Voulet et Chanoine,
 capitaines des ténèbres

Quand le capitaine Paul Voulet présenta son nouveau projet d’expédition au ministre des Colonies, en janvier 1898, il reçut bon accueil. Ce jeune officier prometteur s’était en effet montré d’une fermeté exemplaire à l’égard des autochtones lors de sa précédente mission au Soudan français [l’actuel Mali]. Quelques mois plus tôt, le président Félix Faure lui avait même accordé audience. Voulet proposa de mener 
l’entreprise avec Julien Chanoine, descendant d’une grande dynastie champenoise dont le père était proche du ministre de la Guerre (Julien sera promu capitaine au cours de l’expé­dition et son père ministre de la Guerre).

Les ordres donnés aux jeunes hommes étaient délibérément flous : ils devaient progresser depuis le Sénégal jusqu’au Mali actuel, traverser ensuite le territoire du Burkina Faso moderne pour gagner le Tchad. Ils pouvaient même aller plus loin, car la France avait l’ambition à peine dissimulée d’annexer une bande de terre contiguë au centre du continent pour rallier l’Afrique occidentale à Djibouti, et contrarier ainsi les appétits de l’Allemagne et de la Grande-Bretagne. L’expédition Voulet-Chanoine devait, en particulier, affirmer la suzeraineté de la France sur le peuple Mossé au Burkina Faso ; et, conformément à sa « mission civilisatrice », venger l’assassinat d’un chef militaire français par le sultan de Zinder, en le destituant et en confisquant ses terres (1). La mission devait également intervenir vigoureusement contre Rabih Zubair, dit Rabah, potentat esclavagiste dont les terres s’étendaient au sud-ouest du lac Tchad.

 

De l’alcool et une machine à glaçons


En étudiant son itinéraire, Voulet vit à quel point il serait entouré d’ennemis : les Fulbes du Mali seraient furieux de le voir franchir le Niger et pénétrer sur des terres longtemps réservées à leurs propres campagnes de pillage ; les Touaregs, qui faisaient paître leur bétail le long du Niger, seraient hostiles à quiconque tenterait de contrôler la région ; les Djermas, installés sur la rive gauche du fleuve ; les Almamis de Sokoto, qui ne manqueraient pas de les considérer comme des envahisseurs ; et, après tout cela, il lui faudrait encore affronter le sultan de Zinder, puis Rabah. Voulet demanda un armement lourd : des mitrailleuses Maxim, une pièce d’artillerie de montagne et 270 soldats. Mais la France menait au rabais sa ruée vers l’Afrique, et seuls neuf Français et quelques tirailleurs sénégalais furent affectés à l’expédition.

Voulet, parfaitement conscient qu’un officier est censé en tel cas « faire preuve d’initiative », entreprit de recruter de nombreux irréguliers. Restait la question du portage. Le capitaine avait trente tonnes de bagages : outre plusieurs centaines de bouteilles de vin et d’alcool et une machine à glaçons, il emportait une bibliothèque imposante, composée non seulement de récits de voyages, d’ouvrages de médecine et d’anthropologie, mais aussi de nombreux romans, douze exemplaires du Coran, une encyclopédie en vingt volumes et des livres sur la conquête de la Gaule par César ou les exploits d’Alexandre le Grand, manifestement destinés à l’édification des officiers. Une telle expédition nécessitait aussi quarante tonnes d’eau par jour pour permettre aux hommes de boire et se laver.

Jusqu’au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, le colonialisme français eut volontiers recours au travail forcé, même s’il s’autojustifiait par la nécessité d’abolir la traite des Noirs. La mission Voulet-Chanoine en profita pleinement. Dès le début de l’année 1899, la colonne comptait 600 soldats, 600 à 800 porteurs, 200 femmes et 100 esclaves – ces deux dernières catégories parant à l’approvisionnement en concubines des officiers et des tirailleurs –, et 150 chevaux, 100 mulets, 20 chameaux et 500 têtes de bétail étaient également du voyage.

Mais tous les hommes, naturellement, voulaient eux aussi des amantes : à mesure que la troupe progressait en livrant bataille, elle en capturait de nouvelles – sans doute 600 femmes supplémentaires –, suivies d’une ribambelle d’enfants. Il se peut que la mission ait fini par compter plus de 2 000 personnes. C’était la plus grande colonne militaire jamais vue dans ces contrées.

Quand ils arrivèrent à Tombouctou, le lieutenant-colonel Arsène Klobb, chef de la garnison locale, conseilla vivement à Voulet et Chanoine de voyager plus léger. En vain. Il les escorta assez loin vers l’est, mais les tueries commencèrent dès son départ. Sansané Haoussa fut le premier village à tomber : pillé, incendié, 101 de ses hommes, femmes et enfants massacrés. Beaucoup d’autres devaient suivre, toujours sur le même schéma : la colonne arrivait et exigeait toutes les bêtes et autres vivres du lieu, voire plus. Accepter valait famine, refuser valait guerre totale : le village était mis à sac, les femmes violées et tous les habitants passés au fil de l’épée. La taille même de la colonne signifiait à coup sûr que ses exigences ne pouvaient être satisfaites. Et Voulet s’est sans doute réjoui de ces combats qui lui permettaient de récompenser les meilleurs de ses hommes – leur prime, en femmes et en esclaves, était aisément prélevée sur toute population qui résistait. Les soldats ou les porteurs qui décevaient les deux capitaines étaient atrocement punis ; certains étaient exécutés. Les châtiments collectifs étaient monnaie courante. Un jour, les hommes d’une section entière furent condamnés à vingt-cinq coups de fouet, chaque rangée de soldats flagellant celle qui la précédait. Les porteurs – souvent des esclaves – qui s’enfuyaient étaient tués lentement par pendaison, tandis qu’un brasier leur brûlait la plante des pieds.

 

Rendus fous par la « soudanite » ?


Quand la rumeur de ces atrocités atteignit la métropole, Paris s’inquiéta sérieusement. Klobb reçut l’ordre d’enquêter et, si nécessaire, de relever Voulet et Chanoine de leur commandement ; peu chargé, il ne tarda pas à les rattraper. Il eut d’abord peine à croire ce qu’on lui disait. Mais, parvenu au village de Birni-N’Konni, il vit de ses yeux des fillettes pendues aux branches et plus d’un millier de cadavres qui pourrissaient au soleil. Voulet et Chanoine n’en étaient pas moins déterminés à conserver leur commandement : le 14 juillet, ironie de l’histoire, Voulet accompagné de 80 hommes tendit à Klobb une embuscade et le tua. Quand il retrouva ses officiers, le lendemain matin, il leur conseilla de ne pas lui serrer la main, leur dit qu’il avait tué Klobb et qu’il ne regrettait rien : « Désormais, je suis un hors-la-loi, je renie ma famille, mon pays, je ne suis plus français. Je suis un chef noir. L’Afrique est grande ; j’ai un fusil, des munitions, 600 hommes qui me sont dévoués corps et âme. Nous fonderons un empire en Afrique, un empire fort et imprenable. […] Ils n’oseront jamais m’attaquer. Quand la France voudra négocier avec nous, elle devra payer cher. »

Tout aussi compromis, Chanoine prit son parti. Les autres officiers décidèrent de retourner au Mali. Pendant ce temps, Voulet se vantait auprès de ses hommes : il deviendrait l’égal de Samory Touré, le grand chef de guerre musulman qui avait combattu les Français pendant plus d’une décennie… Quand les soldats comprirent qu’ils ne rentreraient jamais au pays, tout implosa. Pendant les massacres, eux comme les porteurs avaient eu la claire conscience d’agir au nom de la France, avec ce que cela signifiait de prestige et de perspective de récompense. Mais lorsque tout cela fut menacé, ils s’en prirent à leurs supérieurs. Ni Voulet ni Chanoine ne passèrent la semaine, même si Bertrand Taithe nous met en garde dans The Killer Trail sur le fait que cette version des événements a peut-être été fabriquée de toutes pièces par les autres officiers, soucieux de rejeter l’entière responsabilité sur les deux capitaines. Quand les autorités françaises arrivèrent, les biens, les notes et les photographies de Voulet et Chanoine avaient été détruits, ainsi que les documents de Klobb ; comme pour effacer toute trace de cette désastreuse entreprise.

Les échos de la mission scandalisèrent la France, où se développait alors une nouvelle sensibilité aux droits de l’homme. Le colonialisme français ne valait dont pas mieux que l’impérialisme allemand en Namibie ou belge au Congo ? Ces nouvelles conceptions n’avaient cependant pas gagné l’armée. La mission devint une cause célèbre, notamment parce qu’elle coïncida avec la parution de Au cœur des ténèbres de Joseph Conrad (en 1899). Voulet et Chanoine étaient toujours vivants et étaient devenus des rois africains, prétendait même la rumeur… Taithe a le mérite d’être allé débusquer toute cette histoire dans les archives ; mais ce qui l’intéresse vraiment, c’est la manière dont elle s’est articulée avec les mouvements d’opinion complexes de l’époque, la grande question étant : comment expliquer le comportement de Voulet et Chanoine ?

Une des hypothèses était alors la « soudanite », maladie engendrée par l’ennui, souvent alimentée par l’alcool et le « désespoir d’un isolement interminable », qui entraînait un comportement vindicatif et la perte du sens de la valeur d’une vie humaine. C’est au Soudan que le taux de mortalité des soldats de l’Empire français était le plus élevé : 10,7 % par an. On évoqua aussi les thèses du racisme scientifique : plus le sang de l’homme blanc était « pur », plus il risquait de « succomber » aux tropiques et à leur luxure. Les pires dangers étaient le climat et les Africains eux-mêmes. Paul Vigné d’Octon était l’un des partisans de cette thèse. Anticolonialiste raciste, il dénonça passionnément la mission devant le Parlement et dans la presse. Il s’étendait longuement, dans son roman à succès Chair noire, sur la perdition morale engendrée par l’habitude coloniale de prendre des concubines africaines. Médecin de formation, darwiniste social, il fulminait contre les dangers de l’assouvissement sexuel sauvage et le mélange racial qui en découlait. La violence de Voulet et Chanoine, pensait-il, prouvait qu’ils avaient été corrompus par leur conduite lascive envers les femmes esclaves. Taithe relève des positions analogues chez Conrad, en particulier l’idée que l’environnement africain désinhibe les Blancs et les amène à délaisser les valeurs occidentales, au point d’habiter finalement une Afrique fantasmée, tout droit sortie de leur imagination.

