Putain d’actrice !

Sans date de naissance avérée, père inconnu, mère courtisane. Laquelle offrit la jeune adolescente aux messieurs qu’elle fréquentait. Petite, filiforme, Sarah en contracta l’impossibilité d’éprouver l’orgasme (elle se décrivait comme une « personne incomplète »). Mais son désir de sexe était insatiable. Pendant la première partie de sa vie, elle coucha régulièrement avec ses partenaires, dans les vestiaires du théâtre.

Après un bref premier passage à la Comédie-Française, elle avait aussi repris le métier de sa mère, ce qui lui permit d’acheter un luxueux appartement rue Duphot, près de la Madeleine. Elle poursuivit longtemps cette activité lucrative en marge de sa carrière, attirant chez elle des personnalités en vue. Elle eut aussi de brèves rencontres avec des géants de son époque, tel Victor Hugo.

Placée enfant dans une école religieuse, admise au Conservatoire grâce au duc de Morny, client de sa mère, elle avait rejoint la Comédie-Française à l’âge de 16 ans. Elle s’y fit remarquer par son absence de talent et en fut expulsée pour avoir giflé une actrice qui avait maltraité sa petite sœur venue lui rendre visite. Ensuite, elle joua de petits rôles sur le boulevard et en privé, puis fut recrutée à l’Odéon, où elle devint presque immédiatement une star. Pendant la guerre de 1870, elle transforma le théâtre en hôpital. Et fut reprise par la Comédie-Française, connaissant bientôt une gloire internationale. En 1899, elle acquit son propre établissement, l’actuel Théâtre de la Ville.

Sarah Bernhardt fit pleurer les salles dans le monde entier, jusqu’au Chili et en Russie – même quand le public ne comprenait pas un traître mot de français. Elle s’habillait de façon extravagante – l’un de ses chapeaux était surmonté d’une chauve-souris empaillée. Le personnage n’en finit pas d’attirer les biographes. Le livre de Robert Gottlieb, auteur d’un remarqué « Balanchine », est le deuxième paru en cinq ans chez Yale. Plusieurs biographies n’ont pas été traduites en français. Graham Robb, grand spécialiste du XIXe siècle français, fait un compte rendu ébloui de celle de Gottlieb dans la New York Review of Books.

Mais, curieusement, la vie de Sarah Bernhardt lui paraît « moins intéressante pour un biographe que ne le laissent supposer ses spectaculaires performances d’actrice ». Elle était capable de simuler la cécité en ne montrant que le blanc des yeux pendant une demi-heure. Pour évoquer l’obsession sexuelle de Phèdre, elle faisait remonter ses mains de l’intérieur de ses cuisses. Il semble tout de même « intéressant », pour le moins, de comprendre comment la petite prostituée est devenue non seulement l’actrice, mais la directrice de théâtre qu’elle est devenue.

Si elle avait le « génie de la réclame », comme le nota Henry James en la voyant jouer à Londres, elle était aussi une professionnelle implacable, travaillant et faisant travailler chaque mot, chaque voyelle, inventant et peaufinant les costumes, démolissant et recréant les décors, dirigeant les éclairagistes… Rarement aussi un acteur n’a à ce point consciemment incarné le paradoxe du comédien. Elle l’a dit, redit et écrit, « l’artiste doit laisser sa personnalité au vestiaire, dénuder son âme de ses propres sensations […] perdre son ego quand il est sur scène ». Robb ajoute un détail peu connu : quand elle acquit son propre théâtre, elle supprima le souffleur. À sa mort, près d’un demi-million de personnes se rassemblèrent dans les rues de Paris.

« Chávez dicte le chemin vers la terre promise »

Books : L’article que vous avez publié dans The New Republic date de 2003. Le concept de « démocratie protagonique » est-il toujours aussi pertinent aujourd’hui pour décrire la situation politique vénézuélienne ?

