L’Église baptiste, paradis des pédophiles

La crise qui secoue l’Église catholique après des décennies d’abus sexuels dans ses rangs a masqué une histoire similaire, mais beaucoup moins médiatisée : le refus, par la plus importante Église protestante américaine, la Convention baptiste du Sud (CBS) (1), de créer une base de données sur ses pasteurs convaincus d’actes pédophiles ou accusés de façon crédible. Ce refus contribue à faire des 44 000 Églises de la CBS un « véritable paradis pour les prédateurs sexuels », explique Christa Brown, une avocate en vue d’Austin, au Texas. Les preuves accablantes qu’elle a savamment rassemblées dans le récit de son propre calvaire suggèrent que la distinction entre homme de Dieu et violeur a souvent, au sein de la CBS, l’épaisseur d’une feuille de papier à cigarette.

Par ses descriptions saisissantes des abus dont elle a été victime et de leurs suites – crises de folie, relations amoureuses gâchées et perte de la foi –, l’auteur montre à quel point sa descente aux enfers est conforme au parcours typique des victimes des Églises baptistes du Sud. Sous prétexte d’offrir un accompagnement spirituel à l’enfant qu’elle était, écrit-elle, un pasteur la viole, tout en récitant les Écritures, rejette la faute sur elle, et obtient de son Église qu’elle étouffe le crime. Trente ans après les faits, Christa Brown a finalement réussi à mettre un nom sur ce qui lui était arrivé ; et la maternité lui a fait comprendre l’urgence de porter plainte. Alors que la CBS prétendait n’avoir aucune trace de son agresseur, l’avocate l’a retrouvé en 2004, toujours au service d’une Église ayant pignon sur rue. Le 18 janvier 2006, en échange de la suspension des poursuites, l’Église où il exerçait autrefois a reconnu les faits par écrit.

La CBS avance deux arguments pour justifier son refus de tenir une liste des prédateurs sexuels : 1. Chacune des Églises membres de la CBS étant autonome, la Convention n’a aucun pouvoir d’intervention ; 2. Il lui suffit de vérifier le casier judiciaire de ses ministres du culte. Objections : 1. La CBS n’a pas jugé bon de rompre ses liens avec une seule Église dont la chaire a été ou reste tenue par des pédophiles, mais son quartier général de Nashville juge bon de suivre de très près la vie des communautés, au point d’exclure en 2009 de la congrégation la Broadway Baptist Church de Fort Worth, en raison de l’homosexualité avérée d’un de ses membres ; 2. Plus de 90 % des délinquants sexuels ont un casier judiciaire vierge.

Les données des compagnies d’assurance américaines laissent entendre que le clergé protestant devance le clergé catholique en matière d’abus sexuels commis sur des enfants, la CBS arrivant en tête. Mais, en raison d’une conjugaison de facteurs, la plupart des actes pédophiles commis en son sein ne font pas l’objet de poursuites. Il y a d’abord les procédures extrajudiciaires : les victimes, dissuadées de contacter la police, ne peuvent adresser leurs plaintes directement à la CBS, celles-ci devant être transmises par l’Église, autrement dit par le coupable. Ensuite, il y a les arguties de butor : l’« expert » de la CBS introduit un distinguo entre les prédateurs sexuels d’une part – ces criminels purs qui relèvent de la prison à vie mais qui n’existent tout simplement pas, selon lui, dans le clergé baptiste – et les simples « brebis égarées ». Enfin, il y a la persécution systématique des victimes qui portent plainte.

L’ancien président de la CBS, Paige Patterson, amateur de « chasse au gibier dangereux » (sur son site Internet, il pose à côté d’un zèbre, animal féroce s’il en est), a choqué d’autres leaders religieux en qualifiant Brown et d’autres victimes de « personnages infâmes », « aussi répréhensibles que les criminels sexuels ». Mais les avocats de la CBS placent toute leur confiance dans les règles de la prescription, qui exigent des victimes qu’elles portent plainte avant leurs 28 ans (l’âge moyen des victimes est de 12 ans ; l’âge moyen des plaignants, de 42 ans) ; ils savent aussi que moins de 10 % des abus sexuels commis par le clergé sont signalés et que le taux de suicide est particulièrement élevé chez les anciens enfants abusés. La CBS, qui est exemptée d’impôts et dont les actifs sont évalués à 10 milliards de dollars, est la seule communauté religieuse à n’offrir aucune forme d’accompagnement aux victimes. Ses membres convaincus de viol d’enfants bénéficient, eux, d’une aide gratuite.

L’histoire de Christa Brown et les données qu’elle a rassemblées sur d’autres cas, racontées dans son livre et sur son site (stopbaptistpredators.org), disent l’urgence d’une réforme de la loi. Quand les crimes sexuels cesseront d’être prescrits – ce qui ne manquera pas d’arriver –, les procès qui s’ensuivront sonneront probablement le glas de la CBS. Elle aura manifestement eu tort de s’en prendre à cette femme de caractère.

 

Cet article est paru dans le Times Literary Supplement le 16 avril 2010. Il a été traduit par Thomas Fourquet.

La retraite de Tolstoï

Dans la nuit du 27 au 28 octobre 1910, Léon Tolstoï, alors âgé de 82 ans, quitte en secret son domaine d’Iasnaïa Poliana, avec son médecin particulier Makovitski. Il laisse une lettre dans laquelle il conjure ses proches de ne pas chercher à le retrouver. « Je fais ce que font d’habitude les vieillards de mon âge. Ils se retirent de la vie mondaine, pour passer leurs derniers jours dans la solitude et le silence », écrit-il à sa femme. En route, il prend froid et meurt dix jours plus tard d’une pneumonie dans l’appartement du chef de gare d’Astapovo.

 

À l’occasion du centenaire de la mort du génie des lettres russes, le journaliste et écrivain Pavel Bassinski tente, avec « Léon Tolstoï. La fuite du paradis », de reconstituer ce drame privé en s’appuyant sur des documents d’archives. « L’auteur décortique les relations de Tolstoï avec l’Église, passe en revue son entourage, la foule d’admirateurs et de parasites qui vivaient sous son toit, revient sur son mariage, sur sa prétendue misogynie ou son éventuelle homosexualité refoulée », commente Lev Danilkine dans le magazine Aficha.

 

Autant de sujets qui assurent au livre un franc succès. Les 5 000 exemplaires tirés ont été « raflés en six semaines », rapporte la Novaïa gazeta. « Il a toutes les caractéristiques du bestseller, renchérit Maïa Koutcherskaïa dans Vedomosti. C’est à la fois un récit de voyage, un roman noir et une pièce dramatique. » Même l’arrière-arrière-petit-fils de Tolstoï, Vladimir – aujourd’hui directeur du musée d’Iasnaïa Poliana – a accepté de présenter l’ouvrage au public du Salon du livre de Moscou en septembre dernier.

