Espagne – Le bestseller inattendu

La première édition de cet ouvrage, paru à Madrid en 2009, avait été tirée à 3 500 exemplaires. En septembre dernier, « Entre les coutures du temps », premier roman d’une universitaire espagnole sur le Maroc colonial au moment de la guerre d’Espagne, s’était déjà vendu à plus de 550 000 exemplaires.

Ce bestseller inattendu, fruit du seul bouche-à-oreille, gagne à présent l’Amérique latine, selon le quotidien argentin Clarín, où il est lancé cette fois à grand renfort de marketing. « En refaisant vivre cette période agitée qui vit s’embraser l’Espagne, l’Europe et le monde, à travers le destin touchant d’une héroïne féminine, María Dueñas a tissé une saga qui ne tardera sans doute pas à être adaptée au cinéma », conclut le quotidien de Buenos Aires.

=> Comparer les articles Universalis et Britannica sur la guerre d’Espagne.

La grande traversée des Noirs américains

Comté de Chickasaw, Mississippi, une nuit de 1937. Ida Mae a 24 ans. M. Edd, le propriétaire de la terre, frappe à la porte. Joe Lee, un cousin de George Gladney, mari d’Ida Mae, lui a volé des dindes. M. Edd est accompagné de quatre autres Blancs, armés. Ils trouvent Joe, l’attachent, le traînent à travers bois, le tabassent à coups de chaînes et l’abandonnent finalement dans la prison de la ville. George sort son cousin de prison et rentre chez lui en disant à Ida Mae de se préparer à partir.

« En ce temps-là, dans le Sud, rappelle Jill Lepore dans le New Yorker, un homme était pendu ou brûlé vif tous les quatre jours. » Le couple de métayers noirs vend le peu qu’il possède. Et monte à bord du Mobile and Ohio Railroad avec quelques couvertures, leurs enfants, une bible et du poulet frit. Ils descendront à Chicago. C’est ainsi que les Gladney ont rejoint la « Grande Migration », ce vaste mouvement de population qui a conduit entre 1915 et 1970 six millions de Noirs du sud des États-Unis vers le nord, l’est et l’ouest du pays, pour se donner une chance de ressentir « la chaleur d’autres soleils » – expression de l’écrivain Richard Wright, qui donne son titre au livre d’Isabel Wilkerson.

Ce fut « l’une des révolutions les plus importantes et les plus sous-estimées de l’histoire des États-Unis », rappelle l’historien John Stauffer dans le Wall Street Journal. « Avant, plus de 90 % des Noirs vivaient dans le Sud, souligne-t-il. Après, la moitié ou presque vivaient ailleurs. L’exode a redessiné le visage de New York, Philadelphie, Detroit, Chicago, Los Angeles, et bien d’autres villes plus petites. »

Journaliste reconnue, elle-même fille d’un couple de migrants, Isabel Wilkerson a consacré quinze ans à ce projet. « Elle fait pour la Grande Migration ce que John Steinbeck a fait pour les habitants de l’Oklahoma dans Les Raisins de la colère, estime John Stauffer. Elle a humanisé l’histoire, en lui donnant une intensité psychologique et émotionnelle exceptionnelle. »

Car Wilkinson raconte cette « grande » histoire par la « petite », celle des individus ordinaires qui l’ont faite, fuyant une ségrégation qui s’insinuait partout. The Warmth of Other Suns tourne autour de trois personnages : Ida Mae ; George Starling, qui fuit sa Floride natale pour New York en 1945, après avoir été menacé de lynchage pour avoir tenté d’organiser une grève des cueilleurs de citrons ; et Robert Foster, jeune et brillant chirurgien qui abandonne la Louisiane pour la Californie en 1951, afin d’échapper à une carrière promise à la médiocrité.

