Ce jour-là, Sally a basculé

« Le 5 juillet 1996, commence Michael Greenberg, ma fille a été prise de folie. » L’auteur ne perd pas de temps en préliminaires, et le livre avance promptement, de façon presque torrentielle, à partir de cette phrase introductive, à l’unisson des événements qu’il rapporte (1). Le déclenchement de la manie est soudain et explosif : Sally, sa fille de 15 ans, était dans un état survolté depuis quelques semaines, écoutant les Variations Goldberg par Glenn Gould sur son Walkman, plongée dans un volume de sonnets de Shakespeare jusqu’à des heures avancées de la nuit. Greenberg écrit : « Ouvrant le livre au hasard, je découvre d’invraisemblables griffonnages faits de flèches, de définitions, de mots entourés au stylo. Le Sonnet 13 ressemble à une page du Talmud, les marges remplies d’un si grand nombre de commentaires que le texte imprimé n’est guère plus qu’une tache au centre de la feuille. » Sally a également écrit des poèmes troublants, à la Sylvia Plath (2). Son père y jette discrètement un coup d’œil. Il les trouve étranges, mais ne songe pas un instant que l’humeur ou le comportement de sa fille soit de quelque manière pathologique. Elle a rencontré des difficultés d’apprentissage dans son jeune âge mais, enfin en possession de ses capacités intellectuelles, elle est en train de les surmonter. Une telle exaltation est normale chez une adolescente de 15 ans douée. Ou du moins, c’est ce qu’il lui semble.

Mais, en ce jour torride de juillet, elle craque – interpellant les passants dans la rue, exigeant leur attention, les secouant, avant de partir soudain en courant dans le flot des voitures, convaincue de pouvoir les arrêter du simple fait de sa volonté (un ami a la présence d’esprit de l’attirer hors de la chaussée juste à temps).

Le poète Robert Lowell rapporte avoir vécu un épisode tout à fait semblable dans un accès d’« enthousiasme pathologique » : « Le soir précédent mon enfermement, je courais dans les rues de Bloomington, Indiana […]. Je pensais pouvoir arrêter les voitures et paralyser leurs moteurs en me tenant simplement au milieu de la route, les bras écartés. » De telles crises d’exaltation et de tels actes aussi soudains que dangereux ne sont pas rares au début d’un accès maniaque.

Lowell a eu une vision du Mal dans le monde, et de lui-même, dans son « enthousiasme », sous la forme du Saint-Esprit. Sally a eu, d’une certaine manière, une vision analogue d’un effondrement moral (voyant autour d’elle l’anéantissement ou la répression du « génie » donné aux hommes par Dieu) et de sa propre mission – aider chacun à recouvrer ce droit imprescriptible perdu. Qu’une telle vision ait été à l’origine de sa confrontation passionnée avec les passants (l’étrangeté du comportement de Sally se doublant d’une forte conscience de ses pouvoirs), ses parents s’en sont rendu compte quand ils l’ont interrogée le lendemain : « Elle a eu une vision. Elle lui était venue quelques jours plus tôt, dans le square de Bleecker Street, alors qu’elle regardait deux petites filles jouer sur la passerelle en bois près du toboggan. Dans une illumination, elle avait discerné leur génie, leur génie inné et sans limites de petites filles, et pris dans le même temps conscience que nous sommes tous des génies, que l’idée même que le mot désigne a été faussée. Le génie n’est pas ce coup de chance tombé du ciel auquel on veut nous faire croire, non, il est aussi fondamental pour nous tous que notre idée de l’amour, notre idée de Dieu. Le génie, c’est l’enfance. Le Créateur nous le donne avec la vie, et la société l’extirpe hors de nous avant que nous ayons eu la chance de suivre les impulsions de nos âmes naturellement créatrices.

Elle voyait la vie cachée des choses

« Sally a raconté sa vision aux petites filles du square. Elles ont semblé la comprendre parfaitement. Puis elle est sortie dans Bleecker Street et a découvert que sa vie avait changé. Les fleurs devant l’épicerie coréenne dans leurs vases en plastique vert, les couvertures des magazines dans la vitrine du marchand de journaux, les immeubles, les voitures – tout prenait une acuité au-delà de tout ce qu’elle avait imaginé. L’acuité, disait-elle, “du temps présent”. D’abord faible, une vague d’énergie a alors grossi depuis le centre de son être. Elle pouvait voir la vie cachée des choses, leurs détails et leur éclat, le génie canalisé qui avait fait d’elles ce qu’elles étaient. Ce qu’elle voyait avec le plus d’acuité était la souffrance que l’on pouvait lire sur les visages des gens qu’elle croisait. Elle a essayé de leur expliquer sa vision, mais ils continuaient à marcher sans ralentir le pas. Puis tout est devenu clair pour elle : “Ils savent déjà, à propos de leur génie, ce n’est pas un secret ; c’est même bien pire : le génie a été réprimé en eux, de même qu’il avait été réprimé en moi.” Et l’énorme effort requis pour l’empêcher de remonter à la surface et de réaffirmer, dans sa splendeur, sa mainmise sur notre vie est la cause de toutes les souffrances humaines. Souffrances que Sally, avec cette révélation, a été chargée – elle seule entre tous les êtres humains – de guérir. »

Pour surprenantes que soient les nouvelles croyances passionnées de Sally, son père et sa belle-mère sont encore davantage frappés par sa façon de parler : « Pat et moi-même sommes sidérés, moins par ce qu’elle dit que par sa façon de le dire. À peine une pensée jaillit-elle de sa bouche qu’une autre la supplante, produisant un empilement de mots désordonné, chaque phrase annulant la précédente avant même qu’elle ait eu la possibilité de se former. Le cœur battant, nous tentons à grand-peine d’absorber l’énorme quantité d’énergie qui s’échappe de son corps minuscule. Elle donne des coups de poing dans le vide, elle tend son menton en avant […]. Sa volonté de communiquer est si forte que cela devient pour elle une torture. Chaque mot individuel est comme une toxine qu’elle doit expulser de son corps. Plus elle parle, plus elle devient incohérente, et plus elle devient incohérente, plus aigu est son besoin de se faire comprendre de nous ! Je me sens impuissant quand je la regarde. Et pourtant, je suis galvanisé de la voir si pleine de vie. »

On pourrait appeler cela manie, folie, ou psychose – un déséquilibre chimique dans le cerveau –, mais le mal se présente sous la forme d’une sorte d’énergie primordiale. Pour Greenberg, c’est comme si « on se trouvait en présence d’une force de la nature peu commune, telle une violente tempête de neige, ou une inondation : un phénomène destructeur, mais à sa manière, stupéfiant ». Une telle énergie débridée peut ressembler à celle de la créativité, ou de l’inspiration, ou du génie – celle-là même que Sally sent bouillonner en elle –, non à une maladie, mais à l’apothéose de la santé, à la libération d’un moi profond, jusque-là réprimé. Tels sont les paradoxes qui entourent ce que John Hughlings Jackson, neurologue britannique du XIXe siècle, appelait « états super-positifs » : ces derniers témoignent d’un désordre, d’un déséquilibre dans le système nerveux, mais l’énergie, l’euphorie qui les accompagnent les font ressembler au comble de la santé. Certains malades, à leur grand effroi, peuvent parvenir à comprendre leur état de l’intérieur, comme l’a fait l’une de mes patientes, une très vieille dame souffrant de délire lié à la syphilis. De plus en plus alerte passé 90 ans, elle s’est dit à elle-même : « Tu te sens trop bien, tu dois être malade. » George Eliot, de la même façon, disait se sentir « dangereusement bien » avant le début de ses crises de migraine. La manie est une affection biologique ayant l’apparence d’un trouble psychologique – d’un état psychique. À cet égard, elle ressemble aux effets de certaines intoxications. J’ai vu cela de façon très nette avec certains des patients dont je parle dans L’Éveil, cinquante ans de sommeil, quand ils commençaient à prendre de la lévodopa, un médicament qui se transforme dans le cerveau en un neurotransmetteur appelé dopamine (3). Leonard L., en particulier, eut un accès quasi maniaque en consommant cette substance : « Avec de la lévodopa dans mon sang, écrivit-il à l’époque, il n’y a rien au monde que je ne puisse faire si telle est ma volonté. » Appelant la dopamine la « résurrectamine », il commença à se prendre pour un messie – il était convaincu que le monde était pollué par le péché et qu’il avait été appelé pour le sauver. Et en dix-neuf jours non stop, presque sans dormir, il tapa à la machine une autobiographie entière d’environ 200 pages. « Est-ce le médicament que je prends, écrit un autre patient, ou simplement mon nouvel état psychique ? »

S’il y a une incertitude dans l’esprit d’un malade sur ce qui est « physique » et ce qui est « mental », il peut exister une incertitude encore plus profonde sur ce qu’est le moi ou le non-moi – comme dans le cas de ma patiente Frances D. qui, de plus en plus surexcitée du fait de la lévodopa, fut la proie d’étranges passions et images qu’elle ne pouvait simplement écarter comme entièrement étrangères à son « moi réel ». Elle se demandait si elles venaient de parties très profondes d’elle-même, jusque-là réprimées ? Mais ces patients, à la différence de Sally, savaient cependant qu’ils prenaient un médicament, et pouvaient voir, tout autour d’eux, des effets similaires s’exercer sur d’autres.

Elle n’avait plus la même voix

Pour Sally, il n’y avait ni précédent ni guide. Ses parents étaient aussi désemparés qu’elle – plus qu’elle, en fait, car ils n’avaient pas l’assurance que lui donnait sa folie. Avait-elle pris quelque chose ?, se sont-ils demandés. De l’acide, ou pire ? Et si ce n’était pas le cas, était-ce quelque chose qu’ils lui avaient transmis dans ses gènes, ou quelque chose de mal qu’ils auraient « fait » à un stade critique de son développement ? Était-ce quelque chose qu’elle avait toujours eu en elle, même si la maladie s’était déclenchée de façon soudaine ?

