La grande exploratrice de l’Afrique que fut Mary Kingsley mettait un point d’honneur à arborer une mise impeccable sur les photos et lors de ses apparitions publiques, comme si elle voulait donner l’impression qu’elle avait passé sa vie tranquillement assise dans un boudoir. Et pourtant, même sur la photo ci-dessus, où elle prend la pose avec raideur, on sent à son regard qu’elle est ailleurs. Mary Kingsley avait pagayé dans des mangroves, affronté des animaux sauvages et des anthropophages et réalisé une première en alpinisme ; quand elle se sentait en confiance avec quelqu’un, il lui arrivait même de se décrire comme un « broussard ». On lui doit la découverte de nouvelles espèces de poissons, comme le ctenopoma de Kingsley (Ctenopoma kingsleyae). Plus généralement, elle a contribué à démystifier l’Afrique et, malgré ses propres convictions profondément impérialistes, probablement participé à l’accélération du processus d’indépendance des nations du continent.
Dans un discours qu’elle prononça à l’occasion d’un dîner d’auteures organisé peu après le décès de Mary Kingsley, Mrs Humphry Ward, romancière, évoqua « l’héritière d’un grand nom, qui a su le rendre plus grand encore ». Mary était la nièce de Charles Kingsley, qui a décrit dans Les Bébés d’eau 1 un monde sous-marin fantastique reflétant l’intérêt qu’il portait à la biologie marine. Un autre de ses oncles, le romancier Henry Kingsley, avait passé plusieurs années en Australie, où il avait travaillé dans les mines d’or sans toutefois parvenir à faire fortune. Le père de Mary, George, était lui aussi attiré par l’inconnu et le merveilleux. Médecin à Londres, il accompagnait régulièrement des gens aisés dans leurs périples à l’étranger : il leur apportait une assistance médicale tout en assouvissant sa « faim insatiable de nouveaux horizons et d’expériences », note Katherine Frank dans sa biographie de Mary Kinglsey 2. Au fil du temps, il avait accumulé un grand nombre de guides de voyage et constitué une étonnante collection de curiosités.
Comme beaucoup de jeunes filles de l’époque victorienne, Mary Kingsley n’avait jamais fréquenté l’école. D’ailleurs, son quotidien était encore plus étriqué que celui de la plupart des filles de son âge. Sa mère, Mary Bailey, avait été la gouvernante de George. Elle s’était retrouvée enceinte de lui, et il s’était senti obligé de l’épouser. Seule pour s’occuper de deux enfants en bas âge, elle était rapidement tombée très malade au point de devoir rester alitée, laissant à la jeune Mary le soin de tenir la maison. Néanmoins, avec une bibliothèque aussi fournie et aussi insolite à sa disposition, la jeune fille put nourrir sa curiosité pour ce monde extérieur qui passionnait tant son père. Plus tard, elle eut l’occasion de se frotter à de nouvelles idées quand son frère, Charles, bien moins doué qu’elle mais qui avait évidemment suivi une scolarité coûteuse, partit faire son droit à Cambridge [où le reste de la famille le rejoignit].
Mary Kingsley n’avait jamais voyagé à l’étranger, excepté une semaine passée à Paris en 1888 en compagnie d’une vieille amie de la famille. Elle s’était occupée religieusement de ses parents malades jusqu’à leur mort, survenue relativement tôt. Puis, après avoir mis leurs affaires en ordre (découvrant probablement au passage, en accomplissant les formalités d’usage, qu’ils ne s’étaient mariés que quatre jours avant sa naissance), elle fut enfin libre de partir.
