Russie – Le syndrome de Petrouchka

Le roman de Dina Rubina, écrivain de langue russe installée depuis vingt ans en Israël, caracole en tête des ventes à Moscou. Une sombre saga familiale, troussée comme un polar, avec en toile de fond des vies brisées par des liens incestueux. Une malédiction pèse sur toutes les femmes de la lignée, dont les fils naissent avec une maladie génétique incurable, appelée « syndrome de Petrouchka ». « L’intrigue, particulièrement complexe, est entièrement construite autour du parallèle fait avec l’art marionnettiste », rapporte le quotidien Vedomosti, pour qui Rubina est ici à son sommet.

De l’art de remettre à plus tard

Il y a quelques années, l’économiste George Akerlof se trouva confronté à une tâche simple : envoyer aux États-Unis un colis de vêtements, depuis l’Inde où il vivait. Son ami et collègue Joseph Stiglitz, venu en visite, les avait laissés là ; Akerlof ne demandait donc qu’à les lui expédier (1). Mais il y avait un problème. Par l’effet combiné de la bureaucratie indienne et de ce que l’économiste appelait son « incompétence en la matière », il fallait s’attendre à des complications – Akerlof estimait que l’opération lui prendrait une journée entière. Il remit donc l’affaire à plus tard, semaine après semaine. Cela dura plus de huit mois, et ce n’est que peu de temps avant son propre retour aux États-Unis qu’Akerlof réussit à résoudre le problème, en mettant les vêtements de Stiglitz dans le colis qu’un autre ami expédiait aux États-Unis. Compte tenu des aléas des services postaux intercontinentaux, il est possible qu’Akerlof soit rentré avant les chemises de Stiglitz.

Cette histoire a quelque chose de réconfortant : même les prix Nobel d’économie procrastinent ! La plupart d’entre nous vivons constamment avec toutes sortes de tâches inaccomplies, qui nous rongent la conscience. Mais cette expérience, aussi banale fût-elle, parut intrigante à Akerlof. Il avait vraiment l’intention d’envoyer le colis à son ami mais, comme il l’écrivit en 1991 dans un article intitulé « Procrastination et obéissance », « tous les matins, pendant plus de huit mois, je me levais et décidais que le lendemain serait le bon jour pour envoyer le paquet à Stiglitz ». Il était toujours sur le point de l’envoyer, mais le moment de le faire n’arrivait jamais. C’est ainsi qu’Akerlof, devenu depuis l’une des grandes figures de l’économie comportementale, comprit que la procrastination était sans doute plus qu’une simple mauvaise habitude [lire « Le problème, c’est qu’on ne peut pas prévoir ! », Books, n° 11, janvier-février 2010, p. 28-30]. Selon lui, elle nous disait quelque chose d’important sur les limites de la pensée rationnelle, et des leçons intéressantes pouvaient en être tirées pour expliquer des phénomènes aussi variés que la toxicomanie ou le comportement des épargnants. Depuis la publication de son article, l’étude de la procrastination est devenue un champ de recherche important, intéressant aussi bien des philosophes et des psychologues que des économistes.

 

Les universitaires sont particulièrement vulnérables

Parce qu’ils sont amenés à travailler seuls pendant de longues périodes, les universitaires sont sans doute particulièrement enclins à ajourner : des enquêtes suggèrent qu’une vaste majorité d’étudiants du supérieur remettent leur travail à plus tard, et les auteurs des textes sur la procrastination font souvent allusion à la difficulté qu’ils éprouvent eux-mêmes à venir à bout de leurs articles. (Celui-ci ne fera pas exception.) Mais l’engouement du monde universitaire pour cette question n’est pas seulement une affaire d’intellos désireux de justifier leur paresse. Comme l’affirment plusieurs chercheurs dans « Le voleur de temps », un recueil de textes sur la procrastination qui vont du franchement théorique à l’étonnamment pratique, ce penchant soulève des questions psychologiques et philosophiques fondamentales. Vous croyez peut-être que la dernière fois que vous avez laissé tomber la préparation de votre exposé pour regarder How I Met Your Mother, vous étiez simplement un peu flemmard (2) ? Vous vous livriez en fait à une pratique qui éclaire l’instabilité de l’identité humaine et les rapports complexes des individus au temps. Un essai de l’économiste George Ainslie, une figure majeure des études sur la procrastination, affirme même que le fait de traîner les pieds est « aussi essentiel que le temps lui-même et pourrait être considéré comme la pulsion fondamentale ».

Ainslie a certainement raison de voir dans la procrastination une pulsion humaine fondamentale. Mais l’angoisse de la procrastination ne semble avoir été prise au sérieux qu’à l’aube de l’époque moderne. Le terme lui-même (qui vient du latin crastinare signifiant « remettre à demain ») est entré dans la langue anglaise au XVIe siècle. Dès le XVIIIe siècle, l’écrivain Samuel Johnson décrivait la procrastination comme « l’une des faiblesses communes » que l’on trouve « à des degrés divers en chaque esprit » et se désolait de cette tendance en lui : « Je ne pouvais m’empêcher de me reprocher d’avoir négligé si longtemps ce qui devait absolument être fait, et dont une oisiveté de tous les instants accroissait la difficulté. » Et le problème semble n’avoir cessé de s’aggraver. D’après Piers Steel, un professeur de marketing à l’université de Calgary, la proportion de personnes qui reconnaissent souffrir de procrastination a quadruplé entre 1978 et 2002. En ce sens, on peut la considérer comme le phénomène moderne par excellence.

Un phénomène étonnamment coûteux. Chaque année, les Américains perdent des centaines de millions de dollars parce qu’ils ne remplissent pas leur déclaration d’impôts à temps. David Laibson, un économiste de Harvard, a démontré que les salariés américains avaient renoncé à des sommes d’argent considérables faute d’avoir trouvé le temps de souscrire à un plan d’épargne retraite leur permettant de toucher les contributions versées par leurs employeurs. Près de 70 % des patients souffrant d’un glaucome risquent la cécité parce qu’ils ne mettent pas leurs gouttes dans les yeux régulièrement. La procrastination coûte aussi très cher aux entreprises et aux États. La récente crise de l’euro a été exacerbée par les tergiversations du gouvernement allemand, et le déclin de l’industrie automobile américaine, illustré par la faillite de General Motors, est dû en partie à la propension des dirigeants à reporter des décisions difficiles.

