Cortázar en BD

« Trop fragile pour durer », disait de lui Dizzy Gillespie. Il aura fallu peu de temps à Charlie Parker, décédé à 34 ans, pour renouveler profondément l’art du jazz. Trois ans après sa mort, en 1955, Julio Cortázar rendait hommage à Bird dans L’Homme à l’affût, « superbe nouvelle où le génial écrivain accompagne la déchéance du musicien, entre autodestruction obsessionnelle et recherche compulsive de la beauté », note Alberto del Campo dans El País. En 2008, le dessinateur argentin José Muñoz illustrait la nouvelle pour son édition anniversaire, traduite aujourd’hui chez Futuropolis.

L’essence du récit, Cortázar l’explicitait à la fin de sa vie : « L’Homme à l’affût est une petite Marelle [le chef-d’œuvre de l’écrivain]. Le problème du roman est déjà contenu dans la nouvelle : celui d’un homme qui découvre d’un coup qu’une fatalité biologique l’a fait naître dans un monde qu’il n’accepte pas. Johnny dans un cas et Oliveira dans l’autre sont deux individus qui questionnent, mettent en cause, nient ce que la majorité accepte comme une fatalité : naître, vivre et mourir. »

=> Comparer les articles Universalis et Britannica sur Charlie Parker.

La fin du 
livre-objet ?

Peut-être enfin une bonne nouvelle pour les adorateurs du codex – le livre dans sa forme traditionnelle –, cette petite merveille technologique : les lecteurs électroniques, Kindle, iPad et tutti quanti, ne devraient pas plus annihiler le livre que la presse de Gutenberg n’avait instantanément pulvérisé le manuscrit. L’historien britannique Andrew Pettegree le démontre dans son ouvrage « Le livre à la Renaissance », publié en mai dernier aux États-Unis : pages imprimées et pages copiées ont coexisté pendant quelques décennies, souvent à l’intérieur du même ouvrage (l’imprimeur fournissait des feuillets, que l’acheteur assemblait et reliait ensuite à sa guise).


Le parallèle entre le développement de la presse à caractères mobiles, dans les années 1450-1500, et celui des médias électroniques d’aujourd’hui s’impose : l’innovation de Gutenberg s’est elle aussi heurtée à « une clientèle fondamentalement conservatrice dans ses goûts », rappelle le journaliste Tom Scocca, qui commente l’ouvrage pour le Boston Globe. Les érudits estimaient que l’imprimerie « profanait le livre ». Celle-ci a mis un demi-siècle à trouver son « modèle économique ». Ses premiers entrepreneurs ont tous fait faillite, Gutenberg compris. Ce n’était d’ailleurs pas les livres qui faisaient leur chiffre d’affaires, car ceux-ci n’avaient pas encore trouvé leur système de distribution et de rémunération, mais l’imprimerie « de labeur », notamment la production des « certificats d’indulgence » accordés par l’Église. Véritable pain béni pour la sainte institution comme pour les premiers imprimeurs. Hélas ! Luther a détruit ce marché.

Le Vénitien Aldo Manuce a alors imaginé d’intégrer les feuillets en un ensemble portable, permettant au livre tel que nous l’aimons de prendre enfin son essor. Un essor à vrai dire peu spectaculaire : au milieu du XVIIIe siècle, M. Jefferson père faisait forte impression avec sa bibliothèque de… 42 ouvrages ! Les technologies nouvelles passent certes plus vite dans les mœurs de nos jours, mais cela laisse tout de même aux libraires un petit répit. 

=> Comparer les articles Universalis et Britannica sur Gutenberg.

Interpréter le sacré

Les non-croyants ne lisent plus la Bible – ils ont bien tort – et les croyants la lisent souvent de manière sélective. Peu sont familiers de la parabole des mines (1). Jésus est près de Jérusalem. Il raconte qu’un seigneur devant se rendre à l’étranger donne à dix de ses serviteurs (ses esclaves, disent certaines traductions) une mine, pièce de grosse monnaie, en leur demandant de la faire fructifier. À son retour, un serviteur avait multiplié sa mine par dix : c’était avant le krach de 2008. En récompense, le seigneur lui donne le gouvernement de dix villes – il devait en posséder beaucoup. Un autre, ayant gagné cinq mines, reçoit cinq villes. Mais l’un d’eux a gardé sa mine dans un mouchoir et ne l’a pas fait fructifier.

