Paris – Le cas Némirovsky

L’exposition que consacre le Mémorial de la Shoah à la vie et à l’œuvre d’Irène Némirovsky reprend en partie celle qui fut présentée à New York il y a deux ans par le Museum of Jewish Heritage. Comme cette dernière, elle donne à voir des pièces de choix, dont le manuscrit du roman posthume Suite française (prix Renaudot 2004), qui a renouvelé l’intérêt pour cette romancière juive très populaire dans la France de l’entre-deux-guerres, morte à Auschwitz en 1942.

Les organisateurs de l’exposition parisienne ont sans nul doute à l’esprit les critiques exprimées outre-Atlantique lorsqu’ils soulignent dans le livre qui accompagne l’exposition (Irène Némirovsky, un destin en images, Denoël) leur volonté de « faire de cet événement un moment suffisamment intense pour que […] puissent s’ouvrir des débats sur l’ensemble des questions soulevées par un itinéraire aussi singulier et une œuvre désormais aussi importante ».

Aux États-Unis, l’exposition avait cristallisé la polémique autour du caractère jugé antisémite de cette œuvre. Soulignant notamment les relations de l’auteure avec certains sympathisants français d’extrême droite avant la guerre, Edward Rothstein se désolait dans le New York Times que le Museum of Jewish Heritage n’ait pas abordé de front la question de la « détestation de soi ».

« Irène Némirovsky. ‘‘Il me semble parfois que je suis étrangère…” » Mémorial de la Shoah, jusqu’au 8 mars 2011. www.memorialdelashoah.org

L’aimable jihad

Né en 1611 à Istanbul, Evliya Çelebi a sillonné l’Empire ottoman et rédigé dix volumes sur ses aventures et ses observations. Compagnon de divers potentats, mais aussi soldat et derviche, il connut Vienne et Damas, Jérusalem et La Mecque, s’aventura jusqu’au Soudan et en Éthiopie, se battit contre les Autrichiens en Croatie et rencontra les Habsbourg. Formidable amuseur, il fut le bouffon du sultan Murad IV, rapporte Simon Sebag Montefiore dans le Financial Times. Il pouvait réciter le Coran en huit heures sans erreur. Il écrit sur tout, les lieux, les idées, la nourriture, la guerre, la religion et « même les mœurs sexuelles », s’étonne Montefiore. Y compris les siennes. Il décrit les effets désastreux de son impuissance, finalement guérie grâce à un brouet de serpent. Il détestait le fanatisme religieux et ses récits sont émaillés de plaisanteries sur l’islam. À un moment, il présente l’activité sexuelle comme l’« aimable jihad ». 

=> Lire les articles Universalis et Britannica sur l’Empire ottoman.

Éloge d’un mammifère

Son urine épaisse et poisseuse lui court le long des jambes. On peut la saisir entre ses doigts pour se faire un shampoing. Derrière l’oreille, une glande sécrète des gouttes rondes et vertes quand la bête est bien nourrie, dures et en forme de dattes quand elle manque d’eau. Chez le mâle en rut, le voile du palais se gonfle au point de sortir des deux côtés de la bouche. Les meilleurs coureurs sont les femelles ; elles courent d’autant plus longtemps qu’on leur joue la sérénade. Certaines pleurent au son de la musique. Quand l’une d’elles devient récalcitrante, son conducteur peut calmer sa rage en lui livrant son manteau, qu’elle réduit en pièces. Le chameau d’Arabie, ou dromadaire, fait l’objet de cette savante monographie du correspondant du Times Literary Supplement pour le Moyen-Orient.

Camel, par Robert Irwin, Reaktion, 2010.

