Avant l’apocalypse

Dans sa préface à la traduction anglaise de Des bibliothèques pleines de fantômes, l’écrivain américain James Salter écrit : « Une grande marée arrive et le royaume des livres, avec leurs pages blanches et leurs feuilles de garde, leur promesse de solitude et de découverte, après cinq cents ans d’existence, est menacé d’être emporté par les eaux. »

Utopie ou apocalypse ?, se demande l’historien littéraire britannique John Sutherland dans la Literary Review. Les fantômes, ce sont ces signets que l’on met dans une bibliothèque à la place d’un livre emprunté. « Le monde du livre sera-t-il, à l’avenir, peuplé de e-fantômes ? », ajoute-t-il. Le Français Jacques Bonnet, lui, vit ici et maintenant, dans son monde de livres bien en chair, quelque 40 000 volumes qui lui posent d’insolubles et délicieux problèmes de classement. Tel un roi ignorant le bruit des barbares qui se pressent aux frontières, il évoque les questions essentielles. Quelle est la meilleure position pour lire ? Couché, car ainsi le texte pénètre le corps plus facilement. Sutherland, lui, a lu Bonnet en pédalant sur un vélo de fitness. Comment gérer le problème de l’ami qui ne rend pas un ouvrage ? En n’en prêtant jamais : un livre se donne, c’est plus simple. Mais Bonnet est aussi un vrai lecteur et le montre, à ses risques et périls. Ainsi fait-il observer que nulle part dans Moby Dick on ne nous dit laquelle des deux jambes du capitaine Achab a été remplacée par une jambe de bois. Il ne faut pas piquer les Anglais. Sutherland a relu le chapitre 106 : le capitaine a deux prothèses pour sa jambe manquante, « une en ivoire et, quand celle-ci se casse, une en os de mâchoire de baleine. Pas de bois ».

En vacances chez les Soviets

« Le tourisme prolétaire, une arme contre le désœuvrement, la religion et l’embourgeoisement », martèle l’un des slogans cités dans l’ouvrage que deux historiens russes consacrent au tourisme en URSS avant la Seconde Guerre mondiale. Ils y expliquent comment, à la fin des années 1920, les dirigeants soviétiques ont cherché à encadrer les voyages privés dans le pays pour lutter contre le « vagabondage ». Les autorités encouragèrent un tourisme organisé, dont elles firent un puissant instrument de propagande. Quand ils ne recevaient pas des bons de séjour dans des stations balnéaires ou des maisons de repos, les membres de la nouvelle classe ouvrière étaient incités à passer des vacances « utiles » pour le pays : échange d’expériences entre travailleurs, visites de kolkhozes¬ et d’usines, et même prospection de gisements miniers ou étude de la topographie locale en vue d’éventuelles manœuvres militaires ! Bien sûr, le prosélytisme et l’espionnage étaient vus d’un bon œil : « L’État cherchait à étendre son emprise grâce à ces milliers d’yeux et d’oreilles de touristes embrigadés », souligne le quotidien Vedomosti.

Vivre avec sa folie

A quoi cela ressemble-t-il d’être une chauve-souris ? » se demandait le philosophe Thomas Nagel. Autrement dit : à quoi cela ressemble-t-il d’être un autre ? Et à quoi cela ressemble-t-il d’être fou ? Le dossier du nouveau Books est une immersion dans le monde de la folie. Il entreprend de la montrer vécue de l’intérieur. Une brillante schizophrène, diplômée de Yale, y décrit son expérience avec minutie et détachement. Le psychiatre Oliver Sacks évoque cette autre forme de folie qu’est la psychose maniaco-dépressive. Aujourd’hui pudiquement rebaptisée « trouble bipolaire », elle touche, comme la schizophrénie, 1 % de la population. Enfin, dans un grand entretien, un autre psychiatre, le New Yorkais John Strauss s’interroge sur les limites de la science psychiatrique. A ses yeux, les frontières entre les différentes formes de pathologies sont loin d’être aussi nettes que ne le laissent entendre les manuels de psychiatrie. A découvrir également dans ce Books n°19, un article exceptionnel sur « L’alliance inavouée d’Israël avec l’Afrique du Sud », ou comment un pays né des persécutions nazies a pu collaborer avec un régime raciste. Sans oublier notre « Lu d’ailleurs » consacré mois-ci à Michel Houellebecq et plein d’autres choses !

L’alliance inavouée d’Israël avec l’Afrique du sud

En révélant qu’Israël aurait proposé de vendre des armes nucléaires à l’Afrique du Sud de l’apartheid, le livre de Sasha Polakow-Suransky, The Unspoken Alliance, a beaucoup attiré l’attention lors de sa sortie aux États-Unis en mai 2010. Les faits sont anciens, mais ils ne peuvent aujourd’hui qu’embarrasser Israël, surtout à la veille de négociations au sommet sur la non-prolifération nucléaire au Moyen-Orient (1). D’où l’empressement du président Shimon Pérès à démentir ces allégations, et il sait a priori de quoi il parle : si une telle proposition a été formulée, il était nécessairement au courant, en tant que ministre de la Défense de l’époque et architecte du programme nucléaire militaire du site de Dimona, le premier centre de recherche atomique du pays.

L’accusation repose essentiellement sur des déclarations ambiguës figurant dans le compte rendu d’une rencontre entre les hauts responsables de la défense des deux pays, le 31 mars 1975. Elle est renforcée par une note, datée du même jour, où le chef d’état-major de l’armée sud-africaine exprime son « enthousiasme » à l’idée de voir son pays acquérir des armes nucléaires. Au minimum, cela semble prouver que les Sud-Africains pensaient qu’Israël leur proposait la bombe. Cette « offre » n’a finalement débouché sur rien : P.W. Botha, le ministre de la Défense de Pretoria, jugeait cela trop coûteux. Mais il y eut ensuite d’autres signes de coopération nucléaire entre les deux pays. Notamment l’hydrogène radioactif fourni par Israël à l’Afrique du Sud en 1977-1978. Ou le « double éclair », typique d’une explosion nucléaire, aperçu au-dessus de l’Atlantique Sud, en septembre 1979 : selon toute vraisemblance, un essai israélien effectué à proximité des côtes sud-africaines. Sans oublier des rencontres secrètes entre les savants atomistes des deux pays. Quoi qu’il en soit, l’Afrique du Sud a fini par posséder des têtes nucléaires, d’une manière ou d’une autre (2). Tout ceci est suspect, j’en conviens, même si je ne suis pas un expert. Je n’ai pas non plus le sentiment de devoir toujours prêter foi aux dénégations d’Israël en la matière. Comme nous le savons depuis quelque temps, le pays a systématiquement dissimulé, dans les années 1970 et 1980, l’alliance plus globale qu’il avait nouée avec Pretoria. Et voilà bien l’intrigue la plus intéressante que se propose de démêler le livre bien documenté, agréable à lire et (à mon avis) équilibré, de Polakow-Suransky.