« L’ouvrage évolue à la manière d’un roman entre ces trois principaux personnages, tout en insérant leurs histoires dans un tableau plus général », relève Charles McGrath dans le New York Times. Grâce à cette facture particulière, les destins singuliers d’Ida Mae, de George Starling et de Robert Foster prennent une portée universelle. Cela permet notamment à l’auteur d’ébranler le consensus historique longtemps dominant, qui voyait dans ces Noirs venus du Sud la lie de la société, les principaux responsables de la multiplication des familles éclatées, de la misère et du chômage parmi les Noirs du Nord. En fait, rappelle Isabel Wilkerson, à l’unisson des recherches les plus récentes, cette population possédait les mêmes caractéristiques que les immigrés européens : ceux qui partaient étaient plus instruits que ceux qui restaient ; une fois arrivés, ils étaient plus nombreux à occuper un emploi que les natifs du Nord, plus stables.

L’historien David Oshinsky salue également le livre dans le New York Times, mais regrette néanmoins une valorisation excessive de l’histoire individuelle : « Isabel Wilkerson a trop tendance à privilégier les sentiments personnels des migrants et à négliger les facteurs structurels qui expliquent la Grande Migration, comme la cueillette automatique du coton, qui priva de travail des milliers de Noirs du Sud. »

=> Lire l’article Universalis sur l’histoire des Noirs américains.

Le premier Superman polonais 

 

« La littérature polonaise n’est pas habituée aux surhommes de science-fiction. Pendant des siècles, le peuple fut attaché au héros romantique, qui sauvait l’humanité tout en se préoccupant du martyre national, rappelle le quotidien polonais Życie Warszawy. Puis, sous le communisme, la figure du héros emprunta les traits de syndicalistes ou d’apparatchiks. » Même après 1989, aucun Superman n’est venu faire sa loi sur la Vistule.

Jusqu’à ce qu’apparaisse Gabriel, alias Poleman, le justicier masqué du roman de Błażej Dzikowski. L’adolescent ne possède cependant pas de pouvoirs surnaturels, mais un simple pistolet semi-automatique et, surtout, n’a rien à perdre… Au départ fragile et constamment humilié, il est confronté à l’impuissance de la police après une agression. À vélo, caché derrière un étrange masque d’animal, il se transforme alors en redresseur de torts.

« C’est un roman plein d’humour noir et de poésie sur la fin de l’enfance et le grand mystère du mal qui habite chacun de nous », analyse le site Polskieradio. Car le désir de vengeance de Gabriel, virant finalement à l’obsession, en arrive à effrayer les habitants de Varsovie. « Dans un monde où les valeurs morales sont constamment bafouées, il ne peut y avoir que des antihéros », explique l’auteur.

 

=> Lire les articles Universalis et Britannica sur Varsovie.

La rédemption de Lobo Antunes

Le titre du dernier roman d’António Lobo Antunes, « Sur les fleuves qui coulent », reprend le premier vers d’un célèbre poème de Camoëns, le Virgile portugais : « Sur les fleuves qui coulent / dans Babylone, je me suis retrouvé, / et assis j’ai pleuré / en me souvenant de Sion / quand je l’avais traversée. / Là le fleuve courant / de mes yeux s’est déversé, / et tout fut bien comparé, / Babylone au mal présent, / Sion au temps passé. »

Publié en octobre, ce livre est le troisième d’une série où Lobo Antunes explore la géographie et la société portugaises. « Ces “fleuves qui coulent”, explique la critique littéraire Maria Alzira Seixo dans le Jornal de letras, sont ceux qui constituent le plus long cours d’eau du Portugal – le Mondego –, depuis le minuscule endroit où il prend sa source, en passant par les frêles veines d’eau et les affluents qui le gonflent, jusqu’à l’imposante embouchure par laquelle il se jette dans l’Atlantique. »

Après la région méridionale de l’Alentejo dépeinte dans « L’archipel de l’insomnie » (non traduit, 2008), et les plaines du Ribatejo central parcourues dans « Qui sont ces chevaux qui font de l’ombre à la mer ? » (non traduit, 2009), le romancier remonte cette fois le cours du fleuve au nord du pays.