Naomi Daremblum : À mon avis, il s’applique plus que jamais. Contrairement à ce que pourraient laisser penser les quelques revers subis par Chávez depuis 2003 (notamment sa défaite au référendum constitutionnel de 2007 et la récente percée de l’opposition aux législatives de 2010), nous avons assisté ces dernières années à la consolidation et à la normalisation de la « démocratie protagonique ». Certes, les Vénézuéliens ne descendent plus dans la rue pour se faire violemment entendre, comme ils l’avaient fait en 2002 ou encore en 2007, après que Chávez a fermé Radio Caracas Télévison (RCTV, la dernière chaîne nationale d’opposition), mais la « démocratie protagonique » reste le principe fondateur du système politique « bolivarien » : elle en a fixé le cadre légal et a inspiré la création de ses principaux organes, telles les « assemblées populaires », devenues en 2006 les « congrès communaux », qui sont aujourd’hui au cœur de la vie politique nationale. Concurrençant directement les municipalités, ces institutions parallèles peuvent décider, contrôler, et même mettre en œuvre les projets (financés avec l’aide du gouvernement) que la communauté estime les plus nécessaires, que ce soit dans le domaine de l’éducation, de la santé, du travail, de l’environnement, etc.

Les législatives de septembre dernier ont pourtant semblé montrer que Chávez se pliait au jeu de la démocratie représentative. Devra-t-il dorénavant composer avec l’opposition au Parlement ?

Bien avant la tenue des législatives, Chávez se doutait qu’il allait perdre du terrain dans les urnes. Et il s’y est préparé : dès janvier 2010, il a modifié le découpage électoral afin que les circonscriptions soient plus favorables à sa coalition. Il a renforcé la représentation des zones rurales où il avait obtenu de bons scores par le passé et s’est arrangé pour que la représentation des villes, acquises aux antichavistes, soit la plus faible possible. Résultat : alors que le vote populaire fut très favorable à l’opposition, cette dernière n’a obtenu que 67 sièges sur 165, quand elle aurait dû en conquérir 83. Cela étant, les 98 sièges gagnés par Chávez et sa coalition ne lui permettent plus de disposer de la majorité nécessaire pour faire voter certaines lois, nommer les juges à la Cour suprême, etc. C’est un changement notable pour qui est habitué à gouverner avec un Parlement transformé en simple chambre d’enregistrement. Mais il a déjà trouvé un moyen de court-circuiter l’Assemblée. En décembre dernier, moins d’un mois avant la rentrée du nouveau Parlement, il a fait adopter par les députés sortants la « loi spéciale d’habilitation », qui l’autorise à gouverner par décret pendant les dix-huit prochains mois…

En 2003, vous regrettiez que la démocratie de rue ait contaminé jusqu’à l’opposition. Où en est cette dernière aujourd’hui ?

C’est là la différence la plus importante par rapport à la situation de crise de 2002-2003. Aujourd’hui, l’opposition vénézuélienne est convaincue que la bataille contre Chávez doit être menée sur le terrain électoral et non dans la rue. Ses membres ont compris que le seul moyen de sortir de l’impasse est d’emprunter la voie institutionnelle et d’utiliser le cadre juridique « bolivarien » actuel pour amener le changement. Lors des dernières législatives, ils ont présenté, pour la première fois depuis 1999, une liste unique de candidats et ont remporté la majorité des voix malgré la nouvelle loi électorale et un accès restreint aux médias. Mais il leur faut trouver un candidat qui ait suffisamment de charisme pour rivaliser avec Chávez.

La société vénézuélienne est-elle prête à renoncer à la « démocratie protagonique » et à réformer son système politique ?

Je crois que la population commence à prendre conscience du fait qu’un régime « protagonique » ne résout pas plus qu’un autre les problèmes de pauvreté, de corruption, d’éducation ou de sécurité (un thème qui était au centre de la campagne des législatives). Les Vénézuéliens abandonneront-ils pour autant le système politique de la « démocratie protagonique » et modifieront-ils leur régime constitutionnel ? C’est très difficile à dire. Il y a trop de pièces mobiles dans ce système politique pour qu’on puisse prédire s’il changera réellement ou si les réformes institutionnelles faites par Chávez lui survivront.

