Books : Les auteurs de The Spirit Level pensent avoir démontré que les sociétés où l’on vit le mieux sont les moins inégalitaires. Cependant, la corrélation qu’ils établissent entre le niveau d’inégalité sociale et les indicateurs de qualité de vie a fait l’objet de critiques. Par exemple, le Japon et la Finlande, les deux pays les plus égalitaires, sont aussi les deux pays où le taux de suicide est le plus élevé [voir « Contre-exemple : le suicide »]. Que vous inspire cet argument ?
Hervé Le Bras : Si tout phénomène économique et social dépendait d’une cause unique, les sciences sociales pourraient fermer boutique. En réalité, chaque phénomène combine de manière originale plusieurs facteurs. Le suicide en est un bon exemple. En s’inspirant de la théorie du suicide de Durkheim, on peut même éclairer le fait que sa fréquence n’augmente pas avec l’inégalité. Durkheim a établi le rapport entre le suicide et la rupture du lien social ou familial. Or une telle rupture peut être plus durement ressentie dans les pays où la cohésion sociale est forte, donc dans les pays égalitaires tels que le Japon et la Finlande. Dans les pays inégalitaires, il est loisible de se réfugier au sein de groupes restreints et plus égalitaires qui assurent une protection : parenté, quartier, village, communauté religieuse ou d’origine, où des liens forts se développent. Une faiblesse du raisonnement proposé par The Spirit Level est de n’admettre qu’un seul type de communauté de référence, l’État-nation (le pays) ou l’État au sein de la fédération américaine. Or, si certains préfèrent être seconds à Rome que premiers dans leur village, pour d’autres c’est le contraire.
À l’inverse, l’espérance de vie est un peu plus élevée dans le pays le plus inégalitaire, Singapour, que dans des pays très égalitaires comme la Finlande ou le Danemark. De même, l’espérance de vie au Royaume-Uni, qui fait partie des sociétés les plus inégalitaires, est la même que dans certains pays d’Europe du Nord, parmi les plus égalitaires. Cet argument est-il de même nature que le premier et que vaut-il ?
Le traitement de l’espérance de vie par Wilkinson et Pickett est pour le moins désinvolte. Leurs chiffres ne correspondent pas aux données récentes, comme les statistiques de 2009 du Population Reference Bureau de Washington. Actuellement, les États-Unis sont distancés par tous les autres pays considérés dans The Spirit Level. L’espérance de vie y plafonne à 77,5 ans tandis qu’elle atteint 82,5 ans au Japon. Le Danemark se situe à 78,5 ans, la Belgique à 79,5 et tous les autres pays se trouvent dans la fourchette 79,5-81,5 ans. Dans sa critique impitoyable de Wikinson et Pickett, Snowdon n’est pas mieux inspiré. Il ajoute aux données de Wilkinson et Pickett Hong Kong, où l’espérance de vie est de 81,5 ans malgré un grand niveau d’inégalité, et trois anciens pays d’Europe de l’Est où l’espérance de vie est inférieure à 78 ans, bien que la répartition des revenus soit l’une des moins inégalitaires. Cela lui permet de contester toute relation entre longévité et inégalités. Les statistiques permettent malheureusement de jouer à ce petit jeu qui consiste à ne retenir que les cas qui valident votre thèse, ou, s’il s’agit de la contredire, d’introduire ceux qui l’invalident. Péché d’omission et d’addition selon le cas. Il n’est pas non plus sérieux de mettre sur le même pied des cités-États et de grands pays. Si Paris était considéré indépendamment de la France, il apparaîtrait comme un contre-exemple : forte inégalité et longue espérance de vie. Une enquête de l’Insee en a vraisemblablement donné la raison. L’institut avait calculé l’espérance de vie (à 35 ans) selon la catégorie sociale et la taille de la commune de résidence. Le résultat était particulièrement net : plus la commune était importante, plus la mortalité des ouvriers augmentait et plus celle des cadres diminuait. Mais ces mouvements se neutralisaient, si bien que l’espérance de vie variait peu et aléatoirement selon la dimension de la commune, toutes catégories sociales confondues. À l’échelle des pays considérés par Wilkinson et Pickett, la même chose est sans doute vraie : dans les pays les plus inégalitaires, les différences d’espérance de vie selon le milieu social sont plus fortes, mais l’espérance de vie globale dépend de la proportion des riches et des pauvres, non de l’écart entre eux.
Les auteurs affirment aussi que les sociétés les plus égalitaires sont économiquement les plus performantes : ce sont elles qui, au regard de leur population, déposent le plus de brevets. Mais on peut aussi observer que les deux pays qui arrivent aujourd’hui en tête du palmarès de la productivité sont la Suède et les États-Unis, très dissemblables en matière d’inégalités. La corrélation entre égalité et prise de brevets serait-elle non significative ?