Dès les premières pages, le narrateur, qui parle à la troisième personne – « un “il” dont on comprend vite qu’il a à voir avec l’auteur » –, se souvient qu’enfant, son père l’emmena voir la source du Mondego, dans la chaîne montagneuse de la Serra da Estrela, à 1 300 mètres d’altitude. « Une excursion qui revient de façon récurrente dans le texte, poursuit le Jornal de letras, jusqu’à devenir un puissant symbole de vie pour ce personnage cloué sur un lit d’hôpital, rongé par le cancer. Sa seule évocation est affirmation de la vie face à l’imminence de la mort, qui approche et terrorise. »

Le cours d’eau est aussi celui de l’existence écoulée qui nous est contée, soumise à la linéarité du temps comme aux méandres de la mémoire d’où surgissent la figure tutélaire du père, associé à l’origine, et la vision protectrice de la mère, habitant les dernières pages d’un roman qui s’achève sur une forme de renaissance.

« Ce n’est pas vraiment un livre sur la mort ni la vieillesse, pas même sur les prémices de la fin ou les symptômes de la maladie », commente le journaliste Rui Catalão dans le supplément « Livres » du quotidien Público. L’ensemble de la presse portugaise relève au contraire la mention latine sur laquelle s’achève le roman, la convention théâtrale par laquelle un dramaturge indique la fin d’une scène : « Tous sortent. » « Comme pour dire, analyse Maria Alzira Seixo, qu’ils sortent de la scène, oui, mais que la vie, elle, se poursuit », pour les personnages, pour les lecteurs, et aussi pour l’auteur, opéré en 2007 d’un cancer de l’intestin.

« Sur les fleuves qui coulent » a surpris autant qu’émerveillé la critique portugaise. « Il y a dans ce roman une dimension libératrice et rédemptrice à laquelle Lobo Antunes ne nous avait pas habitués, souligne le Jornal de letras. Dans la Bible, les hommes obtiennent le salut grâce à la vie et à la mort du Christ. Ici, on assiste à la rédemption par la parole poétique. C’est la création littéraire qui nous libère des cancers de tous ordres qui rongent l’humanité. Bien qu’il aborde un thème sinistre, le livre est fait d’une écriture exceptionnellement claire pour Antunes, quasi lumineuse. De lui on pourrait bien dire ce que Nabokov disait de Flaubert, qu’il a écrit un roman comme on écrirait de la poésie. »

→ Lire l’article Britannica sur la littérature portugaise.

Les athées des Lumières

Au XVIIIe siècle, les Dawkins, Hitchens, Onfray et compagnie s’appelaient d’Holbach, Diderot et Rousseau. Le baron d’Holbach, en particulier, dont le salon est le centre de gravité du livre de Philipp Blom, était un formidable penseur de l’athéisme. Ayant dû publier la plupart de ses ouvrages sous un pseudonyme, son héritage n’est pas reconnu à sa juste valeur. Blom entend aussi déboulonner quelque peu les statues de Voltaire et de Rousseau.

Voltaire, selon lui, était trop soucieux de sa carrière et de son confort pour aller bien loin dans la contestation, commente The Economist. Quant à Rousseau, en dénigrant la raison, en célébrant les impulsions, en justifiant la répression et la tyrannie au nom d’une « volonté générale » vaguement définie, il joua un rôle réellement maléfique.

=> Comparer les articles Universalis et Britannica sur les Lumières.

Un prêtre à confesse

« Ils s’en remettront. Ils sont jeunes. La vie fait des dégâts. Mais n’oublie jamais le pouvoir apaisant des sacrements. » Telle est la réponse que fait l’évêque au père Duncan MacAskill, venu l’interpeller à propos des abus sexuels commis par des prêtres. Le héros du roman de Linden MacIntyre a pourtant toujours obéi à son supérieur. Surnommé « l’Exorciste », il était chargé d’étouffer les affaires de pédophilie.

Mais quand un enfant de sa paroisse se suicide, cet antihéros – porté sur la boisson et les femmes – traverse une crise de conscience. « Le roman frise parfois l’excès de sentimentalité, mais sa rigueur intellectuelle le maintient parfaitement à flot », estime Rosalind Porter dans le Guardian. Totalement conquise par ce thriller existentiel, lauréat du prestigieux prix Giller et en tête des ventes au Canada.

