Gare au gorille invisible

C’est l’une des expériences qui ont popularisé la psychologie cognitive : sur une vidéo, deux équipes s’échangent chacune un ballon ; les spectateurs doivent compter le nombre de passes faites par l’une d’elles. Au beau milieu du film, une personne déguisée en gorille apparaît quelques secondes parmi les joueurs. Environ la moitié des cobayes participants à l’expérience ne s’en aperçoit pas. Un parfait exemple que « nous ne voyons pas ce que nous ne cherchons pas », explique le New York Times.

Pour Christopher Chabris et Daniel Simons – les concepteurs de l’expérience –, cette inattention n’est pas un problème en soi. Ils regrettent, en revanche, que nous ne l’admettions pas comme une limite inhérente à notre cerveau. Leur livre énumère une série d’illusions qui relèvent, selon eux, de la même logique : « illusion de la mémoire » – nos souvenirs sont l’objet de distorsions que nous ignorons –, « du savoir » – nous en savons moins que nous ne le pensons­ – ou encore « de la confiance » – nous associons à tort assurance et compétence.

« Ce livre a tendance à supposer que toute erreur est due à une illusion », critique le scientifique Ernest Davis sur le site du magazine American Scientist. La psychologie cognitive ferait mieux de s’intéresser davantage aux réussites de la perception humaine : « Le plus étonnant, ce sont nos accomplissements quotidiens. Que les gens puissent voir et comprendre un match de basket ; qu’ils puissent tenir une conversation avec un étranger et lui indiquer la bonne direction. Les étranges erreurs qu’ils font parfois en menant à bien ces tâches cognitives extrêmement complexes sont en définitive d’une importance secondaire. À trop se focaliser sur les erreurs, on passe à côté du gorille. »

Les communistes fantômes de Hong Kong

On ne connaît pas le nombre d’adhérents du Parti communiste chinois (PCC) de Hong Kong ; les personnalités soupçonnées d’y appartenir refusent le plus souvent d’en parler. D’où ce paradoxe dont s’étonne Christine Loh : « Il n’existe nulle part ailleurs de système où le parti au pouvoir reste une organisation clandestine. » Comment en est-on arrivé là ? C’est le mystère que tente de percer cette militante de la démocratie dans Underground Front. Une histoire du PCC local, des années 1920 à nos jours, où la revue Foreign Affairs voit « un travail innovant ». « Un livre fascinant », renchérit le Financial Times, même s’il regrette son manque de chair.

La maîtresse cachée de Paul Celan

Elle n’avait jamais parlé de sa relation avec Paul Celan, il y a plus de cinquante ans. Jusqu’à ce que des chercheurs retrouvent trace de leur correspondance. Brigitta Eisenreich, 81 ans, décide alors de « briser le silence de l’intimité ». Dans « L’étoile en craie de Celan », cette ethnologue autrichienne raconte sa rencontre avec le poète juif de langue allemande en 1952 à Paris, leurs rituels amoureux, leurs échanges littéraires, leur rupture dix ans plus tard. « Les livres étaient la seconde chose la plus importante dans leur relation, rapporte Die Zeit. La plus importante est évoquée une seule fois : “La forte attirance physique que Celan ressentait pour moi l’inquiétait”… » Dans ce livre, l’image largement répandue d’un homme obsédé par l’Holocauste et la mort laisse place au Celan « séducteur ». Cet aspect de sa personnalité est indispensable pour comprendre son œuvre, selon la vieille dame.

Le bel avenir 
de la bombe

Richard Rhodes est un éminent spécialiste de l’histoire du nucléaire. Ce livre vient clore une série de quatre ouvrages commencée avec The Making of the Atomic Bomb, qui lui a valu le Pulitzer en 1988. Consacré à l’histoire récente, depuis la disparition de l’URSS, ce nouvel opus examine aussi les perspectives de sortie de l’ère nucléaire. Mais, remarque le New York Times, « il développe peu sur les effets que la théorie des jeux et les négociations pourraient avoir sur la diminution des arsenaux ». Conclusion : « Le “crépuscule” du titre n’est probablement pas un crépuscule réel. » 

La voix des réfugiés

Laura Boldrini est depuis plus de dix ans la porte-parole du Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés en Italie. En 2009, après la reconduite directe en Libye de migrants arraisonnés en haute mer par les autorités de la péninsule, elle décide de prendre la plume. Indignée de voir les réfugiés systématiquement qualifiés de « clandestins » par les politiques et les médias du pays, elle écrit pour « éviter que tous les immigrés soient mis dans le même sac », rapporte l’ex-députée de gauche Tana de Zulueta qui salue cette parution dans L’Indice. À travers Paul, surnommé « Tuna Boy » après avoir été pris dans les filets d’un thonier, et la multitude d’hommes, de femmes et d’enfants que son travail l’a amenée à croiser, elle espère faire à sa manière évoluer le regard italien sur l’immigration. 