La procrastination intéresse les philosophes pour une autre raison. C’est un très bon exemple de ce que les Grecs nommaient acrasie – le fait d’agir à l’encontre de ce qu’on juge le meilleur. Piers Steel définit la procrastination comme le fait de repousser volontairement quelque chose, tout en sachant que le retard risque d’aggraver la situation. En d’autres termes, si vous vous dites simplement : « Mangeons et buvons, car demain nous mourrons », il ne s’agit pas de procrastination. Reporter délibérément l’échéance car vous pensez que c’est la façon la plus efficace d’utiliser votre temps ne compte pas non plus. La procrastination consiste à ne pas faire ce que vous pensez que vous devriez faire. C’est ce qu’il y a d’étrange avec la procrastination : même s’il s’agit apparemment d’éviter des tâches déplaisantes, cela ne rend généralement pas les gens heureux.

 

Le film sérieux peut bien attendre

La plupart des auteurs du livre conviennent que cette irrationalité singulière provient de notre rapport au temps – en particulier de ce que les économistes appellent l’« actualisation hyperbolique ». L’expérience classique pour illustrer ce phénomène est la suivante : d’abord, on propose à des gens de choisir entre gagner 100 dollars le jour même ou 110 dollars le lendemain ; puis ils doivent choisir entre gagner 100 dollars un mois plus tard ou 110 dollars un mois et un jour plus tard. En substance, les deux propositions sont identiques : il s’agit d’attendre une journée pour gagner 10 dollars de plus. Pourtant, dans la première situation, beaucoup choisissent de prendre les 100 dollars immédiatement ; dans la seconde, ils préfèrent attendre un jour de plus pour toucher les 10 dollars supplémentaires. Autrement dit, les adeptes de l’actualisation hyperbolique sont capables de faire un choix rationnel lorsqu’ils pensent à l’avenir mais, dans le présent, les considérations de court terme l’emportent sur leurs objectifs à long terme. Un phénomène semblable est apparu dans une expérience menée par une équipe de chercheurs incluant l’économiste George Loewenstein : on demande aux participants de choisir un film à regarder le soir même et un autre à regarder plus tard. Sans surprise, celui qu’ils veulent voir immédiatement est en général une comédie ou un film à succès, sans prétentions intellectuelles, laissant les plus sérieux pour plus tard. Le problème, bien sûr, c’est qu’au moment de regarder le film sérieux, une autre comédie légère nous semblera plus attirante.

La leçon de ces expériences n’est pas que les gens ont la vue courte ou sont superficiels, mais que leurs priorités ne résistent pas au temps. Nous voulons regarder le chef-d’œuvre de Bergman, prendre le temps d’écrire notre article correctement, épargner pour la retraite…, mais nos désirs évoluent à mesure que le long terme se transforme en court terme.

Comment l’expliquer ? La réponse la plus commune est l’ignorance. Socrate pensait que l’acrasie était, au sens strict, impossible, puisqu’on ne peut désirer ce qui est mauvais pour nous. Si nous agissons contre nos propres intérêts, c’est nécessairement par ignorance de ce qui est bon. De même, Loewenstein voit volontiers dans le procrastinateur une personne dévoyée par les gratifications du présent. Loewenstein fait également l’hypothèse que notre mémoire de l’intensité des gratifications immédiates est défaillante : lorsque nous différons la préparation d’une réunion en nous promettant d’y sacrifier le lendemain, nous oublions que la tentation de remettre le travail à plus tard sera alors tout aussi forte.

L’ignorance peut avoir un autre lien avec la procrastination à travers ce que le philosophe et sociologue Jon Elster appelle la « planification illusoire ». Selon lui, les gens sous-estiment le temps nécessaire « pour réaliser une tâche donnée, en partie parce qu’ils omettent de tenir compte du temps qu’il leur a fallu pour accomplir des projets comparables dans le passé et en partie parce qu’ils se fondent sur des scénarios idéaux qui excluent tout accident ou événement imprévu ». Pendant que j’écrivais cet article, par exemple, j’ai dû amener ma voiture au garage, faire deux voyages imprévus, un proche est tombé malade, etc. Chacun de ces événements était, à strictement parler, inattendu, et a empiété sur mon temps de travail. Mais il s’agissait là de problèmes qu’on peut s’attendre à rencontrer dans la vie quotidienne. Imaginer que rien ne viendrait interrompre mon travail était un exemple typique de planification illusoire.

 

« Il faudrait le levier d’Archimède pour déplacer cette masse inerte »

Cela dit, l’ignorance n’explique pas tout. D’abord, souvent, lorsque nous procrastinons, nous ne remplaçons pas ce que nous avons à faire par des tâches amusantes mais par d’autres tâches, dont le seul attrait est de ne pas être ce que nous avons à faire. Ainsi, mon appartement a rarement été aussi bien rangé qu’en ce moment. Et il n’est pas vrai que nous n’apprenons pas de l’expérience : les procrastinateurs ne connaissent que trop bien les attraits du présent, et ils cherchent à y résister. C’est simplement qu’ils n’y arrivent pas. La rédactrice en chef d’un magazine m’a raconté un jour qu’un auteur lui avait dit un mercredi à midi que l’article extrêmement urgent sur lequel il travaillait serait dans sa boîte mail à son retour de déjeuner. Elle a bien fini par recevoir l’article en question, mais le mardi suivant. Pour expliquer réellement la procrastination, il faut donc tenir compte de notre état d’esprit à l’égard des tâches que nous évitons. Un bon exemple en est donné par la carrière du général George McClellan, qui dirigea l’armée du Potomac (3) au début de la guerre de Sécession et fut l’un des plus grands procrastinateurs de tous les temps. Considéré comme un génie au moment de prendre la tête de l’armée de l’Union, McClellan ne tarda pas à devenir célèbre pour son indécision chronique. En 1862, il avait la possibilité de prendre Richmond aux hommes de Robert E. Lee par un mouvement en tenailles avec une autre armée de l’Union, mais il tergiversa et manqua l’occasion. Un peu plus tard la même année, il perdit encore du temps, laissant filer la possibilité d’attaquer à deux contre un les troupes de Lee. Henry Alleck, son successeur au poste de général en chef de l’Union, écrivit : « Il y a là une immobilité qui dépasse tout ce qu’on peut imaginer. Il faudrait le levier d’Archimède pour déplacer cette masse inerte. »