 

Il faut dire que la fuite de Tolstoï avait été un événement mondial et la nouvelle avait fait la une de tous les grands quotidiens de la planète. Les journalistes traquaient la moindre apparition du comte, le pistaient quand lui rêvait d’ascèse et s’habillait en paysan. Léon Tolstoï fut assurément la « figure la plus médiatique de son temps », explique Barbara Babitskaïa dans le magazine en ligne Openspace.ru. Et la journaliste de rappeler cette phrase d’Alexandra Tolstoï, la fille de l’écrivain : « Les Tolstoï ont été dépossédés de leur vie privée, si précieuse pour toute famille. Ils vivaient au vu et au su de tous, comme sous une cloche en verre. »

 

Pavel Bassinski puise abondamment à la source des journaux intimes de la maisonnée. Si Léon avait l’habitude de faire lire les siens à sa femme, tout le monde, à Iasnaïa Poliana, avait ses propres carnets : Sofia Tolstaïa, les enfants, les disciples, le médecin. Pourtant, l’auteur ne « nous apprend rien de nouveau sur Tolstoï », regrette la journaliste d’Openspace.ru. Plusieurs ouvrages biographiques existent déjà, notamment celui de l’Italien Alberto Cavallari, La Fuite de Tolstoï (publié en français par Christian Bourgois). Pire, Pavel Bassinski « s’écarte de la biographie traditionnelle pour privilégier l’enquête journalistique, en cédant à la tentation du sensationnalisme. Il accumule les effets de suspense, fait mine de polémiquer, grossit les détails sans importance », déplore-t-elle. Mais le plus grand défaut de l’ouvrage, selon Barbara Babitskaïa, est de trahir celui qui affirmait : « Mon écriture, c’est toute ma vie. »

 

Vargas Llosa: Mon idée de la culture

La notion de culture a pris, au fil de l’histoire, des sens et des nuances différents. Pendant des siècles, le concept fut lié à la religion et au savoir théologique ; en Grèce, il fut marqué par la philosophie, à Rome par le droit, alors qu’à la Renaissance il fut surtout imprégné par la littérature et les arts. Plus récemment, par exemple au siècle des Lumières, ce sont la science et les grandes découvertes scientifiques qui donnèrent à l’idée de culture son orientation majeure. Mais, en dépit de ces variantes, jusqu’à l’époque qui est la nôtre, la culture a toujours désigné un ensemble de principes et de disciplines qui, selon un large consensus social, la constituaient et qu’elle supposait : la revendication d’un patrimoine d’idées, de valeurs et d’œuvres d’art, de connaissances historiques, religieuses, philosophiques et scientifiques en constante évolution, ainsi que la promotion de nouvelles formes artistiques et le développement de la recherche dans tous les champs du savoir.

La culture a toujours établi une distinction sociale entre ceux qui la cultivaient, l’enrichissaient grâce à divers apports, la faisaient progresser, et ceux qui s’en désintéressaient, la méprisaient, l’ignoraient ou en étaient exclus pour des raisons sociales et économiques. Jusqu’à notre époque, il y eut dans toute société des personnes cultivées et des incultes, avec, entre les deux, des personnes plus ou moins cultivées ou plus ou moins incultes ; et cette classification était claire pour tout le monde, parce que tous admettaient le même système de valeurs, de critères culturels, de manières de penser, de juger et de se comporter.

Aujourd’hui, tout a changé. La notion de culture s’est tellement élargie que, même si personne n’ose le dire, elle s’est évaporée. Elle est devenue un fantôme insaisissable, multiple et métaphorique. Plus personne n’est cultivé si tous croient l’être, ou si le contenu de ce que nous appelons culture est tellement dévoyé que chacun peut légitimement prétendre être cultivé.

 

Haute culture, basse culture et culture populaire

Le premier signe de cette confusion qui a progressivement gagné le concept de culture fut émis par les anthropologues, soucieux, avec la meilleure foi du monde, de respecter et de comprendre les sociétés primitives qu’ils étudiaient. Ils ont fait de la culture la somme des croyances, des connaissances, des langages, des coutumes, des parures, des usages, des systèmes de parenté, bref de tout ce qu’un peuple dit, fait, craint ou adore. Cette définition ne se contentait pas de fonder une méthode pour étudier la spécificité d’un conglomérat humain par rapport aux autres. Elle prétendait aussi, dès le départ, abjurer l’ethnocentrisme nocif et raciste dont l’Occident ne s’est jamais lassé de s’accuser. L’objectif était des plus généreux, mais, comme dit le dicton, l’enfer est pavé de bonnes intentions. Car c’est une chose de croire que toutes les cultures méritent considération (il y a incontestablement des apports positifs de chacune à la civilisation humaine) et c’en est une autre, très différente, de croire que toutes, par le simple fait d’exister, s’équivalent. Or c’est ce qui, de façon étonnante, s’est produit, en raison d’un préjugé monumental né du désir louable d’abolir une bonne fois pour toutes l’ensemble des préjugés se rapportant à la culture. Le politiquement correct a fini par nous convaincre qu’il est arrogant, dogmatique, colonialiste, voire raciste, de parler de cultures supérieures et inférieures, et même de cultures modernes et primitives. Selon cette conception angélique, toutes les cultures, à leur façon et dans leurs circonstances particulières, sont égales. Ce sont des expressions équivalentes de la merveilleuse diversité humaine.

Si les ethnologues et les anthropologues ont établi cette égalisation horizontale des cultures, diluant jusqu’à la rendre invisible l’acception classique du vocable, les sociologues pour leur part – disons les sociologues férus de critique littéraire – ont accompli une révolution sémantique du même ordre en incorporant à l’idée de culture, comme partie intégrante, l’inculture, déguisée en culture populaire (une forme de culture moins raffinée, ingénieuse et prétentieuse que l’autre, mais beaucoup plus libre, authentique, critique, représentative et audacieuse). Autant dire tout de suite que, de ce processus de démolition de l’idée traditionnelle de culture surgirent des livres brillants, comme celui de Mikhaïl Bakhtine L’Œuvre de François Rabelais et la culture populaire au Moyen Âge et sous la Renaissance (1965) (1). Le critique russe y oppose, à l’aide de raisonnements subtils et d’exemples savoureux, ce qu’il appelle la « culture populaire » à la culture officielle et aristocratique, conservée et cultivée dans les salons, les palais, les couvents et les bibliothèques, alors que la culture populaire naît et vit dans la rue, la taverne, la fête, le carnaval. Bakhtine tourne la première en dérision avec des saillies qui mettent à nu et exagèrent ce que la culture officielle occulte et censure comme « bas instincts humains », autrement dit le sexe, les fonctions excrémentielles, la grossièreté. Il oppose le « mauvais goût » sensuel au prétendu « bon goût » des classes dirigeantes.

