Les meilleures ventes en chine

1    Linjie. Jue Ji 1    Guo Jingming    Éditions Changjiang Wenyi
    « Petits moments 1.0 »

2    Du Chuang Tuan (1)    Han Han    Éditions Shuhai
    « La chorale des solistes » (tome 1)

3    Feng Yu    Mai Jia    Éditions Jincheng
    « Le langage du vent »

4    Xin Shu    Liu Liu    Éditions Shanghai Renmin
    « L’intention »

5    Shanzhashu Zhi Lian    Ai Mi    Éditions Jiangsu Renmin
    « Sous l’aubépine »

6    1Q84 (1)    Haruki Murakami    Éditions Nanhai
    « 1984 » (tome 1)

7    1Q84 (2)    Haruki Murakami    Éditions Nanhai
    « 1984 » (tome 2)

8    Dong Ni    Di’ An    Éditions Changjiang Wenyi

9    Lang tuteng    Jiang Rong    Éditions Changjiang Wenyi
    Le Totem du loup

10    Dulala Shenzhi Ji    Li Ke    Éditions Shanxi Shifan Daxue
    « La promotion de Du Lala »

China Publishing Today, le 4 septembre 2010.

=> Lire un commentaire de cette liste « L’édition chinoise sous l’emprise du marketing »

Les possibilités d’une île

La parution, en mai dernier, du cinquième roman de l’écrivain anglais David Mitchell, The Thousand Autumns of Jacob De Zoet, a fait sensation dans le monde anglo-saxon. L’ouvrage serait même, selon la rumeur, en bonne place pour remporter le Booker Prize 2010 (annoncé le 12 octobre).


C’est que David Mitchell fait partie de ces êtres que l’ont dit « naturellement doués pour raconter des histoires », remarque l’exigeant critique littéraire James Wood, dans le New Yorker. « Ou, plus exactement, c’est l’un de ces rares écrivains dont le don pour l’artifice est proprement surnaturel. Un écrivain qui, mieux que la plupart, peut camper un paysage, dresser un portrait, moduler une voix, poser une intrigue, faire monter le suspense. »


L’écrivain de 41 ans (dont les ouvrages sont traduits aux éditions de l’Olivier) est souvent classé parmi les auteurs « postmodernes » : parce qu’il joue avec les codes du roman, recourt abondamment à l’intertextualité et à la métafiction – cette écriture sur l’écriture qui met en évidence le caractère fictionnel du roman. Mais attention, précise le New Yorker, « ce n’est pas le postmodernisme faiblard d’un Paul Auster, dont les passages métafictionnels tombent à plat, parce que ses fictions elles-mêmes manquent de substance. Les histoires de Mitchell ont une vie propre. Il tient plutôt de Nabokov et Saramago : chez lui, le fait de révéler le caractère imaginaire de la fiction ne fait que lui donner plus de réalité ».


L’action se déroule sur l’île artificielle de Dejima, dans la baie de Nagasaki, en 1799. « De 1641 à 1853, rappelle James Hadfield dans le magazine nippon Metropolis, ce bout de terre de quelque 120 mètres de long sur 75 de large, relié au Japon par un pont, fut le seul point de contact officiel du pays avec le reste du monde.

Pendant plus de deux siècles, ses résidents européens ont fourni le Japon en coton, en soie, en sucre. Mais ils y ont aussi diffusé, par la même occasion, les idées des Lumières et le savoir occidental. » Initialement construite pour accueillir les commerçants portugais, Dejima deviendra ensuite le poste avancé de la Compagnie néerlandaise des Indes orientales.


Jacob De Zoet est un jeune comptable hollandais un peu coincé, envoyé sur l’île pour éplucher les livres de comptes de la Compagnie et mettre un frein à la corruption organisée par le personnel. Suivant les péripéties vécues par son héros, « Mitchell – qui a vécu huit ans dans l’archipel et est marié à une Japonaise – recrée ce lieu fascinant et en fait un véritable poste d’observation de la rencontre des deux civilisations », explique Alexander Linklater dans le Guardian. « Décrivant les efforts des traducteurs de Nagasaki pour adapter les concepts hollandais à la langue nipponne et vice versa, Mitchell rend brillamment compte des échanges et des malentendus. Et tout cela, en anglais ! », poursuit le critique du quotidien londonien.

« Passant d’un monde à l’autre, il nous fait vivre les événements alternativement à travers une conscience néerlandaise et un univers mental nippon. Je doute qu’il existe un autre écrivain anglais vivant capable de jongler ainsi avec les cultures et les consciences. Cet ouvrage donne à voir tout le potentiel du ventriloquisme de Mitchell. Si The Thousand Autumns of Jacob De Zoet n’est pas encore un chef-d’œuvre, c’est, indubitablement, une merveille. » 

=> Ecouter un extrait lu de Cartographie des nuages de David Mitchell.

La grande mascarade haïtienne

 

Lyonel Trouillot est l’un des grands noms de la littérature haïtienne actuelle. Ecrivain engagé, il porte un regard décapant sur les institutions et les élites de son pays. Ses romans sont publiés chez Acte Sud.

 

Le carnaval est-il un temps fort de la contestation en Haïti ?


Je nourris à ce sujet des sentiments contradictoires. Le carnaval a été et reste dans une certaine mesure un moment de dérision, durant lequel on moque 
l’organisation de la société. Dans le livre de Leah Gordon, on voit ces gamins masqués et portant chapeaux, qui imitent un tribunal : le juge, le greffier, les avocats (dont l’un est d’ailleurs désigné de façon très intéressante par l’expression « maître coquin »)… C’est tout le mensonge du système judiciaire haïtien qui est ici représenté. Comme si la société disait aux dirigeants : « On 
vous a à l’œil, on vous a vus. » C’est cette dimension de parodie qui me paraît la plus intéressante, bien davantage que les déguisements qui vont rechercher dans le passé des figures comme les Indiens (les premiers habitants d’Haïti) ou des personnages historiques (notamment Chaloska, un général sanguinaire qui a vraiment existé sous le nom de Charles Oscar Étienne), dont peu de jeunes­ Haïtiens savent aujourd’hui qui ils étaient. De toute façon, les masques, la représentation de l’histoire ou du social, ne sont pas l’essentiel : le carnaval est aujourd’hui dominé par un capharnaüm de musique, de défilés, de bruit et d’alcool…

 

La fête aurait-elle perdu son âme ?


Disons que dans cette société où tout perd de son sens, il n’y a pas de raison que le carnaval soit épargné. Il y a une perte de sens dans les deux principaux carnavals du pays, à Port-au-Prince et à Jacmel, même si ce dernier est un peu moins « perverti ». Ils se résument désormais, pour l’essentiel, à d’immenses défilés de groupes musicaux, des événements très commerciaux auxquels la plupart des gens assistent sans masque ni habits de couleur, simplement pour entendre leur groupe préféré. Cela coûte très cher à l’État qui subventionne ces orchestres. Cette année, il n’y a pas eu de défilé à cause du séisme. Mais Haïti avait déjà connu des années très dures durant lesquelles on aurait pu éviter de consacrer des sommes faramineuses à l’aventure carnavalesque, et dépenser cet argent autrement.