Mue à la fois par son esprit d’aventure et, peut-être, par le désir d’échapper au carcan et aux mensonges de son passé, elle choisit d’abord les Canaries, puis visa plus loin : l’Afrique, la région du monde qui la fascinait le plus. Elle s’y prit de façon méthodique et s’équipa pour pouvoir collecter des échantillons d’espèces rares d’insectes, de poissons, de plantes, etc. Elle écrivit aussi à des missionnaires, marchands et autres fonctionnaires anglais qui se trouvaient sur place pour les prévenir de son arrivée. En août 1893, elle mit les voiles en direction de Freetown, en Sierra Leone, pour sa première grande expédition. À l’époque, c’était une entreprise extraordinaire pour une femme célibataire, non accompagnée, d’autant plus que beaucoup d’Européens tombaient malades en Afrique de l’Ouest et n’en revenaient jamais. Mais elle rentra saine et sauve en décembre, pour mieux repartir un an plus tard, fin décembre 1894, avec l’intention cette fois d’écrire un livre tout en recueillant des spécimens de la flore et de la faune locales.
Au cours de ces deux voyages, portant toujours le deuil de ses parents (même si elle mentionne à deux reprises un foulard de soie rouge), elle affronta tous les dangers – la maladie, les anthropophages, des rapides tumultueux en pirogue – pour mener à bien son projet naturaliste dans des régions où aucun Européen n’avait jamais mis les pieds. Elle fut probablement la première femme – et, indiscutablement, la première Européenne – à gravir le plus haut sommet d’Afrique de l’Ouest, le mont Cameroun. Lors de cette expédition, seuls deux membres de sa petite équipe avaient accepté de l’accompagner pour la dernière étape, et aucun n’était arrivé jusqu’au bout – l’un d’eux tentait pourtant l’ascension pour la troisième fois. Pour la journaliste Dea Birkett, la réussite de Kingsley est « de l’ordre de l’exploit héroïque » 3.
Au cours de ses voyages, Kingsley dut relever d’autres défis, qui n’étaient liés ni au terrain ni aux éléments : la faune sauvage, par exemple. Certains insectes étaient minuscules, mais si nombreux qu’ils vous rendaient la vie pratiquement impossible. « Jamais je n’ai vu un nombre aussi effarant de phlébotomes et de moustiques ! » s’étonne-t-elle un jour avec sa malice habituelle. Non seulement ces insectes sont exaspérants, mais ils peuvent aussi être porteurs de maladies potentiellement mortelles si elles ne sont pas soignées (les leishmanioses et le paludisme, par exemple). Mary Kingsley dut également faire face à des prédateurs de plus grande taille, qui représentaient une menace beaucoup plus immédiate. On a fait grand cas, par exemple, du jour où un énorme crocodile tenta de se hisser dans sa pirogue. Après lui avoir asséné « un coup sur le museau avec [sa] pagaie », ainsi qu’elle le raconte dans Une odyssée africaine, elle s’éloigna en pagayant frénétiquement. Dans le même ouvrage, elle évoque un autre prédateur, l’un des plus redoutés, qui l’a fascinée autant qu’effrayée. Elle s’était laissé surprendre par une tornade dans la forêt équatoriale quand elle se retrouva quasiment nez à nez avec un léopard : « Les grands arbres grinçaient et craquaient sous le vent ; les lianes sifflaient en claquant, tels des fouets. De temps à autre, un éclair accompagné d’une détonation aussi violente qu’un coup de fusil réduisait à néant un arbre et ses amarres : ils avaient lutté et combattu en vain. La pluie se mit à tomber en grondant, hachant menu les feuilles et les fleurs, inondant tout sous un véritable déluge. Je me débattais avec peine : pour échapper au torrent où je venais de me noyer à demi, j’escaladai des rochers. Arrivée presque au sommet, j’avisai de profil, à un mètre peut-être, pas davantage, un énorme léopard. Il était accroupi par terre, la tête, magnifique, rejetée en arrière, les yeux fermés. Il gardait les pattes avant étendues devant lui et