L’esclavage raconté aux enfants

De lui, on connaît le prénom, une année de naissance approximative (1800) et des vers inscrits sur les poteries qu’il réalisait en Caroline du Sud, comme esclave. « Les esclaves célèbres sont ceux qui se sont échappés. On entend très rarement parler de ceux qui se sont fait un nom durant leur servitude », relève Tony Horwitz dans le New York Times. Le cas de « Dave le Potier » est d’autant plus extraordinaire que très peu de ses semblables savaient lire ou écrire. Un livre illustré lui est aujourd’hui dédié, qui offre « une façon d’aborder en douceur le sujet de l’esclavage avec de jeunes enfants ».

Le premier révolutionnaire russe

Rien ne prédestinait Alexandre Radichtchev à devenir le « premier révolutionnaire russe », comme le surnomma Lénine. Né en 1749 dans une famille de la petite noblesse provinciale, il avait gravi les échelons de l’administration impériale, jusqu’à celui de directeur des douanes de Saint-Pétersbourg. En 1790, la publication de son Voyage de Pétersbourg à Moscou manque de lui coûter la tête. Cette description crue du despotisme de l’État, de la noblesse et du sort d’une paysannerie réduite à l’esclavage lui vaut une condamnation à mort, finalement commuée en dix années de bagne en Sibérie.

Pourtant, remarque le magazine Ogoniok, à l’occasion des 220 ans de la première publication de l’ouvrage, « Radichtchev s’était instruit après l’arrivée au pouvoir, en 1762, de Catherine II, qui a aussitôt témoigné de son désir d’exercer une forme de despotisme éclairé ». Dès le début de son règne, cette amie et protectrice de Voltaire et de Diderot s’est appliquée à libéraliser la législation russe. Malheureusement pour Radichtchev, au moment de la parution du Voyage, l’air du temps n’était plus à la tolérance. L’impératrice vieillissante voyait d’un mauvais œil l’ampleur des bouleversements politiques en France. L’ouvrage de Radichtchev l’a donc particulièrement irritée. Elle a noté dans son exemplaire à plusieurs endroits : « poison français ». Le livre, devenu un grand classique de la littérature russe, est resté censuré jusqu’en 1905, année de la première révolution russe.

Le dernier hussard de Bucovine

Connaissez-vous la Bucovine ? Cette minuscule région du nord des Carpates, que se partagent aujourd’hui l’Ukraine et la Roumanie, fut de 1774 à 1919 un avant-poste de l’Empire austro-hongrois, dont le rayonnement culturel fut très supérieur à sa superficie. La monarchie danubienne en fit une vitrine de sa politique assimilatrice. Roumains, Hongrois, Slovaques, Allemands, Ukrainiens y cohabitaient dans une relative harmonie. La capitale, Czernowitz, a vu naître deux au moins des plus grands auteurs de langue allemande du XXe siècle : le poète Paul Celan et le romancier Gregor von Rezzori, dont les éditions de l’Olivier rééditent Une hermine à Tchernopol.

Comme l’indique son nom, Rezzori n’était pas d’origine allemande. Ses ancêtres, des aristocrates siciliens, s’étaient mis au service des Habsbourg au XVIIIe siècle. Né en 1914, il a vécu le démembrement d’une Autriche-Hongrie dont il resta nostalgique jusqu’à sa mort, en 1998, comme tant d’écrivains de la Mitteleuropa. Ce nomade apatride, polyglotte exceptionnel, beau parleur, aimait aussi jouer de petits rôles au cinéma. Il incarna ainsi le magicien Diogène dans Viva Maria de Louis Malle, aux côtés de Brigitte Bardot et Jeanne Moreau. Le Journal qu’il tint à cette occasion et dont des extraits mordants parurent, à son insu, avant la fin du tournage, lui valut quelques inimitiés…

On lui a parfois reproché son cynisme et réduit ses œuvres à de simples satires. Une hermine à Tchernopol marque, à cet égard, un tournant. Rezzori s’y révèle un écrivain de premier plan. À la sortie de l’ouvrage en Allemagne, en 1958, Ruth Herrmann louait, dans Die Zeit, les talents de styliste d’un auteur dont « la langue est travaillée, retravaillée, peaufinée encore et encore ».