Car cette alliance laisse perplexe, bien sûr, tant un abîme politique aurait dû séparer un pays issu de la persécution nazie et un régime composé (en grande partie) d’anciens sympathisants nazis. Dès les années 1950, le Parti national sud-africain avait abandonné son antisémitisme déclaré : en 1951, les Juifs purent adhérer et furent considérés comme « Blancs » par la législation d’apartheid adoptée ensuite. Mais on aurait pu penser que les Juifs, plus que tout autre peuple, verraient dans la moindre forme de racisme une abomination. C’était d’ailleurs le cas pour un grand nombre d’Israéliens – la plupart d’entre eux, vraisemblablement. « Un Juif qui accepte l’apartheid cesse d’être un Juif », déclara Shimon Pérès. Cela explique sans doute pourquoi il tient tant, aujourd’hui, à démentir les informations faisant état d’un accord nucléaire. Dans les années 1970 et au début des années 1980, de nombreux Juifs refusaient donc de croire en l’éventualité de liens militaires entre Israël et l’Afrique du Sud. Le seul fait d’en parler, affirma le Comité juif américain en 1985, était une tactique ennemie destinée à « délégitimer » l’État d’Israël. Mais ces liens existaient bel et bien ; même les États-Unis, pro-Israéliens, ne purent plus le nier quand leur propre Congrès publia, deux ans plus tard, un rapport exposant en détail cette collaboration.

Il fallait donc la justifier. L’argument le plus évident était celui de la realpolitik. Les deux gouvernements étaient impopulaires dans le monde entier, la situation empirant avec le temps. L’Afrique du Sud fut ostracisée dès le début de sa période nationaliste, en 1948 (3). L’année même où l’État d’Israël voyait enfin le jour, a priori sous de meilleurs augures, de la part de l’Europe et des États-Unis du moins. La disgrâce de l’État hébreu ne commença qu’avec la guerre des Six-Jours, en 1967, quand son expansion territoriale massive aux dépens de ses voisins arabes fit subitement passer le pays du statut de « phare socialiste » à celui d’« agresseur impérialiste » aux yeux de beaucoup. La réputation mondiale des deux nations déclina encore par la suite, à la fois en raison d’événements ultérieurs (les émeutes de Soweto en 1976 (4), la guerre du Kippour en 1973, l’invasion du Liban en 1982) et de la montée d’un discours anti-impérialiste dans les pays du bloc communiste, ceux du tiers-monde et dans la gauche occidentale. Les deux pays virent donc diminuer le nombre de leurs alliés et partenaires commerciaux – Israël perdit même un temps, dans les années 1970, le soutien des États-Unis. L’État hébreu n’avait plus que l’Afrique du Sud, et vice versa. « Pour ce qui est de choisir nos amis, déclara le président de la Chambre de commerce israélo-sud-africaine en 1983, nous en avons trop peu pour pouvoir nous permettre de les contrarier. » Les parias ne peuvent faire la fine bouche. Tel était, semble-t-il, le socle de leur relation.

 

Des armes contre de l’argent et des minerais

Les deux pays avaient besoin de soutien, comme toute colonie de peuplement – ce qu’était Israël au même titre que l’Afrique du Sud. Les meilleurs amis de ce type de nations sont généralement les puissances coloniales qui les ont implantées et dont elles dépendent parfois plus qu’elles ne veulent bien l’admettre, surtout dans des régions très majoritairement habitées par d’« autres », et encore davantage lorsque ces « autres » ont été grossièrement dépossédés (on pourrait dire que c’est là l’un des deux grands péchés originels qui ont donné naissance à l’État d’Israël – le premier étant naturellement celui, d’une tout autre dimension, commis par Hitler). Abandonnées à elles-mêmes, ces colonies sont très vulnérables, comme le montrent la plupart des exemples historiques : les régimes coloniaux au Kenya, en Rhodésie et en Algérie n’ont pas perduré. L’Afrique du Sud et Israël couraient le même risque : être submergés par les populations majoritaires africaines et arabes qui les entouraient et être – selon le cliché d’usage – rejetés à la mer. Ceux qui jugeaient également impensable cette perspective et toute forme de compromis devaient trouver de l’aide. Mais leurs difficultés n’éveillant pas autant de sympathie dans la communauté internationale que celles des Africains opprimés et des Arabes de Palestine, la tâche était ardue, sauf auprès de pays confrontés à des problèmes similaires.

Le commerce fut un autre facteur de rapprochement. À mesure que la situation se corsait pour les deux pays – en raison des sanctions internationales dans le cas de l’Afrique du Sud –, ils devinrent de plus en plus dépendants l’un de l’autre sur le plan économique. Leurs besoins se révélèrent presque parfaitement complémentaires. Israël possédait des armes, dont des missiles et peut-être des têtes nucléaires, et avait absolument besoin de les vendre pour remettre sur pied une économie en permanence dévastée par les guerres. L’Afrique du Sud avait les moyens de les acheter et recelait des minerais essentiels pour Israël, notamment du charbon, du chrome et du yellowcake, un concentré d’uranium dont elle fournira 500 tonnes à l’État juif en 1976. En raison de leur isolement, les deux gouvernements ne se souciaient pas plus des sanctions visant l’Afrique du Sud – qu’Israël bafouait continuellement – que de la réglementation censée limiter l’usage du yellowcake à des fins pacifiques. En conséquence, chacun était devenu dès les années 1980 l’un des deux ou trois plus gros clients de l’autre, la fourniture d’armes dominant leur relation. Le commerce et la défense – voire la survie – allaient de pair. La realpolitik ne pouvait être plus réelle.