battait l’air de sa queue. […] À peine avais-je aperçu l’animal que je me fis toute petite derrière les rochers, en me rappelant avec soulagement que les léopards sont, dit-on, dépourvus d’odorat. Cependant, j’entendais ses observations sur le temps qu’il faisait et le battement de sa queue sur le sol. À intervalles réguliers, je jetais un œil par-dessus la crête rocheuse : il ne bougeait pas. Je crois bien qu’il demeura ainsi une douzaine de mois : à la vérité, en y repensant, il dut rester là vingt bonnes minutes. Finalement, regardant de nouveau avec précaution, je me rendis compte qu’il était parti. […] J’étais ravie d’avoir pu admirer une aussi imposante créature. De toute évidence, le léopard était confondu et enragé par le tumulte, aveuglé par l’avalanche d’éclairs qui balayaient les moindres recoins de la forêt. L’espace d’un instant, on distinguait tous les détails infimes des brindilles, branches, feuilles et pierres du décor ; une seconde après, on était plongé dans une semi-obscurité, jusqu’à l’éclair suivant. Conjugué au grondement simultané du vent, de la pluie et du tonnerre, le spectacle avait de quoi étonner tout être vivant. »
Après avoir exprimé son « ravissement » à voir de près un animal aussi majestueux et la compassion qu’elle avait éprouvée pour le félin terrorisé, elle ajoute : « Je n’ai jamais blessé intentionnellement de léopard. En règle générale, je ne fais aucun mal aux animaux. » Bien consciente qu’on la lit dans les salons, elle précise à l’intention de ce lectorat qu’elle s’est toujours comportée de la manière qui convient à son sexe, même en brousse. « Je trouve, écrit-elle, que se servir d’un revolver n’est pas un geste très féminin. »
Quand cette aventurière intrépide et déterminée séjournait en Afrique, elle jouissait incontestablement du sentiment d’autorité qui allait de pair avec le pouvoir colonial (masculin). Il lui était par conséquent difficile de conserver une image féminine, aussi décida-t-elle de se comporter comme un « homme blanc », non seulement en pratiquant l’alpinisme, mais aussi en faisant du commerce. Cette dernière activité lui permettait de subvenir à ses besoins et de se faire accepter par les populations indigènes. « J’acquis quelques bracelets en poil d’éléphant auprès de l’épouse d’un chef contre mon foulard de soie rouge, et deux ou trois autres babioles », raconte-t-elle dans Une odyssée africaine. Il semble pourtant qu’elle se soit identifiée aux négociants pour des raisons qui ne sont pas uniquement liées à ses origines sociales (lesquelles étaient modestes du côté maternel), comme on a pu le dire ; elle était de toute évidence fière de ces échanges commerciaux. À propos des marchands, elle écrit dans un ouvrage ultérieur, paru en 1899 : « On compte sur les doigts d’une main ces hommes que l’impérialisme néglige en toute impunité. Pour l’heure, on nous qualifie de “marchands”, même si le système colonial ferait mieux de s’excuser pour cette appellation. Je dis “nous” parce que je me targue, depuis mon retour, d’avoir été classée dans la catégorie des marchands de Liverpool par un éminent fonctionnaire. » 4
Kingsley renouait avec sa féminité notamment en s’habillant sobrement (quand elle ne portait pas de foulards cramoisis !), en faisant allusion à son sexe de manière directe – elle employait par exemple des termes comme ladylike (« féminin », « convenable pour une dame ») – et en affichant une sorte d’autodérision à la limite de l’autoparodie, selon la géographe Alison Blunt. « Qu’est-ce qui m’avait pris d’aller faire le zouave dans les marais ? » ironise la voyageuse dans Une odyssée africaine. Elle minimise sa capacité à diriger une pirogue, par exemple. « Je jouissais déjà d’une certaine réputation de navigatrice avant que je ne quitte le Gabon », dit-elle, avant d’expliquer que cette réputation était en fait particulièrement mauvaise : « J’avais déjà fait passer mon beaupré à travers une verrière et rayé la peinture sur tout un côté d’un hôpital antivariolique, sans parler de mes tentatives répétées pour faire grimper mes embarcations aux arbres. Mais, à mon retour, je me suis surpassée en réussissant à coincer complètement mon grand mât et en découvrant suffisamment de nouveaux bancs de sable et de hauts fonds dans la baie de Corisco et autour du cap Estérias pour remplir une nouvelle édition du West African Pilot [« Guide de navigation en Afrique de l’Ouest »]. »