Il s’explique : « J’avais peur de toi, qui es un homme dur, qui prends ce que tu n’as pas mis en dépôt et qui moissonnes ce que tu n’as pas semé. » Le seigneur se fâche : « Pourquoi n’as-tu pas confié mon argent à la banque ? À mon retour, je l’aurais retiré avec intérêt. » Et il ordonne de lui reprendre sa mine et de la donner à celui qui en avait dix. Il explique ainsi son geste : « Je vous le dis, à tout homme qui a, on donnera ; mais à qui n’a pas, on enlèvera même ce qu’il a. » Après quoi le seigneur ajoute : « Quant à mes ennemis, qui n’ont pas voulu de moi pour roi, amenez-les ici et égorgez-les en ma présence. »

Fin de la parabole. Jésus n’en dit pas plus. Il n’a pas la charité de nous informer sur le sens du message. Dans le premier commentaire autorisé que l’on trouve sur la Toile, la dernière phrase est simplement gommée : c’est plus sûr.

Voici un an, nous publiions un dossier sur l’« énigme du Coran ». En voici la suite logique : un dossier sur l’énigme de la Bible. Il fait le point sur ce que savent et ne savent pas les historiens. Il rend compte, en particulier, des interrogations qui portent sur les principaux personnages du Nouveau Testament. « Qui étaient-ils vraiment ? » est la question qui vient d’abord à l’esprit. « Que nous disent-ils vraiment ? », « Que signifient-ils vraiment ? » sont les questions sous-jacentes, profondes.

Les meilleures ventes en Turquie

1 – Manzaradan parçalar, (« Fragments de paysage »), d’Orhan Pamuk,    Iletisim.
   

2 – Istanbul Hatirasi, (« Mémoires d’Istanbul »), d’Ahmet Ümit, Everest
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3 – Askin Gözyaslari Tebrizli Sems, (« Les larmes d’amour, Tebrizli Sems »), de  Sinan Yagmur, Karatav Akademi yayinlari
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4 – Alayci Kus, (« L’oiseau moqueur »), de Suzanne Collins, Pegasus
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5 – Ejderha dövmeli kiz (Les hommes qui n’aimaient pas les femmes), de Stieg Larsson, Pegasus
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6 – Ölü Ruhlar Ormani (La forêt des mânes), de Jean-Christophe Grangé, Dogan
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7 – Ask (Soufi, mon amour), d’Elif Shafak, Dogan.
   

8 – Atesle Oynayan Kiz, (La fille qui rêvait d’un bidon d’essence et d’une allumette), de Stieg Larsson, Pegasus
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9 – Hrant, de Tüba Candar, Everest.

10 – Halide Edip- Biyografisine sigmayan kadin, (« Halide Edip. Une femme au-delà de la biographie »), d’Ipek Calislar, Everest
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Radikal, le 17 septembre 2010.

Le classement des meilleures ventes en Turquie, publié chaque semaine dans le quotidien Radikal, est établi à partir des chiffres fournis par les principales librairies du pays. En toute logique, le nouveau livre d’Orhan Pamuk, « Fragments de paysage », arrive en tête des ventes. Le prix Nobel de littérature 2006, qui a vendu plus de 7 millions d’exemplaires dans une cinquantaine de langues, publie son douzième titre en turc : un recueil de textes où il évoque sa famille, Istanbul, les matchs de football de son enfance et son univers d’écrivain.

Le classement fait aussi la part belle à d’autres auteurs actuels. Soufi, mon amour de la romancière Elif Shafak (voir Books, hors-série n° 1, décembre 2009-janvier 2010, p. 30), déjà remarquée pour La Bâtarde d’Istanbul et Bonbon Palace, est septième, tandis que le populaire Ahmet Ümit occupe la troisième place. Le succès de ces écrivains témoigne d’un intérêt croissant pour la littérature contemporaine, dont les chefs de file sont souvent engagés dans le combat pour la démocratisation du pays. Pamuk et Shafak ont tous deux été poursuivis par la justice en 2005 et 2006 pour avoir pris position sur la question kurde ou arménienne. Quant à Ahmet Ümit, il avait exploré dans Le Pantin (Éditions du Rocher, 2008), les méandres de l’« État profond 1 », avec un thriller très ancré dans la réalité politique turque. Le livre de Tüba Candar, Hrant, rend quant à lui hommage au journaliste turco-arménien Hrant Dink, assassiné par un ultranationaliste à Istanbul en 2007. Ce meurtre avait provoqué une véritable onde de choc dans le pays.