L’« immobilité » de McClellan met en valeur plusieurs ressorts classiques de la procrastination. Même s’il a déclaré à Lincoln au moment de prendre la tête de l’armée de l’Union qu’il « [pouvait] tout faire », il semble qu’il n’ait soudain plus été sûr de pouvoir faire quoi que ce soit. Il ne cessait de demander à Lincoln de nouvelles armes et, selon un observateur, « avait le sentiment de ne jamais disposer d’assez de soldats, jamais assez bien entraînés ou équipés ». Le manque de confiance en soi, alternant parfois avec des rêves irréalistes de succès héroïques, conduit souvent à la procrastination et de nombreuses études suggèrent que les procrastinateurs se handicapent eux-mêmes : plutôt que de risquer l’échec, ils préfèrent créer des conditions qui rendent la réussite impossible, ce qui enclenche bien entendu un cercle vicieux. McClellan était aussi enclin à la planification excessive, comme si seul un plan de bataille idéal méritait d’être exécuté. Les procrastinateurs sont souvent victimes de ce type de perfectionnisme.

Vue sous cet angle, la procrastination commence à ressembler davantage à un mélange complexe de faiblesse, d’ambition et de conflit intérieur qu’à une simple question d’ignorance. Mais certains des philosophes qui ont contribué au « voleur de temps » proposent une explication plus radicale : la personne qui conçoit des projets n’est pas vraiment la même que celle qui les réalise. Elles incarnent des parties différentes de ce que le théoricien du jeu Thomas Schelling a appelé le « moi divisé ». Il nous invite à nous considérer non pas comme un « moi » unifié mais comme un ensemble d’êtres différents jouant des coudes, luttant et négociant pour prendre le contrôle. Otto von Bismarck disait ainsi : « Faust se plaignait d’avoir deux âmes en son sein, mais le mien en abrite une multitude, et elles se disputent. C’est comme être en république. » En ce sens, la première chose à faire si l’on veut résoudre sa procrastination n’est pas de reconnaître qu’on a un problème mais d’admettre que vos « moi » ont un problème.

Si l’identité est un ensemble de moi en lutte, que représente chacun d’eux ? Il existe une réponse facile : l’un représente nos intérêts à court terme (s’amuser, remettre le travail à plus tard, etc.), l’autre nos objectifs à long terme. Mais, si c’était le cas, on ne voit pas très bien comment nous arriverions à faire quoi que ce soit, le moi du « court terme » l’emportant nécessairement à tous les coups. Le philosophe Don Ross propose une solution convaincante à ce problème. À ses yeux, les différentes parties du moi sont toutes présentes simultanément, luttant et négociant entre elles – celle qui veut travailler, celle qui veut regarder la télévision, etc. La clé, selon Ross, c’est que même si le moi-qui-veut-regarder-la-télévision cherche seulement à regarder la télévision, il veut la regarder non seulement maintenant mais aussi plus tard. Cela signifie qu’on peut négocier avec lui : travailler aujourd’hui nous permettra de regarder davantage la télévision demain. La procrastination, selon ce point de vue, est le résultat d’une négociation qui a mal tourné.

L’idée du moi divisé, aussi déconcertante soit-elle, peut être libératrice sur le plan pratique, car elle permet de ne plus envisager la procrastination comme quelque chose que l’on peut vaincre en faisant des efforts. Mieux vaudrait s’appuyer sur ce que Joseph Heath et Joel Anderson appellent la « volonté assistée » dans leur chapitre du « Voleur de temps » – des outils et des techniques externes qui aident les parties de notre moi désireuses de travailler. Un exemple classique de volonté assistée est la décision d’Ulysse de se faire attacher au mât de son bateau. Le marin sait qu’en entendant les sirènes, il n’aura pas la force de résister à leur chant et dirigera le navire sur les rochers. Il demande donc à ses hommes de l’attacher, se forçant ainsi à obéir à ses objectifs à long terme. De même, certains joueurs pathologiques signent aujourd’hui des contrats avec des casinos pour être interdits d’accès. Et les gens qui essaient de perdre du poids ou de terminer un projet font parfois des paris avec leurs amis pour devoir payer s’ils ne respectent pas leur promesse. En 2008, un doctorant de l’université de Chapel Hill a créé un logiciel qui permet de couper son accès à Internet jusqu’à huit heures par jour. On estime que ce programme, baptisé Freedom, est désormais utilisé par 75 000 personnes.

 

Et si rien ne méritait vraiment d’être fait ?

Tous les auteurs du « Voleur de temps » ne voient pas la volonté assistée comme la panacée. Mark D. White met en avant un argument idéaliste issu de l’éthique kantienne : en reconnaissant la procrastination comme une défaillance de la volonté, nous devrions chercher à renforcer celle-ci au lieu de s’appuyer sur des dispositifs externes qui risquent de l’atrophier davantage. L’exercice n’est pas totalement vain : une étude très récente suggère que la volonté fonctionne comme un muscle, à certains égards, et peut être renforcée. Mais la même étude révèle également que la plupart d’entre nous disposons d’une détermination limitée, qui s’épuise vite. Des gens à qui l’on demandait de résister à une tentation immédiate – en l’occurrence, une pile de biscuits au chocolat qu’ils n’avaient pas le droit de toucher – avaient plus de mal à se concentrer sur une tâche difficile que ceux qui avaient le droit de les manger.