Des liaisons pas si dangereuses

La parution annoncée en Chine d’une nouvelle traduction des Liaisons dangereuses est saluée par le journaliste Xiao Bai dans l’Oriental Morning Post. Commentant le contexte historique et littéraire dans lequel a été publié l’ouvrage, il estime que Laclos, tout en s’inscrivant dans la continuité de La Nouvelle Héloïse, surpasse amplement Rousseau : « La grandeur de l’œuvre réside dans le fait que le “moi” de l’auteur et les voix des personnages sont nettement distincts. Il a construit leur psychologie à travers le ton de leurs lettres. […] Au fil du roman surgissent progressivement les motivations de chaque personnage, et l’on réalise que même les plus vils et les plus vulnérables sont encore ceux qui font avancer le monde. »

Mais la dimension érotique du texte s’est érodée avec le temps : « Les lecteurs d’aujourd’hui ont du mal à comprendre que Les Liaisons dangereuses aient pu être été jugées comme un roman obscène. » C’est pourquoi, « à l’heure actuelle, même le bureau [chargé de la censure] autorise la diffusion de ce genre de livres ». Xiao Bai le rappelle cependant, « l’ouvrage que les lecteurs des XVIIIe et XIXe siècles avaient en main n’est pas le même que celui que nous lisons », car les éditions de l’époque étaient accompagnées d’illustrations permettant de ne pas décrire verbalement certaines scènes, lesquelles peuvent donc paraître un peu fades au lecteur actuel…

Weixian de guanxi (Les Liaisons dangereuses), de Choderlos de Laclos, traduit par Ye Zun, Éditions Shanghai Yiwen (Shanghai Translation Publishing House).

Le Mot du Mois

« Le meilleur compliment qu’on puisse faire à un auteur est de le citer de travers. Cela signifie que son œuvre est entrée dans notre esprit et pas seulement dans notre bibliothèque. »

G.K. Chesterton. Dans The Wit and Wisdom of G. K. Chesterton (« L’esprit et la sagesse de Chesterton »), dirigé par Bevis Hillier, Continuum, 2010.

La traduction qui expropria les Palestiniens

Traduire, c’est trahir. Dans le cadre du mandat britannique en Palestine (1920-1947), ce fut aussi déposséder des habitants de leur terre. Une ONG palestinienne vient de rééditer un document de 1936 qui dénonce la « falsification délibérée » par les autorités britanniques des registres de propriété établis en Palestine sous l’Empire ottoman. Au cours du processus de « traduction du droit de propriété des terres ottomanes » du turc vers l’anglais, puis vers l’arabe, des « erreurs » auraient permis de détourner une « grande partie » des terres appartenant aux habitants arabes pour « faciliter leur acquisition par les émigrants juifs », souligne le quotidien arabe de Jérusalem, Al-Quds. Des centaines de milliers de Palestiniens auraient ainsi été spoliés.

L’auteur de cette étude, le père Philippe Telephaque de Legale, un prêtre italien, s’est employé à comparer le code foncier ottoman de 1857, qui distinguait les types de propriété, et sa traduction en anglais en 1927 par R.C Tute. Il dénonce la manipulation linguistique très simple qui aurait permis de confondre les terres appartenant aux individus, Miri, avec celles appartenant à l’État, Amiri. Il a suffi d’ajouter une seule lettre dans la traduction, pour que les autorités britanniques puissent disposer des terres des Palestiniens…

Quiz

Avez-vous bien lu vos Books ?

Ce mois-ci, en complément de l’article « Les moustiques, armes de destruction massive », quiz spécial sur les maladies.

1) Quelle maladie est responsable de la moitié des décès humains depuis l’âge de pierre ?
A – Le paludisme
B – La peste bubonique
C – Le cancer

2) Une personne atteinte d’hypertrichose se caractérise par :
A – une incapacité à se retenir de tricher
B – une pilosité surdéveloppée
C – des bras plus longs que les jambes

3) Grigori Perelman, le mathématicien russe qui a résolu la conjecture de Poincaré, souffre :
A – d’une cécité partielle
B – d’érotomanie
C – d’une forme d’autisme

Réponses dans le prochain numéro et dans les nos 10, 16 et 17 de Books.