Inévitablement, le scandale s’enchevêtra avec l’affaire Dreyfus. Pour le général Chanoine, ces récits d’atrocités étaient une tentative délibérée des dreyfusards pour souiller la réputation de son fils. Il publia en réaction des lettres de Julien, où il exprimait son anglophobie radicale et son désir de conquérir l’Afrique occidentale britannique : elles portaient, selon son père, la marque d’un véritable patriote. Et les rapports critiques sur la mission ne reflétaient rien d’autre que les efforts des francs-maçons et des Juifs pour salir la réputation de la France et de son armée. Car enfin, à qui d’autre que les Britanniques ces révélations profiteraient-elles ?

 

Une violence déchaînée 
par la peur de l’échec


L’élément le plus délicat de l’histoire a trait à l’esclavage : Voulet avait même évoqué la nature « humanitaire » d’une expédition qui allait combattre Rabah, trafiquant d’esclaves notoire. Mais, comme l’écrit Taithe, « les esclaves n’étaient pas seulement un produit. Ils représentaient une véritable monnaie d’échange dans l’ensemble de l’Afrique de l’Ouest ». L’esclavage était omniprésent. Partout où existait une chefferie dominante, cette domination se traduisait par des raids sur les voisins plus faibles, le bétail et la population faisant office de butin. En 1968 encore, aux alentours du Fouta-Djalon, en Guinée, j’ai découvert que les serviteurs étaient encore désignés sous le nom de « captifs » par leurs patrons-propriétaires Foulah. Comme le montre le film de Bernard Giraudeau Les Caprices d’un fleuve, l’esclavage était une réalité incontournable dans le Sénégal colonial : même les esclaves affranchis devenaient négriers.

Pour comprendre ce qui se passa dans l’esprit de Voulet et Chanoine, il faut avoir plusieurs choses à l’esprit. Tout d’abord, l’expansion française en Afrique de l’Ouest avait été particulièrement violente. Les Français avaient combattu El-Hadj Omar Tall, redoutable chef toucouleur, mais ils avaient surtout affronté pendant seize longues années Samory, un adversaire coriace qui fabriquait même ses propres armes. Voulet et Chanoine savaient parfaitement qu’ils partaient pour la guerre – et contre d’autres potentats musulmans. Ils éprouvaient l’angoisse traditionnelle des Français à l’égard de l’islam et étaient conscients de leur infériorité numérique. Comme l’a écrit Chanoine, « en terre musulmane, la soumission vient de la peur » et « lorsqu’on se bat contre un chef noir, on ne doit pas mener une guerre précautionneuse, mais une guerre dure ». Autrement dit, la violence devait être exemplaire. Des administrateurs français découvriraient plus tard que cette violence exemplaire avait terrorisé les populations locales, tandis que Voulet et Chanoine, eux, étaient sans doute obsédés par l’échec de nombreuses expéditions françaises. Ils étaient eux-mêmes censés rencontrer la mission Bretonnet, remontant du Congo français, et massacrée après être tombée dans une embuscade.

L’armée française voulait peut-être à l’époque prendre sa revanche sur l’Allemagne, mais la crainte de la puissance germanique était telle que ce n’est qu’une hypothèse. Le seul véritable enjeu était la ruée vers l’Afrique. Et aucun jeune officier n’ignorait les opportunités uniques de promotion qu’offrait l’aventure coloniale. L’Algérie avait été dirigée par l’armée jusque dans les années 1860, et il en était sorti des généraux, mais aussi des présidents : le coup d’État de Louis-Napoléon Bonaparte, en 1851, avait réussi grâce au soutien de l’armée d’Algérie (une situation presque analogue à celle de De Gaulle en 1958) ; et le premier président de la IIIe République, le maréchal Mac-Mahon, avait été gouverneur général d’Algérie. Et puis, il y avait le propre père de Chanoine, qui avait participé au sac du palais d’Été à Pékin, en 1860, pendant la seconde guerre de l’opium, et avait gravi tous les échelons de l’appareil politique. L’entreprise coloniale tout entière était célébrée pour les grandes « aventures » qu’elle offrait aux membres de la Légion étrangère, avec le sentiment que seule l’Afrique permettait au culte de la virilité héroïque de s’épanouir pleinement.

Voulet et Chanoine ne voulaient pas finir comme Bretonnet. Réussir apporterait gloire et promotion, et, puisque la France ne leur en donnait pas les moyens, ils prirent tout ce qu’ils purent trouver pour compenser leur vulnérabilité. C’est ainsi qu’ils en vinrent à pendre des fillettes aux arbres et à planter des têtes tranchées au bout de piques. Taithe affirme, sans doute à juste titre, qu’il n’est nul besoin d’en appeler à la thèse de la folie ou de la « soudanite » pour expliquer le phénomène. La cruauté et le recours à l’esclavage faisaient partie intégrante de l’ordre colonial ordinaire ; et à partir du moment où Voulet et Chanoine décidèrent de monter une expédition qui, par son ampleur, ne pouvait vivre des ressources naturelles, il était clair qu’ils allaient au-devant des ennuis. Jean-Baptiste Chaudié, gouverneur de l’Afrique occidentale française, écrivit ainsi au ministre des Colonies pour le mettre en garde : « Le capitaine Voulet […] devra faire la guerre dès qu’il aura quitté les territoires sous notre autorité et, même dans nos territoires, la constitution d’un convoi de 800 porteurs n’ira pas sans poser d’énormes difficultés […]. La faim les conduira à voler ce qu’ils ne pourront pas obtenir, à piller les villages, […]les porteurs s’enfuiront et il devra user de violence. »

 

En chefs militaires africains, 
ils utilisaient tambours et griots


Chaudié n’aurait sans doute pas été surpris d’apprendre que Voulet et Chanoine allèrent jusqu’à prétendre auprès de leurs tirailleurs qu’ils adoptaient les formes africaines de guerre, que leur stratégie et leurs tactiques seraient à l’unisson des conceptions africaines du comportement des grands chefs militaires. À quel point comprenaient-ils vraiment les mœurs africaines ? Nous l’ignorons. Mais ils ne se contentèrent pas d’asservir et de piller comme Rabah : ils utilisaient des tambours et des griots (« chanteurs de louanges »). L’idée d’imiter le grand Samory gagna peu à peu Voulet – d’où son explosion finale.

Taithe décrit bien les raisons probables de la mission et les cheminements psychologiques souvent complexes de la France impériale. Il rappelle avec à propos que le massacre – en 1904 – des Hereros de Namibie par les Allemands eut lieu avec le plein accord des autorités coloniales et de Berlin. Et il fallut attendre un siècle pour que l’Allemagne considère que ce massacre méritait excuses et réparation (2). Le caractère fascinant de l’affaire Voulet-Chanoine tient au fait que l’opinion française basculait déjà. Eussent-ils mené à bien leur mission, les deux capitaines auraient pu s’en sortir impunément, si le scandale était resté confiné au sein des cercles coloniaux. C’est la parution du récit des atrocités dans la presse métropolitaine qui causa leur perte. Il n’est pas sûr, loin s’en faut, que les journaux allemands ou britanniques de l’époque – voire les journaux parisiens un peu plus tôt – auraient publié des articles similaires. Mais, en 1899, la société française était déchirée par l’affaire Dreyfus et une partie de la presse était prête à croire et imprimer quasiment n’importe quelle horreur, pourvu qu’elle ait été commise par l’armée. Les habitants de Sansané Haoussa ou de Birni N’Konni n’auraient rien gagné à le savoir, mais ils avaient Dreyfus de leur côté : c’en était fini de Voulet et Chanoine.

 

Cet article est paru dans la London Review of Books le 11 mars 2010. Il a été traduit par Béatrice Bocard.

Le cerveau d’un génie

Voici une fascinante biographie de Grigori (Grisha) Perelman, le mathématicien russe effroyablement intelligent et asocial notoire. Il a résolu la conjecture de Poincaré, l’un des problèmes les plus importants et ardus qui soit, en 2002, près d’un siècle après sa formulation, et deux ans après que l’institut de mathématiques Clay eut offert 1 million de dollars à qui en trouverait la solution.

L’auteur, Masha Gessen, a elle aussi grandi en Union soviétique, est à peu près du même âge que Perelman et ses connaissances mathématiques ont facilité ses entretiens avec les camarades de classe, mentors, enseignants et collègues du mathématicien. Comme on pouvait s’y attendre, elle n’a pas pu interviewer le savant reclus ni sa mère, avec qui il vit aujourd’hui. Mais ses interlocuteurs brossent un portrait convaincant non seulement de Perelman, mais aussi du monde étrange des mathématiques soviétiques, divisé entre un establishment institutionnel rigide et une contre-culture bohème. L’institution, en raison de son rôle dans les projets techniques et militaires, avait le soutien du Parti et du gouvernement. L’autre univers était constitué de chercheurs amoureux des mathématiques et qui s’en servaient pour échapper à l’influence abrutissante d’apparatchiks zélés.

 

Un vilain petit canard

Né en 1966 de parents juifs, Perelman a atteint sa majorité à l’époque où cette division s’estompait sous l’effet de la glasnost et de la perestroïka. À 10 ans, il avait commencé à manifester un don pour les mathématiques, et sa mère, ayant renoncé à ses propres études pour l’élever, l’inscrivit à un club de maths du soir animé par Sergeï Rukshin, étudiant en licence de l’université de Leningrad. Ce Rukshin, adolescent­ très perturbé, fou de mathématiques, avait mis au point une méthode d’enseignement rigoureuse, originale et très efficace dans l’art de résoudre les problèmes. La moitié environ des concurrents russes à l’Olympiade internationale de mathématiques, ces vingt dernières années, ont étudié avec lui.