=> Comparer les articles Universalis et Britannica sur la pédophilie.

L’hydre de Taleb

Nous le constatons tous les jours dans notre monde fini : il faut bien trouver le moyen de faire de la place. Mais détruire ne se fait pas sans heurts, ni sans dommages. Peut-on cependant trouver dans ce processus même quelque élément positif ? Parmi les concepts qui ont marqué bien des discussions du monde de l’économie, la destruction créatrice de Schumpeter est l’un des oxymores les plus cités. Ce concept n’est pas étranger à la biologie, en ce sens que la vision traditionnelle de la sélection naturelle retient la lutte pour la vie — occuper le terrain et faire sa place — comme cause centrale de l’évolution. Et si cette lutte à mort conduit à la disparition des espèces, elle mène aussi à l’apparition de nouvelles formes de vie, temporairement adaptées aux circonstances qui lui ont donné naissance. Il y a bien destruction créatrice.

Or la création d’une entité quelconque, sans modification de la matière qui la constitue, demande quelque réarrangement, quelque nouvelle construction. Ce qui se crée ne part pas de rien. Si « rien ne se perd, rien ne se crée, tout se conserve » vaut pour la matière, cela ne vaut pas pour les relations qui s’établissent entre les atomes, les jeux de construction des enfants, les traverses, écrous, et boulons, ou les cellules vivantes. Derrière la disparition se cache souvent plus qu’une renaissance, on y trouve de la nouveauté. Le suicide cellulaire est à l’origine de formes comme la main, qui ne serait, autrement, qu’un moignon sans doigts. En un mot, il faut l’apport d’une certaine information. Je ne sais pas si, pour Schumpeter, la création de richesse sur les décombres des catastrophes comprenait le délit d’initié (probablement la seule manière sûre de faire fortune en bourse). Mais pour la vie, nul initié. Ou plutôt, nulle vision globale. Et pourtant la vie ne cesse d’innover. Or la vie ne peut que localement connaître ce qui est fonctionnel, sans même pouvoir juger que le fait que ce qui marche soit de quelque utilité pour l’ensemble. C’est d’ailleurs ce qui explique la gratuité apparente de bien des structures ou des processus biologiques, ou encore l’arrimage — l’anglais utiliserait ici hitch-hiking — d’entités sans intérêt apparent pour un organisme, et leur transmission dans sa descendance. Cela a pour conséquence remarquable que chez les organismes vivants le bricolage semble souvent plus efficace qu’une bonne conception. C’est ce que dit Nassim Taleb: « tinkering outperforms design » pour présenter son concept d’anti-fragilité, qu’il va rendre prochainement public dans un livre, AntiFragility.

L’idée est simple: il n’y a pas d’opposé facile à trouver à « fragile ». Robuste, ou résilient exprime simplement qu’une entité sera difficilement abîmée, ou détruite. Mais comment dire ce qui ferait qu’en cas de choc un objet acquière plus de solidité que dans son état initial ? Taleb oppose à l’Épée de Damoclès non pas le Phénix (qui renaît de ses cendres), mais l’Hydre (qui acquiert de nouvelles têtes à chaque fois que l’une est coupée). Or la vie a bien cette propriété de l’hydre : malmenée elle résiste en créant de nouvelles formes. On sait aujourd’hui qu’il suffit de quelques mois après la synthèse d’un nouvel antibiotique pour qu’apparaissent des souches résistantes. Et ce n’est pas seulement par la mobilisation, au travers d’échanges de gènes préexistants, d’une résistance cachée quelque part et inutilisée, mais bien souvent l’émergence d’une activité nouvelle. De même, si le précurseur du Nylon® n’a jamais existé sur Terre, il n’a pas fallu longtemps pour que des bactéries trouvent que c’est un excellent aliment qui leur permet de se développer rapidement. Et les enzymes impliquées n’ont pas d’ancêtre reconnu.

