Le fabuleux destin 
des Cahiers du Cinéma

Ils vont fêter leur cinquantenaire. Leur histoire scande celle d’une certaine intelligentsia française, pour le meilleur et pour le pire. À en croire l’essayiste britannique Emilie Bickerton, dont le livre est commenté par le critique de cinéma Jonathan Romney dans la London Review of Books, c’est clairement pour le pire.

Au début était la grande époque, bien sûr, sous l’autorité intellectuelle d’André Bazin. Celui-ci avança à la fois l’idée qu’il existe une « ontologie de l’image photographique » et que le style du cinéaste est autant affaire d’éthique que d’esthétique. La première génération de critiques comportait un club de cinq jeunes passionnés qui bientôt s’emparèrent de la caméra : Truffaut, Godard, Rivette, Chabrol et Rohmer (alors Maurice Schérer). Ce qui les rassemblait, écrit Romney, c’était une pétition de principe, celle que le septième art méritait la même considération que la tragédie grecque. Hitchcock et Hawks pouvaient être traités comme Faulkner. Ils faisaient assaut d’érudition littéraire et maniaient volontiers l’hyperbole. Bien qu’apolitique ou de droite (cas de Rohmer), c’était une génération de combat. Un cinéaste se devait d’être son propre scénariste. Les Cahiers se définissaient par leurs prises de position pour ou contre tel « auteur » – mot qu’ils ont introduit et imposé.

Dans les années 1960, sous la houlette de Rivette, les Cahiers virèrent à gauche. Virage d’abord haut de gamme : grands entretiens avec Barthes, Lévi-Strauss ou Boulez. Puis doctrinaire : Costa-Gavras et Louis Malle se virent récusés pour leur « mauvaise foi » politique. S’ensuivit une dérive vers l’hermétisme. Les Cahiers eurent leur Jdanov, Philippe Pakradouni, pour qui la revue devait agir sur le « front culturel révolutionnaire ». Enfin Serge Daney vint, qui mit un terme à ce délire, mais fut bientôt recruté par Libération (en 1981), laissant la barre à Serge Toubiana.

Pour Emilie Bickerton, ce fut le vrai début de la fin, la consécration du déclin, les Cahiers se transformant en « porte-voix du marché ». À ce moment, Romney précise que l’auteur fait partie de l’équipe de la New Left Review, l’un des bastions de la gauche britannique. Cela dit, le commentateur de la London Review of Books se range pour l’essentiel à son point de vue, tout en ajoutant son grain de sel. Si les Cahiers sont désormais bien installés dans le confort du mainstream, c’est aussi qu’il faut bien vivre (les ventes s’étaient écroulées). Mais cela n’a pas empêché la revue d’entretenir certains de ses péchés mignons. Une prose souvent complaisante, continuant de friser parfois l’hermétisme, et toujours ce parti pris de ne pas raconter l’histoire du film dont on parle.

Repris en 2009 par le groupe Phaidon, les Cahiers donnent des signes d’une « nouvelle vigueur ». Témoin un article à charge sur Avatar, signé Slavoj Zizek, lequel reconnut dans le numéro subséquent n’avoir pas vu le film. Jusqu’à preuve du contraire, les Cahiers ont cessé d’être « la voix » qu’ils ont été.

Je t’aime 
moi non plus

Un hôtel thermal décrépi, presque à l’abandon. Le monologue aigri d’un écrivain qui rumine le naufrage de son troisième mariage, humilié de n’avoir pu donner d’enfant à sa femme. Une partie d’échecs ponctue cet étrange soliloque, qui oppose le personnage au « maître » de l’établissement. « À la page 50 de ce roman qui en compte 100, l’écrivain se retrouve échec et mat », notait Juan Goytisolo dans El País au moment de la parution de l’ouvrage en Espagne. « Là, le texte glisse vers une autre partie », dans laquelle le « maître » affronte une femme, belle, riche, qui ressasse de son côté les manquements de son mari. Son monologue intérieur est en tout point symétrique au premier, marqué par le même dégoût de l’autre. « Le récit laisse planer le doute sur le fait de savoir s’il s’agit de deux monologues distincts ou bien du dialogue intérieur d’un esprit schizophrène », confiait l’auteur lui-même à La Vanguardia. En orfèvre, Javier Pastor a tissé un remarquable roman en forme de palindrome, qui décrit la guerre à mort d’un couple en crise. 