Il ne faut pas confondre la classification d’inspiration sociologique opérée par Bakhtine et d’autres critiques littéraires – culture officielle et culture populaire – avec la division qui existe depuis très longtemps dans le monde anglo-saxon entre high brow culture et low brow culture : la culture d’en haut et la culture d’en bas (2). Car, dans ce dernier cas, nous sommes encore dans le cadre de l’acception classique de la culture, et ce qui les distingue est le degré de facilité ou de difficulté proposé au lecteur, à l’auditeur, au spectateur ou au simple amateur. Un poète comme T.S. Eliot et un romancier comme James Joyce appartiennent à la haute culture, tandis que les romans d’Ernest Hemingway ou les poèmes de Walt Whitman font partie de la basse culture car ils sont accessibles aux lecteurs ordinaires. Dans les deux cas, nous sommes toujours au sein de la littérature, sans qu’il y ait d’adjectifs à ajouter. Bakhtine et ses adeptes (conscients et inconscients) accomplirent quelque chose de beaucoup plus radical : ils abolirent les frontières entre culture et inculture et donnèrent à la seconde une remarquable dignité en affirmant que l’impéritie, la vulgarité et le laisser-aller qu’on peut y trouver sont largement compensés par sa vitalité, son sens de l’humour et sa manière directe et authentique de représenter les expériences humaines les mieux partagées.

La peur d’être politiquement incorrect a fait disparaître de notre vocabulaire les limites qui séparaient culture et inculture. Aujourd’hui, plus personne n’est inculte ou, plutôt, nous sommes tous cultivés. Il suffit d’ouvrir un journal ou un magazine pour tomber sur d’innombrables allusions à la myriade de manifestations de cette culture universelle que nous possédons tous : la « culture de la pédophilie », la « culture de la marijuana », la « culture punk », la « culture de l’esthétique nazie » et autres choses du même acabit. Nous voulions en finir avec les élites qui nous répugnaient moralement parce que privilégiées, méprisantes, discriminatoires par rapport à nos idéaux égalitaristes et, au fil du temps, depuis diverses tranchées, nous avons combattu et défait ce corps fermé de pédants se croyant supérieurs et se vantant de monopoliser le savoir, les valeurs morales, l’élégance spirituelle et le bon goût. Mais nous avons remporté une victoire à la Pyrrhus, le remède s’avérant pire que le mal : vivre dans la confusion d’un monde où, paradoxalement (comme il n’y a pas de moyens de savoir ce qu’est la culture), tout l’est et rien ne l’est.

Bien sûr, on m’objectera qu’il n’y a jamais eu au cours de l’histoire une telle accumulation de découvertes scientifiques, de réalisations technologiques, qu’on n’a jamais édité autant de livres, ouvert autant de musées ni payé des prix aussi vertigineux pour les œuvres d’artistes anciens ou modernes. Comment peut-on parler d’un monde sans culture à une époque où les vaisseaux spatiaux construits par l’homme ont accédé aux étoiles et où le pourcentage d’analphabètes n’a jamais été aussi faible ? Oui, ces progrès sont incontestables, toutefois ils ne sont pas l’œuvre de femmes et d’hommes cultivés, mais de spécialistes. Entre la culture et la spécialisation, la distance est aussi grande qu’entre l’homme de Cro-Magnon et les sybarites neurasthéniques de Marcel Proust. Par ailleurs, même s’il y a aujourd’hui bien plus d’alphabétisés que par le passé, il s’agit d’une donnée quantitative ; et la culture a plus à voir avec la qualité qu’avec la quantité. Autrement dit, nous parlons de choses différentes. C’est aussi grâce à cette extraordinaire spécialisation des sciences que nous sommes parvenus à amasser un arsenal d’armes de destruction massive capable de faire plusieurs fois disparaître la planète. Il s’agit, certes, d’une prouesse scientifique et technologique, mais aussi d’une manifestation flagrante de la barbarie, autrement dit d’un fait éminemment anticulturel, à supposer que la culture soit, comme le croyait T.S. Eliot, « tout ce qui fait de la vie une chose digne d’être vécue ».

La culture est – ou était, du temps où elle existait – un dénominateur commun, quelque chose qui maintenait en vie la communication entre des gens très différents, que les progrès des connaissances obligeaient à se spécialiser, c’est-à-dire à s’éloigner les uns des autres en perdant leur faculté de dialoguer. Elle était donc une boussole, un guide permettant aux êtres humains de s’orienter dans l’inextricable fouillis des connaissances sans perdre le cap et, dans leur trajectoire infinie, de garder une vision plus ou moins claire des priorités, de ce qui est important et de ce qui ne l’est pas. Personne ne peut tout savoir sur tout – pas plus aujourd’hui qu’autrefois –, mais la culture permettait au moins à l’homme cultivé d’établir des hiérarchies et des priorités dans le champ du savoir et des valeurs esthétiques. À l’ère de la spécialisation et de l’effondrement de la culture, les hiérarchies se sont fondues dans un amphigouri amorphe où, compte tenu de la confusion qui conduit à égaliser les innombrables formes de vie baptisées culture, toutes les sciences et les techniques se justifient et s’équivalent, et il n’est plus possible de discerner avec un minimum d’objectivité ce qui est beau dans l’art et ce qui ne l’est pas. Même parler en de tels termes est obsolète, puisque la notion de beauté est aussi discréditée que l’idée classique de culture.

Le spécialiste voit et va loin dans son domaine particulier, mais il ignore ce qui se passe autour de lui et il ne cherche pas à vérifier les dommages que ses réussites pourraient provoquer dans des domaines de l’existence qui lui sont étrangers. Cet être unidimensionnel, comme disait Marcuse, peut être à la fois un grand spécialiste et un inculte parce que ses connaissances, au lieu de le mettre en contact avec autrui, l’isolent dans un domaine qui n’est qu’une minuscule cellule dans le vaste champ du savoir. Dans son célèbre essai de 1948 « Notes pour une définition de la culture (3) », T.S. Eliot soutient que celle-ci ne doit pas être confondue avec la connaissance, car elle la précède et lui sert de fondement : une attitude spirituelle et une certaine sensibilité qui lui donne une direction et une fonctionnalité précise, une sorte de dessein moral. En tant que croyant, Eliot trouvait dans les valeurs de la religion chrétienne ces principes du savoir et du comportement humain qu’il appelle la culture. Mais je ne crois pas que la foi religieuse soit la seule assise possible pour que la connaissance ne devienne pas erratique et autodestructrice. Depuis les XVIIIe et XIXe siècles, une morale et une philosophie laïques ont rempli cette fonction dans une grande partie du monde occidental.