Quand l’égalité fait le bonheur

La thèse de cet ouvrage fascinant et profondément stimulant se résume aisément : les pays riches les plus inégalitaires ont une qualité de vie moindre au regard de tous les indicateurs imaginables ou presque. Ils font pire même quand ils sont plus riches ; le PIB par tête est donc un index du bien-être moins significatif que l’ampleur du fossé entre les 20 % les plus riches et les 20 % les plus pauvres de la population (la mesure de l’inégalité utilisée par les auteurs).

 

Les données fournies par Wilkinson et Pickett sont accablantes. Que le critère retenu soit l’espérance de vie, la mortalité infantile, le niveau d’obésité, le taux de criminalité  (1), le niveau d’instruction ou la proportion de déchets recyclés, le constat est le même : plus une société est égalitaire, plus elle est performante. Graphique après graphique, les auteurs montrent que le meilleur critère pour classer les pays en termes de bien-être n’est pas la richesse (ce qui placerait les États-Unis en tête, suivis d’assez près par les pays scandinaves et le Royaume-Uni, tandis que les nations européennes les plus pauvres, comme la Grèce et le Portugal, fermeraient la marche), mais les écarts de richesse en leur sein (2).

 

Dès lors, la société la plus inégalitaire, les États-Unis, arrive souvent en queue de classement, suivie du Portugal et du Royaume-Uni, pays où le fossé entre riches et pauvres est assez grand, l’Espagne et la Grèce étant quelque part au milieu et les pays scandinaves toujours devant avec le Japon. Ce schéma vaut tout autant pour comparer les États américains entre eux : ceux qui connaissent les plus fortes inégalités de revenus sont aussi ceux qui connaissent les problèmes sociaux les plus sérieux. Il est vrai que certains des États les plus inégalitaires sont aussi parmi les plus pauvres (le Mississippi, la Louisiane, la Virginie-Occidentale), et ce n’est pas une surprise. Mais certains des États les plus inégalitaires, comme la Californie, comptent aussi parmi les plus riches, tandis que des États relativement égalitaires sont aussi relativement pauvres (l’Utah). Seuls quelques-uns ont de bons résultats sur les deux plans (le New Hampshire, le Wyoming).

 

Les graphiques montrent que les États inégalitaires ont tendance à former un groupe, quel que soit le niveau de revenus : la Californie côtoie généralement le Mississippi en bas de tableau, alors que le New Hampshire et l’Utah apparaissent souvent ensemble en haut du tableau. Les inégalités de revenus, et non le niveau de revenu en tant que tel, semblent bien être l’élément essentiel. Les auteurs en tirent une conclusion claire : « Les faits montrent qu’une diminution des inégalités, aussi modeste soit-elle, ce qui s’est déjà produit dans certaines démocraties libérales avancées, a un impact considérable sur la qualité de vie. » Réduire les inégalités doit être l’objectif majeur de la vie politique, précisément parce que nous savons que cela marche. Ce n’est en aucun cas un « rêve utopiste », insistent-ils.

 



Ils esquivent la question centrale

Alors pourquoi, malgré tout cela – la concision de l’argument, le poids des données, l’intention indéniablement pragmatique des auteurs –, ce livre paraît-il bizarrement utopique ? Cela tient en partie au fait, me semble-t-il, que la démonstration n’est pas aussi carrée qu’ils le voudraient. Malgré leur évidente capacité de persuasion, peut-être même à cause d’elle, ils esquivent la question centrale à des moments clés, tandis qu’à d’autres – peut-être pour compenser – ils forcent le trait, ne faisant qu’aggraver leur cas. Commençons par l’esquive. La thèse fondamentale est-elle que presque tout le monde s’en sort mieux dans les sociétés plus égalitaires, ou seulement que tout le monde s’en sort mieux en moyenne ? La plupart du temps, Wilkinson et Pickett soutiennent la première proposition. « Réduire les inégalités, écrivent-ils, est la meilleure façon d’améliorer la qualité de l’environnement social et donc la qualité de vie réelle, pour nous tous. » Ils prétendent aussi que l’inégalité nous affecte presque tous, en raison du stress propre à la vie dans une société où les bénéfices sont inégalement répartis, conduisant à une anxiété permanente quant à notre place dans la hiérarchie, même si nous occupons le haut de l’échelle. Voilà pourquoi, dans une société inégalitaire, même les riches prennent du poids et meurent plus tôt qu’ils ne pourraient en d’autres circonstances.

 

Or, ce n’est pas tout à fait ce que disent la plupart des données sur lesquelles s’appuient les auteurs. Leurs graphiques classent les pays en fonction de l’espérance de vie, du taux d’incarcération, du taux d’obésité, et ainsi de suite, mais ils ne font que mesurer des moyennes. Ces graphiques nous disent que, dans l’ensemble, vous avez plus de probabilités de devenir gros ou de mourir jeune si vous vivez dans une société inégalitaire. Mais il ne s’ensuit pas que chacun d’entre nous, ou presque, profitera d’un surcroît d’égalité. Tout dépend si les inconvénients de l’inégalité sont répartis sur l’ensemble de l’échelle sociale, ou s’ils se concentrent en bas. Une explication possible aux piètres performances d’une société inégalitaire comme les États-Unis pourrait être que les 20 % les plus pauvres n’ont aucun moyen d’accéder aux dividendes de la prospérité, et que cette catégorie a une qualité de vie si déplorable qu’elle fait baisser la moyenne. Si une minorité significative de gens meurt très jeune, devient obèse ou souffre d’un manque d’instruction, les résultats moyens du pays s’en ressentiront, mais cela ne veut pas dire que tout un chacun ou presque s’en porte plus mal.

