Zola l’Italien

Mondadori ayant entrepris de publier l’intégralité des romans de Zola, le premier volume est salué comme un « événement » dans l’Indici dei libri. Ayant lu la biographie qui ouvre le volume, un chroniqueur de La Repubblica remarque surtout que le Français était à moitié italien. Son père, Francesco Zolla (avec deux « l »), ingénieur de la région de Brescia, avait travaillé à la construction de la ligne ferroviaire reliant Linz à Budweis. Venu en France en 1831, il avait présenté un projet de fortification de Paris. Enrôlé dans la Légion étrangère, il dut démissionner après un vol de vêtements, retrouvés dans la valise de sa maîtresse. Après quoi on le retrouve participant à l’agrandissement du port de Marseille. Zola avait envisagé d’en faire un roman. 

Le roman du tribalisme américain

En épilogue à De sang-froid, publié en 1966, Truman Capote remercie une certaine Harper Lee pour son « travail de secrétaire » et dédie l’ouvrage à celle qui l’avait assisté dans ses recherches en 1959. Entre-temps, la jeune femme était devenue célèbre : son unique roman, Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur, avait reçu le prix Pulitzer en 1961. Ce plaidoyer pour la justice, paru à l’époque où le mouvement pour les droits civiques battait son plein et suscitait les plus violentes réactions, est devenu depuis un classique de la littérature américaine. Il s’en est vendu quelque 30 millions d’exemplaires et le cinquantième anniversaire de sa publication a donné lieu à d’innombrables célébrations aux États-Unis. Pour la romancière nigériane Chimamanda Ngozi Adichie, qui dit son admiration pour l’ouvrage dans le quotidien sud-africain Mail & Guardian, « ce petit roman rend compte avec lucidité du tribalisme américain dans ses trois principales manifestations : la race, la classe sociale et la religion. Aujourd’hui, trop de romans abordant le racisme se parent d’ironie ou même de lyrisme. Harper Lee, elle, a toujours refusé de se cacher derrière l’esthétique ». 

L’édition chinoise 
sous l’empire du marketing

En tête de la liste des meilleures ventes publiée par le magazine China Publishing Today, deux figures emblématiques de la génération montante des écrivains chinois : Guo Jingming et Han Han [lire l’entretien de Books du numéro 10 sur la littérature chinoise et l’article paru dans le numéro 8]. Âgés respectivement de 27 et 28 ans, ces enfants uniques aux allures de pop stars sont publiés par les rois du marketing éditorial et s’adressent directement aux jeunes, qui représentent à présent l’essentiel du lectorat.

Le marché chinois du livre, gagné depuis peu par la fièvre commerciale, reflète à sa façon les mutations de la société. Tandis que les librairies officielles sont remplacées par des librairies indépendantes et des sites d’achat en ligne, le livre devient un véritable objet de marketing ayant vocation à être adapté pour la télévision ou le cinéma.


Guo Jingming a déjà vendu plus de deux millions d’exemplaires de ses « Petits moments 1.0 », récit des tourments des amours adolescentes. Mai Jia, prince national du polar, triomphe avec « Le langage du vent », l’histoire d’un agent secret du Kuomintang. Le roman sentimental « Sous l’aubépine », d’Ai Mi, vient, lui, d’être adapté au cinéma par Zhang Yimou.


Autant dire que le marché est saturé par ces jeunes auteurs à succès, dont le style et l’originalité ne sont pas les qualités premières, mais qui savent faire écho aux préoccupations de la jeunesse urbaine : « La promotion de Du Lala », de Li Ke, raconte ainsi la réussite d’une Chinoise dans une entreprise multinationale, tandis que le roman « Dong Ni » creuse la veine psychologique et dépeint les contradictions d’une femme moderne. Quelques ouvrages semblent pourtant sortir du lot, qui témoignent chacun à leur façon d’un certain esprit critique.

Avec « L’intention », Liu Liu témoigne de l’état des services médicaux chinois à travers l’expérience de trois médecins. En Chine, où l’on peut se demander si la remise d’une enveloppe au praticien pourrait avoir quelque influence sur la qualité des soins, cet ouvrage est clairement un appel à l’amélioration du système de santé. Quant au très controversé Totem du loup de Jiang Rong (traduit en français chez Bourin), il continue de faire partie des dix meilleures ventes, six ans après sa sortie ! En partant de l’histoire d’un étudiant envoyé en « rééducation » auprès d’éleveurs nomades de Mongolie, l’auteur y développe une théorie sur l’esprit moutonnier des Chinois Han, dociles, passifs et conservateurs.


