La femme aux cellules immortelles

Feuilletez n’importe quelle revue de biologie, vous tomberez forcément sur des publicités pour les cellules HeLa, qui se vendent aux laboratoires du monde entier. Leur prix varie de quelques centaines à quelques milliers de dollars la fiole, selon les versions. Nombre d’acheteurs savent depuis longtemps que, derrière l’anodine et omniprésente étiquette HeLa se cache l’histoire d’un être humain. Le livre remarquable de Rebecca Skloot est désormais là pour leur en révéler les détails.

HeLa est le diminutif d’Henrietta Lacks. L’agonie de cette jeune mère afro-américaine de cinq enfants, morte il y a soixante ans, a ouvert la voie à une révolution médicale silencieuse. En janvier 1951, Henrietta Lacks était admise dans une salle de consultation réservée aux Noirs de l’hôpital Johns Hopkins, à Baltimore. Elle se plaignait de douleurs abdominales et de saignements irréguliers. Une semaine plus tard, elle revenait pour recevoir un traitement au radium (1) ; on lui avait diagnostiqué un cancer du col de l’utérus. Avant de commencer, le chirurgien préleva une petite quantité de tissus sur sa tumeur pour l’envoyer au laboratoire de George et Margaret Gey, qui tentaient alors de découvrir des cellules capables de survivre à l’extérieur du corps humain.

Cela faisait plusieurs années que les deux chercheurs recevaient des prélèvements de l’hôpital Johns Hopkins. Plusieurs années qu’ils choyaient les cellules, leur apportaient chaleur et nutriments, afin de stimuler leur division. Le couple Gey testait une recette après l’autre pour mettre au point un cocktail maison – un « milieu de culture » – permettant aux cellules humaines de perdurer. Mais ils réussissaient, au mieux, à les maintenir en vie quelques jours. En 1951, une certaine résignation s’était donc emparée du laboratoire. Lorsque le prélèvement d’Henrietta Lacks arriva, la technicienne Mary Kubicek termina d’abord son déjeuner avant de se lancer dans le petit ballet solitaire auquel elle s’était tant de fois livrée. Elle stérilisa le matériel, revêtit masque et calot, découpa le prélèvement en carrés d’un millimètre, déposa chacun d’eux sur un caillot de sang de poulet au fond d’un tube à essai, et les recouvrit de quelques gouttes du mélange de bouillon, de sel et de sang de cordon ombilical qui constituait ce jour-là le plat du jour expérimental des cellules. Elle referma ensuite les tubes avec un bouchon en caoutchouc, les étiqueta « HeLa » et les glissa dans un appareil extravagant, une sorte de cylindre que George Gey avait fabriqué de bric et de broc pour maintenir les cellules au chaud et constamment en mouvement (2).

Quelques jours plus tard, les caillots étaient cernés d’anneaux blanchâtres : de nouvelles cellules. Mary Kubicek ne s’en émut pas. Bon nombre des cellules cultivées au fil des ans avaient commencé par survivre et se reproduire, avant de s’éteindre rapidement. Mais, à l’examen suivant, elle remarqua que celles-ci proliféraient véritablement. Elle les sépara et les répartit dans de nouveaux tubes à essai. Elles se mirent à doubler toutes les vingt-quatre heures environ. Rien ne semblait pouvoir arrêter les cellules HeLa, qui paraissaient indestructibles, potentiellement immortelles. Débordant d’enthousiasme, les Gey commencèrent à envoyer des échantillons à leurs confrères du monde entier. Le 10 avril 1951, George passa sur une chaîne de télévision locale, brandissant une bouteille remplie de cellules HeLa.

Pendant ce temps, ignorant que ses cellules sillonnaient le monde et passaient à la télévision, Henrietta Lacks se mourait. La même vigueur insolite qui activait la division de ses cellules in vitro faisait inexorablement progresser son cancer. Elle fut hospitalisée une semaine après son trente et unième anniversaire. De nouvelles tumeurs semblaient apparaître presque chaque jour, et la jeune femme succomba à une septicémie le 4 octobre 1951. George Gey demanda qu’une autopsie soit pratiquée, et le mari d’Henrietta signa les formulaires. Ses entrailles étaient criblées de tumeurs. Gey s’aperçut rapidement que les échantillons prélevés post mortem étaient inutilisables. Les cellules qu’il avait reçues au départ n’étaient viables que parce que le premier prélèvement avait été réalisé à un stade suffisamment précoce de la maladie.

 

Des cellules mises en orbite

La vitalité des cellules HeLa est unique. Henrietta Lacks est tombée malade après avoir été contaminée par une souche particulièrement virulente de papillomavirus humain [responsable des maladies sexuellement transmissibles les plus fréquentes], le HPV-18. Ce virus a envahi les couches de cellules à la surface de son col de l’utérus et transformé leurs chromosomes afin d’assurer sa propre reproduction. Il permit ainsi la prolifération incontrôlable des cellules en les utilisant pour produire une substance chimique qui enraye le cycle naturel de vieillissement et de mort des cellules. Le décès du porteur aurait normalement dû mettre un terme au processus, mais il perdura dans les boîtes de Pétri des laborantins.

La liste des apports de HeLa à la recherche biomédicale semble infinie : la lignée a servi à mettre au point le vaccin contre la polio et celui contre les papillomavirus ; à décrypter et entraver le cycle de reproduction du VIH ; à mieux comprendre les mécanismes du cancer, ceux du vieillissement et de la mort cellulaires. On les a envoyées dans l’espace pour étudier la division cellulaire en apesanteur, utilisées dans la recherche sur les nanotechnologies et le clonage. Et on raconte que leur masse totale avoisine celle de 100 Empire State Buildings.

Pendant que les cellules HeLa étaient mises en orbite autour de la Terre, les enfants Lacks subissaient les effets de la pauvreté, de l’injustice et de la maladie. C’est en 1973 seulement qu’ils apprirent la nouvelle : une partie de leur mère était mystérieusement encore en vie. Bobbette, l’épouse du fils aîné d’Henrietta, fut la première à entendre parler des cellules HeLa. En discutant un jour, par hasard, avec un homme qui travaillait dans la recherche sur le cancer. Il lui raconta qu’il menait des expériences sur des cellules vivantes provenant d’une femme qui portait le même patronyme qu’elle. Bobbette balaya l’hypothèse qu’il puisse s’agir d’Henrietta, expliquant que sa belle-mère était morte plus de vingt ans auparavant. L’homme lui demanda alors : « Elle ne serait pas morte d’un cancer du col de l’utérus ? » « Le sourire de Bobbette s’effaça aussitôt : “Comment tu sais ça ?” “Ces cellules dans mon labo, ça ne peut être que les siennes, expliqua-t-il. Elles viennent d’une femme noire nommée Henrietta Lacks, qui est morte d’un cancer du col de l’utérus à Hopkins dans les années 1950.” »

 

Les Noirs, cobayes bon marché de bien des médecins

Quelques mois plus tôt, Bobbette avait lu un article sur l’expérience de Tuskegee et découvert que le Service de santé public avait, pendant quarante ans, privé près de 400 hommes afro-américains de traitement contre la syphilis, afin d’étudier l’évolution de la maladie (3). L’affaire avait choqué l’Amérique blanche. Mais les Noirs n’y avaient vu qu’une confirmation de ce qu’ils savaient déjà : ils n’étaient guère plus que des cobayes bon marché aux yeux de bien des médecins. Bobbette fut horrifiée d’apprendre que les chercheurs pouvaient commander des cellules vivantes de sa belle-mère à des fabricants de matériel de laboratoire.