 

Prenons les taux d’incarcération. Dans ce domaine, les États-Unis ont, de loin, le plus mauvais résultat de tous les pays riches (si le graphique montrant le taux d’incarcération pour 100 000 habitants n’était pas présenté sur une échelle logarithmique, les États-Unis sortiraient du cadre et même de la page). Mais, du propre aveu de Wilkinson et Pickett, « le statut social a une forte influence sur l’incarcération : les personnes issues des classes les plus défavorisées, qui ont de faibles revenus et peu d’instruction ont bien plus de probabilités d’être écroués que les autres ». Les États-Unis emprisonnent des pans entiers de la population pauvre et noire. Cela ne signifie pas que presque tout le monde s’en porte plus mal que si le système était plus égalitaire. Pour pouvoir l’affirmer, il faudrait montrer que même les membres de la classe moyenne blanche ont plus de chances d’être incarcérés aux États-Unis que, disons, au Canada, en Israël, en Nouvelle-Zélande, en Suisse et en Irlande (autres pays figurant sur ce graphique). Certes, il est presque certain que les Américains de la classe moyenne blanche courent plus de risques d’être emprisonnés qu’ailleurs, ne serait-ce que parce qu’un système aussi dépendant de l’incarcération des plus pauvres souffre nécessairement d’une sorte d’effet d’infiltration vers le haut. Les peines d’emprisonnement spectaculaires parfois infligées aux forbans de Wall Street qui ont eu la malchance de se retrouver devant un tribunal paraissent choquantes à un Européen. Mais, s’il existe des chiffres prouvant que la quasi-totalité de la population américaine est moins bien lotie que d’autres sur le plan de l’incarcération, Wilkinson et Pickett ne les fournissent pas – alors même qu’ils en ont absolument besoin pour étayer leur thèse.

 

En Angleterre, les enfants riches meurent aussi

Dans d’autres domaines, pourtant, les auteurs présentent précisément ce genre de données, et cela renforce considérablement leur argumentation. Le graphique de loin le plus convaincant de tout le livre compare le taux de mortalité infantile en Angleterre et au pays de Galles avec celui de la Suède, en scindant ces données en six catégories selon la classe sociale du père. Cela révèle deux faits remarquables. Le premier : en Angleterre et au pays de Galles, les chances de survie de votre bébé augmentent à mesure que vous grimpez dans l’échelle sociale ; en Suède, les bébés de la classe sociale la plus défavorisée ont de meilleures chances de survie que ceux de trois des cinq autres catégories supérieures.

 

Bien que les chiffres soient très proches pour l’ensemble de la société suédoise (environ 4 à 7 ‰, contre environ 7 à 14 ‰ en Angleterre et au pays de Galles), il n’en reste pas moins que les bébés issus du groupe social le plus favorisé ont un peu plus de risques de mourir que les bébés issus de la catégorie la plus pauvre (3). Le deuxième : même les bébés issus du groupe social le plus favorisé en Angleterre et au pays de Galles, bien que risquant nettement moins de mourir que ceux des autres groupes sociaux, ont plus de probabilités de mourir que les bébés suédois de n’importe quelle classe sociale. Et ils courent presque le même risque de mourir que les nourrissons des mères célibataires en Suède, catégorie la plus démunie – en Suède comme en Angleterre ou au pays de Galles. Pour ce critère, nous avons donc une preuve convaincante que, dans une société plus égalitaire, presque tout le monde vit mieux. En Angleterre et au pays de Galles, les disparités économiques n’affectent pas seulement le bas de l’échelle : les effets pervers de l’inégalité touchent l’ensemble de la population, ce qui rend les parents anglais, même fortunés, plus vulnérables que les parents suédois pauvres [sur ce point, lire l’entretien avec Hervé Le Bras].


 

Cela ressemble fort à un argument massue sur le plan politique : plus d’égalité assurerait aux riches des sociétés inégalitaires à peu près les opportunités dont même les pauvres jouissent ailleurs. Qui serait contre ? Encore faudrait-il que cela vaille dans d’autres domaines que la mortalité infantile. Et, là, les données sont plus fragiles. Certes, Wilkinson et Pickett présentent leurs statistiques par catégorie sociale – et non en se référant à de simples moyennes – dans un autre cas, le niveau d’instruction. Mais l’histoire n’est pas tout à fait la même. La Finlande a probablement le meilleur système éducatif au monde, et les enfants des milieux défavorisés ont des résultats bien meilleurs que ceux du Royaume-Uni, eux-mêmes plus performants que leurs camarades américains. Mais les élèves riches du Royaume-Uni n’ont pas un niveau d’instruction plus faible que les pauvres en Finlande : ils font simplement moins bien que les riches en Finlande. Qui plus est, les enfants favorisés au Royaume-Uni ont de bien meilleurs résultats aux tests que leurs compatriotes pauvres, car l’inégalité sociale est forte, si bien que l’écart entre le haut et le bas de l’échelle est plus marqué qu’en Finlande. Contrairement à la mortalité infantile, l’instruction est un bien à la fois relatif et absolu. Les parents veulent que leur enfant réussisse mieux que les autres (alors qu’il faut espérer qu’ils n’ont pas besoin de voir mourir les bébés d’autrui pour se réjouir de ramener le leur sain et sauf à la maison).