Seul auteur étranger présent dans la liste, le Japonais Haruki Murakami a su de nouveau conquérir le lectorat chinois avec les deux tomes de son dernier roman, au titre polyphonique, 1Q84 – qui se lit « 1984 » en japonais –, un clin d’œil à George Orwell et, peut-être, un pied de nez à certains régimes politiques…

Jeanne Pham-Tran est journaliste indépendante à Shanghai.

Un pays travaillé par le facho-communisme

Lauréat du prix Strega, Canale Mussolini d’Antonio Pennacchi retrace cinquante ans d’histoire italienne à travers l’épopée d’une famille du Nord venue comme tant d’autres assainir les marais Pontins sous Mussolini. Ancien ouvrier reconverti dans les lettres, Pennacchi a d’abord été membre du parti néofasciste Movimento sociale italiano (MSI) avant de rejoindre l’extrême gauche. En 2003, il s’était déjà fait connaître par son autobiographie, Il fasciocomunista (« Le facho-communiste »). Au risque de susciter le malaise, il ne renie rien : « Le fascisme dit-il à Stefano Bucci dans La Repubblica, a été nuisible aux classes moyennes, mais il a amené le salut aux plus pauvres. »

Les conneries 
de mon père

Lorsque Justin Halpern, écrivain raté de 28 ans, retourne vivre chez ses parents à l’été 2009, il ne se doute pas qu’il chemine vers le succès. Amusé par les remarques ironiques et grossières de son père de 73 ans, Justin les poste sur son compte Twitter. Très vite, il dépasse le million de fans et éveille l’intérêt d’agents littéraires. Un livre en est sorti, Sh*t My Dad Says, en tête des ventes sur la liste du New York Times. Et la série télévisée tirée de l’ouvrage fait un tabac sur la chaîne CBS. Face à cette soudaine célébrité, le père Halpern, qui, selon The Observer, possède un « don pour les aphorismes grognons » et « une vision du monde digne d’un Beckett scatologique », a encore du mal à se faire à l’idée que son looser de fils soit publié : « Ils te donnent de l’argent pour faire ça. À TOI. INCROYABLE. »

Les mystères du Caire

Comme de nombreux habitants des grandes métropoles, les lecteurs cairotes ne se lassent pas des histoires de leur ville, surtout quand elles les font rire. À travers la galerie de portraits brossée par Mekaoui Said dans « Les achats au centre-ville », on retrouve l’humour, la dérision et la nostalgie caractéristiques des succès de librairie en Égypte. Parmi les personnages des cafés et des bars du Caire, on rencontre « de vrais intellectuels, des artistes, mais aussi et surtout ceux qui aspirent à l’être, des politiciens, des rêveurs et des imposteurs », relève le critique littéraire Said Al-Chahat dans l’hebdomadaire Al-Yom Al-sabeh.

Ce récit en deux parties s’ouvre d’abord par « le livre des humains », où défilent, à diverses époques, 41 personnages typiques, dont beaucoup ont rêvé de gloire et souvent fini pitres ou clochards. Il y a l’ancien « jeune écrivain », « phénomène littéraire » d’un instant, réduit après son éphémère succès à gribouiller clandestinement son nom sur les murs de la ville pour faire croire qu’il a encore des admirateurs. Il y a aussi « le militant du cappuccino », celui qui vocifère contre l’« ennemi sioniste » barricadé derrière sa tasse, ou encore le « scénariste » en herbe qui démissionne de son poste de fonctionnaire parce qu’il a été invité à un festival et se retrouve au chômage.