Une forme de hiérarchie au sein du large éventail de savoirs formant la connaissance ; une morale compréhensive, qui revendique la liberté et permet à la grande diversité humaine de s’exprimer tout en restant ferme sur le refus de tout ce qui avilit, dégrade l’idée d’humanité et menace la survie de l’espèce ; une élite qui ne doit rien à la naissance ni au pouvoir économique ou politique mais tout à l’effort, au talent, au travail, et qui a suffisamment d’autorité morale pour établir une hiérarchie des valeurs aussi bien dans l’espace propre aux arts que dans les sciences et les techniques : telle fut la culture dans les sociétés les plus cultivées qu’ait connues l’histoire, et ce qu’elle doit redevenir si nous ne voulons pas continuer dans cette course éperdue vers notre désintégration.

 

La crise de l’éducation

Dans ce processus, il serait absurde d’attribuer des fonctions identiques aux sciences, aux arts et aux lettres. C’est précisément parce qu’on a oublié de les distinguer qu’a surgi la confusion qui prévaut aujourd’hui dans le domaine de la culture. Comme les techniques, les sciences progressent en détruisant ce qui est vieux, ancien, obsolète. Pour elles, le passé est un cimetière, un monde de choses mortes, dépassées par les nouvelles découvertes. Les lettres et les arts se renouvellent, mais ne progressent pas. Ils ne détruisent pas leur passé, ils se construisent sur lui, s’en nourrissent autant qu’ils le nourrissent : Vélasquez est aussi vivant que Picasso, Cervantès aussi actuel que Borges ou Faulkner.

L’œuvre littéraire et artistique qui atteint un certain degré d’excellence ne meurt pas avec le temps : elle continue à vivre, à enrichir les nouvelles générations et à évoluer avec elles. C’est pourquoi les lettres et les arts constituèrent jusqu’à présent le dénominateur commun de la culture, l’espace où la communication entre êtres humains était possible malgré les différences de langues, de traditions, de croyances et d’époques. Car ceux que Shakespeare émeut, qui rient avec Molière et sont éblouis par Rembrandt ou Mozart se rapprochent et dialoguent avec ceux qui, du temps où ils écrivaient, peignaient ou composaient, les lisaient, les écoutaient et les admiraient.

Cet espace commun – qui ne s’est jamais spécialisé, qui a toujours été à la portée de tous – a connu des périodes d’extrême complexité, d’abstraction et d’hermétisme, ce qui limitait la compréhension de certaines œuvres à une élite. Mais ces œuvres expérimentales ou d’avant-garde, si elles traduisaient vraiment des aspects inédits de la réalité humaine et créaient des formes de beauté destinées à perdurer, finissaient toujours par éduquer leurs lecteurs, leurs spectateurs ou leurs auditeurs et par s’intégrer dans l’espace commun de la culture. Celle-ci peut et doit aussi être expérimentale, mais à condition que les nouvelles techniques et formes introduites par l’œuvre ainsi conçue élargissent l’horizon de la vie en révélant ses secrets les mieux dissimulés ou en nous confrontant à des valeurs esthétiques inédites, qui révolutionnent notre sensibilité et nous offrent une vision novatrice de cet abîme sans fond qu’est la condition humaine.

Il y a quelques années, j’ai vu à la télévision française un documentaire qui est resté gravé dans ma mémoire et dont les images me reviennent parfois, surtout quand j’entends parler du plus gros problème de notre époque : l’éducation. Ce documentaire exposait les problèmes d’un lycée de la banlieue parisienne. Cet établissement public, dont les élèves composaient un arc-en-ciel de races, de langues, de coutumes et de religions, avait été le théâtre de violences : professeurs roués de coups, agressions sexuelles dans les toilettes ou les couloirs, affrontements entre bandes rivales à coups de couteaux et de pelles. En fouillant les locaux, la police avait saisi des armes, de la drogue et de l’alcool. Le documentaire se voulait rassurant, souhaitant montrer que le pire était passé et qu’avec la bonne volonté des autorités, des professeurs, des parents et des élèves, les eaux rentraient dans leur lit.

Je venais de lire l’un des essais plaisants et sophistiqués de Michel Foucault. Avec son brio habituel, le philosophe français y affirme que l’enseignement – à l’instar de la sexualité, de la psychiatrie, de la religion, de la justice et du langage – a toujours été une « structure de pouvoir » conçue pour réprimer et domestiquer le corps social grâce à de subtiles mais très efficaces formes d’asservissement et d’aliénation qui garantissent la perpétuation des privilèges et le contrôle du pouvoir par les groupes sociaux dominants.

Or, depuis 1968 – au moins dans l’enseignement –, l’autorité qui castre les instincts libertaires des jeunes gens a volé en éclats. Et, à en juger par ce documentaire, l’effondrement et la perte de prestige de l’idée même d’enseignant (et, en dernière instance, de toute forme d’autorité) ne semblent pas avoir entraîné la libération créatrice de l’esprit de la jeunesse, mais plutôt transformé les lycées, au mieux, en institutions chaotiques, au pire, en petites satrapies de fiers-à-bras et de délinquants précoces.

Il est évident que Mai 68 n’a pas mis un terme à l’« autorité », qui était déjà soumise depuis longtemps à un processus d’affaiblissement généralisé. Toutefois, la révolution des enfants de bonne famille, la crème des classes bourgeoises et privilégiées de France, protagonistes de cet amusant carnaval qui prit pour slogan « Il est interdit d’interdire ! », a sonné le glas du concept d’autorité. Il a légitimé et donné du glamour à l’idée que toute autorité est suspecte, pernicieuse et détestable, et que l’idéal libertaire le plus noble est de l’ignorer, de la nier et de la détruire. L’autorité, au sens latin d’auctoritas, non pas de pouvoir mais, comme la définit le dictionnaire de l’Académie royale espagnole, de « prestige et crédit reconnus à une personne ou une institution en raison de sa légitimité, sa qualité ou sa compétence dans une discipline », ne s’en releva pas. Dans aucun autre domaine, cet effondrement n’a été aussi catastrophique pour la culture que dans celui de l’éducation. Le maître, privé de sa crédibilité, devenu en quelque sorte l’ennemi auquel il faut résister pour accéder à la liberté et à la dignité humaine, a non seulement perdu la confiance et le respect des élèves mais aussi des pères de famille eux-mêmes et des philosophes révolutionnaires. Ceux-ci, à la manière de l’auteur de Surveiller et punir, en firent l’incarnation (au même titre que les gardiens de prison et les psychiatres des asiles) de ces sinistres instruments utilisés par l’establishment pour brider l’esprit critique.