Pour ceux qui, en Israël, soutenaient l’entente avec l’Afrique du Sud, ces facteurs étaient déterminants. La plupart n’étaient probablement pas racistes. Le livre cite le cas de plusieurs diplomates israéliens, visiblement scandalisés par l’apartheid, mais cela ne les empêchait pas de donner la priorité à l’intérêt national. L’un d’eux était l’ambassadeur Yitzhak Unna. Il était allé jusqu’à dénoncer l’apartheid à la télévision sud-africaine (en afrikaans, langue qu’il avait pris la peine d’apprendre ; on pouvait apparemment insulter les Afrikaners, dès lors qu’on le faisait dans leur langue). Mais l’ambassadeur maintenait que l’alliance était indispensable « d’un point de vue stratégique, d’un point de vue commercial et d’un point de vue juif ». Polakow-Suransky rapporte aussi la réaction d’un survivant de l’Holocauste qui cracha au visage du peintre et militant anti-apartheid Arthur Goldreich : « Nous pactiserons avec le diable pour sauver les Juifs de la persécution et assurer l’avenir de cet État. »

Les choses ont cependant pu aller plus loin. Les deux pays découvrirent peu à peu qu’ils n’étaient pas unis seulement par les liens d’un mariage de pure convenance, voire de nécessité. C’est à peu près ce que déclara Shimon Pérès à l’issue d’une rencontre secrète avec des dirigeants sud-africains à Pretoria, en novembre 1974 : « Cette coopération est fondée sur des intérêts communs et la même détermination à résister face à nos ennemis », mais aussi sur « notre haine commune de l’injustice » (sic). Elle pourrait déboucher, à mesure que les deux pays se connaîtraient mieux, sur une « étroite identité d’aspirations ». Et l’approfondissement des relations entre les deux pays révéla en effet d’étonnantes affinités. Ils découvrirent, par exemple, qu’ils avaient un ennemi historique commun, le vieil Empire britannique, même si aucun d’eux n’aurait pu en arriver là sans lui. Par ailleurs, les dirigeants nationalistes sud-africains, qui connaissaient bien l’Ancien et le Nouveau Testament, se dirent « envoûtés » par la Terre sainte lorsqu’ils eurent l’occasion de la visiter. De retour de son premier voyage en Israël, en 1953, le Premier ministre D.F. Malan exprima son « admiration pour la capacité des Juifs à sauvegarder leur identité nationale malgré des siècles d’adversité ». Un parallèle superficiel fut établi entre le Grand Trek des Afrikaners qui traversèrent en 1830 le fleuve Vaal pour fuir les Britanniques et fonder leur propre république (5), et l’Exode biblique (« superficiel », parce que les Juifs fuyaient la servitude, quand les Afrikaners fuyaient, en partie, pour pouvoir conserver leurs esclaves noirs). Certains groupes religieux des deux pays se percevaient comme le « peuple élu ». Pour ceux qui pouvaient admettre que Dieu ait élu deux peuples, c’était un autre point commun.

 

Les généraux et les marchands d’armes deviennent intimes

Tout ceci a ouvert la voie, dans les années 1970, à un sionisme plus radical, plus idéologique, même si ses origines intellectuelles remontent au moins aux années 1920. Plus ambitieux dans ses revendications territoriales (pour un « Grand » Israël de part et d’autre du Jourdain), hostile au libéralisme, ouvertement anti-arabe, et considérant le monde entier comme incorrigiblement antisémite, il accordait beaucoup plus d’importance à la puissance militaire que les Juifs ne l’avaient jamais fait (l’une des raisons de cette radicalisation peut avoir été la volonté de faire oublier le vieux stéréotype représentant les Juifs comme un peuple de mauviettes, d’intellectuels mous et de capitalistes gras, et par conséquent presque mûr pour la persécution – et elle y parvint). D’après Polakow-Suransky, c’est Menahem Begin qui a introduit ce néosionisme dans la politique israélienne traditionnelle quand le Likoud arriva au pouvoir en 1977, évinçant le vieux Parti travailliste.

Begin avait apparemment toujours prôné des liens plus étroits avec les Afrikaners, que personne n’avait jamais considérés comme des mauviettes. Conformément à ses propres instincts militaires – mais aussi en raison des besoins des deux pays –, le rapprochement concerna surtout les états-majors. Polakow-Suransky souligne à quel point les généraux, ministres de la guerre et marchands d’armes étaient devenus intimes, leur correspondance « se caractérisant par un étonnant sentiment de familiarité et d’amitié », au contraire du langage beaucoup plus officiel de rigueur entre diplomates. Et puisque, selon l’auteur, l’armée décidait alors de tout dans la diplomatie israélienne – quand elle ne la contournait pas –, ces liens d’amitié ont sans doute forgé les « aspirations » particulières qu’Israël et l’Afrique du Sud en sont venus à partager de plus en plus.

Pour y parvenir, les militaires auraient encouragé les dirigeants des deux pays à envisager leurs problèmes sous l’angle militaire et stratégique, plutôt que diplomatique ou moral. Nul besoin de trop insister sur ce point aujourd’hui, dans le cas d’Israël, après l’offensive de 2008-2009 contre Gaza. Ils ont aussi élaboré des visions analogues de leurs adversaires, l’ANC et l’OLP. Les deux organisations furent de plus en plus souvent qualifiées de « communistes » et de « terroristes », peut-être de simples « façades » d’une grande conspiration soviétique internationale ; les combattre devenait par conséquent une « mission commune » aux deux pays (ou bien n’était-ce qu’un artifice de propagande destiné à emporter l’adhésion de partisans de la guerre froide comme Reagan et Thatcher ?). Les stratégies de lutte contre ces deux organisations firent donc l’objet d’intenses consultations lors des conférences bilatérales annuelles des services de renseignements et donnèrent lieu à des échanges de personnel militaire. Dans un rapport rédigé après une visite des check points israéliens en 1977, le chef de l’armée sud-africaine Constand Viljoen disait « s’émerveiller » de la « minutie » des opérations. Les Israéliens montrèrent également aux Sud-Africains l’avantage d’une politique « opaque » en matière nucléaire : laisser les autres pays croire qu’on pouvait avoir la bombe, que ce soit vrai ou non, afin de disposer d’un « moyen de pression ». Cela explique peut-être les ambiguïtés relevées dans les comptes rendus de 1975.

