse à d’autres une bonne partie du travail de terrain et qu’il ne souffre aucune intervention éditoriale, ce qui pourrait expliquer pourquoi « le livre donne l’impression d’un premier jet ».

1| Lire à ce sujet « L’effroyable Monsieur Naipaul », Books, n° 4, avril 2009, p. 45-49.

L’utopie du « grand Orient »

«Une guerre conventionnelle à court terme avec l’Iran est clairement préférable aux conséquences à long terme d’un Iran nucléaire », estime le prince héritier d’Abu Dhabi. Récemment révélé par les documents diplomatiques américains mis en ligne par WikiLeaks, le propos en dit long sur l’état des relations entre Téhéran et ses voisins. Le radicalisme du régime Ahmadinejad, l’exacerbation des tensions entre sunnites et chiites, en particulier depuis l’intervention américaine en Irak, et les ambitions nucléaires affichées par l’Iran ont attisé la rivalité culturelle et politique ancestrale qui oppose la Perse au monde arabe. Le Moyen-Orient est aujourd’hui déchiré par cette lutte d’influence, qui alimente notamment les conflits internes au Liban, en Palestine et dans les pays du Golfe. Dans ces conditions, l’affrontement peut-il encore être évité ? La question est au cœur du livre de l’éditorialiste et politologue libanais Sarkis Abou Zeid. Paru peu avant les révélations de WikiLeaks, « L’Iran et le Machreq arabe » souligne l’épaisseur historique de cet antagonisme et dit clairement l’importance de l’enjeu : « La proximité géographique entre les pays, les sociétés et les civilisations oblige à choisir entre la guerre, l’agression et les ambitions rivales, d’une part, et la coexistence, le partenariat et la complémentarité, de l’autre. »

Mais Sarkis Abou Zeid réfute le caractère inéluctable du scénario-catastrophe qu’il voit s’ébaucher. Alors que se prépare selon lui une attaque contre les installations nucléaires iraniennes, il prône une politique de rapprochement et la construction d’un « nouvel ensemble régional harmonieux conciliant les spécificités nationales et religieuses et le voisinage des civilisations et des hommes ». Une vision qui pourrait passer pour fantaisiste, si elle n’émanait « d’un expert reconnu des affaires de la région », rappelle l’écrivain syrien Ismael Mroueh dans le quotidien Al-Watan de Damas. Le « Grand Orient » appelé de ses vœux par Sarkis Abou Zeid regrouperait donc, au sein d’un conseil de coopération, les pays du Croissant fertile (Irak, Syrie, Liban, Jordanie, Palestine) et de la péninsule Arabique (Arabie saoudite et émirats), auxquels se joindraient l’Iran et la Turquie. À la clé, « un projet de renaissance commun, fondé sur le développement et l’éducation. La valorisation de l’héritage et des idéaux respectifs de chacune des civilisations et des cultures serait mise au service d’une coopération et d’une solidarité entre des nations voisines, complémentaires, qui ont des intérêts géostratégiques communs ».

L’objectif est clair : « Contrer les ambitions dominatrices sionistes et occidentales », principal problème de la région aux yeux de l’analyste. Sarkis Abou Zeid voit en effet dans la « confrontation entre l’Iran et Israël », qui est au cœur de son dernier chapitre, le risque d’un « cycle de guerres sans fin ». « L’auteur a raison quand il évoque ces scénarios sinistres et passionnants », concède Imad Janbyeh dans le quotidien Al-Ittihad de Dubaï. Mais ce « texte inquiet et surprenant, original et imaginatif, est aussi sélectif ». Aussi documenté soit-il, il s’agit avant tout d’un essai militant. « Conscient des dimensions historiques, géographiques, idéologiques et politiques du problème, l’auteur a l’audace d’affirmer dès le départ son aspiration, voire son parti pris », renchérit Ismael Mroueh, en précisant : « Même si l’argumentation ne manque pas de logique, elle reflète l’inquiétude personnelle de Sarkis Abou Zeid. » Chrétien mais laïc, libanais mais ancien partisan de la Grande Syrie, auteur en 2008 d’un ouvrage sur le christianisme en Iran, l’auteur, réputé proche de Téhéran, a une trajectoire complexe. Familier des débats sur les chaînes satellitaires arabes, il sait l’attrait qu’exercent sur des populations arabes désemparées les discours d’Ahmadinejad ou la rhétorique anti-israélienne du Premier ministre turc Tayyip Erdogˇan. Et c’est essentiellement au monde arabe qu’il en appelle pour « relever le défi de façon civilisée, en se rapprochant de son voisin ».

Un nouveau WikiGrill sur la schizophrénie

Nouvelle victime de notre rubrique WikiGrill : l’article Wikipédia consacré à la schizophrénie. Le psychiatre Bernard Granger, auteur d’un livre consacré à cette maladie mentale, y voit un tissu d’ « inepties », rédigé dans un style « particulièrement inélégant »… A découvrir d’urgence. En complément, nous vous proposons de lire ou relire le grand article publié dans le dernier numéro de Books sur Elyn Saks, cette femme exceptionnelle, schizophrène et diplômée de Yale. Un témoignage poignant.