La « Tchernopol » du titre renvoie de façon presque transparente à Czernowitz, devenue après 1945 l’ukrainienne Tchernovtsy. Quant à l’hermine, c’est Tildy, hussard de l’armée austro-hongroise et l’un des principaux personnages de ce récit, dont l’intrigue est racontée par un narrateur anonyme qui se remémore son enfance. La Première Guerre mondiale vient de s’achever, l’Autriche-Hongrie a cessé d’exister et, avec elle, les valeurs dont Tildy est le représentant anachronique. Pour l’honneur d’une dame, le hussard provoque en duel deux de ses supérieurs. Plutôt que de l’affronter, ceux-ci le font enfermer dans un asile, première étape d’une déchéance qui le mènera à la mort. Une citation tirée du Physiologos, un bestiaire du IIe siècle attribué à un certain Didyme d’Antioche, donne la clé du titre : « L’hermine meurt quand son pelage est souillé. »

À l’occasion de la parution anglaise de l’ouvrage, en 1960 (un an avant la première édition française chez Gallimard), on pouvait lire dans Time : « Le hussard a joué avec l’essence de la vie et il a perdu. Le chaos est au cœur des choses et ceux qui, à l’instar de Tildy, tentent d’imposer des formes et des codes sont nobles mais condamnés. »

Les mystères du fœtus

En 1954, aux États-Unis, les femmes enceintes pouvaient lire dans le bulletin d’une société médicale : « Non, l’alcool et la cigarette n’affectent pas les bébés. Écoutez votre médecin au lieu de vous faire des idées ! » Dans Origins, Annie Murphy Paul montre à quel point notre perception de la grossesse a changé en quelques décennies. Cette journaliste scientifique a entrepris (lorsqu’elle était elle-même enceinte) un tour d’horizon des recherches dans le domaine dit des « origines fœtales ». Les travaux dont elle rend compte tentent de découvrir dans quelle mesure les conditions de la grossesse peuvent influer sur la santé de l’enfant tout au long de sa vie, au même titre que ses gènes. « Les publications sur le sujet se sont multipliées depuis dix ans », précise-t-elle dans Time.

« Ce champ de recherche a été d’abord défriché par le médecin britannique David Barker, qui a publié, en 1989, des données indiquant qu’une sous-alimentation de la mère durant sa grossesse augmentait le risque de maladie cardiaque chez sa progéniture des décennies plus tard », rapporte le docteur Jerome Groopman dans le New York Times. L’explication peut se résumer ainsi : en situation de carence, le fœtus mobiliserait en priorité les nutriments pour nourrir le cerveau, essentiel à son développement, au détriment d’autres organes qui en seraient durablement affaiblis.

Une hypothèse que tempère Groopman : « Nous avons, au mieux, des corrélations entre le mode de vie d’une mère et la santé ultérieure de son enfant, pas de relation claire de cause à effet. » Car le phénomène est extrêmement difficile à étudier. Comment créer les conditions d’expériences fiables sans mettre en danger la vie et la santé des enfants à naître ? Pour contourner l’obstacle, les scientifiques se fondent sur des « expériences naturelles » engendrées par des événements extrêmes – catastrophes climatiques, guerres, famines… –, afin de mesurer l’impact de certains facteurs. On a ainsi montré que les individus dont la gestation s’est déroulée durant l’« hiver de la faim » hollandais de 1945 courent davantage le risque de souffrir, adultes, de maladies cardiaques, de diabète ou d’obésité ; ou encore que les enfants nés à Jérusalem de mères enceintes de deux mois au moment de la guerre des Six-Jours présentent un risque accru de schizophrénie. Mais « ces résultats sont toujours faussés par le fait que bien d’autres événements, non rapportés dans ces études, peuvent aussi entrer en jeu », insiste Groopman. Sans oublier qu’il est très difficile de distinguer les facteurs pré- et postnataux.