« L’électeur informé vote différemment »

Nonna Mayer est directrice de recherche au CNRS et enseigne 
à l’Institut d’études politiques de Paris. Elle vient de publier
 Sociologie des comportements politiques aux éditions Armand Colin.
 Nous l’avons interrogé en complément de l’article paru dans le n°17 de Books « L’ignorance de l’électeur ». Voici la version intégrale de cet entretien.

Books : Dans son article, Louis Menand explique que très peu d’électeurs votent d’une manière pleinement rationnelle et informée. Êtes-vous d’accord avec ce diagnostic ?
Nonna Mayer : La compétence politique objective (connaissances) et subjective (se sentir concerné, habilité) est inégalement répartie dans l‘électorat. Mais point n’est besoin de diplômes pour se repérer, savoir qui est de gauche ou de droite, quel candidat défend les intérêts des fonctionnaires ou celui des petits patrons,   quels sont les partis qu’on aime et ceux dont on ne veut en aucun cas, avoir une conception du bien et du juste. A défaut d’être pleinement informés, électeurs et électrices sont capables d’un choix raisonné. Si l’on tient compte du fait que leur information et leur capacité à la traiter peut être limitée, qu’ils peuvent être dans l’incapacité de faire le choix optimal, ou d’évaluer toutes les alternatives, on les considèrera comme rationnels à partir des procédures mises en œuvre pour aboutir à une décision, qui n’aboutiront pas nécessairement à la décision optimale mais à tout le moins  satisfaisante.  C’est la rationalité procédurale, ou encore limitée, par opposition à la rationalité substantive des économistes néo-classiques (1).

Quel est, selon vous, le critère le plus déterminant dans le vote ? (le milieu social, les médias, etc. ?)
C’est un ensemble de critères. Les auteurs de l’American Voter (1960) parlaient d’« entonnoir de causalité ». L’électeur réagit en fonction d’attitudes forgées tout au long de sa vie, de sa naissance au moment de l’élection, qui filtrent ses perceptions des candidats et des enjeux. Et le bombardement médiatique qu’opère une campagne électorale sert de catalyseur, réactive ses prédispositions, hiérarchise ses préférences, en fonction du contexte spécifique à l’élection (offre, conjoncture économique et politique, nature du scrutin). Son vote est à la fois prévisible, et jamais acquis.

Menand s’intéresse exclusivement au cas américain. L’électeur français fonctionne-t-il de façon différente ?
Globalement non, les deux votent selon leurs intérêts, leurs appartenances et leurs identités de groupe, leurs affinités partisanes. Seule varient l’histoire, les institutions, et partant la nature des clivages.  Ici le clivage gauche droite sert de boussole, là l’opposition entre démocrates et républicains. Ici les partis se sont construits sur des bases de classe, là sur l’enjeu racial (esclavage, Guerre de Sécession, droits civils). Ici la pratique du catholicisme incline à droite alors qu’aux Etats-Unis, les membres des confessions minoritaires soutiennent plus les  démocrates. Là on note depuis les années Reagan un « gender gap » conséquent, les femmes votant plus souvent pour le parti démocrate, tandis qu’en France elle se distinguent par un moindre soutien pour l’extrême droite, etc.