Compte tenu de cette tendance, on comprend pourquoi nous nous fions intuitivement à des règles extérieures pour s’aider. Il y a quelques années, Dan Ariely, un psychologue du MIT, mena une expérience passionnante en utilisant l’un des outils les plus élémentaires contre la procrastination : la date limite [sur Dan Ariely, lire notre dossier « Crise : l’effet Panurge », Books, n° 1, décembre 2008-janvier 2009]. On donnait aux étudiants d’un cours trois devoirs à faire pendant le semestre, en leur proposant l’alternative suivante : ils pouvaient fixer des dates de remise différentes ou tout remettre en une fois à la fin du semestre. Il n’y avait aucun avantage à choisir des dates échelonnées, puisque tous les devoirs étaient notés à la fin du semestre. En revanche, il y avait un coût potentiel, puisque les étudiants qui ne respectaient pas les délais perdaient des points. Le choix le plus rationnel était donc de tout remettre à la fin du semestre ; ils étaient ainsi libres de les terminer plus tôt, sans risquer d’être pénalisés. Pourtant, la plupart choisirent l’échelonnement, précisément parce qu’ils savaient que, sans cela, ils ne se mettraient sans doute pas au travail assez tôt et risquaient donc de ne pas avoir fini les trois devoirs à la fin du semestre.

Il existe d’autres manières que ce type d’« autodiscipline contrainte » pour s’empêcher de traîner les pieds. La plupart relèvent de ce que les psychologues appellent le recadrage de la tâche. L’une des causes de la procrastination est l’écart entre l’effort (exigé maintenant) et la récompense (que l’on n’obtient que plus tard, et dans certains cas jamais). Tout ce qui peut contribuer à réduire cet écart est donc bienvenu. Dans la mesure où les travaux à longue échéance sont plus faciles à différer que des projets à court terme, il peut être utile de diviser les projets en segments plus réduits. C’est la raison pour laquelle David Allen, l’auteur du bestseller sur la gestion du temps S’organiser pour réussir (4), attache tant d’importance à la classification et à la définition : plus la tâche est vague, plus vous risquez de l’abandonner. Une étude allemande suggère qu’il suffit d’obliger quelqu’un à penser à des problèmes concrets (comme l’ouverture d’un compte en banque) pour lui donner plus de chances de mener à bien son travail, même s’il porte sur un sujet totalement différent. Une autre manière de limiter les risques de procrastination est de réduire l’éventail des choix possibles : celui qui craint de prendre la mauvaise décision finit souvent par ne rien faire du tout (5). Les entreprises seraient donc bien inspirées d’offrir aux employés des options plus limitées pour leurs plans d’épargne retraite et de faire de la souscription à un plan l’option par défaut.

Il est difficile d’ignorer que tous ces outils ont pour fonction fondamentale de nous imposer des limites et de restreindre nos choix – il s’agit, en d’autres termes, d’une forme de renoncement volontaire à la liberté. (Victor Hugo écrivait nu et demandait à son domestique de dissimuler ses vêtements pour ne pas pouvoir sortir quand il devait travailler.) Mais, avant de chercher à vaincre à tout prix la procrastination, nous devrions nous demander s’il ne faudrait pas parfois écouter ce qu’elle nous dit. Le philosophe Mark Kingwell l’exprime en termes existentiels : « La procrastination naît souvent du sentiment qu’il y a trop de choses à faire et, de là, que rien de tout ce qui est à faire ne mérite réellement d’être fait. […] Derrière cette forme assez ancienne d’action par l’inaction se cache une question bien plus dérangeante : y a-t-il quoi que ce soit qui vaille vraiment la peine d’être fait ? » En ce sens, il pourrait être utile de reconnaître deux types de procrastination : celle qui est véritablement acrasique et celle qui vous dit que ce que vous êtes censé faire n’a, au fond, pas vraiment de sens. Le vrai défi du procrastinateur mais aussi, peut-être, du philosophe serait de réussir à les distinguer.

 

Cet article est paru dans le New Yorker le 11 octobre 2010. Il a été traduit par Camille Fanler.

 

Égypte – Les non-musulmans en terre d’islam

Qu’un plaidoyer pour la coexistence entre musulmans et non-musulmans réapparaisse, vingt ans après sa première publication, sur les listes des meilleures ventes en Égypte est un signal à double sens. Peu avant l’attentat d’Alexandrie, qui a tué vingt-trois chrétiens le 31 décembre dernier, il soulignait la permanence des tensions entre coptes et musulmans, mais il montrait aussi l’intérêt du public pour cet appel à « aller, au-delà même de la tolérance religieuse, vers une égalité en droit des citoyens¬, musulmans ou pas », rapporte le quotidien Al-Chorouq.

L’essai de Fahmi Houeidi s’attache en effet à clarifier le statut de « dhimmi », jadis accordé aux non-musulmans en terre d’islam. Et le quotidien du Caire d’en citer la préface : « L’ambition de ce livre est de mobiliser ce qu’il reste de rationalisme dans notre nation pour construire ensemble un avenir de bien-être pour tous. »

Flagrant délit de lâcheté dans l’Himalaya

Il manque un mot au sous-titre du livre bouleversant que publie Jonathan Green : lâcheté. Cette lâcheté omniprésente dans l’histoire du meurtre d’une religieuse tibétaine de 17 ans, Kelsang Namtso. La scène se passe le 30 septembre 2006, au Tibet, dans le camp de base du Cho Oyu, le sixième sommet le plus haut du monde. Quarante équipes d’Occidentaux, ayant payé jusqu’à 20 000 dollars chacun, attendent leur tour pour se lancer à l’assaut de la montagne. Pour rendre leur attente plus confortable, quantité de sushis, de vin, de séries télé, de préservatifs et de M&M’s ont été acheminés par des centaines de yacks et de sherpas à près de 6 000 mètres d’altitude.

C’est là, à une demi-heure de la frontière népalaise, qu’arrivent en titubant, affamés et épuisés, Kelsang, sa meilleure amie Dolma et soixante-dix autres hommes, femmes et enfants. Ils enfreignent la loi qui interdit aux Tibétains de quitter leur pays sans autorisation. Le groupe est repéré par des gardes-frontière chinois, qui ouvrent le feu. De nombreux Tibétains sont touchés et Kelsang est tuée. Une centaine d’alpinistes étrangers et leurs guides assistent à l’événement. La plupart ignorent Kelsang qui gît dans la neige et les appels au secours des blessés. Certains décident de poursuivre leur ascension, d’autres de redescendre du camp de base, résolus à garder le silence. Les organisateurs sont terrifiés à l’idée que les Chinois mettent un terme à leur business très lucratif. Journaliste chevronné, Jonathan Green raconte l’histoire de manière saisissante, en portant une attention scrupuleuse aux faits.

