Les prophéties 
de Papini

« Une des œuvres les plus originales du XXe siècle injustement tombée dans l’oubli » : pour le webzine l’Opinione di Stabia, Gog, du futuriste italien Giovanni Papini, publié en 1931, a été « malmené à cause des convictions fascistes de son auteur ». Le journal satirique du magnat américain Gog, qui s’offre des rencontres avec les « grands hommes » du siècle, de Lénine à Freud ou Edison, est pourtant jugé prophétique : « Gog a anticipé la dissolution moderne des valeurs au nom du dieu Argent », note le quotidien Libero. Borges l’admirait. Mircea Eliade, « papiniste convaincu », avait lu « tout Papini au moins deux fois », rappelle Antonio D’Amicis dans la revue e-leonardo.

Récits de la 
Nuit de cristal

« Même quand on a lu beaucoup de choses sur le sujet, ce livre est un recueil incroyable sur tout ce que les nazis ont pu imaginer pour humilier les Juifs, les voler, les blesser, les enfermer et les exécuter », résume le Süddeutsche Zeitung à propos de Jamais nous ne retournerons dans ce pays. L’ouvrage rassemble des témoignages réunis en 1939 par le sociologue américain Edward Harthorne, qui avait lancé dans le New York Times un appel à raconter « la vie en Allemagne avant et après le 30 janvier 1933 ». Deux cent cinquante personnes – pour l’essentiel des Juifs allemands ayant réussi à fuir le Reich – avaient alors répondu pour dire la terreur nazie et les pogroms de la Nuit de cristal, le 9 novembre 1938. Quand la guerre a éclaté, Harthorne dut interrompre son travail. Ces récits attendront soixante-dix ans avant de revoir le jour, grâce à deux historiens allemands. 

Éros, en
 japonaise

« Rideau de la nuit / Où s’épuisent les murmures / Dans les étoiles / Tandis qu’ici-bas les hommes / Ont les cheveux en broussaille. » Publié en 1901, Cheveux emmêlés, par la jeune Akiko Yosano, révolutionnait le genre poétique traditionnel du tanka (trente et une syllabes sur cinq lignes).


« Aucun poète moderne n’a su exprimer la sensibilité féminine avec autant de délicatesse et la passion avec autant d’audace », commente Roger Pulvers dans The Japan Times. Yosano file, dans les 399 poèmes que compte le recueil, la métaphore des cheveux emmêlés – en référence au grand classique de la littérature nippone, le Dit du Genji, où toutes les courtisanes arborent une extravagante chevelure noire – pour dire la passion et le désir qu’elle éprouve envers son futur mari. « Dans le Japon de l’ère Meiji, des allusions aussi directes à l’érotisme féminin étaient proprement choquantes », note Pulvers, avant de rappeler que Yosano fut aussi la figure de proue du féminisme dans l’archipel. 

20 faits & idées à glaner dans le numéro 17

1) La poésie est un rempart contre l’idée du vide de l’existence.

=> Lire « L’hymne à la vie de Seamus Heaney »


2) Houellebecq : « La quantité de bien et de mal chez chacun d’entre nous est immuable. Le caractère est fixé, jusqu’à 
la mort. »

=> Lire « Les doutes de Michel Houellebecq »

3) Les démocraties ont davantage besoin de cohésion que les régimes despotiques. Sans identité collective forte, elles sont menacées de fragmentation.

=> Lire l’entretien avec Charles Taylor

4) C’est dans certains des pays les plus égalitaires, comme la Suède 
et le Danemark, que le taux de délinquance est le plus élevé.

=> Lire la présentation du dossier

5) Les pays les plus inégalitaires ont tendance à récolter le plus grand nombre de prix Nobel.

=> Lire « Quand l’égalité fait le bonheur »

6) Les fonctionnaires britanniques meurent d’autant plus jeunes 
que leur statut hiérarchique est moins élevé.

=> Lire « Stress et statut social »

7) Les êtres humains qui souffrent de stress chronique accumulent 
de la graisse abdominale sous l’influence d’une zone du cerveau impliquée dans la dépendance.

=> Lire « Stress et statut social »

8) Pour le niveau de bien-être et d’inégalité, la France est en position moyenne car écartelée entre deux traditions extrêmes.

=> Lire l’entretien avec Hervé Le Bras

9) Le pic des naissances en Haïti a lieu neuf mois après le carnaval.

=> Lire « La grande mascarade haïtienne »

10) Jusqu’au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, le colonialisme français eut volontiers recours au travail forcé.

=> Lire « Voulet et Chanoine, capitaines des ténèbres »

11) Le mathématicien extraverti est celui qui regarde vos pieds quand 
il vous parle.

=> Lire « Le cerveau d’un génie »

12) Borges : « On pourrait lire tous les livres du British Museum et rester cependant une personne inculte. »

=> Lire « Ainsi lisait Borges »

13) Les Anglo-Saxons sont hypocrites en matière de sexe et les Français 
en matière d’argent.