Tout se passe comme si la vie pouvait inventer sans cesse, au moins un contexte local bien précis. Mais comment mobiliser l’information du contexte, celle qui lui donne son sens ? L’image du génie de la lampe d’Aladin vient aussitôt à l’esprit, sous la forme d’un petit personnage à la vue myope, mais capable de mesurer les propriétés de son environnement immédiat. Initialement présenté par James Clerk Maxwell, ce démon contrôlait l’ouverture d’une trappe qui séparait en deux chambres un gaz à température uniforme. En fermant la trappe à chaque fois qu’un atome rapide allait passer d’une chambre à l’autre côté, le démon transformait rapidement le gaz en deux compartiments, un chaud et un froid. Il remontait ainsi la tendance naturelle à l’uniformisation de la température, propriété aussi magique que le mouvement perpétuel. On trouvera toute la description des propriétés de ce démon, et de son lien avec l’information dans Maxwell’s demon 2, publié par Harvey Leff and Andrew Rex en 2002 (CRC Press, Boca Raton, Floride, USA). Le mouvement perpétuel n’existe pas, et l’on comprend vite que le démon doit non seulement mesurer, mais aussi se souvenir. Tout se passe comme s’il était un petit ordinateur du type de ce qu’on propose aujourd’hui en domotique. Et en y regardant de plus près on remarque comment la multiplication de démons de ce type pourrait rendre un automate antifragile, capable de bénéficier de tous les stress qui s’appliquent à lui, en triant les objets en fonction de leur comportement en face du stress. Cela, à condition, bien sûr, que le démon puisse disposer d’une source d’énergie, et d’une poubelle. Il lui suffirait d’avoir pour fonction la tendance naturelle à faire de la place (destruction ou mise à la poubelle), tout en utilisant son énergie pour éviter de détruire, ou de jeter, ce qui est, sur le moment, fonctionnel. Mais n’est-ce pas là la base même de la vie ? Attendons les réactions qui ne manqueront pas au livre de Taleb pour voir où ira se promener notre imaginaire.

Aux origines de la conscience

Dans son dernier ouvrage, le neurobiologiste Antonio Damasio ne fait qu’une seule concession au mot « âme », en plaçant en exergue cette citation de Fernando Pessoa : « Mon âme est un orchestre caché. » Pour le reste, le scientifique traque l’émergence de la conscience et du sentiment du soi dans les seuls circuits neuronaux.

« La conscience ne peut se comprendre indépendamment du corps », explique-t-il au quotidien espagnol El Mundo. « Le cerveau a d’abord surgi pour servir le corps humain et contribuer à sa survie. L’information corporelle que reçoit le système nerveux façonne une conscience primaire, un “proto-soi” qui sert de base à la construction de la conscience. Ces fondements de la conscience ne se situent pas dans le cortex, mais dans le tronc cérébral, cette partie ancienne du cerveau située au-dessus de la moelle épinière et que nous avons en commun avec d’autres espèces – y compris avec des organismes aussi simples que l’amibe. »

Bien sûr, pour être vraiment conscient, il ne suffit pas d’avoir des sensations ; il faut encore que ce matériel mental se rassemble dans ce que nous appelons le moi, sous un même point de vue qui nous permet de les identifier comme nôtres et nôtres seulement. La conscience humaine est le produit de plusieurs zones du cerveau et, à l’instar de Pessoa, Damasio finit par la comparer à un orchestre. Avec ce bémol : « Le plus curieux, c’est l’absence de tout chef d’orchestre au début du concert, même si, au fur et à mesure que la musique se déploie, celui-ci prend forme. »

Les naufragées de la guerre du Pacifique

Lorsque les troupes japonaises prennent Singapour aux Anglais, en février 1942, des centaines de personnes tentent de fuir par la mer. Parmi elles, vingt-deux infirmières australiennes qui survivront au naufrage de leur cargo non loin de Sumatra. Échouées à Muntok, sur l’île de Bangka, elles seront conduites sur une plage par des soldats japonais, sommées de retourner à la mer, avant d’être mitraillées. Une seule survivante a pu raconter cet épisode méconnu et poignant de la guerre du Pacifique, auquel l’historien Ian W. Shaw consacre un livre.