Ce sont des questions que mes propres parents s’étaient posées quand, en 1943, mon frère de 15 ans Michael avait été atteint d’une psychose aiguë. Il voyait des « messages » partout ; il avait l’impression que ses pensées étaient lues ou diffusées à la radio, il était pris d’étranges ricanements et imaginait avoir été transporté dans un autre « royaume ». Les médicaments soignant les hallucinations étant rares dans les années 1940, mes parents, qui étaient tous deux médecins, se demandèrent si Michael avait pu contracter une maladie qui serait à l’origine de sa psychose, comme un dérèglement de la thyroïde ou une tumeur au cerveau. Finalement, il s’avéra que mon frère souffrait d’une psychose schizophrénique. Dans le cas de Sally, des tests sanguins et des examens physiques permirent d’écarter tous les problèmes susceptibles d’avoir être provoqués par des taux anormaux d’hormone thyroïdienne, des substances toxiques ou des tumeurs. Sa psychose, bien qu’aiguë et dangereuse (toutes les psychoses sont potentiellement dangereuses, au moins pour le patient), était « simplement » maniaque. On peut devenir maniaque – ou déprimé – sans devenir psychotique, sans avoir des illusions ou des hallucinations, sans perdre le sens de la réalité. Sally, cependant, a bel et bien basculé. En ce jour torride de juillet, quelque chose s’est produit, quelque chose s’est rompu. Tout à coup, elle est devenue une personne différente – elle était méconnaissable, elle n’avait plus la même voix. « Soudain, tous les points de contact entre nous avaient disparu », écrit son père. Elle l’appelle « Père » (au lieu de « Papa »), et parle d’une voix « forcée, fausse, comme si elle récitait le texte d’une pièce appris par cœur, […] ses yeux noisette, normalement chaleureux, sont maintenant vitreux et sombres, comme s’ils avaient été enduits de laque ».

Greenberg essaie de lui parler de sujets ordinaires, lui demandant si elle a faim ou si elle veut s’allonger : « Chaque fois, cependant, son aliénation reprend le dessus. C’est comme si la vraie Sally avait été kidnappée, et qu’à sa place se trouvait un démon qui, comme celui de Salomon, se serait approprié son corps (4). L’antique superstition de la possession ! Comment, sinon, faire face à cette absurde transformation ? […] Au sens le plus profond du terme, Sally et moi sommes étrangers l’un à l’autre : nous n’avons pas de langage commun. »

Les symptômes caractéristiques de la manie ont été reconnus, et distingués des autres formes de folie, depuis que les grands médecins de l’Antiquité ont écrit sur le sujet. Arétée de Cappadoce, au IIe siècle de notre ère, a décrit clairement comment des états agités et déprimés pouvaient alterner chez un même individu, mais la distinction entre les différentes formes de folie n’a été formalisée qu’avec l’essor de la psychiatrie en France, au XIXe siècle. C’est à cette époque que la folie circulaire ou folie à double forme (5) – ce qu’Emil Kraepelin devait appeler plus tard syndrome maniaco-dépressif et que nous appellerions de nos jours trouble bipolaire – fut distinguée du désordre beaucoup plus grave nommé dementia praecox ou schizophrénie. Mais les descriptions médicales, comme toute description faite de l’extérieur, ne peuvent jamais rendre compte de ce qu’éprouvent vraiment les patients sujets à de telles psychoses ; il n’y a ici aucun substitut aux témoignages de première main.

Un gouffre sans fond

Plusieurs récits personnels de ce type ont paru au fil des années, et l’un des meilleurs, à mon avis, est le témoignage de John Custance, publié en 1952 (6). On peut y lire : « La maladie mentale à laquelle je suis sujet est […] connue sous le nom de dépression maniaque, ou, plus exactement, de psychose maniaco-dépressive […]. L’état maniaque est un état d’exaltation, d’excitation agréable confinant parfois au comble de l’extase ; l’état dépressif est son exact opposé, un état de souffrance, d’abattement, et par moments, d’horreur absolue. »

Custance eut son premier accès maniaque à l’âge de 35 ans, et continua à souffrir périodiquement d’épisodes de manie ou de dépression pendant les vingt années suivantes : « Quand le système nerveux est profondément dérangé, les deux états psychiques contraires peuvent gagner quasi indéfiniment en intensité. J’ai eu parfois l’impression que mon trouble avait été spécialement conçu par la Providence pour illustrer les concepts chrétiens de Paradis et d’Enfer. Il m’a assurément montré qu’existent en moi-même des possibilités de paix intérieure et de bonheur au-delà de toute description, ainsi que des abîmes inconcevables de terreur et de désespoir.

» Quand je considère la vie normale et la conscience de la “réalité”, j’ai l’impression de marcher sur un étroit plateau marquant la ligne de partage entre deux univers distincts l’un de l’autre. D’un côté, la pente est verdoyante et fertile, menant à un magnifique paysage où l’amour, la joie et les beautés infinies de la nature et des rêves attendent le voyageur ; de l’autre, un dévers désolé et rocheux, où sont tapies les horreurs sans fin d’une imagination perturbée, descend vers un gouffre sans fond.

» Dans la maladie maniaco-dépressive, cette crête est si étroite qu’il est extrêmement difficile de s’y maintenir. On commence à glisser ; le monde alentour change imperceptiblement. Pendant un temps, il est possible de conserver une sorte de prise sur la réalité. Mais, une fois qu’on a vraiment basculé, une fois que la prise sur la réalité est perdue, les forces de l’Inconscient prennent le dessus ; commence alors ce qui semble être un interminable voyage dans l’univers de la félicité ou l’univers de l’horreur, selon le cas, voyage sur lequel on n’exerce soi-même absolument aucun contrôle. »

Récemment, Kay Redfield Jamison, brillante et courageuse psychologue affectée elle-même d’un trouble maniaco-dépressif, a écrit la monographie médicale définitive sur le sujet et un livre de témoignage (7). Dans ce dernier, elle écrit : « J’étais en terminale au lycée quand j’ai eu mon premier accès maniaco-dépressif ; une fois que le siège a commencé, j’ai perdu assez rapidement la raison. Au début, tout semblait si facile. Je courais en tous sens comme une belette devenue folle, débordant de projets et d’enthousiasme, passionnée de sports, passant plusieurs nuits blanches d’affilée avec des amis, lisant tout ce qui me tombait sous la main, remplissant des carnets de poèmes et de fragments de pièces, et formant des projets d’avenir dispendieux, et totalement irréalistes. Le monde était rempli de plaisirs et de promesses ; je me sentais en pleine forme. Pas seulement en pleine forme, je me sentais vraiment en pleine forme. Je pensais que je pouvais faire n’importe quoi, qu’aucune tâche n’était trop difficile pour moi. Mon esprit semblait clair, fabuleusement concentré, et capable de résoudre par la seule intuition des problèmes mathématiques dont les solutions m’avaient jusque-là entièrement échappé. En fait, elles m’échappent toujours.

» À ce stade, cependant, non seulement chaque chose faisait parfaitement sens, mais tout commençait à se fondre en une sorte de merveilleuse connexité cosmique. L’enchantement que m’inspiraient les lois du monde naturel me faisait exulter, et je me suis retrouvée à importuner mes amis en voulant leur faire comprendre à quel point tout cela était beau. Ils n’étaient guère fascinés par mes idées sur les interconnexions et les beautés de l’univers. Ils étaient en revanche atterrés de constater à quel point il était épuisant de me suivre dans mes divagations exaltées… “Ralentis, Kay… Pour l’amour de Dieu, Kay, ralentis.”

» J’ai finalement ralenti. En fait, je me suis arrêtée net. »

K.R. Jamison compare cette expérience avec les épisodes qui suivirent : « À la différence des épisodes maniaques très sévères qui survinrent quelques années plus tard, et furent terriblement plus graves, pour déboucher sur une psychose échappant à tout contrôle, cette première vague proprement dite de douce manie offrit un léger et plaisant avant-goût de la vraie manie […]. Cette vague fut de courte durée et se consuma d’elle-même rapidement : fatigante pour mes amis, peut-être ; épuisante et enivrante pour moi, certainement ; mais rien de dérangeant ni d’excessif. »

Ses sens semblent exacerbés

Jamison et Custance décrivent tous les deux comment la manie altère non seulement les pensées et les sentiments, mais aussi les perceptions sensorielles. Custance explique avec précision ces changements dans son témoignage. Parfois, il émane des lumières électriques du service hospitalier « un halo brillant semblable à une constellation d’étoiles […] pour former finalement des entrelacs de motifs iridescents ». Les visages semblent « irradier une sorte de lumière intérieure faisant ressortir leurs traits de façon extrêmement nette ». Dessinateur « désespérément nul » en temps normal, Custance est capable de dessiner très bien pendant ses accès maniaques (cela m’a rappelé qu’il m’était arrivé exactement la même chose, il y a de nombreuses années, pendant une période d’hypomanie provoquée par des amphétamines) ; tous ses sens semblent exacerbés : « Mes doigts sont beaucoup plus sensibles et habiles. Bien que généralement maladroit, avec une graphie exécrable, je peux écrire avec beaucoup plus de dextérité que d’habitude ; je peux calligraphier, dessiner, colorier et effectuer toutes sortes de petites opérations manuelles, telles que faire des collages sur des albums et autres choses du même genre qui m’auraient en temps normal vite énervé. Je sens aussi des picotements étranges au bout de mes doigts.

» Mon ouïe semble être plus sensible, et je suis capable de percevoir […] un grand nombre d’impressions sonores différentes en même temps […]. Des cris des mouettes à l’extérieur aux rires et aux bavardages des autres patients, je suis pleinement réceptif à ce qui se passe autour de moi, et cependant, n’éprouve aucune difficulté à me concentrer sur mon travail.

» […] Si j’avais la possibilité de marcher librement dans un jardin d’agrément, j’apprécierais le parfum des fleurs beaucoup plus intensément que d’habitude […]. Même l’herbe de la pelouse a un excellent goût, tandis que des fruits aussi délicats que les fraises et les framboises procurent des sensations extatiques dignes d’une véritable nourriture des dieux. »

Au début, les parents de Sally croient de toutes leurs forces (comme Sally elle-même) que son agitation est positive, autre chose qu’une maladie. Sa mère lui donne un sens légèrement New Age : « Sally est en train de vivre une expérience, Michael, j’en suis sûre, ce n’est pas une maladie. C’est une fille hautement spirituelle […]. Ce qui arrive en ce moment est une phase nécessaire dans l’évolution de Sally, son voyage vers un domaine supérieur. »

Et cette interprétation trouve des échos d’un type plus classique chez Greenberg lui-même : « Je voulais y croire aussi, […] croire en son bond en avant, en sa victoire – l’efflorescence tardive de son esprit. Mais comment fait-on la différence entre la “folie divine” de Platon et le charabia ? Entre [l’exaltation] et la démence ? entre le prophète et le “médicalement fou” ? »

(Le cas de James Joyce et de sa sœur schizophrène Lucia, fait remarquer Greenberg, était similaire. « Ses intuitions sont étonnantes, note Joyce. La moindre étincelle de talent que je possède lui a été transmise, et a nourri un feu dans son cerveau. » Plus tard, il devait confier à Beckett : « Ce n’est pas une folle furieuse, juste une pauvre enfant ayant tenté de trop faire, de trop comprendre. »)

Mais il devient clair, au bout de quelques heures, que Sally est bel et bien psychotique et hors de contrôle, et ses parents la conduisent dans un hôpital psychiatrique. Au début, elle s’en réjouit, voyant les infirmières, les aides-soignants et les psychiatres particulièrement disposés à comprendre ses visions, son message. La réalité est cruellement différente : elle est abrutie par des tranquillisants et placée en isolement.