À peine âgé de 19 ans lui-même lors de sa rencontre avec Perelman, Rukshin est resté en contact avec lui jusqu’à leur rupture semble-t-il assez récente. Il avait décelé chez ce très jeune garçon, que Gessen dit « gauche, grassouillet, un vilain petit canard entouré de vilains petits canards… », un mode de pensée déjà exceptionnellement réfléchi et précis. D’après Alexander Golovanov, un camarade d’études de Perelman, l’intérêt et l’attachement croissants de Rukshin pour l’enfant avaient fini par donner un sens à sa propre vie. Comme tant d’entraîneurs d’athlètes de haut niveau, Rukshin avait horreur que ses poulains s’intéressent à autre chose que leur discipline. Exigence inutile dans le cas de Perelman, qui ne manifestait aucun goût pour les filles ni quoi que ce soit en dehors des maths.

L’été de ses 14 ans, Rukshin lui enseigna l’anglais ; il assimila en quelques mois ce qu’il faut en général quatre années d’études pour apprendre. Mais Perelman avait besoin de maîtriser cette langue pour intégrer l’École de mathématiques spécialisées no 239 de Leningrad. Comme le souligne Gessen, ces lycées d’élite doivent beaucoup à Andreï Kolmogorov, sans conteste le plus grand mathématicien soviétique du xxe siècle, dont la personnalité transcendait la division évoquée plus haut.

Kolmogorov, qui a produit des travaux pionniers sur la probabilité, la théorie de la complexité et bien d’autres sujets, était un peu lui aussi une anomalie. Mathématicien prolifique, il se passionnait aussi pour l’éducation et avait imaginé un programme scolaire qui plaçait les mathématiques au premier rang, mais où figuraient aussi musique classique­, sport, randonnée, littérature, poésie, et toutes activités propres à encourager les amitiés masculines. Dans les écoles qu’il a inspirées, ses disciples portaient les valeurs du monde grec et de la Renaissance, s’efforçant de protéger leurs élèves de l’endoctrinement marxiste. Kolmogorov finit par être dénoncé comme agent de l’influence occidentale en Union soviétique mais ses idées imprégnaient encore l’école 239 quand Perelman y entra.

Valery Ryzhik, l’un de ses professeurs, se souvient de ce « si petit garçon » assis au fond de la classe. Ryzhik et Rukshin appliquaient les méthodes d’enseignement et de formation du caractère prônées par Kolmogorov et contraignaient leurs élèves à de longues marches, que Perelman endurait mais n’appréciait guère. Le très brillant Ryzhik s’était vu refuser l’accès à l’université de Leningrad parce qu’il était juif, mais Perelman, tel que nous le décrit Gessen, semblait inconscient non seulement des difficultés passées de Ryzhik mais aussi de l’antisémitisme soviétique ambiant, comme de toute autre question politique d’ailleurs.

 

Un épuisant programme d’entraînement

L’école l’isolait et lui laissait croire que le monde, à l’image de la classe de mathématiques, était un lieu gouverné par la logique et l’observation stricte des règles. Elle l’autorisait aussi à se laisser pousser les ongles jusqu’à ce qu’ils s’incurvent. Et, s’il voulait manger uniquement une sorte particulière de pain aux raisins constellé de cacahuètes (qu’il n’aimait pas et éliminait en grattant la croûte), rien ne l’en empêchait. Bien installé dans son cocon mathématique, il pouvait s’abstraire des incohérences et des contingences de la vie en général, de la vie soviétique en particulier.

Quand approcha le moment de quitter l’école 239, il lui fallut réfléchir à la suite de ses études. Gessen explique que, pour se faire admettre à l’université, un jeune Juif doué pour les maths n’avait que trois options : prier pour être l’un des deux Juifs admis chaque année à l’université de Leningrad, choisir un établissement aux règles d’admission moins draconiennes, ou réussir à intégrer l’équipe soviétique de l’Olympiade internationale, ce qui garantissait l’accès à l’université de Leningrad. Perelman décida de tenter l’admission dans l’équipe. Accompagné par sa mère apparemment omniprésente, il se lança dans un épuisant programme d’entraînement, conduit par Alexander Abramov dans les environs de Moscou. Abramov le confiera par la suite : jamais Perelman n’a rencontré en compétition un problème qu’il n’ait pu résoudre. Il remporta la médaille d’or à l’Olympiade de 1982 avec un score parfait, et décrocha sa place à l’université de Leningrad.

Après Abramov, les mentors et les professeurs de Perelman seront des mathématiciens de classe mondiale, dont Gessen esquisse le portrait. Il y a Viktor Zalgaller, son tuteur étudiant à l’université, géomètre éminent ; Alexander Danilovich Alexandrov, son tuteur diplômé, mathématicien et philosophe distingué ; et l’élève d’Alexandrov, Yuri Burago, autre célébrité de la géométrie différentielle. Ces deux derniers obtiendront pour Perelman un emploi post-doctoral à l’Institut de mathématiques Steklov de Leningrad. À diverses reprises, Mikhail Gromov, autre sommité, aidera également Perelman à faire son chemin dans le vaste monde des mathématiques (1).

 

Il décline des postes aux États-Unis

Les États-Unis représentaient une part importante de ce monde-là et, à la fin des années 1980, Perelman travailla comme post-doctorant, sur des théorèmes de géométrie riemannienne, dans plusieurs universités américaines, dont la New York University et Berkeley, en Californie. En 1994, après avoir démontré avec concision et élégance un théorème topologique appelé « conjecture de l’âme » (l’« âme » est un petit élément géométrique servant à déduire la forme de la structure plus compliquée dont il fait partie), Perelman devint une vedette et se vit offrir un poste à Stanford et un autre à Princeton. Il déclina les deux, rejetant l’offre de Princeton parce que le département de mathématiques avait eu l’audace, à ses yeux, de lui demander un CV. Dans son esprit, les résultats qu’il avait déjà démontrés et une conférence qu’il y avait donnée à l’université auraient dû suffire à lui assurer immédiatement un poste permanent. En 1995, il retournait à l’Institut Steklov.

L’année suivante, la Société européenne de mathématiques se préparait à annoncer l’attribution d’un prix à Perelman. Il réagit en prévenant qu’il provoquerait une scène déplaisante si on le lui donnait. Selon Gromov, il estimait son travail inachevé et les juges inaptes à l’évaluer : c’était à lui, non à eux, de décider du moment où il devrait être récompensé.

En se fondant sur les nombreux épisodes de susceptibilité de Perelman, sur sa chevelure et ses ongles longs, ses airs de Raspoutine et son comportement souvent asocial, Gessen suggère qu’il souffre du syndrome d’Asperger, une forme d’autisme atténuée. Selon le psychologue britannique Simon Baron-Cohen, expert en la matière, qu’elle cite à l’appui de sa thèse, les personnes atteintes de ce syndrome ont des aptitudes sociales très réduites et des difficultés à communiquer. Ils parlent souvent de manière étrange (leur discours se caractérise par des transitions abruptes, des interprétations littérales, ou une absence totale de nuances). Ils ont souvent besoin d’aide pour les broutilles de la vie quotidienne, et sont dépendants des autres, de leur mère par exemple.

Ils sont, en outre, extraordinairement doués pour la systématisation mais extraordinairement dépourvus d’empathie, et possèdent ce que Baron-Cohen appelle une « forme extrême du cerveau masculin ». Il leur manque une « théorie de l’esprit » innée, cette capacité à la fois d’imaginer le point de vue de l’autre et de comprendre que cet autre puisse apprécier les situations différemment. Pour eux, la vérité est littérale et uniforme. Par exemple, s’ils voient qu’une bille est passée d’une coupelle à une autre pendant qu’une personne s’est absentée d’une pièce, de nombreux malades croient que cette personne saura en revenant que la bille se trouve désormais dans l’autre coupelle.

Les mathématiciens, en partie du fait de leur formation, traitent d’énoncés universels et ont tendance à interpréter littéralement toute assertion. Pour prendre un exemple personnel, quand je vois un autocollant sur une voiture proclamant que « la guerre n’est jamais la bonne réponse » je me dis que c’est la bonne réponse si la question est : « Un mot de six lettres pour un conflit armé organisé. » Mais Baron-Cohen pense que le problème ne se réduit pas à cela. Il soutient que la forte corrélation entre le talent mathématique et le syndrome d’Asperger possède une explication neurologique. Vrai ou pas, les mathématiciens obtiennent des scores très élevés à ce qu’il appelle son test de QA, le quotient de spectre autistique, et Gessen nous précise qu’elle a un QA élevé. Même s’il existe bien des mathématiciens grégaires, il y a sans doute du vrai dans cette définition du matheux extraverti : c’est celui qui regarde vos pieds pendant qu’il vous parle.

Pourtant, le comportement de Perelman, si insolite fût-il parfois, ne me semble pas tellement bizarre. Je soupçonne que l’attrait exercé par sa trajectoire tient en partie au plaisir que tirent les lecteurs des histoires de savants fous. Voyez le succès de la biographie de John Nash, Un cerveau d’exception. De la schizophrénie au prix Nobel, ou la récente biographie de Paul Dirac (2). Le phénomène s’apparente un peu à la Schadenfreude, cette joie maligne que suscitent les fautes et les faiblesses des célébrités dans les journaux à sensation (3).

À partir de 1995, Perelman a semblé s’effacer de la scène scientifique. Mais, en 2002 et 2003, il mit en ligne (au lieu de les soumettre à des revues spécialisées) trois articles ébauchant la preuve de la conjecture de Poincaré, assortie de quelques résultats plus généraux. Ce sont ces trois articles qui constituent la « découverte mathématique du siècle » dont Gessen a fait le sous-titre de son ouvrage. Ils ont déclenché une avalanche de vérifications, développements et polissages parmi au moins trois groupes de mathématiciens éminents, dont John Lott, de l’université du Michigan ; Xi Ping Zhu, de l’université Sun Yat Sen, en Chine ; et Huai Dong Cao, de l’université Lehigh, en Pennsylvanie. La vérification était nécessaire car, comme l’écrit John Lott, « il nous a fallu pas mal de temps pour examiner les travaux de Perelman. Cela tient d’une part à leur originalité et d’autre part à la sophistication technique de ses raisonnements. Tout indique que ses raisonnements sont corrects ».