Beaucoup de maîtres accordèrent le plus grand crédit à cette dégradante diabolisation d’eux-mêmes et contribuèrent à aggraver les choses en considérant par exemple qu’il est aberrant de réprimander les mauvais élèves, de les faire redoubler ou de mettre des notes car, en faisant de telles distinctions, on favoriserait l’idée pernicieuse de hiérarchie, l’égoïsme, l’individualisme, l’inégalité et le racisme. Il est vrai que ces extrêmes n’ont pas contaminé tous les secteurs de la vie scolaire, mais l’une des conséquences perverses du triomphe des idées de Mai 68 a été la brutale accentuation de la division des classes à l’école. L’enseignement public était l’une des grandes réussites de la France démocratique, républicaine et laïque. Dans ses écoles et ses collèges, de très haut niveau, des générations d’élèves ont profité d’une égalité des chances qui corrigeait les asymétries et les privilèges de famille et de classe, ouvrant aux enfants des secteurs les plus défavorisés de la société la voie du progrès social, du succès professionnel et du pouvoir politique.

L’appauvrissement et le chaos dont a été victime l’enseignement public, en France comme dans le reste du monde, ont donné à l’enseignement privé un rôle prépondérant dans la formation des dirigeants politiques, professionnels et culturels d’aujourd’hui et de demain. Croyant construire un monde vraiment libre, sans répression, sans aliénation ni autoritarisme, les philosophes libertaires comme Michel Foucault et ses disciples inconscients ont contribué à ce que les pauvres restent pauvres, les riches restent riches, et les maîtres invétérés du pouvoir aient toujours le fouet à la main. Grâce à la grande révolution éducative qu’ils prônaient.

Citer le cas paradoxal de Michel Foucault n’a rien d’arbitraire. Ses intentions critiques étaient sérieuses et son idéal libertaire indiscutable. Son rejet de la culture occidentale – la seule, malgré toutes ses limites et ses dérives, à avoir fait progresser la liberté, la démocratie et les droits de l’homme au long de l’histoire – l’a amené à croire qu’il était plus facile d’accéder à l’émancipation morale et politique en jetant des pierres sur les policiers, en fréquentant les saunas gays de San Francisco ou les clubs sadomasochistes de Paris, qu’en passant par les salles de classe ou en allant voter. Et, dans sa dénonciation paranoïaque des stratagèmes auxquels, selon lui, le pouvoir a recours pour soumettre l’opinion publique à ses diktats, il a nié jusqu’au bout la réalité du sida – la maladie qui l’a tué –, considéré comme une imposture de plus de l’establishment et de ses agents scientifiques pour terroriser les citoyens en les réprimant sexuellement. Son cas est paradigmatique : la vocation du penseur le plus intelligent de sa génération fut toujours, conjointement au sérieux de ses recherches dans différents domaines du savoir (l’histoire, la psychiatrie, l’art, la sociologie, l’érotisme et, bien sûr, la philosophie), iconoclaste et provocatrice. Loin d’être le seul, il avait fait sien un mandat générationnel qui marquerait au fer rouge la culture de son temps : une propension au sophisme et aux arguties intellectuelles. C’est là une autre des raisons à la perte d’« autorité » des penseurs de notre temps : ils ne sont pas sérieux, ils jouent avec les idées et les théories comme les jongleurs de cirque avec les foulards et les massues. Ils amusent, parfois émerveillent, mais ne convainquent pas.

L’une des premières à le remarquer et à en faire une critique virulente fut Gertrude Himmelfarb. Dans un recueil à la fois polémique et excellent, intitulé On Looking Into The Abyss (4), elle attaqua la culture postmoderne, surtout le structuralisme de Michel Foucault et la déconstruction de Jacques Derrida et Paul de Man, courants de pensée qui lui semblaient frivoles et superficiels comparés aux écoles traditionnelles de critique littéraire et historique (5).

 

Le pouvoir de la littérature

Son livre est aussi un hommage au critique littéraire Lionel Trilling, l’auteur de The Liberal Imagination (6) et de maints essais sur la culture qui eurent une grande influence sur la vie intellectuelle d’après guerre, tant aux États-Unis qu’en Europe. Aujourd’hui, peu se souviennent de lui et pratiquement plus personne ne le lit. Trilling n’était pas libéral en économie (il était plutôt partisan des thèses social-démocrates) mais il l’était en politique, défendant avec pertinence la vertu à ses yeux suprême de la tolérance et la loi comme instrument de la justice ; il l’était surtout dans le domaine culturel : il croyait aux idées comme moteur du progrès et pensait que les grandes œuvres littéraires enrichissent la vie, améliorent les hommes et sont le fondement de la civilisation.

Pour un « postmoderne », ces croyances sont le fruit d’une naïveté angélique ou d’une stupidité crasse. Le professeur Himmelfarb montre que, malgré les quelques années qui séparent la génération d’un Lionel Trilling de celles d’un Derrida ou d’un Foucault, il y a entre eux un abîme infranchissable. Le premier est convaincu que l’histoire humaine forme une unité, que la connaissance est une entreprise totalisante, le progrès une réalité et la littérature une activité de l’imagination qui s’enracine dans l’histoire et se projette dans la morale. Les seconds ont relativisé les notions de vérité et de valeur jusqu’à en faire des fictions, ils ont souscrit à l’axiome selon lequel toutes les cultures s’équivalent et ont dissocié la littérature de la réalité en confinant la première dans un monde autonome de textes qui renvoient à d’autres textes, en dehors de tout lien avec l’expérience vécue.

Je ne suis pas tout à fait d’accord avec la dévaluation que fait Gertrude Himmelfarb de Foucault. Malgré tous les sophismes et les exagérations qu’on peut lui reprocher, il faut reconnaître qu’il a contribué à donner à certaines expériences marginales et excentriques (de la sexualité, de la répression sociale, de la folie) un droit de cité dans la vie culturelle. En revanche, la critique que fait Himmelfarb de la déconstruction et des dégâts qu’elle a causés dans le domaine des humanités me paraît irréfutable. Chaque fois que je me suis attaqué à la prose obscurantiste et aux asphyxiantes analyses littéraires et philosophiques de Jacques Derrida, j’ai eu l’impression de perdre misérablement mon temps. Non que tout essai critique doive, à mes yeux, être utile (il me suffit qu’il soit divertissant ou stimulant), mais si la littérature est ce qu’il suppose (une succession ou un archipel de « textes » autonomes, sans contact possible avec la réalité extérieure et, par conséquent, sans influence sur le développement de la société et le comportement individuel), pourquoi la « déconstruire » ?