Quelle différence faites-vous entre la « démocratie protagonique » et le simple populisme ?

Même si la « démocratie protagonique » de Chávez a certaines ressemblances avec le populisme d’un Perón, les deux phénomènes sont d’essence radicalement différente. Le fait est qu’à l’époque de Perón la participation politique était très limitée. Le populisme cherchait à obtenir des choses concrètes pour les classes populaires : la sécurité sociale, de meilleurs salaires, des vacances, des congés maternité, etc. La « démocratie protagonique » se focalise, elle, sur la participation, dont elle fait un fétiche. Celle-ci est à la fois un moyen et une fin. La rédemption vient du fait même de participer, pas des résultats obtenus. Cela ne veut pas dire que Chávez ne fait rien pour les pauvres en matière de santé et d’éducation, mais c’est moins la situation des citoyens qui compte que celle du système de pouvoir. Au moins les populistes du passé se préoccupaient-ils d’obtenir des résultats concrets. Dans la « démocratie protagonique », la seule chose qui compte, c’est de renforcer Chávez : les citoyens ne jouent qu’un rôle secondaire dans cette pièce de théâtre où leur salut vient de leur participation. Le Rédempteur, celui qui leur dicte le chemin vers la Terre promise, c’est Chávez, et lui seul.

Dans la peau de Keva, Tchèque et Rom

Keva bavarde avec une amie à une station de tramway. Un train arrive dans un bruit fracassant et les deux jeunes femmes à la peau brune s’y engouffrent. Une passagère blonde et corpulente les montre du doigt : « La fille, là, derrière, elle a l’air d’une pute. » Au même moment, le conducteur freine, Keva perd l’équilibre et lui marche sur le pied. Elle s’excuse à voix basse. L’autre réplique en lui écrasant les orteils. Les cris fusent dans le wagon, jusqu’à ce que la blonde descende, non sans avoir craché au visage de l’ennemie en guise d’au revoir.

Keva n’a ni la stature ni la musculature d’un personnage de bande dessinée classique. Plutôt menue et discrète, elle est l’un des trois antihéros de la trilogie graphique qui vient de sortir à Prague, Histoires. Trois histoires vraies, racontées par les protagonistes eux-mêmes : Keva, 21 ans ; Albina, 40 ans ; et Ferko, 60 ans.

« J’étais curieuse de voir de quoi ma vie aurait l’air en BD », confie Keva. La jeune femme ne connaissait pas vraiment la facture d’une bande dessinée quand Máša Boˇrkovcová, spécialiste des Roms, et Markéta Hajská, anthropologue, lui ont proposé de raconter sa vie en récit graphique. Mais toutes les trois se fréquentaient depuis longtemps : Máša Boˇrkovcová a rencontré Keva il y a plusieurs années, quand elle s’occupait d’un camp de vacances pour enfants roms. Markéta Hajská a pour sa part mené des recherches sur les Roms de Slovaquie orientale et donné des cours de soutien scolaire aux enfants de la minorité quand elle était étudiante. C’est ainsi qu’elle a rencontré Keva et sa famille.

Avec une subvention européenne et l’aide de leur ami dessinateur Vojtˇech Mašek, les deux Praguoises ont eu l’idée de concevoir un récit documentaire sous forme graphique. Un procédé encore inédit en République tchèque, dont Markéta Hajská explique l’efficacité : « La bande dessinée ne restitue pas seulement les paroles. Les images rendent aussi l’atmosphère des scènes. Nos livres montrent à quoi ressemblent les villages roms, ils permettent de voir l’expression des visages… » Et avec Keva, Albina et Ferko, les auteurs ont choisi des personnalités issues de milieux différents, au sein des minorités roms de République tchèque et de Slovaquie.