 

Retiré du monde des mathématiques

Le processus de contrôle a également suscité une controverse portée à l’attention du public par un texte du New Yorker cosigné par Sylvia Nasar, l’auteur d’Un cerveau d’exception. Cao et Zhu avaient titré un article : « Une preuve complète de la conjecture de Poincaré et de la conjecture de géométrisation – Application de la théorie de Hamilton-Perelman du flot de Ricci ». À la suite de critiques, ils avaient révisé leur titre pour celui-ci, plus modeste : « La preuve par Hamilton-Perelman de la conjecture de Poincaré et de la conjecture de géométrisation ». Ils remplaçaient aussi leur affirmation initiale, « nous donnons une preuve complète », par « nous donnons un exposé détaillé de la preuve complète ». L’article original, salué par l’illustre­ mathématicien de Harvard Shing Tung Yau, lauréat de la médaille Fields et dont Cao et Zhu étaient les étudiants, avait donné l’impression à certains qu’ils s’attribuaient le mérite de la preuve finale, alors qu’ils s’étaient contentés d’expliciter et peaufiner le travail de Perelman.

En 2006, celui-ci a refusé la prestigieuse médaille Fields, surnommée parfois le prix Nobel des mathématiques, décernée pour sa démonstration de la conjecture de Poincaré. « Tout le monde a compris que, si la preuve est correcte, toute autre reconnaissance est superflue », a-t-il expliqué. Est-ce l’effet de la controverse, une réticence à être en vue, ou un sentiment de dégoût généralisé, Perelman semble s’être retiré du monde des mathématiques et vit désormais avec sa mère dans un appartement de Saint-Pétersbourg.

Jusqu’en mars dernier, il manquait encore un chapitre à la saga Perelman. Accepterait-il le prix de 1 million de dollars promis par l’Institut Clay à celui qui résoudrait l’un des sept « problèmes du millénaire » ? Selon le règlement, la preuve devait paraître dans une revue de mathématiques à comité de lecture (pas simplement diffusée sur Internet), ce que firent les mathématiciens cités plus haut en publiant des articles exposant et amplifiant la démonstration. Perelman méritait à coup sûr le prix, qu’on a fini par lui offrir officiellement le 18 mars 2010.

Cinq jours plus tard, le 23 mars, il le refusa. Il aurait déclaré, derrière la porte close de son appartement spartiate : « J’ai tout ce qu’il me faut. » Ses commentaires, après avoir refusé la médaille Fields, reflètent probablement aussi son état d’esprit actuel : « Je ne veux pas qu’on m’exhibe comme un animal de zoo. Je ne suis pas un héros des mathématiques. Je ne réussis même pas si bien que ça. Voilà pourquoi je n’ai pas envie que tout le monde me regarde. »

Certains pourraient faire valoir que l’argent n’est pas une récompense adéquate pour des travaux de mathématiques, ou que la conjecture de Poincaré a peu d’utilité pratique et qu’elle ne mérite pas un prix de 1 million de dollars. Mais la valeur esthétique et épistémique de la preuve est inestimable ; et elle pourrait avoir, à la longue, des effets concrets. Quant à l’ampleur de la récompense… Combien de tâcherons anonymes à Wall Street récoltent 1 million de dollars non pas une fois dans leur vie mais chaque année, et pour quel apport ? Que Perelman ait personnellement besoin ou non de cet argent, il pourrait l’utiliser pour venir en aide à sa mère ou à des mathématiciens qu’il apprécie, ou pour promouvoir le modèle éducatif d’Andreï Kolmogorov, ou pour tout autre projet que lui seul est capable d’imaginer. Il est encore temps de changer d’avis, Grisha !

 

Cet article est paru dans la New York Review of Books le 29 avril 2010. Il a été traduit par Dominique Goy-Blanquet.

Des romans d’une seule ligne

Qu’est-ce qu’un aphorisme ? Difficile de donner une réponse précise. « Certains, rapporte dans El País l’écrivain espagnol Enrique Vila-Matas, pensent savoir ce qui n’en est pas un. Cette phrase de Robert Kennedy par exemple : “Si un moustique pique mon frère John, le moustique peut être donné pour mort.” D’autres croient savoir que ces mots de Nietzsche peuvent passer pour un aphorisme : “Ce qui ne te tue pas te rend plus fort.” Mais si c’était Georg Christoph Lichtenberg qui avait écrit dans ses cahiers : “Si un moustique pique mon frère Karl, le moustique peut être donné pour mort”, alors nous considérerions à coup sûr la phrase comme un aphorisme, parce que c’est précisément pour cela que Lichtenberg est passé à la postérité. »


Bien que loué par Goethe, admiré par Nietzsche, célébré par Freud, Breton et Canetti, peu de gens savent qui fut Georg Christoph Lichtenberg. « Jusqu’à ce jour de juin 1989 où un ami mexicain me mit dans les mains ce petit livre – que les éditions madrilènes Cátedra ont eu la bonne idée de rééditer il y a quelques mois –, je n’avais moi-même jamais entendu parler de lui », confesse Vila-Matas. Professeur de physique à l’université de Göttingen, cet hypocondriaque, qui s’amusait à compter les cortèges funéraires qu’il voyait défiler devant ses fenêtres, ne doit pas sa renommée posthume aux « figures » qui, en physique, portent son nom, mais à ses carnets intimes dans lesquels il jetait pêle-mêle ses idées : « Si un livre et une tête se heurtent et que cela sonne creux, le son provient-il toujours du livre ? » ; « Dans une maison de fous, il doit y en avoir un qui parle le shakespearien » ; ou encore : « Il avait donné un nom à ses deux pantoufles. »


Selon la définition qu’en donne l’écrivain ukrainien Leonid Sukhorukov, un aphorisme, c’est un « roman d’une seule ligne ». Tel Monsieur Jourdain, « Lichtenberg n’avait pas conscience de son inclination pour l’aphorisme, conclut Vila-Matas, mais il avait l’habitude d’écrire beaucoup de romans d’une seule ligne. »

=> Comparer les articles Universalis et Britannica sur les aphorismes.

La conjecture de Poincaré

Qu’est-ce que la conjecture de Poincaré ? Pour en faciliter la compréhension, il faut donner quelques principes de topologie.

Cette branche de la géométrie traite des propriétés élémentaires des figures géométriques, invariables lorsqu’on les étire ou les rétrécit, les déforme, les tord ou les dégonfle, du moment qu’elles ne sont ni déchirées ni perforées. La taille et la forme ne sont pas des propriétés topologiques ; des figures en forme de melon, de dé, ou de batte de base-ball sont considérées comme homéomorphes, c’est-à-dire topologiquement équivalentes, puisqu’elles peuvent être contractées, étendues ou se transformer l’une en l’autre, sans déchirure ni perforation. Qu’une courbe fermée dans l’espace puisse avoir un nœud ou non constitue cependant une propriété topologique de la courbe. Qu’une courbe fermée qui ne se coupe pas elle-même dans un plan, quelles que soient ses contorsions, divise le plan en deux parties – intérieur et extérieur – est une propriété topologique de la courbe. Le nombre 
de dimensions que possède une figure géométrique, qu’elle ait ou non des bords, et si oui de quel type, est encore une propriété topologique.
Autre élément qui compte en topologie, l’ordre de complexité d’une figure – le nombre de trous qu’elle possède. Un ballon est d’ordre 0 parce qu’il n’a aucun trou. Un tore (beignet, baguel, chambre à air) est d’ordre 1 ; une monture de lunettes sans les verres est d’ordre 2 ; et ainsi de suite. Les objets d’ordre 0 comme un melon et une batte de base-ball sont homéomorphes. De façon moins évidente, un beignet et une tasse à anse sont tous deux des figures de genre 1. Pour visualiser la chose, imaginez une tasse en glaise. Aplatissez le corps de la tasse et avec la matière récupérée augmentez la taille de l’anse. Le trou où passe le doigt devient ainsi comme le trou au centre d’un beignet.


Henri Poincaré était un mathématicien français à l’esprit universel qui a posé les bases de la théorie du chaos et, entre autres exploits, failli découvrir la théorie de la relativité. Dans un article de 1904, il se posait la question désormais célèbre de savoir si certaine propriété d’une sphère restait valable pour des sphères ayant un nombre de dimensions supérieur. Pour comprendre cette propriété, imaginez que vous faites glisser un élastique sur la surface d’un ballon. Vous réduisez doucement le périmètre de l’élastique, sans le rompre ni perdre le contact avec le ballon, jusqu’à ce qu’il se réduise à un point. Il est impossible de ramener l’élastique à la dimension d’un point si on le passe autour d’un beignet (que ce soit à l’intérieur ou à l’extérieur du beignet) ou d’un bretzel. En revanche, c’est possible si on fait passer l’élastique autour de l’équivalent topologique d’un ballon dégonflé, par exemple un melon difforme, un dé biscornu ou une batte de base-ball sans protubérances à la surface.


On dit de la surface du ballon, mais non de celle du beignet, qu’elle est « simplement connexe ». Poincaré savait bien qu’une sphère bidimensionnelle – le terme utilisé en topologie pour la surface à deux dimensions d’une balle tridimensionnelle – pouvait se définir par cette propriété de connectivité simple. Autrement dit, toute surface fermée et simplement connexe, si difforme soit-elle, est homéomorphe à la surface d’un ballon. Il se demandait si la connectivité simple pouvait être également une caractéristique des sphères tridimensionnelles. Répondre oui revient à énoncer la conjecture de Poincaré.



Sphère tridimensionnelle


Cela ne paraît pas très impressionnant tant qu’on n’a pas compris ce qu’est une sphère tridimensionnelle. En topologie, le bord d’un cercle est une sphère unidimensionnelle, c’est-à-dire une ligne à une seule dimension de courbure constante dans un plan à deux dimensions. Et comme nous l’avons vu plus haut, la surface d’un ballon à deux dimensions dans un espace à trois dimensions est une sphère bidimensionnelle. Une sphère tridimensionnelle serait une entité analogue mais bien plus abstraite : le bord tridimensionnel d’un ballon dans un espace à quatre dimensions.