Réponses du quiz précédent : 1) B (lire « Un Don Juan gros, moche, impuissant », Books, n° 16) ; 2) A (lire « Illuminations mallarméennes », Books, n° 9) ; 3) C (lire « Paris, les artistes et le taux de change », Books, n° 8).

Voyage en Absurdie

Aux États-Unis, dans une génération environ. Le pays sort ruiné d’une guerre contre le Venezuela ; le New York Times a été rebaptisé New York Lifestyle Times ; les Américains ne communiquent quasiment plus que par « äppärät », version ultime de l’iPhone qui permet de diffuser ses pensées en temps réel. Tel est le monde qu’imagine Gary Shteyngart en poussant « jusqu’à l’extrême grotesque les réalités toxiques » de l’Amérique actuelle, rapporte Michiko Kakutani dans le (vrai) New York Times. La critique y voit la confirmation de « l’un des écrivains les plus originaux et stimulants de sa génération (1) ».

1| Les deux premiers romans de Gary Shteyngart (Absurdistan et Traité de savoir-vivre à l’usage des jeunes Russes) sont parus en France aux éditions de l’Olivier.

Gary Shteyngart, Super Sad True Love Story. A Novel (« Une histoire d’amour super triste et super vraie. Roman »), Random House, 2010.

Robert Frank : « Pour un impôt progressif sur la consommation »

 

Robert Frank est professeur d’économie à l’université Cornell, aux États-Unis, et tient une chronique mensuelle dans le New York Times (« Economic Scene »). Appartenant au courant de l’économie comportementale, il étudie depuis trente ans les conséquences de notre environnement sur nos comportements économiques. Le prix Nobel d’économie George Akerlof a salué son livre sur la « fièvre du luxe » comme « l’une des plus importantes contributions à la science économique de ces dernières années ».

 

Vous travaillez sur le boom du luxe, alors même que les revenus de la majorité de la population marquent le pas. Comment ces deux réalités peuvent-elles aller de pair ?

Le paradoxe n’est qu’apparent. Nous avons assisté dans la plupart des pays développés, ces dernières décennies, à un développement substantiel des inégalités, qui a été particulièrement spectaculaire aux États-Unis (1). Entre 1979 et 2003, les 20 % les plus pauvres de la population américaine ont vu leurs revenus progresser de 3,5 % seulement sur l’ensemble de la période. Parallèlement, les 20 % les plus riches voyaient les leurs augmenter de 45,7 % – et les 5 % les mieux lotis de 68 %. En 1980, les PDG des deux cents plus grandes entreprises américaines gagnaient 42 fois le salaire moyen d’un ouvrier ; en 2000, ils touchaient 500 fois cette somme.

Ce creusement des inégalités, par rapport à la période antérieure, au cours de laquelle tout le monde progressait sensiblement au même rythme, est lié à des transformations en profondeur des règles du jeu économique. En deux mots, nous avons vu se généraliser les « marchés où le gagnant rafle la mise (2) » : ce sont des marchés sur lesquels de faibles écarts de performance suffisent à générer des différences considérables de rémunération ; une poignée d’individus particulièrement talentueux s’y adjuge des rétributions énormes. Au début du siècle, quand l’État de l’Iowa comptait à lui seul plus de 1 300 opéras, des milliers de ténors gagnaient modestement mais correctement leur vie en se produisant en public. Depuis que nous écoutons essentiellement de la musique enregistrée, le meilleur ténor du monde peut littéralement être présent partout à la fois, et être rémunéré en conséquence. Longtemps, ce fonctionnement est resté l’apanage des mondes du sport et de l’art. Mais ces règles du jeu très concurrentielles ont gagné récemment de nombreux secteurs, comme la comptabilité, le droit, le conseil, la médecine, la banque, l’édition, le design… Notamment parce que les nouvelles technologies ont accru la puissance et le champ d’influence des meilleurs. Ces talents de mieux en mieux rémunérés ont fait comme tout individu qui s’enrichit : ils ont augmenté leur consommation, notamment de ces biens que je définis moins par leur caractère luxueux – la définition du luxe est très circonstancielle – que par leur caractère « positionnel » : ce sont d’abord des indicateurs de standing, des marqueurs de statut social. Et ce nouveau modèle de consommation au sommet s’est répercuté sur l’ensemble de la population, via une véritable « cascade de dépenses ».