Pourquoi ces laborieux efforts d’érudition, d’archéologie rhétorique, ces généalogies linguistiques ardues, rapprochant ou éloignant un texte d’un autre pour constituer d’ingénieuses déconstructions intellectuelles qui sont comme du vide animé ? Quand les théologiens du Moyen Âge discutaient du sexe des anges, ils ne perdaient pas leur temps : aussi trivial qu’il puisse paraître, ce problème était pour eux lié à des sujets aussi importants que le salut et la damnation éternels. Mais démonter des objets verbaux dont l’assemblage est considéré comme une bagatelle formelle, une gratuité verbale et narcissique qui n’apprend rien sur rien si ce n’est elle-même, c’est faire de la critique littéraire une masturbation monotone.

Rien d’étonnant, donc, à ce que l’influence exercée par la déconstruction dans tant d’universités occidentales (et tout particulièrement aux États-Unis) ait vidé les départements de littérature de leurs étudiants, et que s’y soient infiltrés tant d’usurpateurs.

En revanche, pour la génération de Lionel Trilling, la critique littéraire avait à voir avec les problèmes fondamentaux de l’existence humaine, car la littérature témoignait par excellence à ses yeux des idées, des mythes, des croyances et des rêves qui font fonctionner la société ainsi que des frustrations secrètes et des motivations qui expliquent le comportement individuel. Sa foi dans les pouvoirs de la littérature sur la vie était si grande que, dans l’un des textes de The Liberal Imagination (celui qui a donné son titre au livre de Gertrude Himmelfarb), Trilling se demandait si le simple fait d’enseigner la littérature n’était pas déjà, en soi, une manière de dénaturer et d’appauvrir l’objet de son analyse. Une anecdote résumait son argumentation : « J’ai demandé à mes étudiants de “regarder l’abîme” (les œuvres d’Eliot, Yeats, Joyce, Proust) et eux, obéissants, l’ont fait. Ils ont pris des notes, puis émis ce commentaire : “Très intéressant, non ?” » Autrement dit, l’institution universitaire congèle, rend superficielle et transforme en savoir abstrait la tragique et convulsive humanité contenue dans ces œuvres de l’imagination, les privant de leur puissante force vitale et de leur aptitude à révolutionner la vie du lecteur.

Ce texte de Lionel Trilling sur l’enseignement de la littérature, je l’ai lu de nombreuses fois, surtout quand j’ai dû donner des cours. Il est vrai qu’il y a quelque chose de trompeur et de paradoxal à réduire à un exposé pédagogique inévitablement schématique et impersonnel (sans parler des devoirs scolaires que, comble du comble, il faut noter) des œuvres de l’imagination nées d’expériences profondes et parfois déchirantes, dont l’authentique valeur ne peut s’apprécier que dans l’intimité et la concentration de la lecture. Elles ne peuvent se mesurer qu’à l’aune des conséquences et des répercussions qu’elles ont dans la vie privée du lecteur.

Je n’ai pas souvenir qu’un professeur de littérature m’ait fait sentir qu’un bon livre nous rapproche de l’abîme de l’expérience humaine et de ses mystères effervescents. Mais des critiques littéraires, oui. Je me souviens surtout de l’un d’eux, de la génération de Lionel Trilling, qui me fit partager sa conviction que le meilleur et le pire de l’aventure humaine passent toujours par les livres et que ceux-ci aident à vivre. Je veux parler d’Edmund Wilson, dont l’extraordinaire essai sur l’évolution des idées et de la littérature socialistes, To the Finland Station (7), tomba entre mes mains quand j’étais étudiant. Dans ces pages au style diaphane, penser, imaginer et inventer en se prévalant de la plume était une façon magnifique d’agir et d’imprimer une marque à l’histoire. Chaque chapitre démontrait combien les grandes convulsions sociales et les minuscules destins individuels s’articulent au monde impalpable des idées et des fictions littéraires. Edmund Wilson ne connut pas le dilemme pédagogique de Lionel Trilling à propos de la littérature, parce qu’il ne voulut jamais enseigner. Il exerça, à vrai dire, un magistère bien plus large que celui auquel nous cantonnent les enceintes de l’université. Ses articles et ses comptes rendus étaient publiés dans des revues et des journaux (ce qu’un critique adepte de la déconstruction considérerait comme une forme extrême d’avilissement intellectuel) et certains de ses meilleurs livres rassemblent des reportages pour le New Yorker. Mais écrire pour le grand public profane ne lui ôta ni rigueur ni audace intellectuelle, l’obligeant plutôt à s’efforcer d’être toujours responsable et intelligible quand il prenait la plume.

Responsabilité et intelligibilité vont de pair avec une certaine conception de la critique littéraire, avec la conviction que la littérature embrasse la totalité de l’expérience humaine, puisqu’elle la reflète et contribue de manière décisive à la modeler. Voilà la raison pour laquelle elle devrait être le patrimoine de tous, une activité se nourrissant du fonds commun de l’espèce et à laquelle on peut sans cesse avoir recours pour trouver un ordre quand nous avons l’impression de sombrer dans le chaos, un souffle dans les moments de découragement, et du doute ou de l’incertitude quand la réalité qui nous entoure semble au contraire trop sûre et trop tranquille. À l’inverse, si l’on pense que la fonction de la littérature est simplement de contribuer à l’inflation rhétorique d’un domaine spécialisé de la connaissance et que les poèmes, les romans, les drames prolifèrent dans l’unique but de produire certains désordres formels dans le corps linguistique, alors le critique peut s’abandonner impunément aux plaisirs de l’ineptie intellectuelle.

La culture peut être expérimentation et réflexion, pensée et rêve, passion et poésie, ainsi qu’une profonde et constante révision critique de toutes les certitudes, de toutes les convictions, de toutes les théories et de toutes les croyances. Mais elle ne peut pas se tenir à l’écart de la vie réelle, de la vraie vie, de la vie vécue, qui n’est jamais celle des lieux communs, de l’artifice, du sophisme et de la frivolité sans courir le risque de se désintégrer. Je vais peut-être passer pour pessimiste, mais j’ai l’impression qu’avec notre irrépressible – et irresponsable – vocation pour le jeu et le divertissement, nous avons fait de la culture l’un de ces superbes mais fragiles châteaux de sable, qui se défont au premier coup de vent.

 

Cet article est paru dans Letras libres en juillet 2010. Il a été traduit par André Gabastou.

Internet, voilà l’ennemi !

Comment évaluer l’impact réel d’Internet sur les comportements, la culture, la politique ? Books a déjà consacré trois dossiers à ce sujet. En juillet 2009, en reprenant à notre façon la question posée l’année précédente par l’essayiste américain Nicholas Carr : « Internet rend-il encore plus bête ? » En mars 2010, dans « Internet contre la démocratie ? », nous nous appuyions sur une analyse pessimiste du politologue Evgueni Morozov sur la récupération d’Internet par les régimes autoritaires. Enfin, en octobre 2010 (« 500 millions d’amis »), nous nous interrogions sur la signification des réseaux sociaux et les problématiques qu’ils ont fait naître.

