«Autrefois, le moment d’écosser les haricots était un rendez-vous entre voisins où l’on parlait du présent et du passé, des fantômes, de ce monde et du prochain, de Dieu… Les gens philosophaient. Je me dis parfois que l’on plantait beaucoup de haricots uniquement pour ce moment-là, parce que je ne me rappelle pas en avoir tellement mangé », s’amuse Wiesław Myśliwski dans une interview à l’hebdomadaire Polityka, pour expliquer le sujet de son livre, le premier à paraître en français.
À ceci près que, dans L’Art d’écosser les haricots, la vaste assemblée d’antan est remplacée par un vieil homme seul, et les discussions polyphoniques par un monologue ininterrompu. « Une grande œuvre littéraire », selon le site de Polskieradio : « L’auteur montre toute la puissance de la littérature, capable de transformer une vie banale en une série d’événements uniques et extraordinaires. »
Le narrateur est gardien de maisons de vacances dans un village isolé. Un soir, un client se présente pour lui acheter des haricots. Mais il faut encore les écosser. Pour le vieil homme, l’occasion est trop belle : ses souvenirs, ses remarques ironiques, ses anecdotes absurdes, ses réflexions pleines de bon sens… Il confie tout dans un récit ponctué de silences, de larmes, de questions, de digressions, de retours en arrière. « Mais comment raconter sa vie autrement ? », s’interroge le magazine Tworczosc.
Né avant la Seconde Guerre mondiale, le héros est encore un enfant quand il assiste à l’exécution de sa famille et de tout son village par les nazis. Il est recueilli dans la forêt par les partisans, puis envoyé à l’école (« un endroit à mi-chemin entre l’armée et le camp de travail »). Là, il apprend le métier d’électricien et l’accordéon. Il gagne de l’argent, s’affirme en achetant un chapeau trop grand contre l’avis du vendeur. Et part jouer de la musique à l’Ouest. De retour en Pologne, le voilà qui atterrit – hasard, encore ! – dans le village de son enfance, où il rencontre son interlocuteur d’une nuit.
Ce dernier ne parle pas. Qui est-il ? Un ange, la mort, le diable, l’alter ego du narrateur, le héros dans sa jeunesse ? La critique s’interroge. Mais le gardien ne demande rien : pas question de partager la parole. De toute façon, dit-il, « l’homme se parle le plus souvent à lui-même, même lorsqu’il parle avec quelqu’un ». Son identité à lui aussi reste inconnue. Il se tient hors du temps et de l’espace, donnant au roman sa portée universelle. « Le héros est capable de parler de ses propres expériences mais la guerre, le communisme et l’émigration sont évoqués exclusivement en des termes généraux », souligne la Gazeta Wyborcza.
Dans l’œuvre de Myśliwski, la dimension philosophique est de plus en plus centrale. « Les réflexions du narrateur sont tellement vastes qu’il est impossible de les résumer. Outre la question clé du rôle du hasard et du destin dans la vie, le roman évoque la liberté, le langage, l’imagination et la connaissance de soi », lit-on dans Newsweek Polska. La mémoire et la quête de l’identité anéantie par la guerre sont aussi au cœur de ce roman pourtant optimiste, où l’homme finit par se reconstruire.