Les sondages portent presque toujours uniquement sur l’opinion des électeurs, pas sur leurs connaissances. Les sociologues français s’intéressent-ils au niveau d’ignorance des électeurs ?
Depuis une dizaine d’années nos enquêtes intègrent des quiz avec des questions sur les institutions, le mode de scrutin, l’Union européenne (tableau 1). Le niveau de connaissances s’élève avec l’âge, le niveau social et culturel, et il est toujours supérieur chez les hommes. Mais est-ce vraiment le type de connaissance utile pour faire son choix ? Des savoirs non politiques, une capacité à organiser ses idées et à argumenter sont tout aussi importants pour se décider en connaissance de cause.  Et attention aux biais, le principal décalage entre hommes et femmes vient de ce qu’elles préfèrent ne pas répondre quand elles ne savent pas, alors qu’eux se risquent plus volontiers à deviner la bonne réponse !

Si l’on prend un exemple d’actualité – la réforme des retraites – dans quelle mesure les Français sont capables de bien la comprendre et donc d’émettre dessus un avis informé et rationnel ?
A première vue c’est le type même de sujet complexe, technique, pour spécialistes. Mais il fait débat, il suscite arguments et contre arguments, donc sa connaissance progresse dans l’opinion. Il  inquiète. Or les travaux sur les émotions comme ceux de George Marcus dans Le Citoyen sentimental (Presses de Sciences Po, 2008) montrent que l’anxiété pousse à s’écarter du vote « normal », à réexaminer les options offertes avec un œil critique, donc paradoxalement favorise un choix « rationnel » et éclairé. Et au-delà des retraites, ce débat renvoie aux catégories fondamentales du politique que sont le juste et de l’injuste, accessibles à tous.

Pensez-vous qu’il existe une sorte de bon sens de base (c’est l’une des hypothèses évoquées par l’article), qui fait que même si l’électeur n’est pas pleinement informé de tous les tenants et aboutissants d’une question, le choix qu’il fait a beaucoup de chance d’être conforme à celui qu’il aurait fait en étant bien informé ?
Analysant vingt ans d’enquêtes électorales, le politiste américain Larry Bartels a comparé systématiquement les choix d’électeurs « informés » et « non informés » à sexe, couleur politique, origine égale. Il note effectivement des écarts significatifs : les femmes « informées » votent plus souvent pour les démocrates, les protestants « informés » moins souvent pour les républicains. Mais il y a des invariants: la catégorie raciale et le revenu. Quel que soit leur niveau de connaissances, les Africains Américains votent massivement démocrate, et l’électorat aisé républicain. Quant aux expériences de simulation des effets de campagne électorale faites en laboratoire par Richard Lau et David Redlawsk (How voters decide, 2006) pour tester les modes de raisonnement politique des électeurs et les « heuristiques » qu’ils mettent en œuvre, elles montrent que les sujets observés, dans 72% des cas, parviennent à un vote « correct », conforme à leurs préférences.

(1) Voir H. A. Simon, “From substantive to procedural rationality”,  in S. J. Latsis, S. (dir. ),  Method and appraisal in economics, Cambridge: Cambridge University Press, 1976.
(2) G.Grunberg, N.Mayer, P.M. Sniderman (dir.), La démocratie à l’épreuve. Une nouvelle approche de l’opinion des Français, Paris, presses de Sciences po, 2002 et Y. Schemeil et al., Connaître les connaissances politiques : mesure des compétences et des aptitudes au jugement public, Rapport au ministère de la recherche, Grenoble, PACTE, 2008.
(3) Voir les expérimentations de Jeffrey Mandak et  Mary Anderson, « The knowledge gap : a reexamination of gender-based differences in political knowledge, The journal of politics, 2004, 66(2), p.492-512
Tableau 1. Echelle de connaissances politiques  
« Je vais vous lire une série de propositions. Pour chacune d’entre
elles je voudrais que vous me disiez si elle vous paraît vraie ou
fausse. Si vous ne savez pas, dites-le moi et nous passons à la
proposition suivante : Alain Madelin appartient au RPR/Le Premier
Ministre a le droit de dissoudre l’Assemblée nationale/Le Sénat n’a pas
le droit de renverser le gouvernement/Les étrangers qui résident en
France depuis cinq ans ont le droit de  voter à l’élection
présidentielle /C’est le Président de la République qui nomme le Premier
ministre »
% jugeant la proposition :   Vraie         Fausse     SR
Parti de Madelin                        15               57          28
Droit de dissolution                   22               65          13
Prérogative du Sénat                 33              37           30
Vote des étrangers                    20              67           13
Choix du 1er ministre                94               4             2
Panel Electoral français 2002,  vague 2. L’ordre des questions varie de
façon aléatoire d’une personne interrogée à l’autre. La réponse juste
est soulignée.

