Quand le capitaine Paul Voulet présenta son nouveau projet d’expédition au ministre des Colonies, en janvier 1898, il reçut bon accueil. Ce jeune officier prometteur s’était en effet montré d’une fermeté exemplaire à l’égard des autochtones lors de sa précédente mission au Soudan français [l’actuel Mali]. Quelques mois plus tôt, le président Félix Faure lui avait même accordé audience. Voulet proposa de mener l’entreprise avec Julien Chanoine, descendant d’une grande dynastie champenoise dont le père était proche du ministre de la Guerre (Julien sera promu capitaine au cours de l’expédition et son père ministre de la Guerre).
Les ordres donnés aux jeunes hommes étaient délibérément flous : ils devaient progresser depuis le Sénégal jusqu’au Mali actuel, traverser ensuite le territoire du Burkina Faso moderne pour gagner le Tchad. Ils pouvaient même aller plus loin, car la France avait l’ambition à peine dissimulée d’annexer une bande de terre contiguë au centre du continent pour rallier l’Afrique occidentale à Djibouti, et contrarier ainsi les appétits de l’Allemagne et de la Grande-Bretagne. L’expédition Voulet-Chanoine devait, en particulier, affirmer la suzeraineté de la France sur le peuple Mossé au Burkina Faso ; et, conformément à sa « mission civilisatrice », venger l’assassinat d’un chef militaire français par le sultan de Zinder, en le destituant et en confisquant ses terres (1). La mission devait également intervenir vigoureusement contre Rabih Zubair, dit Rabah, potentat esclavagiste dont les terres s’étendaient au sud-ouest du lac Tchad.
De l’alcool et une machine à glaçons
En étudiant son itinéraire, Voulet vit à quel point il serait entouré d’ennemis : les Fulbes du Mali seraient furieux de le voir franchir le Niger et pénétrer sur des terres longtemps réservées à leurs propres campagnes de pillage ; les Touaregs, qui faisaient paître leur bétail le long du Niger, seraient hostiles à quiconque tenterait de contrôler la région ; les Djermas, installés sur la rive gauche du fleuve ; les Almamis de Sokoto, qui ne manqueraient pas de les considérer comme des envahisseurs ; et, après tout cela, il lui faudrait encore affronter le sultan de Zinder, puis Rabah. Voulet demanda un armement lourd : des mitrailleuses Maxim, une pièce d’artillerie de montagne et 270 soldats. Mais la France menait au rabais sa ruée vers l’Afrique, et seuls neuf Français et quelques tirailleurs sénégalais furent affectés à l’expédition.
Voulet, parfaitement conscient qu’un officier est censé en tel cas « faire preuve d’initiative », entreprit de recruter de nombreux irréguliers. Restait la question du portage. Le capitaine avait trente tonnes de bagages : outre plusieurs centaines de bouteilles de vin et d’alcool et une machine à glaçons, il emportait une bibliothèque imposante, composée non seulement de récits de voyages, d’ouvrages de médecine et d’anthropologie, mais aussi de nombreux romans, douze exemplaires du Coran, une encyclopédie en vingt volumes et des livres sur la conquête de la Gaule par César ou les exploits d’Alexandre le Grand, manifestement destinés à l’édification des officiers. Une telle expédition nécessitait aussi quarante tonnes d’eau par jour pour permettre aux hommes de boire et se laver.
Jusqu’au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, le colonialisme français eut volontiers recours au travail forcé, même s’il s’autojustifiait par la nécessité d’abolir la traite des Noirs. La mission Voulet-Chanoine en profita pleinement. Dès le début de l’année 1899, la colonne comptait 600 soldats, 600 à 800 porteurs, 200 femmes et 100 esclaves – ces deux dernières catégories parant à l’approvisionnement en concubines des officiers et des tirailleurs –, et 150 chevaux, 100 mulets, 20 chameaux et 500 têtes de bétail étaient également du voyage.
Mais tous les hommes, naturellement, voulaient eux aussi des amantes : à mesure que la troupe progressait en livrant bataille, elle en capturait de nouvelles – sans doute 600 femmes supplémentaires –, suivies d’une ribambelle d’enfants. Il se peut que la mission ait fini par compter plus de 2 000 personnes. C’était la plus grande colonne militaire jamais vue dans ces contrées.
