Gloire et déboires de la science arabe

Pour le Times, ce livre sur « l’âge d’or de la science arabe », écrit par un physicien britannique, arrive à point nommé : « Il rappelle ce que l’Occident doit aux savants musulmans, arabes et perses, à l’heure où le mot “islam” est présenté comme le parfait négatif de notre société occidentale séculière, rationnelle, tolérante et éclairée. »

Al-Khalili passe en revue les innombrables découvertes du monde islamique entre les VIIIe et XVe siècles, à partir de la fondation du califat abbasside. La langue arabe, qui unifiait les territoires impériaux, devint alors une lingua franca scientifique, dans laquelle furent traduits des textes grecs essentiels. « Il est paradoxal, souligne le Telegraph, que cette langue qui a fourni un socle commun aux scientifiques du monde musulman ait pu contribuer à son déclin. » Car, pour l’auteur, « la difficulté d’adapter l’écriture arabe à la presse d’imprimerie », freinant sa diffusion, fut l’un des principaux facteurs du déclin de la science au Moyen-Orient, au même titre que les guerres civiles ou l’invasion mongole.

Requiem pour la révolution du Cèdre

Michael Young aurait pu intituler son livre très personnel sur le Liban « Mémoires de déception », la déception qui ronge ce journaliste libano-américain depuis l’échec du mouvement politique qui avait secoué Beyrouth, au printemps 2005. À ceci près que ce n’est pas l’avortement de la révolution alors rêvée qui désole Michael Young.

En mars de cette année-là, au lendemain de l’assassinat du Premier ministre Rafiq Hariri, attribué à Damas, des dizaines de milliers de Libanais descendent dans la rue pour exiger le départ des troupes syriennes stationnées dans le pays depuis 1976. Ils l’obtiennent, et une partie de la jeunesse libanaise rêve alors de bouleverser le système politique tout entier. Les Occidentaux s’enthousiasment pour cette « révolution du Cèdre ». Michael Young, lui, n’y croit pas, ni ne l’espère. Car il est convaincu des vertus du communautarisme à la libanaise, qui partage les principaux postes administratifs et politiques entre les différentes religions du pays. « Malgré ses défauts, l’État confessionnel assure l’équilibre des forces entre les communautés, excluant la dictature et l’autoritarisme d’un seul », explique Patrick Cockburn dans la London Review of Books. Aussi dysfonctionnel soit-il, ce système est en effet le seul qui ait pu permettre à un Liban indépendant de « survivre au problème posé par la présence massive de réfugiés palestiniens dans les années 1970, à la guerre civile, aux nombreuses invasions israéliennes et à l’occupation syrienne », renchérit Kai Bird dans le Washington Post.

Young ne se berce évidemment pas d’illusions sur l’authenticité de la démocratie ainsi produite : « Le Liban, écrit-il joliment, permet à ses citoyens d’être ce qu’ils sont, pas ce qu’ils veulent devenir. » Mais il sait gré au communautarisme d’engendrer ce libéralisme paradoxal qu’il aime tant, où l’État est si faible que les citoyens nichent leur liberté au cœur de ses déficiences. Pour Young, l’État est l’ennemi numéro 1 de la liberté au Moyen-Orient. Tout en reconnaissant qu’« il est difficile de contester ce diagnostic », Sean Lee s’en amuse dans le National : « Alors qu’il adopte la perspective typiquement américaine du libertarien – plus soucieux de voir l’État laisser le citoyen tranquille que de le voir assurer un minimum de services et de sécurité –, Young emprunte un chemin très levantin pour y parvenir : celui du confessionnalisme. »

Mais si l’auteur n’a jamais cru en la révolution, il s’était enthousiasmé pour l’autre composante du mouvement de 2005, cette « Intifada de l’indépendance » que furent les manifestations anti-syriennes. C’est là sa déception. Car « le carrousel des rêves s’arrêta bientôt », écrit-il. Les vieilles rivalités confessionnelles n’ont pas tardé à resurgir, permettant à Damas de rétablir son influence. Loin d’imputer la responsabilité de cet échec au bon vieux communautarisme, il en accuse principalement le Hezbollah, le mouvement armé chiite dans lequel il voit un factotum de l’Iran et de la Syrie. Le ton inquisitorial qu’il adopte sur le sujet discrédite son travail, par ailleurs « passionnant », aux yeux de Sean Lee : « Young manque totalement d’impartialité dès qu’il s’agit du Hezbollah, dont il décrit le succès comme “plus menaçant pour le Liban que la guerre civile de 1975-1990”. Au final, son livre propose une vision très chrétienne de l’histoire récente du Liban. »

=> Comparer les articles Universalis et Britannica sur le Liban.