L’information selon laquelle Henrietta était « en partie vivante » parvint, quelques mois plus tard, à un autre membre de la famille, conséquence d’un nouveau rebondissement dans la saga HeLa. Après le succès des Gey, il était devenu étrangement facile de cultiver des cellules, et des dizaines de lignées immortelles différentes s’étaient mises à circuler. Un jour, un chercheur posa une question qui fit l’effet d’une bombe : nombre de ces lignées – prétendument issues de singes, de souris, ou encore d’individus blancs – présentaient un marqueur génétique rare, rencontré principalement chez les hommes et femmes d’origine africaine. Était-il possible que les cellules HeLa aient contaminé toutes ces lignées ? Quelqu’un suggéra de réaliser des prélèvements sur les autres membres de la famille Lacks afin d’obtenir une empreinte génétique précise de la lignée cellulaire. David Lacks, le mari d’Henrietta, ne tarda pas à recevoir l’appel d’une généticienne de Hopkins demandant à effectuer des prélèvements sanguins sur lui et sur ses enfants. Voilà ce qu’elle se souvient avoir dit à David Lacks : « Nous venons prélever du sang pour obtenir l’androgène HLA, nous faisons le profil de marqueur génétique parce que nous pouvons déduire une grande partie du génotype d’Henrietta Lacks à partir des enfants et du mari. » Et voici ce qu’a retenu David Lacks : « Ils m’ont dit qu’ils avaient ma femme et qu’elle était en partie vivante. Ils ont dit qu’ils faisaient des expériences sur elle et qu’ils voulaient venir faire des tests sur mes enfants pour voir s’ils avaient ce cancer qui avait tué leur mère. » David Lacks obtempéra et demanda à ses enfants de venir « faire le test de dépistage du cancer ». Sa plus jeune fille, Deborah, y vit une occasion d’affronter sa plus grande hantise : celle de laisser à son tour des enfants orphelins. Toute la famille se retrouva chez l’un des frères pour procéder à la prise de sang. Puis, silence radio.

Deborah appela à plusieurs reprises le standard de Johns Hopkins, réclamant les résultats de son test, mais personne ne fut capable de l’aider ou de l’orienter. Quelques mois plus tard, on la convoqua à l’hôpital pour de nouvelles prises de sang, cette fois à la demande d’un chercheur californien qui menait sa propre étude génétique des cellules HeLa. Pensant toujours qu’il s’agissait d’un dépistage du cancer, elle s’y rendit et rencontra le généticien qui avait demandé les premières analyses. Il lui serra la main et lui tendit un livre dans lequel elle trouverait « toutes les explications qu’il lui fallait ». À l’intérieur, Deborah découvrit une photo de sa mère qu’elle ne connaissait pas, accompagnée de mots auxquels elle ne comprenait rien – par exemple « le corrélat de la singularité de la tumeur ».

Ce n’était que la première d’une longue série de relations frustrantes que Deborah Lacks entretiendrait avec des personnes qui avaient toutes quelque chose à demander à la fille de HeLa. Elle et sa famille subissaient de plein fouet les inégalités du système de santé américain : leurs mauvaises conditions de vie les rendaient vulnérables à la maladie, et ils n’avaient pas les moyens de s’offrir une assurance. Mais ils recevaient régulièrement des informations aussi énigmatiques qu’inquiétantes au sujet de leur mère et des recherches de pointe effectuées à partir de ses cellules. De temps à autre, un journaliste se présentait pour solliciter une interview, ou bien un scientifique venait les féliciter. Mais rien de tout cela ne les aidait à se payer une couverture maladie. Lorsque les frères de Deborah découvrirent que les cellules HeLa rapportaient de l’argent, ils songèrent à attaquer l’hôpital Hopkins, et tombèrent entre les griffes d’un escroc patenté, qui ne réussit qu’à faire capoter différentes initiatives visant à honorer la contribution d’Henrietta Lacks à la médecine.

Rebecca Skloot, énième Blanche à venir réclamer quelque chose à la famille Lacks, hérita d’un lourd passif. Il a certainement fallu beaucoup de ressources à cette femme au fort pouvoir de conviction pour ne pas baisser les bras et poursuivre sans relâche ses interlocuteurs réticents pendant des mois, parfois des années, jusqu’à ce qu’ils acceptent de lui parler. Elle se pose tout au long du livre en défenseur des Lacks. Mais cela ne l’empêche pas d’aborder de façon impartiale les questions éthiques inhérentes à son sujet. Elle met par exemple en évidence le fait que George et Margaret Gey n’ont jamais touché le moindre centime. Ce couple d’idéalistes avait fabriqué de ses mains presque tout le matériel de leur laboratoire et travaillé pendant des années bénévolement. Ils ont distribué les cellules HeLa gratuitement à leurs confrères. Il est clair que leurs travaux n’avaient pas de but commercial.

Mais ce genre d’idéalisme fit progressivement place à une audace démesurée. En 1954, le virologue Chester Southam commença à injecter des cellules HeLa dans les bras de patientes cancéreuses, pour voir si ces cellules créeraient des tumeurs. Il omit d’informer ces femmes de la nature des injections, sous prétexte que cela aurait pu les perturber. Il reproduisit l’expérience sur des volontaires sains dans un pénitencier, puis sur des centaines de patientes en chirurgie gynécologique. En 1963, Southam fit l’erreur de solliciter trois médecins juifs d’un hôpital de Brooklyn, chez qui le souvenir des procès de médecins à Nuremberg était encore vivace. Leurs protestations en amenèrent d’autres, qui aboutirent à la révélation du scandale de Tuskegee. La loi conditionna dès lors toute recherche sur des sujets humains au consentement éclairé des participants. Le préjugé qui avait eu cours dans les années 1950 – à savoir que les personnes indigentes, incarcérées, en phase terminale ou internées étaient celles qui avaient le moins à perdre si quelque chose tournait mal – devint le symbole des crimes que l’Amérique commettait contre ses pauvres. On était entré dans l’ère de la conquête des droits du patient. Vers le milieu des années 1970, plusieurs magazines progressistes publièrent des articles sur Henrietta Lacks, qui devint une icône pour les hérauts de cette cause.

Il ne fallut pas longtemps pour que le discours sur l’autonomie du malade soit rattrapé par la rhétorique du droit des consommateurs. Le premier brevet sur un organisme vivant fut autorisé en 1980. Le commerce mondial de dérivés tissulaires a depuis généré des milliards de dollars de chiffre d’affaires. Selon Skloot, il existe environ 17 000 brevets protégeant différentes versions des cellules HeLa, grâce auxquels les entreprises biomédicales font chaque jour des profits considérables.

 

Pas de propriété sur les cellules

Face au monstrueux contraste entre l’opulence des entrepreneurs des biotechnologies et la pauvreté des Lacks, les gens réagissent généralement ainsi : puisque le prélèvement de ses tissus a été effectué sans le consentement d’Henrietta Lacks, ses enfants devraient mener une action en justice pour toucher une part des profits générés par la lignée HeLa. En apparence fondée, une telle entreprise se solderait probablement par un échec, compte tenu de la jurisprudence créée par l’arrêt « Moore vs The Regents of the University of California », rendu par la Cour suprême de Californie dans les années 1980. John Moore avait subi une ablation de la rate pour soigner une leucémie. Lorsqu’il découvrit qu’une lignée cellulaire avait été développée et commercialisée à partir de son organe, il attaqua son médecin, faisant valoir un droit de propriété sur ses cellules. Mais la Cour estima que Moore avait « abandonné » ces dernières au cours de son traitement, et qu’elles étaient devenues la propriété de son médecin en vertu de l’« ingéniosité humaine » et du « travail d’invention » déployés pour en faire un outil de recherche. Le médecin se fit tout de même taper sur les doigts pour avoir dissimulé à son patient le véritable objet des prétendus « examens de contrôle » auxquels il l’avait soumis. Mais les juges ont conclu que reconnaître aux donneurs des droits de propriété sur leurs tissus entraverait les progrès de la science. Certes, la législation sur toutes ces questions n’est pas figée. Mais les cellules HeLa ont généré un marché d’une telle ampleur, et la lignée est tellement indispensable aux chercheurs, qu’il semble peu probable qu’une plainte de la famille Lacks puisse aboutir. Non que ses membres projettent d’en déposer une, d’ailleurs. Fiers de leur contribution à la science, ils affirment n’avoir aucun intérêt à lui faire obstacle.