=> Lire « Le cœur simple de Flaubert »

14) Oprah Winfrey a changé les habitudes des Américains, amenant des millions de personnes à retrouver le goût des livres.

=> Lire « Viens chez moi, je lis avec des copines »

15) Dans les enquêtes d’opinion, le principal décalage entre hommes 
et femmes vient de ce que celles-ci préfèrent ne pas répondre quand 
elles ne savent pas.

=> Lire « L’ignorance de l’électeur »

16) Sartre : « Les révolutionnaires de 1793 n’ont probablement 
pas assez tué ».

=> Lire « Deux archaïsmes croisent le fer »

17) Les intellectuels français les plus influents de notre époque cherchent simplement à revenir en arrière.

=> Lire « Deux archaïsmes croisent le fer »

18) Après la diffusion de Meurtre collatéral, WikiLeaks a reçu plus 
de 200 000 dollars de dons.

=> Lire « Faut-il avoir peur de WikiLeaks ? »

19) Une douleur non traitée peut finir par modifier le système 
nerveux central.

=> Lire « Cette douleur qui ne passe pas »

20) Nous ne voyons pas ce que nous ne cherchons pas.

=> Lire « Gare au gorille invisible »

Cette douleur qui ne passe pas

Il y a une douzaine d’années, Melanie Thernstrom est allée nager dans un lac. Elle en est ressortie avec une désagréable sensation de brûlure (dans le cou, l’épaule et le bras droits) qui ne l’a plus quittée. Melanie Thernstrom fait partie des 70 millions d’Américains qui souffrent de douleurs chroniques. Dans The Pain Chronicles, la journaliste fait le récit de cette souffrance qui, dit-elle, « s’est insinuée dans mon corps comme la fumée emplit une maison ». À la fois Mémoires, reportage, enquête scientifique et histoire de la médecine, cet ouvrage « donne une image bien plus complète de la douleur que ne le feraient la plupart des spécialistes ». Venant de la très réputée revue Nature, le compliment vaut d’être relevé.

« Pain Chronicles replace notre rapport à la douleur dans son contexte culturel, notamment à travers la Bible, rapporte Robin Romm dans le New York Times. Que Jésus soit mort en martyr signifie-t-il que la douleur est une voie vers la transcendance ? Que Dieu ait infligé à Ève la douleur de l’enfantement après qu’Adam a croqué la pomme signifie-t-il que la douleur punit le péché ? » Ces préjugés religieux ont passablement freiné l’acceptation du progrès médical. Témoin cette déclaration de 1872 du président de l’Association des dentistes américains, exhumée par Thernstrom. Plus de vingt-cinq ans après la première anesthésie à l’éther, il s’indignait : « Je suis hostile à ces agents diaboliques qui empêchent les hommes d’endurer ce que Dieu a voulu qu’ils endurent. »

Un changement de paradigme se produit néanmoins au XIXe siècle, sous l’influence du darwinisme. On comprend désormais la douleur comme « le signal qu’un tissu est endommagé », explique Nature. Soigner la lésion, c’est faire disparaître la douleur.

Aujourd’hui, nous savons que ce n’est pas toujours aussi simple. Thernstrom, qui a appris au bout de deux ans qu’elle souffrait d’arthrose de la colonne vertébrale, écrit : « Une douleur non traitée peut finir par modifier le système nerveux central, provoquant des évolutions pathologiques au niveau du cerveau et de la moelle épinière, qui entraînent à leur tour une douleur accrue. » L’alarme que constitue la douleur ne signale alors rien d’autre que son propre dysfonctionnement.

Thernstrom a passé des mois dans des centres anti-douleur, pour étudier l’éventail des traitements, des plus classiques (les opiacés) aux plus expérimentaux (la modulation de la douleur grâce à l’imagerie cérébrale). Sans oublier les thérapies alternatives (hypnose, acupuncture, homéopathie…) : sceptique à leur égard, elle les juge utiles pour aider certains malades à se convaincre que la guérison est possible ; précisément ce que la médecine traditionnelle peine parfois à réussir. « Si vous pensez que votre médecin ne comprend pas votre douleur, pourquoi vous embêter avec les séances de kiné et les innombrables comprimés qu’il vous prescrit ? », interroge Romm.

Pour pallier ce type d’incompréhension, des cliniciens de Stanford ont mis au point un protocole visant à cerner à travers des questions simples la perception que les malades ont de leur douleur­ chronique : à quoi l’at­tribuent-ils ? Quel sens lui donnent-ils ? Attentif aux facteurs biologiques, le soignant risque en effet de passer à côté de la dimension émotionnelle de la douleur… Quand cette dimension ne l’empêche pas purement et simplement de croire en l’existence de la souffrance. Le témoignage de Thernstrom, qui associe douleur physique et bouleversement affectif – sa pathologie s’est déclarée au début d’une relation amoureuse –, « donne peut-être sans le vouloir une idée de la façon dont les médecins voient ce type de patients, jugés moins crédibles que les autres ».