 

Qu’entendez-vous par « cascade de dépenses » ?

Les cercles sociaux sont relativement étroits ; les nouvelles habitudes de consommation des plus riches n’ont donc pas modifié directement la consommation de l’ensemble de la population. Ils ont, en revanche, modifié le cadre de référence façonnant les aspirations de la population située juste au-dessous d’eux ; à son tour, celle-ci s’est mise à consommer davantage, bouleversant le cadre de référence des couches sociales immédiatement inférieures, et ainsi de suite tout au long de l’échelle. Aujourd’hui, pour prendre un exemple trivial mais évocateur, on trouve aux États-Unis des barbecues à plus de 5 000 dollars. Payer un gril une somme pareille aurait été inimaginable il y a seulement vingt ans. Pourtant, le segment des barbecues à plus de 2 000 dollars est celui qui progresse le plus sur ce marché. Dans la même veine, si l’on excepte le bref revers subi par le secteur du luxe en 2009, les yachts et les montres Patek Philippe se vendent toujours sur liste d’attente, et les voitures haut de gamme représentent une part croissante du marché automobile américain… D’une manière générale, les dépenses consacrées aux produits de luxe croissent à peu près quatre fois plus vite que les autres.

Et cette fièvre ne touche pas seulement les plus riches. En témoigne notamment l’évolution du confort moyen des logements aux États-Unis : la surface médiane des nouvelles maisons est passée de 480 mètres carrés en 1980 à 610 mètres carrés en 2001, soit une augmentation de 27 %, alors que le revenu disponible d’une famille médiane ne progressait que de 15 % environ.

 

Mais quel est le ressort du phénomène, s’il n’est pas lié à l’enrichissement de la majorité de la population ?

Il tient au fait que les normes de consommation du milieu où l’on vit influencent les biens et services que l’on juge essentiels à son bien-être : la taille minimale d’une maison, pour n’en avoir pas honte, n’est pas la même au Népal, au Japon, en Europe ou aux États-Unis. L’environnement et ses évolutions façonnent le jugement que les gens portent sur leur propre situation, et donc leurs décisions économiques. Les études d’économie comportementale donnent des résultats très clairs à cet égard : si l’on demande aux gens de choisir entre un monde où ils habitent une maison de 1 000 mètres carrés tandis que les autres jouissent de 2 000 mètres carrés, et un monde où ils habitent une maison de 800 mètres carrés tandis que les autres n’ont que 600 mètres carrés, la plupart optent pour le second monde, celui où la taille absolue de leur maison est plus petite, mais où sa taille relative est plus grande. Dans ces conditions, le boom de la consommation positionnelle des plus riches provoque une véritable fuite en avant, qui n’est pas sans rappeler la course aux armements entre États. Dès lors que les plus riches achètent des maisons plus grandes, chacun a tendance à acheter une maison plus grande.

 

Parce que l’homme est un animal envieux ?

Non, je vois dans ce phénomène l’effet concomitant de l’augmentation des inégalités et de la logique de compétition profondément ancrée en l’homme. L’importance que nous accordons aux biens positionnels relève à mes yeux de deux niveaux d’explication. Premièrement, notre consommation a des conséquences tangibles, dont il est parfaitement légitime de se soucier. Les signaux que chacun envoie à son environnement sur son rang nourrissent ou handicapent très concrètement sa réussite. Dans le milieu des avocats, par exemple, la montre que vous portez au poignet ou la voiture que vous conduisez dit quelque chose de votre succès et donc (à tort ou à raison) de votre compétence, ce qui alimente en retour votre succès. Plutôt qu’une forme de consommation ostentatoire, ce sont à bien des égards des dépenses d’investissement. Dans le même ordre d’idée, dès lors que la qualité des écoles est fortement liée à la qualité du quartier, tous les parents qui souhaitent donner les meilleures chances de réussite à leurs enfants veulent acheter un logement dans un secteur socialement favorisé, ce qui entraîne un certain standing (surface, nombre de salles de bains, etc.). C’est la première raison pour laquelle les objets « de luxe » ont acquis une telle importance, pourquoi chacun veut posséder quelque chose qui semble « spécial », et pourquoi le virus du luxe est contagieux.