La description du service psychiatrique laissée par Greenberg a la richesse et la densité d’un roman, présentant toute une galerie de personnages à la Tchekhov – le personnel, les autres patients. Greenberg observe notamment un jeune juif hassidique extrêmement perturbé, à l’évidence psychotique, dont la famille refuse de reconnaître qu’il est malade : « Il a atteint l’état de devaykah, explique son frère, l’état de communion permanente avec Dieu. »

Le personnel de l’hôpital n’essaie guère de comprendre Sally. Sa manie est traitée avant tout comme un trouble médical, une perturbation de la chimie cérébrale devant être soignée par des moyens neurochimiques. La médication est cruciale, voire vitale, dans des manies aigües qui, non traitées, peuvent conduire à l’épuisement et à la mort. Mais Sally n’est hélas ! pas sensible au lithium, remède qui s’est révélé précieux pour de nombreux maniaco-dépressifs. Ses médecins doivent donc recourir à de puissants tranquillisants, qui étouffent son exubérance et son excitation, mais la laissent hébétée, apathique et parkinsonienne pendant un certain temps. Voir sa fille adolescente dans cet état de quasi-zombie est pour son père presque aussi choquant que sa manie a été traumatisante.

« Un lion à l’intérieur de toi »

Après vingt-quatre heures de ce traitement, Sally peut rentrer chez elle – encore quelque peu délirante et sous de puissants tranquillisants –, sous une surveillance attentive et, au début, permanente. Hors de l’hôpital, elle noue une relation cruciale avec une thérapeute exceptionnelle, qui sait s’adresser à Sally comme à un être humain, en tentant de comprendre ses pensées et ses sentiments. Le Dr Lensing fait montre d’une franchise désarmante : « Je parie que tu as l’impression d’avoir un lion à l’intérieur de toi-même », sont les premiers mots qu’elle adresse à Sally. « Comment avez-vous deviné ? » Sally est stupéfaite, et sa méfiance se dissipe instantanément. Le Dr Lensing continue à parler de la manie, de celle de Sally, comme s’il s’agissait d’une sorte de créature, d’un autre être, à l’intérieur d’elle-même : « Elle s’assied prestement dans le fauteuil de la salle d’attente à côté de Sally et lui dit, sur le ton d’une franche discussion entre femmes, que la manie – et elle en parle comme s’il s’agissait d’une entité distincte, d’une connaissance commune – est une dévoreuse d’attention. Elle a impérieusement besoin de sensations fortes, d’action, elle veut sans cesse grandir, elle fera tout pour continuer à vivre. “N’as-tu jamais eu une amie si épatante que tu as toujours envie d’être avec elle, mais elle te conduit à la catastrophe et, à la fin, tu aurais préféré ne l’avoir jamais rencontrée ? Tu vois de quelle sorte de personne je veux parler : la fille qui veut toujours aller plus vite, qui veut toujours plus. La fille qui se sert la première, et gruge les autres […]. Je donne juste un exemple de ce qu’est la manie : une personne avide, charismatique, qui fait semblant d’être ton amie.” »

Le Dr Lensing tente d’obtenir de Sally qu’elle fasse la distinction entre sa psychose et sa propre personnalité, pour se tenir à l’extérieur de la maladie et prendre la mesure de la relation complexe, ambiguë, qu’elle a nouée avec elle. (La psychose « n’est pas une identité », dit-elle brusquement.) Elle parle aussi de cette question au père de Sally – car sa compréhension est également nécessaire si Sally doit aller mieux. Elle insiste sur le pouvoir de séduction de la psychose : « Sally ne veut pas être isolée, son élan est tourné vers l’extérieur, ce qui, je puis vous l’assurer, est une extrêmement bonne nouvelle. Son désir est d’être comprise, et pas seulement par nous ; elle veut aussi être comprise d’elle-même. Elle reste attachée à sa manie, bien sûr. Elle se souvient de l’intensité de ce qu’elle a vécu, et elle fait tout son possible pour préserver cette intensité. Elle pense que, si elle y renonce, elle perdra les formidables capacités qu’elle croit avoir acquises. C’est vraiment un terrible paradoxe : l’esprit tombe amoureux de la psychose. J’appelle cela la séduction du mal. »

« Séduction » est le mot essentiel, en l’occurrence (c’est aussi le mot le plus important dans le titre d’un merveilleux livre d’Edward Podvoll, The Seduction of Madness, sur la nature et le traitement des maladies mentales (8)). Pourquoi la psychose, et la manie en particulier, devrait-elle être séduisante ? Freud parle de toutes les psychoses comme de désordres narcissiques : on devient la plus importante personne au monde, choisie pour un rôle unique, qu’il s’agisse d’être un messie, un sauveur d’âmes, ou (comme dans le cas de psychoses dépressives ou paranoïaques) d’être l’objet de toutes les persécutions et accusations, ou de tous les sarcasmes et outrages.

« Impitoyable boule de feu »

Mais même sans de tels délires messianiques, la manie peut communiquer à celui qui en est affligé une sensation d’immense plaisir, voire d’extase – et l’intensité même de cette sensation peut faire qu’il est difficile d’y « renoncer ». C’est ce qui pousse Custance, bien qu’il sache à quel point une telle conduite est dangereuse, à éviter de se soigner et de se faire hospitaliser lors d’un accès maniaque, préférant le vivre pleinement, et entreprendre une équipée assez risquée, à la James Bond, à Berlin-Est. Peut-être une intensité semblable des sensations est-elle recherchée par les toxicomanes, surtout ceux ayant une dépendance à des stimulants tels que la cocaïne ou les amphétamines ; et là aussi, un « haut » a de fortes chances d’être suivi par un effondrement, de même que la manie est généralement suivie d’une dépression – dans les deux cas, peut-être, du fait de l’épuisement causé par les neurotransmetteurs tels que la dopamine dans les systèmes de récompense hyperstimulés du cerveau.

La manie, cependant, n’est en aucun cas une suite ininterrompue de plaisirs, comme ne cesse de l’observer Greenberg. Il parle de l’« impitoyable boule de feu » de Sally, de sa « logorrhée grandiloquente mêlée de terreur » ; il nous dit à quel point elle est angoissée et fragile à l’intérieur de la « vaine exubérance » de sa maladie. Quand on s’élève jusqu’aux sommets extravagants de la manie, on se coupe très vite des relations humaines ordinaires, de l’échelle humaine – même si cet isolement peut être dissimulé par une grandiloquence ou une arrogance défensives. C’est la raison pour laquelle le Dr Lensing voit dans le désir de Sally de renouer de vrais contacts avec les autres, de comprendre et d’être comprise, un signe augurant favorablement de son retour à la santé, de son retour sur terre.

La psychose, comme dit le Dr Lensing, n’est pas une identité, mais une aberration temporaire ou une perte d’identité. Et, pourtant, le fait de souffrir d’une maladie chronique ou récurrente altérant le psychisme comme un trouble maniaco-dépressif ne peut qu’exercer une influence sur l’identité du patient et finir par faire partie de ses attitudes et de ses manières de penser. « Après tout, écrit K.R. Jamison, ce n’est pas simplement une maladie, mais quelque chose qui affecte chaque aspect de ma vie : mes humeurs, mon tempérament, mon travail, et ma réaction face à presque tout événement qu’il m’est donné de vivre. »

De même, il ne s’agit pas simplement d’une malchance biologique sur laquelle il n’y aurait rien à dire. Même si elle estime qu’il n’y a rien de bon à dire de la dépression, K.R. Jamison est convaincue que ses manies et hypomanies, quand elles n’échappaient pas à tout contrôle, ont joué un rôle crucial et parfois positif dans sa vie. Elle a ainsi réuni dans un autre livre consacré à la maladie maniaco-dépressive et au tempérament artistique un grand nombre de données suggérant une relation possible entre psychose et créativité, mentionnant de nombreux artistes – au nombre desquels Schumann, Coleridge, Byron et Van Gogh – ayant vraisemblablement vécu avec un trouble maniaco-dépressif (9).

Quand Sally est hospitalisée, son père interroge le responsable du service de psychiatrie sur son diagnostic. « La maladie de Sally, répond le médecin, se développait probablement depuis un certain temps, gagnant progressivement en intensité jusqu’à ce qu’elle finisse par la submerger. » Greenberg lui demande de quelle « affection » elle est affligée : « Le nom qu’on lui donne importe peu aujourd’hui. Il est certain que de nombreux signes du trouble bipolaire sont là. Mais 15 ans est un âge relativement précoce pour qu’une manie aussi fulgurante se déclare. » Au cours des deux dernières décennies, l’expression « désordre bipolaire » est entrée en usage, notamment parce qu’elle est jugée moins stigmatisante que « maladie maniaco-dépressive », suggère K.R. Jamison. Mais, prévient-elle, « répartir les désordres de l’humeur entre deux catégories bipolaire et unipolaire présuppose une distinction entre dépression et maladie maniaco-dépressive […] qui n’est pas toujours claire, ni corroborée par la science. De même, cette distinction perpétue l’idée selon laquelle la dépression existerait soigneusement séparée sur son propre pôle, tandis que la manie en constituerait proprement et discrètement un autre. Cette polarisation […] va à l’encontre de tout ce que l’on sait de la nature bouillonnante, fluctuante, de la maladie maniaco-dépressive ».

En outre, la « bipolarité » est caractéristique de nombreux troubles du contrôle – telles la catatonie ou la maladie de Parkinson – où les patients quittent l’état médian de la normalité et alternent entre états hyperkinétiques (grande agitation et mouvements incontrôlés) et akinétiques (impossibilité de faire certains mouvements). Même dans une maladie métabolique comme le diabète, on peut assister à des alternances spectaculaires entre (par exemple) des taux de sucre dans le sang très élevés et des taux très bas, lorsque les mécanismes homéostatiques complexes sont compromis. Il y a une autre raison pour laquelle la notion de maladie maniaco-dépressive en tant que maladie bipolaire, oscillant d’un pôle à l’autre, peut être fallacieuse. Elle a été mise en évidence par Kraepelin il y a plus d’un siècle, quand il a décrit ce qu’il appelle les « états mélangés, » dans lesquels il existe des éléments relevant aussi bien de la manie que de la dépression, inextricablement entremêlés. Il décrivait la « relation profonde et intime liant deux états apparemment aussi contradictoires (10) ».