Valituskuoro

Valituskuoro (finnois, nom) : groupe de gens qui se plaignent tous à la fois.

« Les innombrables plaisirs qui m’attendent tous les jours depuis mon couronnement, me confiait le joyeux roi de Zanzibar, sont anéantis chaque matin par le valituskuoro qui fait antichambre à mon réveil, juste derrière ma porte. » Daniel Pennac

 

Règles du jeu
 : Des mots existent dans une langue et pas dans une autre. Nous entreprenons de constituer pas à pas le dictionnaire de ces mots manquants. Nos lecteurs sont invités à y contribuer, en nous écrivant à

Devinez le prochain mot manquant : il désigne un état d’âme à mi-chemin entre se sentir fâché et se sentir mélancolique, sans pouvoir en donner des raisons précises.

 

 

 

 

Sexe et dépendances

D’après saint Augustin, avant le péché originel, Adam contrôlait parfaitement ses érections. Ayant perdu cette faculté enviable, les hommes vivent une relation complexe avec leur sexe. C’est l’écrivain mexicain Enrique Serna qui rapporte la réflexion augustinienne dans le journal argentin El Clarín. C’est aussi lui qui explore la relation tourmentée ainsi décrite dans La sangre erguida, véritable « radiographie de la masculinité » à travers trois personnages.

L’un a tout quitté pour une maîtresse qu’il désire tant qu’il en perd toute volonté ; l’autre, acteur porno, découvre l’amour et le mysticisme ; et le dernier entame à 40 ans passés une nouvelle vie donjuanesque grâce au Viagra. « Drôle et intrigant », le roman captive le lecteur, et dépeint finement un homme contemporain « vulnérable, soumis aux vicissitudes de son sexe », estime l’écrivain Javier Munguia dans la Revista de Libros.

La rue où vibre São Paulo

L’économiste brésilien Lineu Francisco de Oliveira a passé au peigne fin l’histoire et la topographie de la rue 25 de Março, la grande artère commerçante de São Paulo, « où se pressent consommateurs des milieux populaires et dames des beaux quartiers », souligne le quotidien Estado de São Paulo. « Son livre rassemble quantité d’anecdotes curieuses à propos de cette rue frénétique », avec des personnages parfois hauts en couleur, comme cet employé d’une boutique qui, un jour de 1908, découpa son patron en morceaux…

=> Comparer les articles Universalis et Britannica sur São Paulo.

La vie dessinée des Roms

Markéta Hajská, anthropologue, et Máša Bořkovcová, ethnologue, ont rencontré Ferko, Keva et Albína lors d’une enquête sur les Roms de République tchèque et de Slovaquie. Elles ont décidé de raconter leurs vies dans trois bandes dessinées. Parce qu’« il faut commencer à parler des Roms en tant qu’individus et pas seulement en tant qu’ethnie ».

Le héros du premier album, Ferko, est un sexagénaire fauché qui se prétend issu de la famille tzigane la plus riche de Slovaquie. Keva, une jeune Pragoise aux prises avec les discriminations, est au centre du deuxième livre. Le dernier volume raconte quant à lui l’histoire d’Albína, femme battue et mère de sept enfants, qui finit par s’enfuir avec son amant tchèque. « Ce n’est pas une idylle politiquement correcte, précise le quotidien Lidové Noviny. Les auteurs ne censurent pas les aspects les plus sombres, comme la violence et la drogue. » En disant ces vies bancales, « la trilogie fait prendre conscience de l’ampleur de la dette de la société tchèque envers les Roms », estime le magazine Respekt.

Gellner l’insolent

Même de son vivant, affirme son biographe, « très peu de personnes savaient quoi faire d’Ernest Gellner ». Cet anthropologue de formation s’est aventuré avec aisance dans tant de domaines des sciences humaines – « je ne suis pas un âne, je n’ai pas de champ » – que sa pensée est inclassable. Malgré cet esprit universel, il n’est guère connu que pour ses travaux sur le nationalisme. Scott McLemee se réjouit dans The National que cette biographie – la première depuis la mort de Gellner en 1995 – offre enfin « un juste traitement de l’ensemble de son œuvre ». Permettant de rendre justice à ce personnage trop négligé de la vie intellectuelle du XXe siècle, l’un des représentants de cette « petite minorité à n’être jamais passée par une période marxiste », disait-il lui-même. Cela lui valut bien des inimitiés.

=> Comparer les articles Universalis et Britannica sur Trotski.