Quoi qu’il en soit, « Annie Murphy Paul relève le défi de passer au crible les données connues, qui sont souvent fragmentaires et contradictoires », constate la journaliste Amanda Schaffer sur Slate.com. Certains chercheurs voient ainsi dans tout stress maternel la cause de pathologies futures, quand d’autres soutiennent qu’un niveau modéré de stress est bénéfique (1). Mais Annie Murphy Paul aurait tout de même pu faire l’impasse sur certaines théories, estime Schaffer. Notamment l’hypothèse selon laquelle les femmes adoptent inconsciemment une attitude plus xénophobe en début de grossesse, lorsque leur système immunitaire est le plus affaibli. Elles manifesteraient ainsi un vieil atavisme évolutionniste pour se protéger d’éventuelles maladies infectieuses. « L’expérience à l’origine de cette théorie repose sur un échantillon trop restreint et insuffisamment représentatif (2) », déplore Schaffer.

Dans le Washington Post, le pédiatre Perry Klass apprécie pour sa part que le livre pose la question « la plus cruciale » à ses yeux : cette « science du fœtus » n’induit-elle pas un déterminisme qui pourrait amener à considérer que tout ou presque se joue in utero ? « La théorie des origines fœtales devrait nourrir la complexité, et non la diminuer, écrit Annie Murphy Paul. L’expérience prénatale n’oblige pas un individu à prendre tel ou tel chemin. Tout au plus indique-t-elle une direction générale, mais nous restons libres de prendre une autre route. »

 

Admiration ou plagiat ?

La contrefaçon est punie par la loi. Et c’est bien ainsi : il est normal et sain de rendre à son auteur sa création. Au surplus, le plagiat ne fait que mettre en évidence la vénalité, l’indigence de la pensée et la nullité du cerveau des plagiaires. Mais cette pratique est-elle universelle ? Comme dans beaucoup d’autres domaines, il faut considérer le plagiat, ou plutôt la copie servile, dans son contexte particulier. Ailleurs, en Asie par exemple et plus particulièrement en Chine, les choses sont bien différentes de ce qu’elles sont en Occident. Ou, plus exactement, il faut distinguer l’intention – retrouvons les jésuites – qui se cache derrière l’imitation, ou l’acte pur et simple de la copie. Il faut aussi, bien sûr, comprendre l’importance de la création et le rôle de ses auteurs.

Sans revenir à Confucius comme on le fait presque toujours, choisissons Lü Buwei (呂不韋), et ses Annales du Printemps et de l’Automne (Lüshi chun qiu 呂氏春秋). « Ainsi, et c’est un principe général, apprendre ne permet pas de développer, mais plutôt de promouvoir la nature dont le Ciel a doué chacun. Être capable de conserver intact ce que le Ciel a donné et ne pas le détruire – c’est ce qu’on dit ‘‘exceller en apprentissage’’ ». 4.孟夏紀 / 3.2 « Soyez appliqués à chanter et réciter vos leçons » 4.孟夏紀 / 3.3 Et, de fait, que ce soit en architecture, en peinture, en sculpture, en calligraphie, le commun des mortels est tenu de recopier, aussi fidèlement que possible, l’art du passé. C’est ce qui fait que les monuments chinois sont toujours neufs. Le respect occidental des vieilles pierres, parce qu’elles sont vieilles, n’est pas là-bas directement compréhensible. Vénérer le créateur d’une œuvre n’est pas le laisser vieillir et mourir, encore moins le momifier.

Cette façon de copier est si prégnante en Chine qu’elle donne lieu à des détournement. Et l’Université de Hong Kong, par exemple, a dû publier à l’usage de tous ses étudiants un petit manuel, Qu’est-ce que le plagiat ? C’est qu’il est si courant là-bas (mais, avec l’usage de l’Internet, la plaie est devenue mondiale) de préparer exposés, cours, livres et articles originaux en copiant servilement des modèles plus ou moins bien choisis qu’il fallait réagir, et sévir. Pourtant ce n’est qu’une interprétation très superficielle des textes qui permettrait le plagiat. Si copier ce qui à l’évidence revient à un auteur est bien permis, c’est tout simplement parce que l’œuvre copiée est si connue que l’auteur y brille encore. Dans le plagiat, au contraire, l’auteur n’est pas cité, et le plagiaire fait tout pour qu’on l’ignore. Or les textes chinois sont clairs à ce propos : il faut absolument connaître et faire reconnaître l’auteur. Lü Buwei à nouveau : « La profondeur de l’étude repose sur le respect des maîtres […] Si l’élève ne peut ni être transformé ni prêter attention à l’enseignement, mais fait selon son désir, alors l’espoir que son nom soit reconnu et sa personne en sécurité est comme ‘’tenir un objet pourri et vouloir sentir un parfum’’ ou ‘’avoir horreur d’être mouillé et aller à l’eau’’. » 4.孟夏紀 / 2.1. Le véritable plagiat est donc tout aussi condamné en Chine qu’en Occident.