« Dans une grande ville comme Prague, l’entente entre les Tchèques et les Roms est possible », affirme Markéta Hajská. « Nous devons commencer à parler des Roms en tant qu’individus et pas seulement en tant qu’ethnie », renchérit Máša Boˇrkovcová. Avec leur trilogie, toutes deux espèrent faire découvrir la vraie vie des Roms aux Tchèques, et favoriser ainsi une meilleure compréhension mutuelle. Le format de la bande dessinée s’adresse particulièrement aux jeunes, qui n’auraient jamais l’idée d’ouvrir un livre sur les Roms.

Les planches, dessinées à partir de photos d’enfance de Keva, ne suivent pas un ordre chronologique. Les différentes scènes de sa vie sont entrecoupées de flash-back et de rêves pas toujours enchanteurs. Elle y évoque le foyer pour enfants, la discrimination scolaire, les déménagements incessants, les bagarres, les insultes, la criminalité et l’amour.

Avec dix millions de personnes, les Roms sont la minorité la plus importante d’Europe. Mais leur intégration reste très problématique. Le président français Nicolas Sarkozy a fait la une des journaux au cours de l’été et de l’automne derniers en procédant à l’évacuation de camps illégaux et en expulsant de nombreux Roms vers la Roumanie et la Bulgarie. Mais les institutions européennes attirent depuis longtemps l’attention sur les discriminations dont est victime cette minorité en Europe de l’Est.
La République tchèque est emblématique à cet égard. Keva y est née le 6 septembre 1989, prématurée de deux mois. Quand ses parents la ramènent chez eux le 17 novembre, la « révolution de velours » commence à Prague. Beaucoup de Roms en seront les victimes : « Bon nombre d’entre eux travaillaient dans l’industrie sous le communisme. En 1990, ils furent les premiers à être licenciés », rappelle Máša Boˇrkovcová. Après la scission de la Tchécoslovaquie, en 1993, s’est également posé le problème de la nationalité. De nombreux Roms slovaques ne pouvaient plus prétendre aux prestations sociales ou à un logement en République tchèque. Keva, ses neuf frères et sœurs, son père (agent de sécurité) et sa mère (femme de ménage) souffraient, eux, de la nouvelle donne économique. La famille, qui avait un appartement dans la capitale, a dû s’installer dans une nouvelle cité de la banlieue praguoise.

 

« Vous êtes sûre d’avoir de quoi payer ? »

Les Roms vivent, généralement, dans une société parallèle à celle des Tchèques. Les contacts entre les deux mondes tournent souvent au conflit, car les préjugés sont tenaces. « Si tu n’es pas sage, les Tsiganes (1) vont venir te chercher », s’entendent dire les enfants désobéissants. Et la plupart des Tchèques, du maçon au professeur d’université, considèrent la paresse comme le trait dominant des Roms.

Quand la mère de Keva, qui pense être enceinte, va voir son médecin, il ne l’ausculte même pas. « Encore ! », constate-t-il simplement. Quand, dix mois plus tard, son ventre n’en finit pas de grossir sans aucun bébé à l’horizon, le médecin ne bouge toujours pas le petit doigt. Il faudra attendre l’intervention d’une assistante sociale pour lui permettre de faire une échographie, qui révèle une énorme tumeur, et d’enfin se faire soigner.

Les Roms ressentent dès l’enfance le stigmate de leur origine : au début des années 1990, deux des frères et sœurs de Keva font l’école buissonnière. Tous les enfants de la famille sont en conséquence placés dans un foyer, Keva y compris. La petite fille n’a qu’un an et demi. « Je ne me souviens que du moment où ils m’ont mise dans un petit lit, raconte-
t-elle. C’était terrible. » Elle restera là neuf mois. À l’école, sa première institutrice était une authentique raciste doublée d’une alcoolique. Rapidement, la petite fille curieuse d’apprendre commence à sécher la classe et atterrit dans une école spécialisée, comme beaucoup d’autres enfants Roms (2).