 

Israël, un « État d’apartheid » ?

Les Sud-Africains apprirent sans doute moins de choses aux Israéliens. Certains tentèrent de leur vendre l’apartheid – les bantoustans, en particulier – comme un moyen de régler le « problème » palestinien, mais cette idée n’eut jamais de succès, en tout cas pas officiellement. Depuis peu, Israël est parfois qualifié d’« État d’apartheid », l’usage le plus controversé de ce terme étant celui de Jimmy Carter, dans son livre publié en 2006, intitulé Palestine. La paix, pas l’apartheid. Ce titre semblait accorder de la respectabilité à ce qui avait été jusque-là, pour l’essentiel, une accusation gauchiste. Mais il y a fort à parier que tous les symptômes évoqués dans l’ouvrage et rappelant l’apartheid tiennent davantage à la situation intrinsèque d’Israël qu’à sa liaison avec Pretoria. Vers la fin de son livre, Polakow-Suransky se demande s’il est opportun d’employer le mot « apartheid » à propos d’Israël. Il affirme que, malgré certaines ressemblances – « les routes d’accès “réservées aux Israéliens” en Cisjordanie » et les « obligations d’identification qui s’apparentent à des laissez-passer contemporains » –, l’analogie est « imparfaite » : Israël n’a jamais déclaré le métissage illégal et n’impose pas le même niveau de servitude institutionnelle aux Arabes que les Blancs sud-africains aux Noirs. Selon ses termes, « ceux qui nettoient les caniveaux de Tel-Aviv et répandent du fumier sur les champs des kibboutz sont bien plus souvent des travailleurs immigrés asiatiques ou africains que des Palestiniens ». Telle est la différence fondamentale entre ces deux formes de colonialisme de peuplement. Les Sud-Africains blancs voulaient à la fois de la terre et du travail, tandis que les Israéliens se satisfaisaient (si l’on peut dire) de la terre.

L’accord passé entre les deux pays reposait sur l’idée que la meilleure manière de défendre leurs intérêts était de posséder de puissants moyens militaires. Pour l’Afrique du Sud, cela s’avérerait une chimère, à la grande surprise des Israéliens : à la veille de l’effondrement de l’apartheid, ils fondaient toujours leur stratégie sur l’hypothèse que le régime durerait encore vingt ans. Israël perdit donc son compagnon paria. Un nouveau stigmate vint alors s’ajouter à tous ceux que l’État hébreu portait déjà, qu’ils soient mérités ou non : celui d’avoir soutenu un régime fortement vilipendé – peut-être même au point de l’aider à se procurer l’arme nucléaire. Il lui devenait dès lors difficile de trouver des alliés de rechange, par exemple parmi les nouveaux pays émergents d’Afrique, qui auraient pu se tourner vers Israël en raison de leur propre histoire (avec les marchands d’esclaves arabes). Reste à savoir si le recours persistant d’Israël à la force militaire, malgré l’opprobre quasi universel, parviendra à mieux assurer sa sécurité à long terme qu’il ne l’a fait pour son ancien allié. Du point de vue progressiste de Polakow-Suransky, les présages ne sont pas bons.

 

Cet article est paru dans la London Review of Books le 24 juin 2010. Il a été traduit par Béatrice Bocard.

 

Houellebecq en son aquarium

Récemment, à Paris, j’ai vécu un moment très houellebecquien. J’étais assis dans un café, pour boire un verre ; sur le mur au-dessus de moi était fixé un écran de télévision que je ne pouvais ni regarder attentivement ni ignorer complètement. Une discussion sérieuse, ou du moins posée, à laquelle participait un journaliste de Libération, y était retransmise. On pouvait lire sur l’écran le sous-titre suivant : « Des stars accusées de plagiat. »

Des stars ? Quel genre de stars, dans quel champ de l’activité humaine ? Ou bien le fait d’être une star est-il un champ d’activité en soi ? Et qui, ou quoi, ces stars plagiaient-elles, et comment ? Impossible de le savoir, car le son (Dieu merci !) avait été coupé. Sous la discussion, pendant ce temps-là, une bande défilante à rendre n’importe qui épileptique informait les téléspectateurs (à supposer qu’il y en eût) que l’Irlande venait d’accepter 85 milliards d’euros d’aide pour éviter un effondrement économique total (pas seulement en Irlande), et que la Corée du Nord promettait de riposter impitoyablement aux manœuvres militaires américaines et sud-coréennes. Nous vivons vraiment à l’ère de l’information, avec ce résultat que nos pensées semblent avoir été passées à travers une sorte de robot Moulinex mental ; nous ne sommes pas tant des citoyens bien informés que des consommateurs d’un velouté d’informations, dans lequel la perspective de la Troisième Guerre mondiale a exactement la même consistance que les aventures extraconjugales d’un ancien footballeur.

 

Les hommes modernes vivent séparés par des murs de verre

Dans Lanzarote (1), le récit de Houellebecq, le narrateur déclare : « J’aime bien regarder la télé sans le son, c’est un peu comme un aquarium… » C’est une image caractéristique et puissante, qui laisse entendre que l’homme moderne vit, ou aimerait vivre, dans un aquarium dont il serait l’unique habitant, regardant au-dehors des gens qui vivent eux aussi, ou aimeraient vivre, dans un aquarium dont ils seraient les seuls habitants. Aucun lien réel entre les gens n’est possible ; ils sont séparés par des murs de verre, qu’ils soient littéraux ou métaphoriques.