Si l’histoire des cellules HeLa suscite souvent l’indignation, il n’est pas facile de discerner où commence l’injustice, au-delà de celle dont sont victimes toutes les familles américaines trop pauvres pour se payer une assurance maladie. Imaginez qu’un minuscule échantillon prélevé sans douleur sur une patiente au cours d’un traitement médical gratuit puisse sauver d’innombrables vies. Permettriez-vous à cette patiente de refuser ? Son droit au consentement éclairé prime-t-il réellement sur l’éradication de la polio, la prévention du cancer du col de l’utérus et le traitement du sida ? Le philosophe Jeremy Bentham, théoricien de l’utilitarisme moral, serait certainement ravi d’apprendre que son principe du « plus grand bonheur du plus grand nombre » connaît une telle postérité.

 

Cet article est paru dans la London Review of Books, le 10 juin 2010. Il a été traduit par Hélène Hiessler.

 

La gloire posthume de Richard Yates

Porté en triomphe par la presse américaine lors de sa sortie en 1976, Easter Parade ne connut pourtant qu’un très relatif succès en librairie. Cette réception en demi-teinte est emblématique de la carrière de Richard Yates. Admiré par des écrivains aussi prestigieux que William Styron et Tennessee Williams, il resta jusqu’à sa mort, en 1992, un auteur confidentiel, dont aucun livre « ne se vendit à plus de 12 000 exemplaires », rappelle Stewart O’Nan dans la Boston Review. Mais, depuis quelques années, le public rend enfin justice à ses romans qui narrent le quotidien d’êtres ordinaires et les drames qui s’y nouent. Les héroïnes d’Easter Parade se bagarrent ainsi avec leurs existences médiocres, faites de promesses non tenues : Sarah, la plus belle, est battue par son mari, et Emily collectionne les hommes faibles qui la maltraitent eux aussi, avant de finir seule, aigrie et alcoolique.

Le génie dans son bocal

Le nouveau livre de l’Israélien Etgar Keret fait beaucoup parler. Passé les compliments habituels, les simili-reproches ont fusé : « Pourquoi ne se décide-t-il pas enfin à écrire un roman ? », rapporte Omri Herzog dans le quotidien Haaretz.

Avec son recueil « Soudain, on frappe à la porte », l’écrivain israélien n’a pas changé la recette de son succès : des nouvelles très courtes – trente-huit au total, souvent frappées du sceau de l’absurde. Dans « Goldfish », le héros demande à son poisson rouge d’exaucer un vœu : tant que le poisson attend le souhait, le héros lui parle et se sent moins seul. « Keret observe les petits moments de la vie et les transforme par son imagination : ils sont faits de faiblesse, de nostalgie, d’occasions manquées et d’une faim insatiable », conclut Haaretz.

Le Pakistan, version colorisée

Du Pakistan, nous ne connaissons guère que la caricature. Un nom devenu synonyme, pêle-mêle, de conflit interreligieux, d’allié d’al-Qaida et des talibans, de corruption, de féodalisme, de violence faite aux femmes, de nationalisme agressif, de trafic nucléaire. Le Pakistan est un pays que l’on se représente en noir et blanc. C’est l’un des mérites de Mazaar, Bazaar que de nous le montrer haut en couleur, explique Sonya Fatah dans le Global Post de Delhi : « Si l’on vous demande d’exprimer votre vision du Pakistan et que vous imaginez des hommes en costume blanc traditionnel, portant une longue barbe et peut-être une Kalachnikov, des femmes sous un voile noir informe avec de petites fentes pour les yeux, on vous pardonnera de penser que le Pakistan est une société sèche, terne et incolore. Mais, s’il vous est donné de feuilleter les pages de Mazaar, Bazaar, vous pourriez être surpris. Même les affiches électorales, la propagande politique et les communiqués d’associations religieuses, soigneusement calligraphiés, sont une fête pour les yeux. »

 

Sensualité et syncrétisme

L’ouvrage est, de fait, une découverte de chaque instant, tant on connaît peu les affiches bigarrées des films de Lollywood, le Hollywood pakistanais installé à Lahore, ou cet art décoratif populaire qui métamorphose les camions et les minibus du pays en véritables galeries d’art sur roues, ou bien encore les représentations chatoyantes, sous la figure d’une femme richement parée, de Buraq, la monture céleste envoyée par Allah pour mener le Prophète de La Mecque à Jérusalem. Premier ouvrage à raconter l’histoire de la culture graphique pakistanaise, Mazaar, Bazaar est salué par l’ensemble des critiques de la région comme un « festin visuel ».

Saima Zaidi, en dirigeant cet ouvrage collectif, nous donne à voir un pays où la sensualité, la couleur et le syncrétisme sont la norme plus que l’exception. Pas de voiles ni de talibans sur les affiches de films, mais des femmes bien en chair, des amants délaissés, des ivrognes, des espions et de redoutables assassins, qui forment ensemble une tapisserie étonnamment kitsch. Et le reste est à l’avenant. En tournant les pages de Mazaar, Bazaar, on découvre un pays où l’on écrit « I love you » sur les murs, dans cette frontière du Nord-Ouest réputée être l’arrière-cour des talibans ; un pays où, comme l’écrit Naazish Ata-Ullah, directrice du National College of Arts de Lahore, les décors des camions, avec « leurs paysages imaginaires de torrents de montagne et de cyprès, de roses et d’aigles qui cherchent à soulager des réalités banales de nos vies ordinaires, dépeignent la quête désespérée d’utopie désirée ou de terre promise ». On reconnaît aussi le charme discret de la femme qui incarne depuis 1951 la « Tibet Talcum Powder », l’une des marques de cosmétiques les plus célèbres du pays, symbole d’un idéal féminin traditionnel rappelant fort celui des publicités Monsavon ou Palmolive d’autrefois. Elle inspire à la sculptrice Durriya Kazi cette analyse inattendue du psychisme de la nation : « La clé de la mentalité pakistanaise reste son impérissable romantisme. L’amitié, l’amour filial, la loyauté au travail, l’amour sacré et profane, les proverbes, la poésie et même la manière de conduire ses affaires ou les campagnes politiques s’inscrivent dans le cadre du sentiment romantique. »

Qu’il s’agisse de comprendre une certaine conception du rapport entre les sexes ou les tourments identitaires du pays, Mazaar, Bazaar est, au-delà de l’étonnement visuel et culturel qu’il provoque, une saisissante introduction à la mentalité collective pakistanaise. Et comment s’en étonner ? « Dans une nation qui compte plus de 50 % d’analphabètes, souligne Huma Yusuf dans le quotidien Dawn, les images racontent la quête d’identité de ce pays bien mieux que ne peuvent le faire les mots. »

Une identité instable, incertaine, complexe, tourmentée, dont l’histoire graphique dit la perpétuelle redéfinition. « Le design sert d’archives visuelles aux nombreux tournants pris par le pays depuis 1947 et montre l’extrême déconnexion entre la vision nationale initialement envisagée et la situation actuelle », insiste Saima Zaidi. L’évolution graphique de la compagnie aérienne nationale, « qui rappelle un passé progressiste et libéral pas si lointain », est particulièrement emblématique des métamorphoses successives de la manière d’être Pakistanais. « Pendant plus d’un demi-siècle, écrit le designer Faraz Maqsood Hamidi dans son chapitre sur le sujet, les uniformes de la PIA ont reflété la psyché de la nation. » En 1955, le béret donnait aux hôtesses une élégance un brin militaire qui « semblait le signe d’une nouvelle vague d’indépendance à la fois pour la nation et pour ses nouvelles femmes salariées ». Puis, dans les années 1960, le costume dessiné par Pierre Cardin, fait d’une tunique et d’un pantalon droit, « restituait la magie de ces années libérales et sexy. Hélas ! en 1977, l’arrivée du général Zia ul-Haq a conduit à l’islamisation de l’uniforme avec l’adoption de la dupatta », l’écharpe traditionnelle qui recouvre les cheveux et les épaules. La compagnie, « rongée par des possibilités réduites à néant, des vendettas chimériques et une médiocrité menaçante », n’est plus aujourd’hui que l’ombre d’elle-même.