L’intention maintenant. Les peintres académiques du XIXe siècle, qui ne sont pas si mauvais, plagiaient thèmes et même façon de peindre. Mais ce n’était pas par paresse, par désir lucratif, ou pour s’épargner le dur labeur de la feuille blanche chère à Mallarmé. Stravinski reprenait Pergolèse, ou réorchestrait Bach. Utiliser l’œuvre d’un géant pour la mettre en valeur et en découvrir des formes inattendues, inventer un nouveau style sont d’excellents prétextes à création. Un site commercial de détection du plagiat dans l’art écrit d’ailleurs : « l’originalité n’est que du plagiat pas encore détecté ! » Le vrai plagiat, celui qui est condamnable, est celui qui copie de façon servile, sans le dire, et pour tirer profit de l’inventivité de l’autre, sans le faire connaître. 

On se plaint souvent de l’Internet à ce propos, puisqu’il est si facile de copier-coller. Mais l’Internet a aussi très exactement le pouvoir inverse, au moins lorsqu’il s’agit d’un texte : bien souvent, il permet de retrouver immédiatement la source plagiée. Il suffit pour cela de copier une phrase du texte dans le champ de recherche d’un navigateur, et tout ce qui lui ressemble s’affiche. Et dans le domaine scientifique il existe déjà toutes sortes de logiciels qui permettent de découvrir des similitudes, même lorsque le plagiaire a pris soin de modifier l’ordre des mots ou des phrases qu’il copiait. eTBlast par exemple affiche tout ce qui ressemble à un texte en anglais dans plusieurs bases de données d’articles scientifiques. Cela permet non seulement de trouver les plagiaires, mais aussi d’identifier les experts d’un domaine particulier. Déjàvu est un site qui identifie les doublons d’articles dans le domaine de la biologie et de la médecine. On y découvre souvent des auto-plagiats (des articles publiés en deux endroits différents par un même auteur), mais aussi de vrais plagiats, bien plus nombreux qu’on ne pourrait croire.

Comme toujours l’effet de masse renforce le sentiment désagréable que nous entrons dans une ère particulièrement corrompue, mais le plagiat existait déjà dans l’Antiquité. De même les nouvelles technologies ne sont ni bonnes ni mauvaises, elles sont ce que nous en faisons. Et si l’internet est si coupable, ne peut-on craindre plutôt qu’il ne serve à suivre les faits et gestes de chacun, sous prétexte de retrouver les plagiaires?

Lettres d’un jeune poète à sa mère

Le grand poète autrichien Rainer Maria Rilke avait 8 ans quand ses parents se séparèrent, en 1884. Plutôt que de l’emmener avec elle à Vienne, sa mère préféra l’envoyer en pension dans une école militaire. Ils ne se revirent presque plus mais, à partir de 1896, une intense correspondance s’engagea. « Il écrivit à Phia (Sophie) en général toutes les semaines, souvent jusqu’à deux ou trois fois par jour, trente ans durant jusqu’à sa mort, en 1926 (Sophie lui survécut cinq ans) », rapporte Christoph König dans la Frankfurter Allgemeine Zeitung. Cette montagne de près de 1 200 lettres était restée jusqu’à présent inédite. Hella Sieber-Rilke, épouse du petit-fils de l’écrivain, a entrepris de la publier. Toutes les lettres sont de la plume du poète : éternel voyageur, soucieux de ne pas s’encombrer, Rilke avait l’habitude de jeter les lettres de ses correspondants une fois lues, et celles de sa mère ne firent pas exception.