La seconde partie, « le livre des lieux », est consacrée à la description des cafés, rues ou places du Caire où ces personnages évoluent. « Chacun des lieux fréquentés par les personnages contient une histoire derrière l’histoire », souligne Chahat dans les colonnes d’Al-Yom Al-sabeh. Certains ont été remplacés depuis par des magasins de mode, des fast-foods ou des centres commerciaux, comme le cabaret du Moulin-Rouge, transformé en agence de la Kuwait Airways. Des cafés illustres ont survécu, même décatis, tels Groppi ou le café Rich, mais aussi « le café des chiens », ainsi nommé parce qu’il était fréquenté par les employés municipaux chargés d’empoisonner les chiens enragés, ou le « café de la liberté », seul à servir des boissons alcoolisées.

« Mekaoui Said nous fait profiter de sa connaissance intime du Caire avec ses histoires et ses secrets », écrit le critique d’Al-Yom Al-sabeh.

La juge qui voulait sauver les enfants

« La juge impitoyable », tel était le surnom de Kirsten Heisig, une juge pour enfants connue des Allemands pour sa sévérité. Son livre, paru cet été, quelques semaines après son suicide, contredit sa réputation. Dans « La fin de la patience », elle dénonce l’idée (actuellement en débat) d’abaisser l’âge de la responsabilité pénale. Face aux chiffres inquiétants de la délinquance, la juge souligne certes la responsabilité de chacun, « mais aussi la démission des parents et l’impuissance de l’État », relève la Frankfurter Allgemeine Zeitung, qui voit surtout dans l’ouvrage « un plaidoyer pour des enfants en danger ». 

Le pape du management 
en manga

Minami veut remporter le championnat inter-écoles de base-ball. Pour motiver ses joueurs, la jeune entraîneuse se plonge dans l’œuvre du pape américain du management, Peter Drucker. Une véritable révélation, pour l’héroïne du manga comme pour le million de lecteurs japonais séduit par les théories qu’expose avec pédagogie la dessinatrice Natsumi Iwasaki. « Le conseil de Drucker, selon lequel il faut se concentrer sur des objectifs quantifiables, a reçu un écho particulier dans un pays où le mot d’ordre est gambare [“dépassez-vous !”] », rapporte The Economist. Parallèlement au succès inattendu du manga, les ventes des ouvrages de Drucker ont explosé. 

Charles Taylor : « Le pluralisme religieux est le fait marquant de la modernité »

 

Né en 1931, le Canadien Charles est aujourd’hui considéré comme l’un des plus grands philosophes anglo-saxons. Professeur émérite à l’université McGill, à Montréal, cet intellectuel de gauche, par ailleurs catholique pratiquant, né d’un père anglophone et d’une mère québécoise, est l’un des plus fervents défenseurs du multiculturalisme.

 

Le fait religieux est plus présent que jamais dans nos sociétés. Comment expliquez-vous cette prégnance de la religion dans une modernité que l’on disait désenchantée ?

Il y eut un immense malentendu. Dans le sillage de Nietzsche annonçant la mort de Dieu, de nombreux philosophes et intellectuels ont pensé que la modernité irait de pair avec la quasi-disparition de la religion, le reliquat de croyance se voyant confiné à la seule sphère privée. Tel fut longtemps le récit dominant. Or, force est de constater que la religion ne disparaît pas ; elle se transforme, comme elle l’a toujours fait.

Ceux qui pensaient la sécularisation en termes de déclin du religieux sont à la fois inquiets et en colère. Nous voyons s’affirmer depuis quelques années, notamment dans le monde anglo-saxon, un nouvel athéisme militant avec des apôtres comme le biologiste Richard Dawkins ou le philosophe des sciences Daniel Dennett, qui ont publié avec beaucoup de succès des pamphlets violemment antireligieux. Ils sont convaincus que la religion mène à la violence. Certes, les conflits religieux ont engendré au cours de l’histoire énormément de violence et les fondamentalismes contemporains aussi. Mais comment oublier le mal qu’ont fait les idéologies athées tout au long du XXe siècle ? Prétendre, après les grands totalitarismes, que la religion est la principale cause de violence dans le monde me paraît d’une bêtise à couper le souffle (1).

 

L’avènement de la science et de la raison n’a-t-il pas disqualifié la pensée religieuse ?