Mais il existe peut-être un autre niveau d’explication : à l’échelle de l’espèce, les ressources relatives des individus influencent si souvent leur réussite réelle que l’évolution a sans doute fabriqué un système nerveux humain directement soucieux de position relative. Selon la théorie de la sélection naturelle, un animal assure sa victoire reproductive sur ses concurrents en possédant des ressources relatives plus importantes qu’eux. Même dans les périodes de famine, il y a toujours une certaine quantité de nourriture disponible. La position relative des individus décide de qui sera nourri. Voilà pourquoi la croissance disproportionnée des revenus au sommet de l’échelle, avec le type de consommation qu’elle engendre, entraîne la cascade de dépenses dont je parlais : pour conserver son avantage relatif, tout le monde participe à la course au luxe.

 

Vous semblez le déplorer. Mais où est le problème, si l’on exclut d’éventuelles considérations morales sur l’apparente frivolité des hommes ?

Ce phénomène fait d’énormes dégâts sociaux. Car cette réalité pèse très lourd sur les classes moyennes, contraintes de dépenser des sommes de plus en plus élevées pour rester à la hauteur des normes de consommation de leur environnement, alors même que leurs revenus n’ont pas progressé à l’avenant. Elles ont donc adopté plusieurs stratégies. D’abord, travailler plus : les femmes américaines travaillent aujourd’hui en moyenne 200 heures de plus par an qu’elles ne le faisaient au milieu des années 1970 ; et les hommes 100 heures de plus. Ensuite, s’éloigner des villes : le temps de transport des banlieusards a presque triplé entre 1983 et 2003 aux États-Unis. Enfin et surtout, s’endetter au-delà de toute raison. De ce point de vue, la fièvre du luxe explique en partie la crise économique et financière actuelle. La hausse des prix de l’immobilier a longtemps permis aux familles de la classe moyenne d’emprunter sans cesse davantage, grâce à l’augmentation de la valeur de leur logement. Quand la bulle a éclaté, tout s’est effondré. Au niveau individuel, la course aux biens positionnels se révèle ainsi souvent dramatique.

Mais le phénomène est également ruineux sur le plan collectif. L’excès de travail et les longs trajets en voiture ont notamment un coût considérable en termes de santé. En outre, ces dépenses ostentatoires nous détournent d’autres formes de dépenses, plus discrètes, comme le temps libre, la sécurité, l’épargne, l’assurance, pourtant essentielles à notre bien-être. Enfin, cette fièvre du luxe favorise l’hostilité à l’impôt et aux dépenses publiques : il est très difficile de convaincre des familles au bord du surendettement qu’elles se porteraient bien mieux en payant plus d’impôts. Même si c’est vrai, c’est contre-intuitif.

Nous sommes en quelque sorte dans la situation du cerf : à l’origine, les cerfs avaient des bois beaucoup plus petits qu’aujourd’hui. Mais la possession de bois imposants étant un facteur de « séduction », la sélection naturelle a favorisé les cerfs avec de grands bois. Le problème, c’est que cela entrave leur course quand ils tentent d’échapper aux prédateurs. Ce qui bénéficie à l’individu nuit en l’occurrence à l’espèce. Il en va de même de la fièvre du luxe. Elle est individuellement intelligente et collectivement stupide.

