Les discours de García Márquez

« Je ne suis pas venu faire un discours », lançait Gabriel García Márquez à ses camarades de lycée, le jour de la remise des diplômes. C’était en 1944, il avait 17 ans. Le Nobel de littérature a aujourd’hui choisi de faire de cette phrase le titre d’un recueil de vingt-deux textes composés au fil de sa carrière pour diverses allocutions et conférences. Certains sont connus du grand public, comme le discours prononcé à Stockholm en 1982 sur « la solitude de l’Amérique latine » – une leçon magistrale sur les raisons pour lesquelles le sous-continent a fasciné les Européens, sur ce qui fait son originalité, en littérature comme en politique. D’autres sont plus confidentiels. Réunis, ils forment une sorte de « mémoire orale » de l’auteur de Cent ans de solitude, résume El País. Couvrant soixante-six années de sa vie, ces écrits retracent à la fois le parcours littéraire de « Gabo » (un texte de 1972 explique « comment [il a] commencé à écrire ») et son cheminement intellectuel et politique.

Jour de gloire hippique en Australie

C’est « la course hippique qui suspend la vie de la nation ». Chaque premier mardi de novembre, l’Australie tout entière retient son souffle pour la Melbourne Cup. Les rues se vident, tandis que les habitants se réunissent devant leurs écrans pour suivre les exploits de la crème des pur-sang. Stephen Howell a réuni les contributions de trente plumes réputées de l’univers hippique pour célébrer les 150 ans de cette épreuve mythique. Le résultat ? « Probablement l’un des meilleurs livres sur la Coupe de Melbourne », écrit The Australian, qui rapporte quelques anecdotes mémorables. Ainsi, lorsque le jockey Darby Munro se présente sur la piste en 1946, il est encore ivre de la nuit passée. Luttant contre la nausée, il parvient à se hisser sur son cheval et à remporter la Coupe. Son compagnon de beuverie n’eut pas tant de chance : il était si malade qu’il dut quitter l’hippodrome en ambulance !

Les Egyptiens parlent, les Chinois se bouchent les oreilles

Alors que les Egyptiens ont « libéré leur parole », le gouvernement chinois a supprimé l’accès des moteurs de recherche au mot Egypte. Le virus tunisien a pris désormais la voie informatique… Champions du monde de la métaphore, les Chinois appellent Great Firewall leur système de filtrage : la Grande Muraille des mots.
 
Les mouvements politiques qui secouent le Moyen-Orient sont marqués par la dialectique du droit et des médias. La parole libre n’y est pas une fin en soi, mais un moyen de réguler les agissements arbitraires de l’Etat. La suspension d’Internet en Egypte est la manifestation de ce principe : le régime autoritaire, encourageant un parlement mal élu à contester les décisions de justice, ne peut tolérer aucune forme de régulation médiatique. Or, pour reprendre la formule de Portalis, la justice est « la première dette de souveraineté » : le peuple réclame justice et, dans la société communicante, ne peut le faire qu’au travers des médias.
 
Le grand mérite de cette situation est qu’elle nous fait enfin sortir de la référence aux préceptes moraux abstraits, les « droits de l’homme » – sans cesse invoqués, jamais appliqués, à commencer par leurs prescripteurs – pour entrer dans une époque où les médias apparaissent comme un outil de régulation, complémentaire des institutions du droit. Pendant longtemps, les régimes arabes ont fait valoir que la libre parole, ouvrant la voie au blasphème, pouvait être un facteur de guerre civile entre laïques et religieux. Mais inversement, la censure arbitraire laisse les iniquités impunies et favorise leur propagation sans limite. C’est ce dilemme qui, dans le dialogue politique entre laïques et religieux, trouve aujourd’hui si ce n’est une issue, au moins une formulation nouvelle. Rarement la question de l’expression publique, souvent incarnée par des individualités bruyantes, n’aura trouvé une telle dimension sociétale.
 