Un alpiniste occidental raconte avoir vu, au télescope, un garde-frontière chinois s’approcher du corps de Kelsang après la fusillade : « Ils l’ont frappée deux fois de suite à coups de pied. Après avoir photographié la scène, plusieurs d’entre eux ont posé à côté du cadavre, comme des chasseurs avec du gibier. » Un membre d’une cordée de médecins britanniques se souvient de son hésitation : « Allais-je risquer ma propre vie pour examiner une femme qui était peut-être déjà morte ? J’avais le sentiment de devoir y aller. Mais je n’ai pas bougé. » Combien de lecteurs du Spectator auraient osé affronter des soldats chinois armés de fusils d’assaut et postés à côté d’une Tibétaine morte ou à l’agonie ? Mais voici ce qui mérite d’être condamné : « Quelques minutes après cette perturbation, les alpinistes se replongèrent dans leurs préparatifs, certains demandant du café chaud à leurs sherpas », affirme Green.

 

L’essentiel était de pouvoir revenir

Le comportement d’Henry Todd, prospère responsable d’une agence, est plus abject encore. Cet homme, reconnu coupable d’avoir dirigé « le plus gros trafic de LSD jamais découvert par la police britannique », s’inquiète de la possible propagation internationale des témoignages sur l’assassinat de Kelsang, qui porterait préjudice à ses affaires. Il envoya un courriel expliquant que « la fusillade était un événement banal impliquant non des réfugiés ou des religieux sans défense, mais des trafiquants de femmes destinées à la prostitution ». Les alpinistes se sont approprié ses allégations : « Pour de nombreuses personnes, l’essentiel était de pouvoir revenir. Ils ont décidé de ne rien dire », confie l’un d’eux.

Le communiqué officiel chinois sur l’événement n’a surpris personne : les gardes-frontière avaient ordonné aux Tibétains de faire demi-tour, « mais les clandestins ont refusé d’obtempérer et attaqué les soldats. […] Les gardes-frontière, obligés de se défendre, en ont touché deux. […] L’un des blessés est décédé plus tard en raison du manque d’oxygène à 6 200 mètres d’altitude ». Les Chinois auraient pu se tirer d’affaire avec ce mensonge. Mais Sergiu Matei, journaliste et alpiniste roumain, avait pris le risque de filmer la scène. Ses images, d’abord diffusées par la télévision roumaine, ont vite été reprises par la BBC et CNN. Chez de nombreux Tibétains, affirme Green, la nouvelle du film de Matéi – pourtant interdit dans le pays – fit le même effet que l’image de l’homme seul debout devant un char, sur la place Tiananmen, en 1989.

Même si Green n’évite pas certains clichés et quelques approximations, il se montre dans ce livre un reporter hors pair, s’entretenant à la fois avec des survivants tibétains de l’événement et avec des témoins occidentaux. Mais sa plus grande admiration va aux deux amies : Dolma, qui a survécu et s’est confiée à lui, et Kelsang, morte seule dans la neige. Deux jeunes filles décidées à fuir le Tibet coûte que coûte, à rencontrer le dalaï-lama et raconter ce qu’elles savaient au monde entier, « vierges du pire vice de notre époque, le cynisme ». Un mal dont souffrent tant de ceux qui font des affaires avec la Chine.

 

Cet article est paru dans le Spectator le 17 juillet 2010. Il a été traduit par Guillaume Marlière.

Napoléon et la vie d’un million d’hommes

« J’ai été élevé dans les camps militaires, je ne connais que le champ de bataille, quelqu’un comme moi se fout de la vie d’un million d’hommes », déclara Napoléon à Metternich le 13 juin 1813 lors d’une entrevue par ailleurs demeurée célèbre. Propos rapportés par l’historien Wolfram Siemann, qui a eu accès à des archives inédites. Dans une nouvelle biographie de Metternich, il revient sur le dégoût du grand diplomate autrichien pour la guerre. Celui-ci dominera la scène européenne de Waterloo à 1848. Par le système qu’il mit en place lors du congrès de Vienne, en 1815, il garantit au Vieux Continent une période de paix exceptionnelle de plus d’un demi-siècle.

Genet en terre sarkozienne

Dans le supplément « Livres » de La Stampa, la journaliste Giovanna Zucconi salue ainsi la biographie que Tahar Ben Jelloun consacre à Jean Genet à l’occasion de son centième anniversaire : « Ce n’est peut-être pas un mal que la France sarkozienne des expulsions et des revendications sociales ait à s’intéresser à un écrivain rebelle, sans domicile fixe et en insurrection permanente, homosexuel, vagabond, voleur, déserteur, prisonnier, philo-fasciste, antisémite, drogué aux barbituriques, tout ce que l’on peut faire de plus éloigné de la morale bien-pensante ; un fils né d’un père inconnu et d’une mère qui l’a abandonné à la naissance, un homme qui aima Jean (résistant, fusillé par les Allemands) et Abdallah (funambule suicidaire). »

Et les nazis inventèrent Hitler

C’est l’une des idées reçues les plus tenaces sur le nazisme : Hitler doit son irrésistible ascension à son autorité naturelle, à sa capacité à électriser les masses, autrement dit à son charisme. L’historien Ludolf Herbst tord aujourd’hui le cou à ce cliché : Hitler n’avait rien de charismatique. Sa prétendue aura naturelle fut une pure construction, une « invention », pour reprendre le titre de son ouvrage. Artiste raté, recalé à l’entrée des Beaux-Arts de Vienne, d’une grande médiocrité intellectuelle et d’une asociabilité pathologique, sa trajectoire exceptionnelle relève de l’énigme : comment un tel homme a-t-il pu être considéré par nombre de ses compatriotes comme un « messie » ? « Herbst montre que le rôle de Hitler comme “messie allemand” repose sur une invention de ses compagnons de la première heure, et son charisme sur une légende », rapporte l’historien Hans Mommsen dans la Süddeutsche Zeitung.