 

L’inégalité qui prévaut au Royaume-Uni signifie que les parents riches peuvent voir leurs gosses réussir bien mieux que les autres, même s’ils ne réussissent pas aussi bien qu’ils le pourraient s’ils vivaient en Finlande. Là, l’argument politique en faveur d’une réduction des inégalités devient beaucoup plus fragile : on ne peut pas simplement affirmer que l’inégalité signifie que nous souffrons tous de concert. En revanche, cela peut vouloir dire que les pauvres sont en si mauvaise posture que les riches refusent de prendre en considération le problème dans sa totalité ; ils se contentent de s’assurer qu’ils ne finiront pas pauvres.

 

Les deux discours d’Obama

C’est cet enjeu politique qui rend si importante la différence entre « presque tout le monde » et « tout le monde en moyenne ». Si une société plus égalitaire profite à presque tous, l’incitation à la solidarité sociale est forte, et une action collective devient envisageable. Mais si une société plus égalitaire ne bénéficie qu’à la moyenne, cela peut s’accompagner d’une absence de solidarité et d’une accentuation des divisions sociales, tant les préjudices peuvent être inégalement répartis. La difficulté politique de combler le fossé entre ces deux attitudes apparaît clairement dans les récents propos d’Obama sur la réforme du système de santé. Dans un discours tenu en juin 2009, il a défendu une position très proche de celle de Wilkinson et Pickett : « Nous dépensons aujourd’hui plus de 2 000 milliards de dollars chaque année pour notre système de soins – soit près de 50 % de plus par personne que la seconde nation la plus dépensière. Et pourtant […], nos citoyens sont moins nombreux à être assurés ; la qualité de notre système de soins est souvent inférieure ; et nous ne sommes pas en meilleure santé. En réalité, les citoyens de certains pays qui dépensent bien moins que nous vivent plus longtemps. » Mais Obama sait que la plupart des Américains pensent que les défauts du système sont concentrés tout en bas de l’échelle, dans la population ne disposant pas de couverture sociale. Il n’a pas tardé à recentrer son argumentation sur l’idée que presque tout le monde peut se retrouver soudainement en bas de l’échelle et privé de couverture sociale.

 

Dans un discours au Congrès en septembre 2009, il déclarait : « Tout le monde a conscience des terribles difficultés auxquelles sont confrontés les non-assurés […]. Nous sommes la seule nation riche qui tolère que plusieurs millions de ses concitoyens vivent dans une telle précarité […]. Sur une période de deux ans seulement, un Américain sur trois se retrouve sans couverture santé, à un moment donné. Et chaque jour, 14 000 Américains perdent leur assurance. En d’autres termes, cela peut arriver à n’importe qui. »

 

L’argument d’Obama attire l’attention sur le fossé inquiétant entre les riches et les pauvres, plutôt que sur les problèmes de la population dans son ensemble. Quoi qu’il en soit, cela montre que le président américain est conscient de la différence entre les effets sociaux généralisés de l’inégalité et ses effets politiques : l’inégalité divise. Wilkinson et Pickett donnent trop souvent l’impression de glisser sur le problème. Au début du livre, ils publient un graphique montrant que le taux de mortalité aux États-Unis baisse à mesure que l’on progresse dans l’échelle sociale. « Des revenus plus élevés signifient un taux de mortalité plus faible, à tous les niveaux de la société. Notez que ce n’est pas seulement dû au fait que les pauvres sont en plus mauvaise santé.

 

Ce qui frappe, c’est la régularité de cette corrélation tout au long de l’échelle sociale – nous sommes tous concernés ». Cela montre bien que la question n’est pas réservée aux 20 % de laissés-pour-compte. Néanmoins, l’idée que nous sommes tous sur la même échelle, si raide soit-elle, n’aura guère d’impact politique. La plupart des gens se soucient d’abord de leur position sur l’échelle, pas du fait que les autres s’y trouvent aussi. Plus loin dans le livre, Wilkinson et Pickett soulignent à nouveau que, « dans la population tout entière » (les italiques sont des auteurs), le taux de maladie mentale est cinq fois plus élevé dans les sociétés les plus inégalitaires que dans les sociétés les moins inégalitaires. De même, dans les sociétés plus inégalitaires, les gens ont cinq fois plus de probabilités d’être incarcérés, six fois plus d’être obèses, et le taux d’homicide peut être beaucoup plus élevé (4). Mais parler de la « population tout entière » est abusif. Il s’agit simplement de moyennes ; les chiffres ne montrent pas une diffusion générale des effets pervers de l’inégalité.