Le talent de Houellebecq est d’amener le lecteur à regarder le monde à travers son objectif, quelque grossissant et déformant qu’il puisse être. La phrase extraite de Lanzarote, par exemple, m’a fait penser à une scène à laquelle j’avais assisté peu de temps auparavant à Dubaï, ville qui pourrait à bon droit être rebaptisée Houellebecqville, s’agissant d’un paradis pour des gens sans but dans la vie, du genre à vouloir skier sur une piste couverte précisément parce que, et uniquement parce que, il fait + 50 °C à l’extérieur. Je me trouvais dans un tunnel au milieu d’un magnifique aquarium dans le plus grand centre commercial du Moyen-Orient, entouré de requins aux dents terrifiantes dont je n’étais séparé que par l’épaisseur du verre. Puis j’ai remarqué quelque chose d’étrange à propos des autres visiteurs : ils étaient tous occupés soit à parler, soit à envoyer des messages avec leur téléphone portable, et ne prêtaient pas la moindre attention aux requins. « Je suis à Dubaï, il fait très chaud ici, je rentre demain… » On aurait pu croire qu’ils avaient passé leur vie entière au milieu des requins, tellement ils s’y intéressaient peu ; seule la rupture du verre les tirerait, temporairement, de leur état d’automatisme autocentré.

Ou encore, lorsque Houellebecq attire notre attention sur le caractère absurde ou factice du consumérisme moderne (dans La Carte et le Territoire, un policier achète « un wrap saveurs de Provence » dans un relais autoroutier, dont une partie a été fermée parce qu’un homme obèse vient d’y succomber d’une crise cardiaque, sans doute provoquée par la nourriture des relais autoroutiers), je pense à mes patients quand je les interrogeais sur ce qui les intéressait. Certains semblaient effrayés ou effarés par ma question, comme s’ils avaient l’impression qu’on les attaquait ; d’autres réfléchissaient pendant quelques instants, se creusant les méninges à la recherche d’une réponse comme s’il s’agissait d’un grenier abandonné, avant de dire : « Faire les magasins. »

« Faire les magasins !, avais-je envie de m’exclamer. Mais vous n’avez aucun goût ! Vous vous attifez avec des fringues qu’on dirait récupérées sur des noyés repêchés dans la Tamise ! À côté de ça, vous n’avez pas d’argent, vous ne vivez qu’à crédit ! » Bien sûr, l’éthique médicale m’empêchait de dire cela ; nous, médecins, devons toujours dire la vérité à nos patients, mais jamais toute la vérité. La vérité complète est ce que nous ne devons jamais dire. On pourrait résumer en disant que l’homme moderne est la créature qui cherche ce dont elle n’a pas besoin, et a besoin de ce qu’elle ne cherche pas.

Houellebecq plante un stylet dans le cœur de la modernité. Sa critique du monde moderne est existentielle, non politique – la critique d’une vie sans transcendance. Si Ségolène Royal avait remporté la dernière élection présidentielle à la place de Nicolas Sarkozy, Houellebecq aurait-il eu besoin de changer un mot à La Carte et le Territoire ? La question est absurde ; elle contient sa propre réponse. Et ce qui est vrai de la France est vrai de n’importe quel autre pays occidental. La crise économique que nous traversons actuellement n’est pas économique ; elle est civilisationnelle. Nous sommes à Rome, en l’an 409 après Jésus-Christ.

Dans La Carte et le Territoire, l’un des principaux personnages, l’artiste Jed Martin (le prénom atypique est symbolique de la dislocation d’une civilisation) s’apprête à assister à son propre vernissage. « Le matin du vernissage, il se rendit compte qu’il n’avait pas prononcé une parole depuis presque un mois, à part le “Non” qu’il répétait tous les jours à la caissière (rarement la même, il est vrai) qui lui demandait s’il avait la carte Club Casino… »

 

Si la caissière s’y intéressait…

C’est très bien vu. Ce passage rend bien non seulement l’isolement dans lequel vit le personnage – et Houellebecq doit sûrement savoir qu’une fraction croissante de la population est composée de foyers d’une seule personne –, mais aussi la superficialité qui est celle, le plus souvent, d’un tel type de contact entre les gens.

Je ne suis pas socialement isolé comme Jed Martin, mais chaque fois que je me rends à la supérette la plus proche de chez moi en Angleterre, on me demande invariablement si j’ai « la carte Club Tesco ». J’ai dû dire « non » une centaine de fois, mais jamais il n’est venu à l’esprit de la caissière de me poser ce qui me semble être, en bonne logique, la question suivante : « Est-ce que vous en voulez une ? »

Le fond du problème, ici, est certainement le suivant : si la caissière s’intéressait assez au sujet pour me demander si je voulais une carte Club Tesco, elle serait déjà à moitié gagnée par cet « optimisme con » dont parle Houellebecq, et qui est, selon lui, mystérieux pour quiconque n’est pas américain. (Afin de vous aider à comprendre la signification d’« optimisme con », et pour prouver que cela existe, permettez-moi de citer brièvement un article d’un chroniqueur d’une récente édition de l’International Herald Tribune : « Oui la Ligue des nations s’est effondrée, mais elle est bel et bien à l’origine des Nations unies. » Cela fait penser à la vieille expression utilisée par les médecins pour apprendre une nouvelle aux proches d’un malade : « L’opération a réussi, mais le patient est décédé. »)

Houellebecq laisse entendre qu’un échange verbal à propos de la carte Club Casino ou de celle de Tesco ne peut en aucun cas avoir de sens ; il pourrait tout aussi bien être le fait de deux automates. De plus, tous les contacts humains dans le monde moderne sont du même ordre, c’est-à-dire dire qu’il n’y a presque aucun contact. Nous traversons la vie en castrant notre conscience.