La schizophrénie

 La copie Wikipedia sur la schizophrénie commence bien mal : « Le terme de schizophrénie regroupe de manière générique un ensemble d’affections psycho-cérébrales présentant un noyau commun, mais dites différentes quant à leur présentation et leur évolution. On utilise le pluriel pour désigner ces schizophrénies. » Je défie quiconque, après avoir lu cette définition, d’avoir la moindre idée sur ce que peut être cette affection « psycho-cérébrale ». Pourtant dans le Trésor de la langue française, accessible au commun des mortels, on lit : « psychose chronique caractérisée par une dissociation de la personnalité, se manifestant principalement par la perte de contact avec le réel, le ralentissement des activités, l’inertie, le repli sur soi, la stéréotypie de la pensée, le refuge dans un monde intérieur imaginaire, plus ou moins délirant,… ». C’est déjà beaucoup mieux.

Il serait trop long de citer toutes les inepties contenues dans cet article écrit dans un style particulièrement inélégant. Contentons-nous de relever quelques erreurs flagrantes, certaines approximations ou un ou deux manques criants. « Son diagnostic se fonde uniquement sur les déclarations du patient, leur écoute et leur analyse… », lit-on. Le psychiatre serait-il un douanier, un agent de police, ou un fonctionnaire de l’administration fiscale pour recueillir des « déclarations » ? En réalité, le diagnostic se fonde sur des signes cliniques qui ne se limitent pas aux paroles du patient mais qui relèvent aussi de son observation, de son comportement, des témoignages de son entourage, etc.

L’historique est très approximatif. Que penser de cette phrase : « En 1952, le Largactil est accrédité comme neuroleptique ce qui marquera un tournant dans l’histoire du traitement de la schizophrénie notamment parce qu’il en facilitera l’abord psychothérapeutique. » ? L’auteur aurait pu ajouter quelques virgules pour rendre son texte plus lisible. Le terme « d’accrédité » est assez curieux. L’auteur ne mentionne pas les médecins français à l’origine de cette découverte, notamment Henri Laborit, Jean Delay et Pierre Deniker. Pour la première fois un traitement se révélait actif sur un grand nombre de symptômes de schizophrénie, le but n’étant pas de favoriser la psychothérapie, qui a une efficacité très limitée dans la schizophrénie. C’est une date importante qui marque le début de la psychopharmacologie moderne et qui n’est pas mise en perspective par l’article de Wikipedia.

En ce qui concerne le traitement, l’auteur de ce texte explique que dans les formes résistantes aux traitements de première intention, on peut utiliser la clozapine. En réalité, c’est un traitement qui est réservé aux schizophrénies résistantes mais en troisième intention seulement (cf. texte de l’Autorisation de Mise sur le Marché : « La résistance au traitement est définie comme l’absence d’amélioration clinique satisfaisante malgré l’utilisation d’au moins deux antipsychotiques différents, y compris un agent antipsychotique atypique, prescrits à une posologie adéquate pendant une durée suffisante. »). L’article de Wikipédia parle d’effets secondaires graves sans les citer. Il s’agit d’agranulocytose, c’est-à-dire d’une diminution ou d’une disparition des globules blancs polynucléaires, ce qui favorise la survenue d’infections potentiellement graves, voire mortelles. L’article ajoute à propos du traitement par la clozapine : « En France, il a une délivrance limitée, à la semaine en début de traitement après contrôle de la numération leucocytaire ». En réalité c’est toutes les semaines pendant dix-huit semaines, puis tous les mois tant que dure le traitement. Il n’était guère difficile d’apporter ces précisions.

On a la surprise d’échapper à « la forclusion du nom du père » chère aux lacaniens, mais dans la filmographie l’article ne cite pas un des tous premiers films consacrés à cette pathologie et à son abord par la psychanalyse, La Fosse aux serpents d’Anatole Litvak (The Snake Pit, 1948), moins caricatural que le texte de Wikipédia. La bibliographie mentionne le livre du grand psychiatre français d’origine polonaise Eugène Minkowski sur le sujet (avec une faute d’orthographe sur le nom), mais le texte ne souligne pas l’importance de cet auteur, créateur du concept de « perte du contact vital avec la réalité ».

Il serait facile et lassant de multiplier les remarques du même ordre. Globalement cet article contient beaucoup d’approximations, d’informations parcellaires, incomplètes, parfois tendancieuses ou carrément erronées, visiblement écrit par un (des) auteur(s) ne maîtrisant pas le sujet, piochant de ci de là des informations pour composer un patchwork sans tenue. De plus, placé devant cette accumulation de données hétérogènes, le lecteur non averti est dans l’incapacité de séparer le bon grain de l’ivraie. Bref, un article de Wikipedia dont l’utilisation est à proscrire absolument.

Godard en contrechamp

Jean-Luc Godard a le vertige, admet n’avoir aucune imagination et voyageait en première classe au beau milieu de sa période marxiste. François Truffaut le surnommait « l’Ursula Andress » du mouvement révolutionnaire. Dans la biographie qu’il consacre au maître de la Nouvelle Vague, Richard Brody donne à voir, à travers les fragments épars qui composent la personnalité du cinéaste, « le Godard le moins prudent qui soit », le plus spontané, relève Chris Petit dans les colonnes du Guardian.

Non que l’auteur ait procédé par touches impressionnistes. Plusieurs critiques au contraire soulignent son souci de la précision, son exploration en profondeur de chaque phase de la vie et de l’œuvre du réalisateur français. Mais sa démarche est, en définitive, « admirablement godardienne », estime l’universitaire Jeanine Basinger dans le New York Times : « Brody démystifie Godard pour décrypter sa vie, son époque et son œuvre, sans pour autant se poser en éminence grise ; il laisse le lecteur penser par lui-même. »