L’identité captive des Arabes d’Israël

Sayed Kashua est arabe et israélien, comme 15 % des citoyens du pays. Ses personnages sont comme lui, à 
cheval sur deux mondes. Publié en juillet dernier, Guf Sheni Yahid (« Deuxième personne du singulier ») compte parmi les meilleures ventes du pays. C’est que l’écrivain et chroniqueur humoristique du quotidien Haaretz est devenu une star depuis le lancement de la sitcom Avoda Aravit (« Travail d’Arabe »), dont il est le scénariste. Il y creuse la veine de la dérision, en raillant les travers racistes des deux communautés.


Dans son troisième roman, Kashua met en scène deux Arabes israéliens – l’un avocat, l’autre travailleur social – qui traversent une même crise existentielle et « se sentent aussi étrangers à eux-mêmes qu’à la société israélienne », explique l’écrivain Ayman Sikseck, lui aussi arabe, dans Haaretz. Dans un entretien accordé au Jerusalem Post, l’écrivain lui-même rappelle combien il est difficile d’évoquer le sujet : « Quand on parle de crise identitaire en psychologie, on parle généralement de quelqu’un qui s’interroge sur sa place dans le monde et cherche sa voie. En Israël, cette question se réduit à l’identité nationale. Il n’y a pas de place pour le choix. Vous êtes né dans l’un des camps qui s’op­posent dans cette guerre sans fin, et cela vous marque à jamais. »


Le premier personnage à apparaître dans Guf Sheni Yahid est un brillant avocat arabe de Jérusalem. « Mû par le désir d’échapper au destin qu’il croit être le sien en raison de ses origines rurales, il cherche à intégrer une société qui lui permettra de définir lui-même sa place. Pour lui, devenir pleinement israélien passe par l’acquisition des symboles matériels de ce statut : conduire une voiture extravagante, porter des vêtements hors de prix, manger des sushis. Ces biens représentent à ses yeux le progrès et la mobilité sociale, par opposition à l’arabité », explique le critique de Haaretz. Reste que la classe sociale (juive) à laquelle veut accéder l’avocat n’a pas le même besoin de ces symboles, en tout cas pas pour les mêmes raisons. Dès lors, les attributs sur lesquels il mise pour échapper au stéréotype du paysan arabe sont précisément ceux qui accentuent sa différence.


Tout autre est la problématique du travailleur social. Fils d’une mère célibataire ostracisée toute sa vie, il éprouve « un besoin d’ap­partenance plus profondément émotionnel que celui de l’avocat, plus radical aussi, analyse Ayman Sikseck. “Je veux être comme eux, dit-il. Aujour­d’hui, je veux être l’un d’eux sans avoir l’impression de commettre un crime.” Mais la façon dont il se transforme littéralement pour assumer sa nouvelle identité, en coupant tout lien avec son passé et sa culture, finit par horrifier le lecteur ».


Qu’il s’agisse de l’un ou de l’autre personnage, les modèles d’intégration imaginés se révèlent également défectueux. Car, dans les deux cas, l’influence de la culture populaire arabe sur leur façon d’interpréter la réalité est déterminante : ils se réfèrent constamment aux feuilletons télévisés pour appréhender les événements de leur vie. « Le cynisme des personnages de Kashua – qui, dans ses précédents romans, faisait partie intégrante de leur attitude dans la vie quotidienne – devient dans Guf Sheni Yahid une véritable idéologie, qui dicte leur comportement et détermine tous les aspects de leur rapport à l’autre », souligne encore l’article de Haaretz, avant de conclure : « Avec cet ouvrage, Sayed Kashua est devenu l’un des plus importants écrivains contemporains en hébreu. »

=> Ecouter un extrait lu de Les Arabes dansent aussi de Sayed Kashua.