 

Mais le carnaval conserve-t-il sa vertu cathartique ?

Le carnaval reste un événement, mais pas forcément pour les bonnes raisons. C’est surtout devenu une occasion de « se lâcher »… Selon les statistiques, le pic des naissances en Haïti a lieu neuf mois après le carnaval. Trois jours par an, la population vit dans ce territoire de l’oubli, et en grande partie du mensonge, puisque c’est l’une des rares occasions, sinon la seule, qu’ont des gens de différentes origines sociales de se côtoyer. Et encore, ceux qui en ont les moyens se font construire ce qu’on appelle des stands sur le parcours du défilé, des estrades pour lesquelles il faut payer un droit à la municipalité. Parfois, une fille de bonne famille en descend, va danser un petit moment dans la foule. Mais il n’y a pas de vrai mélange. De toute façon, au lendemain du mercredi des cendres, chacun reprend sa place, la société rentre dans l’ordre. De ce point de vue, le carnaval n’est même pas un placebo, il ne guérit rien, ne dérange rien.

 

Le carnaval peut-il réserver encore quelques surprises ?


Heureusement, il y a toujours la surprise d’un masque, d’un pied de nez à cette société qui va mal.

 

Que vous inspirent les photos de Leah Gordon ?


Elles ne sont pas prises lors du défilé. Ces portraits me rappellent davantage l’ambiance des dimanches précédant le carnaval, où l’on prépare les déguisements. Il s’agit en tout cas d’une belle exploration de la dimension du masque. Pour la compléter, il faudrait s’intéresser à la chanson. Certains textes écrits pour le carnaval – qu’on appelle des « méringues carnavalesques » – sont très forts. J’ai en tête ceux du groupe Boukman Experyans, et d’autres, dans lesquels les responsables politiques sont vertement conspués. On peut prendre le pouls de la société en les écoutant.

 

Ces chansons possèdent-elles un impact politique ?


Disons qu’elles peuvent avoir beaucoup d’impact sur la conscience sociale. D’ail­leurs, il s’exerce parfois des formes détournées de censure vis-à-vis des groupes qui les produisent. Certains ne trouvent pas de char pour participer au défilé, faute de sponsor ou de subvention.

 

Le carnaval a-t-il eu autrefois une signification politique forte ?

Il y a eu des prises de risque. Haïti est un pays où l’on ne parle pas de l’homosexualité, même si elle n’y est pas traquée. Je me souviens avoir vu, dans les années 1970, sous le régime dictatorial de Duvalier, de jeunes cadres, assez connus dans la capitale, défiler habillés en femmes. Cela avait un côté transgressif. À l’époque, il n’y avait pas d’expression politique directe, la parole était sous contrôle (1). Cela dit, pendant le carnaval, beaucoup de symboles étaient détournés et permettaient de lancer de petites piques contre le pouvoir.

 

En dehors des masques et des chansons liées au carnaval, d’autres pratiques culturelles véhiculent-elles des discours satiriques ?


Il y a les bandes de musique « rara », ces groupes qui arpentent les rues, surtout la nuit, pendant la période du Carême. Elles véhiculent le même genre de représentations moqueuses de l’ordre social. Mais, là aussi, il y a une perte de sens. Naguère le discours était très ironique sur les institutions. L’esprit demeure un peu, mais on trouve aujourd’hui des groupes rara qui jouent la même musique que celle qu’on entend dans les night-clubs de Port-au-Prince…
On voit aussi, tout au long de l’année, des formes artistiques qui moquent les symboles du pouvoir, comme le théâtre de boulevard ou les feuilletons radiophoniques et le stand-up comedy, une forme de one-man show comique qui commence à émerger. Dans le théâtre de boulevard, les procédés sont plutôt gros, mais ils peuvent interpeller directement le politique tout en faisant beaucoup rire. Le personnage de Jesifra (créé par le comédien Fernel Valcourt) est ainsi extrêmement populaire. Il est décliné sur tous les thèmes, de « Jesifra se marie » à « Jesifra candidat à la présidence »…

 

Y aura-t-il un carnaval en 2011 ?


Je ne sais pas. Je vois mal comment il pourrait se dérouler à Port-au-Prince, étant donné l’état de la ville un an après le séisme. Peut-être cela sera-t-il l’occasion d’inventer autre chose et de revenir vraiment à la dérision ? Mais l’organisation du carnaval va aussi dépendre de la situation qui naîtra des élections du 28 novembre. Or, elles me semblent très mal engagées. Je n’en attends aucun renouvellement. Une bonne moitié des candidats à la présidence est issue du parti de l’actuel chef de l’État, René Préval : il y a les dissidents du parti, les amis personnels du président, le dauphin du président… D’autre part, il n’y a pas de discours social. Les problèmes d’Haïti, qui ne datent pas du tremblement de terre, sont d’ordre structurel, et ils ne sont pas abordés.

 

Selon vous, aucun candidat à la présidence ne pose les vraies questions ?


Il y a bien Mirlande Manigat, l’épouse de Leslie Manigat, ancien président et ancien candidat à la présidence (2). Certains la jugent un peu trop dans l’ombre de son mari et regrettent son incapacité à communiquer avec la jeunesse des milieux défavorisés. Mais elle demeure une intellectuelle honnête et respectée, à qui on ne peut pas reprocher d’avoir pris part à la gestion catastrophique du pouvoir ces dernières années. A-t-elle l’intelligence sociale et l’esprit d’ouverture nécessaires pour faire face aux nouvelles réalités du pays ? Il faut l’espérer.
Est également candidat un artiste qui s’appelle Michel Martelly alias Sweet Micky, autoproclamé « président du kompa ». Même si Martelly s’est forgé une réputation sulfureuse à cause de ses paroles grivoises, le kompa est à l’origine une musique qui ne parle de rien. Elle a été favorisée par le duvaliérisme parce que ses paroles, banales et inoffensives, n’avaient aucune thématique sociale. Quelle ironie que ce soit maintenant un représentant de cette musique qui propose l’un des discours les plus sociaux de la campagne ! Il est celui qui me semble le plus radical dans sa façon de dénoncer les injustices et de pointer la responsabilité des élites.

 

Irez-vous voter ?