Le succès du théologien Sinan Yagmur (« Les larmes d’amour, Tebrizli Sems ») reflète, lui, une autre facette de la Turquie : une société qui goûte particulièrement les fresques historico-religieuses. Dans les librairies comme à la télévision ou au cinéma, le genre séduit les nouvelles classes moyennes musulmanes qui ont émergé ces vingt dernières années, à la faveur du développement économique. Pied de nez au milieu de l’édition stambouliote, le livre a d’ailleurs été publié à Konya, ville conservatrice d’Anatolie où repose Jalâl al-Dîn Rûmî, dit Mevlana, le fondateur de l’ordre des derviches tourneurs.

Dans cette société d’abord soucieuse de ses propres problèmes, les seuls bestsellers étrangers présents au classement sont l’inévitable Stieg Larsson, et le dernier roman de Jean-Christophe Grangé, incontournable dans le pays depuis L’Empire des loups (2003), un polar dont l’intrigue se déroule dans les milieux nationalistes turcs.

1| « État profond » est le nom donné par les médias turcs aux réseaux nationalistes et mafieux nichés au cœur des institutions.

Guillaume Perrier
 – Journaliste, correspondant du Monde à Istanbul depuis 2005.

Les Dieux de la Bible

Selon la personne qui lit la Genèse et selon ses raisons de le faire, le sacrifice inabouti d’Isaac par Abraham est un fait historique réel qui justifie les droits des Juifs sur Jérusalem, une leçon édifiante sur la façon dont Dieu met à l’épreuve la foi des mortels, un hommage au premier martyre volontaire de la Bible ou encore une préfiguration de la crucifixion (1). À moins qu’il s’agisse simplement d’une « histoire comme ça », un récit inventé, inséré dans la Bible par d’anciens Israélites pour exposer leurs raisons de ne pas pratiquer le sacrifice d’enfants, contrairement à certaines tribus voisines.

Toutes ces interprétations du sacrifice d’Isaac – parmi d’autres – se trouvent dans ce livre superbe, palpitant et profondément étrange. Professeur émérite de littérature hébraïque à Harvard – et, tenez-vous bien, juif orthodoxe –, James L. Kugel cherche à démontrer que l’on peut lire la Bible de façon rationnelle sans perdre la foi. Il s’assigne la tâche monumentale de guider le lecteur à travers les saintes écritures juives (qui correspondent à peu près à l’Ancien Testament pour les chrétiens) et de reprendre la Bible à la fois des mains des « littéralistes » et des sceptiques.

Comment, donc, lire le Livre saint ? Kugel propose deux manières différentes. Il commence par nous montrer la Bible telle qu’elle était lue par les « anciens interprètes », des auteurs qui ont vécu au cours des deux cents ans qui ont précédé et suivi la naissance de Jésus, à l’époque où l’on codifiait le texte sacré. La lecture qu’ils en faisaient – la conviction de son infaillibilité, la croyance qu’il enseigne des leçons de morale et la certitude de sa paternité divine – reste celle de nombre d’entre nous. Kugel nous guide ensuite à travers la Bible telle qu’elle est interprétée par les exégètes modernes qui, depuis cent cinquante ans, recourent à l’archéologie, à la linguistique, à l’histoire, à l’anthropologie et autres outils scientifiques pour exhumer la vérité sur le Livre. Au départ, Kugel semble avoir voulu accorder une importance égale à ces deux méthodes, mais il ne tarde pas à écarter les anciens interprètes pour se concentrer sur la recherche moderne, extrêmement stimulante. Il ne l’a sûrement pas voulu, mais son livre se révèle à sa façon aussi désastreux pour la cause pieuse que n’importe lequel des nombreux bestsellers récemment parus en faveur de l’athéisme [sur ce sujet, lire notre entretien avec Charles Taylor, Books, n° 17, novembre 2010].