Quand ils arrivèrent à Tombouctou, le lieutenant-colonel Arsène Klobb, chef de la garnison locale, conseilla vivement à Voulet et Chanoine de voyager plus léger. En vain. Il les escorta assez loin vers l’est, mais les tueries commencèrent dès son départ. Sansané Haoussa fut le premier village à tomber : pillé, incendié, 101 de ses hommes, femmes et enfants massacrés. Beaucoup d’autres devaient suivre, toujours sur le même schéma : la colonne arrivait et exigeait toutes les bêtes et autres vivres du lieu, voire plus. Accepter valait famine, refuser valait guerre totale : le village était mis à sac, les femmes violées et tous les habitants passés au fil de l’épée. La taille même de la colonne signifiait à coup sûr que ses exigences ne pouvaient être satisfaites. Et Voulet s’est sans doute réjoui de ces combats qui lui permettaient de récompenser les meilleurs de ses hommes – leur prime, en femmes et en esclaves, était aisément prélevée sur toute population qui résistait. Les soldats ou les porteurs qui décevaient les deux capitaines étaient atrocement punis ; certains étaient exécutés. Les châtiments collectifs étaient monnaie courante. Un jour, les hommes d’une section entière furent condamnés à vingt-cinq coups de fouet, chaque rangée de soldats flagellant celle qui la précédait. Les porteurs – souvent des esclaves – qui s’enfuyaient étaient tués lentement par pendaison, tandis qu’un brasier leur brûlait la plante des pieds.
Rendus fous par la « soudanite » ?
Quand la rumeur de ces atrocités atteignit la métropole, Paris s’inquiéta sérieusement. Klobb reçut l’ordre d’enquêter et, si nécessaire, de relever Voulet et Chanoine de leur commandement ; peu chargé, il ne tarda pas à les rattraper. Il eut d’abord peine à croire ce qu’on lui disait. Mais, parvenu au village de Birni-N’Konni, il vit de ses yeux des fillettes pendues aux branches et plus d’un millier de cadavres qui pourrissaient au soleil. Voulet et Chanoine n’en étaient pas moins déterminés à conserver leur commandement : le 14 juillet, ironie de l’histoire, Voulet accompagné de 80 hommes tendit à Klobb une embuscade et le tua. Quand il retrouva ses officiers, le lendemain matin, il leur conseilla de ne pas lui serrer la main, leur dit qu’il avait tué Klobb et qu’il ne regrettait rien : « Désormais, je suis un hors-la-loi, je renie ma famille, mon pays, je ne suis plus français. Je suis un chef noir. L’Afrique est grande ; j’ai un fusil, des munitions, 600 hommes qui me sont dévoués corps et âme. Nous fonderons un empire en Afrique, un empire fort et imprenable. […] Ils n’oseront jamais m’attaquer. Quand la France voudra négocier avec nous, elle devra payer cher. »
Tout aussi compromis, Chanoine prit son parti. Les autres officiers décidèrent de retourner au Mali. Pendant ce temps, Voulet se vantait auprès de ses hommes : il deviendrait l’égal de Samory Touré, le grand chef de guerre musulman qui avait combattu les Français pendant plus d’une décennie… Quand les soldats comprirent qu’ils ne rentreraient jamais au pays, tout implosa. Pendant les massacres, eux comme les porteurs avaient eu la claire conscience d’agir au nom de la France, avec ce que cela signifiait de prestige et de perspective de récompense. Mais lorsque tout cela fut menacé, ils s’en prirent à leurs supérieurs. Ni Voulet ni Chanoine ne passèrent la semaine, même si Bertrand Taithe nous met en garde dans The Killer Trail sur le fait que cette version des événements a peut-être été fabriquée de toutes pièces par les autres officiers, soucieux de rejeter l’entière responsabilité sur les deux capitaines. Quand les autorités françaises arrivèrent, les biens, les notes et les photographies de Voulet et Chanoine avaient été détruits, ainsi que les documents de Klobb ; comme pour effacer toute trace de cette désastreuse entreprise.
Les échos de la mission scandalisèrent la France, où se développait alors une nouvelle sensibilité aux droits de l’homme. Le colonialisme français ne valait dont pas mieux que l’impérialisme allemand en Namibie ou belge au Congo ? Ces nouvelles conceptions n’avaient cependant pas gagné l’armée. La mission devint une cause célèbre, notamment parce qu’elle coïncida avec la parution de Au cœur des ténèbres de Joseph Conrad (en 1899). Voulet et Chanoine étaient toujours vivants et étaient devenus des rois africains, prétendait même la rumeur… Taithe a le mérite d’être allé débusquer toute cette histoire dans les archives ; mais ce qui l’intéresse vraiment, c’est la manière dont elle s’est articulée avec les mouvements d’opinion complexes de l’époque, la grande question étant : comment expliquer le comportement de Voulet et Chanoine ?