Dans l’état actuel des choses, non. Nous avons un Conseil électoral provisoire [chargé d’organiser le scrutin, ndlr] dans lequel personne, hormis René Préval et la communauté internationale, ne semble avoir confiance. Quels que soient le résultat de cette élection et les conditions dans lesquelles elle se déroule, elle sera validée par la communauté internationale. Ses représentants ne se préoccupent que de pouvoir continuer à gérer Haïti en toute tranquillité. Aujourd’hui, les ONG opèrent sans avoir de comptes à rendre aux autorités haïtiennes ; les institutions internationales et certains États influencent les décisions et les orientations du pouvoir local ; et le pays dépend d’une force étrangère, la Minustah (Mission des Nations unies pour la stabilisation en Haïti), pour sa sécurité nationale. La stabilité est le principal souci de ces acteurs, même au prix d’une coquille vide de démocratie formelle. Mais la stabilité actuelle ne fait pas de bien au peuple haïtien. Le pays a besoin de changement.

 

Votre désenchantement est-il le reflet du sentiment dominant en Haïti ?

Il y a, certes, de l’abattement, du mécontentement, de la colère. Mais aussi une volonté de rassemblement par le social, plus que par le politique. Je vois des groupes de réflexion se mettre en place, des jeunes qui essaient de réfléchir, de faire des choses sur des bases associatives, régionales. Je pense qu’il y a là une énergie très positive. Peut-être faut-il laisser le politique tel qu’il est conçu par la communauté internationale aller à l’échec, et penser le social. Laissons les prochains dirigeants politiques d’Haïti émerger des pratiques sociales.

 

Propos recueillis le 1er octobre 2010 par Delphine Veaudor.

Photographies de Leah Gordon, avec l’aimable autorisation de Soul Jazz Records Publishing.

Stress et statut social

Pourquoi nos chances d’atteindre un grand âge dépendent-elles à ce point de la richesse et du statut social ? La réponse qui vient immédiatement à l’esprit est qu’un revenu supérieur donne accès à de meilleurs soins. Mais la réalité est bien plus subtile, comme l’a montré il y a trente ans l’étude Whitehall, où l’épidémiologiste Michael Marmot analysait le taux de mortalité des fonctionnaires britanniques. À la surprise de beaucoup, il découvrit que ses sujets – qui occupaient tous un emploi stable rémunéré et bénéficiaient d’un égal accès aux soins médicaux – risquaient davantage de mourir au cours d’une année donnée si leur travail était moins qualifié. Michael Marmot en déduisait que la hiérarchie de l’emploi engendre un stress lié au statut social ayant des répercussions sur la santé (1).

Dans leur dernier livre, les épidémiologistes Richard Wilkinson et Kate Pickett poussent plus loin cette idée par une analyse ambitieuse des conséquences sociales des inégalités de revenus. En se fondant sur des statistiques issues de sources indépendantes et respectées, ils comparent les indicateurs de santé et de développement social de vingt-trois des pays les plus riches du monde et des différents États de la fédération américaine. Leur conclusion est frappante : les sociétés qui offrent la meilleure qualité de vie à leurs citoyens sont celles où les écarts de revenus sont les plus faibles, à l’instar du Japon, des pays nordiques ou du New Hampshire. Les sociétés les plus inégalitaires – les États-Unis dans leur ensemble, le Royaume-Uni et le Portugal –  sont les moins bien classées.

Un grand nombre d’indicateurs de la qualité de vie, dont l’espérance de vie, sont corrélés au degré d’égalité économique de chaque pays. Tout un éventail de problèmes tels que la maladie mentale, l’obésité, les maladies cardiovasculaires, la réticence à l’égard des études, l’abus de stupéfiants et de médicaments, les grossesses adolescentes, la faible mobilité sociale et la faible protection de l’enfance augmentent avec l’inégalité. La violence – du meurtre au harcèlement entre élèves – suit le même schéma. Ces évolutions sont liées à la question de la confiance : les auteurs observent un important recul de la confiance aux États-Unis depuis les années 1960, qui correspond à une croissance des inégalités pendant la longue domination républicaine. La seule statistique qui fait exception à la règle générale est celle du suicide, plus élevé dans les pays les plus égalitaires tels que la Suède et le Japon. Les individus qui ne se sentent pas en conformité avec leur pays semblent s’en prendre à eux-mêmes plutôt qu’aux autres [à ce sujet, lire l’entretien avec Hervé le Bras].

L’analyse selon laquelle les inégalités de revenus au sein d’une société ont plus d’effet sur la santé et le bien-être que les différences de revenus entre les pays suscite un débat houleux depuis plus de vingt ans. Quatre des six analyses théoriques publiées dans des revues scientifiques au cours de la seule année 2008 contredisent cette hypothèse pour des raisons statistiques. Or Wilkinson et Pickett ne tiennent pas compte de ces critiques dans leur ouvrage. Ils auraient pu également expliquer les données qui s’écartent de leur théorie, comme le taux d’homicide étonnamment élevé en Finlande, pays égalitaire, ou étonnamment bas dans la très inégalitaire Singapour (2).

Comment l’inégalité peut-elle avoir des répercussions si profondes sur un ensemble aussi divers de problèmes sociaux ? Les auteurs soutiennent de manière convaincante que l’explication tient au stress neuroendocrinien provoqué par le sentiment que les autres jouissent d’une position sociale plus élevée, ce qui mine l’estime de soi. Ce stress déclenche la libération d’une hormone, le cortisol, qui augmente la pression sanguine et le taux de glucose dans le sang, entraînant d’innombrables problèmes sanitaires et sociaux. Cette réaction, apparemment inscrite dans les gènes, a été bien étudiée chez les singes ; les animaux de rang inférieur sont prédisposés à l’athérosclérose et aux maladies cardiovasculaires. Les êtres humains qui souffrent de stress chronique présentent des symptômes similaires et accumulent de la graisse abdominale sous l’influence d’une zone du cerveau impliquée dans la dépendance.

Le cortisol chasse les « hormones du bien-être » comme l’ocytocine, qui contribue à instaurer la confiance, et la dopamine, signal de récompense qui renforce la mémoire, l’attention et la capacité à résoudre les problèmes. Le stress induit par le cortisol prédispose certains individus à la maladie mentale ou au comportement violent. Il peut hâter la puberté, ce qui favorise les aventures sexuelles prématurées, explication plausible de la forte prévalence des grossesses adolescentes dans les sociétés les plus inégalitaires. Le cortisol transmet également le stress au fœtus, avec des conséquences durables sur le développement physique et émotionnel de l’enfant.

La réaction au stress pourrait même aggraver l’illettrisme et la réticence envers les études. Si ces phénomènes sont moins courants dans les sociétés moins égalitaires, avancent Wilkinson et Pickett, ce n’est pas en raison de la pauvreté, mais parce que les enfants d’âge scolaire peuvent perdre confiance en eux lorsqu’ils comprennent que certains de leurs camarades sont mieux outillés qu’eux pour étudier. La réaction au stress peut aussi conduire à l’usage de drogues illicites. Les hiérarchies sociales des singes fournissent un indice : les animaux dominants secrètent de la dopamine et sont satisfaits de leur rang, quand ceux qui se situent à l’autre extrémité de l’échelle sociale ont davantage tendance à pratiquer l’automédication – avec de la cocaïne si on leur en donne la possibilité.