Nous parlons de « pôles distincts », mais les pôles de la manie et de la dépression sont si proches l’un de l’autre qu’on peut se demander si la dépression ne serait pas une forme de manie, ou inversement. (Une telle conception dynamique de la manie et de la dépression – leur « unité clinique », selon les termes de Kraepelin – est étayée par le fait que le lithium, pour les patients sur lesquels il est efficace, agit aussi bien sur les deux états.) Cette situation paradoxale est décrite par Greenberg au moyen d’oxymores parfois surprenants, comme lorsqu’il parle de l’« exaltation abyssale » qu’éprouve parfois Sally « dans les affres de sa manie dystopique. »

Aider à vivre avec ce trouble

Le retour définitif de Sally depuis les hauteurs démentes de sa manie est presque aussi soudain que le début de son ascension vers ces mêmes sommets sept semaines plus tôt, comme le raconte Greenberg : « Sally et moi-même sommes dans la cuisine. J’ai passé la journée à la maison avec elle, travaillant sur mon scénario pour Jean-Paul.
– Veux-tu une tasse de thé ?, lui ai-je demandé.
– J’aimerais bien. Oui. Merci.
– Avec du lait ?
– S’il te plaît. Et du miel.
– Deux cuillerées ?
– D’accord. Je mettrai le miel dedans. J’aime le voir couler de la cuiller. Quelque chose dans son ton a retenu mon attention : la modulation de sa voix, sa franchise où n’entrait rien de forcé – une voix mesurée, avec une chaleur que je n’ai pas entendue chez elle depuis des mois. Ses yeux se sont adoucis. Je reste sur mes gardes, car je ne veux pas me donner de fausses joies. Et cependant, le changement chez elle est incontestable.
» […] C’est comme si un miracle s’était produit. Le miracle de la normalité, de l’existence ordinaire […]. J’ai l’impression que nous avons vécu tout cet été comme dans un conte. Une belle jeune fille transformée en pierre comateuse, ou en démon. Elle est séparée de ceux qu’elle aime, du langage, de tout ce qu’elle avait maîtrisé jusque-là. Puis le maléfice est rompu, et elle se réveille. »

Après son été de folie, Sally est en mesure de retourner à l’école – anxieuse, mais déterminée à rentrer en possession de sa vie. Au début, elle garde sa maladie pour elle, et apprécie la compagnie d’amis proches de sa classe. « Souvent, écrit son père, je l’écoute leur parler au téléphone, tantôt encline aux confidences, tantôt incisive, adorant papoter – c’est la joie de la santé revenue que l’on entend. » Quelques semaines après le début de l’année scolaire, après de longues discussions avec ses parents, Sally révèle à ses amis sa psychose : « Ils acceptent volontiers la nouvelle. Le fait d’avoir fréquenté l’unité de psychiatrie d’un hôpital confère à Sally un statut social. C’est une sorte de titre. Elle est allée là où ils ne sont pas allés. Cela devient leur secret. »

La folie de Sally s’est résorbée, et l’on aimerait que l’histoire s’arrête là. Mais le trait le plus caractéristique de la maladie maniaco-dépressive est sa nature cyclique, et, dans une postface à son livre, Greenberg confie que Sally a eu deux autres attaques : quatre ans plus tard, à l’université, et encore six ans plus tard (après l’interruption de son traitement). Il n’y a pas de « remède » à la maladie maniaco-dépressive. Mais la prise de médicaments, l’attention et la vigilance (en particulier, en minimisant les causes de stress telles que la perte de sommeil, et en sachant détecter les premiers signes de la manie ou de la dépression), et, ce qui n’est pas moins important, l’écoute et la psychothérapie peuvent énormément aider à vivre avec ce trouble. Par son attention portée aux détails, sa profondeur, sa richesse et son intelligence même, le livre de Greenberg sera reconnu comme un classique dans son genre, au même titre que les témoignages de Kay Redfield Jamison et John Custance. Mais ce qui rend le livre unique est le fait que tant de choses ici sont vues à travers le regard d’un parent extraordinairement ouvert et sensible – un père qui, s’il ne tombe jamais dans le sentimentalisme, a une remarquable perception des pensées et des sentiments de sa fille, et une capacité rare à trouver des images et des métaphores pour décrire des états psychiques quasi inimaginables.

L’opportunité de « raconter », de publier des récits détaillés de vies de patients, de décrire leur vulnérabilité, leurs maladies, est une question moralement très délicate, parsemée d’embûches et de dangers de toute sorte. Le combat de Sally contre la psychose n’est-il pas une affaire privée et personnelle, ne regardant qu’elle (sa famille et les médecins mis à part) ? Pourquoi son père devait-il révéler au monde entier le calvaire de sa fille et la douleur de sa famille ? Et qu’allait penser Sally de la révélation publique de ses tourments et de ses exaltations d’adolescente ? Ce n’était pas une décision rapide ou facile, ni pour Sally ni pour son père. Greenberg s’est gardé de prendre son stylo et de commencer à écrire pendant la psychose de sa fille en 1996 – il a attendu, il a réfléchi, il a laissé l’expérience pénétrer profondément en lui. Il a eu des discussions longues et approfondies avec Sally, et ce n’est qu’une décennie plus tard qu’il a estimé avoir trouvé l’équilibre, la perspective, le ton dont son livre aurait besoin. Sally, de son côté, a fini par éprouver les mêmes sentiments, et l’a incité non seulement à écrire son histoire, mais à utiliser son vrai nom, sans dissimulation. C’était une décision courageuse, étant donné le stigmate et l’incompréhension entourant encore les maladies psychiques de toutes sortes.

C’est un stigmate qui affecte de nombreuses personnes, car la maladie maniaco-dépressive est présente dans toutes les cultures, et frappe au moins une personne sur cent – il y a, à tout moment, des millions de gens, dont certains sont encore plus jeunes que Sally, qui peuvent avoir à affronter ce qu’elle a affronté. Lucide, réaliste, compatissant, instructif, le livre de Grenberg pourrait constituer une sorte de guide pour ceux qui doivent s’aventurer dans les régions obscures de l’âme et surmonter l’épreuve d’un tel voyage – un guide, aussi, pour leurs familles et leurs amis, pour tous ceux qui veulent comprendre ce que leurs proches traversent. Peut-être aussi nous rappellera-t-il à quel point la crête de la normalité sur laquelle nous cheminons est étroite, les abîmes de la manie et de la dépression béant de part et d’autre.

Cet article est paru dans la New York Review of Books le 25 septembre 2008. Il a été traduit par Philippe Babo.

L’enfer de Céline en anglais

La première traduction anglaise de Bagatelles pour un massacre (1937) est parue récemment au Paraguay, aux Éditions de la Reconquête, sous la plume d’un traducteur anonyme, note « J.C. », l’anonyme auteur de la page « NB » qui clôt chaque semaine le Times Literary Supplement. L’éditeur, écrit-il, « se sent obligé d’affirmer qu’il “ne cède pas dans la propagande antisémite ou raciste” » (la formule française est : « ne draine aucune idéologie raciste ou antisémite »). J.C. note que le catalogue comprend aussi, en français, L’École des cadavres (1938) et Les Beaux Draps (1941), ainsi que « des œuvres de Robert Brasillach, le rédacteur en chef du journal fasciste Je suis partout ». J.C. juge « presque admirable l’énergie » qui inspire ce texte : « En une seule page, nous avons compté vingt-deux usages du mot “Juif”. » Il ajoute : « Ces pamphlets sont des curiosités, d’intérêt pour les seuls céliniens. » Ils sont interdits de publication en France.

Lettres de psychotiques

Babel, 18 août 1993
 

Cher Lucas (2),

Le fait est que nous sommes comme frère et sœur. J’ai découvert que je souffrais de cette maladie et, grâce à votre livre, j’en ai eu la confirmation. Je m’en doutais déjà, je le savais inconsciemment, à travers les bribes de conversation que j’ai surprises tout au long de ces années. Je ne prends aucun médicament (d’allopathie). J’ai eu une crise il y a moins d’un an, dont je tente encore de me relever. J’en ai eu d’autres auparavant. J’ai tenté de me suicider à 20 ans, quand j’étais enceinte. J’aimerais vous remercier du courage avec lequel vous vous mettez à nu : les psychotiques sont plus qu’un diagnostic, ce sont des êtres humains.

Enfin ma vie fait sens et je peux expliquer les regards étranges, les amitiés perdues et tout le reste. Peut-être que ma plus grande angoisse n’est pas causée par cette maladie incurable mais par le rejet et les préjugés avec lesquels les gens nous traitent.

J’ai 30 ans, trois enfants et quatre ou cinq ans de séparation. Je vis avec mes parents, mon seul et unique soutien. Je sais exactement comment vous vous sentez. J’en connais un rayon sur la solitude ; sur la tristesse. Moi aussi j’avais tout, et j’ai presque tout perdu.

J’ai développé comme vous un mécanisme pour limiter les attentes, ainsi la frustration ne se concrétise pas et on peut supporter un peu plus. Je n’ai pas fait de thérapie. Et je n’ai pas été hospitalisée. J’ai déjà consulté un psychiatre une fois, quand j’ai été agressée après mon accouchement. Finalement, j’ai compris pourquoi j’avais un jour trouvé une corde près du lit dans lequel je dormais. Je ne sais si je dois être heureuse de ne pas être complètement folle ou triste de ne pas être normale. Mais j’ai vu tant d’absurdités dans ce monde que je me demande parfois si cela vaudrait la peine d’être normale.

Maira
 

Fortaleza, 15 mai 1993
 

Cher Lucas,

Les circonstances dans lesquelles je vous écris sont particulières. Depuis trois jours, je remarque que mon comportement s’altère insensiblement. « Je suis » en partance, mes idées s’enfuient, je ressens un sentiment d’urgence à faire des choses que, finalement, j’interromps et laisse inachevées. Le raisonnement s’accélère, vole, m’échappe. Ma pensée, rapide, vole, s’échappe. Mon esprit fonctionne à toute vitesse, sans repos. Bref, « je suis » à deux pas de ce long voyage que font les maniaco-dépressifs au pays de la folie.