Dans un livre récent, Nicholas Carr reprend et approfondit son analyse des effets d’Internet sur les pratiques culturelles, en se concentrant sur les données fournies par la neurobiologie. Nous disposons désormais de données convaincantes, soutient-il, montrant que la fréquentation d’Internet affecte notre mémoire à long terme, l’un des socles sur lesquels se fonde l’intelligence. Lui-même, qui a longtemps été un fan du Net et continue d’entretenir un blog, estime que la mémoire de son cerveau a été « reprogrammée ». Il fait état d’une importante étude de 2008 montrant que les chercheurs eux-mêmes, dans diverses disciplines, privilégient la mémoire à court terme, négligeant l’apport souvent fondamental de publications n’appartenant pas au passé récent.

Comme d’autres, Carr voit aussi Internet entamer notre capacité de concentration. Est à l’œuvre un véritable « écosystème de technologies d’interruption », qui privilégie l’effet de distraction. Cette déperdition de la mémoire à long terme et du pouvoir de concentration conduirait à l’atrophie de certaines fonctions cérébrales. Nous sommes devenus, écrit-il, « des rats de laboratoire, qui actionnons sans cesse des leviers pour obtenir des boulettes de nourriture sociale et intellectuelle ». Autre image forte : « Nous qui étions des agriculteurs de la connaissance, nous sommes en train de devenir des chasseurs-cueilleurs dans la forêt des données électroniques. »

 

Enfermés dans des « ghettos informationnels »

Cette analyse est saluée de divers côtés. Le magazine en ligne Slate a comparé ce livre au Printemps silencieux de Rachel Carson qui, en 1962, a contribué à lancer le mouvement écologiste. Dans la Literary Review, l’éminente neurobiologiste britannique Susan Greenfield salue la qualité du travail de synthèse mené par Carr sur les travaux des spécialistes du cerveau et partage son inquiétude devant la tendance à la baisse de la pratique de la lecture linéaire, celle proposée par les livres. Une critique intéressante de l’ouvrage émane d’Evgueni Morozov.

Le premier à dénoncer l’angélisme qui prévaut sur les vertus d’Internet, le politologue observe que Carr néglige la réflexion sur le devenir de cette technologie. Il est tout à fait envisageable, écrit-il, qu’une saine réaction aux dérives actuelles conduise à développer des outils qui favoriseront au contraire la culture du temps long, la lecture linéaire et la concentration. Le Kindle, par exemple, peut déjà être considéré sous cet angle face à l’iPad. À l’inverse, Carr néglige le fait que de nombreuses tendances qu’il dénonce (comme l’érosion de la pratique de la lecture longue) ont largement précédé l’avènement d’Internet.

Par ailleurs, se concentrer sur les effets potentiels sur le cerveau a pour effet d’omettre un sujet plus fondamental : l’impact du Net sur l’organisation sociale. Il est considérable. Internet fait de nous des cibles consentantes pour une publicité taillée sur mesure. Il déstructure l’économie de la presse écrite. Les réseaux sociaux permettent aux compagnies d’assurance de vérifier l’état de santé de leurs clients, aux employeurs de scruter le passé et la vie privée des candidats et des salariés. Diverses études le montrent, le Web a tendance à enfermer les gens dans des « ghettos informationnels » qui renforcent leurs préjugés, limitent l’accès à l’information de qualité et pénalisent les points de vue originaux. La bonne critique de livres est en perte de vitesse et, globalement, nous entrons dans un environnement « collectiviste » où la réflexion critique intelligente se trouve marginalisée.

Une partie 
de campagne

Treize ans après le succès d’Argent brûlé (Zulma, 2010), l’écrivain Ricardo Piglia, figure majeure de la littérature argentine, connaît un nouveau triomphe avec Blanco nocturno. Auteur de romans noirs exigeants, passé maître dans l’art d’allier le suspense à la réflexion littéraire et au travail minutieux de la langue, Piglia suit le parcours de Tony Durán, don juan métis né à Porto Rico, qui débarque dans un petit village de la province de Buenos Aires. Son assassinat forme le point de départ d’une intrigue « hantée par les vieux démons de l’histoire nationale », écrit le quotidien argentin Página 12.

En toile de fond : l’Argentine rurale, celle-là même qui fut à l’origine de trois coups d’État et qui avait contesté, en 2008, le gouvernement de Cristina Kirchner. « Le livre de Ricardo Piglia commence comme une histoire policière et dérive peu à peu vers le récit de la vie d’une famille dans les années 1970, qui confronte fiction littéraire et réalité », résume Leila Guerriero dans les colonnes d’El País.

 

=> Comparer les articles Universalis et Britannica sur Buenos Aires.

Et le XVIIIe siècle créa les people

Footballeurs et stars de la téléréalité seraient-ils les dignes héritiers du peintre Joshua Reynolds et du poète Byron, « qui furent parmi les premiers à rechercher autant la reconnaissance de leurs contemporains que de la postérité », ainsi que le rappelle Lara Feigel dans The Observer ? La question affleure à la lecture de l’ouvrage de l’historien Fred Inglis : « Le passé, affirme-t-il, a préparé le terrain aux manifestations les plus nauséa­bondes » des people d’au­jour­d’hui. Il fait remonter la culture de la célébrité au XVIIIe siècle, aux salles de concert et aux jardins publics qui fleurirent alors à Londres ; des lieux « intimement liés au développement de la consommation et au désir de visibi­lité », relève Times Higher Education – comme le seront les grands magasins et les cafés parisiens. Ils ont contribué à faire de la vie une scène où l’on joue à voir et être vu. Mais l’apparition des stars n’aurait pas été possible sans l’entrée simultanée dans une « ère de la sensibilité » en­couragée par des philosophes exaltant les passions. C’est « cet accent mis sur l’histoire des émotions » qui distingue ce livre, aux yeux de Feigel, sur un sujet en vogue.

20 faits & idées à glaner dans le numéro 18

1) En 1960, Ben Gourion proposa à de Gaulle une solution au problème de l’Algérie : y envoyer de jeunes « pionniers ».

=> Lire « « Ce peuple d’élite, sûr de lui-même » »

2) La fièvre du luxe est comme les grands bois favorisés par la sélection naturelle chez les cerfs : elle nuit à l’espèce. P. 22.

=> Lire « « Pour un impôt progressif sur la consommation » »

3) Les Dix Commandements proviendraient en partie de traités hittites.

=> Lire « Les Dieux de la Bible »

4) Jésus n’est pas Bouddha. Il s’exaspère de la bêtise de ses disciples.

=> Lire « Jésus contre le Christ ? »

5) Dans les Evangiles, un antagonisme tranché oppose Jean le jeûneur et Jésus le festoyeur.