The Spirit Level tente avec courage et ingéniosité de comprendre les redoutables problèmes sociaux auxquels les pays riches et démocratiques sont confrontés. Pour Wilkinson et Pickett, l’égalité est le meilleur moyen d’améliorer la qualité de vie de tous. Les gouvernements peuvent y parvenir en mettant en place une redistribution fiscale et un système de protection sociale étendu, comme en Suède, ou bien en limitant les disparités de revenus et en réduisant les dépenses publiques au minimum, comme au Japon. Le livre s’achève sur une note optimiste : quelle que soit la voie choisie, soutiennent les auteurs, la récession économique actuelle fournit peut-être l’occasion providentielle de commencer à rétablir l’équilibre.

Cet article est paru dans la revue scientifique Nature le 30 avril 2009. Il a été traduit par Béatrice Bocard.

Comment rouler un roi

Fraudeur, joueur professionnel, proxénète de haut vol, il dut se réfugier à Londres en 1770, où il tricha aux cartes et fit chanter des homosexuels. L’année suivante, il publiait Le Gazetier cuirassé, un recueil de révélations scandaleuses et de calomnies sur Louis XV et sa cour. « C’était de la dynamite », rapporte l’historien David Coward en rendant compte du livre de son collègue Simon Burrows dans la London Review of Books. Mais les autorités françaises étaient démunies. Pour saisir la justice londonienne, il eût fallu que l’une des personnalités mises en cause se présente en personne devant un tribunal. Les candidats faisaient défaut. Deux ans plus tard, Charles Théveneau de Morande faisait monter la pression d’un cran. Il fit savoir qu’il écrivait un livre entièrement consacré à la maîtresse du roi, Mme du Barry : Mémoires secrets d’une femme publique. Et demanda dans la foulée 50 000 livres pour ne pas le publier. La Cour tenta une première fois de négocier en envoyant à Londres un personnage haut en couleur, le chevalier d’Éon, qui s’habillait en femme. Échec. Elle confia alors la mission à Beaumarchais, qui mordit la poussière : en échange de la destruction des 6 000 exemplaires du livre, qui furent brûlés, Théveneau de Morande reçut ce qu’il voulait : 32 000 livres en cash et une rente à vie de 4 000 livres par an. Le marché fut conclu en avril 1774. Quelques semaines plus tard, Louis XV mourait de la variole. Le tour était bien joué.


Morande poursuivit sa vie de maître chanteur, fit des procès, trahit des amis, se battit en duel et, par un superbe retournement, devint espion de Louis XVI, succédant à M. de La Motte, pendu haut et court en Angleterre. Il tendit un piège à son collègue libelliste le marquis de Pelleport, qui se retrouva embastillé pour quatre ans, réduit à cracher son venin dans un livre, Les Bohémiens, paru en 1790, qui vient d’ailleurs d’être traduit en anglais, préfacé par le dix-huitièmiste américain Robert Darnton. Le chef des Bohémiens en question, lesquels écument le nord-ouest de la France, s’appelle Mordanes, nom proche de Morande, et est dépeint comme un sadique de la pire espèce. Mais le vrai Morande, lui, revient (presque) tranquillement en France en 1791. Après avoir échappé de justesse à un tribunal populaire, il s’installe en Bourgogne, où il coule des jours heureux et endettés jusqu’à sa mort.


D’après Burrows, mais aussi d’après Robert Darnton, dont l’ouvrage sur les libellistes de la fin du xviiie siècle est paru simultanément en anglais et en français, le personnage mérite malgré tout d’être pris au sérieux 1. Curieusement, il fut rédacteur en chef, à Londres, du Courier de l’Europe, lequel fournissait des comptes rendus exacts des débats au Parlement anglais. Revenu en France, il afficha en pleine Révolution sa foi, risquée, dans la monarchie constitutionnelle. Surtout, Burrows et Darnton voient dans ses entreprises littéraires, comme dans celles de Pelleport et d’autres, les débuts d’une forme de journalisme radical, agressif, qui devait se répandre avec la Révolution. 

=> Comparer les articles Universalis et Britannica sur Louis XV.

Lutter contre l’inégalité ou contre la pauvreté ?

Le philosophe Francis Bacon a un jour déclaré que l’argent, c’est comme le fumier : il ne sert à rien s’il n’est pas épandu. Pour Richard Wilkinson et Kate Pickett, le problème que pose l’inégalité n’est pas tant son injustice que ses répercussions sur la société en général. Les auteurs le démontrent en s’appuyant sur quantité de graphiques. Mais cela soulève aussitôt une question : l’inégalité est-elle vraiment le facteur déterminant ou d’autres éléments sous-jacents contribuent-ils à la fois à engendrer les problèmes sociaux évoqués et l’inégalité croissante ?

 

Wilkinson et Pickett n’ont aucun doute. Comme ils l’écrivent dans leur introduction : « On doit à la vérité de dire que le délabrement de l’économie et celui de la société sont dus au développement de l’inégalité (1). » Invoquer ici le « délabrement de l’économie » est absurde. Les difficultés­ actuelles proviennent de dysfonctionnements des marchés financiers. Pour obscènes qu’ils fussent, les montants pharamineux versés aux banquiers et à d’autres n’étaient qu’un phénomène secondaire. Que penser du « délabrement de l’économie et de la société » ? Les Britanniques vivent plus longtemps et ont un meilleur niveau d’instruction que jamais. En 2008, la Grande-Bretagne était plus riche, en termes de PIB par habitant mesuré en parité de pouvoir d’achat, que l’Allemagne, la France ou le Japon ; et elle devrait le rester, malgré la crise actuelle. Reprise par les auteurs, l’allégation concernant le recul de la mobilité sociale en Grande-Bretagne a elle aussi été remise en question (2). Les sociologues John Goldthorpe et Michelle Jackson, de l’université de Nuffield, ne constatent pas de baisse significative de la mobilité en matière de statut social (3). Les travaux de l’économiste Paul Gregg et de ses collègues de l’université de Bristol révèlent en outre que la mobilité en termes de revenus est plus importante en Grande-Bretagne qu’en Allemagne (4).