 

La hantise du littéralisme religieux

Car le Pakistan chatoyant et prodigieusement vivant qui surgit de Mazaar, Bazaar est aussi un Pakistan qui s’estompe. Une lancinante nostalgie irrigue l’ouvrage, hanté par « la marée montante du littéralisme religieux qui menace de nous engloutir », se désole ainsi Saima Zaidi. Cette étonnante anthologie de la culture visuelle pakistanaise ne serait-elle donc qu’une impuissante exploration d’un imaginaire en voie de disparition ? Pas sûr, car le débat identitaire se poursuit. Un fournisseur d’accès Internet a ainsi décidé d’utiliser l’image du père de la nation, Muhammad Ali Jinnah, de manière inhabituelle : en lieu et place de l’iconographie officielle du vieux sage en sherwani, le long manteau traditionnel, WOL met en avant pour séduire la nouvelle génération deux cent mille affiches d’un Jinnah jeune, fringant, à l’allure de dandy. Voilà qui incarne un « projet nationaliste d’un tout autre genre », estime l’économiste S. Akbar Zaidi dans son chapitre sur le sujet. Car il discerne, en filigrane, une proposition de réinvention de l’image dégradée du Pakistan : « De nombreuses déclarations de Jinnah laissent entendre qu’il souhaitait un État non théocratique, peut-être même laïc et démocratique, où les musulmans pourraient vivre, rêvant que les différences religieuses disparaîtraient avec le temps, pour se fondre dans une identité “pakistanaise” plus saine. Pour de nombreuses raisons, cette vision ne s’est jamais réalisée et, peu après la mort de Jinnah, des forces non démocratiques et théocratiques ont commencé à imaginer un Pakistan très différent. » De ce point de vue, « l’image de la nouvelle figure emblématique colle bien avec la “modération éclairée”, le nouveau slogan du pays. Elle met en valeur la nouvelle position politique non conservatrice, moderne et libérale embrassée par ses dirigeants ; et reflète mieux les tendances et les images sociales modernes qui se donnent à voir sous différentes formes dans l’ensemble des villes pakistanaises ».

Porté par l’urbanisation (50 % de la population est citadine) et la démographie (39 % de la population est âgée de 10 à 30 ans), un autre Pakistan est possible, semble dire ce livre, qui porte « témoignage de notre héritage pluraliste », selon Zahra Chughtai, de l’hebdomadaire Newsline. Dans le Daily Times, Reem Wasay souligne ainsi « la similitude flagrante entre les représentations de Dieu présentes dans les temples hindous et les tombes des saints musulmans locaux ».

Au total, renchérit Zahra Chughtai, « ce livre offre, une riche vue d’ensemble de la myriade d’influences et des origines diverses qui ont façonné le paysage culturel pakistanais. Le pluralisme était notre héritage jusqu’à ce qu’un homme – le général Zia ul-Haq – décide que la destinée de la nation consistait à s’identifier uniquement à la communauté musulmane et au monde arabe. Ce volume magnifiquement illustré contribue à nier cette vision myope ».

 

Sténon, évêque et savant

En France, on le connaît sous le nom de Nicolas Sténon. Quand on le connaît. Ce grand anatomiste, fondateur de la géologie, est né danois et protestant en 1638, et mort évêque catholique en 1686 ; il sera béatifié par Jean-Paul II. Sténon chercha toute sa vie à concilier ses recherches avec sa spiritualité. « Le conflit entre science et religion était impossible à ses yeux parce que les deux découlaient de Dieu. Le but explicite de nombreux scientifiques était de démontrer la vérité du christianisme par la loi naturelle », explique Alan Cutler dans La Montagne et le Coquillage (J.-C. Lattès, 2006), le livre qu’il a consacré au savant. Les œuvres choisies que publient aujourd’hui Les Belles lettres regroupent notamment une partie de sa correspondance avec les plus grands esprits de son temps. Parmi eux, Leibniz et Spinoza.

Un livre de recettes pas très casher

Tous les auteurs ont un jour ou l’autre été confrontés à des critiques défavorables. Mais combien d’entre eux se sont exposés au courroux divin ? Le docteur Eli Landau est l’auteur de The White Book, le premier livre de cuisine israélien consacré au porc. Avec ses 80 recettes, inspirées principalement par la gastronomie méditerranéenne et d’Europe de l’Est, il se propose de dévoiler les secrets du cochon aux aspirants cuisiniers qui n’en ont jamais préparé ni même goûté.

Depuis le milieu des années 1950, des lois restreignaient la vente du porc en Israël et en interdisaient l’élevage, par respect des interdits bibliques. Mais des failles juridiques permettaient d’élever des cochons à des fins scientifiques ou dans les zones considérées comme chrétiennes. Parmi les acheteurs figuraient les Juifs non pratiquants, les Arabes chrétiens et, plus récemment, les travailleurs immigrés et les centaines de milliers de Juifs venus de l’ex-Union soviétique, qui ne mangent pas casher. Désormais, il revient aux communes de décider si le porc peut être vendu et si des amendes doivent frapper les commerces qui en proposent, à l’image de celles sanctionnant les boutiques ouvertes durant le sabbat. Il n’en demeure pas moins que le porc, plus que tout autre aliment non casher, est toujours considéré par de nombreux Israéliens comme un outrage au nationalisme juif. Les vendeurs sont fréquemment la cible de manifestants et plusieurs commerces ont été incendiés au cours des dernières années.

Âgé de 61 ans, le docteur Landau, cardiologue retraité et critique gastronomique originaire de Tel-Aviv, pense que ce n’est pas à cause du tabou qui pèse sur sa consommation que de nombreux Israéliens n’osent pas manger du porc : c’est parce qu’ils ne savent pas le préparer. « Je veux aider les chefs et les cuisiniers occasionnels à mettre le porc à leur menu, à la maison ou au restaurant, explique ce Juif non pratiquant. Si j’y parviens, je serai plus que satisfait. »

 

Frittata de bacon, jambon et courgettes

Le rabbin orthodoxe Shimon Felix estime, lui, que l’intention du médecin était de « porter un mauvais coup à la tradition religieuse ». À ses yeux, « il y a quelque chose de puéril dans une démarche aussi malveillante. Il est plus mature et adulte de considérer la prohibition du porc comme une tradition ancienne ». Le rabbin Yuval Cherlow se déclare pour sa part « très déçu par ce livre ». Sans pour autant faire du combat contre la consommation de porc une priorité. Il estime que les juifs orthodoxes ne doivent pas agir contre le livre : « Ce serait lui faire de la publicité. »

Le docteur Landau a développé dès le plus jeune âge un goût pour le porc, grâce au cadeau d’un boucher casher dont sa mère s’était occupée, quand il était enfant, dans le ghetto de Lodz, en Pologne, durant la Seconde Guerre mondiale. Elle ne mangeait pas de porc, mais s’était procuré des saucisses au marché noir pour sauver le petit garçon. Des années plus tard, devenu boucher, il avait envoyé des saucisses à la famille de sa bienfaitrice en souvenir de sa gentillesse. Le docteur Landau avait adoré. Mais, pendant son adolescence, il lui fut impossible de trouver du porc dans les restaurants israéliens. Jusqu’au jour où un préposé aux grillades lui confia le secret : il fallait commander du « steak blanc », une périphrase répandue en Israël pour désigner le porc, qui a inspiré le titre du livre.

