La dernière fois que je me trouvai en face d’une carte d’Asie à très grande échelle, c’était à Calcutta où je cherchais en vain un bateau susceptible de me ramener en Europe après six ans passés aux Indes ; la carte couvrait toute la paroi d’un studio et, une fois de plus, elle me fascinait. Baignant dans la chaleur d’avril, Calcutta suintait de partout : mes hôtes étant partis pour les hauteurs de Kalimpong, j’étais seule, pouvant rêver tout mon saoul devant ce continent massif où les coloris verts, bruns, orange et jaunes indiquaient des déclivités ou des altitudes que j’avais eu le privilège de goûter, d’éprouver de par tout mon être. Mon corps, souvent las mais toujours enthousiaste, se souvenait à sa manière lui aussi.
La carte murale qui me dominait de si haut rappelait combien l’immense s’impose à ceux qui parcourent Tibet ou Turkestan ; ce symbole d’un continent n’éveillait plus en moi d’aussi lancinants désirs que par le passé, car j’ai quelque peu assouvi les plus impérieux de mes besoins de voir. Partie cinq fois vers l’Asie, n’avais-je pas, contrairement à toutes les prédictions, conquis de haute lutte ces pays dont il m’avait semblé nécessaire de fouler le sol et de respirer l’air empoussiéré ?
Les paysages les mieux gravés en moi, fixés par l’acidité du temps, étaient ceux qui avaient « encadré » une difficulté intérieure, un obstacle vaincu en moi-même. Là, au nord de Calcutta, une tache sombre près de Gangtok évoquait le début de ma toute récente escapade de quinze jours au Tibet avec la charmante et nerveuse Beryl : malgré le manque de traces dans la neige fraîche, nous avions voulu faire la petite traversée de sept kilomètres qui va du Nathu La au Jelep La – deux cols qui mènent du Sikkim à Lhassa et par où les caravanes viennent troquer leur laine contre des étoffes, du sucre et du pétrole. Au sortir d’une gorge sauvage aux parois avalancheuses, au lieu de nous trouver en vue de la cabane, nous étions arrivées dans une petite combe plantée de pins charmants où nous nous enfoncions jusqu’aux hanches dans la neige molle. Nous ne savions pas quelle direction prendre, et nous nous épuisions en tentatives faites au hasard. Souriants selon leur habitude, leurs chapeaux de feutre fixés sur la tête au moyen de leurs longues tresses, nos coolies se reposaient, attendant que nous ayons fait des traces qu’ils puissent suivre sans trop de difficulté. Inutile de leur dire que nous étions au bout de notre latin car ils n’en savaient pas plus que nous, et ils avaient déjà abandonné leurs recherches infructueuses. La situation était comique : nous n’étions guère qu’à deux kilomètres de la cabane, nous entendions au loin les sonnailles de mules invisibles qui devaient suivre la grande piste internationale, il ne nous restait qu’à gagner le bord de cette riante combe, mais cela dans la bonne direction, et si possible au-dessus du sentier jusqu’ici introuvable. Il fallait en finir, la nuit venait et, comme un tulle encore transparent, la neige commençait à tomber. À bout de souffle, Beryl s’était assise sur un tronc, ayant fermé son parasol inutile par temps couvert (son teint de blonde exigeait des précautions radicales, car le soleil tibétain est déjà très dangereux à 14 000 pieds d’altitude). Je fis encore une tentative, me promettant que ce serait la dernière. Après plusieurs « enfoncées » épuisantes, j’adoptai une nouvelle technique, regrettant à chaque instant de ne pas avoir les muscles abdominaux de la limace ou du serpent, rampant tant bien que mal sur les avant-bras et sur les jambes. Je crois que ce sont là les 75 mètres qui m’ont coûté le plus d’efforts de toute ma vie.
Sur cette carte qui m’incitait à la rêverie, il y avait, bien plus haut que le Sikkim, l’œil bleu du Koko Nor qui me regardait et, non loin de là, je repérais Tangar, la dernière ville chinoise avant le Tsaidam morne et désolé. Tangar! où nous étions sortis des fortifications en une file indienne composée de l’imperturbable Peter, de nos quatre chameaux et de nos deux poneys ; nous avions passé la Porte de l’Occident pour sortir, avions traversé le pont de Tanjai. Combien mon cœur battait alors devant l’inconnue double qui s’offrait à nous : celle des obstacles jalonnant une clandestine traversée transasiatique, et l’inconnue d’une camaraderie entre Peter et moi ! Ne serait-il pas mille fois plus intelligent d’être sage, de faire demi-tour, de ne pas s’exposer à tant de risques, de ne pas vivre tant de mois tourmentée par l’inquiétude ?
Cependant je crois que rien n’égale en intensité certains moments que j’ai vécus seule : oublierai-je jamais le Sari Tor et ses 4 990 mètres d’altitude, sommet isolé dans la chaîne des Tien Shan d’où je voyais à l’est les cieux de Chine, à l’ouest ceux de Russie, ces derniers déjà connus, les autres parés de tous les charmes qu’on attribue à l’inatteignable ?