 

Ici et là, emportés par leur volonté de démontrer que l’inégalité est aussi préjudiciable aux riches qu’aux pauvres, Wilkinson et Pickett vont trop loin. Ainsi, dans le chapitre sur l’obésité, ils écrivent : « Il est clair que l’obésité et le surpoids ne sont pas des problèmes réservés aux pauvres. Aux États-Unis, environ 12 % de la population est pauvre, mais plus de 75 % est en surpoids. » Cela semble difficile à croire : je sais que les Européens en visite dans certaines régions des États-Unis en viennent à penser que presque tout le monde est gros ; mais peut-on croire que plus de trois quarts des Américains sont en surpoids ? Eh bien, la réponse est non – le chiffre correct est plus près de 66 % (à peu près un tiers des Américains sont obèses et un tiers sont en surpoids). Si vous tapez « 75 % des Américains sont en surpoids » dans Google, vous tombez sur une étude de 2007 qui a fait grand bruit selon laquelle, si la tendance actuelle se poursuit, les trois quarts des Américains seront en surpoids en 2015. Wilkinson et Pickett ne fournissant pas de source, ils ont peut-être simplement emprunté cette statistique à cette étude prévisionnelle. Les chiffres actuels sont certes inquiétants, mais il y a une grande différence entre deux tiers et trois quarts, et nous n’en sommes pas encore là.

 

Chelsea contre Arsenal

Il arrive aussi que les auteurs se fondent sur des chiffres aujourd’hui dépassés. Ils prétendent que plus d’égalité améliore non seulement les opportunités des individus, mais aussi leurs performances. « Bien qu’une équipe de base-ball ne soit pas un microcosme de la société, écrivent-ils, une étude menée avec soin sur plus de 1 600 joueurs dans 29 équipes sur neuf ans a révélé que les équipes de première division de base-ball au sein desquelles les différences de revenus entre les joueurs étaient faibles avaient de bien meilleurs résultats que les équipes plus inégalitaires. » Là aussi, cela ne sonne pas juste, et ça ne l’est pas – ou ça ne l’est plus. Comme la plupart des sources utilisées pour ce livre, cette recherche date de la fin des années 1980 et du début des années 1990, avant que le base-ball ne devienne l’empire du fric qu’il est aujourd’hui.

 

Une étude plus récente a montré que les équipes vraiment riches, qui ont une répartition très inégalitaire des revenus en raison des salaires disproportionnés de leurs joueurs vedettes, ont de meilleurs résultats que les équipes plus égalitaires. Entre 2001 et 2005, les deux équipes les plus inégalitaires (les Yankees de New York et les Red Sox de Boston) sont celles qui ont remporté le plus de matchs ; et les deux équipes les plus égalitaires (les Rockies du Colorado et les City Royals du Kansas) sont aussi celles qui en ont remporté le moins. Il en va de même dans le football anglais : le club de Chelsea, très riche et très inégalitaire, a de meilleurs résultats qu’Arsenal, moins riche et plus égalitaire, et bien meilleurs que Hull, pauvre et plus égalitaire encore. À partir du moment où l’argent se met à affluer vers les meilleures équipes, l’égalité ne résiste pas et l’inégalité l’emporte.

 

Peut-être n’est-ce vrai que dans le domaine du sport. Qu’en est-il dans d’autres secteurs ? Les auteurs invoquent George Bernard Shaw (ce n’est jamais bon signe) pour réfuter l’opinion selon laquelle une société plus égalitaire conduit à un nivellement par le bas des performances et à une baisse générale du niveau. Selon Shaw, « c’est seulement lorsque l’égalité pécuniaire est assurée que la différence de mérite peut apparaître au grand jour ». Et Wilkinson et Pickett de remarquer : « Cela fait peut-être de la Suède un excellent pays d’accueil pour le système des prix Nobel. » Cela n’empêche pourtant pas le jury Nobel de distinguer, année après année, des scientifiques issus de pays très riches et inégalitaires – au premier rang desquels les États-Unis.

 

En réalité, un graphique classant les pays en fonction du nombre de Nobel attribués irait exactement à l’opposé de tous les autres graphiques du livre. Les États-Unis arrivent largement en tête avec 189 prix au cours des trente-cinq dernières années, le Royaume-Uni en deuxième place avec 39, puis l’Allemagne avec 27, la France 15, le Japon 11, la Suède 6, la Norvège 2, et la Finlande un seul. Même si l’on tient compte de la population, les États-Unis restent en tête (bien que la Suède, qui bénéficie de son statut de pays organisateur, arrive deuxième), tandis que le Japon, qui a tendance à être classé premier pour tous les autres indicateurs de qualité de vie, arrive dernier. Bien entendu, toutes sortes de facteurs culturels et autres peuvent expliquer ce fait, dont la tendance des scientifiques les plus brillants (comme des plus grands footballeurs) d’aller là où est l’argent. Dans ce domaine au moins, l’inégalité ne semble pas être l’ennemie de l’excellence.