L’ouvrage fait écho à la préoccupation toujours très forte des Australiens pour cette période de leur histoire. The Week End Australian salue un « livre inoubliable, qui montre, comme le conclut l’auteur “ce que les familles de ceux qui ne sont pas revenus ont perdu dans le détroit de Bangka, sur Radji Beach, et dans les camps de Muntok et de Sumatra” », où périrent des milliers de prisonniers australiens.

WikiLeaks (suite 2) : Qui parle, qui fait chanter ?

Après les Etats, les banques. L’annonce par Julian Assange de révélations à venir sur Bank of America a fait perdre 3% au titre en une seule séance. Le risque de fuites massives déborde des secrets d’Etat pour affecter l’ensemble du système économique. Sur un blog de la Harvard Business Review, David Gordon et Sean West posent la question : « WikiLeaks peut-il exposer le cerveau de votre entreprise ? ». Les économistes entrent en scène.
 
On savait, depuis les affaires de la Barings et de la Société Générale, que le maniement dématérialisé de sommes gigantesques pouvait mettre les banques en danger. La nouveauté de WikiLeaks est l’élévation inouïe de la productivité des fuites : dans ce nouveau paradigme, ce ne sont plus un mémo agressif, trois mails hasardeux voire les opérations d’un trader isolé qui peuvent faire l’objet de malveillance, mais, d’un simple clic, toute la correspondance des dirigeants, des actionnaires, des salariés, des financiers, des clients, des fournisseurs, des chercheurs et développeurs de projets, etc. Le chantage à la transparence s’élargit à toutes les formes de secret : de la correspondance à la vie privée, des affaires commerciales à la défense des Etats, etc.
 
Au nom des abus du secret et du bienfait universel de la transparence, c’est le principe même de la correspondance qui se trouve alors mis en cause. Or, la correspondance est l’essence de la coordination sociale. Au plan économique, c’est elle qui permet aux agents d’explorer leurs intérêts mutuels, de cadrer leur convergence, d’établir les transactions qui, milliseconde après milliseconde, organise, à l’échelle planétaire, la division du travail et des échanges. Remettre en cause le secret de la correspondance, c’est élever, pratiquement sans limite, les coûts de toute décision humaine. Et par là même, prendre en otage l’ensemble des communautés visées.
 
A travers sa mission de transparence, WikiLeaks étend à la sphère idéologique la confusion induite depuis dix ans par la double fonction d’Internet — à la fois outil de correspondance et de publication. Car, si correspondre et publier obéissent à la même logique, il faut alors briser tous les secrets, lesquels sont sources intarissables de mensonges. Or, toute la différence entre ces deux modes de communication réside précisément dans l’utilité du mensonge : la correspondance est assise sur le principe qu’un agent peut mentir, que sa contrepartie le sait et vice-versa, alors que la publication, comme son nom l’indique, prend l’opinion à témoin. C’est ainsi que, dans une démocratie institutionnelle, la publication des affaires transigées peut permettre une régulation ex post des transactions et de leurs secrets. Toutefois, ce mécanisme est sensible car le temps de la négociation — du mensonge ou de la dissimulation — est distinct de celui de l’application des accords. Pour respecter l’intérêt général, le discours public ne doit pas inhiber les transactions légitimes, même si leur négociation repose sur un bluff. De là les règles publiques du secret.
 
Parallèlement, le mécanisme du chantage est fondé sur le dommage causé par la révélation publique d’un mensonge transactionnel. Le menteur préférera souvent payer plutôt que renoncer à sa transaction. Mais la société y perdra car, si le chantage est acté, c’est le coût de toutes les transactions qui s’en trouve renchéri. En s’inscrivant sans retenue dans une logique de transparence, WikiLeaks attaque frontalement le champ de la sphère privée pour étendre celle du chantage à toute forme d’activité.