On est ici au cœur du débat : pour la droite libérale, l’inégalité est source d’efficacité économique car elle permet aux meilleurs de donner la mesure de leur talent ; pour la gauche, c’est l’égalité qui est source d’efficacité économique car les individus agissent de concert. Les États-Unis et la Suède servent bien d’exemples à ces deux positions opposées. À la vérité, il est impossible de trancher empiriquement (cela se saurait). Tout au plus a-t-on observé que les inégalités augmentent durant la phase de décollage. Mais, une fois le pays « développé », il n’y a plus de certitude. Alors les partisans de chaque thèse utilisent les indicateurs qui vont dans leur sens, les brevets pour The Spirit Level, la productivité pour les libéraux. Aucun des deux n’est recevable. La proportion de brevets par habitant tient à la qualité de l’enseignement universitaire et de la recherche (que Wilkinson et Pickett passent sous silence) et la productivité est éminemment variable au cours du temps. On est ici à nouveau en face d’un problème de sélection, non plus des données servant à illustrer une variable, mais des variables elles-mêmes. Notons au passage que l’indicateur le plus simple de l’efficacité économique, la croissance du PIB par habitant, n’est pas lié au degré d’inégalité.
Pour le politologue David Runciman, le graphique le plus convaincant de The Spirit Level est celui qui compare la mortalité infantile selon la classe sociale du père, en Angleterre et en Suède. Pour cet exemple au moins, conclut-il, « il est clair qu’une société plus égalitaire apporte un mieux à presque tout le monde ». Cette interprétation vous paraît-elle exacte ?
Comme David Runciman, j’ai d’abord trouvé l’argument convaincant car il illustre le fait que tous les secteurs de la société profitent de la réduction des inégalités et pas seulement les plus démunis. Mais, à la réflexion, le raisonnement est circulaire. En supposant que la seule cause des différences de bien-être réside dans les plus ou moins fortes inégalités, The Spirit Level leur attribue tout le bénéfice des différences observées, ce qui renforce le rôle explicatif des inégalités. Un exemple peut faire comprendre cet artifice : si l’on compare la mortalité en France avant et après la Seconde Guerre mondiale, on constate que l’espérance de vie a progressé dans toutes les catégories sociales. Ce n’est pas dû à une réduction des inégalités mais à l’arrivée des antibiotiques. De même, la plus forte mortalité infantile en Angleterre par rapport à la Suède, quelle que soit la catégorie sociale, est imputable aux différences dans l’accès aux soins et plus généralement dans les systèmes de santé des deux pays. Sans doute les pays plus égalitaires ont-ils de meilleurs systèmes de santé que les plus inégalitaires, mais la cause des différences n’est plus alors d’ordre économique mais d’ordre politique et institutionnel. Dès lors, ce n’est pas en réduisant les inégalités de revenu que l’on améliorera le bien-être de tous mais en accentuant le rôle social de l’État.
Y a-t-il des domaines où la corrélation entre bonne qualité de vie et faible niveau d’inégalité sociale vous semble à la fois indéniable et significative ?
Les réponses précédentes pourraient laisser croire que toutes les corrélations entre bien-être et niveau d’inégalité produites par Wilkinson et Pickett sont fallacieuses. Ce serait une erreur. Beaucoup de leurs indicateurs de bien-être évoluent en fonction du niveau d’égalité. Citons la proportion de prisonniers par habitant, le degré d’égalité des femmes et des hommes, la mortalité infantile, l’usage des drogues, etc. Il suffit d’ailleurs de consulter les nombreuses enquêtes Eurobaromètre ou de reprendre les statistiques de l’OCDE et d’Eurostat pour faire le même constat. Ainsi, la confiance dans les institutions, dans les personnes que l’on ne connaît pas, dans l’hôpital, dans la prise en charge de la dépendance. De même, la faible proportion de chômeurs de longue durée ou encore la proportion de femmes actives entre 30 et 50 ans. Certaines relations n’existent cependant pas. Par exemple, si Wilkinson et Pickett avaient croisé l’indice du « bonheur » tiré des travaux de Richard Layard avec le degré d’inégalité, ils auraient obtenu un nuage de points informe.
La corrélation la plus intéressante ne se trouve pas dans The Spirit Level. On la met en évidence en croisant le niveau d’inégalité avec l’indice d’intervention sociale de l’État élaboré par Gosta Esping-Andersen dans son remarquable ouvrage sur les États providence. Après une analyse historique du développement du capitalisme, Esping-Andersen montre que les États-providence se sont constitués pour protéger les individus du marché, et plus particulièrement de la transformation du travail en marchandise. Certains États ont créé des droits universels (Scandinavie), d’autres ont soutenu des droits professionnels ou familiaux (Europe de l’Ouest et du Sud-Ouest), et les derniers se sont contentés d’aider les exclus (pays anglo-saxons). Ces différences de régime tiennent à une histoire politique voire anthropologique différente, souvent de longue durée. Si j’insiste sur ce point, c’est que l’inégalité n’est pas une cause en soi. C’est un fait d’observation. La véritable cause en amont est le type d’État-providence qui détermine à la fois le niveau d’inégalité et la bonne qualité de vie.
Dans la plupart des graphiques présentés dans The Spirit Level, la France occupe une position médiane. Peut-on l’expliquer et y a-t-il une leçon à en tirer ?