La quatrième dimension est facile à définir formellement mais difficile à saisir, sinon par analogie. Il faut deux coordonnées numériques pour localiser un point sur un plan à deux dimensions, et trois pour le localiser dans un espace à trois dimensions ; l’espace quadridimensionnel représente cet espace hypothétique qui demanderait quatre coordonnées. Il contient des équivalents quadridimensionnels de nos objets géométriques courants à trois dimensions – un cube à quatre dimensions, par exemple, a 16 angles et 32 arêtes correspondant aux 8 angles et 12 arêtes d’un cube ordinaire. Ainsi, un ballon quadridimensionnel aurait la même relation avec un ballon normal qu’un ballon de foot avec l’intérieur à deux dimensions d’un cercle. Il est impossible, sauf paraît-il à quelques rares mathématiciens comme William Thurston de l’université Cornell, de visualiser un ballon quadridimensionnel ou la sphère qui le contient, sinon par des plans de coupe, et on ne peut les définir avec rigueur ou les prendre pour base de réflexion qu’en usant de règles logiques renforcées par des éclairs d’intuition.


Comme pour toute conjecture mathématique importante, le chemin jusqu’à la solution est jalonné de résultats partiels sur lesquels les mathématiciens suivants doivent s’appuyer « comme des nains debout sur les épaules de géants * ». Dans le cas de la conjecture de Poincaré, les résultats partiels se sont accumulés au fil des années. Ils incluaient, entre autres, la preuve de conjectures équivalentes pour des sphères de dimension n, mais pas de dimension 3.


William Thurston et Richard Hamilton (de Berkeley) ont apporté des contributions majeures préparant le terrain pour la victoire de Perelman sur la récalcitrante sphère tridimensionnelle. Thurston a fait l’hypothèse qu’il existait seulement un petit nombre de géométries différentes possibles pour les formes à trois dimensions, dont la conjecture de Poincaré aurait pu être le corollaire, mais il ne l’a pas prouvé. La stratégie de Hamilton, en gros, s’appuyait sur le fait que les sphères de toute dimension ont une courbure constante. Par conséquent, s’il était possible de pétrir et façonner et déformer une boule indifférenciée dans un espace muni d’une dimension supplémentaire sans la percer ni la déchirer, cela pouvait prouver qu’après tout la boule, en termes de topologie, était bien une sphère tridimensionnelle. Pour étudier cette courbure constante, Hamilton a utilisé un outil mathématique, le flot de Ricci. Cette méthode de transformation des formes a un effet comparable à un flux de chaleur traversant un espace : la chaleur rend la température plus uniforme et le processus lisse les creux et les bosses, les monts et les vallées, révélant ainsi la forme sous-jacente. Pensez à l’effet produit en soufflant de l’air chaud dans un ballon fripé.


Mais il arrive parfois que le flot de Ricci soit interrompu par des « singularités » (des points où le processus se bloque et où la courbure explose au-delà des limites – un peu comme si elle se divisait par zéro) et qu’il faille le relancer en greffant sur la singularité des morceaux ayant d’autres formes, méthode que les topologues appelle « chirurgie ». Avant les travaux de Perelman, rien ne permettait d’affirmer qu’on pouvait réparer comme ça tout type de singularité. Perelman a établi de manière éblouissante que toutes les singularités possibles étaient réparables, démontré comment pratiquer la chirurgie requise et rassemblé tous les morceaux fibreux et pâteux de la boule. Comme l’écrit Gessen, « il a réussi parce qu’il a mis en œuvre l’insondable puissance de son cerveau pour embrasser tout l’éventail des possibilités : au bout du compte il a pu affirmer qu’il savait tout ce qui allait se produire… à mesure que l’objet se reformait ».

John Allen Paulos.

=> Lire le portrait de Grigori Perelman « Le cerveau d’un génie »

Un Don Juan gros, moche et impuissant

Il aurait emprunté son pseudonyme à la petite ville de Stendal, située entre Berlin et Hanovre. Son succès ne s’est presque jamais démenti outre-Rhin. L’un des seuls en Europe, Goethe, alors octogénaire, avait salué Le Rouge et le Noir, publié en 1830 et resté longtemps incompris en France. Pourtant Henri Beyle, dit « Stendhal », n’avait jamais encore fait l’objet d’une biographie en bonne et due forme en langue allemande. Johannes Willms, actuel correspondant en France de la Süddeutsche Zeitung, et à qui l’on doit déjà des biographies de Balzac et Napoléon, lui consacre un ouvrage où se mêlent l’admiration pour l’écrivain et un certain dégoût pour l’homme.


« Dans ses jeunes années, Stendhal n’a rien de sympathique. C’est un carriériste qui profite de l’argent de son père (tout en le méprisant), un opportuniste vaniteux et éternellement malheureux en amour, un fonctionnaire corrompu. Plutôt laid, il a une tendance à l’embonpoint, perd assez tôt tous ses cheveux et doit se contenter d’une moumoute. Ses premières œuvres sur les peintres et compositeurs italiens ne sont qu’une compilation d’études déjà existantes », rapporte Maike Albath dans la Neue Zürcher Zeitung. Willms fait remonter son donjuanisme impénitent à la perte de sa mère adorée à l’âge de 6 ans. « Il ne développa des sentiments profonds que pour les femmes qui restaient inaccessibles ou ne pouvaient être ses compagnes que pendant un très bref moment », remarque Albath. En revanche, précise Manfred Schwarz dans la Frankfurter Allgemeine Zeitung, « celles qui l’aimèrent vraiment, il les laissa mourir de faim ».


Son impuissance était un problème récurrent. Manfred Schwarz cite un passage de son Journal, où l’écrivain dresse une liste de vœux pour le moins fantaisistes. Il souhaite pouvoir parler cent jours par an la langue de son choix, prendre vingt fois la forme d’un autre être vivant, mais surtout posséder une bague qui, lorsqu’il la frotte, lui permette de faire succomber à ses charmes n’importe quelle femme (si, en revanche, il se contente d’humecter cette bague de sa salive, son interlocutrice ne deviendra qu’« une amie dévouée »…) Plus prosaïquement, il apprécierait un membre toujours en état de marche, « aussi dur et souple que son index », mais qui fasse cinq centimètres de plus. 

=> Comparer les articles Universalis et Britannica sur Stendhal.

Ainsi lisait Borges

Plus que par ses lectures, le lecteur se révèle par les usages capricieux ou pratiques qu’il fait des livres. Rien ne le trahit davantage que les annotations et les marques qu’il y laisse. C’est peut-être pourquoi celui qui souligne et recopie compulsivement pour lui-même des phrases sur la couverture ou la page de garde tient à ce que nul autre ne découvre ces traces.

Jorge Luis Borges ne lisait en entier presque aucun livre, mais il les annotait abondamment. Plutôt que de tirer un trait un tantinet sinueux sous une ligne, il transcrivait d’une écriture minuscule des phrases, des citations, des vers, sur les couvertures et dans les marges, qu’il recyclait ensuite invariablement dans ses propres livres. Borges, libros y lecturas examine ces annotations dans près de 500 ouvrages, acquis depuis son premier voyage en Europe dans les années 1910 et lus – ou relus – pendant qu’il dirigeait la Bibliothèque nationale argentine, de 1955 à 1973. Certains de ces volumes furent donnés par Borges à la Bibliothèque avant de quitter l’institution, frappés du paraphe officiel d’un notaire (un recours nécessaire car le bruit infâme avait couru qu’il volait des livres), tandis que d’autres y ont simplement été oubliés. Laura Rosato et Germán Álvarez, employés du Trésor et des Archives institutionnelles de la Bibliothèque, ont travaillé sur ce matériau, s’y plongeant pour mener à bien une tâche à la fois monumentale et marquée par l’obsession du détail : non seulement ils ont cherché et trouvé les livres utilisés par l’écrivain, avec leurs annotations, mais ils ont complété certaines citations, en ont restitué le contexte et ont mis en relation ces références avec les écrits de Borges lui-même, si bien que nous connaissons autant le point de départ (l’ouvrage) que l’arrivée (les textes de Borges) de chaque citation et de chaque annotation en marge.

Borges lecteur sautillant

Quasiment tout ce qui est relevé dans Borges, libros y lecturas est en allemand et en anglais – ses deux langues de prédilection. Il signe même un exemplaire de Hoffmann « Georg Ludwig Borges ». L’essai et la poésie dominent, et le goût pour la citation devient compulsif dans La Divine Comédie, de Dante Alighieri (sans doute le volume le plus annoté) et dans les écrits du philosophe Arthur Schopenhauer. Mais il y a également des surprises, comme l’examen approfondi – beaucoup plus qu’on le croyait – des essais et des poèmes de T.S. Eliot, l’étude de l’œuvre de Jung, et même la consultation de l’« Introduction au Tractatus de Wittgenstein » par la philosophe anglaise Gertrude Anscombe.

Que Borges fût un lecteur « sautillant », cela apparaît clairement dans l’ordre (ou le désordre) des renvois aux pages : il ne lisait pas de bout en bout ; il cherchait un peu au hasard, guidé par cet instinct de lecteur habile qui trouve ce dont il a besoin pour ce qu’il écrit. Borges était intéressé. Il lisait pour écrire et, inversement, l’acte d’écrire était pour lui un prétexte pour lire. Ce n’est pas par hasard s’il a évoqué les pages – maintes fois compulsées – de l’Anglais John Ruskin sur la lecture comme « nourriture » de l’esprit.

L’anthologie pour méthode

Mais de Ruskin et de son Sésame et les lys allait se dégager une autre idée très pertinente pour la stratégie borgésienne : « On pourrait lire (si l’on vivait assez longtemps) tous les livres du British Museum et rester cependant une personne franchement illettrée et sans instruction ; mais si on lisait dix pages d’un bon livre, mot à mot – c’est-à-dire avec une véritable acuité –, on serait une personne instruite. L’unique différence entre une personne instruite et une autre qui ne l’est pas tient à cette acuité. » Rien de plus instructif que les encyclopédies, l’authentique formation de Borges, qui appliqua ce mode de lecture fragmentaire mais précis à tous les livres. Ainsi le vers de Goethe le plus cité par l’Argentin (« D’en haut tombait le crépuscule / ce qui fut proche est loin déjà », du poème Dämmrung) ne viendrait-il pas directement de Goethe mais d’une biographie du poète par Houston Stewart Chamberlain, probablement achetée par Borges à Genève à l’adolescence. En revanche, il semble avoir porté une attention minutieuse à un autre recueil de l’Allemand, Divan occidental-oriental. Borges était exempt du fétichisme du bibliophile pour les éditions originales ou à tirage limité. Dans certains cas, il ne se sentait pas tenu de lire les livres dans leur langue originale, même quand il la connaissait. Il semble ainsi avoir lu Gargantua et Pantagruel, de Rabelais, en version anglaise.