Mais à Calcutta ce jour-là, le lieu qui me fit rêver le plus longtemps, ce fut Khodjeili, au cœur de ce désert qui forme le Turkestan russe. Non pas que ce hameau ait été particulièrement riche en dangers ou en beautés rares, mais parce que là, malgré moi-même, j’avais pris une décision qui me coûta des larmes tant j’étais lâche. C’était en plein hiver sibérien et la mer d’Aral toute proche avait gelé quatre jours auparavant : la navigation étant interrompue, il m’était devenu impossible de rejoindre par cette voie-là le chemin de fer de Russie qui devait me ramener à Berlin. Je venais de descendre l’Amou-Daria (le fleuve fameux que les Grecs de Bactriane avaient appelé Oxus). À notre droite, c’était l’immensité plate du désert des Sables rouges ; à gauche, l’immensité du désert des Sables noirs qui s’étale entre l’Oxus et la Caspienne. Un peu en amont, à l’intérieur des terres, somnolait l’oasis de Khiva, dont la production cotonnière était venue s’amonceler en sacs sur la berge proche de moi.
À bord du bateau-mouche sur lequel je me trouvais, mes six compagnons de voyage – tous des hommes – avaient décidé d’hiverner à Khodjeili, leur voyage vers le chemin de fer étant irrémédiablement interrompu. Quant à traverser les Sables noirs tout proches, personne n’y songeait, des brigands ayant dévalisé les deux dernières caravanes qui s’y étaient aventurées. Notre petit bateau à moteur allait, il est vrai, repartir vers le sud, remontant lentement le grand fleuve beige que nous avions pris quelque dix jours à descendre, nous échouant parfois sur de pâles bancs de sables mouvants. Retracer mes pas me semblait quasiment impossible, et d’ailleurs le fleuve risquait de geler d’un jour à l’autre. Passer quatre mois dans ce pays perdu pour y attendre la débâcle des glaces me paraissait tout aussi saugrenu. Il ne me restait donc qu’à traverser le Kizil Koum, le désert des Sables rouges, ce qui représentait un voyage de 500 à 600 kilomètres. Pour cela, il fallait trouver des chameaux, chose difficile car ils avaient, paraît-il, tous été réquisitionnés par la lointaine république soviétique du Kazakhstan. Mon hésitation fut de courte durée : puisque je ne voulais pas hiverner sur place et pas davantage retracer mes pas, je continuerais droit vers le nord malgré mon peu d’argent et mon manque de renseignements.
Dehors les rives du fleuve étaient recouvertes d’une croûte de glace ; les rares bateliers ou pêcheurs de la région portaient d’immenses bottes de feutre, des vêtements ouatinés et d’épais bonnets de fourrure à longues oreillères pendantes. Cette terre pâle et vide semblait figée dans l’immensité. Parfois, sur l’autre rive, une carriole sortait d’une fente de la falaise pour avancer silencieusement vers le passeur, une carriole avec deux grandes roues propres à naviguer dans le sable profond. Le froid était tel que les ailes de mon nez se collaient : il semblait que l’air lui-même allait se coaguler d’un seul coup.
La chaude cabine de notre vieux rafiot me parut le lieu le plus désirable de l’Asie. Servie sur la table, une soupe au poisson fumait, tandis que j’annonçais au capitaine ma décision de continuer droit au nord. Malgré les difficultés du rationnement – c’était en 1932 – il me procura deux poissons séchés et deux miches de pain. Il me conseilla de gagner sur l’autre berge un village distant de quelque quinze kilomètres.
Au moment de devoir la quitter, cette misérable mais accueillante cabine devenait le symbole du confort, de la chaleur qui me ferait sans doute défaut pendant deux ou trois semaines… symbole de la sécurité qu’on éprouve à vivre dans un groupe où l’entraide n’est pas un mot vide de sens. Le capitaine semblait comprendre ma décision, l’encourager même : je ne pouvais plus lui laisser voir combien j’avais peur de partir dans ce vide jaune et craquant de froid.
Jamais le geste d’épauler mon rucksack ne me parut si difficile et si contraire à mon désir de rester au chaud. Le quart d’heure qui s’écoula à attendre le passeur me vit la proie d’une hésitation maladive. Mais une fois sur la rive, cassant ici la glace pour embarquer d’un pied plus sûr, puis sur l’autre rive marchant à la rencontre d’un véhicule pouvant me mener au hameau tête de ligne du désert à traverser… une fois l’action commencée, je me sens mieux.
La griserie de découvrir du nouveau exerce une fois de plus son prestige, cette incomparable griserie qui envoie comme un coup de fanfare dans les veines, alors que le sang enfin réchauffé semble courir en chantant : « Réussir, réussir, aux audacieux la réussite sourira peut-être ! »
Sur cette nouvelle rive il n’y avait rien, ni cahute, ni entrepôts, ni maison, rien que le désert… rien qu’un homme solitaire vêtu d’une peau de mouton, un musulman accroupi, touchant parfois le sable de son front, un homme qui priait, tourné vers un inoubliable couchant balafré de couleurs sanglantes.