Pour penser ainsi, il faut avoir une conception purement mécaniste de l’Univers, selon laquelle tout pourrait être mis en équation, y compris les réalités humaines. Ce sera peut-être un jour le cas. Mais, pour le moment, cette prétention scientiste me laisse dubitatif. Bien sûr, la science, surtout depuis Darwin, déstabilise l’idée que l’Univers tel que nous le connaissons est né du dessein de Dieu. Mais cela ne remet pas en cause le spirituel en tant que tel. Rien de ce que la science nous a appris ne peut empêcher les croyants d’interpréter les expériences de plénitude et d’harmonie, de joie et d’exaltation que nous connaissons tous comme des cadeaux d’une puissance surnaturelle. Et la religion reste l’une des manières de répondre à certaines questions fondamentales – sur le sens de la vie, la définition de la vie bonne, etc. –, à propos desquelles la science moderne est par définition silencieuse, elle qui entend depuis Galilée décrire le monde sans se soucier des finalités ni de la définition du bien et du mal.

 

N’assistons-nous pas, cependant, à un déclin de la pratique religieuse dans de nombreux pays ?

L’Europe a vu refluer la forme de vie religieuse qui a régné de la Révolution française aux années 1960. C’était l’ère des grandes confessions, qui organisaient, embrigadaient même, les populations au sein d’une église, elle-même profondément liée à une identité politique. Le protestantisme était indissociable de l’identité prussienne en Allemagne. Témoin aussi, en France, l’intensité de la bataille sur la république entre catholiques et laïcs. C’était aussi l’ère de la moralisation de la religion. Beaucoup plus qu’auparavant, l’église a alors entrepris de purifier les mœurs sexuelles. Religion, identité politique et rigorisme moral ne faisaient alors qu’un seul et même bagage identitaire : l’idée du bon citoyen était associée à un certain type de mœurs et à un certain type de croyance. Ce « package » typique de la première modernité s’est largement défait en Europe, notamment parce que le nationalisme au fondement des identités politiques a été disqualifié par les deux guerres mondiales. À présent, il reste une certaine identification à la religion majoritaire du pays – souvent sans pratique. Mais elle n’est plus liée à une morale stricte ni et à une identité politique forte. C’est ce que la sociologue Grace Davie a résumé par l’expression belonging without believing – « appartenir sans croire (2) ». Cette même « déliaison » s’est produite aux États-Unis, mais dans une moindre mesure : de nombreux chrétiens américains restent pénétrés de l’idée que le pays a été créé pour réaliser une société conforme au dessein de Dieu. Ceux-là continuent d’associer identité politique, appartenance religieuse et rigueur morale. D’où des débats particulièrement âpres sur une question comme le mariage gay.

 

On peut donc tout de même parler d’un processus de sécularisation ?

Oui, à condition de voir que le phénomène recouvre trois réalités différentes : le déclin des formes religieuses traditionnelles, que je viens d’évoquer ; la séparation entre la vie religieuse et la vie politique ; et, surtout, un phénomène plus récent, celui qui m’intéresse le plus, la pluralisation inouïe des attitudes à l’égard du religieux. Les individus ont aujourd’hui à leur disposition une gamme infinie d’options. Chacun côtoie des amis, des parents, des collègues qui ont une façon de penser différente, sans que cela les empêche de vivre ensemble et de se comprendre. Et chacun sait qu’il peut très bien changer de conception spirituelle. Selon une récente enquête de l’Institut Pew, un Américain sur trois a changé d’appartenance religieuse au cours de sa vie. Cette pluralisation est la véritable constante de la sécularisation de notre monde : la séparation de l’Église et de l’État peut être plus ou moins grande, la pratique religieuse traditionnelle peut être plus ou moins forte ; mais, partout en Occident, cette diversification s’impose.

 

Comment expliquez-vous cette mutation ?


C’est une conséquence de l’individualisme occidental, et notamment de cette forme d’individualisme que j’appelle expressif, que résume très bien le philosophe et écrivain allemand Johann Herder : « Chaque être a sa propre mesure. » En d’autres termes, chacun possède sa propre façon d’être humain, qu’il lui faut trouver sans se contenter d’obéir aux injonctions venues d’une autorité extérieure. Cette conception, qui s’est développée au sein de l’élite avec le mouvement romantique, a gagné l’ensemble de la population à partir des années 1960-1970. Nous sommes alors entrés dans l’ère de l’authenticité : chacun doit puiser à l’intérieur de lui-même les sources morales de son existence. Cet idéal d’affirmation de soi et de son autonomie explique à la fois l’importance prise par la quête spirituelle et le fait qu’elle emprunte des chemins de plus en plus personnels et variés. Certes, le cheminement personnel des individus peut très bien les amener à être membres d’une grande institution religieuse, l’Église catholique par exemple. Mais ils ne le seront plus de la même façon obéissante qu’autrefois.