Emprunts à Hammourabi et Gilgamesh

Cela ne surprendra personne – en tout cas pas ceux qui lisent la Bible avec un minimum de scepticisme : le Livre sacré est bourré de contradictions et d’événements impossibles. Mais, au lieu de se livrer à une critique narquoise, Kugel nous propose une magistrale visite guidée, érudite et pleine d’esprit, des recherches sur le sujet. Si la lecture de la Bible exige que l’on suspende son incrédulité – Moïse a transformé l’eau du Nil en sang ? Josué a arrêté le soleil à midi ? Samson a tué un millier d’hommes avec une mâchoire d’âne ? –, l’ouvrage de Kugel impose au lecteur de suspendre sa crédulité.

Certaines des questions abordées seront familières au sceptique profane. L’auteur étudie « l’hypothèse documentaire », qui démontre de façon assez concluante que les cinq premiers livres n’ont pas été écrits par une seule personne (Moïse, selon la tradition), mais ont été composés à partir de quatre, voire cinq auteurs différents. Kugel souligne que la Bible plagie des sources antérieures, non israélites : des lois sont empruntées au code d’Hammourabi ; des fragments de l’histoire de Noé sont tirés de l’épopée de Gilgamesh ; des prophéties d’Ezéchiel sont inspirées de temples du Moyen-Orient. L’auteur compromet même les Dix Commandements, qui proviendraient en partie d’anciens traités hittites. Les chercheurs modernes ont aussi débusqué l’origine de nombreuses histoires cultes de la Genèse et de l’Exode. Ces récits sont aujourd’hui considérés comme étiologiques, c’est-à-dire inventés pour expliquer comment le monde est devenu ce qu’il est. Selon cette interprétation, le conflit entre Jacob et Esaü n’est pas l’histoire vraie d’une rivalité fraternelle, mais une façon d’expliquer les relations tendues entre les Israélites et les Édomites – tribu à laquelle Esaü est identifié – à l’époque de la rédaction du texte (2). De même, la « marque de Caïn » que Dieu appose sur lui après qu’il a tué Abel, jurant une vengeance au septuple à quiconque lui ferait du mal, était probablement destinée à illustrer la brutalité des Kénites, voisins d’Israël à la férocité notoire.

Les chapitres les plus dérangeants pour les croyants sont peut-être ceux que Kugel consacre aux origines de Dieu et de son peuple élu. Il affirme qu’il n’existe pas de preuves tangibles – archéologiques, historiques, culturelles – des événements figurant dans la Torah. Pas de trace d’un exode hors d’Égypte ; pas d’élément sur l’invasion – et encore moins la conquête – de Canaan par les Israélites ; pas le moindre signe d’un sac de Jéricho. Bien au contraire : les données actuelles incitent à penser que les Israélites étaient probablement eux-mêmes des Cananéens, des montagnards semi-nomades ou des citadins en fuite qui se sont éloignés progressivement de leur culture d’origine, se sont forgé une identité distincte et inventé un passé mythique [à ce sujet, lire l’entretien avec Shlomo Sand, Books, n° 2, février 2009].

L’histoire personnelle de Dieu est tout aussi trouble. Au début de la Bible, Il est souvent présenté comme un dieu parmi d’autres. C’est plus tard seulement qu’il devient l’unique divinité. Plus déroutant encore, il ne semble pas être le même dieu du début à la fin du Livre sacré. La plupart du temps, Dieu est appelé YHWH (Yahvé) mais parfois, surtout dans les premiers livres, il est appelé El. Pour Kugel, il s’agit probablement de deux divinités différentes qui ont fusionné : El était peut-être un dieu du panthéon cananéen et YHWH un dieu midianite parvenu, par l’intermédiaire de nomades, aux premiers Israélites, qui en firent leur dieu unique (3).

L’une des ambitions de Kugel est de reprendre la Bible des mains des « littéralistes », et il y parvient sans aucun doute. Son exploration des recherches récentes montre pourquoi il est absurde de croire que chaque mot de la Bible est conforme à l’Histoire. Il va plus loin, affirmant aussi que le littéralisme biblique moderne – cette théorie de la création du monde en six jours chère aux fondamentalistes – est en complet décalage avec l’interprétation chrétienne traditionnelle. L’intérêt monomaniaque porté par certains à la vérité littérale de la Bible est un phénomène relativement nouveau. Ce n’est pas que les lecteurs de jadis ne croyaient pas en la vérité du Livre saint, mais ils ne perdaient pas leur temps à essayer de prouver des événements impossibles comme l’arche de Noé.