 

Cependant, même si l’on admet l’idée d’un délabrement de la société britannique, affirmer, comme le font les auteurs, que les inégalités de revenus en sont la cause unique paraît très exagéré. Ainsi, une explication alternative peut être fournie par les vastes différences culturelles qui caractérisent les sociétés anglo-saxonnes et scandinaves. Pour la plupart des critères, les premières se retrouvent généralement en bas du classement, les secondes en haut. Leur position relative détermine presque à coup sûr bon nombre des résultats statistiques. Mais les pays scandinaves sont petits : le poids économique de la Suède, le plus grand d’entre eux, est inférieur à celui de la Belgique. Étant relativement homogènes, ils n’ont ni les avantages ni les inconvénients des sociétés plus hétérogènes. On peut y voir à la fois une cause et une conséquence : ils sont aussi plus attachés à la solidarité sociale et moins individualistes que la Grande-Bretagne et les États-Unis – comme, d’ailleurs, de nombreux autres pays continentaux. Tous ces facteurs peuvent à la fois contribuer à assurer une plus grande égalité et moins de problèmes sociaux – sans que l’un engendre nécessairement l’autre.

 

Une autre explication possible est plus technique et concerne le rôle du revenu. Wilkinson et Pickett prennent bien soin de souligner que la plupart des problèmes sociaux qu’ils décrivent concernent essentiellement les pauvres. Cependant, ils soutiennent que ce n’est pas la pauvreté en soi qui constitue le problème, mais l’inégalité relative. À l’appui de cette thèse, ils présentent des données issues d’horizons très variés montrant que la détresse causée par la position relative sur l’échelle sociale existe bel et bien et peut avoir des conséquences délétères.

 

Or ils montrent aussi que la corrélation entre le revenu et l’un des indicateurs sociaux les plus importants, la santé, présente des « rendements décroissants ». Autrement dit, à un niveau élevé de revenu, un euro supplémentaire génère une moindre amélioration de la santé que pour une personne au revenu inférieur. De la même façon, un euro de revenu en moins pour une personne riche a moins d’effets négatifs sur sa santé que la perte d’un euro de revenu pour une personne démunie. Conclusion : même si le fait d’ôter du revenu aux riches pour les donner aux pauvres affectera la santé des riches et améliorera celle des pauvres, cela atteindra moins la santé des riches que cela n’améliorera celle des pauvres. Il en résultera une amélioration de la santé moyenne du pays. Autrement dit, les pays plus égalitaires et qui redistribuent davantage les richesses auront automatiquement tendance à avoir une meilleure santé moyenne que les pays moins égalitaires.

 

Si les « rendements décroissants » s’appliquent aussi à d’autres problèmes de société que la santé (ce qui semble tout à fait probable), cela pourrait expliquer certains au moins des résultats de The Spirit Level sans qu’il soit besoin d’invoquer la détresse suscitée par la position relative des revenus (5). Ce point est important, car il signifie que certains au moins des résultats présentés par les auteurs pourraient résulter de quelque chose ressemblant fort à un artifice statistique.

 

Ce problème n’affecte pas la thèse dans sa totalité : si les rendements décroissants jouent pour un grand nombre de critères, les sociétés inégalitaires auront toujours plus de problèmes sociaux que les sociétés égalitaires. Il jette toutefois le doute sur une autre partie essentielle de l’argument des auteurs : c’est l’inégalité imprégnant toute la société qui importe, et pas simplement la pauvreté. Car si la thèse des rendements décroissants est juste, c’est la politique à l’égard des pauvres qui aura le plus d’impact sur bon nombre de problèmes sociaux. C’est donc sur eux que nous devrions concentrer nos efforts plutôt que sur la réduction des inégalités dans leur ensemble.

 

Cet article est paru dans le mensuel britannique Prospect en mai 2009. Il a été traduit par Béatrice Bocard.

Les « vies brisées » des victimes de l’ETA

Vidas Rotas est un livre éclaté, à l’image des « vies brisées » qu’il raconte – celles de 857 hommes, femmes, enfants ou vieillards, célèbres ou anonymes, de tous les milieux sociaux et politiques, dont le point commun est d’avoir été tués dans des attentats de l’ETA. Le philosophe Carlos Martínez Gorriarán voit dans ces récits sobres et factuels un « monument » à la mémoire des victimes. En filigrane, l’histoire de l’Espagne, mais aussi l’arbitraire de la mort et une « humanité élémentaire ». Pour Gorriarán, qui s’exprime dans Letras Libres, ce livre rappelle « de façon crue, nue et transparente ce qu’est une victime », à une époque où la notion perd de son sens à force d’être politiquement instrumentalisée. 

=> Comparer les articles Universalis et Britannica sur l’Espagne.

Visites à l’au-delà

Professeur de littérature anglaise à Cambridge, John Casey a reçu une éducation catholique, suivie de nombreuses années de doute. Il est aujourd’hui l’auteur d’un excellent ouvrage sur l’au-delà, où il passe en revue plus de trois mille ans de visions sur l’autre monde, en commençant par les Égyptiens, premier peuple à avoir cru en l’existence d’une vie après la mort. Il met l’accent sur l’enfer et le paradis, mais n’oublie pas le purgatoire, auquel il réserve à juste titre une place importante.

Formé dans un établissement jésuite en Irlande, il y vécut des expériences effroyables, semblables à celles que raconte James Joyce dans son Portrait de l’artiste en jeune homme. Dans le collège de Casey, le sermon sur l’enfer qui le terrifia tant – tout comme Joyce – était délivré par les jésuites eux-mêmes. À Stonyhurst, où j’ai fait ma propre scolarité, les quatre sermons eschatologiques (sur la mort, le Jugement dernier, l’enfer et le paradis) étaient aussi délivrés les quatre derniers mercredis de carême, mais les jésuites anglais rechignaient à évoquer eux-mêmes les tourments de l’enfer. S’ils estimaient nécessaire d’alerter des périls de l’impénitence leurs élèves déjà capables de graves péchés, ils n’étaient pas prêts à s’acquitter eux-mêmes de cette tâche vulgaire. Ils faisaient appel pour cela aux Rédemptoristes, ordre fondé au XVIIIe siècle par saint Alphonse de Liguori et spécialisé dans ce type de sermons.

Pour un office supplémentaire pris sur le précieux temps libre du soir, ces prêches étaient remarquablement populaires. À vrai dire, ils nous terrifiaient tout en nous divertissant, à la manière des films d’horreur aujourd’hui. Les mercredis de carême, les confessionnaux restaient spécialement ouverts après la messe afin que nul ne soit obligé d’aller se coucher sans avoir avoué un péché mortel, avec au ventre la peur de trépasser pendant la nuit. Lors de mon dernier carême à l’école, alors que je félicitais un rédemptoriste pour son sermon sur l’enfer, cet homme grisonnant et visiblement flatté me répondit : « Oh ! c’est mon travail, vous savez. Je fais de mon mieux. Je n’estime avoir accompli ma mission que si au moins trois rangées de garçons font la queue devant le confessionnal après le prêche. » Dans cette veine, Casey a découvert un redoutable jésuite du XVIIe siècle, Jeremias Drexel, qui avait le génie pour les diatribes terrifiantes sur l’enfer, insistant particulièrement sur les odeurs effroyables et l’épouvantable pression qui régnait en ces espaces confinés.