 

En quoi les familles se porteraient-elles mieux en payant plus d’impôts et en consacrant un peu moins d’argent à leur consommation positionnelle ? Elles ont malgré tout le droit de choisir entre l’agrandissement de leur maison et l’amélioration des infrastructures, par exemple ?

Ce serait vrai si le bénéfice tiré de cet agrandissement n’était illusoire. Les biens positionnels distillent une certaine dose de bien-être tant que peu de personnes les possèdent. Dès lors que la plupart des gens participent à la course, le bien-être relatif que vous apporte le fait d’avoir une maison plus grande ou une voiture plus luxueuse ne dure pas, et vous êtes pris dans une fuite en avant dont le coût devient exorbitant. Une politique publique limitant les dépenses de luxe, à l’échelle de la société, n’entraînerait donc pas de réelle perte de bien-être, la position relative de chacun restant inchangée. Cette limitation permettrait aussi de dégager des ressources pour des formes de consommation qui, elles, semblent nous rendre heureux quel que soit le contexte, comme le temps libre passé avec sa famille ou ses amis.

 

Comment limiter la course au luxe ? Êtes-vous favorable au mouvement qui prône la décroissance ?

Non, ce mouvement dit « de la simplicité volontaire » est très sympathique, mais il existe depuis plus de vingt ans, sans grand résultat. Tout simplement parce que la réduction de son train de vie est souvent préjudiciable à l’individu qui la pratique isolément. En outre, ce courant tend à accréditer l’idée que la richesse est, en soi, un problème. Mais on n’est jamais trop riche : les besoins en formation, en équipement ou en investissements d’une société comme la société américaine sont énormes. Le problème, ce n’est pas la richesse, ce sont les inégalités. C’est donc à ce niveau qu’il faut agir.

Je propose pour cela une chose simple : remplacer l’impôt progressif sur le revenu par un impôt progressif sur la consommation, pour inciter à limiter les dépenses les plus excessives. En d’autres termes, il s’agit de défiscaliser l’épargne. Pour éviter l’injustice potentielle de cet impôt, puisque les riches épargnent proportionnellement beaucoup plus, il faut prévoir une déduction permettant de couvrir le niveau de consommation considéré comme fondamental, ce qui épargnerait les plus pauvres. Parallèlement, le taux marginal d’imposition serait si fortement progressif que l’impôt augmenterait très fortement avec le revenu, malgré l’importance de l’épargne chez les riches. Ce nouvel impôt permettrait non seulement de réduire les inégalités de consommation, celles qui engendrent les plus graves problèmes sociaux, mais il favoriserait aussi l’épargne, donc l’investissement, donc la productivité et la croissance.

 

Vous avez émis cette idée, pour la première fois, il y a treize ans : si c’est si simple, pourquoi n’a-t-elle pas encore été adoptée ?

Question légitime. Un projet très proche a été proposé au Sénat américain en 1995, soutenu à la fois par un démocrate et un républicain. Hélas ! les batailles budgétaires entre le Congrès et le président Clinton ont commencé peu après, et cette réforme n’a jamais été débattue. Mais personne n’avait alors prétendu que l’idée était révolutionnaire ou irréaliste. Au contraire, elle s’était attiré un soutien important dans les deux camps. Peu après avoir écrit l’article où je proposais ce nouvel impôt, en 1997, j’ai d’ailleurs reçu une lettre très chaleureuse de Milton Friedman, prix Nobel d’économie et saint patron des conservateurs. Il me disait qu’il n’était pas d’accord sur la nécessité d’augmenter les dépenses publiques, mais que, s’il fallait un jour dégager de nouvelles ressources, cette taxe serait la meilleure solution.

 

Propos recueillis par Sandrine Tolotti.

Les meilleures ventes en Turquie

1 – Manzaradan parçalar, (« Fragments de paysage »), d’Orhan Pamuk,    Iletisim.
   