Voilà pour ce qui concerne ses compétences en matière de navigation. Quant à son courage, là encore, elle fait profil bas. Par exemple quand elle raconte, dans Une odyssée africaine, dans quelles circonstances elle tomba sur un autre léopard. Elle dit avoir jeté deux tabourets et une cruche en direction du fauve, mais elle s’empresse d’ajouter, avec un soupçon de fausse modestie : « N’allez pas croire que je fis preuve en cette occasion d’une exceptionnelle bravoure ! Je n’avais même pas imaginé qu’il pût s’agir d’un léopard quand j’entrai dans la bagarre. »
Pourtant, elle ne fut pas désavantagée par sa féminité. Au contraire, c’était un atout, et elle en fit bon usage. Son profil détonnant lui permit d’être plus proche des populations indigènes. Elle était par exemple à même de prodiguer des soins, compétences qu’elle avait acquises auprès de ses parents malades, ce qui faisait d’elle un modèle de femme nourricière. Même la farouche tribu des Fang, qui vivait dans la forêt tropicale, finit par lui faire confiance. Comme le soulignent certains commentateurs, c’est son expérience de première main de la vie tribale – plutôt que les préjugés impérialistes qui avaient cours à l’époque – qui a influencé sa pensée. Dans le cas de sa rencontre inopinée avec le léopard, sa capacité à observer les autres et à se mettre à leur place a été salvatrice : elle a ainsi pu juguler sa peur, sa méfiance et, surtout, ses idées reçues sur ces animaux.
Cet aspect est très important, car les anecdotes de Kingsley sur les crocodiles ou les léopards sont généralement rapportées en lien avec la place qu’ils occupent dans la culture tribale. Elle a notamment étudié les nombreux fétiches associés à cette faune, si étranges aux yeux des Européens. Ainsi l’universitaire Gerry Kearns la présente-t-il d’abord comme une anthropologue et, plus précisément, comme une ethnographe [puisqu’elle se rend sur le terrain] compétente et respectable. En cela, elle poursuivait l’œuvre de son père, qui l’avait autrefois associée à des recherches pour un projet de livre sur les rites sacrificiels. Mais le travail de Mary présentait davantage d’intérêt que celui de son géniteur puisqu’il s’agissait de véritables enquêtes de terrain, menées auprès des personnes avec qui elle faisait du commerce et chez qui elle séjournait, qu’elle a pu longuement observer, avec lucidité et bienveillance. Un travail, de plus, décrit avec minutie, qui sera abondamment analysé et commenté par la suite.
Kingsley a rapporté de ses voyages en Afrique des spécimens rares, comme ce poisson qui porte son nom et un reptile qu’elle confia au zoo de Londres. Plus important encore, elle a publié ses observations ethnographiques dans deux livres instructifs et captivants – Une odyssée africaine, paru en 1897, et « Études ouest-africaines », en 1899. Ces ouvrages contenaient des récits inédits à propos de « ce système élaboré présent en Afrique et que nous appelons sorcellerie, fétiche ou juju », notamment des descriptions des cérémonies d’initiation, des parures corporelles, etc. Ils étaient en outre émaillés de nombreuses considérations originales propres à susciter une réflexion sur l’entreprise coloniale, ce qui la catapulta certes sur un terrain glissant, mais fit aussi d’elle une porte-parole de l’Afrique – et des femmes – sur la scène politique.