 

Dix-huit euros la dispense du  vœu de chasteté

La croyance en l’enfer commença à décliner au XVIIIe siècle. Et c’est précisément pourquoi fut fondé l’ordre des Rédemptoristes et pourquoi, en Grande-Bretagne, le Parlement remplaça la crainte de la damnation par celle de la peine capitale. Écrivant sur le purgatoire, Casey ne résiste pas au plaisir de citer le tarif des indulgences. Il a exhumé un document français de 1691 qui offre un curieux éclairage sur la gravité relative des péchés. La rémission du péché d’apostasie s’achetait pour l’équivalent de 5 euros seulement. La dispense du vœu de chasteté coûtait 18 euros, le meurtre 115. Évalué à 1 260 euros, le péché de bigamie était le plus onéreux de tous. Quelles conclusions en tirer sur la France de Louis XIV ?

Casey brosse aussi un vaste tableau des conceptions du paradis, à différentes époques, dans différentes sociétés. L’Égypte antique avait une prédilection pour la métamorphose aviaire. « J’ai volé comme une hirondelle, dit un texte. J’ai cacardé comme une oie… J’élèverai une échelle parmi les dieux, car je suis l’un d’entre eux qui se transforme en oie. » Ces âmes sauvées, presque divines, étaient connues sous le nom de « grandes cacardeuses ».

La meilleure représentation biblique du paradis figure dans le livre apocryphe d’Hénoch (IIIe-IIe siècle av. J.-C.). Au paradis, Hénoch se voit présenter sept énormes montagnes de perles et de pierres précieuses ainsi qu’une multitude de phénomènes astronomiques, et a l’opportunité de papoter avec des anges intéressants, parmi lesquels un groupe de polissons, les Veilleurs, déchus pour s’être unis avec des mortelles. Saint Augustin aborde lui aussi la question du sexe au paradis, décidant que les femmes conserveront leurs organes sexuels, non dans un but charnel ni même de reproduction, mais pour devenir « partie d’une beauté nouvelle », de sorte que le corps féminin puisse y être admiré sans concupiscence.

La plupart des auteurs ayant écrit sur le paradis, à commencer par Philon d’Alexandrie, ont mis l’accent sur ses délices intellectuelles. Philon semble penser que tous les élus seront capables de suivre des séminaires de philosophie, faisant du lieu une sorte d’Oxford. Mais ma représentation favorite est encore celle de rabbins du Moyen Âge, qui voyaient le paradis comme une vaste et paisible bibliothèque, où les livres sauteraient de l’étagère sur un simple signe de tête et où des bibliothécaires attentionnés distribueraient à pas feutrés des rafraîchissements à la menthe.

Casey ne se prononce pas sur ces différentes visions. Mais il est manifestement convaincu que « l’idée que nous nous faisons du paradis et de l’enfer reflète la façon dont nous nous jugeons nous-mêmes ».

 

Cet article est paru dans la Literary Review en avril 2010. Il a été traduit par Hélène Quiniou.

« Ce qui est en cause, c’est le type d’État-providence »

Books : Les auteurs de The Spirit Level pensent avoir démontré que les sociétés où l’on vit le mieux sont les moins inégalitaires. Cependant, la corrélation qu’ils établissent entre le niveau d’inégalité sociale et les indicateurs de qualité de vie a fait l’objet de critiques. Par exemple, le Japon et la Finlande, les deux pays les plus égalitaires, sont aussi les deux pays où le taux de suicide est le plus élevé [voir « Contre-exemple : le suicide »]. Que vous inspire cet argument ?

Hervé Le Bras : Si tout phénomène économique et social dépendait d’une cause unique, les sciences sociales pourraient fermer boutique. En réalité, chaque phénomène combine de manière originale plusieurs facteurs. Le suicide en est un bon exemple. En s’inspirant de la théorie du suicide de Durkheim, on peut même éclairer le fait que sa fréquence n’augmente pas avec l’inégalité. Durkheim a établi le rapport entre le suicide et la rupture du lien social ou familial. Or une telle rupture peut être plus durement ressentie dans les pays où la cohésion sociale est forte, donc dans les pays égalitaires tels que le Japon et la Finlande. Dans les pays inégalitaires, il est loisible de se réfugier au sein de groupes restreints et plus égalitaires qui assurent une protection : parenté, quartier, village, communauté religieuse ou d’origine, où des liens forts se développent. Une faiblesse du raisonnement proposé par The Spirit Level est de n’admettre qu’un seul type de communauté de référence, l’État-nation (le pays) ou l’État au sein de la fédération américaine. Or, si certains préfèrent être seconds à Rome que premiers dans leur village, pour d’autres c’est le contraire.

 

À l’inverse, l’espérance de vie est un peu plus élevée dans le pays le plus inégalitaire, Singapour, que dans des pays très égalitaires comme la Finlande ou le Danemark. De même, l’espérance de vie au Royaume-Uni, qui fait partie des sociétés les plus inégalitaires, est la même que dans certains pays d’Europe du Nord, parmi les plus égalitaires. Cet argument est-il de même nature que le premier et que vaut-il ?

Le traitement de l’espérance de vie par Wilkinson et Pickett est pour le moins désinvolte. Leurs chiffres ne correspondent pas aux données récentes, comme les statistiques de 2009 du Population Reference Bureau de Washington. Actuellement, les États-Unis sont distancés par tous les autres pays considérés dans The Spirit Level. L’espérance de vie y plafonne à 77,5 ans tandis qu’elle atteint 82,5 ans au Japon. Le Danemark se situe à 78,5 ans, la Belgique à 79,5 et tous les autres pays se trouvent dans la fourchette 79,5-81,5 ans. Dans sa critique impitoyable de Wikinson et Pickett, Snowdon n’est pas mieux inspiré. Il ajoute aux données de Wilkinson et Pickett Hong Kong, où l’espérance de vie est de 81,5 ans malgré un grand niveau d’inégalité, et trois anciens pays d’Europe de l’Est où l’espérance de vie est inférieure à 78 ans, bien que la répartition des revenus soit l’une des moins inégalitaires. Cela lui permet de contester toute relation entre longévité et inégalités. Les statistiques permettent malheureusement de jouer à ce petit jeu qui consiste à ne retenir que les cas qui valident votre thèse, ou, s’il s’agit de la contredire, d’introduire ceux qui l’invalident. Péché d’omission et d’addition selon le cas. Il n’est pas non plus sérieux de mettre sur le même pied des cités-États et de grands pays. Si Paris était considéré indépendamment de la France, il apparaîtrait comme un contre-exemple : forte inégalité et longue espérance de vie. Une enquête de l’Insee en a vraisemblablement donné la raison. L’institut avait calculé l’espérance de vie (à 35 ans) selon la catégorie sociale et la taille de la commune de résidence. Le résultat était particulièrement net : plus la commune était importante, plus la mortalité des ouvriers augmentait et plus celle des cadres diminuait. Mais ces mouvements se neutralisaient, si bien que l’espérance de vie variait peu et aléatoirement selon la dimension de la commune, toutes catégories sociales confondues. À l’échelle des pays considérés par Wilkinson et Pickett, la même chose est sans doute vraie : dans les pays les plus inégalitaires, les différences d’espérance de vie selon le milieu social sont plus fortes, mais l’espérance de vie globale dépend de la proportion des riches et des pauvres, non de l’écart entre eux.