WikiLeaks (suite) : premiers effets du dévoilement…

Avec WikiLeaks, c’est Pentecôte tous les jours. Par la grâce de Julien Assange, si justement nommé, les langues de feu du Saint-Esprit se dressent sur les têtes des journalistes, subitement élevés à la dignité d’historiens. Cette opération, fût-elle du Saint-Esprit, passionne par la complexité des question­nements qu’elle croise.

Un Sumer numérique

Sur l’accélération du temps d’abord, puisque des dépêches, traditionnellement archivées pendant plus de cinquante ans, sont livrées au public quelques mois ou années après leur rédaction. Les énigmes politiques qui faisaient jadis l’objet de monographies savantes ou de romans historiques se trouvent quotidiennement dévoilées à longueur de colonnes. Le rythme est incessant. Des ascenseurs de la Françafrique aux arcanes russo-serbes, de l’Orient compliqué aux pataquès latino-américains, les réponses apparaissent avant même que les énigmes n’aient été posées. L’histoire, telle que nous la connaissions, perd le temps du questionnement. Il y a là un effet de découverte où, tout d’un coup, la mise au jour d’immenses vestiges — un Pompéi immatériel ou, eu égard au dévoilement des écritures, un Sumer numérique — questionne une civilisation. A ceci près que les ruines fument encore et que la civilisation est la nôtre. La découverte devient événement, elle fait elle-même histoire. De là l’effet médiatique — l’apothéose du « qui parle » — que nous évoquions précédemment. Pourtant, passé cet effet d’annonce, la découverte pose des questions de plus long terme.
 
D’abord sur la nature, la densité, la pertinence des documents divulgués et la façon dont la presse les exploite dans l’analyse des relations internationales. La situation intérieure de chaque pays est revue à l’aune de ce qu’en disent les diplomates américains : on y découvre, selon un dévoilement qui n’est pas sans rappeler Saint-Simon, des rapports d’allégeance, des alliances secrètes entre Etats ou entre dirigeants, des énigmes sur les jeux de pouvoir dans un Versailles à la fois actuel et mondial… La question ouverte est de savoir si cette mise au jour — cet effet, non pas de transparence, mais de dévoilement — peut édifier à terme une opinion mondiale capable d’influencer la conduite des affaires intérieures des Etats. Vu la complexité et la spécialisation de chaque dossier, c’est encore peu probable en l’état. Mais il est possible que les grands journaux d’opinion s’édifient ainsi des bases documentaires permettant de mieux exposer, en conjoncture, les grands dossiers internationaux.

Irruption de nouvelles sources

Autre sujet, le rapport du secret et du public dans la conduite des affaires d’Etat. Peut-on, dans la société numérique, prévenir les fuites massives de secrets ? N’y a-t-il pas là une forme moderne, inévitable, du dépit ou de la trahison des agents ? Dès lors, que vont devenir les échanges ? Ne va-t-on pas détruire immédiatement les sources pour éviter les fuites ? Va-t-on voir surgir des leurres ? De même que les militaires ont embarqué des reporters pour mieux contrôler les images, les services diplomatiques ne vont-ils pas noyer les journalistes d’informations douteuses pour les discréditer ?
 
Le marché de l’information source est en train d’évoluer. Les agences traditionnelles ont peu de marge de manœuvre, si ce n’est dans la certification des sources. Pour le reste, elles risquent de compromettre leurs sources officielles en relayant des informations dérobées. Mais WikiLeaks est en train de s’imposer. Mieux, deux de ses ex-membres, brouillés avec le fondateur, viennent d’annoncer leur intention de lancer leur propre plateforme baptisée OpenLeaks selon un modèle économique proche de l’agence de presse traditionnelle. Si ces agences alternatives se développent, c’est probablement toute la chaîne du  « qui parle » qui va se trouver modifiée, combinant en permanence l’information officielle, ses fausses confidences off, et des fuites, possiblement massives, à vérifier et à filtrer. Dans ce schéma, les grands quotidiens traitant de questions internationales vont se trouver investis de fonctions éditoriales renforcées.