Le vrai, le faux 
et le fictif

Quelle relation s’instaure dans la connaissance historique entre le vrai, le faux et le fictif ? Comment s’entrelacent-ils ? Les essais réunis dans Le Fil et les Traces se présentent comme « une longue postface méthodologique aux réflexions sur les sources historiques développées tout au long de sa carrière par le père italien de la micro-histoire », résume le médiéviste Giuseppe Sergi dans L’Indice.


Des écrits d’Auerbach sur Voltaire à l’essai de Montaigne sur les cannibales brésiliens, en passant par les Protocoles des Sages de Sion et les procès de l’Inquisition, Carlo Ginz­burg décortique le rapport entre le fil d’un récit qui veut rendre compte de la réalité et les traces que la subjectivité de son auteur y laisse.

Simon Wiesenthal, le détective 
aux six millions de clients

Cinq ans après la mort de Simon Wiesenthal, le survivant du camp de Mauthausen qui dédia sa vie à la traque des nazis, Tom Segev, historien et journaliste israélien, livre une biographie imposante et nuancée de cette grande figure de l’après-guerre. L’ouvrage s’appuie sur des documents originaux, dont certains sont tirés des archives personnelles de Wiesenthal.


« Il aimait à comparer sa tâche à une trépidante enquête mondiale contre les criminels de guerre, note Dwight Garner du New York Times. Mais son quotidien était autrement plus humble. Il travaillait surtout en solitaire, depuis un appartement exigu, plongé dans de vieilles coupures de presse, entouré d’annuaires et de morceaux de papier sur lesquels il relevait les fragments de preuves accumulés », rapporte Dwight Garner, qui n’hésite pas à lui trouver des airs d’inspecteur Clouseau ! « Si son statut de héros fut parfois exagéré, poursuit le journaliste, il obtint de réels succès. » Son travail a mené à la capture d’Adolf Eichmann en 1960, et Karl Silberbauer – le policier qui avait arrêté Anne Frank – fut sans doute l’une de ses plus belles prises.

Wiesenthal se disait mû par « un profond désir de justice, pas de vengeance », pour reprendre le titre de sa propre autobiographie (Justice n’est pas vengeance, Robert Laffont, 1989). Dans son ouvrage, Tom Segev explique qu’il s’imaginait rencontrer les victimes du nazisme au paradis et était décidé à ne leur adresser que ces six mots : « Je ne vous ai pas oubliés. » Cet Autrichien qui ne faisait­ pas mystère de son patriotisme se voyait comme un « nécessaire poil à gratter » et affirmait à propos de ses compatriotes : « Je suis leur mauvaise conscience. »


Mais Tom Segev ne se contente pas de retracer cette vie à bien des égards extraordinaire. Il fait aussi le récit distancié des controverses suscitées par le personnage, apporte la preuve de sa collaboration avec le Mossad israélien et enquête sur son étrange amitié avec Kurt Waldheim, l’ancien officier de la Wehrmacht devenu président de la République autrichienne qui se serait rendu coupable de crimes de guerre. Plus surprenant encore, relève pour sa part Dalia Karpel dans le quotidien israélien Haaretz, l’ouvrage de Segev révèle « la curieuse rivalité qui opposait Wiesenthal à Élie Wiesel, Serge Klarsfeld et d’autres “chasseurs de nazis”, qui se battaient tous pour le titre de “grand prêtre de la Shoah”. »