 

L’égalité japonaise, 
un héritage de la défaite

Dans leur préface, Wilkinson et Pickett expliquent qu’ils voulaient appeler leur livre « La politique fondée sur les faits (5) ». Mais l’ouvrage montre à quel point une politique fondée sur les faits peut être insaisissable. Pas seulement parce que les données les mieux établies seront toujours tirées dans un sens ou dans l’autre pour servir tel ou tel objectif – même par des chercheurs par ailleurs scrupuleux comme Wilkinson et Pickett. Mais aussi parce que les faits tels qu’ils sont présentés ici semblent souvent se démarquer de toute méthode politique classique. D’un côté, l’insistance des auteurs sur les effets possibles de petits changements progressifs indique une approche furtive. Ce livre semble destiné aux fonctionnaires au moins autant qu’aux hommes politiques, incitant les premiers à mettre un peu d’égalité dans le vin de leurs ministres – en espérant que ceux-ci n’y verront que du feu.

 

Les auteurs nous disent que l’opinion a aussi un rôle à jouer dans ce qui sera « non pas un Grand soir révolutionnaire mais un courant ininterrompu de petits changements allant dans la même direction ». Mais cela reste une conception particulièrement technocratique de la politique, misant sur la diffusion progressive dans l’opinion publique de l’opinion éclairée des experts. D’un autre côté, lorsque Wilkinson et Pickett évoquent les raisons historiques pour lesquelles certains pays ont vu les inégalités s’accroître et d’autres pas, ils insistent sur le rôle de l’aide étrangère et des chocs externes. « Le Japon doit en partie son statut de pays développé le plus égalitaire au fait que l’establishment entier a été humilié par la défaite de la Seconde Guerre mondiale, et en partie au soutien apporté à la reconstruction économique et politique […] par des conseillers américains désintéressés et remarquablement lucides travaillant sous les ordres du général MacArthur. » Les pays scandinaves ont opté pour des politiques égalitaires dans les années 1930, parce qu’ils devaient faire face à la double menace du stalinisme et du fascisme. La Corée du Sud est une société relativement égalitaire en raison, notamment, de la menace existentielle représentée par la Corée du Nord. Si la Grande-Bretagne est devenue brièvement une société plus égalitaire dans les années 1940, c’est parce qu’elle a dû faire face à une guerre qui engageait sa survie.

 

Voilà qui rend difficile de concevoir comment une approche gradualiste peut réussir. Wilkinson et Pickett y insistent : les sociétés peuvent changer de leur propre gré ; et ils en veulent pour preuve la rapidité avec laquelle l’inégalité a crû en Grande-Bretagne et aux États-Unis après les réformes de Thatcher et Reagan au début des années 1980. « Si les choses peuvent changer aussi rapidement, écrivent-ils, il existe de bonnes raisons de penser que nous pouvons créer une société dans laquelle la qualité réelle de vie et des relations humaines sera bien meilleure qu’aujourd’hui. » Mais il est plus vraisemblable de dire que l’enthousiasme avec lequel le changement de cap opéré depuis les années 1980 a été accueilli par les électeurs prouve à quel point il sera difficile de revenir en arrière – en tout cas sans choc extérieur significatif. La réaction de l’opinion à la récession de 2009 ne laisse d’ailleurs présager rien de bon ; au contraire, la crise semble montrer combien les sociétés, qu’elles soient inégalitaires ou égalitaires, sont installées sur leurs rails. En Grande-Bretagne et aux États-Unis, l’atmosphère est à la méfiance, à l’hostilité envers l’action des gouvernants et à l’inquiétude devant la dette. Au Japon, où les difficultés économiques durent depuis vingt ans, l’opinion s’est peu à peu habituée à l’idée qu’une croissance faible et une dette publique élevée étaient le prix à payer pour sauvegarder l’emploi. De fait, l’expérience de la récession a fait du Japon une société plus égalitaire ; elle risque de faire de la Grande-Bretagne et des États-Unis des sociétés plus inégalitaires.

 

Malgré toutes ces réserves, cet ouvrage contient un message politique fort. Il est impossible de le lire sans être impressionné par la fréquence avec laquelle davantage d’égalité semble être la réponse, quelle que soit la question. Il permet d’établir un lien entre des problèmes sociaux qui semblent a priori sans rapport. Wilkinson et Pickett le disent clairement : « Les problèmes de santé et de société dont nous avons montré qu’ils sont liés à l’inégalité tendent à être traités par les décideurs politiques comme s’ils étaient indépendants les uns des autres, chacun requérant des services et des solutions distincts. Nous payons des médecins et des infirmières pour traiter la mauvaise santé, la police et les prisons pour gérer la criminalité, des enseignants spécialisés et des psychologues de l’éducation pour les problèmes scolaires, et des travailleurs sociaux, des services de désintoxication, des services psychiatriques et des experts en éducation sanitaire pour gérer tout un ensemble d’autres problèmes.