Jusqu’à récemment, Keva était serveuse de café. L’interroge-t-on sur sa nationalité ? « Pour les étrangers, je suis une Tchèque qui a la citoyenneté du pays, explique-t-elle. Mais quand un Tchèque me pose la question, je réponds que je suis Rom. » Beaucoup le voient aussi à son visage. Il y a quelque temps, la jeune femme a voulu acheter six robes pour les demoiselles d’honneur de son mariage, la vendeuse tchèque du magasin l’a regardée avec mépris en lui demandant : « Vous êtes sûre d’avoir de quoi payer ? » « Je ne crois pas », a répondu Keva avant de quitter la boutique. « Je croise de plus en plus de néonazis, la situation est de pire en pire ici », résume-t-elle.

Les statistiques lui donnent raison : d’après une étude de l’Union européenne publiée fin 2009, les Roms tchèques se sentent plus discriminés que n’importe quelle autre minorité ou groupe de migrants en Europe. Les chiffres sont en partie déformés, s’est défendue la directrice du bureau gouvernemental des affaires roms, Gabriela Hrabanová. « La marginalisation s’est plutôt accentuée ces dix dernières années, reconnaît-elle cependant. Mais, en ce qui concerne le niveau de vie réel des Roms, la République tchèque n’est certainement pas à la dernière place en Europe. »

De ce point de vue, Keva ne se plaint pas. Elle travaille parfois comme femme de chambre dans des hôtels. Pendant son temps libre, elle sort avec ses amies, va au cinéma, en discothèque ou fait du shopping. Mais, même si elle vit comme les Tchèques de son âge, elle peine à imaginer une réconciliation. « On ne peut pas changer grand-chose à cette situation, parce que nous gênons les Tchèques, tout simplement », dit-elle.

Sa propre histoire contredit pourtant en partie ce pessimisme : le soir du 31 décembre 2009, Keva a rencontré un ouvrier tchèque, Marek. En avril, elle a emménagé chez lui et ses parents. Ils viennent de se marier, lors d’une fête éblouissante rassemblant cent trente invités. Où aucune tradition rom n’a été oubliée.

 

Cet article est paru sur Kulturama.org le 1er octobre 2010. Il a été traduit par Morgan Corven.

À table, et vite !

Vendu à plus de 3 millions d’exemplaires depuis sa sortie aux États-Unis en 1960, The I Hate To Cook Book n’est pas un livre de cuisine comme les autres. Et c’est bien pourquoi il vient d’être réédité dans une version légèrement actualisée par Grand Central Publishing. Il ne s’adresse pas aux amateurs de bonne chère, mais à ces innombrables mères de famille qui associent casseroles et corvée.

L’auteur, Peg Bracken, rédactrice publicitaire au bord de la crise de nerfs, « a demandé à ses amies, tout aussi fatiguées de préparer sans cesse les mêmes plats, de lui confier leurs recettes, puis en a fait un livre », explique Julie Bosman dans le New York Times. Rapidité et facilité sont les maîtres mots de cet ouvrage qui fait la part belle aux ingrédients tout prêts dont l’industrie agroalimentaire américaine est prodigue. Aujourd’hui comme hier, il séduit les femmes qui cuisinent par nécessité plus que par plaisir, quoi qu’en disent les « écogastronomes ».

La tentation digitale

Sur l’avenir du livre à l’ère numérique, peu de voix sont plus autorisées que celle de Robert Darnton, directeur de la prestigieuse bibliothèque de Harvard, universitaire spécialiste du livre au XVIIIe siècle, mais aussi promoteur de deux initiatives « digitales » majeures, E-enlightment et Gutenberg-E (lire notre entretien avec Robert Darnton, Books, n° 1, décembre 2008-janvier 2009). Ses réflexions sur l’alternative « digital/analogique », à laquelle le monde du livre est désormais confronté, paraîtront chez Gallimard.