Page suivante, nous apprenons que Jed Martin rencontre à son vernissage une belle jeune femme russe vivant à Paris depuis deux ans : « Avec son teint très pâle, presque translucide, ses cheveux d’un blond platine et ses pommettes saillantes, elle correspondait parfaitement à l’image de la beauté slave telle que l’ont popularisée les agences de mannequins et les magazines après la chute de l’URSS. » En d’autres termes, la Russie a enduré son calvaire – l’un des pires calvaires de l’histoire de l’humanité, avec des dizaines de millions de morts, pour ne rien dire des souffrances de ceux qui ne sont pas morts – à seule fin de pouvoir fournir quelques belles filles aux pages de magazines sur papier glacé, le summum de l’éphémère. L’histoire se résumerait ainsi à un affrontement entre des catastrophes provoquées par des idéologies, d’un côté, et la vulgarité et la superficialité marchandisées, de l’autre, ces dernières ayant (pour l’instant, peut-être pas pour longtemps) le dessus. Quoi que l’on puisse penser de la pertinence de cette vision de l’histoire, elle ne participe certainement pas de l’optimisme con.

La froideur, l’insuffisance et l’impossibilité des relations humaines sont une constante chez Houellebecq ; l’homme y est à tout jamais comme un chien maltraité étant jeune, qui rêve d’affection humaine, et ne peut cependant jamais avoir entièrement confiance en personne, aspirant simultanément à se rapprocher des gens et à s’en écarter pour éviter de nouveaux mauvais traitements.

 

Une renonciation quasi bouddhiste à la chaleur humaine

Dans La Carte et le Territoire, comme dans ses autres livres, presque tous les sentiments amicaux entre les personnages sont bridés par leur crainte de s’exposer à la souffrance et au rejet. C’est comme si toute reconnaissance d’une dépendance entraînait aussitôt un abus de pouvoir – débouchant sur l’humiliation, l’oppression, la trahison ou la manipulation de la personne dépendante. Toutes les relations humaines sont, au fond, des relations de pouvoir, et la confiance est, partant, impossible. Il y a chez Houllebecq une renonciation quasi bouddhiste à la chaleur humaine en raison de la souffrance qu’elle provoque quand on découvre, comme c’est toujours le cas, qu’elle n’était pas justifiée.

Il est vrai qu’il y a, dans La Carte et le Territoire, un mariage heureux, celui du commissaire de police, Jasselin, et de sa femme, mais les conditions de leur bonheur ne sont pas de nature à rassurer complètement les partisans de la possibilité de relations humaines satisfaisantes à une échelle un tant soit peu significative. D’abord, Jasselin ne dit rien à sa femme de son travail ; du coup, il mène une sorte de double vie, dont la moitié la plus importante est totalement séparée de l’autre. Ensuite, il est stérile, et ils ne peuvent pas avoir d’enfants. Quand Jasselin voit des « préadolescents » espagnols descendre d’un car, retour d’une visite au Louvre et à Beaubourg (belle ironie de cette juxtaposition d’institutions, vu la laideur proprement stupide de la seconde et d’une bonne part de ce qu’elle accueille), tous aussi vulgaires et bruyants les uns que les autres, il se dit qu’il l’a échappé belle : s’il avait eu des enfants à l’âge normal, eux aussi seraient aujourd’hui des « préadolescents » et ils auraient certainement réduit à néant son mariage. Les relations humaines heureuses sont finalement possibles, alors, mais seulement à condition que la race humaine s’éteigne. Si Houellebecq réécrivait Anna Karénine, il commencerait ainsi : « Il n’y a pas de familles heureuses ; toutes les familles malheureuses sont malheureuses de la même façon (2). »

Une réelle et émouvante tendresse n’est pas entièrement absente du livre, à ceci près que son objet est un chien. Les Jasselin ont un chien qu’ils aiment à la folie, la relation qu’ils entretiennent avec lui s’apparentant précisément à ce que les relations humaines devraient être, mais (chez Houellebecq, du moins) ne sont jamais : des relations de confiance et d’affection inconditionnelle. La description des sentiments de Jasselin à propos de la mort possible du chien – sentiments excédant de loin en intensité ceux suscités par n’importe quel décès humain dans l’œuvre de l’écrivain – n’est pas seulement profondément sensible, mais tout à fait exacte, comme je peux l’attester, aimant moi-même passionnément les chiens.

Une fois de plus, Houellebecq évoque là le désarroi existentiel de l’homme moderne. Cela me rappelle la scène de L’Adversaire, d’Emmanuel Carrère, quand l’accusé, Jean-Claude Romand, qui a tué ses parents, sa femme et ses enfants, et n’a manifesté absolument aucune émotion à ce sujet par la suite, éclate en d’inconsolables sanglots quand il est interrogé par son avocat sur le chien de son enfance. C’est comme si l’amour n’était possible qu’entre un homme et un chien, et non entre un homme et sa femme, ses enfants, ou ses parents.

Dans La Carte et le Territoire, l’aliénation de l’homme moderne – j’hésite à employer le mot « aliénation », utilisé naguère de manière si prétentieuse, mais je n’en trouve pas de meilleur – atteint assurément son apogée, au moins sur le mode imaginaire, quand, dans le dernier tiers du livre, Houellebecq, qui a été un personnage tout au long du roman, est assassiné, décapité et débité en petits morceaux, et que l’ensemble de l’épisode est relaté sans le moindre sentiment d’horreur, ni même de regret. Houellebecq parle de sa propre décapitation comme s’il nous donnait une recette de la queue de bœuf ; non pas comme s’il était la personne assassinée, mais comme s’il était le lecteur d’un magazine de faits divers indécemment explicite et émoustillant. Il est aliéné même par rapport à lui-même ; il voit non seulement les autres dans ce vaste aquarium qu’est le monde, mais il se voit aussi lui-même.

Bien sûr, son œuvre a ses limites, sévères. Pour partiale qu’elle soit, sa vision du monde est puissante. Son intuition essentielle, à savoir qu’en l’absence d’une finalité transcendante l’homme moderne erre sans but, dans une sorte de mouvement brownien, à la recherche de simples sensations, est pénétrante. Elle donne lieu à un nombre considérable d’observations justes, et souvent désopilantes, ayant la même caractéristique que les maximes de La Rochefoucauld et les aphorismes du Dr Johnson (3), celle d’être à la fois évidentes et révélatrices.