Borges, libros y lecturas jette un nouvel éclairage sur l’écrivain et permet de penser à lui autrement, non plus comme l’érudit gourmand qui feint d’avoir tout lu, mais comme un chasseur à l’œil infaillible. L’ouvrage est une anthologie colossale de vers et citations choisis par l’auteur de Fictions, parmi lesquels cette idée de James Boswell : « Ne pas vivre plus qu’on ne peut se souvenir. » En érigeant en méthode le principe de l’anthologie, Borges croyait peut-être qu’il ne convenait pas non plus de vivre plus que l’on ne pouvait lire.

Cet article est paru dans La Nación en septembre 2010. Il a été traduit par François Gaudry.

La surmédication 
des enfants

Depuis les années 1990, le nombre d’enfants américains traités pour un problème mental a triplé. Ce chiffre, rapporté par le Washington Post, n’est-il pas « la preuve d’un surdiagnostic » ? Il y a quelques années, la journaliste Judith Warner l’aurait pensé. Mais, partie à la rencontre de ces parents et médecins qu’elle accusait de traiter à coups de psychotropes des maladies qui n’en sont pas (comme l’hyperactivité ou le « désordre bipolaire »), « il lui fallut revoir son hypothèse de départ », rapporte le New York Times. Après enquête, Warner estime que les enfants traités le sont en général à juste titre, et que l’explosion des cas découle simplement d’un meilleur 
diagnostic. Ses arguments font mouche auprès de certains commentateurs : « Des enfants qui, il y a vingt ans, auraient été qualifiés d’“étranges”, de “mauvais” ou d’“attardés”, ont aujourd’hui beaucoup à gagner à être examinés par un professionnel de la santé mentale, ce qui incite les parents à chercher de l’aide », souligne Susan Okie dans le Washington Post, en saluant un livre qui plaide pour une meilleure prise en compte de la souffrance psychique. Mais beaucoup d’autres ont étrillé l’ouvrage. Sur le site Slate.com, la psychologue Alison Gopnik écrit : « Warner n’explique ou n’examine nulle part les preuves scientifiques » qui permettraient d’établir le bien-fondé des traitements médicamenteux. Christopher Lane fustige quant 
à lui, sur le site de Psychology Today, un livre « tendancieux » et « décousu* ». 

* Christopher Lane est l’auteur de Comment la psychiatrie et l’industrie pharmaceutique ont médicalisé nos émotions (Flammarion, 2009). Lire à ce propos le dossier de Books dans son n° 4, « Le scandale de l’industrie pharmaceutique »

Le Spartak, cauchemar de Staline

Une nuit de 1942, Nikolaï Starostin, le fondateur du Spartak Moscou, se réveilla avec la lumière d’une lampe torche dans les yeux et deux pistolets sur la tempe. Il s’attendait depuis des années à être arrêté. Lavrenti Beria, le chef de la police secrète de Staline et directeur du Dynamo Moscou – club rival du Spartak –, ne l’aimait guère. Starostin subit de longs interrogatoires dans les locaux de la Loubianka. On l’accusa, entre autres choses, de fomenter avec l’ambassade d’Allemagne l’assassinat de Staline et la fondation d’un État fasciste. Au final, lui et ses trois frères furent convaincus de vol, d’escroquerie et de corruption. Ils écopèrent chacun d’une peine de dix ans d’emprisonnement en Sibérie, une condamnation si clémente pour l’époque qu’elle fit presque figure d’acquittement. « L’avenir ne semblait pas si sombre après tout », nota Starostin dans ses Mémoires. Il savait parfaitement à quoi il devait sa chance : lui et ses frères incarnaient le Spartak, et Beria devait composer avec les espoirs que plaçaient en eux des millions de supporters, des Soviétiques ordinaires.

 

Nikolaï apprend vite 
à « parler le bolchevik »


Starostin et le Spartak n’eurent aucune peine à survivre à l’Union soviétique. Mort en 1996, à l’âge de 98 ans, le fondateur a tenu jusqu’à la fin les rênes du club. Le Spartak n’était pas simplement l’équipe la plus aimée d’URSS, c’était aussi l’institution semi-autonome la plus populaire du pays. L’« équipe du peuple », comme l’appelle Robert Edelman dans cet ouvrage instructif et souvent drôle. L’incarcération des frères Starostin contribua à forger la réputation d’indépendance du Spartak. Pour beaucoup, le soutenir revenait d’une certaine façon à dire « non » à l’URSS. Et Edelman prend le club comme « un petit morceau d’histoire » permettant d’explorer une grande question : « Que pensaient les Soviétiques ordinaires du système dans lequel ils vivaient ? »

Les frères Starostin étaient au nombre de quatre. Leur père, un employé de la société des chasses impériales, avait fort bien réussi et s’était installé à Moscou vers 1900. À l’instar de nombreux jeunes garçons des villes russes de l’époque, la fratrie se prit de passion pour le football, récemment importé d’Angleterre. Nikolaï était un excellent joueur – il fut capitaine de l’équipe nationale. Mais il avait aussi le goût des mondanités, de l’ambition et un instinct de survie très développé. Peu après la révolution, il fonda avec quelques amis un club de football à Krasnaia Presnia, une banlieue industrielle de Moscou. En 1935, après s’être attiré les faveurs d’une poignée de dignitaires soviétiques lors d’une partie de chasse, il en fit un club plus ambitieux qu’il nomma Spartak. Comme le remarque Edelman, Nikolaï « parlait le bolchevik » couramment. Un admirateur se revoit « devant l’entrée de service du stade à la fin des années 1930, découvrant Nikolaï, revêtu d’un manteau de fourrure, sortir majestueusement d’une énorme limousine Packard ». Par moments, les frères Starostin ont dû se croire hors de toute atteinte, même celle de Staline.

Entre 1936 et 1940, lorsque les paysans russes vinrent s’installer en ville, le nombre de spectateurs doubla presque, pour atteindre 53 900 personnes en moyenne par match. Parmi les photographies qu’Edelman a dénichées, il en est une représentant des supporters hissés sur les épaules les uns des autres au milieu de la cohue, pour acheter des billets à la fin des années 1940. La victoire par 6 buts à 2 du Spartak sur une équipe basque en tournée en URSS en 1937 – afin de lever des fonds pour la cause républicaine espagnole – fit date dans l’histoire du football soviétique. Nikolaï écrivit plus tard : « Ni auparavant ni depuis lors, on n’a vu un tel enthousiasme. »

Le Spartak eut au cours de son histoire différents tuteurs : d’abord un gros bonnet sanguinaire du Komsomol [l’organisation de jeunesse du parti communiste], puis l’organisme chargé de contrôler les services et le commerce de détail, et plus tard le parti communiste lui-même. Néanmoins, le public a toujours considéré le club comme relativement indépendant. Le CSKA Moscou était le club de l’armée, le Dynamo celui du KGB, et le Spartak était avant tout celui des frères Starostin. Il n’avait rien d’une organisation dissidente mais, par bien des aspects, il semblait moins soviétique que les autres. Même au plus sombre des années 1930, ses membres voyageaient en Occident, s’attachaient les services d’un entraîneur tchèque et copiaient les tactiques occidentales. Leur style de jeu semblait bien peu stalinien : là où le Dynamo respirait la discipline, le Spartak privilégiait la spontanéité ; et le club se souciait de vendre des billets quand le Dynamo tirait l’essentiel de ses revenus de l’État.

 

« Transformez l’arbitre en savon ! »


Comme ce fut le cas en Écosse entre les Rangers et le Celtic de Glasgow, ou en Espagne entre Barcelone et le Real Madrid, une rencontre Spartak-Dynamo – à laquelle pouvaient assister jusqu’à 100 000 personnes – servait d’exutoire aux tensions internes du pays.

Dénoncé, ailleurs, comme un divertissement encouragé par l’État pour s’assurer la docilité du peuple, le football ne cessa jamais, en URSS, d’exaspérer les autorités. « Les responsables des instances sportives et les idéologues du Parti se plaignaient continuellement du mauvais comportement des supporters, des joueurs, de la direction des équipes, des journalistes et même des arbitres », écrit Edelman. L’État préférait les disciplines olympiques, plus en conformité avec l’idéologie d’un corps maîtrisé, domestiqué et n’engendrant pas cette camaraderie masculine incontrôlée qui dégénère souvent en beuverie. La plupart des amateurs de sport, eux, préféraient le football. Le stade était le seul espace public où l’on pouvait chanter ce qu’on voulait. Alors que toutes les autres figures de l’autorité étaient intouchables, certains samedis après-midi, un supporter pouvait se joindre à des milliers d’autres pour scander : « Sudyu na mylo ! » (« Transformez l’arbitre en savon ! (1) »).

Les frères Starostin « étaient des héros, mais des héros qui n’avaient pas été créés par l’État ». Cela finit par en agacer certains, en particulier Beria qui avait lui-même été un assez bon joueur. En 1939, le Spartak ayant remporté la finale de la Coupe d’URSS, Beria obtint que le club des Starostin rejouât la demi-finale contre ses amis géorgiens du Dynamo de Tbilissi, en arguant d’une décision d’arbitrage contestée. Le Spartak gagna de nouveau. « J’ai su alors qu’un long voyage nous attendait », a plus tard raconté Nikolaï.

Une fois au Goulag, les quatre frères eurent la partie plus facile que la plupart, et Nikolaï fut rapidement nommé entraîneur du camp. Les Starostin vécurent dans des conditions de relatif confort, et furent traités comme des célébrités. « Le pouvoir illimité des responsables du camp sur les personnes n’était rien comparé au pouvoir que le football exerçait sur eux », expliqua Nikolaï. Ils furent finalement libérés en 1954, après la mort de Beria, retrouvèrent leurs anciens appartements et furent réintégrés au sein du parti communiste. Le Spartak rentra alors progressivement dans le giron des institutions soviétiques, en enfant adoptif du parti communiste de Moscou.

Sous Khrouchtchev et Brejnev, Nikolaï Starostin obtint pour ses joueurs des voitures, des appartements et des gardes d’enfants. Pendant la glasnost, dans les années 1980, il redonna du lustre à l’image désormais fatiguée d’un club hors du système, en publiant des Mémoires conformes à son mythe. En 1989, sentant le vent tourner, il encouragea ses joueurs à choisir leur propre entraîneur – dont il contrôla toutefois l’élection. Désormais privé du soutien de l’État, il contribua à faire du Spartak un club complètement professionnel.