Vaincre les littéralistes ne représente cependant que la moitié de l’entreprise de Kugel. Il cherche également un sanctuaire pour les croyants qui sont aussi rationalistes. Autrement dit, après avoir brisé toutes les fenêtres, saccagé la chambre, dénudé les fils électriques pour récupérer le cuivre, vendu la tuyauterie à la ferraille et attaqué les fondations au marteau-piqueur, Kugel propose de retourner habiter dans sa maison, la Bible. Il consacre le dernier chapitre à tenter de sauver le Livre. Reconnaissons-lui ce mérite : il refuse toute solution de facilité. Il ne dit pas – comme le font nombre de juifs réformés et de chrétiens – que la Bible n’est qu’une suite d’excellentes leçons de morale (que faire, demande Kugel, de toutes les lois et histoires moralement abjectes rapportées par le texte saint ?). Il ne dit pas non plus que l’observance juive est suffisante, qu’il serait satisfaisant de suivre les lois de Dieu sans se soucier de leur véracité. Il préfère tenter de séparer le savoir et la foi. Au fond, semble-t-il conclure, au diable l’exégèse, il y a une source d’inspiration divine dans la Bible – même s’il est incapable de dire exactement où elle se trouve. Le fait que nous ne puissions prouver aucun passage en particulier importe peu ; que ce soit un pastiche de mythes et un plagiat de lois n’annihile pas le sacré qui s’y trouve et ne diminue en rien la façon dont elle nous inspire malgré tout pour aimer et servir Dieu. Cette conclusion humble et pleine d’humanité ne diminuera pas le plaisir des sceptiques : ils exulteront, du premier au dernier chapitre – il y en a trente-cinq.

Cet article est paru dans le New York Times le 14 septembre 2007. Il a été traduit par Béatrice Bocard.

La bible des végétariens

«Nous ne tolérerions pas que l’on donne un coup de pioche sur la tête d’un chien. » Alors pourquoi, interroge Jonathan Safran Foer, accepter que les poissons que nous mangeons puissent être tués de la sorte ? Ou que les poulets de nos assiettes soient morts électrocutés ? En d’autres termes, pourquoi manger des êtres qui peuvent souffrir ?

Ces questionnements ne sont pas tirés d’un cours d’éthique, mais de l’essai que l’écrivain consacre à l’homme consommateur de viande – un ouvrage inattendu de la part d’un jeune romancier coqueluche de la scène littéraire américaine (lire « Jeunes prodiges et vieux génies », Books, n° 8, septembre 2009). Rien dans son propos n’est fondamentalement nouveau : dans ce qu’il est convenu d’appeler la bible des défenseurs des droits des animaux (La Libération animale, Grasset, 1993), le philosophe Peter Singer avait dès 1975 développé tous les arguments allant en ce sens, mais sans toucher le grand public. Voilà précisément ce à quoi excelle Foer.

Pour dénoncer la pollution générée par les élevages intensifs, il jette ce chiffre : les porcs élevés par une entreprise (Smithfield Foods) produisent à eux seuls autant d’excréments que tous les habitants du Texas et de Californie réunis. À titre de comparaison, il demande d’imaginer « que chaque habitant de chaque ville de ces États chie et pisse à longueur d’année dans une fosse à ciel ouvert », et les conséquences que cela aurait pour les cours d’eau environnants, en l’absence de traitement des déchets. Haut-le-cœur garanti. Foer ne manque pas non plus de provoquer des interrogations morales quand il évoque ces vaches mal assommées, dépecées et démembrées alors qu’elles sont encore conscientes, ou ces cochons terrorisés qui font des crises cardiaques à l’entrée des abattoirs.

Pour Michiko Kakutani, la critique du New York Times, la cause est entendue : l’élevage industriel est parfois difficile à défendre, mais Foer va trop loin lorsqu’il ose « des analogies avec les moments les plus sombres de l’histoire humaine, qui interrogent son sens des priorités et de la proportion ». L’écrivain se trompe de cible, estime pour sa part Jay Rayner dans The Observer. Il met le doigt sur des excès, certes, mais faut-il pour autant renoncer à nourrir la planète à moindre coût, ce que permet la production de masse ? « Dans ce genre de discussion, je me place toujours du côté des hommes », assène le journaliste, assurant qu’un tel livre ne suffira pas à faire de lui un végétarien. L’auteur lui-même n’en demande sans doute pas tant. Lui qui fut pendant des années un végétarien intermittent a amorcé à la naissance de son premier enfant la réflexion à l’origine de ce livre, mélange de témoignage et d’enquête, qui l’a vraiment décidé à bannir la viande de son alimentation. « Son propos consiste à dire qu’il importe de connaître les faits pour susciter le débat, même si cela n’amène pas chaque individu à changer ses habitudes alimentaires », conclut la critique du quotidien israélien Haaretz.