 

Ces services coûtent cher et chacun d’eux n’est que partiellement efficace. Ainsi, les différences dans la qualité des soins médicaux ont moins d’effet sur l’espérance de vie que le statut social sur le risque de contracter une maladie grave. Et même lorsque ces différents services parviennent à éviter qu’un délinquant ne récidive, à guérir un cancer, à sevrer un drogué, à surmonter un échec scolaire, nous savons que nos sociétés recréent sans cesse ces mêmes problèmes à chaque génération. En attendant, tous ces phénomènes sont surtout répandus dans les secteurs les plus défavorisés de notre société et sont bien plus 
fréquents dans les sociétés plus inégalitaires. »

 

Le remède habituellement proposé contre cette approche segmentée est ce que l’on appelle l’« approche décloisonnée (6) », consistant à suivre les répercussions de diverses politiques publiques et le cheminement des fonds pour s’assurer qu’ils ne sont pas gaspillés ou dupliqués. À bien des égards, c’est là de la « politique fondée sur les faits » à l’état pur, puisqu’il s’agit de s’arrêter régulièrement pour se demander si les faits concordent. Mais The Spirit Level nous invite à autre chose. Ce livre nous en dit assez sur l’impact potentiel d’une plus grande égalité pour pouvoir envisager de faire l’économie de l’approche décloisonnée. Et pourtant, c’est précisément lorsqu’on tente d’appliquer l’approche décloisonnée à toutes les données de ce livre que les problèmes commencent ; c’est alors seulement que la confusion apparaît clairement.

 

Tantôt l’inégalité est mauvaise pour presque tout le monde, tantôt seulement pour certains ; tantôt elle nuit particulièrement aux catégories sociales du bas de l’échelle, tantôt elle est aussi néfaste pour ceux du sommet. Différentes sociétés sont inégalitaires ou égalitaires pour différentes raisons, parfois par nécessité, parfois par choix. Les faits étayent toutes ces affirmations et si vous essayez de les faire tenir toutes ensemble, il est facile de s’y perdre. Les faits montrant que l’égalité est une bonne chose en soi sont suffisamment nombreux pour que nous puissions en faire un acte de foi et prendre nos distances avec la « politique fondée sur les faits », au profit d’une politique qui serait (à défaut d’un terme plus adéquat) plus idéologique. Wilkinson et Pickett tiennent à la « politique fondée sur les faits » car ils semblent penser que l’ère des idéologies a pris fin. Pour eux, « les différences politiques reflètent davantage des convictions différentes sur la solution à apporter aux problèmes que des désaccords sur la nature de ces problèmes ». Selon eux, « chacun d’entre nous ou presque, quelles que soient ses opinions politiques, préférerait vivre dans une société plus sûre et plus solidaire ».

 

Mais ils expriment aussi une aspiration à quelque chose de plus : « Pendant plusieurs décennies, la politique progressiste a été sérieusement affaiblie par la perte de tout concept de société meilleure. On a plaidé en faveur d’améliorations au coup par coup dans différents domaines […]. Mais nulle part on ne voit de mouvement populaire capable de donner aux gens une vision susceptible de rendre la société substantiellement plus agréable à vivre pour la grande majorité. Sans une telle approche, la politique ne peut guère inspirer qu’un bâillement d’ennui. » Plus d’égalité est une bonne chose et c’est une idée qui vaut d’être défendue. Nous aimerions voir davantage d’hlommes politiques prêts à se lever pour la soutenir, s’ils le jugent bon. Ce sont peut-être des vœux pieux. Mais on peut en dire autant de l’idée d’une « politique fondée sur les faits », qui ne fait qu’ouvrir la voie à tous les faux-fuyants de l’approche décloisonnée.

 

Cet article est paru dans la London Review of Books le 22 octobre 2009.

Le viol de la terre mère

La notion de développement durable ne date pas d’hier. Dans un ouvrage sur l’« histoire culturelle » de ce concept, le journaliste allemand Ulrich Grober déterre un ouvrage allemand paru à la fin du XVe siècle, à une époque où les montagnes de Saxe étaient depuis une vingtaine d’années le théâtre d’une véritable « ruée vers l’argent ».

Comme l’explique le spécialiste français Robert Halleux dans un article récent, dans « ce milieu où les érudits côtoyaient les maîtres de fosse », naît un débat « sur la dignité sociale de l’art des mines et plus généralement des activités techniciennes ». L’un de ces érudits, Paulus Niavis, enseignant, dédie au curé de Zwickau un petit livre en latin, dans lequel Ulrich Gruber détecte, abasourdi, les concepts et jusqu’aux mots utilisés aujourd’hui par les promoteurs du développement durable.

Niavis recourt à une figure littéraire classique (un ermite s’endort et fait un rêve) pour mettre en scène un procès. Un mineur de fond est jugé par le tribunal des dieux, présidé par Jupiter. Grober résume le drame dans Die Zeit. « L’accusation pointe la brutalité du viol infligé à la mater terra, la terre mère, en pénétrant dans ses entrailles, dans son utérus, la matrix. La terre, explique Mercure, porte année après année les fruits par lesquels elle nourrit tous les êtres vivants. L’homme ingrat pénètre les entrailles de sa mère, la blesse et l’abîme en son cœur. La terre peut-elle, face à une telle fureur humaine, continuer d’exister ainsi que les dieux l’ont voulu ? »

Le mineur ne se laisse pas démonter. Il prend fait et cause pour le capitalisme naissant. Les biens sont mal répartis entre les régions du monde. Aucune ne pourrait subsister seule. Il en résulte la nécessité d’échanger des biens. Pour ce faire, il faut des liquidités, donc de l’argent. La méchante terre a caché ce métal sous le sol. Il est légitime de l’exploiter. L’argent servira aussi à aider les pauvres et à maintenir l’ordre. Sans le travail du mineur il n’y aurait « ni État ni cohésion sociale ».