 

Cette pluralisation des croyances pose-t-elle un problème aux sociétés libérales démocratiques ?

Cela les met au défi, car elles ont besoin de plus de cohésion que les régimes despotiques. En démocratie, les citoyens doivent se conformer à des lois avec lesquelles ils ne sont pas toujours d’accord, payer des impôts par solidarité avec des gens qu’ils ne connaissent pas, éventuellement faire la guerre pour défendre la nation, et tout cela sans être victimes d’une autorité qui les brime. Ils l’acceptent parce qu’ils pensent que ces obligations sont l’expression d’une communauté politique qui assure leur liberté. Les pays démocratiques, en d’autres termes, ont besoin de cette « vertu » patriotique dont Montesquieu faisait le principe de gouvernement de la république, par opposition à l’honneur, principe de gouvernement de la monarchie, et à la crainte, principe de gouvernement du despotisme. Sans cette identité collective forte, les démocraties sont menacées d’une fragmentation destructrice ; elles sont donc viscéralement tentées d’exclure la différence. La diversification de la société, notamment avec la venue de personnes qui ne partagent ni la même histoire ni la même religion, ébranle le socle commun. Ce malaise est palpable aujourd’hui dans tous les pays occidentaux. Mais le problème se pose en France de manière particulièrement aiguë, car la laïcité y est souvent considérée comme le cœur de l’identité républicaine. Beaucoup de Français n’arrivent pas à concevoir qu’il puisse exister d’autres manières de la mettre en œuvre. Or le nouveau pluralisme social oblige à repenser la laïcité. Pour deux raisons. D’une part, l’individu moderne refuse de plus en plus de faire taire sa singularité pour se couler 
dans le moule commun. D’autre part, il faut redéfinir l’identité collective pour permettre aux nouveaux venus d’y trouver leur place et de participer à la délibération démocratique.

 

Jusqu’où peut-on aller dans l’ouverture aux différences culturelles et religieuses ? Faut-il préserver une morale commune ; ou faut-il se contenter du simple respect des normes ?

Nous avons besoin à la fois de normes et de valeurs communes. Le socle partagé, c’est d’abord une certaine éthique politique, qui repose à mes yeux sur trois piliers : les droits humains fondamentaux ; l’égalité morale des individus ; la souveraineté populaire. Nous sommes aujourd’hui engagés dans un projet historique particulier, la mise en œuvre de cette éthique universelle, et ce projet est en soi créateur de sentiment d’appartenance et de loyauté ; d’un « patriotisme constitutionnel », pour reprendre l’expression du philosophe allemand Jürgen Habermas. Mais on ne peut pas se contenter de cette identité collective abstraite. À ces principes universels s’ajoutent dans chaque pays des éléments hérités de l’histoire. Toute société a, par exemple, besoin d’un calendrier commun, généralement d’origine religieuse. Cela n’aurait évidemment aucun sens de fabriquer un calendrier aseptisé au nom du respect de la diversité culturelle.