Faut-il manger des animaux ?, de Jonathan Safran Foer, traduit par Gilles Berton et Raymond Clarinard, Éditions de l’Olivier, 380 p., 22 € (à paraître le 6 janvier).

Brésil – À l’origine d’un pays improbable

Un empereur à l’allure héroïque, chevauchant une fière monture, arrive le 7 septembre 1822 au bord du fleuve Ipiranga et lance ce cri : « L’indépendance ou la mort ! » Pendant des années, c’est ainsi que les Brésiliens se sont imaginé la déclaration d’indépendance de la colonie portugaise par leur premier empereur, Dom Pedro Ier, le propre fils du roi Dom João VI du Portugal. Ce que l’histoire officielle oublie de mentionner, c’est que le monarque de 22 ans souffrait ce matin-là d’une violente colique après un mauvais repas, et que son destrier n’était qu’une mule.

« C’est en révélant ce genre de détail et autres faits curieux de l’histoire brésilienne que l’ouvrage de Laurentino Gomes a pu se vendre à plus de 100 000 exemplaires en moins de deux semaines », s’amuse Marcos Sampaio, dans les colonnes d’O Povo. L’auteur de 1822, le journaliste et écrivain Laurentino Gomes, avait déjà frappé fort il y a deux ans, avec 1808, qui relatait l’exil de la cour portugaise à Rio après l’invasion napoléonienne de la péninsule Ibérique. Vendu à plus de 600 000 exemplaires, l’ouvrage fut un véritable phénomène de société. Aujourd’hui, 1822 plonge le lecteur au cœur d’une deuxième période charnière de l’histoire brésilienne, celle de l’indépendance. Le dernier volet de la trilogie est déjà annoncé : il sera consacré à 1889, année où fut proclamée la république.

Dans un pays où la liste des bestsellers se cantonne souvent aux livres de développement personnel (comment être heureux, devenir riche, etc.) et aux aventures de vampires pour adolescents, le succès de ces chroniques d’histoire du XIXe siècle surprend. Pour le journaliste d’O Povo, c’est surtout grâce à « un langage simple, facile, voire drôle » que Gomes a conquis un large public. Quant à l’auteur lui-même, il attribue précisément son succès au fait d’être journaliste. « Il n’y a pas de grande différence entre ce livre et ce que je ferais pour un journal ou une revue. Ce qui change, c’est l’étendue du travail, confie-t-il à la Folha de São Paulo. Je confronte les sources et, surtout, je me rends sur les lieux des faits, ce que font rarement les historiens universitaires. » Écrit comme un reportage, 1822 raconte une indépendance qui semblait vouée à l’échec, souligne pour sa part le quotidien Estado de São Paulo. « À l’époque, les deux tiers des Brésiliens étaient esclaves, indiens ou métis. L’analphabétisme dominait, y compris dans les milieux favorisés. Les provinces du pays vivaient dans l’isolement, ce qui augmentait le risque de guerre civile et ethnique, entre Blancs et esclaves. »

Et pourtant, le miracle se produisit. Dom Pedro parvint à maintenir l’intégrité territoriale du pays au moment même où l’Empire espagnol se désintégrait pour donner naissance à plusieurs républiques. Mais Laurentino Gomes ne se contente pas d’écrire simplement. Il brise des mythes, en particulier celui d’une indépendance pacifique. « Le nord, le nordeste et le sud du pays ont été à feu et à sang pendant un an et huit mois », rappelle Roberta Jansen dans O Globo. Pour éviter que ces conflits dégénèrent en guerre civile, « le pouvoir a dû s’affirmer comme force de conciliation et de rassemblement, en créant cette image d’un processus pacifique », poursuit-elle. C’est un cocktail d’habileté et de chance qui ont permis au jeune empereur de prendre la tête d’un pays qualifié par Laurentino Gomes d’« improbable ».

1822, de Laurentino Gomes (Editora Nova Fronteira, 2010).