Mais bien d’autres obstacles s’élèvent contre la prise en charge de cette pathologie. Aux États-Unis, les membres des minorités ethniques courent trois fois plus le 
risque que les Blancs d’être imparfaitement soulagés, car 
les médecins les soupçonnent plus volontiers de chercher à se 
faire prescrire des substances addictives.

Une BD psychédélique

2060. Une guerre civile a ravagé les États-Unis. Un botaniste amateur de substances psychoactives arrive dans la petite ville de Boney Borough pour enquêter sur une plante mystérieuse. En la fumant, il découvre qu’elle permet de partager la perception et les pensées d’autrui. Dash Shaw, prodige de la BD américaine, confirme avec cet album (d’abord publié sur Internet) son immense ambition graphique et narrative 1. « Innovateur impénitent, il étourdit le lecteur en enchaînant les techniques visuelles vertigineuses », commente Douglas Wolk dans le New York Times. Et quand bien même tout n’est pas réussi, « il y met tant de brio et d’inventivité que son travail vaut mieux que beaucoup d’autres ».

Gare au gorille invisible

C’est l’une des expériences qui ont popularisé la psychologie cognitive : sur une vidéo, deux équipes s’échangent chacune un ballon ; les spectateurs doivent compter le nombre de passes faites par l’une d’elles. Au beau milieu du film, une personne déguisée en gorille apparaît quelques secondes parmi les joueurs. Environ la moitié des cobayes participants à l’expérience ne s’en aperçoit pas. Un parfait exemple que « nous ne voyons pas ce que nous ne cherchons pas », explique le New York Times.

Pour Christopher Chabris et Daniel Simons – les concepteurs de l’expérience –, cette inattention n’est pas un problème en soi. Ils regrettent, en revanche, que nous ne l’admettions pas comme une limite inhérente à notre cerveau. Leur livre énumère une série d’illusions qui relèvent, selon eux, de la même logique : « illusion de la mémoire » – nos souvenirs sont l’objet de distorsions que nous ignorons –, « du savoir » – nous en savons moins que nous ne le pensons­ – ou encore « de la confiance » – nous associons à tort assurance et compétence.

« Ce livre a tendance à supposer que toute erreur est due à une illusion », critique le scientifique Ernest Davis sur le site du magazine American Scientist. La psychologie cognitive ferait mieux de s’intéresser davantage aux réussites de la perception humaine : « Le plus étonnant, ce sont nos accomplissements quotidiens. Que les gens puissent voir et comprendre un match de basket ; qu’ils puissent tenir une conversation avec un étranger et lui indiquer la bonne direction. Les étranges erreurs qu’ils font parfois en menant à bien ces tâches cognitives extrêmement complexes sont en définitive d’une importance secondaire. À trop se focaliser sur les erreurs, on passe à côté du gorille. »

Les communistes fantômes de Hong Kong

On ne connaît pas le nombre d’adhérents du Parti communiste chinois (PCC) de Hong Kong ; les personnalités soupçonnées d’y appartenir refusent le plus souvent d’en parler. D’où ce paradoxe dont s’étonne Christine Loh : « Il n’existe nulle part ailleurs de système où le parti au pouvoir reste une organisation clandestine. » Comment en est-on arrivé là ? C’est le mystère que tente de percer cette militante de la démocratie dans Underground Front. Une histoire du PCC local, des années 1920 à nos jours, où la revue Foreign Affairs voit « un travail innovant ». « Un livre fascinant », renchérit le Financial Times, même s’il regrette son manque de chair.

La maîtresse cachée de Paul Celan

Elle n’avait jamais parlé de sa relation avec Paul Celan, il y a plus de cinquante ans. Jusqu’à ce que des chercheurs retrouvent trace de leur correspondance. Brigitta Eisenreich, 81 ans, décide alors de « briser le silence de l’intimité ». Dans « L’étoile en craie de Celan », cette ethnologue autrichienne raconte sa rencontre avec le poète juif de langue allemande en 1952 à Paris, leurs rituels amoureux, leurs échanges littéraires, leur rupture dix ans plus tard. « Les livres étaient la seconde chose la plus importante dans leur relation, rapporte Die Zeit. La plus importante est évoquée une seule fois : “La forte attirance physique que Celan ressentait pour moi l’inquiétait”… » Dans ce livre, l’image largement répandue d’un homme obsédé par l’Holocauste et la mort laisse place au Celan « séducteur ». Cet aspect de sa personnalité est indispensable pour comprendre son œuvre, selon la vieille dame.

Le bel avenir 
de la bombe

Richard Rhodes est un éminent spécialiste de l’histoire du nucléaire. Ce livre vient clore une série de quatre ouvrages commencée avec The Making of the Atomic Bomb, qui lui a valu le Pulitzer en 1988. Consacré à l’histoire récente, depuis la disparition de l’URSS, ce nouvel opus examine aussi les perspectives de sortie de l’ère nucléaire. Mais, remarque le New York Times, « il développe peu sur les effets que la théorie des jeux et les négociations pourraient avoir sur la diminution des arsenaux ». Conclusion : « Le “crépuscule” du titre n’est probablement pas un crépuscule réel. »