Une des hypothèses était alors la « soudanite », maladie engendrée par l’ennui, souvent alimentée par l’alcool et le « désespoir d’un isolement interminable », qui entraînait un comportement vindicatif et la perte du sens de la valeur d’une vie humaine. C’est au Soudan que le taux de mortalité des soldats de l’Empire français était le plus élevé : 10,7 % par an. On évoqua aussi les thèses du racisme scientifique : plus le sang de l’homme blanc était « pur », plus il risquait de « succomber » aux tropiques et à leur luxure. Les pires dangers étaient le climat et les Africains eux-mêmes. Paul Vigné d’Octon était l’un des partisans de cette thèse. Anticolonialiste raciste, il dénonça passionnément la mission devant le Parlement et dans la presse. Il s’étendait longuement, dans son roman à succès Chair noire, sur la perdition morale engendrée par l’habitude coloniale de prendre des concubines africaines. Médecin de formation, darwiniste social, il fulminait contre les dangers de l’assouvissement sexuel sauvage et le mélange racial qui en découlait. La violence de Voulet et Chanoine, pensait-il, prouvait qu’ils avaient été corrompus par leur conduite lascive envers les femmes esclaves. Taithe relève des positions analogues chez Conrad, en particulier l’idée que l’environnement africain désinhibe les Blancs et les amène à délaisser les valeurs occidentales, au point d’habiter finalement une Afrique fantasmée, tout droit sortie de leur imagination.
Inévitablement, le scandale s’enchevêtra avec l’affaire Dreyfus. Pour le général Chanoine, ces récits d’atrocités étaient une tentative délibérée des dreyfusards pour souiller la réputation de son fils. Il publia en réaction des lettres de Julien, où il exprimait son anglophobie radicale et son désir de conquérir l’Afrique occidentale britannique : elles portaient, selon son père, la marque d’un véritable patriote. Et les rapports critiques sur la mission ne reflétaient rien d’autre que les efforts des francs-maçons et des Juifs pour salir la réputation de la France et de son armée. Car enfin, à qui d’autre que les Britanniques ces révélations profiteraient-elles ?
Une violence déchaînée par la peur de l’échec
L’élément le plus délicat de l’histoire a trait à l’esclavage : Voulet avait même évoqué la nature « humanitaire » d’une expédition qui allait combattre Rabah, trafiquant d’esclaves notoire. Mais, comme l’écrit Taithe, « les esclaves n’étaient pas seulement un produit. Ils représentaient une véritable monnaie d’échange dans l’ensemble de l’Afrique de l’Ouest ». L’esclavage était omniprésent. Partout où existait une chefferie dominante, cette domination se traduisait par des raids sur les voisins plus faibles, le bétail et la population faisant office de butin. En 1968 encore, aux alentours du Fouta-Djalon, en Guinée, j’ai découvert que les serviteurs étaient encore désignés sous le nom de « captifs » par leurs patrons-propriétaires Foulah. Comme le montre le film de Bernard Giraudeau Les Caprices d’un fleuve, l’esclavage était une réalité incontournable dans le Sénégal colonial : même les esclaves affranchis devenaient négriers.
Pour comprendre ce qui se passa dans l’esprit de Voulet et Chanoine, il faut avoir plusieurs choses à l’esprit. Tout d’abord, l’expansion française en Afrique de l’Ouest avait été particulièrement violente. Les Français avaient combattu El-Hadj Omar Tall, redoutable chef toucouleur, mais ils avaient surtout affronté pendant seize longues années Samory, un adversaire coriace qui fabriquait même ses propres armes. Voulet et Chanoine savaient parfaitement qu’ils partaient pour la guerre – et contre d’autres potentats musulmans. Ils éprouvaient l’angoisse traditionnelle des Français à l’égard de l’islam et étaient conscients de leur infériorité numérique. Comme l’a écrit Chanoine, « en terre musulmane, la soumission vient de la peur » et « lorsqu’on se bat contre un chef noir, on ne doit pas mener une guerre précautionneuse, mais une guerre dure ». Autrement dit, la violence devait être exemplaire. Des administrateurs français découvriraient plus tard que cette violence exemplaire avait terrorisé les populations locales, tandis que Voulet et Chanoine, eux, étaient sans doute obsédés par l’échec de nombreuses expéditions françaises. Ils étaient eux-mêmes censés rencontrer la mission Bretonnet, remontant du Congo français, et massacrée après être tombée dans une embuscade.