Comme vous, j’ai été diagnostiquée à 24 ans. Aujourd’hui, j’en ai bientôt 47. Vingt-trois ans déjà. J’ai emprunté tant et tant de chemins dans cette quête incessante de la guérison. J’ai déjà pris dix gouttes de « calmant », l’Haldol. Plus 200 mg de Tegretol. Plus 10 mg de Valium. Ce soir, je prendrai encore de l’Haldol et du Dalmadorm, un somnifère lourd. C’est un bon cocktail, n’est-ce pas ? J’ai téléphoné à mon médecin. Il m’a orientée sur le traitement. Je lui ai dit que nous allions affronter ensemble une nouvelle bataille. Comme vous l’avez dit vous-même dans votre livre, ce sera une course contre le temps. Si « le temps m’est donné », je réussirai à surmonter la crise avec les remèdes. Sinon, qui sait, l’internement, comme cela s’est passé en décembre 1992. Je prie seulement pour en revenir. Revenir du voyage, encore plus blessée et marquée, mais vivante.

Je suis trop émue. Je sens monter la panique. C’est pourquoi je m’arrête là. Comme d’habitude, j’écris au fil de la plume. Nous sommes « fous » mais, grâce à Dieu, que nous sommes intelligents et uniques ! Serait-ce une consolation ?

Fraternellement vôtre,
Cléo

P.S. Mon appartement reflète mon état d’esprit. C’est le chaos. Et même si je m’efforce de le ranger, ça ne change rien. Y a-t-il de la lumière au bout du tunnel ?

 

São Paulo, 24 juin 1993
 

Cléonice, ma chère amie,

Je n’écris pas du haut d’une chaire. J’écris du fond d’un puits.

Si quelqu’un un jour estime qu’il y a du vrai dans ce que je vous dis, c’est parce que les médecins, jusqu’à aujourd’hui, n’ont jamais été capables de construire une « Psychologie de la maladie mentale ». Ils n’ont construit que des modèles de compréhension de la maladie – les descriptions psychiatriques des symptômes, des artifices pharmacologiques et des modèles de comportement absolument primaires et grossiers du fonctionnement psychique des malades. Ils ne savent rien sur la guérison et ses processus. Ils ne prennent pas en considération le fait que des types de personnalité différents développent des manières différentes de vivre avec la maladie et présentent des potentialités et des chemins différents pour ladite guérison. C’est comme si tous les malades mentaux étaient les mêmes, d’après leurs modèles. J’imagine que si un psychologue me lisait, il serait en ce moment en train de sourire des critiques que je fais de la psychiatrie – mais de quoi rirait-il ? Ne faisant que regarder de haut l’hostilité entre psychologues et médecins, il ne verrait pas que la psychologie, elle non plus, n’y connaît rien en matière de maladie mentale […].

Nous sommes seuls dans cette bataille. Ce qui, d’ailleurs, n’est pas nouveau, puisque Rilke disait déjà à son jeune poète : « Au fond, et précisément pour l’essentiel, nous sommes indiciblement seuls. »

Je vous embrasse,
Lucas

Il y a pathographie et pathographie

McLuhan, ce spécialiste de la communication, se situait « dans la zone bénigne du spectre de l’autisme », écrit son biographe Douglas Coupland. Témoin sa difficulté à écouter ce qu’on lui disait. Il était aussi un peu parano. Il voyait des sociétés secrètes œuvrer contre lui. Dans les années 1950, il pensait que l’université de Toronto, où il travaillait, était un repaire des francs-maçons. Ses amis réussirent à lui faire croire que des messes noires se tenaient dans la section d’égyptologie du musée de l’Ontario. Pour Coupland, le biographe doit faire le « diagnostic médical post mortem » de son sujet pour « créer ce qui pourrait être appelé une pathographie ». Dans la Literary Review of Canada, Philip Marchand rappelle que la romancière Joyce Carol Oates emploie le mot « pathographie » pour désigner une biographie qui met l’accent sur le sensationnel et le sordide.
 

John Strauss : « La réalité échappe aux manuels de psychiatrie »

Books : Vous avez plus quarante ans de pratique auprès de patients atteints de schizophrénie. En quoi consiste cette maladie ? Peut-on la définir ?

John Strauss : La schizophrénie est un mot en usage depuis un siècle environ pour désigner certains types de malades. On perd le sens du réel, on éprouve des hallucinations, on entend des voix, on délire. Mais, comme les autres mots utilisés en psychiatrie pour désigner telle ou telle forme de pathologie mentale, c’est une construction du corps médical. On veut croire que c’est un concept clair, qui désigne nettement son objet, mais ce n’est pas le cas. Beaucoup de définitions de la schizophrénie ont été données au fil du temps (1). Et il n’existe pas de frontière nette entre la schizophrénie et certaines formes de psychose maniaco-dépressive. Ainsi parlons-nous de trouble « schizo-affectif » pour désigner un état dans lequel le patient entend des voix et est en même temps hyperactif ou, au contraire, déprimé. On est alors quelque part entre la schizophrénie et la maladie maniaco-dépressive. De même, il peut y avoir des éléments de paranoïa dans une schizophrénie ou dans une maladie maniaco-dépressive ; mais la paranoïa peut ne relever ni de l’une ni de l’autre. Depuis quelques années, on a remplacé la notion de maladie maniaco-dépressive, ou manie, par celle de maladie bipolaire. Mais ce qu’on appelle « bipolaire » peut relever du maniaco-dépressif ou simplement du dépressif (lire ci-dessous « La mode du “bipolaire” »).

Malgré tout, face à un malade, le psychiatre doit poser un diagnostic. N’existe-t-il pas un ensemble de symptômes permettant de dire à coup sûr qu’un malade est schizophrène ?

La réalité est plus complexe. Au début des années 1970, les critères en vigueur un peu partout dans le monde étaient ceux établis par un grand psychiatre allemand, Kurt Schneider (2). Avec deux autres collègues, j’avais alors fait une étude montrant que l’ensemble des éléments qui constituaient à ses yeux le cœur de la schizophrénie, les « symptômes de premier rang », se retrouvaient chez un quart des patients identifiés comme maniaco-dépressifs. Ce genre d’observation n’a pas perdu de son actualité.

Mais les psychiatres ne se sont-ils pas mis d’accord, depuis, sur un faisceau de critères diagnostics ? Vous avez vous-même participé à l’élaboration du DSM, ce fameux manuel qui sert de guide pratique aux psychiatres du monde entier…

J’ai en effet participé à l’élaboration du DSM-III, qui a permis, au cours des années 1980, de mettre de l’ordre dans les idées. Le DSM-III représentait un progrès, car le fait de disposer d’une liste de critères permet de communiquer entre psychiatres. Mais cela ne veut pas dire que cela nous aide à comprendre la maladie mentale. La réalité n’est pas dans le DSM (3). Le danger est grand de donner plus de réalité aux mots qu’ils n’en ont vraiment. On peut même dire que c’est le problème principal de la psychiatrie. Dans la pratique, la grande majorité des patients qui arrivent à l’hôpital ne peuvent être classés dans une catégorie bien définie. Le plus souvent, leurs symptômes relèvent de plusieurs types de troubles répertoriés. Il apparaît, à l’épreuve des faits, que l’identification de symptômes à un moment donné ne suffit pas pour caractériser une maladie. Il faut suivre un patient sur la longue durée pour se faire une idée du mal dont il souffre.

On dit de la schizophrénie que c’est une psychose, au même titre que la manie. Le mot « psychose » a-t-il une définition claire ?

La psychose désigne un état dans lequel on perd le sens du réel. Mais il est plus facile de reconnaître un psychotique que de préciser ce qui le caractérise. Si je vois, dans un restaurant, une personne assise seule à une table qui parle toute seule ou griffonne interminablement des pages illisibles, je sais que je suis en présence d’une personne atteinte de psychose (4).

Le psychopathe est-il psychotique ?

Cela peut se produire, mais ce n’est pas le cas le plus fréquent. Nous appelons psychopathe une personne dépourvue de toute forme d’empathie. Il se moque de la morale, contourne les règles de la société. La figure extrême du psychopathe est le tueur en série. Mais celui-ci n’est pas habituellement décrit comme un psychotique. De même, l’autisme n’est pas considéré comme une psychose. La dépression non plus, le plus souvent, bien qu’une personne puisse être déprimée en même temps que psychotique.

Le schizophrène peut-il être dangereux ?

Généralement pas. Il peut arriver qu’une personne atteinte de schizophrénie tue, mais les enquêtes montrent qu’il n’y a pas plus de meurtres commis par ces malades que de meurtres commis en moyenne dans la population.

Diriez-vous, à la manière de Socrate : au bout du compte, la schizophrénie, nous ne savons pas ce que c’est ?

Beaucoup de psychiatres ne seront pas d’accord avec moi, mais je le pense en effet. Comme souvent en médecine, nos idées sur la maladie mentale reposent sur des concepts construits au cours de l’histoire. Ils nous sont nécessaires pour communiquer entre nous, mais ils peuvent être à moitié exacts et à moitié trompeurs.

Le mot « folie » ne semble plus guère utilisé. Comment l’expliquez-vous ?

Moi-même je ne l’utilise pas. Il y a sans doute plusieurs raisons à cela. La folie est une catégorie particulièrement floue, sans grande utilité. Et puis, nous sommes soucieux de ne pas stigmatiser le malade, afin de ne pas rendre son mal plus grave qu’il ne l’est déjà.

Peut-on rassurer un malade en lui disant qu’il n’est pas fou ?

Une particularité de la maladie mentale est le sentiment du patient qu’il est, d’une manière ou d’une autre, responsable de son état. « Est-ce de ma faute ou non ? » est une question lancinante. Une de mes amies avait été diagnostiquée schizophrène. C’est une femme très intelligente. Finalement, quelqu’un lui a dit qu’il s’agissait d’une maladie du cerveau. Ce qui n’est pas du tout certain. Elle m’a confié que ça l’a beaucoup rassurée. Cela dégageait sa responsabilité. Je pense à un autre ami qui a été diagnostiqué dépressif. On lui a prescrit des antidépresseurs. Récemment, je lui ai demandé s’il prenait toujours son traitement. Il m’a répondu oui. Je lui ai demandé ce qui le déprimait. Il m’a répondu que c’était un manque de sérotonine dans le cerveau (5). Il plaisantait peut-être, mais il avait l’air d’y croire.

Les enquêtes suggèrent que le pourcentage de psychotiques dans la population est à peu près le même partout dans le monde. Est-ce le signe d’une composante biologique de la maladie mentale ?