On comprend alors que les Chinois, tempérant de manière aussi centralisée que secrète la croissance et la corruption, s’inquiètent de la montée en puissance de médias instillant une régulation a priori moins contrôlable. Il est facile de museler quelques dissidents individuels. Mais que se passerait-il si la parole libérée des Chinois remettait en cause l’ensemble des moyens de régulation du régime ? Dans le doute, mieux vaut ne pas trop propager le mot « égypte »…

L’invention de la sexologie

« Ce qui nous semble aller de soi n’est pas toujours allé de soi. » C’est l’une des leçons que le Zeit tire du « Dictionnaire biographique de la sexologie », publié outre-Rhin par deux sociologues. À l’origine de la discipline, on trouve non pas, comme on pourrait le penser, un mouvement progressiste, mais les campagnes de répression de la masturbation des XVIIe et XVIIIe siècles.

C’est alors que l’on commence à étudier les ressorts, jugés contre nature, de la sexualité. Le regard ne change qu’entre la fin du XIXe et le début du XXe siècle, avec deux figures aujourd’hui oubliées – l’Italien Paolo Mantegazza et l’Allemand Karl Heinrich Ulrich –, et une qui l’est moins : Sigmund Freud, à qui l’on doit le concept de Sexualwissenschaft (littéralement « science de la sexualité », l’un des termes qui désignent la « sexologie » en allemand).

Et Rome subjugua les Grecs

L’histoire romaine a longtemps été écrite en grec. L’un des premiers auteurs à avoir consacré à l’empire un ouvrage d’envergure s’appelait Polybe. C’était un homme politique de premier plan, membre éminent de la ligue Achéenne et otage à Rome de 167 à 150 av. J.-C. Il eut donc tout le loisir d’observer au plus près la nouvelle superpuissance qui venait de soumettre sa patrie. « Sans lui, notre compréhension de cette période et de la dynamique de l’impérialisme romain serait considérablement appauvrie », note Denis Feeney dans le Time Literary Supplement, à l’occasion d’une réédition de l’Histoire de Polybe.

En 320 avant J.-C., Rome n’était guère qu’une cité-État belliqueuse contrôlant en grande partie le centre de l’Italie. Un siècle et demi plus tard, la Méditerranée est un lac romain, ou peu s’en faut. « Polybe se concentre sur les années clés de ce processus, du début de la deuxième guerre punique contre Hannibal, en 220 av. J.-C., à 167 av. J.-C, lorsque les Romains détruisent le royaume de Macédoine, vieux de cinq cents ans, et que le roi Persée est traîné au triomphe de son vainqueur, le général Paul Émile », rapporte Feeney. Polybe constate et tente d’expliquer la faillite de la phalange macédonienne, réputée invincible, contre la légion romaine, formation militaire moins rigide qui se révélera la plus durablement efficace de l’histoire. Il est en outre, à en croire Feeney, « le premier historien de la mondialisation et son grand souci est de montrer comment, pour la première fois dans l’histoire de la Méditerranée, toutes les parties du monde connu par les Grecs se trouvent alors interconnectées – “tissés ensemble”, telle est son expression – et ce du fait de l’expansion romaine ».

Les enfants d’Abraham en guerre

 Ardemment polythéiste, l’Inde semble fascinée par les monothéismes, si l’on en juge par le succès du dernier ouvrage de Talmiz Ahmad *. La notoriété de l’auteur, diplomate indien, actuel ambassadeur en Arabie Saoudite, y est pour beaucoup. Mais c’est la thèse du livre qui stimule le public : si « Les Enfants d’Abraham » – les trois monothéismes, chrétien, juif et musulman – se combattent depuis des siècles à tour de rôle, c’est que la violence est inscrite dans leurs gènes. Explication : « les concept de ‘’félicité éternelle’’, avec quelques variantes,  et de ‘’vie éternelle’’, sont au centre des trois principales croyances sémitiques » – cf.  Armageddon, la Seconde Venue du Christ, l’Imam Caché, etc. Avec ce corollaire : pour introduire l’ère nouvelle, il faut précipiter la fin de celle-ci, en hâtant le triomphe du Bien sur le Mal. Et c’est ainsi, commente Saeed Naqvi sur IndiaCom, que furent légitimées chez les peuples du Livre les violences religieuses, des croisades de Saint-Bernard à celles de George Bush. Talmiz Ahmad empile les citations érudites montrant la funeste rencontre des trois monothéismes autour des « concepts interchangeables de millénarisme, d’apocalyptisme, ou de messianisme », qui, à des degrés divers, font de la guerre une obligation religieuse, l’outil de la destruction du monde puis de sa divine rédemption. Christianisme, judaïsme, islamisme comportent chacun un « ferment de violence » et « se croient munis d’un mandat divin de destruction » ; « la religion fournit de plus en plus l’idéologie, la motivation et la structure organisationnelle pour perpétrer la violence dans le monde ». 