Cela donne un ouvrage déconcertant, « qui traduit surtout le désarroi fondamental de l’auteur », commente Dinah Birch dans le Guardian de Londres. Face à la numérisation en général, et à l’offensive de Google en particulier, Darnton est comme Zerlina dans les bras de Don Juan : il veut et il ne veut pas. En fait, il veut, bien sûr, mais il craint les conséquences : non seulement le danger de mettre toute la culture du monde entre les mains d’une seule organisation (une entreprise privée, qui plus est !), mais aussi les problèmes de conservation, de droits d’auteur, de coût de numérisation, etc. Pour Andreas Hess, qui commente l’ouvrage dans le Times Higher Education, « Darnton nous met en garde : ne célébrons pas trop vite la démocratisation de la république des lettres ! ».

Mais, que voulez-vous, Google est arrivé le premier… Darnton, qui se dit atteint du « Silicon syndrom » (l’équivalent dans le domaine technologique de celui de Stockholm), ressasse longuement son ambivalence. Mais enfin, oui, il va céder au numérique, et il se donne une excuse : Internet doit transformer le monde du savoir ; le cyberespace « est comme l’esprit de Dieu pour saint Augustin, au-delà du temps et de l’espace, infini et omniscient ». Mais pas question d’abandonner l’analogique, qui ne cédera pas sa place de sitôt. D’ailleurs, alors qu’il avait prévu de publier son livre sous forme d’e-book, Darnton a finalement opté pour un bon vieux volume à l’ancienne.

Guglielmo Libri

Big Pharma cible le désir féminin

Dans le dossier que nous avions publié sur l’industrie pharmaceutique en avril 2009, nous évoquions l’un des moyens utilisés par l’industrie pharmaceutique pour doper son chiffre d’affaires : transformer des troubles répertoriés en maladies en bonne et due forme, bref inventer de nouvelles pathologies, faire croire qu’elles existent effectivement, qu’elles touchent un grand nombre de personnes, pour enfin mettre sur le marché des molécules censées y remédier. L’historien de la santé Mikkel Borch-Jacobsen avait mentionné le cas de la « fibromyalgie » (douleurs musculaires diffuses et chroniques d’origine inconnue) et cité, pêle-mêle, le « trouble bipolaire infantile », l’« hyperactivité avec trouble de l’attention » (chez l’enfant), le « syndrome métabolique », le « trouble dysphorique prémenstruel », le « dysfonctionnement érectile »… Nous citions aussi un ouvrage publié sur le sujet en 2006 par le journaliste australien Ray Moynihan (Selling Sickness). Moynihan est un journaliste scientifique confirmé, qui écrit régulièrement pour les grandes revues médicales internationales comme le New England Journal of Medicine. Il actualise la question dans un nouveau livre publié par l’éditeur canadien D&M. Selon lui et son coauteur Barbara Mintzes, chercheuse dans une université canadienne, la population concernée par ces nouvelles pseudo-maladies ne cesse de croître. « Le “désordre d’anxiété sociale” (la timidité) touche une personne sur huit, le “syndrome d’irritabilité intestinale” une sur cinq… », écrivent-ils. L’une des dernières en date est la paresse, devenue un « dysfonctionnement neuro-développemental ». La dynamique se met en place aux États-Unis, où la publicité pharmaceutique est libre (y compris à la télévision), puis se propage à d’autres pays, avec la mise sur le marché de nouveaux médicaments (comme la Ritaline, contre l’hyperactivité) et les actions de marketing en direction des médecins et des pharmaciens.