« Rien, dans les trente premières années de sa vie, n’indique un talent extraordinaire, ni même un intérêt particulier pour la politique », renchérit Volker Ullrich dans Die Zeit. Il faut attendre le putsch manqué de 1923 – dont la figure de proue était Erich Ludendorff, héros de la Première Guerre mondiale, et non Hitler – pour qu’il se découvre une âme de leader. Jusqu’alors, il se voyait surtout en « porte-voix et rassembleur » du parti nazi, créé en 1921. La refondation du NSDAP – interdit au lendemain du putsch – en 1925, peu après la publication de Mein Kampf, sera donc décisive pour le modelage de la statue hitlérienne. Les nazis comprennent les attentes messianiques d’un peuple humilié par le traité de Versailles et l’hyperinflation de 1923. Et l’appareil nazi est profondément marqué par l’arrivée au pouvoir de Mussolini, trois ans plus tôt. Dans ce contexte, explique Herbst, les propagandistes imaginent « la mise en scène du nazisme en religion politique, posant le chef du NSDAP en messie et le parti en communauté de croyants ».

Une machine de propagande d’une redoutable efficacité s’organise alors au profit de Hitler. C’est le début des gigantesques meetings spectacles qui scénarisent la communion du Führer et de son peuple. « Ses apparitions furent minutieusement planifiées, une armée d’orateurs et d’agitateurs formés avec soin, quelques thèmes forts distillés dans des allocutions destinées à des groupes ciblés, rappelle Gregor Schöllgen dans la Frankfurter Allgemeine Zeitung. Enfin, Hitler et ses hommes surent tirer parti des nouveaux médias comme la radio et les actualités cinématographiques. » Herbst met également l’accent sur le processus de « quotidianisation » du charisme de Hitler, à la faveur de la consolidation institutionnelle qui accompagna la montée au pouvoir du parti.

Lorsque le président de l’éphémère République de Weimar, Paul von Hindenburg, meurt le 2 août 1934, le chancelier Hitler supprime le poste vacant et s’en attribue les prérogatives. Selon Herbst, c’est alors seulement qu’il cesse de douter de sa propre envergure. Jusqu’alors, le petit caporal faisait pâle figure face à l’illustre maréchal, héros de la Grande Guerre… « Hindenburg possédait ce qui lui manquait : la gloire d’un général victorieux, une origine noble et la dignité de l’âge. Bref, c’était une personnalité à bien des égards charismatique. Hitler ne possédait rien de tout cela, à cause de ses origines sociales et de ses jeunes années marquées par les revers et les échecs », souligne Gregor Schöllgen.

La fabrication du personnage de Hitler n’a pourtant jamais fait l’unanimité au sein du parti. Elle fut notamment contestée par Gregor Strasser, un nazi de la première heure, qui voulait « forcer le corset de la communauté des croyants et transformer le NSDAP en un parti plus ouvert, avec un fonctionnement plus centralisé que ne l’était celui de l’appareil nazi », rappelle Herbst. Ni lui, ni la plupart de ses partisans ne survécurent à la Nuit des longs couteaux.

Ferreira Gullar : « Le poète est choisi par le poème »

 

Ferreira Gullar est le nom de plume de José Ribamar Ferreira. À 80 ans, le poète, dramaturge, essayiste, traducteur et critique d’art brésilien vient de se voir décerner le prix Camoens 2010, la plus prestigieuse distinction littéraire du monde lusophone. Sa chronique hebdomadaire dans le quotidien Folha de São Paulo, très critique à l’égard de Lula et de la nouvelle présidente Dilma Rousseff, lui a valu d’être classé par le magazine Época parmi les cent personnalités les plus influentes du pays.

 

Plus de dix ans se sont écoulés depuis la parution de votre dernier livre, Muitas vozes (« Beaucoup de voix »). Pourquoi vous a-t-il fallu si longtemps pour écrire votre nouveau recueil, « Quelque part nulle part » ?

J’écris très peu de poésie. Après avoir publié un livre, je peux passer plusieurs mois sans rien écrire, rédiger ensuite un ou deux poèmes et passer encore une année sans en composer d’autres. C’est pourquoi je prends beaucoup de temps pour réunir un nombre suffisant de textes pour faire un livre. Dans ce cas, il a fallu onze ans. Je n’ai pas pour autant arrêté d’écrire. Nul poète ne travaille comme un journaliste, tous les jours.

 

Vous avez pourtant une grande expérience du journalisme. Cela ne vous a-t-il pas permis de « discipliner » un peu la création poétique ?

C’est impossible. Le poète est choisi par le poème, il ne décide pas d’écrire. Chaque semaine, je rédige une chronique pour le quotidien Folha de São Paulo, mais c’est différent. Parce qu’un poème n’est pas une chose logique, qui naîtrait de mon vouloir. C’est une découverte, un instant… Ma poésie naît de l’étonnement. Et elle dure le temps d’un étonnement.

 

C’est ce qu’on appelle l’inspiration ?

Cela n’a rien de divin. Il s’agit simplement d’un moment psychologique particulier qu’on ne peut provoquer. Il naît des circonstances. Je ne peux pas en décider ou dire : « Demain, j’écris un poème. » Cela ne dépend pas de moi. Un jour, par exemple, j’étais en train de regarder la télévision, assis dans mon fauteuil, quand le téléphone a sonné. Je me suis levé brusquement pour répondre, parce que j’attendais dans l’angoisse des nouvelles de l’état de santé d’un proche. Là, j’ai senti le choc du fémur contre ma hanche. Quand je suis revenu m’asseoir, je me suis dit : « Dis donc, j’ai un os. » Une chose est de le savoir, une autre est de sentir cet os battre contre un autre au-dedans de nous. Alors j’ai écrit « Je suis de l’os ». Le poème est né comme cela, à partir d’une réalité banale.

 

Le poème est-il une prise de conscience de la réalité ?

Le monde n’est pas explicable. Nous avons des explications provisoires qui nous permettent de vivre relativement tranquilles. Mais pourquoi le monde existe-t-il ? Personne ne le sait. C’est un mystère sans solution.

 

La poésie s’approche-t-elle de ce mystère ?