Chez Yoezer, un restaurant chic de Jaffa, il est arrivé au chef Itzik Cohen d’organiser des dîners pour 90 clients en utilisant exclusivement les recettes du livre. Il y avait une frittata de bacon, jambon et courgettes, du chou farci au porc et à la polenta, des escalopes de porc accompagnées de risotto, une soupe de joue de porc au houmous, des côtes de porc marinées au yaourt, et des boulettes de porc aux graines de fenouil. « Tout le monde a aimé. C’était très réussi », affirme Itzik Cohen qui a, depuis, inclus trois de ces plats au menu habituel du restaurant.

Le docteur Landau espère que son livre trouvera un écho parmi les jeunes, moins pratiquants que leurs aînés, et parmi ses pairs qui ont des goûts culinaires plus mondialisés. « C’eut été impossible il y a vingt ans, estime-t-il. Dans vingt ou trente ans, cela paraîtra naturel. Mais je ne serai sans doute pas là pour le voir. »

 

Cet article est paru dans le New York Times le 28 septembre 2010. Il a été traduit par Thomas Fourquet.

Apprendre à lire avec Nabokov

« Qui cherche un trésor examine chaque brin d’herbe », disait Vladimir Nabokov à ses élèves avides de littérature. Cette idée parcourt les notes qu’il a utilisées pour ses cours, dans les années 1950-1960, quand il enseignait dans les universités américaines de Cornell, Wellesley et Harvard. Des leçons au caractère parfois ésotérique : ce qui s’y est dit l’a été pour de rares et heureux initiés qui eurent le privilège d’écouter l’un des plus grands écrivains du XXe siècle parler de littérature.

Nabokov leur apprit, ni plus ni moins, à lire James Joyce, Cervantès, Kafka, Tolstoï, entre autres. Doté d’un œil critique d’une extrême acuité, ses leçons s’apparentent à des exercices d’entomologie, cette autre passion qui accompagna l’écrivain toute sa vie. Loupe à la main, il dissèque le texte, invite son auditoire à le regarder de près et à se lancer, selon ses propres mots, dans « une enquête de détective sur les structures littéraires ».

Divers sont les dogmes professés par l’auteur de Lolita. En premier lieu, que la littérature n’a pas à se soucier de refléter ce que nous appelons la « réalité », pas plus que ses valeurs ne sont tenues d’appartenir à l’ordre néfaste du sens commun bourgeois. Nabokov délaisse toute généralisation sur l’auteur qu’il étudie, au bénéfice d’une lecture pointilleuse, d’un regard profond et attentif cherchant à comprendre comment sont composées les grandes œuvres littéraires ; il étudie ce qui fait de l’art quelque chose de durable et comment se forge le génie individuel. Les leçons s’organisent autour d’une réflexion sur le processus de création des différents auteurs. Car c’est en « caressant les détails », si minimes et insignifiants semblent-ils, que se forment les bons lecteurs.

Et Nabokov a des idées très claires sur ce qu’est, ou n’est pas, un bon lecteur. Celui qui s’identifie aux personnages, dit-il, ne fait qu’une lecture superficielle du texte, indifférente à ces brins d’herbe dans lesquels se dissimulent les véritables trésors d’un livre. En ce sens, Emma Bovary et Anna Karénine sont deux exemples à ne pas suivre : plongées dans les fantaisies de la littérature romantique et des romans d’aventures qu’elles dévorent, elles ruinent tragiquement leur vie. Pour lire, enseigne Nabokov, il faut s’approprier le texte jusqu’à en avoir une connaissance intime : « Le lecteur intelligent, dit-il, lit un livre génial moins avec le cœur ou avec le cerveau, qu’avec la moelle épinière. »

« Nous plonger dans le livre et nous y baigner, ne pas passer à gué » : voilà le principe qu’il faut avoir en tête avant d’approcher un texte. Nabokov lisait de longs passages à haute voix pour illustrer ses idées et décortiquer les procédés littéraires, comme s’il s’agissait de machines qu’il fallait démonter pour en comprendre le fonctionnement. Puisque le style est un effet de langage, le professeur Nabokov cherche à voir comment les différents auteurs créent des objets et des personnages avec des mots. Il explique, par exemple, que le célèbre monologue intérieur de Molly Bloom dans Ulysse est une convention stylistique, qui n’est, en tant que procédé, « ni plus “réaliste” ni plus “scientifique” qu’un autre », car « nous ne pensons pas toujours avec des mots : nous pensons aussi avec des images ».

Une série de dessins, de schémas et de croquis accompagnent d’ailleurs les cours de l’écrivain. Le besoin de représenter les espaces et les objets qui apparaissent dans les textes le conduit par exemple à dessiner le scarabée – et non le cafard, proteste-t-il – en quoi est changé le personnage de La Métamorphose. Apparaissent aussi les fleurs de catleya qui vaudront tant d’insomnies et de satisfactions à Swann dans À la recherche du temps perdu, la casquette de Charles Bovary, une carte d’Espagne sur laquelle il suit le périple de Don Quichotte et de Sancho. Sans oublier les reproductions des pages des éditions dont il se servait, sur lesquelles on peut voir comment, indigné par les traducteurs (particulièrement ceux d’œuvres russes), il biffait d’un trait rageur et notait l’acception correcte d’un mot ou la juste interprétation d’une phrase. Il va même jusqu’à remplacer la couverture de son exemplaire de Dr. Jekyll et Mr. Hyde, qu’il réprouve, par un collage de son cru.

Amours et haines sont distillés avec la même intensité. La plupart du temps, les argumentations sont fondées sur des jugements arbitraires. Mais une chose est sûre : on ne peut apprendre à lire sans passion pour la lecture. Expliquer une idée, ouvrir une interprétation, montrer un chemin : qui enseigne la littérature sait que s’il ne parvient pas à interpeller l’auditoire, tout est perdu. « Les grands romans sont de grands contes de fées, […] la littérature est invention, soutient Nabokov. Rendons un culte à la moelle épinière et à son fourmillement. […] Si nous ne sommes pas capables d’éprouver ce tressaillement, si nous ne pouvons pas jouir de la littérature, alors laissons tomber tout cela et contentons-nous de la télévision. »

 

Cet article est paru dans Clarín, en novembre 2010. Il a été traduit par François Gaudry.

« Ce peuple d’élite, sûr de lui-même… »

On se souvient du fameux discours prononcé par le général de Gaulle le 27 novembre 1967, un peu moins de six mois après la guerre des Six-Jours qui avait permis à Israël d’occuper la Cisjordanie et le Sinaï. Les mots restés dans les mémoires font partie d’un long exposé sur l’histoire d’Israël. De Gaulle se référait aux lendemains de la Seconde Guerre mondiale. La phrase complète est celle-ci : « Certains même redoutaient que les Juifs, jusqu’alors dispersés, qui étaient restés ce qu’ils avaient été de tout temps, un peuple d’élite, sûr de lui et dominateur, n’en viennent, une fois qu’ils seraient rassemblés dans le site de leur ancienne grandeur, à changer en ambition ardente et conquérante les souhaits très émouvants qu’ils formaient depuis dix-neuf siècles : l’an prochain à Jérusalem. »

Ce discours était destiné à expliquer pourquoi la France avait décidé d’en finir avec près de trente ans de coopération active avec Israël, notamment sur le plan militaire. Paris a livré du matériel lourd, chars et avions, et aidé l’État hébreu à construire le réacteur nucléaire qui devait lui servir à acquérir l’arme atomique. Le livre d’Yitzhak Bar-On porte principalement sur les années 1948-1956, mais l’auteur fut attaché militaire à Paris de 1960 à 1962 et fut témoin des rencontres entre de Gaulle et Ben Gourion à cette époque. Des rencontres chaleureuses.