 
L’auteur « traite équitablement des trois religions et de leurs responsabilités réciproques dans leur clash messianique », juge John Cherian dans The Hindu. Pourtant, même si « la part des trois religions dans la poussée des terrorismes est à peu près égale », c’est le christianisme et le judaïsme, désormais complices, qui semblent porter la plus grande responsabilité du conflit actuel avec l’islam. Cela n’a pas toujours été le cas : les monarchies princières du Moyen-Orient ainsi que les combattants afghans étaient les alliés objectifs de l’Ouest dans la lutte contre le communisme athée. Mais la convergence entre néo- cons, droite chrétienne, et sionisme militant, ainsi que, ajoute impétueusement Fabian KP dans le Business Standard, « la permanence en Occident de la mentalité des croisades », a suscité en retour une irrésistible « spiritualisation de la violence » dans le monde musulman. Un espoir toutefois : à l’instar de ses sujets d’étude, Talmiz Ahmad semble lui aussi croire en l’émergence d’un homme providentiel. En l’occurrence… Barak Obama ! – seul capable, spécule diplomatiquement l’auteur, de susciter « une nouvelle ère de dialogue, de compréhension et de respect entre les trois frères » désunis. Inch’Allah !
 
* Children Of Abraham At War, the Clash of Messianic Militarisms (Les enfants d’Abraham en guerre. le choc des messianismes militaires »), AAKAR, Delhi, 2010.

Boeing, chronique d’une déprime collective

Défiance, désinvestissement, problèmes de santé… Le tableau que dresse Turbulence des employés de Boeing est déprimant. « Méticuleux et éclairant », selon le New York Times, le livre repose sur quatre séries d’enquêtes réalisées entre 1996 et 2006, soit la pire décennie qu’ait connue l’avionneur (avec notamment l’effondrement du marché consécutif au 11-Septembre, la fusion avec Lockheed Martin et une série de scandales impliquant ses dirigeants).

« Les changements et les innovations introduits par Boeing pour rester l’un des principaux constructeurs aéronautiques – nouvelles stratégies de management, sous-traitance gé¬né¬ralisée, licenciements massifs, bouleversement des méthodes de travail – ont généré du stress et des turbulences chez les ouvriers comme chez les managers », écrivent les auteurs cités par le quotidien. Tous les salariés ont souffert de passer du modèle de « la famille » – dans lequel « les cotisations sociales étaient respectées comme une source d’avantage compétitif » – à celui de l’« équipe » – où « les individus et les postes deviennent interchangeables avec d’autres à travers le monde ».

Bon nombre des trois mille cinq cents em¬ployés interrogés ont aussi confié leur crainte de voir la sous-traitance annihiler le savoir-faire propre à l’entreprise. Un jour, « plus personne ne saura comment concevoir, construire ou entretenir nos produits », confia un cadre. Les énormes problèmes d’assemblage du 787 sont allés dans son sens. Turbulence est, selon le New York Times, une leçon pour toutes les grandes entreprises américaines.