Pour étayer leur propos, les auteurs concentrent leur analyse sur une « maladie » en particulier, le « dysfonctionnement sexuel féminin » (FSD en anglais). C’est une enquête, un « exposé méticuleux et approfondi » de la manière dont cette pathologie a été identifiée (ou inventée), baptisée, promue et commercialisée, explique l’écrivain féministe Wendy McElroy dans la Literary Review of Canada : « Un remarquable travail, générant le scepticisme mais sans cynisme, donnant de l’information sans sensationnalisme. »

Voici, selon Moynihan, comment s’établit le diagnostic de FSD : « Durant l’année passée, avez-vous connu une période de plusieurs mois ou davantage pendant laquelle vous avez perdu l’envie d’avoir une activité sexuelle ? Pendant laquelle vous avez nourri une inquiétude quant à vos performances sexuelles ou n’avez pas pu atteindre l’orgasme ? […] Si vous répondez “oui” à l’une seulement de ces questions », vous êtes susceptible d’être considérée comme souffrant de FSD.

Moynihan et Barbara Mintzes font le parallèle avec la façon dont le « dysfonctionnement érectile » masculin (l’ancienne « impuissance ») a été nommé et promu à partir de 1992, pour devenir l’un des marchés les plus porteurs de l’industrie. Ils ne nient pas que, dans certains cas, un dysfonctionnement de la physiologie du désir et du plaisir sexuels puisse relever de la médecine. Mais ils dénoncent la propagation de l’idée que tous les dysfonctionnements de cet ordre en relèvent, alors que c’est le plus souvent simplement l’absence ou la faiblesse de l’intérêt sexuel pour un partenaire qui est en cause, ou l’âge. Les auteurs reviennent aussi sur la description désormais classique des liens financiers et professionnels patiemment tissés par l’industrie pharmaceutique pour s’attacher le corps médical, au point que la majorité des experts siégeant dans les commissions censées agir au nom de l’intérêt du public ont un lien plus ou moins discret avec l’industrie. Dans le cas du FSD, Moynihan évoque un groupe chargé d’affiner la définition du syndrome, dans lequel 95 % des membres avaient un lien financier avec l’industrie. Les auteurs font aussi état des habituelles études sciemment bâclées, mais publiées dans les meilleures revues, destinées à fournir des statistiques étayant la thèse que l’on veut établir. L’une de ces études bidons, montrant que « 43 % des femmes souffrent d’une forme ou d’une autre de dysfonctionnement sexuel », a été citée plus de mille fois dans les publications scientifiques et a été prise pour argent comptant dans les magazines grand public. Un débouché souvent méconnu de ce genre d’entreprise est le marché des appareils de diagnostic. Ainsi d’un gadget mesurant le VPA, c’est-à-dire l’« amplitude de la pulsation vaginale » d’une femme regardant des images érotiques. Pour Wendy McElroy, ce livre illustre l’un des problèmes majeurs de notre société : la médicalisation de la vie quotidienne.

Un destin irlandais

« L’une des choses les plus frappantes chez Colm Toibín est le sentiment que donne son œuvre d’un puissant sens de l’humour volontairement réprimé. Il est tellement soucieux de conduire ses lecteurs là où il veut qu’il semble juger contre-productif de les faire rire », explique Christopher Tayler dans le Guardian. Mais Brooklyn fait un peu exception à la règle. L’écrivain y retrace le destin d’Eilis et, à travers elle, celui de toute une génération d’Irlandais partis tenter leur chance en Amérique. Une intrigue simple « où cet amoureux de la forme, qui rejette tous les trucs d’écrivain, continue de faire surgir des émotions fortes des espaces entre ses lignes ; mais cette fois, l’humour trouve sa place. À travers des dialogues légèrement comiques ». Rien là, pour autant, de gratuit. Ces bons mots permettent à l’écrivain de dire l’infinie tristesse de l’existence dans l’Irlande des années 1950.

=> Comparer les articles Universalis et Britannica sur Brooklyn.

Le roman des romans portugais

« La réalité bien observée et l’observation bien exprimée », prônait le « Zola portugais », Eça de Queirós. L’écrivain Miguel Real salue aujourd’hui en Livro, de José Luís Peixoto, une œuvre qui « renoue avec l’esprit des grands romans réalistes », ceux qui ont pour principe de « raconter une histoire avec un début, un milieu et une fin ». Mais il ajoute immédiatement, dans le Jornal de Letras, que ce jeune écrivain de 36 ans « s’inscrit en même temps dans son siècle, “postmoderne” comme on dit, quand la forme surdétermine le fond, quand l’autoréférence abonde et que des textes de provenance diverse convergent de façon syncrétique, entre évocation des grands noms, listes de livres et adresses au lecteur ».