Cet échange met en évidence une curieuse dialectique : « Une trop grande proximité, que la correspondance assidue aide précisément à éviter, conduit, lors d’une visite de la mère à son fils en 1904 à Rome à une crise. Les lettres de Rilke ont pour but de tenir sa mère à distance sans pour autant perdre sa bienveillance. Il a besoin de ces deux choses pour son travail – ou comme il le dit lors de la crise de Rome : “Je ne peux vraiment être tranquille et me recueillir que si tu me le permets de bonne grâce et sans amertume.” »

Autre intérêt de ces lettres : découvrir le poète au quotidien, « comment il a décoré sa maison de Westerwede ; en quoi consiste son régime alimentaire, avec combien de paires de chaussures il voyage (sept, avec un sac pour chaque paire) ; son goût pour les trajets de Paris à Duino dans la voiture avec chauffeur de la princesse Marie von Thurn und Taxis », note König, pour qui Rilke se révèle en fin de compte un homme étonnamment pratique.

La transparence en procès

Gabriel Schoenfeld n’a pas attendu l’affaire WikiLeaks pour s’insurger contre l’étalage de secrets d’État dans la presse. Le livre de cet influent analyste conservateur est paru quelques semaines avant la publication de milliers de rapports militaires américains relatifs à la guerre en Afghanistan. Son objet : les journalistes ayant révélé des informations classifiées et touchant à la sécurité nationale doivent-ils comparaître devant une juridiction pénale (ce qui ne s’est jamais produit aux États-Unis) ? Oui, répond Schoenfeld : oui, les reporters qui ont révélé en 2005 des opérations d’espionnage de la National Security Agency (NSA) auraient dû être sommés de s’expliquer devant la justice ; comme, avant eux, leurs confrères qui publièrent des informations secrètes sur la conduite de la guerre dans le Pacifique ou au Vietnam.

L’argumentaire de Schoenfeld est « subtil et instructif », écrit l’avocat Alan Dershowitz dans le New York Times. Des qualités unanimement reconnues, y compris par les critiques en désaccord avec la thèse du livre. Car, souligne le juriste Eric Posner dans The New Republic, « Schoenfeld est un intellectuel trop scrupuleux pour être un polémiste efficace ». Il fournit lui-même, grâce à « un récit historique nuancé », les éléments pour le contredire. Comme son travail en témoigne, les archives n’ont jamais prouvé que les secrets révélés ces dernières décennies aient réellement menacé la sécurité nationale. Schoenfeld montre aussi que la presse sait s’autocensurer. « La perte de ses abonnés et de ses annonceurs est une perspective bien plus terrifiante que la grandeur de la loi », souligne Posner.

Dans l’enfer du « Grand bond »

« Nous enregistrons quelques décès ; ce n’est rien ! » Derrière ce « rien » d’un cadre du Parti communiste chinois vers 1960 se cachait l’une des famines les plus meurtrières de l’histoire. « L’Occident connaît cette catastrophe dans ses grandes lignes depuis des décennies, note la Literary Review. Mais l’historien Frank Dikötter en expose les détails à la lumière d’archives locales et provinciales récemment ouvertes. » Et ces détails sont atroces : cannibalisme, enfants agonisants abandonnés dans les champs… Le récit de Dikötter – « chef-d’œuvre d’enquête historique » pour le New Statesman – est souvent insoutenable. Il confirme aussi l’ampleur du désastre : au moins 45 millions de morts entre 1958 et 1962, dont 2 à 3 millions par exécution sommaire ou torture. À l’origine du carnage, la politique du « Grand Bond en avant » de Mao visant à une transformation radicale de l’économie. Des paysans durent abandonner leurs champs pour travailler sur des chantiers inutiles, pendant que des centaines de milliers d’autres faisaient fondre leurs outils afin de gonfler la production d’acier. Ces aberrations affamèrent les campagnes alors que le pays conti¬nuait à exporter des denrées agricoles.

L’Arche de Prague

Prague, août 2002. La rivière Vltava déborde, des milliers de personnes doivent être évacuées. Parmi elles, les habitants de Josefov, le quartier juif de la capitale tchèque. David Jan Novotný raconte l’histoire imaginaire de dix de ces habitants, des hommes âgés de 50 à 80 ans, qui ont trouvé refuge dans un appartement niché sur les hauteurs du quartier de Vinohrady. « Ce sont eux qui font la force du roman de David Jan Novotný, avec leurs caractères, leurs destins et leurs réflexions. Ils forment ensemble un héros collectif, un Juif tchèque imaginaire qui a eu la chance d’échapper à tous les pièges mortels que lui a tendus le XXe siècle », analyse le site Iliteratura. Le roman, qui file la métaphore entre les inondations praguoises et l’Arche de Noé, tire son titre d’un extrait de la Torah lu à la synagogue et qui se déroule au moment où l’eau commence à descendre.