 

Le rapport sexuel selon le Dr Johnson

Cela signifie cependant qu’il n’existe aucune possibilité d’évolution des personnages dans ses livres. À vrai dire, l’existence même de personnages y est à peine possible : chacun d’eux est soit un quasi-automate, soit une personne ayant parfaitement compris la futilité de l’existence, et n’est que la somme de ses observations et de ses réflexions sur cette futilité. Quant au caractère explicite des scènes sexuelles, que certains ont jugées pornographiques, il ne sert qu’à démontrer la vérité de ce que le Dr Johnson disait du rapport sexuel, à savoir que le plaisir est fugitif, la position ridicule, et son coût exorbitant. Personnellement, je pense qu’une fois qu’on a lu une description d’une fellation insatisfaisante, on les a toutes lues ; mais je reconnais que les Anglo-Saxons éprouvent une certaine pruderie exagérée sur ce sujet.

Bien sûr, on pourrait aussi faire valoir que, s’il est vraiment aussi désillusionné par la vie moderne qu’il le dit, Houellebecq pourrait tout aussi bien se taire. L’acte même consistant à écrire ses livres, et à les faire publier, démontrerait son insincérité. Ce serait là, je pense, une erreur. Ses livres, me semble-t-il, témoignent d’une sorte de misanthropie swiftienne, ou de la saeva indignatio, l’indignation furieuse, immortalisée sur la tombe de Swift (4). Ce dernier a probablement écrit la plus éloquente phrase exprimant le dégoût à l’endroit de la race humaine qui ait été ou sera jamais écrite. Le roi de Brobdingnag dit à Gulliver, après que ce dernier lui a décrit les coutumes de son pays : « Il me faut conclure que la plupart de vos compatriotes forment la plus pernicieuse espèce d’odieuse petite vermine que la nature ait jamais souffert de voir ramper à la surface de la terre. »

On n’écrit pas cela si l’on n’a pas été soi-même victime d’un amour déçu. Quand Houellebecq écrit que l’éducation universitaire moderne consiste largement à « enseigner des absurdités contradictoires à des crétins arrivistes », il ne proclame pas son indifférence, pas plus qu’il n’énonce une vérité littérale, démontrable scientifiquement ; il décrit une horrible réalité sous-jacente, dans un langage qui nous fait rire à gorge déployée. Mais ses écrits sont avant tout un symptôme de la maladie qu’il diagnostique lui-même si souvent, à savoir une peur morbide de l’amour.

 

Cet article a été traduit par Philippe Babo.

Eine partouze à la cour de Prusse

Entre 1891 et 1894, la cour de Guillaume II fut ébranlée par une série de lettres anonymes. Elles racontaient en détail les parties fines de la haute aristocratie prussienne, notamment une séance de patinage sur glace ayant dégénéré en orgie en janvier 1891. On y aurait vu de jeunes comtesses s’offrir à plusieurs hommes à la fois, des femmes avec des femmes, des hommes avec des hommes… Autant de scènes inimaginables dans la très prude Allemagne guillaumienne. Pourtant, tout était vrai. Le corbeau avait d’ailleurs pris soin de joindre à ses lettres des photos extrêmement suggestives. L’historien Wolfgang Wippermann a consacré un ouvrage à ce scandale qui se termina par une série de duels sanglants et donna même lieu à un débat au Reichstag. Le corbeau ne fut jamais découvert.

20 faits & idées à glaner dans le numéro 19

1) Les bestsellers allemands sont désespérément conformes à la platitude des intérêts culturels et des émotions qui parcourent les classes moyennes européennes.
► Lire « L’empire des émotions »

2) Singapour est le pays où le taux d’exécution par habitant est le plus élevé du monde : trois fois plus qu’en Arabie saoudite, le deuxième sur la liste.
►Lire « Délit de justice »

3) Comment gérer le problème de l’ami qui ne rend pas un ouvrage ? En n’en prêtant jamais : un livre se donne, c’est plus simple.
► Lire « Avant l’apocalypse »

4) Tocqueville avait prédit que le problème de l’esclavage aux États-Unis ne se résoudrait qu’au prix d’une guerre civile.
► Lire « Tocqueville, une obsession justifiée »

5) Rilke voyageait avec sept paires de chaussures, avec un sac pour chaque paire.
► Lire « Lettres d’un jeune poète à sa mère »

6) Plus de 1 million de Français sont atteints d’une psychose.
► Lire « ‘‘C’est moi qui suis Dieu’’ »

7) « Les médicaments m’ont maintenue en vie, mais la psychanalyse m’a aidée à découvrir une vie qui vaut la peine d’être vécue ».
► Lire « Moi, Elyn Saks, schizophrène »

8) « Si les médicaments peuvent atténuer les symptômes, qu’en est-il de la peur et de la honte, de la solitude et des sentiments d’indignité qui accompagnent invariablement la folie ? »
► Lire « Moi, Elyn Saks, schizophrène »

9) La maladie maniaco-dépressive est présente dans toutes les cultures et frappe au moins une personne sur cent.
► Lire « Ce jour-là, Sally a basculé »

10) Pas moins de quarante définitions de la schizophrénie ont été proposées.
► Lire « John Strauss : ‘‘La réalité échappe aux manuels de psychiatrie’’ »

11) Il est plus facile de reconnaître un psychotique que de préciser ce qui le caractérise.
► Lire « John Strauss : ‘‘La réalité échappe aux manuels de psychiatrie’’ »

12) La formule « connu inconnu » décrit une disposition d’esprit irlandaise qui consiste à garder ses distances à l’égard des faits que l’on sait vrais, mais dont on ne veut pas tenir compte.
► Lire « La chute de la maison Irlande »

13) Même les prix Nobel d’économie procrastinent.
► Lire « De l’art de remettre à plus tard »

14) Les Grecs nommaient acrasie le fait d’agir à l’encontre de ce qu’on juge le meilleur.
► Lire « De l’art de remettre à plus tard »

15) La crise économique que nous traversons n’est pas économique ; elle est civilisationnelle. Nous sommes à Rome, en l’an 409 après Jésus-Christ.
► Lire « Houellebecq en son aquarium »