Dans ses Mémoires, de Gaulle évoque ainsi le Premier ministre israélien : « D’emblée, j’ai pour ce lutteur et ce champion courageux beaucoup de sympathique considération. Sa personne symbolise Israël, qu’il gouverne après avoir dirigé sa fondation et son combat. » Cependant, de Gaulle avait été très clair. En 1962, rapporte Yitzhak Bar-On dans son livre, il dit à Ben Gourion : « La France vous aide et continuera de vous aider à exister, mais elle ne fournira pas des armes pour occuper de nouveaux territoires. »

L’auteur révèle aussi une anecdote savoureuse : lors d’une rencontre précédente, en 1960, en pleine guerre d’Algérie, Ben Gourion proposa une « solution » à de Gaulle pour régler ce conflit : envoyer des jeunes « pionniers » français s’installer sur le territoire algérien, comme naguère les jeunes pionniers juifs dans les territoires arabes… Dans le quotidien Haaretz, Uri Dromoi salue un livre important, qui illustre aussi le fait que le « comportement d’Israël ne semble pas avoir changé » depuis les années 1950.

L’hyperdémocratie d’Hugo Chávez

Le président vénézuélien Hugo Chávez est entré en politique par une tentative de coup d’État. En 1992, alors qu’il est lieutenant-colonel dans l’armée, il lance à ses camarades, sur une station de radio nationale, un appel à déposer les armes et à se rendre. À en croire la légende qui entoure l’événement, le message n’a pas duré plus d’une minute, mais il a suffi pour conquérir l’imaginaire collectif et propulser Chávez en politique. Le personnage envoûte les Vénézuéliens car il ne ressemble à aucun des dirigeants que le pays a connus. Comme la majorité de la population, Chávez est visiblement d’origine mestiza (métisse). Il s’exprime avec simplicité mais efficacité dans la langue crue de l’intérieur du pays. Il est jeune, d’allure soignée, instruit, charismatique. Surtout, il assume sa responsabilité dans l’échec du putsch. Dans la vie politique vénézuélienne, personne n’endosse jamais la responsabilité de quoi que ce soit. Le message de Chávez touche une corde sensible chez des citoyens profondément désabusés par des années de corruption et de stagnation économique.

Ce sentiment de désespoir politique est pourtant relativement récent. Dans les années 1960 et 1970, alors que les autres nations de la région croupissaient sous des régimes autoritaires, le Venezuela faisait figure d’oasis démocratique. Cette situation politique exceptionnelle tenait à l’accord négocié au sein de l’élite dirigeante en 1958 (à la fin de la dictature de Marcos Pérez Jiménez), qui assurait l’alternance au gouvernement des partis de centre gauche et de centre droit, et minimisait les conflits grâce à un dialogue institutionnalisé avec les différents groupes de la société civile. Connu sous le nom de « pacte de Punto Fijo », cet arrangement a bien fonctionné dès le départ, car il garantissait la participation électorale via les partis et canalisait les autres formes d’engagement politique via les associations civiques. Mais, dans les années 1970, le boom pétrolier – le pays est l’un des principaux producteurs mondiaux – et la prospérité qui s’est ensuivie l’ont encore renforcé. La hausse du prix du baril de 3 à 14 dollars a rempli les coffres à ras bord, faisant du Venezuela l’un des pays les plus riches d’Amérique latine. Certains le surnommaient même le « Venezuela saoudite ».

 

Les émeutes de Caracas sonnent le glas du « Venezuela saoudite »

Le pacte de Punto Fijo avait cependant ses défauts. Ce qui était au départ un dialogue politique administré mais fécond se calcifia : sclérosé, le système étouffait les différences d’opinion et empêchait l’émergence d’alternatives politiques. Le fonctionnement des partis, fondé sur leurs liens étroits avec les organisations de la société civile (notamment les syndicats), favorisait la corruption et le clientélisme qui prirent en ces temps de manne pétrolière des proportions gigantesques. Quand les prix du baril s’effondrèrent, dans les années 1980, les revenus du pays chutèrent brutalement. Et le Venezuela découvrit qu’il n’avait pas les moyens de rembourser les énormes emprunts contractés pendant les années fastes. Avec un PNB par habitant en baisse et une inflation galopante, la population réalisa que son niveau de vie n’avait été qu’un mirage subventionné, créé par un gouvernement outrageusement dépensier.

En 1989, quand un plan d’austérité doubla le tarif des transports publics, les Vénézuéliens les plus pauvres descendirent des bidonvilles qui entourent Caracas pour se révolter, casser et incendier le centre-ville. Leur rage destructrice fut telle que le président Carlos Andrés Pérez déclara l’état d’urgence et envoya l’armée rétablir l’ordre. Après trois jours de violence et de répression, il ne restait plus trace du « Venezuela saoudite ». Aujourd’hui encore, on ne sait pas vraiment combien de personnes sont mortes pendant les émeutes de Caracas : le chiffre officiel est d’environ trois cents, mais d’autres sources font état de milliers de victimes. Tandis que les émeutes révélaient l’ampleur du mécontentement et de l’aliénation politique des couches les plus défavorisées de la population, la réponse répressive du gouvernement témoignait de sa réticence à négocier respectueusement avec les déshérités leur intégration au système. Pour sortir de la crise de légitimité qui s’ensuivit, certains suggérèrent un vaste plan de réformes. D’autres, dont Chávez, pensèrent qu’il fallait faire table rase du régime. C’est dans cet esprit qu’eut lieu le putsch de 1992.

Au mépris de la tradition apolitique de l’armée, Chávez et les officiers acquis à ses idées étaient persuadés que l’institution la plus respectée et la moins corrompue du pays avait un rôle crucial à jouer dans l’éviction de l’élite dirigeante et la transformation de la démocratie vénézuélienne. Ils espéraient aussi que leur action militaire déclencherait une révolte populaire.

Ils réussirent à électriser cette population lassée de tout, mais la rébellion, elle, échoua lamentablement, expédiant les conspirateurs en prison. Chávez tira le meilleur profit possible de son séjour derrière les barreaux, peaufinant ses idées révolutionnaires et se gagnant d’importants soutiens politiques. La prison de Yare, où tous les officiers putschistes étaient incarcérés, ne tarda pas à devenir le lieu de pèlerinage des journalistes, des intellectuels et des hommes politiques, dont beaucoup s’avéreraient plus tard des alliés utiles. L’initiative militaire isolée se transforma peu à peu en mouvement social et politique. Il semblait même que Chávez pût compter sur la popularité que lui avait value son coup de force pour se confectionner une carrière politique, en conquérant par les urnes ce qu’il n’avait pu obtenir par la force. Cette voie institutionnelle se révéla bientôt moins irréaliste que prévu : en 1994, il fut gracié et, dès 1998, il était candidat à l’élection présidentielle.

Durant la campagne, alors que les candidats des partis de gouvernement avaient le plus grand mal à renouer le dialogue avec une population mécontente et que les candidats indépendants se contentaient de parler réforme, Chávez sillonnait le pays en les étrillant tous dans un langage haut en couleur, les accusant d’être coupés des réalités.

 

Une certitude : Chávez a tenu ses promesses de campagne

Son slogan – « Avec Chávez, le peuple ne peut jamais être vaincu » – n’était pas un simple leitmotiv inspiré d’un mantra latino-américain (« Le peuple uni ne sera jamais vaincu (1) »). Il annonçait aussi un plan d’action. La pierre angulaire de sa campagne était le rassemblement des pauvres – les deux tiers de la population – en une puissante force politique. Cela ne présentait guère de difficultés. Il suffisait d’ouvrir la boîte de Pandore pour voir se déverser un flot de ressentiments de classe et de race.