Le roman de tous les romans

Dans le dernier roman de l’Argentin César Aira, le narrateur pénètre dans un labyrinthe d’histoires. Quand il en sort, il revient au commencement de l’ouvrage, son identité en moins. « Le sujet de l’histoire qui nous était contée s’est dilué dans d’autres histoires, qui n’ont plus rien à voir avec son existence, explique El País. La narration, les péripéties se sont imposées à lui. La fiction l’a vaincu. El error est à la fois un roman et son allégorie, le mécanisme même de la littérature mis à nu. »
 

Le fardeau de l’homme xhosa

Lorsqu’il s’est fait circoncire, Themba Limba n’a pas pleuré. Lorsque ses parents sont morts dans l’incendie de leur maison, une cabane en tôle dans un township de la province sud-africaine du Cap-Est, il n’a pas pleuré non plus. La culture de l’ethnie xhosa, à laquelle il appartient (comme Nelson Mandela), interdit aux hommes de pleurer. « Le personnage principal de When a Man Cries s’évertue à conquérir une virilité synonyme de “dignité” pour sa famille », rapporte le Sunday Independent de Johannesburg. Devenu adulte, Themba fait la fierté de sa communauté : en¬sei¬gnant, puis directeur d’école, il est élu local, se marie, a deux enfants. Mais il cède à toutes ses pulsions sexuelles, trompe sa femme et va jus¬qu’à violer une lycéenne. Démasqué, Themba se mure dans le déni. Demander pardon reviendrait pour lui à s’abaisser. Et si la véritable dignité était à ce prix ?

Ce premier roman est l’« une des seules fictions sud-africaines traitant avec une telle intensité des problèmes de l’identité masculine exacerbée ». D’abord publié en anglais, le livre est aussi l’un des rares à avoir été traduit en xhosa, dans un pays où l’édition se limite surtout à l’anglais et à l’afrikaans.

Mark Twain refait des siennes

Mark Twain avait la réputation d’être l’homme le plus drôle de son temps. Outre-Atlantique, son autobiographie rivalise, dans les classements des meilleures ventes, avec les Mémoires de l’ancien président George W. Bush, dont la politique lui aurait sans doute fortement déplu. Avec plus de 250 000 exemplaires vendus en moins de quinze jours, les retirages s’enchaînent pour pallier les ruptures de stock à répétition. C’est tout simplement le plus gros succès des Presses de l’université de Californie depuis soixante ans. « On aurait pu croire que seuls les collectionneurs et les spécialistes seraient intéressés par un livre comme celui-là. Mais, avec Mark Twain, c’est une histoire d’amour qui dure », confie un libraire de St. Louis, dans le Missouri, au New York Times.

À l’adulation du pays pour le créateur de Tom Sawyer et de Huckleberry Finn s’ajoute l’histoire extraordinaire de la publication de cette autobiographie. « Pour se sentir libre d’y dire absolument tout ce qui lui passait par la tête, Mark Twain avait exigé qu’elle paraisse un siècle après sa mort (survenue en 1910) », rapporte Alison Flood dans le Guardian. En réalité, elle a déjà été publiée en 1924, 1940 et 1959, mais dans des versions expurgées par Clara, seul des quatre enfants de l’écrivain à lui avoir survécu. Craignant qu’on ne vît en son père un « communiste », elle avait pris soin de censurer ses critiques, parfois virulentes, contre l’impérialisme naissant de l’Amérique, son ordre social, politique et religieux. « Violemment opposé à l’intervention de l’armée aux Philippines et à Cuba en 1898 », relève Larry Rohter dans un autre article du New York Times, l’écrivain n’hésite pas à qualifier les militaires américains d’« assassins en uniforme ». Le genre de remarques qui, « si elles étaient faites aujourd’hui dans le contexte de l’Irak ou de l’Afghanistan, mèneraient les politiciens de droite à s’interroger sur le patriotisme du “plus américain des écrivains américains” ».

Commencée dès les années 1870, cette autobiographie fut abandonnée et reprise une trentaine de fois, puis finalement dictée pour l’essentiel par Twain à sa sténographe Isabel Lyon durant les quatre dernières années de sa vie. Chargée de le suivre partout, elle l’accompagna jusqu’à Florence où l’écrivain assista à la longue agonie de son épouse. Dans son autobiographie, Twain consacre plus de vingt pages à la mesquinerie de leur logeuse, mais quelques phrases à peine aux derniers moments d’une femme qu’il adorait, et pas un mot à sa mort.