Le football perdait au même moment de son importance dans toute l’Europe de l’Est. La chute du communisme avait eu pour conséquence inattendue la chute de la fréquentation des stades. Le public russe, aussi, a déserté les terrains. Aujour­d’hui, la première division russe enre­gistre une piètre moyenne de 12 700 spectateurs par match. C’est moins que la deuxième division anglaise, qui fait d’ailleurs mieux que toutes les ligues professionnelles d’Europe de l’Est. Cette désaffection ne vient pas seulement de ce que les Européens de l’Est ont découvert d’autres formes de divertissement, mais plutôt de ce que le football a perdu une grande part du sens qu’il avait sous le communisme. Dans la Russie d’aujour­d’hui, un match qui oppose le Spartak au Dynamo n’est rien de plus qu’une compétition mettant aux prises des oligarques rivaux et les joujoux que sont leurs équipes, la plupart composées de joueurs étrangers médiocres.

Tout ou presque a changé dans le football russe, sauf la corruption et la contre-performance qui semblent inscrites dans ses gènes. Il y a eu environ 22 000 spectateurs en moyenne au Spartak au cours de la saison passée, soit à peine 40 % du chiffre de 1940. Tous les admirateurs du club n’ont cependant pas oublié ses années de gloire. « Au milieu d’une série de défaites particulièrement désolantes, écrit Edelman dans la partie consacrée aux années postsoviétiques, des supporters déployèrent une grande banderole sur laquelle figurait le portrait de Nikolaï Starostin. Et où étaient inscrits ces mots : “Il voit tout.” »

 

Cet article est paru dans la London Review of Books le 10 juin 2010. Il a été traduit par Bérénice Levet.

Le chant mythique 
des Nibelungen

Le chant des Nibelungen existait déjà depuis les années 1960 chez Penguin, le voilà dans une seconde édition de poche chez Oxford, pour 15 dollars. Avec une nouvelle traduction de la saga en allemand médiéval, « la plus fidèle à ce jour », selon la spécialiste Bettina Bildhauer, qui salue l’événement dans le Times Literary Supplement. Pour les lecteurs de l’anglais mais non de l’allemand, l’ouvrage vaut un détour, car « l’anglais moderne reste aussi proche de l’allemand médiéval que le neveu de sa tante », écrit-elle. Cependant, c’est de la prose, alors que l’épopée, contemporaine de celle du roi Arthur, était en vers, et sans doute chantée. Le pa­ra­doxe, habituel, est que la fidélité à la langue rend un peu laborieux l’accès à l’histoire elle-même, plus que dans la traduction de Penguin, qui prenait des libertés avec le texte pour gagner en fluidité. En France, ce classique entre les classiques, que même les wagnériens ont rarement lu, n’est pas disponible en poche, mais pour 28,50 euros chez Gallimard (traduction de Danielle Bushingen et Jean-Marc Pastré). Ce qui n’exclut pas forcément l’idée d’un détour.

La Chanson des Nibelungen est « le mythe nord-européen du pouvoir et de la vengeance, distillant des siècles de sagesse psychologique et politique en une histoire simple mais tragique », résume Bettina Bildhauer. C’est l’histoire de Siegfried, héros venu au pouvoir par la seule vertu de sa force physique et de son audace, et finalement tué par l’élite politique. Sa veuve, sœur du roi, crie vengeance, et le sang coule à flots. Mais « l’exploration psychologique du deuil et de l’agressivité va plus loin que l’analyse politique ». L’ombre de ce récit plane sur l’œuvre de Freud, après avoir fasciné Wagner et avant d’inspirer les nazis.

=> Comparer les articles Universalis et Britannica sur la légende des Nibelungen.

Le cœur simple de Flaubert

Dieu sait pourquoi, ma femme (qui est Parisienne) aime que je lui fasse la lecture en français. J’ai entendu beaucoup de Britanniques parler français et j’ai du mal à croire qu’un accent anglais puisse ne pas être pénible à l’oreille d’un autochtone. Et même si je ne pense pas être le pire de mes compatriotes, le mien ne fait pas exception à la règle. Mais les goûts et les couleurs ne se discutent pas, et ma femme adore mon accent.

Nous avons lu ensemble toutes sortes de livres, des ouvrages de référence sur l’affaire Dreyfus à la biographie du plus grand tueur en série français du début du XXe siècle, Henri Landru. C’est d’ailleurs cette dernière lecture qui m’a incité à formuler ce qu’on pourrait appeler une loi du meurtre en série : dans le monde anglo-saxon, on tue pour le sexe ; en terre franque, on tue pour l’argent. Et quoi de plus normal, puisque les Anglo-Saxons sont hypocrites en matière de sexe, et les Français en matière d’argent ? Je laisse à mes lecteurs le soin de décider quelle est l’hypocrisie la plus séduisante des deux.

Il nous est arrivé de passer sans transition d’une vie de Robert Brasillach à l’autobiographie de Louis Althusser, le philosophe marxiste qui assassina sa femme. C’est à ce dernier que mon épouse et moi devons une expression que nous employons toujours dans notre vie quotidienne, quand l’un de nous fait une bêtise telle que laisser tomber une tasse ou un bol : « J’ai étranglé Hélène. »

Dans le contexte il est vrai assez particulier du meurtre d’une épouse, le geste d’Althusser était assez banal : il avait les mains autour son cou et puis… « quand j’ai repris connaissance, docteur, elle était étendue par terre ». C’est Althusser lui-même qui dit avoir poussé cette exclamation que nous nous sommes appropriée, un peu sans vergogne car la mort d’Hélène, à 70 ans, était évidemment tragique. Jusque-là, Althusser n’était coupable que d’avoir étranglé la langue française, la vidant de son sens pour ne lui donner qu’une vague mais désagréable connotation marxiste, et la laisser gisant inerte sur la page.

 

Des notes explicatives étonnantes

Il nous arrive aussi de lire de la fiction. Nous lisons ainsi en ce moment le dernier roman de Patrick Modiano, cet écrivain dont les évocations du passé récent sont comme des photos noir et blanc un peu floues, gorgées d’atmosphère et peut-être d’une signification documentaire, même si celle-ci reste obstinément hors d’atteinte, comme le sens de la vie (1).

Il y a quelques semaines, un jour où, chose inhabituelle, nous n’avions absolument rien de prévu, nous avons reçu une leçon de vraie grandeur littéraire. Et pas seulement littéraire. Nous nous sommes réveillés et j’ai lu, après le café mais avant le petit déjeuner, Un cœur simple, de Flaubert.

J’avais acheté, peu de temps auparavant, une édition bon marché (1,50 euro) de cette nouvelle, dotée d’un appareil critique qui en doublait la longueur. En tant que telles, ces notes n’étaient pas sans intérêt. Elles s’adressaient, je pense, à des élèves de collège ayant apparemment besoin de se voir préciser que « les guerres napoléoniennes exigeaient de nombreux soldats ».

L’explication du catholicisme était, semble-t-il, plus nécessaire encore. On apprend ainsi qu’allumer un cierge dans une église est un « rite de piété populaire pour demander une grâce à Dieu » ; que, jusqu’à Vatican II, les messes étaient célébrées en latin ; que les dogmes catholiques sont des « points de doctrine qu’il faut admettre sous peine d’être exclu de l’Église » ; que, « dans la confession, le catholique […] avoue ses péchés à un prêtre qui a le pouvoir d’accorder le pardon de Dieu » ; et que le Saint-Esprit est « l’une des trois personnes qui, selon la religion chrétienne, avec Dieu le Père et son Fils, composent “un seul Dieu en trois personnes” ». On parle ici de la religion chrétienne et de ses rites comme s’ils étaient aussi étrangers aux enfants actuels de « la fille aînée de l’Église » que les cérémonies magiques d’un peuple africain et exigeaient qu’un anthropologue les rende intelligibles. La note expliquant aux jeunes lecteurs la première communion est lourde d’ironie : « Dans la France dévote du XIXe siècle, on discute très sérieusement de l’âge opportun auquel un enfant doit communier pour la première fois. » On entend presque les cris incrédules des élèves à l’idée qu’une telle question ait jadis pu paraître importante. Mais voilà bien la chose étrange : plus nos sociétés deviennent officiellement multiculturelles, moins nous sommes capables de prendre au sérieux un point de vue différent du nôtre.

Il se trouve qu’Un cœur simple offre un exemple magistral de cette démarche : comment il est possible d’entrer dans un univers mental qui n’est pas le nôtre, qui lui est même tout à fait étranger, et le faire découvrir sans le moindre mépris, sans condescendance ni désapprobation ; comment cette faculté indique (sans le « prouver » au sens formel) qu’il est des valeurs plus importantes dans la vie que la seule intelligence.

L’écrivain britannique Julian Barnes ayant fort élégamment résumé l’intrigue d’Un cœur simple dans Le Perroquet de Flaubert, je le citerai pour m’épargner la peine de faire moins bien que lui (2) :

« C’est l’histoire d’une pauvre servante sans instruction qui s’appelle Félicité et sert la même maîtresse pendant un demi-siècle, en sacrifiant sans rancœur sa vie à celle des autres. Elle s’attache tour à tour à un fiancé grossier, aux enfants de sa maîtresse, à son neveu et à un vieil homme atteint d’un cancer au bras. Tous lui sont enlevés fortuitement : ils meurent, s’en vont ou l’oublient tout simplement. C’est une existence dans laquelle (cela n’a rien d’étonnant) la consolation de la religion vient compenser la désolation de la vie.