Chávez devint le sauveur venu libérer les masses, et il ne craignit pas de cultiver cette fibre messianique. Sa rhétorique eschatologique inquiéta de nombreux Vénézuéliens, qui se demandaient s’il n’essayait pas de raviver les vieux rêves du Che Guevara. Ses déclarations chaleureuses à l’égard de Castro et de Mao n’arrangeaient rien. Mais les masses qui s’étaient emparées de la rue lors des émeutes de Caracas n’avaient que faire de ces subtilités idéologiques. Après avoir remporté une victoire électorale écrasante, Chávez prêta serment en février 1999, la main posée sur la Constitution de 1961 – dont il signerait bientôt l’acte de décès. S’il est une chose qu’on peut affirmer avec certitude, c’est que Chávez a tenu ses promesses de campagne. Au cours des quatre années qui ont suivi sa prise de fonction, il a démantelé l’appareil d’État, convoqué une Assemblée constituante, ratifié une nouvelle Constitution, créé la Ve République et s’est fait réélire dans le cadre de ce nouvel ordre juridique (2). Cette transformation politique a exigé de lui un énorme effort de propagande, qui n’a jamais cessé. Son émission radiotélévisée hebdomadaire Aló, Presidente (« Allo, Président ») est la tribune la plus spectaculaire de cette campagne médiatique. Elle tient plus du talk-show matinal que de l’allocation présidentielle. Chávez y donne quelques leçons d’histoire, recommande des livres, partage des recettes, présente des reportages et parle de sa famille.

Mais le cœur de l’émission, ce sont les appels téléphoniques. Les Vénézuéliens qui souhaitent parler au président, à leur président, peuvent tout simplement lui téléphoner. Ces appels ne portent pas seulement sur les questions politiques. Souvent, les gens veulent simplement lui raconter leur vie, leurs problèmes personnels, leur cœur brisé. L’émission, qui peut durer longtemps (le record est jusqu’à présent de cinq heures (3)), montre Chávez sous son jour le plus populiste, buvant sa tasse de café en survêtement aux couleurs du Venezuela.

Ses détracteurs ont raison de souligner son inquiétant air de famille avec les révolutionnaires d’extrême gauche et les caudillos d’antan. Le plus marquant de ces précurseurs reste sans doute Juan Domingo Perón, président de l’Argentine de 1946 à 1955 (qui revint au pouvoir en 1973 pour moins d’un an), symbole imposant (et effrayant) du populisme latino-américain. Perón, qui comme Chávez entra en politique par la voie des armes et un coup d’État, remodela le paysage politique argentin en se faisant fort de représenter les millions d’ouvriers qui composaient alors la classe urbaine pauvre et marginalisée – la force politique la plus importante et la plus exclue de l’époque. Comme Chávez, ce leader charismatique et habile politicien triompha des élites politiques en place en intégrant les masses dans le système. Elles devinrent ses alliées inconditionnelles, lui devant l’amélioration des conditions de travail, de meilleurs salaires, plus de congés et l’inscription d’une longue liste de droits sociaux dans la Constitution. Mais, malgré les similitudes, le chavisme n’est pas une simple renaissance du péronisme. Car le phénomène Chávez comporte un trait singulier, plus inquiétant car plus en phase avec notre époque post-totalitaire : son élan démocratico-messianique. La polarisation actuelle de la société vénézuélienne ne doit pas être vue comme le simple remodelage du vieil affrontement droite-gauche en Amérique latine, un nouvel exemple du mouvement de balancier latino-américain entre révolution et réaction. Il s’agit d’un combat politique plus conséquent et plus marquant sur le sens de la démocratie au XXIe siècle.

Aux prises, deux visions antagonistes : la démocratie comme système tempéré de gouvernement et la démocratie comme forme politique de rédemption. Chávez prêche une conception eschatologique de la démocratie. Il a une grande importance historique, car il incarne une perversion singulière de la vaste entreprise contemporaine de démocratisation. Il se voit comme le rédempteur bolivarien de la démocratie.

La fascination de Chávez pour Bolivar, le grand général sud-américain héros de l’indépendance du Venezuela au début du XIXe siècle, n’a rien d’unique. Tous les gouvernements du pays, et peut-être même toutes les autres nations andines qu’il a libérées, l’ont hissé au rang d’icône. La nouveauté, semble-t-il, tient à l’intérêt de Chávez pour l’analyse politique que fit Bolivar de l’Amérique latine coloniale et pour ses propositions institutionnelles concrètes. Aux yeux de Bolivar, une fois l’indépendance acquise, les provinces administratives créées sous domination espagnole n’auraient de chance de survivre, de se construire politiquement et de résister à toute tentative de reconquête coloniale qu’en se regroupant en une sorte de fédération. Même s’il eût préféré que cette structure fédérale regroupe l’ensemble du continent hispanophone, Bolivar suggéra des accords moins ambitieux de coopération et de défense mutuelle. Chávez a fait sienne cette idée.

Concernant l’organisation interne des nouvelles sociétés, Bolivar tenait l’égalité pour le droit primordial des citoyens et pensait, avec Rousseau, que la participation politique est l’unique moyen de donner corps à ce droit. Mais il craignait aussi que la population de ces toutes jeunes nations manque de la vertu civique essentielle au bon fonctionnement du gouvernement participatif. Pour pallier cette faiblesse, Bolivar confiait à un État actif et paternaliste la charge d’éduquer le « peuple » et de faire de ses membres des « citoyens ». Chávez a réinterprété ces idées en faisant de la participation politique la principale composante de son message bolivarien, mais sans se soucier des craintes de son prédécesseur à propos de la vertu civique. Dans son bolivarisme au rabais, la participation est à la fois une fin et un moyen : les gens du « peuple » doivent devenir des citoyens, dont la mission principale est de participer en masse. Ce que Chávez entend vraiment par émancipation politique, c’est la politique de masse.

 

La symbiose de l’armée et du peuple

Bolivar a forgé nombre de ses idées politiques au contact de son professeur et mentor, Simón Rodríguez. Né à Caracas en 1771, ce philosophe utopiste, nourri au lait des penseurs européens, a souvent été surnommé « le Fourier de l’Amérique du Sud ». Certes, l’influence de Rodríguez sur les idées de Chávez est indirecte, mais les réflexions du précepteur de Bolivar sur la nécessité, pour l’Amérique latine, de solutions politiques endogènes ont laissé une marque profonde dans l’esprit du président vénézuélien. Dans Invención o error (« Invention ou erreur »), un texte rédigé en 1828, Rodríguez observait : « Sur quoi devons-nous prendre modèle ? L’Amérique hispanique est une entité originale. Ses institutions et son gouvernement doivent l’être également. De même que leur processus de création. Ou nous inventons, ou nous échouons. » C’est exactement la conception de Chávez : la foi dans le caractère unique de sa fonction historique, conjuguée à la foi dans la mise en place d’institutions politiques ad hoc.