Mary Kingsley critiquait ouvertement l’œuvre des missionnaires et l’action de l’administration coloniale. Elle estimait en effet que toutes deux s’immisçaient dans des modes de vie traditionnels qui avaient évolué pour s’adapter au contexte africain. Elle pouvait par exemple comprendre que la polygamie et l’esclavage domestique répondent à des besoins spécifiques. Au sujet de la polygamie, elle avance l’argument suivant : « Il est impossible pour une femme d’accomplir tout le travail domestique : s’occuper des enfants, faire à manger, préparer le caoutchouc et le porter au marché, aller chercher l’eau, cultiver le jardin… » Elle s’est impliquée à corps perdu dans deux débats qui faisaient rage à l’époque. Le premier concernait les taxes sur les alcools qui, soutenait-elle, étaient davantage motivées par l’appât du gain que par le souci de mettre un frein à la consommation : « Je n’hésite pas une seconde à dire que, dans toute l’Afrique de l’Ouest, il n’y a pas en une semaine le quart de l’ébriété que l’on voit en l’espace de deux heures, le samedi soir, sur Vauxhall Road [à Londres] », s’insurge-t-elle dans Une odyssée africaine. Le second débat était lié à l’impopulaire hut tax, une taxe d’habitation instaurée en Sierra Leone au bénéfice direct de l’administration coloniale. Or Kingsley estimait que cet impôt était franchement injuste, car il transgressait le droit à la propriété garanti par le droit coutumier.
L’aventurière a fait valoir ces idées à la fois dans ses livres et dans le cadre des conférences qu’elle donnait dans tout le pays. Les deux premières eurent lieu devant la Société royale écossaise de géographie et la Société de géographie de Liverpool : elle était assise à la tribune tandis qu’un homme, membre de la Société, lisait à haute voix le texte qu’elle avait rédigé. Mais elle s’affirma plus tard en devenant la première femme à s’adresser aux chambres de commerce de Liverpool et de Manchester. Elle s’est aussi exprimée devant 2 000 personnes à Newcastle et 1 800 à Dundee.
Une fois encore, elle dut se livrer à un exercice délicat : d’un côté, elle s’habillait, comme à l’accoutumée, en « vieille fille » ; de l’autre, elle disait ce qu’elle pensait avec l’assurance que lui conféraient ses connaissances incomparables, acquises sur le terrain. Pour citer l’historien Christopher J. Lane, « elle a très bien su se faire entendre », grâce non seulement à ses deux premiers livres et à ses conférences, mais aussi à d’autres publications : un ouvrage plus court, « Histoire de l’Afrique de l’Ouest » ; une compilation des notes de son père assortie des Mémoires qu’elle avait écrits sur lui, « Notes sur le sport et le voyage » ; et une série d’articles publiés dans des revues majeures comme The Cornhill Magazine et The Spectator 5.
À de nombreux égards, Mary Kingsley était indubitablement une femme de son temps. Elle ne contestait pas l’impérialisme en tant que tel. En fait, elle était fière que la Grande-Bretagne fût une puissance coloniale. Elle estimait par ailleurs faire partie des « impérialistes de la vieille école ». Ce qui la dérangeait, c’était la manière dont le pouvoir colonial était exercé. À en juger par ses travaux ethnographiques, elle voyait les Africains comme habitant un monde spirituel plutôt que matériel, dépourvus d’« aptitudes en mécanique ». Jamais elle n’aurait pu imaginer les bouleversements qui les feraient entrer dans la modernité. Aujourd’hui, tout cela met le lecteur mal à l’aise. Néanmoins, elle souhaitait que l’approche britannique fût fondée sur la justice et le respect des institutions locales plutôt que sur l’imposition d’un système étranger – une démarche qui aurait reposé non sur l’exploitation, mais sur une coopération profitable aux deux parties. Suggérant la mise en place de ce qui deviendrait l’indirect rule 6, elle préconisait un « gouvernement de l’Afrique par les Africains ». Surtout, son travail a grandement contribué à démystifier le continent.