Il y a là une part de vérité, mais nous ne savons pas bien ce qu’il en est. La tendance actuelle est d’exagérer le rôle du biologique (6). Les raisons pour lesquelles une personne verse dans la maladie mentale sont mal connues. On parle de vulnérabilité, mais de quoi s’agit-il ? Il peut y avoir un terrain génétique (7). Certains croient que la personne atteinte de schizophrénie souffre d’un excès de sérotonine dans son système nerveux (certains croient que c’est l’inverse chez la personne atteinte de dépression), ce qui la rendrait vulnérable à certains stress. Mais cela n’empêche pas que l’individu en question, dans un contexte social ou affectif favorable, ne deviendra pas malade, même en ayant éprouvé le stress auquel il est en principe vulnérable. Les psychiatres ont un complexe à l’égard des sciences exactes. Ils aspirent à faire de la science alors qu’ils n’en ont pas les moyens. Nous voulons que notre discipline soit une science, une vraie science, donc nous écartons volontiers toute méthode et tout contenu qui ne se conforme pas à la science traditionnelle. Du coup, nous négligeons l’approche subjective, qui nous paraît suspecte. Pourtant l’approche subjective est tout aussi fondamentale. Elle relève d’une autre forme de connaissance, sous-estimée et insuffisamment explorée.

Qu’entendez-vous donc par connaissance subjective ?

Quand nous parlons des causes d’un épisode psychotique, nous parlons de génétique, de neurochimie, ou nous invoquons telle ou telle théorie, sans pour autant connaître, en vérité, la façon dont le patient voit le monde. Voici un exemple qui m’a beaucoup frappé. J’avais une longue pratique des malades qui entendaient des voix et mené des entretiens de recherche avec eux. Je croyais connaître le sujet. Jusqu’au jour où une collègue et amie, un soir que nous devions aller au cinéma – c’était en 1988 –, m’a fait entendre une cassette présentant des hallucinations auditives, validées par des malades. Ce fut une découverte complète. J’ai été tellement saisi par ces voix que je ne parvins pas à trouver la liste des films dans le guide des spectacles ! Cette simple expérience montre à quel point nous sous-estimons l’intérêt d’imaginer des méthodes pour tenter de comprendre le malade de l’intérieur, de nous mettre à sa place. Je me rappelle un patient chez qui on avait diagnostiqué une schizophrénie, et qui était convaincu que les communistes avaient envahi les États-Unis. Il m’a dit qu’il s’était rendu au bureau de recrutement de l’armée pour s’enrôler. Je lui ai demandé pourquoi. Il m’a regardé étonné : « Mais si vous pensiez que notre pays était envahi, ne feriez-vous pas de même ? »

Comment définiriez-vous le rapport entre le normal et le pathologique, chez un schizophrène ?

Nous n’avons pas suffisamment mené de recherches pour pouvoir répondre à une telle question. En règle générale, nous voyons nos patients seulement dans notre cabinet ou dans un cadre hospitalier. Il est probablement impossible de comprendre avec pertinence leur mode de vie ou leur façon de voir le monde dans un tel contexte. Or le « normal » joue manifestement un rôle primordial, y compris dans les perspectives de guérison. Il est fréquent, par exemple, d’entendre un malade dire : « Quand je travaille, je n’entends pas de voix. » Ou bien : « Quand je parle avec des amis, je n’ai plus peur que quelqu’un cherche à me nuire. » De nombreux patients disent aussi : « Ce qui m’a le plus aidé à aller mieux, c’est le fait que quelqu’un me prenne au sérieux. » De fait, les actions de l’assistant social ou simplement d’un ami peuvent être aussi importantes que celles du médecin ou du psychothérapeute.

Dans son livre de témoignage sur sa schizophrénie, l’universitaire Elyn Saks évoque le rôle crucial joué par ses séances d’analyse. Cela illustre-t-il l’efficacité de la psychanalyse ou, plus simplement, l’importance du fait que « quelqu’un l’ait prise au sérieux » ?

Il est difficile de faire la part des choses. Freud pensait que la psychanalyse était inopérante pour les psychoses, mais le fait pour un malade d’avoir un contact régulier avec un réel interlocuteur est probablement très positif. La psychanalyse est l’une des approches possibles de la subjectivité du malade. C’est un point de vue parmi d’autres permettant d’appréhender l’expérience vécue. L’analyse peut aider le patient à donner du sens à sa maladie, à croire qu’il y comprend quelque chose.

Lorsqu’un schizophrène traverse une crise aiguë, le seul recours semble être de l’hospitaliser. Quel est le rôle de l’hôpital ?

Il n’est pas toujours nécessaire d’avoir recours à l’hôpital, mais si on le fait, cela peut être bénéfique – à condition, là encore, que la subjectivité du malade soit prise en compte. Quand un patient arrive en crise, un psychiatre bien formé doit être en mesure de lui parler et de se faire entendre afin d’éviter qu’il soit attaché à un lit et isolé. Mais l’hôpital manque souvent de personnel compétent, voire de personnel tout court. Or, que ce soit à l’hôpital ou dans le monde extérieur, pour certaines personnes atteintes de schizophrénie, la pire expérience possible est justement l’isolement. Pour les patients qui y viennent souvent ou font un long séjour, l’ambiance de l’établissement peut devenir plus rassurante que le monde extérieur. En même temps, l’hôpital, tout en soulageant la personne, peut entraver son retour à une vie épanouie. Le patient halluciné souffre de vivre seul et les voix, surtout si elles sont amicales, constituent ses seuls amis ou du moins les seuls compagnons sur lesquels il puisse compter. Cela conduit d’ailleurs certains patients à préférer leur expérience pathologique au risque d’affronter la perspective incertaine d’un rétablissement. Pour un tel malade, le travail du soignant est de l’aider à trouver autant que possible une vie plus sereine dans un environnement normal.

Propos recueillis par Olivier Postel-Vinay

 

 

Bestseller du passé : L’alouette intrépide

Aujourd’hui encore, un recueil de poésie se vend rarement à plus d’un millier d’exemplaires. Autant dire qu’en 1841, lorsque les ventes de Gedichten eines Lebendigen (« Poèmes d’un vivant ») atteignirent les 20 000 exemplaires, le fait était proprement extraordinaire. L’auteur, Georg Herwegh, un jeune révolutionnaire et démocrate allemand, vivait en exil en Suisse. Il devint célèbre du jour au lendemain. Heinrich Heine, qu’il rencontra par la suite à Paris, le surnomma l’« alouette intrépide ». Ses poèmes engagés lui valurent bien des condamnations et son talent, reconnu par ses propres ennemis, l’indulgence du roi de Prusse… Herwegh mourut en 1875 à Baden-Baden. Comme le rapporte Die Zeit, sa dernière volonté fut « que son cercueil soit transporté en Suisse, parce qu’il ne souhaitait pas être enterré dans un pays où des princes régnaient encore ».

Russie – Le syndrome de Petrouchka

Le roman de Dina Rubina, écrivain de langue russe installée depuis vingt ans en Israël, caracole en tête des ventes à Moscou. Une sombre saga familiale, troussée comme un polar, avec en toile de fond des vies brisées par des liens incestueux. Une malédiction pèse sur toutes les femmes de la lignée, dont les fils naissent avec une maladie génétique incurable, appelée « syndrome de Petrouchka ». « L’intrigue, particulièrement complexe, est entièrement construite autour du parallèle fait avec l’art marionnettiste », rapporte le quotidien Vedomosti, pour qui Rubina est ici à son sommet.

De l’art de remettre à plus tard

Il y a quelques années, l’économiste George Akerlof se trouva confronté à une tâche simple : envoyer aux États-Unis un colis de vêtements, depuis l’Inde où il vivait. Son ami et collègue Joseph Stiglitz, venu en visite, les avait laissés là ; Akerlof ne demandait donc qu’à les lui expédier (1). Mais il y avait un problème. Par l’effet combiné de la bureaucratie indienne et de ce que l’économiste appelait son « incompétence en la matière », il fallait s’attendre à des complications – Akerlof estimait que l’opération lui prendrait une journée entière. Il remit donc l’affaire à plus tard, semaine après semaine. Cela dura plus de huit mois, et ce n’est que peu de temps avant son propre retour aux États-Unis qu’Akerlof réussit à résoudre le problème, en mettant les vêtements de Stiglitz dans le colis qu’un autre ami expédiait aux États-Unis. Compte tenu des aléas des services postaux intercontinentaux, il est possible qu’Akerlof soit rentré avant les chemises de Stiglitz.

Cette histoire a quelque chose de réconfortant : même les prix Nobel d’économie procrastinent ! La plupart d’entre nous vivons constamment avec toutes sortes de tâches inaccomplies, qui nous rongent la conscience. Mais cette expérience, aussi banale fût-elle, parut intrigante à Akerlof. Il avait vraiment l’intention d’envoyer le colis à son ami mais, comme il l’écrivit en 1991 dans un article intitulé « Procrastination et obéissance », « tous les matins, pendant plus de huit mois, je me levais et décidais que le lendemain serait le bon jour pour envoyer le paquet à Stiglitz ». Il était toujours sur le point de l’envoyer, mais le moment de le faire n’arrivait jamais. C’est ainsi qu’Akerlof, devenu depuis l’une des grandes figures de l’économie comportementale, comprit que la procrastination était sans doute plus qu’une simple mauvaise habitude [lire « Le problème, c’est qu’on ne peut pas prévoir ! », Books, n° 11, janvier-février 2010, p. 28-30]. Selon lui, elle nous disait quelque chose d’important sur les limites de la pensée rationnelle, et des leçons intéressantes pouvaient en être tirées pour expliquer des phénomènes aussi variés que la toxicomanie ou le comportement des épargnants. Depuis la publication de son article, l’étude de la procrastination est devenue un champ de recherche important, intéressant aussi bien des philosophes et des psychologues que des économistes.

 

Les universitaires sont particulièrement vulnérables

Parce qu’ils sont amenés à travailler seuls pendant de longues périodes, les universitaires sont sans doute particulièrement enclins à ajourner : des enquêtes suggèrent qu’une vaste majorité d’étudiants du supérieur remettent leur travail à plus tard, et les auteurs des textes sur la procrastination font souvent allusion à la difficulté qu’ils éprouvent eux-mêmes à venir à bout de leurs articles. (Celui-ci ne fera pas exception.) Mais l’engouement du monde universitaire pour cette question n’est pas seulement une affaire d’intellos désireux de justifier leur paresse. Comme l’affirment plusieurs chercheurs dans « Le voleur de temps », un recueil de textes sur la procrastination qui vont du franchement théorique à l’étonnamment pratique, ce penchant soulève des questions psychologiques et philosophiques fondamentales. Vous croyez peut-être que la dernière fois que vous avez laissé tomber la préparation de votre exposé pour regarder How I Met Your Mother, vous étiez simplement un peu flemmard (2) ? Vous vous livriez en fait à une pratique qui éclaire l’instabilité de l’identité humaine et les rapports complexes des individus au temps. Un essai de l’économiste George Ainslie, une figure majeure des études sur la procrastination, affirme même que le fait de traîner les pieds est « aussi essentiel que le temps lui-même et pourrait être considéré comme la pulsion fondamentale ».