New York, Bilbao – Retour au classicisme

« Une exposition qui s’ouvre sur un Picasso et s’achève sur un tableau d’Adolf Ziegler dont on nous dit qu’il fut accroché dans l’appartement de Hitler à Munich n’est pas sans me poser problème […]. Je ne pense pas que ces deux peintres puissent être inclus dans le même récit, et moins encore dans la même exposition. »

Le critique de The New Republic est de ceux que l’exposition de rentrée du musée Guggenheim a dérangés, voire ulcérés. Les 150 œuvres qui la composent illustrent toutes le retour en grâce du classicisme dans l’art français, italien et allemand de l’entre-deux-guerres : corps idéalisés, goût pour les thèmes de l’Antiquité grecque et romaine, les natures mortes et les portraits sont présentés comme autant de signes de rupture avec les expérimentations d’avant guerre et d’un désir de retour à l’ordre symbolique après le « chaos » de 1914-1918. On croise sur ce parcours des noms familiers (Picasso, mais aussi Léger, Matisse ou Le Corbusier), et d’autres qui le sont moins, « car leur désir de régénération sociale les amena à s’associer aux mouvements politiques d’extrême droite », explique le Wall Street Journal.

Le commissaire de l’exposition, l’historien de l’art Kenneth E. Silver, est l’auteur de Vers le retour à l’ordre (Flammarion, 1991), un ouvrage considéré comme une référence. « L’exposition est à la fois une illustration et un prolongement de son livre », souligne un critique du New York Times qui applaudit, lui, un « ensemble captivant ».

« Chaos and Classicism. Art in France, Italy and Germany, 1918- 1936 » (« Chaos et classicisme. L’art en France, en Italie et en Allemagne, 1918-1936 »). Musée Guggenheim de New York jusqu’au 9 janvier 2011, puis de Bilbao du 21 février au 15 mai 2011. www.guggenheim.org

Allemagne – De la banalité du mal

« Pourquoi un jeune homme aimable, qui séduit une jeune femme et fonde une famille avec elle, devient-il au bout de quelques années un pervers et un pédophile ? Pourquoi les membres tout à fait banals d’une fanfare se transforment-ils en violeurs ? », s’interroge la Süddeutsche Zeitung.

Dans « Culpabilité », Ferdinand von Schirach, un avocat pénaliste assez en vue (et accessoirement petit-fils de Baldur von Schirach, chef des Jeunesses hitlériennes), égrène en une série de nouvelles présentées comme vraies des « catastrophes du quotidien », ces moments où des individus ordinaires basculent dans le crime. Le succès outre-Rhin est tel que même le précédent ouvrage de Schirach, pourtant sorti il y a plus d’un an, en profite : lui aussi se hisse sur la liste des meilleures ventes.
 

Schuld (« Culpabilité »), de Ferdinand von Schirach (Piper, 2010).

Florence – L’oublié du Cinquecento

« C’était un visage de jeune femme, merveilleusement dessiné, un buste, en robe splendide ; un visage de teinte presque livide, d’une beauté triste et couronné d’une haute masse de cheveux, tirés en arrière, qui avaient dû, avant que le temps n’en atténuât la couleur, ressembler à ceux de Milly (1). »

La femme magnétique qui inspira à Henry James ce passage des Ailes de la colombe fut peinte au cœur du Cinquecento par Bronzino, représentant talentueux d’une période dont il fut aussi le grand oublié. Les spécialistes ont longtemps méprisé ce maniériste resté dans l’ombre des illustres Michel-Ange et Raphaël. Une importante rétrospective lui rend aujourd’hui hommage, qui « ne voyagera pas au-delà de Florence, et pourrait ne jamais se répéter », eu égard à la fragilité des œuvres accrochées, souligne le Telegraph. Ses portraits sont pour le quotidien britannique l’une des excellentes raisons de visiter l’exposition. Comme celui de Lucrezia Panciatichi qui fascina Henry James, « ils évoquent une présence humaine intense – des visages au regard fixe, hantés, annonciateurs de l’introspection troublée des romantiques – tout en déployant dans les costumes et les décors un art infini de la composition ».

1| Henry James, Les Ailes de la colombe, Gallimard, coll. « Folio », 1998.

« Bronzino. Pittore e poeta alla corte dei Medici » (« Bronzino. Peintre et poète à la cour des Médicis »). Palazzo Strozzi, jusqu’au 23 janvier 2011. www.palazzostrozzi.org.