« Wiesenthal était un héros complexe, un ange aux ailes sales », conclut l’article du New York Times. Le portrait qui se dégage de cette biographie est aussi celui d’un « homme mesquin et égocentrique, qui lança parfois des accusations sans fondements et avait un goût prononcé pour l’exagération », note Dwight Garner. Dalia Karpel, qui a rencontré Tom Segev, rapporte pour sa part cet aveu de l’historien, qui a consacré au sujet cinq années de recherche : « C’est le livre le plus difficile que j’aie jamais écrit. D’un côté, je voulais être fidèle aux documents, et de l’autre, à Wiesenthal. »


Adulé ou récrié, l’homme qui se considérait comme le « détective privé aux six millions de clients » ne laissa personne indifférent. 

=> Comparer les articles Universalis et Britannica sur Simon Wiesenthal.

Les exilés 
nord-coréens témoignent

Hypnotisés que nous sommes par les provocations du dictateur Kim Jong-il, nous en viendrions presque à oublier l’existence des Coréens ordinaires, sur lesquels ne filtre jamais aucune information. Fruit de plusieurs années d’entretiens avec des réfugiés en Corée du Sud, le livre de Barbara Demick est l’un des rares à nous donner un aperçu des conditions de vie de la population dans ce bastion du stalinisme. Et de la fragilisation rampante du système.

« Le monopole du régime sur l’information s’est effondré », souligne John Delury sur Slate.com. « Les sujets de Vies ordinaires en Corée du Nord trafiquent leurs radios pour capter Radio Free Asia » et regardent « des séries télévisées “subversives” venues de Corée du Sud ». « À en croire le livre de Demick, cette mondialisation souterraine a un impact sur le pays, souligne le journaliste. Et les Nord-Coréens en sont bien conscients, qui se comparent à la grenouille d’un conte philosophique taoïste : elle vit très satisfaite dans son puits, jusqu’au jour où elle découvre, en parlant avec une tortue de mer, l’existence de l’océan. »

=> Comparer les articles Universalis et Britannica sur la Corée du Nord.

Les inégalités en Inde vues du terrain

Comment peut-on traiter avec légitimité de la pauvreté dans le tiers-monde si l’on n’en a pas soi-même fait l’expérience ? Ceci est une évidence-mais une évidence généralement ignorée, sauf par une O.N.G. allemande, EDP, qui a entrepris de la mettre en œuvre avec une rigueur toute germanique, en envoyant des acteurs du développement éprouver par eux-mêmes en Inde la réalité de la profonde misère.

J’ai donc éprouvé – et vécu quelques jours quelques jours dans un bidonville  d’Ahmadabad, partageant la vie des époux Patan et de leurs cinq enfants (plus les innombrables voisins et l’interprète) dans un cubicule de 18 m², en parpaings couverts d’un toit de tôle, qui sert à la fois de chambre à coucher, de cuisine, et d’atelier. Dans cette famille musulmane de stricte obédience, la mère et ses deux filles aînées cousent des shalwars et des jeans à raison de 10 à 12 heures par jour pour environ cinq euros chacune, 365 jours par an – sauf quand le « contractor » qui leur fournit la matière première les prive de leur livraison quotidienne, pour mieux signifier sa domination.

Elles ne sortent jamais de leur abri, juste une fois par semaine pour aller à la mosquée, au coin de la rue, enveloppées de la tête aux pieds dans leur burqa. Les rares courses, quelques légumes achetés à crédit, ce sont les deux cadettes pas encore nubiles qui s’en chargent. Les hommes, eux, peuvent s’offrir de longues stations sur le « charpoy », l’omniprésent lit de sangles dressé en bordure de rue, où ils se laissent lentement asphyxier par la pire pollution citadine de tout le pays.