Montaigne
 en Sibérie

Né en 1969 dans l’Oural, Dmitri Bavilski est un chef de file de la littérature russe. Son roman Les Mangeurs de pommes de terre a été publié en 2004 chez Gallimard. Dans Novaïa Iounost, le magazine littéraire des trentenaires, il raconte quelques jours de grand froid passés dans une isba de sa région natale, vers l’âge de 16 ans, après une querelle sentimentale. Parmi ses rares distractions, deux disques vinyle, un poste de radio réglé sur des fréquences étrangères interdites, la composition de vers libres dédiés à sa petite amie et, surtout, la lecture de Montaigne.

« Je me levais tard, ce qui transformait les jours d’hiver déjà courts de l’Oural en d’interminables nuits. J’enfilais mes bottes de feutre et allais dégager la neige. Puis je grillais une cigarette sans filtre et j’ouvrais les Essais, écrit-il. Je garde en mémoire le silence et l’obscurité de ce royaume d’isbas, ensevelies sous la neige jusqu’aux toitures, et la sensation d’élargissement de l’horizon, parce que je passais mon temps à réfléchir. »

Le jeune lecteur soviétique des années 1980 saute les citations latines, mais dévore les observations de l’ancien maire de Bordeaux et les note scrupuleusement dans ses cahiers. L’enfermement aidant, il se prend au fil des pages à remettre en question les rengaines marxistes entendues à l’école et a l’impression de s’« affranchir ». « Au moment où je découvrais les Essais, écrit Bavilski, tout ce qui touchait à la morale et au style de vie relevait forcément de la lutte des classes. Le texte de Montaigne transcendait l’époque historique concrète. Cet humaniste proposait une expérience existentielle pure, dénuée de tout vernis idéologique. »

Les jeunes d’aujourd’hui se désintéressent à tort des textes intemporels et formateurs, comme les Essais de Montaigne, les Lettres à Lucilius de Sénèque ou les Propos de table de Plutarque, de « véritables mines de sagesse ».

Le Grand Camée, un cadeau empoisonné

C’est l’une des œuvres d’art les plus précieuses qui nous soient parvenues de l’Antiquité. Aujour­d’hui conservé au cabinet des Médailles à Paris, le Grand Camée de France a pendant des siècles été entreposé à la Sainte-Chapelle. Saint Louis l’avait reçu de son cousin, l’empereur latin de Constantinople Baudouin II. De quoi s’agit-il au juste ? D’une agate sculptée. Aux yeux des Romains, l’agate valait plus que l’or. La particularité du Grand Camée de France, ce sont ses dimensions exceptionnelles (31 centimètres de haut sur 26,5 de large) et la scène qu’il représente. Celle-ci est longtemps restée énigmatique. L’archéologue Luca Giuliani en offre une 
nouvelle interprétation. L’œuvre remonterait à l’an 24 de notre 
ère et serait le cadeau d’un 
très riche aristocrate à l’empereur Tibère.


« Cet aristocrate avait à cœur la succession de l’empereur, qui évitait de notoriété publique de prendre une décision claire à ce sujet. Sachant qu’un conseil direct à un tempérament aussi ombrageux pourrait lui coûter la vie, il préféra glisser discrètement son message dans ce chef-d’œuvre à la gloire de la dynastie julio-claudienne », rapporte Dieter Bartezko dans le Frankfurter Allgemeine Zeitung. Le camée invite Tibère à nommer un successeur de préférence parmi les trois fils de Germanicus représentés aux côtés d’Agrippine, leur mère et, si possible, de choisir l’aîné. Or, remarque Giuliani, « ce cadeau ne devait apporter à Agrippine et son fils que la mort et la ruine ». Quelques années plus tard, ils étaient bannis et mourraient en exil. 

Claude Lefort 
à Caracas

« Dans les pages denses et lumineuses du Travail de l’œuvre, Machiavel, le grand critique français du totalitarisme décortique la logique du pouvoir absolu, analyse les rapports de force qui s’instaurent entre le tyran, le peuple et les “grands”. Il rappelle que la corruption, loin d’être un “état” du corps politique, par opposition à l’intégrité, n’est que la conséquence d’une politique de domination. » Quel­ques jours après la disparition du philosophe Claude Lefort, le 3 octobre dernier, on pouvait lire ces lignes dans un long article du quotidien vénézuélien El Nacional. L’essayiste Nelson Rivera – auteur d’un récent recueil de chroniques, intitulé « Le cyclope totalitaire » (Debate, 2009) – se plaisait à rappeler au pays du président Chávez les leçons que le Français tirait de la lecture de Machiavel. Quelques semaines plus tôt, l’étude magistrale que Lefort avait consacrée en 1972 à Machiavel était parue en espagnol.