La poésie est ce qui ne se connaît pas. Ces choses n’ont pas de réponse.

 

Alors, c’est une manière d’interroger le monde ?

La poésie donne des nouvelles de ce qui advient : un os qui a battu contre un autre ou bien, tout à coup, l’odeur d’une mandarine. Mon fils épluche une mandarine dans le salon : évidemment, j’ai perçu cette odeur bien des fois dans ma vie, mais, en ce moment précis, elle me met dans un état différent et devient une chose inconnue. À partir de là, je commence à réfléchir à l’odeur de la mandarine, je me perds dans cette pensée, et le poème naît. Il ne s’agit pas d’une explication scientifique, ni philosophique. Le philosophe explique le monde dans le cadre d’un système, il doit être cohérent. Le poète est incohérent. Il dit la vérité qui se révèle dans le poème, peu importe qu’elle vienne contredire un autre de ses textes. Voilà pourquoi il peut révéler des choses qu’il ne savait pas une minute auparavant, bien plus que ne saurait en expliquer la philosophie. Parfois, je vais jusqu’à me demander si la poésie est littérature.

 

En quel sens ?

C’est que la poésie est tellement hors de propos ! L’état du poète est de désarroi permanent. J’en suis littéralement ébahi. Et d’une façon ou d’une autre, tous les poètes se ressemblent : ils sont tous sensibles à l’inattendu, aux découvertes inouïes ; il ne s’agit pas nécessairement d’extraordinaire, mais de petites choses qui en vérité appartiennent à tout le monde. Par exemple, je sortais un soir de chez Cláudia, ma compagne, et lorsque j’ai ouvert la porte pour traverser le jardin, j’ai été « agressé » par l’odeur d’un jasmin. J’ai empoigné les fleurs et les ai respirées profondément. Leur parfum suave, aspiré de la sorte, paraissait sauvage. J’ai pris ma voiture, je suis parti, mais j’avais envie d’écrire. Le lendemain, j’étais devant une feuille blanche, mais les mots ne sentent pas le jasmin, et il n’est pas possible de traduire en mots le langage du jasmin. Alors, qu’est-ce que le poème ? Il n’est pas une révélation de la réalité, parce qu’il ne peut l’exprimer. Le poème, en vérité, est une invention de la réalité. Je pense que la littérature ne révèle pas, mais invente la réalité. Parce que ce qui n’est pas dit n’existe pas. Quand je commence à écrire sur le jasmin, une infinité de possibles s’offre au poème. Je la réduis dès lors que j’écris le premier mot et que j’invente au fur et à mesure une structure, entre hasard et nécessité.

 

Votre œuvre se distingue notamment par la récurrence de certaines images…

C’est vrai. Je suis à moitié obsessionnel. Une image demeure au fond de moi et engendre toujours plus de textes nouveaux. Dès Poème sale [traduit aux éditions Le Temps des cerises], en 1975, je parlais de bananes pourries (1). Ces bananes me sont revenues en tête plus tard et j’ai écrit un autre poème à leur sujet, qui figure dans le recueil « Dans le vertige du jour ». Elles sont à nouveau présentes dans « Quelque part nulle part ». On y trouve « Bananes pourries III », « IV », « V »… Je n’arrive pas à m’en libérer. Et je ne le veux pas. Cette épicerie, mon père, ces bananes reviennent sans cesse.

 

Ce sont des souvenirs d’enfance ?

Oui. C’est le souvenir d’une épicerie au coin de la rue Saudade, qui n’existe plus. Mais cette réminiscence nourrit en moi toute une réflexion sur la vie. Parce qu’il y a à la fois de la vie et de la mort dans cette bassine odorante de putréfaction, en route vers la nuit, vers la fin. Je ne suis pas partisan de faire de la philosophie en poésie, mais une perplexité éperdue devant les choses est inhérente à cette dernière. Et ces bananes en train de pourrir, de se liquéfier en eau et en acide, font toujours fermenter de nouvelles idées et de nouveaux poèmes.

 

L’écriture est-elle pour vous un processus pénible ?

Certains disent qu’écrire est douloureux. Faux, c’est un plaisir. Que ne puis-je composer un poème par jour, pour ressentir cette joie de la création ! Dans le cas du jasmin, l’expérience elle-même est un plaisir. Mais, parfois, elle ne l’est pas. Par exemple, je me promène sur la plage de Copacabana quand, soudain, je me souviens que mon fils aimait à s’y promener, et qu’il pourrait être là à regarder le même paysage. C’est douloureux parce qu’il est mort. Mais, par-delà la perte, je peux penser qu’il est en train de voir à travers moi ; et dès lors que je formule cela, je commence à sortir de la douleur : « Les morts voient le monde par les yeux des vivants. » Le poème est une alchimie par laquelle la douleur se change en plaisir esthétique.

 

Pourtant, dans l’un de vos tout premiers livres, « La lutte corporelle », vous vous acharniez à détruire le langage…

Je cherchais un langage capable de dire le monde que j’étais en train de découvrir. Le langage me paraissait vieux, l’expérience poétique jeune, et il me semblait que le langage devait naître au plus près du poème en train d’éclore. J’ai commencé à œuvrer en ce sens. En vérité, c’était irréalisable, parce que la langue préexiste toujours au poème. Dans le dernier texte de « La lutte corporelle », où tout explose, le langage naît réellement avec le poème, mais devient incompréhensible. J’ai alors compris que je ne pourrais pas continuer à écrire de cette façon. Et j’ai cru que c’en était fini pour moi de la poésie. Je ne pouvais ni revenir en arrière, car la langue classique me dégoûtait, ni continuer dans cette voie. À cette époque, il m’a fallu répondre à une lettre d’un ami de São Luís do Maranhão, ma ville natale : je lui ai écrit en français, parce que ma propre langue me répugnait. Je n’arrivais pas à écrire en portugais.

 

Quand vous êtes-vous réconcilié avec la langue ?