Du Dickens tropical ? Oui, et d’ailleurs Ahmedabad, la capitale du Gujarat, où Gandhi a démarré sa lutte politique indienne en assistant les ouvriers des filatures de coton, était surnommée « la Manchester orientale ». Mais du Dickens sur un certain fond de sérénité, d’harmonie familiale, et surtout de solidarité. Le « Chol », l’entrelacs de boyaux étroits réunissant une vingtaine de maisons, forme une sorte de famille étendue où l’on s’entraide pour rendre la misère plus facile à supporter.  Les objets de la vie quotidienne y passent sans arrêt de main en main, notamment l’antique pompe électrique qui permet de constituer des réserves d’eau quand coule le robinet communautaire, avec de l’électricité repiquée chez le plus fortuné des voisins. Le Chol fonctionne aussi comme une sorte d’assurance mutuelle, ou encore de tontine, où chacun mobilise tour à tour sa microscopique épargne pour assister ceux  qu’un coup du sort expose à une dépense imprévue.

Car pour contrer leur  constante vulnérabilité, les gens qui survivent au « Bas de la Pyramide » font preuve d’une incroyable créativité financière- laquelle constitue la première révélation de cette expérience d’immersion. Les habitants des bidonvilles tissent des réseaux de minuscules obligations réciproques impliquant tous les membres de la famille, les voisins, les amis, et utilisent un bon nombre d’instruments financiers qui entremêlent l’épargne et le crédit d’une façon fort sophistiquée.

L’autre révélation, c’est que dans les  « slums » la vie demeure malgré tout  vivable, à force d’ingéniosité et de fortitude ; mais du coup, cette pauvreté vaillamment supportée devient une fatalité, une tragédie endémique. Si  l’Inde, qui regorge de milliardaires, semble bien en passe de reprendre l’avantage économique sur l’Europe,  90 % de sa population est toujours confiné au secteur informel, celui de la misère ou du moins de la précarité. Et 600 millions d’Indiens vivent, comme la famille Patan, en-dessous de la « ligne officielle de pauvreté » (moins de 50€ par mois par famille).

Mes hôtes étaient eux-mêmes complètement illettrés, et leurs filles n’ont fréquenté l’école que quelques années. Elles seront mariées sitôt nubiles, lorsque l’argent de leur dot (400 €) aura pu être rassemblé.  Elles retrouveront alors un nouvel enfermement, et c’est un autre  cycle de misère qui s’enclenchera, inéluctablement.

La femme qui 
détestait Fellini

La nécrologie que lui consacra le New York Times au lendemain de sa mort, le 3 septembre 2001, résumait assez bien ce qu’il faut savoir de Pauline Kael : « C’était sans doute la critique de cinéma la plus influente de son époque. » Elle officia au New Yorker de 1967 à sa retraite, en 1991. Et, comme le remarque l’écrivain Louis Menand dans la New York Review of Books, « la manière qu’elle a inventée de juger un film est devenue la manière commune de critiquer la culture populaire aux États-Unis ». Son style fit une ribambelle d’émules, « les Paulettes ». Excessive dans ses louanges comme dans ses anathèmes, elle compara Le Dernier Tango à Paris de Bertolucci à la première du Sacre du printemps de Stravinski, mais détestait Kubrick (qu’elle trouvait cynique), jugeait Fellini surestimé et ne voyait en Bergman qu’un « Fellini nordique ».

Ses écrits – des essais et des recueils de ses critiques – n’avaient jamais été traduits en français, alors qu’outre-Atlantique plusieurs sont devenus des bestsellers. Les éditions Sonatine remédient à cette lacune en publiant deux volumes de ses textes, l’un consacré au cinéma américain, l’autre au cinéma européen. Le tout couvre la période qui va du début des années 1960 au milieu des années 1980, pendant laquelle le septième art fit sa révolution : le système hollywoodien traditionnel vole alors en éclats. C’est la fin de la toute-puissance des grands studios. Les réalisateurs prennent le pouvoir. Ils s’appellent Coppola, Scorsese, Altman, Spielberg… Menand explique ce que l’émergence de ce Nouvel Hollywood a représenté pour Kael : « Dans sa jeunesse, elle était tombée amoureuse de deux types de films complètement différents. À l’âge mûr, elle les a retrouvés réunis sur un même écran. » D’un côté, « les films de genre hollywoodiens des années 1930 », dont Citizen Kane (1941) marqua selon elle à la fois le couronnement et le chant du cygne ; de l’autre, « la tradition réaliste européenne », notamment les premiers films de Renoir.