2 – Istanbul Hatirasi, (« Mémoires d’Istanbul »), d’Ahmet Ümit, Everest
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3 – Askin Gözyaslari Tebrizli Sems, (« Les larmes d’amour, Tebrizli Sems »), de  Sinan Yagmur, Karatav Akademi yayinlari
.

  
4 – Alayci Kus, (« L’oiseau moqueur »), de Suzanne Collins, Pegasus
.   

5 – Ejderha dövmeli kiz (Les hommes qui n’aimaient pas les femmes), de Stieg Larsson, Pegasus
.

6 – Ölü Ruhlar Ormani (La forêt des mânes), de Jean-Christophe Grangé, Dogan
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7 – Ask (Soufi, mon amour), d’Elif Shafak, Dogan.
   

8 – Atesle Oynayan Kiz, (La fille qui rêvait d’un bidon d’essence et d’une allumette), de Stieg Larsson, Pegasus
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9 – Hrant, de Tüba Candar, Everest.

10 – Halide Edip- Biyografisine sigmayan kadin, (« Halide Edip. Une femme au-delà de la biographie »), d’Ipek Calislar, Everest
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Radikal, le 17 septembre 2010.

Le classement des meilleures ventes en Turquie, publié chaque semaine dans le quotidien Radikal, est établi à partir des chiffres fournis par les principales librairies du pays. En toute logique, le nouveau livre d’Orhan Pamuk, « Fragments de paysage », arrive en tête des ventes. Le prix Nobel de littérature 2006, qui a vendu plus de 7 millions d’exemplaires dans une cinquantaine de langues, publie son douzième titre en turc : un recueil de textes où il évoque sa famille, Istanbul, les matchs de football de son enfance et son univers d’écrivain.

Le classement fait aussi la part belle à d’autres auteurs actuels. Soufi, mon amour de la romancière Elif Shafak (voir Books, hors-série n° 1, décembre 2009-janvier 2010, p. 30), déjà remarquée pour La Bâtarde d’Istanbul et Bonbon Palace, est septième, tandis que le populaire Ahmet Ümit occupe la troisième place. Le succès de ces écrivains témoigne d’un intérêt croissant pour la littérature contemporaine, dont les chefs de file sont souvent engagés dans le combat pour la démocratisation du pays. Pamuk et Shafak ont tous deux été poursuivis par la justice en 2005 et 2006 pour avoir pris position sur la question kurde ou arménienne. Quant à Ahmet Ümit, il avait exploré dans Le Pantin (Éditions du Rocher, 2008), les méandres de l’« État profond 1 », avec un thriller très ancré dans la réalité politique turque. Le livre de Tüba Candar, Hrant, rend quant à lui hommage au journaliste turco-arménien Hrant Dink, assassiné par un ultranationaliste à Istanbul en 2007. Ce meurtre avait provoqué une véritable onde de choc dans le pays.

Le succès du théologien Sinan Yagmur (« Les larmes d’amour, Tebrizli Sems ») reflète, lui, une autre facette de la Turquie : une société qui goûte particulièrement les fresques historico-religieuses. Dans les librairies comme à la télévision ou au cinéma, le genre séduit les nouvelles classes moyennes musulmanes qui ont émergé ces vingt dernières années, à la faveur du développement économique. Pied de nez au milieu de l’édition stambouliote, le livre a d’ailleurs été publié à Konya, ville conservatrice d’Anatolie où repose Jalâl al-Dîn Rûmî, dit Mevlana, le fondateur de l’ordre des derviches tourneurs.

Dans cette société d’abord soucieuse de ses propres problèmes, les seuls bestsellers étrangers présents au classement sont l’inévitable Stieg Larsson, et le dernier roman de Jean-Christophe Grangé, incontournable dans le pays depuis L’Empire des loups (2003), un polar dont l’intrigue se déroule dans les milieux nationalistes turcs.

1| « État profond » est le nom donné par les médias turcs aux réseaux nationalistes et mafieux nichés au cœur des institutions.

Guillaume Perrier
 – Journaliste, correspondant du Monde à Istanbul depuis 2005.