Véritable fresque, la première partie de Livro retrace « les soixante-dix dernières années de l’histoire du Portugal à travers celle d’une famille et d’une bourgade rurale de l’Alentejo », poursuit Real dans les colonnes du magazine littéraire lisboète : « Le climat social dans l’intérieur du pays, la campagne pauvre, la dictature de Salazar et la police politique, les curés de village, les riches (la famille de Dona Milú) et les pauvres (le village entier, sans égouts, sans rues pavées, sans eau courante), l’émigration massive vers la France dans les années 1960, la révolution des œillets et l’entrée dans l’Union européenne, la richesse tape-à-l’œil des émigrés, les maisons aux façades tapissées de carrelage… »

Mais si cette première partie est réaliste, la seconde fait s’effondrer tout l’édifice et « le livre se détraque complètement », confie l’auteur lui-même au quotidien Público. Là, « on parle des Particules élémentaires de Michel Houellebecq, rapporte l’hebdomadaire Visão, on cite Voltaire à propos de Shakespeare, on lit des exercices de style à la Raymond Queneau, des jeux de mots, et l’on découvre qui était le narrateur de cette grande histoire, dont la première phrase donne son titre à l’ouvrage : “La mère mit le livre entre les mains du fils” ».

José Luís Peixoto, déjà l’un des auteurs lusophones les plus traduits, s’impose une nouvelle fois comme un « grand écrivain », qui sait « moduler sa phrase entre la rationalité du réalisme descriptif et l’émotion du vers poétique », conclut le Jornal de Letras : « Tant du point de vue stylistique qu’au niveau de son contenu, Livro reflète toute l’histoire du roman portugais. »

La vérité d’une espionne

« De toutes les organisations secrètes britanniques créées sur ordre de Churchill pendant la Seconde Guerre mondiale, la section F (comme “française”) de la Direction des opérations spéciales (SEO) reste la plus controversée », rappelle John Crossland dans The Sunday Times. Vera Atkins y supervisait l’envoi d’agents, notamment de femmes, dans la France occupée. Dans la biographie qu’elle lui consacre, Sarah Helm fait le portrait d’une personnalité complexe. La jeune femme s’acharna, après la guerre, à découvrir ce qui était arrivé à une centaine de ses girls, portées disparues. Mais, une fois la vérité découverte, elle ne dénonça jamais ses supérieurs largement responsables du désastre. Selon Laura Miller, du site salon.com, l’un des attraits principaux du livre est cette double intrigue : le lecteur y suit à la fois les recherches de Helm et l’enquête d’Atkins.

Le futurisme n’est pas le fascisme

Dans L’Apocalypse de la modernité, l’historien italien Emilio Gentile, spécialiste du fascisme, décortique le manifeste futuriste lancé par Filippo Marinetti en 1909. Il analyse notamment le rapport du mouvement à la guerre (perçue comme outil de régénération de l’individu) et à la politique (conçue comme glorification de l’idéal nationaliste).

 

Pourtant, explique Dino Messina dans le Corriere della serra, si « les futuristes furent des alliés de la première heure du fascisme – partageant la même vision expansionniste de la politique étrangère et la même conviction que la vie moderne est régie par la technologie et la vitesse –, l’ouvrage de Gentile montre combien il serait erroné de l’assimiler simplement avec cette idéologie politique. L’idéalisme de Marinetti différait de l’opportunisme politique d’un Mussolini. Le futurisme est né comme un mouvement libertaire, démocratique et, bizarrement, féministe. Après ses premières désillusions, il s’est fondamentalement redécouvert en mouvement artistique. »

 

=> Consulter l’article Universalis sur le futurisme.