16) L’éducation universitaire moderne consiste largement à enseigner des absurdités contradictoires à des crétins arrivistes.
► Lire « Houellebecq en son aquarium »

17) La paresse est devenue un « dysfonctionnement neuro-développemental ».
► Lire « Big Pharma cible le désir féminin »

18) « Une guerre conventionnelle à court terme avec l’Iran est clairement préférable aux conséquences à long terme d’un Iran nucléaire. »
► Lire « L’utopie du ‘’Grand Orient’’ »

19) À l’origine de la sexologie, on trouve les campagnes de répression de la masturbation des XVIIe et XVIIIe siècles.
► Lire « L’invention de la sexologie »

20) L’espace est formé de minuscules atomes indivisibles contenant une quantité d’énergie finie.
► Lire « Le monde d’avant le big-bang »

Vivre avec sa folie – « C’est moi qui suis dieu »

« Je le sais, maintenant, Paule Thévenin, c’est parce que tout profondément athée comme je le suis, en plus
c’est moi qui suis dieu.
Je sais que le monde et les êtres viennent de moi, 
dans les cavités de mon corps qu’ils se puisent,
et qu’après être nés
ils viennent ensuite
bouffer comme si j’étais une machine à semence
pour l’éternité. »

Extrait d’une lettre écrite par Antonin Artaud à la jeune psychiatre Paule Thévenin le 10 mars 1947, un an avant de mourir.

Dans la société urbaine actuelle, la folie fait peur. La plupart des gens évitent de la côtoyer et même de la regarder. Ils fuient ce contact qui les dérange au plus profond.

Par « folie », nous entendons ici les deux principales formes de psychose, celles que l’on a baptisées, à tort ou à raison, schizophrénie et psychose maniaco-dépressive. L’incidence de ces pathologies est difficile à cerner. Retenons, pour simplifier, le chiffre le plus souvent donné : chacune d’elles toucherait près de 1 % de la population. Soit 2 % au total. Cela fait beaucoup de monde : plus d’un million de Français, par exemple (1). Ce n’est donc pas une réalité marginale. C’est aussi une cause majeure de suicide.

L’actualité des psychoses peut être abordée de plusieurs manières. Les principaux débats portent sur les méthodes de diagnostic (et de détection précoce, de prévention) ; sur l’incidence réelle (que signifient concrètement les 2 % évoqués plus haut ?) ; sur les modes de traitement (médicaments, psychothérapies) ; sur le rôle de l’hôpital (quand est-il souhaitable d’hospitaliser ? dans quelles conditions ?) ; sur la formation et le nombre de psychiatres ; sur l’analyse des causes des psychoses (les gènes, l’enfance, l’environnement) ; sur leur traduction neurologique (très mal connue) ; sur l’évolution des représentations collectives et les différences selon les cultures, les sociétés ; sur l’impact des stratégies de l’industrie pharmaceutique ; sur la définition même des pathologies en question… ou simplement leur description.

C’est ce dernier angle que nous avons choisi de privilégier, en nous appuyant pour commencer sur le témoignage hors du commun fourni par le livre d’Elyn Saks (pas encore traduit en français). Atteinte de schizophrénie depuis qu’elle était étudiante à Yale, cette femme brillante enseigne aujourd’hui le droit de la santé dans une université californienne. Elle raconte son calvaire et le processus long et complexe qui lui a finalement permis de contrôler sa maladie. En compagnie du psychiatre bien connu Oliver Sacks (sans rapport avec Elyn Saks), nous abordons ensuite la psychose maniaco-dépressive, aujourd’hui pudiquement baptisée « trouble bipolaire », en privilégiant là aussi le récit de malades ou de leurs proches. Après la lecture de lettres de psychotiques brésiliens, nous donnons la parole au psychiatre new-yorkais John Strauss, qui a côtoyé pendant quarante ans des « personnes atteintes de schizophrénie » (il se refuse à utiliser le substantif « schizophrène »). À ses yeux, les frontières entre les différentes formes de pathologie psychotique sont beaucoup plus floues que ne le laissent entendre les manuels de psychiatrie. Il considère que la recherche médicale s’est fourvoyée en négligeant l’étude systématique de la subjectivité des patients : la manière dont ils ont vécu leur entrée dans le monde de la psychose et dont ils vivent celle-ci au jour le jour, avec ses accès et ses rémissions et, point essentiel, leur sentiment de solitude.

John Strauss préfère le mot « psychose » au mot « folie ». Quoi qu’il en soit, le processus de fond, qui échappe pour l’instant à l’investigation scientifique, est toujours le même : la personne perd le sens « normal » du rapport au réel tel que le vivent les autres ; elle se forge une autre réalité. L’objectif de toute thérapie est de trouver le moyen de la raccrocher au réel du commun des mortels.

 

Dans ce dossier :

Le Mot du Mois

« Si Dieu existait, il serait une bibliothèque »

Umberto Eco, L’Événement du Jeudi, 9 avril 1998.

Quiz

1) Qui a été élu en 2006, « personnalité la plus importante de l’histoire du Brésil » ?
A – le footballeur Pelé
B – le pilote de formule 1 Ayrton Senna
C – le médium Chico Xavier

2) « Portugnol » est un terme servant à désigner :
A – le mélange de portugais et d’espagnol parlé entre le Brésil et l’Argentine
B – de façon péjorative, un Portugais installé au Brésil depuis moins de deux générations
C – de façon péjorative, un Portugais

3) Un écrivain français du XXe siècle détestait le Brésil, ce « pays trop chaud, où les termites vont dévorer les gratte-ciel, tôt ou tard »… Qui était-ce ?
A – George Bernanos
B – Albert Camus
C – Louis-Ferdinand Céline

Réponses dans le prochain numéro et dans les n° 3, 12 et 14 de Books.

Réponses du quiz précédent : 1) A (lire « La guerre perdue contre la Malaria », Books, n° 16, p. 88) ; 2) B (lire « Les très riches heures des hirsutes Gonzales », Books, n° 10, p. 38) ; 3) C (lire « Le cerveau d’un génie », Books, n° 17, p. 54).