Un cas de francocentrisme

Publié en Espagne en mai dernier, Le Siècle des intellectuels, de Michel Winock, a suscité un réel enthousiasme dans la presse ibérique… mais aussi une critique. Dans les colonnes du quotidien El País, le philosophe et essayiste José Luis Pardo s’en prend au francocentrisme dont fait preuve selon lui l’historien français : « Le Siècle des intellectuels “français” : voilà le titre qu’il aurait fallu donner à ce livre, bien plus conforme à son contenu. »

« À le lire, poursuit l’Espagnol, on pourrait succomber à la tentation de croire que l’intellectualité est une institution exclusivement française, et pour ainsi dire d’État (n’est-ce pas l’État français qui inventa le ministère de la Culture ?) : Voltaire en esquisse les traits ; Zola, à l’occasion de l’affaire Dreyfus, fait de l’alliance avec la presse son principe ; André Gide y ajoute une touche démoniaque ; et Sartre fixe le mélange de gauchisme et d’universalisme qui portera la formule au sommet de la provocation, avant qu’elle n’entre dans sa phase de déclin à partir de Mai 68, quand le témoin passe aux mains de Foucault – que d’aucuns considèrent comme le fossoyeur officiel de la figure. Faut-il préciser aux lecteurs qu’il n’en est pas ainsi et qu’au-delà de la France, y compris à cette époque “glorieuse” qu’exalte Winock, vécurent des intellectuels aussi notables que Bertrand Russell, Ortega y Gasset ou Thomas Mann, dont l’influence en Europe ou aux États-Unis fut énorme et dont Le Siècle des intellectuels ne souffle mot ? » Bien sûr, conclut le philosophe dans son article, ces biais « n’ôtent rien à l’intérêt de l’ouvrage », lequel « nous tient en haleine ».

J’écosse, donc je suis

«Autrefois, le moment d’écosser les haricots était un rendez-vous entre voisins où l’on parlait du présent et du passé, des fantômes, de ce monde et du prochain, de Dieu… Les gens philosophaient. Je me dis parfois que l’on plantait beaucoup de haricots uniquement pour ce moment-là, parce que je ne me rappelle pas en avoir tellement mangé », s’amuse Wiesław Myśliwski dans une interview à l’hebdomadaire Polityka, pour expliquer le sujet de son livre, le premier à paraître en français.

À ceci près que, dans L’Art d’écosser les haricots, la vaste assemblée d’antan est remplacée par un vieil homme seul, et les discussions polyphoniques par un monologue ininterrompu. « Une grande œuvre littéraire », selon le site de Polskieradio : « L’auteur montre toute la puissance de la littérature, capable de transformer une vie banale en une série d’événements uniques et extraordinaires. »

Le narrateur est gardien de maisons de vacances dans un village isolé. Un soir, un client se présente pour lui acheter des haricots. Mais il faut encore les écosser. Pour le vieil homme, l’occasion est trop belle : ses souvenirs, ses remarques ironiques, ses anecdotes absurdes, ses réflexions pleines de bon sens… Il confie tout dans un récit ponctué de silences, de larmes, de questions, de digressions, de retours en arrière. « Mais comment raconter sa vie autrement ? », s’interroge le magazine Tworczosc.

Né avant la Seconde Guerre mondiale, le héros est encore un enfant quand il assiste à l’exécution de sa famille et de tout son village par les nazis. Il est recueilli dans la forêt par les partisans, puis envoyé à l’école (« un endroit à mi-chemin entre l’armée et le camp de travail »). Là, il apprend le métier d’électricien et l’accordéon. Il gagne de l’argent, s’affirme en achetant un chapeau trop grand contre l’avis du vendeur. Et part jouer de la musique à l’Ouest. De retour en Pologne, le voilà qui atterrit – hasard, encore ! – dans le village de son enfance, où il rencontre son interlocuteur d’une nuit.

Ce dernier ne parle pas. Qui est-il ? Un ange, la mort, le diable, l’alter ego du narrateur, le héros dans sa jeunesse ? La critique s’interroge. Mais le gardien ne demande rien : pas question de partager la parole. De toute façon, dit-il, « l’homme se parle le plus souvent à lui-même, même lorsqu’il parle avec quelqu’un ». Son identité à lui aussi reste inconnue. Il se tient hors du temps et de l’espace, donnant au roman sa portée universelle. « Le héros est capable de parler de ses propres expériences mais la guerre, le communisme et l’émigration sont évoqués exclusivement en des termes généraux », souligne la Gazeta Wyborcza.

Dans l’œuvre de Myśliwski, la dimension philosophique est de plus en plus centrale. « Les réflexions du narrateur sont tellement vastes qu’il est impossible de les résumer. Outre la question clé du rôle du hasard et du destin dans la vie, le roman évoque la liberté, le langage, l’imagination et la connaissance de soi », lit-on dans Newsweek Polska. La mémoire et la quête de l’identité anéantie par la guerre sont aussi au cœur de ce roman pourtant optimiste, où l’homme finit par se reconstruire.