 

Les auteurs affirment aussi que les sociétés les plus égalitaires sont économiquement les plus performantes : ce sont elles qui, au regard de leur population, déposent le plus de brevets. Mais on peut aussi observer que les deux pays qui arrivent aujourd’hui en tête du palmarès de la productivité sont la Suède et les États-Unis, très dissemblables en matière d’inégalités. La corrélation entre égalité et prise de brevets serait-elle non significative ?

On est ici au cœur du débat : pour la droite libérale, l’inégalité est source d’efficacité économique car elle permet aux meilleurs de donner la mesure de leur talent ; pour la gauche, c’est l’égalité qui est source d’efficacité économique car les individus agissent de concert. Les États-Unis et la Suède servent bien d’exemples à ces deux positions opposées. À la vérité, il est impossible de trancher empiriquement (cela se saurait). Tout au plus a-t-on observé que les inégalités augmentent durant la phase de décollage. Mais, une fois le pays « développé », il n’y a plus de certitude. Alors les partisans de chaque thèse utilisent les indicateurs qui vont dans leur sens, les brevets pour The Spirit Level, la productivité pour les libéraux. Aucun des deux n’est recevable. La proportion de brevets par habitant tient à la qualité de l’enseignement universitaire et de la recherche (que Wilkinson et Pickett passent sous silence) et la productivité est éminemment variable au cours du temps. On est ici à nouveau en face d’un problème de sélection, non plus des données servant à illustrer une variable, mais des variables elles-mêmes. Notons au passage que l’indicateur le plus simple de l’efficacité économique, la croissance du PIB par habitant, n’est pas lié au degré d’inégalité.

 

Pour le politologue David Runciman, le graphique le plus convaincant de The Spirit Level est celui qui compare la mortalité infantile selon la classe sociale du père, en Angleterre et en Suède. Pour cet exemple au moins, conclut-il, « il est clair qu’une société plus égalitaire apporte un mieux à presque tout le monde ». Cette interprétation vous paraît-elle exacte ?

Comme David Runciman, j’ai d’abord trouvé l’argument convaincant car il illustre le fait que tous les secteurs de la société profitent de la réduction des inégalités et pas seulement les plus démunis. Mais, à la réflexion, le raisonnement est circulaire. En supposant que la seule cause des différences de bien-être réside dans les plus ou moins fortes inégalités, The Spirit Level leur attribue tout le bénéfice des différences observées, ce qui renforce le rôle explicatif des inégalités. Un exemple peut faire comprendre cet artifice : si l’on compare la mortalité en France avant et après la Seconde Guerre mondiale, on constate que l’espérance de vie a progressé dans toutes les catégories sociales. Ce n’est pas dû à une réduction des inégalités mais à l’arrivée des antibiotiques. De même, la plus forte mortalité infantile en Angleterre par rapport à la Suède, quelle que soit la catégorie sociale, est imputable aux différences dans l’accès aux soins et plus généralement dans les systèmes de santé des deux pays. Sans doute les pays plus égalitaires ont-ils de meilleurs systèmes de santé que les plus inégalitaires, mais la cause des différences n’est plus alors d’ordre économique mais d’ordre politique et institutionnel. Dès lors, ce n’est pas en réduisant les inégalités de revenu que l’on améliorera le bien-être de tous mais en accentuant le rôle social de l’État.

 

Y a-t-il des domaines où la corrélation entre bonne qualité de vie et faible niveau d’inégalité sociale vous semble à la fois indéniable et significative ?

Les réponses précédentes pourraient laisser croire que toutes les corrélations entre bien-être et niveau d’inégalité produites par Wilkinson et Pickett sont fallacieuses. Ce serait une erreur. Beaucoup de leurs indicateurs de bien-être évoluent en fonction du niveau d’égalité. Citons la proportion de prisonniers par habitant, le degré d’égalité des femmes et des hommes, la mortalité infantile, l’usage des drogues, etc. Il suffit d’ailleurs de consulter les nombreuses enquêtes Eurobaromètre ou de reprendre les statistiques de l’OCDE et d’Eurostat pour faire le même constat. Ainsi, la confiance dans les institutions, dans les personnes que l’on ne connaît pas, dans l’hôpital, dans la prise en charge de la dépendance. De même, la faible proportion de chômeurs de longue durée ou encore la proportion de femmes actives entre 30 et 50 ans. Certaines relations n’existent cependant pas. Par exemple, si Wilkinson et Pickett avaient croisé l’indice du « bonheur » tiré des travaux de Richard Layard avec le degré d’inégalité, ils auraient obtenu un nuage de points informe.

 

La corrélation la plus intéressante ne se trouve pas dans The Spirit Level. On la met en évidence en croisant le niveau d’inégalité avec l’indice d’intervention sociale de l’État élaboré par Gosta Esping-Andersen dans son remarquable ouvrage sur les États providence. Après une analyse historique du développement du capitalisme, Esping-Andersen montre que les États-providence se sont constitués pour protéger les individus du marché, et plus particulièrement de la transformation du travail en marchandise. Certains États ont créé des droits universels (Scandinavie), d’autres ont soutenu des droits professionnels ou familiaux (Europe de l’Ouest et du Sud-Ouest), et les derniers se sont contentés d’aider les exclus (pays anglo-saxons). Ces différences de régime tiennent à une histoire politique voire anthropologique différente, souvent de longue durée. Si j’insiste sur ce point, c’est que l’inégalité n’est pas une cause en soi. C’est un fait d’observation. La véritable cause en amont est le type d’État-providence qui détermine à la fois le niveau d’inégalité et la bonne qualité de vie.

 

Dans la plupart des graphiques présentés dans The Spirit Level, la France occupe une position médiane. Peut-on l’expliquer et y a-t-il une leçon à en tirer ?

La France est par excellence le pays intermédiaire de l’Europe où les traditions du Nord (héritage égalitaire, droit coutumier, égalité des sexes, exogamie, pouvoir des jeunes) rencontrent les traditions du Sud (héritage inégalitaire, droit romain écrit, séparation des sexes, endogamie, pouvoir des vieux). Le livre de Marc Bloch Les Caractères originaux de l’histoire rurale française (1931) le montre à merveille (1). Cette position particulière rejaillit sur tous les aspects de la vie et notamment sur le niveau de bien-être et d’inégalité où la France est en position moyenne car écartelée entre les deux traditions extrêmes.