=> Lire « Jésus contre le Christ ? »

6) « Ce n’est pas ce qui entre dans la bouche qui souille l’homme, c’est ce qui en sort ».

=> Lire « Jésus contre le Christ ? »

7) L’humanité de Jésus entre en contradiction frontale avec la conception juive d’une divinité omniprésente et omnisciente.

=> Lire « Jésus contre le Christ ? »

8) Les théologiens progressistes sont désespérément en quête d’une faille dans la muraille du christianisme doctrinaire.

=> Lire « Du bon usage de Judas »

9) Marie fut-elle conçue sans le péché originel, ou reçut-elle une grâce spéciale dans la matrice qui effaça d’elle toute trace de péché ?

=> Lire « Marie, revue et corrigée »

10) Certains patients refusent parfois de renoncer à leur psychose, qui donne du sens à leur vie, et cessent de suivre leur traitement.

=> Lire « La splendeur perdue des asiles »

11) Les millions de malades mentaux sont aujourd’hui les êtres les moins soutenus, les plus dénués de droits et les plus exclus de notre société.

=> Lire « La splendeur perdue des asiles »

12) L’esprit vacille dès qu’il doit prendre en compte plus de sept informations  à la fois.

=> Lire « La tyrannie du choix »

13) Les juifs et les protestants libéraux sont déprimés et pessimistes ; les juifs orthodoxes et les calvinistes sont radieux et pleins d’espoir.

=> Lire « La tyrannie du choix »

14) En Afrique, le discours sur la  démocratie est une sorte de pidgin que les princes indigènes utilisent dans leur commerce avec les souverains et les financiers occidentaux.

=> Lire « Doux rêves onusiens »

15) Le débat sur les mots « e-mail » ou « courriel » rappelle celui qui agitait l’Angleterre du XVIIIe siècle à propos du lexique de la technologie militaire.

=> Lire « L’anglais, langue française »

16) L’une des conséquences perverses de Mai 68 fut la brutale accentuation de la division des classes sociales à l’école.

=> Lire « Mon idée de la culture »

17) Internet met en œuvre un véritable écosystème de technologies d’interruption, qui privilégie l’effet de distraction.

=> Lire « Internet, voilà l’ennemi ! ».

18) La difficulté d’adapter l’écriture arabe à l’imprimerie fut l’un des principaux facteurs du déclin de la science arabe.

=> Lire « Gloire et déboires de la science arabe »

19) Au début du siècle, dans le Sud des États-Unis, un homme était pendu ou brûlé vif tous les quatre jours.

=> Lire « La grande traversée des noirs américains »

20) Les fondements de la conscience ne se situent pas dans le cortex, mais dans le tronc cérébral.

=> Lire « Aux origines de la conscience »

Böll année zéro

Peut-on écrire après Auschwitz ? La question s’est posée dès la fin de la guerre. Pour Adorno, l’art était devenu « impensable ». Mais pour Heinrich Böll, c’était une nécessité. « Böll était absolument convaincu que ce qui s’était passé, trop terrible à concevoir, risquait de sombrer dans l’oubli », note le Süddeutsche Zeitung. L’écrivain allemand a 30 ans à peine quand il écrit Croix sans amour et Le Testament, deux récits sur l’affrontement entre les nazis et leurs adversaires pacifistes.

 

Le futur prix Nobel se sert de ses six années d’expérience dans l’infanterie pour y décrire un monde de terreur et de souffrance vaine, où l’individu, embarqué dans la guerre par un pouvoir totalitaire, ne peut trouver le salut que dans la foi. À l’époque, ses éditeurs reprochent à Böll le côté moralisateur, manichéen de ces deux récits. Ils ne seront publiés outre-Rhin qu’en 2003, les critiques laissant alors place aux louanges. La ribambelle de répétitions et de points d’exclamation est interprétée comme une façon de renforcer les sentiments, d’exprimer l’indicible. Plus personne ne s’attarde à déplorer son manque de recul pour mieux saluer la justesse de ses descriptions. « Ces livres n’ont pas touché leurs contemporains, conclut le Süddeutsche Zeitung. Mais ils ont gardé leur fraîcheur pour les lecteurs d’aujour­d’hui, pour qui les années 1946-1947 ne représentent plus le commencement d’un présent terrifiant, mais un passé à découvrir. »

 

Morte pour le Che

Le 1er avril 1971, Roberto Quintanilla, consul de Bolivie à Hambourg, était assassiné par une jeune Allemande, Monika Ertl. Quatre ans auparavant, le colonel Quintanilla avait ordonné l’ampution du cadavre du Che Guevara, pour envoyer ses mains en trophée à la CIA et confirmer l’identité de la prise.

 

Le journaliste allemand Jürgen Schreiber a dédié une biographie à la jeune femme, publiée en Allemagne et traduite en Argentine. Bestseller au Pérou, l’ouvrage rencontre un large écho en Amérique latine. C’est que, rapporte le quotidien brésilien O Globo, la vie de Monika Ertl est un véritable « thriller, qui commence dans l’Allemagne nazie, traverse la guerre froide et s’achève avec le cadavre disparu du Che », puisque, avant d’opter pour la guérilla révolutionnaire et de rejoindre l’Armée de libération nationale (ELN) créée par Guevara à 
La Paz, Monika Ertl était la fille d’un photographe nazi réfugié en Bolivie au lendemain de la guerre.

 

Poètes 
de guerre

« Pourquoi cette guerre n’a-
t-elle pas ses poètes ? », se demandait en 1941 l’écrivain Robert Graves. Et d’asséner : « On ne peut attendre aucune poésie de guerre de la Royal Air Force. » Daniel Swift a entrepris de le contredire. Son livre rend hommage aux écrits poétiques en langue anglaise des acteurs, témoins ou victimes des bombardements de la Seconde Guerre mondiale – parmi eux, des pilotes inconnus, mais aussi des noms célèbres comme T.S. Eliot ou Dylan Thomas, dans l’œuvre desquels Swift a conçu ce projet.

 

Si tous les commentateurs ne sont pas convaincus de la valeur des textes étudiés, la plupart saluent cette tentative de réhabilitation et applaudissent la nature hybride du texte. Car Bomber County n’est pas seulement un ouvrage de critique littéraire. L’auteur y enchevêtre l’histoire de son grand-père, pilote britannique tué à 30 ans lors d’un raid au-dessus de Münster, en 1943. À travers lui, Swift reconstitue le quotidien de « ces pilotes qui, la nuit, menaient des missions terriblement dangereuses, loin à l’intérieur du territoire allemand. Leurs chances de survie étaient effroyablement minces, et ils le savaient », souligne Sinclair McKay dans le Telegraph, pour qui le résultat est « à couper le souffle ».

 

=> Comparer les articles Universalis et Britannica sur T.S. Eliot.