« Lorsque le Bonnie and Clyde d’Arthur Penn, un disciple de Godard et Truffaut, est sorti en 1967, ce fut pour elle comme si un rêve vieux de vingt-cinq ans était enfin devenu réalité, poursuit Menand. La Nouvelle Vague hollywoodienne dura une décennie et produisit une série de films à la fois divertissants et exigeants, que les gens pouvaient aimer sans paraître ni naïfs, ni pédants. » Kael fut l’une des rares critiques à défendre dès leur sortie, en 1972 et 1974, les deux premiers Parrain de Coppola, qui répondaient parfaitement à ses attentes : « Des films de gangsters, avec la profondeur visuelle et morale de Renoir », note Menand. Les œuvres de Cassavetes, en revanche, trouvèrent rarement grâce à ses yeux « parce qu’elle y sentait du mépris pour le désir du public d’être diverti ».

En 1998, le magazine Modern Maturity lui demanda si elle pensait que ses critiques avaient eu une influence sur la façon de faire des films. Elle répondit : « Si je dis oui, je suis une égocentrique. Si je dis non, ma vie n’a servi à rien. »

→ Comparer les articles Universalis et Britannica sur Federico Fellini.

Le scientifique et le hérisson

Les jeunes Français se désintéressent de la science, comme en témoigne la lente décroissance du nombre des étudiants en Faculté des Sciences. C’est un paradoxe, car l’envahissement de notre environnement par la technologie n’est pas à démontrer et science et technologie vont de pair. La coupure que nous constatons n’a pas toujours existé. Longtemps le savant ou le philosophe pouvait se trouver naturellement au centre de la fiction esthétique. C’était même un moyen de populariser le contenu du savoir scientifique. Et pas seulement par la science-fiction. Buffon est aussi un remarquable écrivain. Mais aurons-nous bientôt un équivalent de L’Elégance du hérisson, où la concierge ne serait pas philosophe, mais scientifique ?

Aux Etats-Unis, au contraire, le chercheur scientifique (« savant » est devenu un archaïsme) est un personnage si ordinaire qu’il se trouve communément héros de roman, à l’instar du pompiste, du médecin ou de l’avocat. Le discours de la science est ainsi banalisé – au point qu’il entre dans le discours général, religieux en particulier – créant une façon intéressante de transmettre le savoir. Pour le public américain, The Echo Maker, de Richard Powers, utilise la fiction pour donner sans le dire une leçon sur l’empathie et ses bases cérébrales. Ou bien encore, utilise la neurobiologie pour créer la fiction du romanesque. Et il n’est donc pas impossible que pour les lecteurs de ce roman, narration complexe où se mêlent science, réflexion aussi bien sur la nature de la conscience que sur l’avenir des espèces animales, politique et sentiments amoureux, il reste quelque chose de profond sur la construction de la conscience et ses bases neuronales. 

On peut lire ce livre de nombreuses façons. Une lecture classique, où l’intrigue et les personnages sont suivis, qu’on s’y identifie ou non (l’empathie est au centre du texte). Mais aussi une lecture sociologique où l’on découvre l’univers quotidien du chercheur : la façon dont il enseigne, utilise le micro, prépare ses conférences, et même l’atmosphère des salles de conférences qu’on retrouve partout à l’identique, ou presque, dans le monde entier. Echo de cette bizarrerie qui fait déplacer des centaines de personnes à Rhodes, Sant Feliu de Guixols, Bruxelles, Hinxton, Shanghai, Beijing, Rio ou San Diego, pour les enfermer dans le noir des salles où l’on projette des diapositives en présentation Powerpoint. 