Le Khât, l’alcool de l’islam

Harar, en Éthiopie, est une ville qui se dédouble. Le matin, cette place forte qui domine le désert Somali, au croisement des chemins de caravanes, n’est qu’un vaste marché tout bruissant de transactions orientales. L’après-midi, les ruelles sont désertes, hormis quelque individu titubant, des formes allongées de-ci de-là au pied des murs multicolores, ou quelques grappes d’homme avachis dans une étrange torpeur : celle du Khât.

Car Harar, qui fut d’abord la tête de pont de l’islam en Éthiopie chrétienne, puis la résidence de Rimbaud, puis la première capitale du Roi des Rois, Haïlé Sélassié, est aujourd’hui celle du Khât. Le meilleur terroir, celui d’Awodey, le Saint-Estèphe local, n’est qu’à faible distance, dans les collines où s’étagent des plantations en terrasse rappelant vaguement celles de thé. Comme les effluves du Khât sont particulièrement volatiles, les feuilles doivent être cueillies à la fraîche, et mâchonnées dans les heures qui suivent. D’où une impressionnante chaîne logistique – ânons, chameaux, taxis, autobus brinquebalants, et enfin « l’avion du Khât », un vieil appareil de l’armée éthiopienne en attente sur le tarmac de Diré Dawa – qui permet de disséminer en quelques heures les ballots tout le long de la corne de l’Afrique et jusqu’au Yémen. À Harar-même, les précieuses feuilles sont disponibles vers onze heures du matin. Et rapidement la population masculine du lieu sombre dans une hébétude  heureuse qui rappelle les effets du Soma (1) : ici, le matin, l’on travaille et l’on souffre, et l’après-midi, l’on somnole et l’on oublie. Puis le soir, à l’heure où les hyènes quittent les collines pour venir nettoyer la ville de ses déchets, les uns s’en vont à la mosquée, les autres à l’église pour le bruyant office du soir, et les lépreux se postent aux abords de ces lieux stratégiques.

 

J’ai goûté du Khât, bien sûr, mais le suc des feuilles, douceâtre et légèrement écœurant, ne m’a procuré que des sensations gastriques plutôt déplaisantes. Pourtant, il s’agit indéniablement d’une drogue, Catha Edulis, un alcaloïde efficace pour nombre de tourments de l’âme et du corps : angoisse, faim, libido, chagrin, constipation, et j’en passe. Cet hallucinogène fortement addictif, lointain cousin de l’ecstasy, jouit d’un statut incertain, aux confins de la légalité : interdit en Europe, sauf en Angleterre et aux Pays-Bas, il fait souvent l’objet d’une tolérance en faveur des immigrés. Mais c’est dans le monde islamique, qui le vénère ou qui le condamne, que le Khât déchaîne les plus violentes passions ainsi que des torrents de casuistique. 

 

Il existe en effet plusieurs Hadits dénués d’ambiguïté (« tout ce qui enivre est Haraam », etc.). Mais le Coran lui-même ne dit pas un mot du Khât, déjà connu pourtant dans l’Antiquité égyptienne. Les autorités religieuses – qui semblent toutes en réprouver l’usage – utilisent à cette fin des arguments indirects : le Coran prohibe ce qui sent mauvais (or le Khât pue), ce qui est « extravagant » et coûteux (or le Khât est cher, surtout le bon, et son addiction ruine les plus pauvres), ou encore ce qui est nuisible pour la santé voire « suicidaire » (et le Khât « donne des aphtes, des hémorroïdes, des maux d’estomac et des douleurs rénales » (2). Dans le camp adverse – celui des praticiens – on clame, avec une bonne dose de mauvaise foi, que « l’herbe d’Allah » purifie l’esprit pour la prière. Le très observant Hizbul Islam somalien résout ainsi le problème : il proscrit le Khât d’un point de vue doctrinal, mais en taxe vigoureusement le commerce, pour financer ses actions militaires. Oui, le Khât est bel et bien « l’alcool de l’islam », ou mieux encore son tabac.

 

(1) Voir Le Meilleur des mondes d’Aldous Huxley

 

(2) Sheikh Yusuf Al-Qaradawi – consultation sur Islamonline