Ainslie a certainement raison de voir dans la procrastination une pulsion humaine fondamentale. Mais l’angoisse de la procrastination ne semble avoir été prise au sérieux qu’à l’aube de l’époque moderne. Le terme lui-même (qui vient du latin crastinare signifiant « remettre à demain ») est entré dans la langue anglaise au XVIe siècle. Dès le XVIIIe siècle, l’écrivain Samuel Johnson décrivait la procrastination comme « l’une des faiblesses communes » que l’on trouve « à des degrés divers en chaque esprit » et se désolait de cette tendance en lui : « Je ne pouvais m’empêcher de me reprocher d’avoir négligé si longtemps ce qui devait absolument être fait, et dont une oisiveté de tous les instants accroissait la difficulté. » Et le problème semble n’avoir cessé de s’aggraver. D’après Piers Steel, un professeur de marketing à l’université de Calgary, la proportion de personnes qui reconnaissent souffrir de procrastination a quadruplé entre 1978 et 2002. En ce sens, on peut la considérer comme le phénomène moderne par excellence.

Un phénomène étonnamment coûteux. Chaque année, les Américains perdent des centaines de millions de dollars parce qu’ils ne remplissent pas leur déclaration d’impôts à temps. David Laibson, un économiste de Harvard, a démontré que les salariés américains avaient renoncé à des sommes d’argent considérables faute d’avoir trouvé le temps de souscrire à un plan d’épargne retraite leur permettant de toucher les contributions versées par leurs employeurs. Près de 70 % des patients souffrant d’un glaucome risquent la cécité parce qu’ils ne mettent pas leurs gouttes dans les yeux régulièrement. La procrastination coûte aussi très cher aux entreprises et aux États. La récente crise de l’euro a été exacerbée par les tergiversations du gouvernement allemand, et le déclin de l’industrie automobile américaine, illustré par la faillite de General Motors, est dû en partie à la propension des dirigeants à reporter des décisions difficiles.

La procrastination intéresse les philosophes pour une autre raison. C’est un très bon exemple de ce que les Grecs nommaient acrasie – le fait d’agir à l’encontre de ce qu’on juge le meilleur. Piers Steel définit la procrastination comme le fait de repousser volontairement quelque chose, tout en sachant que le retard risque d’aggraver la situation. En d’autres termes, si vous vous dites simplement : « Mangeons et buvons, car demain nous mourrons », il ne s’agit pas de procrastination. Reporter délibérément l’échéance car vous pensez que c’est la façon la plus efficace d’utiliser votre temps ne compte pas non plus. La procrastination consiste à ne pas faire ce que vous pensez que vous devriez faire. C’est ce qu’il y a d’étrange avec la procrastination : même s’il s’agit apparemment d’éviter des tâches déplaisantes, cela ne rend généralement pas les gens heureux.

 

Le film sérieux peut bien attendre

La plupart des auteurs du livre conviennent que cette irrationalité singulière provient de notre rapport au temps – en particulier de ce que les économistes appellent l’« actualisation hyperbolique ». L’expérience classique pour illustrer ce phénomène est la suivante : d’abord, on propose à des gens de choisir entre gagner 100 dollars le jour même ou 110 dollars le lendemain ; puis ils doivent choisir entre gagner 100 dollars un mois plus tard ou 110 dollars un mois et un jour plus tard. En substance, les deux propositions sont identiques : il s’agit d’attendre une journée pour gagner 10 dollars de plus. Pourtant, dans la première situation, beaucoup choisissent de prendre les 100 dollars immédiatement ; dans la seconde, ils préfèrent attendre un jour de plus pour toucher les 10 dollars supplémentaires. Autrement dit, les adeptes de l’actualisation hyperbolique sont capables de faire un choix rationnel lorsqu’ils pensent à l’avenir mais, dans le présent, les considérations de court terme l’emportent sur leurs objectifs à long terme. Un phénomène semblable est apparu dans une expérience menée par une équipe de chercheurs incluant l’économiste George Loewenstein : on demande aux participants de choisir un film à regarder le soir même et un autre à regarder plus tard. Sans surprise, celui qu’ils veulent voir immédiatement est en général une comédie ou un film à succès, sans prétentions intellectuelles, laissant les plus sérieux pour plus tard. Le problème, bien sûr, c’est qu’au moment de regarder le film sérieux, une autre comédie légère nous semblera plus attirante.

La leçon de ces expériences n’est pas que les gens ont la vue courte ou sont superficiels, mais que leurs priorités ne résistent pas au temps. Nous voulons regarder le chef-d’œuvre de Bergman, prendre le temps d’écrire notre article correctement, épargner pour la retraite…, mais nos désirs évoluent à mesure que le long terme se transforme en court terme.

Comment l’expliquer ? La réponse la plus commune est l’ignorance. Socrate pensait que l’acrasie était, au sens strict, impossible, puisqu’on ne peut désirer ce qui est mauvais pour nous. Si nous agissons contre nos propres intérêts, c’est nécessairement par ignorance de ce qui est bon. De même, Loewenstein voit volontiers dans le procrastinateur une personne dévoyée par les gratifications du présent. Loewenstein fait également l’hypothèse que notre mémoire de l’intensité des gratifications immédiates est défaillante : lorsque nous différons la préparation d’une réunion en nous promettant d’y sacrifier le lendemain, nous oublions que la tentation de remettre le travail à plus tard sera alors tout aussi forte.

L’ignorance peut avoir un autre lien avec la procrastination à travers ce que le philosophe et sociologue Jon Elster appelle la « planification illusoire ». Selon lui, les gens sous-estiment le temps nécessaire « pour réaliser une tâche donnée, en partie parce qu’ils omettent de tenir compte du temps qu’il leur a fallu pour accomplir des projets comparables dans le passé et en partie parce qu’ils se fondent sur des scénarios idéaux qui excluent tout accident ou événement imprévu ». Pendant que j’écrivais cet article, par exemple, j’ai dû amener ma voiture au garage, faire deux voyages imprévus, un proche est tombé malade, etc. Chacun de ces événements était, à strictement parler, inattendu, et a empiété sur mon temps de travail. Mais il s’agissait là de problèmes qu’on peut s’attendre à rencontrer dans la vie quotidienne. Imaginer que rien ne viendrait interrompre mon travail était un exemple typique de planification illusoire.

 

« Il faudrait le levier d’Archimède pour déplacer cette masse inerte »

Cela dit, l’ignorance n’explique pas tout. D’abord, souvent, lorsque nous procrastinons, nous ne remplaçons pas ce que nous avons à faire par des tâches amusantes mais par d’autres tâches, dont le seul attrait est de ne pas être ce que nous avons à faire. Ainsi, mon appartement a rarement été aussi bien rangé qu’en ce moment. Et il n’est pas vrai que nous n’apprenons pas de l’expérience : les procrastinateurs ne connaissent que trop bien les attraits du présent, et ils cherchent à y résister. C’est simplement qu’ils n’y arrivent pas. La rédactrice en chef d’un magazine m’a raconté un jour qu’un auteur lui avait dit un mercredi à midi que l’article extrêmement urgent sur lequel il travaillait serait dans sa boîte mail à son retour de déjeuner. Elle a bien fini par recevoir l’article en question, mais le mardi suivant. Pour expliquer réellement la procrastination, il faut donc tenir compte de notre état d’esprit à l’égard des tâches que nous évitons. Un bon exemple en est donné par la carrière du général George McClellan, qui dirigea l’armée du Potomac (3) au début de la guerre de Sécession et fut l’un des plus grands procrastinateurs de tous les temps. Considéré comme un génie au moment de prendre la tête de l’armée de l’Union, McClellan ne tarda pas à devenir célèbre pour son indécision chronique. En 1862, il avait la possibilité de prendre Richmond aux hommes de Robert E. Lee par un mouvement en tenailles avec une autre armée de l’Union, mais il tergiversa et manqua l’occasion. Un peu plus tard la même année, il perdit encore du temps, laissant filer la possibilité d’attaquer à deux contre un les troupes de Lee. Henry Alleck, son successeur au poste de général en chef de l’Union, écrivit : « Il y a là une immobilité qui dépasse tout ce qu’on peut imaginer. Il faudrait le levier d’Archimède pour déplacer cette masse inerte. »

L’« immobilité » de McClellan met en valeur plusieurs ressorts classiques de la procrastination. Même s’il a déclaré à Lincoln au moment de prendre la tête de l’armée de l’Union qu’il « [pouvait] tout faire », il semble qu’il n’ait soudain plus été sûr de pouvoir faire quoi que ce soit. Il ne cessait de demander à Lincoln de nouvelles armes et, selon un observateur, « avait le sentiment de ne jamais disposer d’assez de soldats, jamais assez bien entraînés ou équipés ». Le manque de confiance en soi, alternant parfois avec des rêves irréalistes de succès héroïques, conduit souvent à la procrastination et de nombreuses études suggèrent que les procrastinateurs se handicapent eux-mêmes : plutôt que de risquer l’échec, ils préfèrent créer des conditions qui rendent la réussite impossible, ce qui enclenche bien entendu un cercle vicieux. McClellan était aussi enclin à la planification excessive, comme si seul un plan de bataille idéal méritait d’être exécuté. Les procrastinateurs sont souvent victimes de ce type de perfectionnisme.

Vue sous cet angle, la procrastination commence à ressembler davantage à un mélange complexe de faiblesse, d’ambition et de conflit intérieur qu’à une simple question d’ignorance. Mais certains des philosophes qui ont contribué au « voleur de temps » proposent une explication plus radicale : la personne qui conçoit des projets n’est pas vraiment la même que celle qui les réalise. Elles incarnent des parties différentes de ce que le théoricien du jeu Thomas Schelling a appelé le « moi divisé ». Il nous invite à nous considérer non pas comme un « moi » unifié mais comme un ensemble d’êtres différents jouant des coudes, luttant et négociant pour prendre le contrôle. Otto von Bismarck disait ainsi : « Faust se plaignait d’avoir deux âmes en son sein, mais le mien en abrite une multitude, et elles se disputent. C’est comme être en république. » En ce sens, la première chose à faire si l’on veut résoudre sa procrastination n’est pas de reconnaître qu’on a un problème mais d’admettre que vos « moi » ont un problème.