Le héros neurobiologiste du roman, Gerald Weber, spécialiste de la cognition, s’interroge sur les questions à la mode: vieillissement de la population, maladie d’Alzheimer, mais aussi reconstruction de soi-même après un traumatisme crânien. Tout cela s’insère dans le discours général, sans solution de continuité, de façon lisse. Le geste que tu fais je le refais: neurones miroirs à la base de la communication animale la plus élaborée. Mais aussi plagiat et mensonge, manipulation, faux et usage de faux. La science est plongée dans la société, elle fait partie de son quotidien, avec ses lumières et ses tares. C’est ainsi que science et littérature devraient à nouveau s’allier, l’une et l’autre en tireraient bénéfice.

Le travail, c’est la vie

«L’histoire, on nous la présente à l’université comme l’histoire des grands hommes. […] Mais ce n’est pas ça, l’histoire. L’histoire, c’est cent mille petites personnes qui se rassemblent pour changer leur vie et celle de leurs enfants. » Bill Talcott est syndicaliste par vocation. Comme des dizaines d’autres travailleurs, il s’est raconté à Studs Terkel. Son parcours professionnel constitue l’un des sommets de l’adaptation graphique de Working, ouvrage culte que le pape américain du journalisme radiophonique avait publié en 1974, et qui est paru en français – sous le même titre – en 2006 (Éditions Amsterdam).

Pendant quarante-cinq ans, Terkel a animé chaque jour la même émission et élevé l’écoute au rang d’art. L’essentiel de ses ouvrages repose sur des interviews, de parfaits anonymes la plupart du temps. Lors­qu’on lui décerna le prix Pulitzer, en 1985, certaines mauvaises langues s’étonnèrent d’ailleurs qu’on récompensât un auteur s’étant contenté de retranscrire des témoignages. C’était oublier que Terkel – décédé en 2008 – était « considéré par beaucoup comme le plus grand historien oral des États-Unis », note The Comic Journal.

Pour Working, cette grande figure de la gauche radicale avait passé trois ans à enregistrer les récits de cent trente-trois Américains à propos de leur travail. Son livre réunissait près de soixante-dix entretiens ; il s’est vendu à plus d’un million d’exemplaires aux États-Unis, et l’on en tira même très vite une comédie musicale (qui, elle, eut un succès plus modéré…). L’éditeur Paul Buhle a retenu vingt-huit de ces témoignages pour l’adaptation graphique, confiée à dix-huit auteurs de la BD indépendante américaine, sous la houlette du légendaire scénariste Harvey Pekar.

« Terkel se sert de la discussion sur le travail pour atteindre à ce qu’il y a de plus profond et de plus intime dans la vie des gens, pour comprendre le travail comme Freud le comprenait, le lien le plus solide rattachant l’individu à la réalité », remarquait Marshall Berman dans le New York Times dès 1974. Working montrait que le travail, si ingrat soit-il, n’est pas déshumanisation systématique, et l’adaptation graphique le fait apparaître tout aussi clairement. La plupart des interviewés « sont capables de mettre du sens et de la beauté dans des activités qui semblent arides et vides. Cette forme de créativité peut être à l’origine d’illusions, elle peut, pour reprendre Rousseau, apprendre à aimer son propre esclavage. Mais, sans cette capacité à créer du sens, la race humaine serait perdue », explique Berman.

Dolorès, la serveuse perfectionniste, a pour but de ne pas faire le moindre bruit en posant les assiettes car « quoi qu’on fasse, il faut le faire bien ». Barbara Terwilliger, ancienne dactylo, confie qu’elle aimait, du bout de ses doigts, « faire exister quelque chose qui n’existait pas avant ». Quant à Nick Lindsay, un charpentier qui est aussi poète, il envisage son travail comme une sorte de « liturgie ». Et estime que « chaque coup de marteau suffit à justifier votre vie entière ».