En revanche, le pluralisme nous oblige à repenser en permanence les modalités d’application aussi bien des principes universels de notre projet démocratique que des composantes identitaires héritées de l’histoire. Il ne s’agit pas de renoncer à nos valeurs, mais d’inventer de nouvelles façons de les mettre en œuvre, en distinguant les finalités de la laïcité (non négociables) et ses modalités (négociables). Fondamentalement, la laïcité poursuit deux grands buts : le respect de l’égalité morale des individus et la protection de la liberté de conscience. Ses modes opératoires sont, eux, des arrangements institutionnels susceptibles d’être interprétés de différentes façons. C’est ce dont témoigne le système de l’« accommodement raisonnable » mis en place au Québec depuis le milieu des années 1980. De quoi s’agit-il ? Certaines personnes subissent parfois, du fait de leur religion, de leur sexe, ou d’un handicap, une discrimination objective : les normes ou les lois héritées de l’histoire leur infligent un traitement inégal. Par exemple, nous travaillons traditionnellement le samedi et pas le dimanche. Cela pose un problème aux Juifs orthodoxes, qui ne peuvent pas pratiquer leur religion dans ces conditions ; on accepte donc un aménagement de leur contrat de travail. D’une manière plus générale, les pratiques raisonnables d’accommodement permettent aux membres des autres religions de chômer les jours de leurs fêtes religieuses les plus importantes, comme peuvent le faire les chrétiens. Ces mesures permettent à la fois de maintenir la continuité historique et de corriger des discriminations indirectes. En filigrane, l’enjeu est de sauvegarder l’essentiel du principe d’égalité. Car les procédures qui paraissent neutres à la majorité ne le sont souvent pas aux yeux des minorités. Un exemple : par respect du principe de la neutralité de l’État, la France a interdit le port du hijab à l’école. Mais certaines Françaises portent, sans problème, une croix autour du cou. On considère cela comme une simple parure, à juste titre. Cependant, cette « invisibilité » de la croix dit aussi à quel point la France est une société postchrétienne. Comment convaincre les musulmans qu’il n’y a pas là deux poids, deux mesures ?

 

Concrètement, où passe la frontière entre le raisonnable et le déraisonnable ?

La loi québécoise est assez claire. Il faut d’abord, comme je l’ai dit, prouver qu’il existe une discrimination objective. Mais, même si celle-ci est attestée, le réaménagement ne doit pas imposer une « contrainte excessive » à l’institution concernée, ni sur le plan budgétaire, ni sur le plan de ses finalités (éduquer, soigner, etc.). Le refus est alors fondé non sur l’illégitimité de la demande mais sur des motifs d’intérêt public.

 

Quel regard portez-vous sur la loi française interdisant le port de la burqa dans l’espace public ?

C’est épouvantable ! Il me paraîtrait parfaitement justifié d’interdire la burqa dans les situations où ce vêtement entrave l’exercice d’une fonction. Il est clair, par exemple, qu’on ne pourrait tolérer qu’une femme enseigne derrière un voile intégral : la fonction pédagogique exige la communication entre l’enseignant et l’élève ; or le recouvrement du visage et du corps exclut la communication non verbale. Mais faire un tel psychodrame, comme si la république était en danger ! C’est une stigmatisation affreuse. En outre, cela me paraît un terrain très dangereux. C’est exactement le raisonnement des homophobes, que choque profondément la vue d’hommes se tenant la main en public. Dans un pays démocratique, on ne peut fonder l’interdit sur ce type d’argument. Il faut des raisons beaucoup plus sérieuses.

Tout cela ressemble à une forme de défoulement collectif, et cela crée un fossé avec de nombreux musulmans eux-mêmes hostiles à la burqa, mais qui se sentent stigmatisés en tant que musulmans. Toute cette campagne fait énormément de tort à la société démocratique, beaucoup plus que la burqa elle-même.

 

Propos recueillis par Sandrine Tolotti.

Les meilleures ventes en chine

1    Linjie. Jue Ji 1    Guo Jingming    Éditions Changjiang Wenyi
    « Petits moments 1.0 »

2    Du Chuang Tuan (1)    Han Han    Éditions Shuhai
    « La chorale des solistes » (tome 1)

3    Feng Yu    Mai Jia    Éditions Jincheng
    « Le langage du vent »

4    Xin Shu    Liu Liu    Éditions Shanghai Renmin
    « L’intention »

5    Shanzhashu Zhi Lian    Ai Mi    Éditions Jiangsu Renmin
    « Sous l’aubépine »

6    1Q84 (1)    Haruki Murakami    Éditions Nanhai
    « 1984 » (tome 1)

7    1Q84 (2)    Haruki Murakami    Éditions Nanhai
    « 1984 » (tome 2)

8    Dong Ni    Di’ An    Éditions Changjiang Wenyi

9    Lang tuteng    Jiang Rong    Éditions Changjiang Wenyi
    Le Totem du loup

10    Dulala Shenzhi Ji    Li Ke    Éditions Shanxi Shifan Daxue
    « La promotion de Du Lala »

China Publishing Today, le 4 septembre 2010.

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