 

David Runciman oppose un argument de fond à la démonstration des auteurs : c’est que les indicateurs de qualité de vie ne rendent pas compte de la situation de tous ou de presque tous, mais seulement d’une moyenne. Qu’en pensez-vous ?

Runciman a raison : l’inégalité est un écart ; la moyenne ne renseigne pas sur cet écart. On l’a déjà entrevu à propos de la comparaison de la mortalité infantile en Suède et en Angleterre, selon la catégorie sociale. Ce qui compte en fait dans cette comparaison, c’est le faible écart de mortalité entre catégories sociales en Suède par rapport au fort écart en Angleterre. Autrement dit, les pays où les inégalités de revenus sont faibles sont ceux où l’inégalité de bien-être est faible. C’est à la fois presque évident et important pour la vie sociale. Plus généralement, la critique de Runciman renvoie à un aspect de la « tromperie écologique » mise en évidence en 1950 par William S. Robinson : au niveau des États américains, la corrélation entre la proportion de Noirs et l’analphabétisme était élevée, mais entre comtés, à l’intérieur de chaque État, elle disparaissait complètement. Ceci tenait au fait que les Blancs comme les Noirs étaient moins alphabétisés au sud qu’au nord des États-Unis, séquelle de l’esclavage.

 

Que pensez-vous de l’idée que le stress engendré dès l’enfance par un fort niveau d’inégalité sociale a un effet délétère global, qui se traduit par de mauvais indices de qualité de vie [lire l’article de Michael Sargent] ?

Voilà l’un des aspects les plus intéressants du livre car il tente de contourner la « tromperie écologique » en cherchant au niveau individuel la cause des différences en moyenne. Cependant, pour étayer cette théorie psychologique, il faudrait disposer d’enquêtes longitudinales montrant que le stress infantile a conduit à l’échec ceux qui l’avaient subi. Pour mémoire, la théorie de la résilience développée par Boris Cyrulnik va dans la direction opposée avec d’ailleurs la même difficulté à produire une démonstration générale.

Les auteurs concluent de leur démonstration qu’un État a intérêt à faire de la réduction des inégalités une priorité absolue. Mais si la démonstration est douteuse, que vaut la conclusion ? Peut-on, comme le fait le politologue Julian Le Grand [lire l’article], mettre en balance lutte contre les inégalités et lutte contre la pauvreté ?

Sans la nommer, Wilkinson et Pickett visent la théorie de la justice de John Rawls, selon laquelle on doit choisir la politique qui améliore le plus le sort du plus pauvre, même si elle accroît les inégalités d’ensemble. Mais Rawls défend cette position à condition que l’égalité des chances règne à l’origine, donc qu’une politique égalitaire soit mise en œuvre en amont. Vouloir réduire directement l’inégalité fait l’impasse sur la structure profonde des États et des sociétés. Les inégalités se développent quand on accorde une préférence au marché et à la réification de l’activité humaine qui s’ensuit (salariat de plus en plus précaire). Les États-providence sont apparus pour contrecarrer cette tendance. Réduire les inégalités passe donc par une modification profonde du rapport entre État, marché et individu. On voit d’ailleurs combien le « rabotage » des niches fiscales est difficile à réaliser en France ou la lutte contre la corruption à mener en Grèce. Derrière les inégalités régnant dans ces deux pays, existent des conceptions de l’État et de son rôle social profondément intériorisées et exprimées par le style d’État-providence en vigueur.

Un certain degré d’inégalité est-il souhaitable ? Y a-t-il un bon niveau d’inégalité sociale ?

C’est la question clé. Je crains cependant qu’il soit impossible de définir un bon niveau d’inégalité du point de vue social et économique simultanément. Comme démographe, je rencontre une difficulté analogue quand on me demande de définir le niveau optimal ou maximum de la population mondiale. Le résultat dépend en effet de positions éthiques plus que de données empiriques. Ici, Wilkinson et Pickett insistent sur le partage du bien-être (dans sa Politique, Aristote fixait déjà la « bonne vie » comme objectif à l’État). Les défenseurs du marché prennent comme critère l’efficacité économique. Les premiers tentent de montrer que plus de bonne vie donc d’égalité mènera à plus d’efficacité. Les seconds, que plus d’efficacité, donc d’inégalité, mènera à la bonne vie. Étant donné le flou des définitions du bien-être et de l’efficacité, ces tentatives me semblent vouées à l’échec. On ne peut guère espérer que la droite et la gauche tombent d’accord sur leurs principes ni que la science tranche entre leurs visions contraires et il ne faut sans doute pas le souhaiter.

Propos recueillis par Olivier Postel-Vinay.

Un Tartuffe révolutionnaire

Le Tartuffe de Molière s’achève par un deus ex machina : au moment où tout paraît perdu, où l’imposteur triomphe, la police du roi vient l’arrêter. L’issue posa problème aux révolutionnaires, d’autant que Molière représentait pour eux l’un des premiers vecteurs littéraires de la contestation de l’ordre ancien. La solution était simple, encore fallait-il l’inventer : remplacer l’émissaire du roi par celui d’un tribunal révolutionnaire. Tartuffe fut ainsi représenté de 1793 à 1798.

Pendant ce temps se jouait une autre histoire, très embrouillée, dont une historienne du Kansas, Mechele Leon, tente tant bien que mal de dénouer les fils. À la mort de Molière, lequel sentait un peu le soufre, il avait fallu l’intervention de Louis XIV pour qu’il fût enterré en terre d’Église, dans le cimetière attenant à Saint-Eustache, à Paris. Au cours du siècle suivant, le bruit courut qu’en réalité on avait enterré Molière dans un cimetière réservé aux enfants mort-nés et aux excommuniés. Après 1790, des révolutionnaires exploitèrent cette légende pour en faire un argument supplémentaire à charge contre l’Ancien Régime et l’Église. En juillet 1792, ce que l’on crut être le cercueil de Molière fut exhumé et placé sous bonne garde dans les caves de Saint-Eustache. Le cercueil fut ensuite transporté, toujours sous bonne garde, dans diverses remises de bâtiments publics. Après quoi, comme d’ailleurs celui de La Fontaine, il fut pris en charge par Alexandre Lenoir, un peintre de piètre facture chargé de trouver une solution pour les biens nationaux de valeur artistique confisqués à l’Église. Sur l’emplacement de l’actuelle école des Beaux-Arts, celui-ci créa le musée des Antiquités et Monuments français. Il fit mettre les restes supposés de Molière et La Fontaine dans deux sarcophages, qui trônaient en bonne place quand le musée fut ouvert en 1795. Depuis 1817, les « augustes débris » en question sont au Père-Lachaise.

=> Comparer les articles Universalis et Britannica sur Molière.