Il lui arrivait pourtant de faire preuve de maladresse. On pourrait par exemple croire qu’elle plaisante quand, dans Une odyssée africaine, elle défend l’anthropophagie comme s’il s’agissait d’une simple affaire de goût : « Les Fang ne pratiquent pas le cannibalisme pour des motifs sacrificiels. Pour eux, c’est tout naturel. La chair humaine est délicieuse, disent-ils ; d’ailleurs, ils aimeraient beaucoup vous y faire goûter. » De même, comme on aura pu le déduire de son attachement à donner une image féminine d’elle-même, Kingsley ne remettait nullement en cause la place des femmes dans la société victorienne. D’ailleurs, à l’instar de Mrs Ward et d’autres femmes de l’époque qui jouissaient d’une grande notoriété, elle rejetait totalement le mouvement des suffragettes, en dépit de ses propres incursions dans les univers exclusivement masculins qu’étaient ceux de l’exploration, du commerce et du débat politique. Les femmes, à l’entendre, étaient différentes, comme les Africains étaient différents. Elle ne jugeait pas nécessaire que la gent féminine fût admise au sein de la Société royale britannique de géographie, ce qui à ses yeux n’aurait eu pour effet que d’« entraver le débat scientifique ». Au mieux, ces dames pouvaient espérer créer leur propre mouvement, sous son égide. Avec le temps, « Kingsley s’est mise à établir des liens et des parallèles entre la condition des Africains et celle des femmes ».
Pâtissait-elle d’un « manque fondamental de leadership », comme le suggère sa biographe Katherine Frank ? C’est possible. Mais, encore une fois, peu importe les causes qu’elle soutenait ou non : c’est ce qu’elle a fait qui compte. Sa singularité, son indépendance, son courage, sa ténacité et ses convictions ont démontré la force dont une femme pouvait être capable. Avant tout, elle a prouvé par ses conférences et ses écrits qu’une voix féminine pouvait se faire entendre et avoir un véritable impact. Elle a eu l’idée d’une société africaniste, ce qui a conduit à la création de la Royal African Society, fondée par son amie Alice Stopford Green en 1900 et qui continue, aujourd’hui encore, de promouvoir les intérêts de l’Afrique. Elle appelait de ses vœux un « commerce équitable » avec les travailleurs africains, d’où la notion de kingsleyism, qui a contribué à rassembler les détracteurs des politiques coloniales. Son influence « est allée grandissant au fil des décennies qui ont suivi sa mort », observe Dea Birkett. Paradoxalement, sa vie et son œuvre sont aujourd’hui devenues une cible pour certaines féministes, qui peuvent certes s’abstenir de faire son éloge mais pas nier que Mary Kingsley est une « figure majeure dans l’historiographie de la géographie ».
Kingsley partit une dernière fois pour l’Afrique en mars 1900. Avant de pouvoir rejoindre la partie occidentale qu’elle aimait tant, elle mourut à Simon’s Town, en Afrique du Sud. Comme si elle voulait faire amende honorable pour ses prises de position impérialistes, elle y soignait des hommes faits prisonniers par les Britanniques lors de la guerre des Boers. « Préoccupée et lassée » par le conflit qui faisait rage en elle entre le « broussard » et la « femme d’intérieur », résume Katherine Frank, elle suivait son cœur, quitte à faire don de sa personne. Les hommes qu’elle soignait bénévolement mouraient en grand nombre de la typhoïde qui circulait dans les tranchées, et elle eut tôt fait de la contracter à son tour. Elle n’avait que 37 ans, et elle était si célèbre que sa mort provoqua une onde de choc et un sentiment de consternation dans toute la Grande-Bretagne. Il semble en fin de compte qu’elle ait réussi son exercice d’équilibriste. Le magazine The Graphic lui a d’ailleurs rendu hommage de cette manière : « Elle faisait montre de la fougue et de l’indépendance de la Femme nouvelle 7 tout en incarnant les vertus exceptionnelles de la femme traditionnelle – l’humilité, l’amour du foyer et de la famille. » On a salué chaleureusement sa féminité : « Une femme si féminine dans tous les sens du terme », a écrit Edmund D. Morel, un autre spécialiste de l’Afrique de l’Ouest, admirant l’adresse avec laquelle elle parvenait à « faire ressortir ce qu’il y avait de meilleur chez un homme, par la magie de sa sincérité ». Remplacez « un homme » par « la nature humaine », et cet hommage prend une dimension universelle et intemporelle.
— Jacqueline Banerjee est rédactrice en chef du portail The Victorian Web et l’auteure de plusieurs livres sur la littérature anglaise. — Cet article a été publié sur The Victorian Web le 23 septembre 2013. Il a été traduit par Béatrice Murail.