« Le dernier être auquel se raccroche Félicité, c’est Loulou, le perroquet. Quand il meurt lui aussi, Félicité le fait empailler. Elle garde la relique adorée près d’elle et finit même par dire ses prières agenouillée devant lui. Une confusion doctrinale se développe dans son esprit simple : elle se demande si le Saint-Esprit, qu’on représente d’ordinaire sous la forme d’une colombe, ne serait pas mieux dépeint sous les traits d’un perroquet […]. À la fin de l’histoire, Félicité meurt elle aussi. “Ses lèvres souriaient. Les mouvements de son cœur se ralentirent un à un, plus vagues chaque fois, plus doux, comme une fontaine s’épuise, comme un écho disparaît ; et, quand elle exhala son dernier souffle, elle crut voir, dans les cieux entrouverts, un perroquet gigantesque, planant au-dessus de sa tête.” »

Le narrateur du roman de Barnes (médecin retraité, comme moi) poursuit, avec justesse : « Imaginez la difficulté technique d’écrire une histoire dans laquelle un oiseau mal empaillé avec un nom ridicule finit par remplacer l’un des personnages de la Trinité, et dans laquelle l’intention n’est ni satirique, ni sentimentale, ni blasphématoire. Imaginez, en outre, qu’on raconte cette histoire du point de vue d’une vieille servante ignorante sans que ce soit méprisant ni larmoyant. »

Le cœur atrophié  de Julian Barnes 

Mais la difficulté n’est pas simplement technique. L’auteur ne doit pas seulement élaborer des phrases élégantes (ce dont Barnes lui-même, aujour­d’hui l’un des plus grands stylistes de la langue anglaise, est certainement capable). C’est aussi affaire de psychologie, d’effacement de soi et de contrôle de ses propres émotions. Dans une phrase de ce résumé, que je n’ai pas encore citée, le narrateur (et Barnes lui-même, je le soupçonne) se trahit. Il ne peut s’empêcher de glisser une remarque narquoise qui n’apporte rien audit résumé, mais est très révélatrice de son attitude sous-jacente : « La logique est sans aucun doute du côté [de Félicité] : les perroquets et les Saints-Esprits savent parler, pas les colombes. »

Mettre le Saint-Esprit au pluriel, c’est railler en adoptant une posture intellectuellement supérieure ; précisément ce que Flaubert ne fait pas, même s’il ne croit pas lui-même au Saint-Esprit. Cet acte en apparence insignifiant (ajouter trois « s » pour obtenir « les Saints-Esprits ») nous replace dans l’univers de l’intellectuel mondain. Mais c’est le respect même de Flaubert pour les croyances du cœur simple – dont il ne partage pourtant ni les convictions ni la simplicité – qui rend cette nouvelle si profondément émouvante. Barnes, ou du moins son narrateur, fait de nouveau preuve d’un cœur non pas simple mais atrophié lorsqu’il déclare : « Le perroquet est un exemple parfait et maîtrisé du grotesque flaubertien. » Grotesque : on pourrait difficilement trouver mot moins juste pour décrire la relation entre Félicité et son perroquet.

Bien sûr, aucun résumé ne peut rendre justice à la subtilité, l’acuité ou la beauté du récit de Flaubert. Le seul moyen de le faire serait de le répéter mot pour mot. Permettez-moi cependant d’en donner quelques exemples.

Nous découvrons la désastreuse histoire d’amour qui allait décider du cours de la vie de Félicité. Vient d’abord une description de son aspect physique après cinquante années passées à trimer comme servante : « Toujours silencieuse, la taille droite et les gestes mesurés, [elle] semblait une femme en bois, fonctionnant d’une manière automatique. » Puis, l’exposé de son idylle, bien des années auparavant, s’ouvre sur un brusque changement de rythme et de ton : « Elle avait eu, comme une autre, son histoire d’amour. »

À 18 ans, déjà orpheline, elle rencontre à la fête du village un jeune homme du nom de Théodore. Alors qu’elle se promène ensuite avec lui, il la viole presque ; plus tard, il lui présente ses excuses et attribue sa conduite à un excès de boisson. Félicité n’est pas naïve, elle a grandi au milieu des animaux de la ferme, mais elle est bonne ; elle accepte les excuses de Théodore et l’autorise à lui faire la cour. Il semble redoubler d’ardeur lorsqu’elle refuse de s’offrir à lui avant le mariage mais, à la dernière minute, il la quitte pour épouser une riche veuve, et échapper ainsi à la conscription.

Dans son chagrin, Félicité fuit vers la petite ville normande de Pont-l’Évêque, où elle rencontre aussitôt madame Aubain, la veuve qui l’engage (à vil prix) comme bonne à tout faire. Nous savons déjà qu’elle n’en est plus repartie, puisque la nouvelle commence ainsi :

« Pendant un demi-siècle, les bourgeoises de Pont-l’Évêque envièrent à Mme Aubain sa servante Félicité. Pour cent francs par an, elle faisait la cuisine et le ménage, cousait, lavait, repassait, savait brider un cheval, engraisser les volailles, battre le beurre, et resta fidèle à sa maîtresse. »

Avec la plus grande économie de mots et la plus grande humanité possibles, Flaubert nous montre comment une expérience désastreuse peut affecter toute une vie, notamment dans le cas d’une personne aussi vulnérable que Félicité : orpheline, illettrée, pauvre, sans protecteurs ni confidents. Et tout cela sans la moindre sensiblerie, car on imagine bien que si le mariage avait eu lieu, sa vie avec Théodore n’aurait pas été meilleure, au contraire.

Même si son existence paraît desséchée, Félicité (ce prénom même est ironique) manifeste à la fois un besoin et une immense capacité d’amour altruiste. Elle aime les enfants de madame Aubain, trouvant dans leur bonheur son bonheur et, quand la fille adolescente meurt de tuberculose, elle passe deux jours et deux nuits à veiller le corps.

Après voir renoué par hasard avec sa sœur, Félicité se prend de tendresse pour son neveu Victor – parce qu’elle a tant besoin d’affection. Victor devient marin. Il meurt à La Havane de la fièvre jaune et, bien sûr, c’est un nouveau coup pour le cœur de Félicité.

La vulgarité d’un rationalisme au rabais

Son avant-dernier objet d’amour, c’est Loulou le perroquet. L’oiseau lui parvient non par une suite de hasards, mais par une suite de chances. De retour d’Amérique du Sud, un consul de France s’établit dans le voisinage avec cet oiseau ramené des antipodes ; après la révolution de 1848, promu préfet, il l’offre en souvenir à madame Aubain, ne pouvant l’emporter avec lui. La veuve, qui le trouve bruyant et encombrant, confie le perroquet à Félicité, qui s’en éprend. Quand Loulou meurt, désespérée, elle le fait empailler.

Après avoir appris qu’on l’a dépouillée d’une grande partie de ses biens, madame Aubain meurt à son tour. Flaubert exprime ainsi la modestie et l’humilité essentielles – existentielles, pourrait-on dire – de Félicité : « Que Madame mourût avant elle, cela troublait ses idées, lui semblait contraire à l’ordre des choses, inadmissible et monstrueux. » Après la mort de Madame, la maison est mise en vente : « Ce qui la [Félicité] désolait principalement, c’était d’abandonner sa chambre, – si commode pour le pauvre Loulou. »

Dans mon édition bon marché, cette phrase est accompagnée d’une note pour aider les adolescents à comprendre l’intention de Flaubert : « Exemple d’ironie de l’auteur à l’égard de son personnage qui traite le perroquet comme un être vivant. »

Voilà à mon avis un parfait exemple de corruption de la jeunesse par la vulgarité d’un rationalisme au rabais. Car Flaubert n’a sûrement mis aucune ironie dans ces mots. Il décrit en réalité avec compassion ce besoin humain universel, garder les êtres chers en vie dans notre souvenir après leur mort ; vingt-cinq ans après le décès de son ami Alfred Le Poittevin, Flaubert disait penser à lui tous les jours. Sans doute l’auteur de ces notes aura-t-il envoyé ses élèves au cimetière local pour convaincre les gens venus déposer des fleurs sur les tombes que leur geste était superflu, puisque la personne enterrée sous la pierre est morte et guère en mesure d’apprécier leurs bouquets !

Le dernier amour de Félicité, auquel la mène l’amour de Loulou, est l’amour de Dieu. La beauté de cet oiseau, même mal empaillé, avec des fils de fer dépassant des plumes, convainc Félicité que la litanie de pertes et de souffrances endurées a une fin plus élevée ; que tout l’amour qu’elle a donné n’a pas été perdu.

J’ai jadis entendu un intellectuel catholique, appartenant à l’école de la théologie de la libération (3), dénoncer les formes de croyance plus traditionnelles comme « purement consolatrices » : la vraie fonction de la religion était, selon lui, de construire le paradis sur la Terre, ici et maintenant. Il pensait sans doute qu’un jour viendrait où la vie serait si parfaite que l’homme n’aurait plus besoin de consolation ; l’équivalent existentiel du moment où la société serait si parfaite que personne n’aurait besoin d’être bon. Il va sans dire que je ne crois pas ce jour proche.

Ni Flaubert, je crois. Ce que nous montre cette merveilleuse nouvelle, et sans prêchi-prêcha, c’est la force rédemptrice de l’amour. Cet amour-là n’est pas donné en retour d’un service que le monde nous aurait rendu – car le monde a joué bien des tours à Félicité –, c’est un rapport à la vie qui est finalement récompensé par la certitude que le monde est bon et que la souffrance, loin d’être arbitraire, a un sens. Que ce soit vrai ou non, c’est réconfortant. Et, tôt ou tard, nous avons tous besoin de consolation.

Il y a peu, j’étais invité à une table ronde avec une célèbre intellectuelle australienne. Notre discussion portait sur ce que cela demande d’être bon. Elle affirma que cela nécessitait, avant tout, une intelligence supérieure. J’ai trouvé cela atroce (et évidemment faux) car cela sous-entendait que seul 1 % de l’humanité possède l’intelligence nécessaire.

Flaubert n’avait pas de l’humanité une vision naïve, mais il n’aurait pas adhéré à cette idée, comme le montre Un cœur simple. Dans ce texte, il accomplit d’abord la prouesse technique de rendre intéressant un être bon mais ordinaire et pas particulièrement intelligent. Mais, surtout, il accomplit la prouesse éthique et psychologique de pénétrer l’imaginaire d’un être dont il ne partage pas la vision, et de le dépeindre avec sympathie, compréhension et admiration, en reconnaissant la beauté qui est la sienne. Voilà la véritable tolérance, au sens non idéologique du terme. Voilà qui est rare en cette époque de diversité culturelle où « des armées ignorantes s’affrontent dans la nuit (4) ».

Cet article est paru dans The New Criterion, en juin 2010. Il a été traduit par Laurent Bury.