Au centre de l’univers bolivarien du président vénézuélien, on trouve la symbiose de l’armée et du peuple. Une idée empruntée au général révolutionnaire Ezequiel Zamora. Pendant la guerre civile qui déchira le Venezuela dans les années 1860, celui-ci prit la tête des troupes dites fédéralistes, en lutte contre le gouvernement oligarchique. Pour nombre de Vénézuéliens, dont Chávez, l’engagement de Zamora dans une révolte populaire mais menée par l’armée, contre l’injustice sociale était d’inspiration bolivarienne. Mais, si Bolivar était lui-même un grand soldat soucieux de justice sociale, ses projets en matière de participation étaient plus tournés vers l’apprentissage de la vertu civique que vers la révolte armée. Zamora, en revanche, tenait les soulèvements de paysans en armes pour la seule force politique susceptible de conquérir la participation et la justice sociale pour les défavorisés. Le langage de Chávez rappelle souvent l’un des slogans de Zamora : « Des hommes libres, un pays libre, le suffrage universel et la haine de l’oligarchie. »

Dans les années 1990, ce cocktail idéologique très singulier semblait absurde : populisme, utopisme, et une touche de marxisme, le tout paré des couleurs du drapeau national. Pourtant, quiconque a lu attentivement la nouvelle Constitution sait que cette variante du bolivarisme a désormais force de loi au Venezuela. La nouvelle Constitution est la traduction institutionnelle de cette idéologie. En créant des instruments de démocratie directe comme les lois d’initiative populaire, les référendums consultatifs et révocatoires ou encore les assemblées populaires (4), le nouveau texte entend surmonter la fragilité de la démocratie représentative en la remplaçant par ce que Chávez appelle un système « protagoniste », ou democracia protagónica (« démocratie protagonique »). Ce lien pratiquement direct entre le chef et la nation est encore renforcé par la rationalisation du pouvoir législatif dans la nouvelle Constitution (le système bicaméral cédant le pas à une seule chambre, l’Assemblée nationale) et la consolidation du pouvoir présidentiel (le mandat est passé de cinq à six ans, et le chef de l’État peut désormais être candidat à sa propre succession). Par ailleurs, même si le texte n’a que légèrement amendé les lois existantes pour accorder le droit de vote aux militaires, le rôle de l’armée dans la vie civile et politique a été substantiellement développé à travers le programme de coopération civils-militaires Bolivar 2000 (5). Enfin, la Constitution intègre l’idée d’une fédération régionale, en stipulant que l’intégration latino-américaine et caribéenne sera encouragée et favorisée par la République bolivarienne afin de créer une « communauté de nations qui défendent les intérêts économiques, sociaux, politiques et écologiques de la région ».

Cette nouvelle Constitution a considérablement modifié la culture politique du pays. Entrez dans n’importe quelle entreprise, rendez visite à un grand patron sympathisant de l’opposition ou à un journaliste hostile à Chávez, et vous verrez sur leur bureau le petit livre bleu du Président, une Constitution bolivarienne au format de poche. Chávez n’est pas le seul à le brandir quand il prend la parole, tous les citoyens semblent en avoir fait leur viatique. La Constitution est devenue la nouvelle religion civile du pays. Et les Vénézuéliens semblent avoir totalement mordu à l’hameçon de la « démocratie protagonique ». Quel que soit le problème, la solution préférée de la population est : descendre dans la rue, lancer des campagnes, s’organiser, manifester, vociférer. Cet exercice permanent de démocratie de rue a transformé le pays en ce qu’il faut bien appeler une hyperdémocratie, un État régi par les passions politiques, où aucun camp (qu’il s’agisse du pouvoir ou de l’opposition) ne semble capable de proposer des solutions responsables. La terrible crise politique que connaît le Venezuela (6) n’est pas une crise de pénurie, mais d’excès, démocratique. Le pays traverse une expérience politique : la conception messianique de la démocratie a été inscrite dans l’ordre juridique et les classes populaires, désormais convaincues que la participation est synonyme de salut, gouvernent directement avec et à travers le président, en court-circuitant toutes les autres institutions, sauf peut-être l’armée. Comme vous le dira n’importe quel chauffeur de taxi de Caracas : avec Chávez, le peuple gouverne. Comment convaincre un peuple qui a fini par concevoir la démocratie comme une forme de rédemption qu’il existe des conceptions plus modérées, et véritablement démocratiques, de la politique ?

Il ne faut pas négliger la radicale nouveauté du phénomène Chávez, ni sous-estimer les implications plus larges de la transformation politique du Venezuela. Considérer ce président comme la réincarnation d’une gauche révolutionnaire en faillite, c’est réduire la portée de son projet messianico-démocratique. Chávez n’écrit pas un chapitre de l’histoire de la révolution, mais un chapitre de l’histoire de la démocratisation. Son idéal de « démocratie protagonique » fait mouche, car il répond au scepticisme général en Amérique latine sur la valeur de la modération politique. Et cette frustration engendrée par la banalité de la démocratie au quotidien est un phénomène de plus en plus courant, au Venezuela comme ailleurs sur le sous-continent. Le danger serait que ces sociétés, dans leur désillusion à l’égard de la politique partisane, assimilent tragiquement ce mécontentement à un dégoût de la démocratie et cèdent à l’ivresse de l’hyperdémocratie. Mais celle-ci n’est pas synonyme d’un surcroît de démocratie. Bien au contraire. Elle constitue une pathologie de la démocratie, une pseudo-démocratie. Les conséquences de ces excès populistes sont visibles aujourd’hui au Venezuela, et c’est véritablement alarmant.

 

Cet article est paru dans The New Republic, en février 2003. Il a été traduit par Johan Frédérik Hel Guedj.

 

 

→ Lire aussi notre entretien avec Naomi Daremblum : «Chavez dicte le chemin vers la terre promise »

 

L’empereur meurtrier

Dans sa prison – d’où il pouvait encore contempler son chef-d’œuvre, le Taj Mahal, édifié à la mémoire d’une épouse adorée –, le vieil empereur Shah Jahan reçut un jour la tête tranchée de Dara Shikoh, son fils aîné et successeur désigné (voir Books, n° 16, octobre 2010, « Les passions de Shah Jahan »). Le meurtrier, Aurangzeb, était l’un des frères cadets de Dara.

Rien là de très étonnant : dans l’Empire moghol, où la règle de la primogéniture n’existait pas, les guerres de succession étaient monnaie courante. Mais, intervenue au milieu du XVIIe siècle, celle-ci eut peut-être des conséquences incalculables sur l’histoire de l’Inde. C’est du moins ce que suggère Jai Arjun Singh dans le quotidien The Hindu, à propos de The Crimson Throne, le roman que le psychanalyste Sudhir Kakar a consacré à cette lutte fratricide qui passionne les lecteurs indiens. « Dara est un amoureux des arts, tolérant, intéressé par les autres traditions religieuses : beaucoup estiment qu’il a tout pour être le plus grand empereur moghol depuis son arrière-grand-père Akbar. Le rigoriste Aurangzeb, lui, se soucie surtout de faire triompher la “seule vraie foi”, l’islam », explique le critique.

Kakar ne prend parti ni pour l’un ni pour l’autre des deux frères. Il adopte alternativement les points de vue imaginaires de deux voyageurs étrangers bien réels, l’Italien Niccolao Manucci et le Français François Bernier. Tout les oppose, et chacun choisit un camp différent. Le bouillant Manucci, médecin autodidacte, quelque peu imposteur, embrasse la cause du doux et mystique Dara Shikoh. Le froid Bernier, qui méprise les hindous (en qui il ne voit que de naïfs idolâtres), développe (presque malgré lui) un respect pour les musulmans, et en vient à admirer le fanatisme de l’austère Aurangzeb.

« Parce que ni Manucci, ni Bernier ne sont des narrateurs “objectifs”, le roman nous oblige sans cesse à réfléchir à la manière dont l’histoire est interprétée et écrite », explique Arjun Singh. Et à nous poser ces questions sans réponse : quel visage aurait l’Inde aujourd’hui si le défenseur d’une coexistence respectueuse entre hindous et musulmans l’avait alors emporté ? « Dara a-t-il été fauché à l’aube d’un règne glorieux ou bien n’était-il qu’un doux rêveur qui n’aurait de toute façon jamais fait un bon chef d’État ? Aurangzeb était-il par nature un méchant hypocrite ou un homme cohérent avec lui-même et prêt à tout pour accomplir ce qu’il croyait être la mission de sa vie ? »