La France est par excellence le pays intermédiaire de l’Europe où les traditions du Nord (héritage égalitaire, droit coutumier, égalité des sexes, exogamie, pouvoir des jeunes) rencontrent les traditions du Sud (héritage inégalitaire, droit romain écrit, séparation des sexes, endogamie, pouvoir des vieux). Le livre de Marc Bloch Les Caractères originaux de l’histoire rurale française (1931) le montre à merveille (1). Cette position particulière rejaillit sur tous les aspects de la vie et notamment sur le niveau de bien-être et d’inégalité où la France est en position moyenne car écartelée entre les deux traditions extrêmes.
David Runciman oppose un argument de fond à la démonstration des auteurs : c’est que les indicateurs de qualité de vie ne rendent pas compte de la situation de tous ou de presque tous, mais seulement d’une moyenne. Qu’en pensez-vous ?
Runciman a raison : l’inégalité est un écart ; la moyenne ne renseigne pas sur cet écart. On l’a déjà entrevu à propos de la comparaison de la mortalité infantile en Suède et en Angleterre, selon la catégorie sociale. Ce qui compte en fait dans cette comparaison, c’est le faible écart de mortalité entre catégories sociales en Suède par rapport au fort écart en Angleterre. Autrement dit, les pays où les inégalités de revenus sont faibles sont ceux où l’inégalité de bien-être est faible. C’est à la fois presque évident et important pour la vie sociale. Plus généralement, la critique de Runciman renvoie à un aspect de la « tromperie écologique » mise en évidence en 1950 par William S. Robinson : au niveau des États américains, la corrélation entre la proportion de Noirs et l’analphabétisme était élevée, mais entre comtés, à l’intérieur de chaque État, elle disparaissait complètement. Ceci tenait au fait que les Blancs comme les Noirs étaient moins alphabétisés au sud qu’au nord des États-Unis, séquelle de l’esclavage.
Que pensez-vous de l’idée que le stress engendré dès l’enfance par un fort niveau d’inégalité sociale a un effet délétère global, qui se traduit par de mauvais indices de qualité de vie [lire l’article de Michael Sargent] ?
Voilà l’un des aspects les plus intéressants du livre car il tente de contourner la « tromperie écologique » en cherchant au niveau individuel la cause des différences en moyenne. Cependant, pour étayer cette théorie psychologique, il faudrait disposer d’enquêtes longitudinales montrant que le stress infantile a conduit à l’échec ceux qui l’avaient subi. Pour mémoire, la théorie de la résilience développée par Boris Cyrulnik va dans la direction opposée avec d’ailleurs la même difficulté à produire une démonstration générale.
Les auteurs concluent de leur démonstration qu’un État a intérêt à faire de la réduction des inégalités une priorité absolue. Mais si la démonstration est douteuse, que vaut la conclusion ? Peut-on, comme le fait le politologue Julian Le Grand [lire l’article], mettre en balance lutte contre les inégalités et lutte contre la pauvreté ?
Sans la nommer, Wilkinson et Pickett visent la théorie de la justice de John Rawls, selon laquelle on doit choisir la politique qui améliore le plus le sort du plus pauvre, même si elle accroît les inégalités d’ensemble. Mais Rawls défend cette position à condition que l’égalité des chances règne à l’origine, donc qu’une politique égalitaire soit mise en œuvre en amont. Vouloir réduire directement l’inégalité fait l’impasse sur la structure profonde des États et des sociétés. Les inégalités se développent quand on accorde une préférence au marché et à la réification de l’activité humaine qui s’ensuit (salariat de plus en plus précaire). Les États-providence sont apparus pour contrecarrer cette tendance. Réduire les inégalités passe donc par une modification profonde du rapport entre État, marché et individu. On voit d’ailleurs combien le « rabotage » des niches fiscales est difficile à réaliser en France ou la lutte contre la corruption à mener en Grèce. Derrière les inégalités régnant dans ces deux pays, existent des conceptions de l’État et de son rôle social profondément intériorisées et exprimées par le style d’État-providence en vigueur.
Un certain degré d’inégalité est-il souhaitable ? Y a-t-il un bon niveau d’inégalité sociale ?
C’est la question clé. Je crains cependant qu’il soit impossible de définir un bon niveau d’inégalité du point de vue social et économique simultanément. Comme démographe, je rencontre une difficulté analogue quand on me demande de définir le niveau optimal ou maximum de la population mondiale. Le résultat dépend en effet de positions éthiques plus que de données empiriques. Ici, Wilkinson et Pickett insistent sur le partage du bien-être (dans sa Politique, Aristote fixait déjà la « bonne vie » comme objectif à l’État). Les défenseurs du marché prennent comme critère l’efficacité économique. Les premiers tentent de montrer que plus de bonne vie donc d’égalité mènera à plus d’efficacité. Les seconds, que plus d’efficacité, donc d’inégalité, mènera à la bonne vie. Étant donné le flou des définitions du bien-être et de l’efficacité, ces tentatives me semblent vouées à l’échec. On ne peut guère espérer que la droite et la gauche tombent d’accord sur leurs principes ni que la science tranche entre leurs visions contraires et il ne faut sans doute pas le souhaiter.
Propos recueillis par Olivier Postel-Vinay.