Je suis resté très longtemps sans écrire, j’ai lu beaucoup de philosophie et me suis occupé d’autres choses. Un jour, je me suis demandé comment je pourrais revenir à l’écriture. J’ai pris un carnet, où j’ai commencé à écrire à la main, d’une graphie minuscule, quelque chose qui n’avait ni but ni destination. C’est trente ans plus tard que j’ai publié ce petit livre intitulé Crime na flora ou Ordem e progresso (« Crime dans la flore ou Ordre et Progrès »), fait de phrases dénuées de sens, où j’essaie de raconter une histoire absurde. Ce n’est pas de la poésie, je ne sais même pas ce que c’est, mais ce fut une étape vers la reconstruction du langage et la sortie de l’abîme où je me trouvais.

 

L’autre porte de sortie, vous l’avez trouvée dans l’évolution politique de votre poésie au début des années 1960. Comment est venu cet engagement ?

En 1960, le président Jânio Quadros m’a invité à diriger la Fondation culturelle de Brasília, qu’il voulait créer. J’y suis allé, je l’ai mise sur pied, je me suis immergé dans les contradictions de cette ville ultramoderne, j’ai rencontré les gens qui y travaillaient, ces ouvriers venus du nord-est du pays ou de l’intérieur et qui savaient à peine lire. Cette redécouverte du Brésil m’a ouvert à d’autres préoccupations, plus sociales. C’était une époque de lutte pour la réforme agraire, le Brésil s’enflammait sur la question, d’autant plus que la révolution cubaine venait d’avoir lieu : les gens pensaient que des révolutions éclateraient aux quatre coins du monde. Moi aussi. Et je me suis impliqué dans la chose politique. À cette époque, le Centre populaire de culture (CPC) a été créé à Rio de Janeiro pour promouvoir un art populaire révolutionnaire (2). Je m’y suis engagé et en ai assumé la direction de 1963 à sa fermeture, en 1964, après le putsch militaire.

 

Poème sale, que vous avez composé en exil à Buenos Aires, est considéré comme votre livre le plus emblématique. Qu’en pensez-vous ?

Si je n’avais pas connu l’expérience de l’exil, j’aurais difficilement pu l’écrire (3). Ce fut une conjonction de hasard et de nécessité. L’Argentine vivait un moment de radicalisation politique. Un putsch militaire se préparait, dont nous savions qu’il serait violent. Je ne pouvais pas sortir du pays, parce que mon passeport avait été annulé par le gouvernement brésilien et je me suis vu pris au piège. En toute sincérité, j’ai écrit Poème sale comme si c’était la dernière chose que j’allais faire, tant qu’il en était temps.

 

C’est un livre qui a aussi changé votre vie, puisque vous avez décidé de retourner au Brésil, encore sous la dictature, au risque d’être interpellé, ce qui est d’ailleurs arrivé.

Oui. Le poème a eu un énorme retentissement au Brésil. Il a même fait partie de la liste des livres les plus vendus. Vous imaginez ? Un recueil de poésie bestseller ! Il s’est alors établi une sorte de consensus dans le milieu littéraire et artistique : je devais revenir. Il s’est même trouvé des gens pour aller parler avec des responsables militaires afin d’obtenir un sauf-conduit. Le général Figueiredo, qui deviendrait président par la suite, leur a répondu (4) : « Je ne veux pas de ce communiste ici. » Cette phrase m’a beaucoup irrité. Le Brésil n’était pas la propriété de ce type et j’ai décidé dur comme fer de rentrer.

 

Et vous avez été interpellé.

J’ai été séquestré, mais ils ne m’ont ni torturé ni fait disparaître, car tout le monde savait que j’étais de retour. Le lendemain de mon arrivée, ils m’ont emmené cagoulé, menottes aux poings, pour m’interroger : c’était, disaient-ils, pour me faire savoir que le Brésil n’est pas un « foutoir ». C’était là l’esprit même du régime autoritaire : aucun respect de la citoyenneté ni des personnes.

 

Rabo de foguete (« Queue de fusée »), votre livre de Mémoires d’exil publié en 1998, vient d’être réédité au Brésil. Pensez-vous écrire un jour la suite ?

Non. J’ai rédigé ce livre uniquement parce que c’était une période d’exception. Je ne veux pas écrire sur ma vie, mes amis, mon amoureuse. Je n’ai pas le droit de raconter la vie des autres. Je n’aime pas le passé, et ne veux rien savoir en matière de souvenirs. La vie, c’est aujourd’hui. Ici et maintenant.

 

Cet entretien est paru dans le Jornal de Letras en septembre 2010. Il a été traduit par Patrick Quillier.

Insurrection de droite ou de gauche ?

Traduit en allemand, le manifeste L’insurrection qui vient, rédigé par un « Comité invisible », est curieusement encensé par la Frankfurter Allgemeine Zeitung, journal plutôt conservateur. C’est « un diagnostic de notre époque brillamment écrit », qui pourrait devenir « le plus important ouvrage théorique de la gauche de notre temps ». Opinion partagée par une grande partie de la critique, mais non par le quotidien de gauche Tageszeitung, qui y voit un livre de droite. L’influence de Carl Schmitt, qui fut juriste officiel du IIIe Reich, et de Heiddegger, philosophe connu pour ses sympathies nazies, y serait perceptible : même appel à la violence contre la démocratie et l’État de droit que chez le premier, même ressentiment contre la technique et le monde moderne que chez le second.

Books en a déjà parlé

Rimbaud, la double vie d’un rebelle, d’Edmund White, traduit par Danièle Momont, Payot, 17 € : voir Books, n° 4, avril 2009, p. 63.

Les Chemins du Dalaï-Lama, de Pico Iyer, traduit par Thierry Gillybœuf, Albin Michel, 350 p., 19,50 € : voir Books, n° 3, mars 2009, p. 32.

Les Empires de l’Indus. L’histoire d’un fleuve, d’Alice Albinia, traduit par Éric Auzoux, Actes Sud, 366p., 23 €, à paraître le 2 février : voir Books, n° 1, décembre 2008-janvier 2009, p. 12.

Le Chant du sabre et du sang, de Fatima Bhutto, Buchet-Chastel, 420 p., 24 €, à paraître le 3 février : voir Books, n° 16, octobre 2010, p. 10.

Crimes, de Ferdinand von Schirach, Gallimard, à paraître le 24 février : voir Books, n° 18, décembre 2010-janvier 2011, p. 13.