Si l’identité est un ensemble de moi en lutte, que représente chacun d’eux ? Il existe une réponse facile : l’un représente nos intérêts à court terme (s’amuser, remettre le travail à plus tard, etc.), l’autre nos objectifs à long terme. Mais, si c’était le cas, on ne voit pas très bien comment nous arriverions à faire quoi que ce soit, le moi du « court terme » l’emportant nécessairement à tous les coups. Le philosophe Don Ross propose une solution convaincante à ce problème. À ses yeux, les différentes parties du moi sont toutes présentes simultanément, luttant et négociant entre elles – celle qui veut travailler, celle qui veut regarder la télévision, etc. La clé, selon Ross, c’est que même si le moi-qui-veut-regarder-la-télévision cherche seulement à regarder la télévision, il veut la regarder non seulement maintenant mais aussi plus tard. Cela signifie qu’on peut négocier avec lui : travailler aujourd’hui nous permettra de regarder davantage la télévision demain. La procrastination, selon ce point de vue, est le résultat d’une négociation qui a mal tourné.

L’idée du moi divisé, aussi déconcertante soit-elle, peut être libératrice sur le plan pratique, car elle permet de ne plus envisager la procrastination comme quelque chose que l’on peut vaincre en faisant des efforts. Mieux vaudrait s’appuyer sur ce que Joseph Heath et Joel Anderson appellent la « volonté assistée » dans leur chapitre du « Voleur de temps » – des outils et des techniques externes qui aident les parties de notre moi désireuses de travailler. Un exemple classique de volonté assistée est la décision d’Ulysse de se faire attacher au mât de son bateau. Le marin sait qu’en entendant les sirènes, il n’aura pas la force de résister à leur chant et dirigera le navire sur les rochers. Il demande donc à ses hommes de l’attacher, se forçant ainsi à obéir à ses objectifs à long terme. De même, certains joueurs pathologiques signent aujourd’hui des contrats avec des casinos pour être interdits d’accès. Et les gens qui essaient de perdre du poids ou de terminer un projet font parfois des paris avec leurs amis pour devoir payer s’ils ne respectent pas leur promesse. En 2008, un doctorant de l’université de Chapel Hill a créé un logiciel qui permet de couper son accès à Internet jusqu’à huit heures par jour. On estime que ce programme, baptisé Freedom, est désormais utilisé par 75 000 personnes.

 

Et si rien ne méritait vraiment d’être fait ?

Tous les auteurs du « Voleur de temps » ne voient pas la volonté assistée comme la panacée. Mark D. White met en avant un argument idéaliste issu de l’éthique kantienne : en reconnaissant la procrastination comme une défaillance de la volonté, nous devrions chercher à renforcer celle-ci au lieu de s’appuyer sur des dispositifs externes qui risquent de l’atrophier davantage. L’exercice n’est pas totalement vain : une étude très récente suggère que la volonté fonctionne comme un muscle, à certains égards, et peut être renforcée. Mais la même étude révèle également que la plupart d’entre nous disposons d’une détermination limitée, qui s’épuise vite. Des gens à qui l’on demandait de résister à une tentation immédiate – en l’occurrence, une pile de biscuits au chocolat qu’ils n’avaient pas le droit de toucher – avaient plus de mal à se concentrer sur une tâche difficile que ceux qui avaient le droit de les manger.

Compte tenu de cette tendance, on comprend pourquoi nous nous fions intuitivement à des règles extérieures pour s’aider. Il y a quelques années, Dan Ariely, un psychologue du MIT, mena une expérience passionnante en utilisant l’un des outils les plus élémentaires contre la procrastination : la date limite [sur Dan Ariely, lire notre dossier « Crise : l’effet Panurge », Books, n° 1, décembre 2008-janvier 2009]. On donnait aux étudiants d’un cours trois devoirs à faire pendant le semestre, en leur proposant l’alternative suivante : ils pouvaient fixer des dates de remise différentes ou tout remettre en une fois à la fin du semestre. Il n’y avait aucun avantage à choisir des dates échelonnées, puisque tous les devoirs étaient notés à la fin du semestre. En revanche, il y avait un coût potentiel, puisque les étudiants qui ne respectaient pas les délais perdaient des points. Le choix le plus rationnel était donc de tout remettre à la fin du semestre ; ils étaient ainsi libres de les terminer plus tôt, sans risquer d’être pénalisés. Pourtant, la plupart choisirent l’échelonnement, précisément parce qu’ils savaient que, sans cela, ils ne se mettraient sans doute pas au travail assez tôt et risquaient donc de ne pas avoir fini les trois devoirs à la fin du semestre.

Il existe d’autres manières que ce type d’« autodiscipline contrainte » pour s’empêcher de traîner les pieds. La plupart relèvent de ce que les psychologues appellent le recadrage de la tâche. L’une des causes de la procrastination est l’écart entre l’effort (exigé maintenant) et la récompense (que l’on n’obtient que plus tard, et dans certains cas jamais). Tout ce qui peut contribuer à réduire cet écart est donc bienvenu. Dans la mesure où les travaux à longue échéance sont plus faciles à différer que des projets à court terme, il peut être utile de diviser les projets en segments plus réduits. C’est la raison pour laquelle David Allen, l’auteur du bestseller sur la gestion du temps S’organiser pour réussir (4), attache tant d’importance à la classification et à la définition : plus la tâche est vague, plus vous risquez de l’abandonner. Une étude allemande suggère qu’il suffit d’obliger quelqu’un à penser à des problèmes concrets (comme l’ouverture d’un compte en banque) pour lui donner plus de chances de mener à bien son travail, même s’il porte sur un sujet totalement différent. Une autre manière de limiter les risques de procrastination est de réduire l’éventail des choix possibles : celui qui craint de prendre la mauvaise décision finit souvent par ne rien faire du tout (5). Les entreprises seraient donc bien inspirées d’offrir aux employés des options plus limitées pour leurs plans d’épargne retraite et de faire de la souscription à un plan l’option par défaut.

Il est difficile d’ignorer que tous ces outils ont pour fonction fondamentale de nous imposer des limites et de restreindre nos choix – il s’agit, en d’autres termes, d’une forme de renoncement volontaire à la liberté. (Victor Hugo écrivait nu et demandait à son domestique de dissimuler ses vêtements pour ne pas pouvoir sortir quand il devait travailler.) Mais, avant de chercher à vaincre à tout prix la procrastination, nous devrions nous demander s’il ne faudrait pas parfois écouter ce qu’elle nous dit. Le philosophe Mark Kingwell l’exprime en termes existentiels : « La procrastination naît souvent du sentiment qu’il y a trop de choses à faire et, de là, que rien de tout ce qui est à faire ne mérite réellement d’être fait. […] Derrière cette forme assez ancienne d’action par l’inaction se cache une question bien plus dérangeante : y a-t-il quoi que ce soit qui vaille vraiment la peine d’être fait ? » En ce sens, il pourrait être utile de reconnaître deux types de procrastination : celle qui est véritablement acrasique et celle qui vous dit que ce que vous êtes censé faire n’a, au fond, pas vraiment de sens. Le vrai défi du procrastinateur mais aussi, peut-être, du philosophe serait de réussir à les distinguer.

 

Cet article est paru dans le New Yorker le 11 octobre 2010. Il a été traduit par Camille Fanler.

 

Égypte – Les non-musulmans en terre d’islam

Qu’un plaidoyer pour la coexistence entre musulmans et non-musulmans réapparaisse, vingt ans après sa première publication, sur les listes des meilleures ventes en Égypte est un signal à double sens. Peu avant l’attentat d’Alexandrie, qui a tué vingt-trois chrétiens le 31 décembre dernier, il soulignait la permanence des tensions entre coptes et musulmans, mais il montrait aussi l’intérêt du public pour cet appel à « aller, au-delà même de la tolérance religieuse, vers une égalité en droit des citoyens¬, musulmans ou pas », rapporte le quotidien Al-Chorouq.

L’essai de Fahmi Houeidi s’attache en effet à clarifier le statut de « dhimmi », jadis accordé aux non-musulmans en terre d’islam. Et le quotidien du Caire d’en citer la préface : « L’ambition de ce livre est de mobiliser ce qu’il reste de rationalisme dans notre nation pour construire ensemble un avenir de bien-être pour tous. »

L’avenir du livre – Le livre à réalité augmentée

Qu’est ce qui fait un livre ? Un récit clos, par écrit, contenu dans un objet quadrangulaire ? Voici plutôt ce que révèlent les laboratoires où s’élabore la littérature de demain, c’est-à-dire les ouvrages pour la jeunesse. D’abord – c’est désormais une évidence –, ces textes vivent leur vie sur des supports numériques, tablettes, e-books, téléphones portables. L’écriture n’est plus qu’un des ingrédients de l’œuvre – une sorte de primus inter pares, et encore : dans ce qu’on nomme aujourd’hui les ouvrages « à réalité augmentée » (ceux qui offrent une expérience multimédia au lecteur), images et sons jouent un rôle croissant et viennent peu à peu soulager la tâche de l’imagination.

Quant à la structure même du récit… On connaît depuis un certain temps déjà les ouvrages dont le lecteur peut lui-même choisir ou orienter l’intrigue. Dans le New York Times, Sam Grobart examine trois succès récents de la littérature jeunesse, trois ouvrages « interactifs » ou, plus exactement, « à contenu créé par le lecteur ». Le premier, Spaceheadz, propose une collaboration entre un texte écrit et un site Internet, riche de toutes sortes d’additifs sonores et visuels. Le deuxième, Skeleton Creek (« La crique des squelettes »), va beaucoup plus loin « dans sa tentative de lier contenu on line et off line » (le bon vieux texte écrit) : pour avancer dans l’intrigue, il faut recueillir soi-même les informations nécessaires sur Internet (pour les troglodytes non connectés, le résumé de ces recherches figure malgré tout par écrit dans le livre lui-même). Dans le troisième cas, le plus radical, The Search for WondLa (« À la recherche de WondLa »), Internet est totalement indispensable : c’est le lecteur qui déclenche, via sa webcam à laquelle il présente des images du livre, l’évolution de l’intrigue. Certes, le procédé est compliqué, quelque peu expérimental. Comme le souligne Sam Grobart, il s’agit encore clairement d’un « média en transition ». Mais on sait désormais à quoi s’attendre…