L’armée française voulait peut-être à l’époque prendre sa revanche sur l’Allemagne, mais la crainte de la puissance germanique était telle que ce n’est qu’une hypothèse. Le seul véritable enjeu était la ruée vers l’Afrique. Et aucun jeune officier n’ignorait les opportunités uniques de promotion qu’offrait l’aventure coloniale. L’Algérie avait été dirigée par l’armée jusque dans les années 1860, et il en était sorti des généraux, mais aussi des présidents : le coup d’État de Louis-Napoléon Bonaparte, en 1851, avait réussi grâce au soutien de l’armée d’Algérie (une situation presque analogue à celle de De Gaulle en 1958) ; et le premier président de la IIIe République, le maréchal Mac-Mahon, avait été gouverneur général d’Algérie. Et puis, il y avait le propre père de Chanoine, qui avait participé au sac du palais d’Été à Pékin, en 1860, pendant la seconde guerre de l’opium, et avait gravi tous les échelons de l’appareil politique. L’entreprise coloniale tout entière était célébrée pour les grandes « aventures » qu’elle offrait aux membres de la Légion étrangère, avec le sentiment que seule l’Afrique permettait au culte de la virilité héroïque de s’épanouir pleinement.
Voulet et Chanoine ne voulaient pas finir comme Bretonnet. Réussir apporterait gloire et promotion, et, puisque la France ne leur en donnait pas les moyens, ils prirent tout ce qu’ils purent trouver pour compenser leur vulnérabilité. C’est ainsi qu’ils en vinrent à pendre des fillettes aux arbres et à planter des têtes tranchées au bout de piques. Taithe affirme, sans doute à juste titre, qu’il n’est nul besoin d’en appeler à la thèse de la folie ou de la « soudanite » pour expliquer le phénomène. La cruauté et le recours à l’esclavage faisaient partie intégrante de l’ordre colonial ordinaire ; et à partir du moment où Voulet et Chanoine décidèrent de monter une expédition qui, par son ampleur, ne pouvait vivre des ressources naturelles, il était clair qu’ils allaient au-devant des ennuis. Jean-Baptiste Chaudié, gouverneur de l’Afrique occidentale française, écrivit ainsi au ministre des Colonies pour le mettre en garde : « Le capitaine Voulet […] devra faire la guerre dès qu’il aura quitté les territoires sous notre autorité et, même dans nos territoires, la constitution d’un convoi de 800 porteurs n’ira pas sans poser d’énormes difficultés […]. La faim les conduira à voler ce qu’ils ne pourront pas obtenir, à piller les villages, […]les porteurs s’enfuiront et il devra user de violence. »
En chefs militaires africains, ils utilisaient tambours et griots
Chaudié n’aurait sans doute pas été surpris d’apprendre que Voulet et Chanoine allèrent jusqu’à prétendre auprès de leurs tirailleurs qu’ils adoptaient les formes africaines de guerre, que leur stratégie et leurs tactiques seraient à l’unisson des conceptions africaines du comportement des grands chefs militaires. À quel point comprenaient-ils vraiment les mœurs africaines ? Nous l’ignorons. Mais ils ne se contentèrent pas d’asservir et de piller comme Rabah : ils utilisaient des tambours et des griots (« chanteurs de louanges »). L’idée d’imiter le grand Samory gagna peu à peu Voulet – d’où son explosion finale.
Taithe décrit bien les raisons probables de la mission et les cheminements psychologiques souvent complexes de la France impériale. Il rappelle avec à propos que le massacre – en 1904 – des Hereros de Namibie par les Allemands eut lieu avec le plein accord des autorités coloniales et de Berlin. Et il fallut attendre un siècle pour que l’Allemagne considère que ce massacre méritait excuses et réparation (2). Le caractère fascinant de l’affaire Voulet-Chanoine tient au fait que l’opinion française basculait déjà. Eussent-ils mené à bien leur mission, les deux capitaines auraient pu s’en sortir impunément, si le scandale était resté confiné au sein des cercles coloniaux. C’est la parution du récit des atrocités dans la presse métropolitaine qui causa leur perte. Il n’est pas sûr, loin s’en faut, que les journaux allemands ou britanniques de l’époque – voire les journaux parisiens un peu plus tôt – auraient publié des articles similaires. Mais, en 1899, la société française était déchirée par l’affaire Dreyfus et une partie de la presse était prête à croire et imprimer quasiment n’importe quelle horreur, pourvu qu’elle ait été commise par l’armée. Les habitants de Sansané Haoussa ou de Birni N’Konni n’auraient rien gagné à le savoir, mais ils avaient Dreyfus de leur côté : c’en était fini de Voulet et Chanoine.
Cet article est paru dans la London Review of Books le 11 mars 2010. Il a été traduit par Béatrice Bocard.