Viens chez moi, 
je lis avec des copines

Not Just Desserts (« Plus que des desserts »), tel est le nom du cercle de lecture créé par un groupe d’amies dans la petite ville anglaise de Tunbridge Wells. Ces dames, toutes mères de famille, se réunissent une fois par mois pour parler d’un livre. L’occasion, aussi, de s’offrir quelques douceurs et, pourquoi pas, un verre de vin entre copines. Dans le monde anglo-saxon, les reading groups sont aujourd’hui bien plus qu’une mode : un véritable phénomène de société, aux retombées considérables sur l’industrie éditoriale. Il suffit pour s’en convaincre de consulter la page que leur consacre le site Amazon. Mais ces nouveaux cénacles littéraires ne font pas seulement rêver les libraires ; ils inspirent aussi les romanciers. Ils sont au cœur d’une vingtaine de romans, dont The Reading Group d’Elizabeth Noble, ou de collections comme la série Murder by the Yard, de Doris R. Meredith, dont toutes les intrigues tournent autour des membres d’un groupe de lecture.

Parallèlement, les guides et sites Web se multiplient, qui apportent des conseils sur la manière de créer son propre club ou proposent des résumés de romans susceptibles d’être soumis aux membres, sans oublier les questions à poser sur chacun de ces textes. Mais les dames de Tunbridge Wells n’ont, comme beaucoup d’autres, suivi que leur inspiration. Depuis neuf ans, le groupe propose un livre par mois – avec une pause estivale. Tunbridge Wells est assez emblématique du phénomène, tant par la préférence du club pour les romans contemporains que par sa composition exclusivement féminine.

Les dames de Tunbridge Wells, qui se réunissent de préférence par groupe de huit à douze maximum, ont édicté des règles strictes « pour faciliter la discussion » : les réunions ont lieu à date fixe et non négociable, un jeudi ; toute personne manquant trois réunions de suite est remplacée par une nouvelle recrue. Les hôtes de chacune de ces soirées doivent à tour de rôle préparer une « sélection de desserts », et proposer deux ou trois titres de livres qui feront l’objet d’un vote des adhérentes pour le choix du livre suivant. Il est vivement recommandé d’éviter toute discussion sur l’ouvrage en question avant la réunion : « Pour les femmes du groupe qui ne se sont pas vues entre-temps, il peut s’avérer très frustrant de découvrir que le livre a déjà été à moitié commenté à la sortie de l’école. » Autant de règles pointilleuses qui ont probablement contribué à la longévité du groupe (il existe même une liste d’attente), mais demeurent exceptionnelles dans cet univers fait de réseaux pour la plupart informels, et qui se chevauchent parfois. Un univers qui est en passe de transformer la pratique de la lecture : d’exercice individuel et solitaire par excellence, elle devient pour de nombreux amateurs le prélude à une conversation et un moteur de sociabilité.

 

Prêts à affronter l’anglais médiéval


Comme il était inévitable, le book club a son avatar télévisé. Ou plutôt son précédent. En 1996 la célèbre présentatrice américaine Oprah Winfrey lançait dans son très populaire talk-show un nouveau rendez-vous mensuel, le Oprah’s Book Club, battant aussitôt tous les records d’audience. On se mit à parler d’un « effet Oprah » : il suffisait qu’un titre, même des plus obscurs, soit mentionné dans l’émission pour qu’il se propulse parmi les bestsellers. Winfrey se présente comme une lectrice invétérée, une habitude qu’elle doit, dit-elle, à sa grand-mère, qui lui interdisait de regarder la télévision. L’influence d’Oprah Winfrey est surprenante, y compris dans les milieux littéraires. En 2007, peu après son passage chez Oprah, l’écrivain Cormac McCarthy remportait le prix Pulitzer avec La Route. Même les spécialistes s’accordent à dire qu’Oprah a changé les habitudes des Américains, amenant des millions de personnes à retrouver le goût des livres (1).

En Angleterre, le virus se répand plus efficacement parmi les lecteurs que dans les médias, où les émules d’Oprah Winfrey n’ont jamais réussi à s’imposer. Mais le nom de groupe de lecture ne doit pas tromper : on ne lit pas, lors des réunions, on discute. Le plus intéressant des cercles que j’ai découverts à Londres est, sans aucun doute, un groupe de médecins qui avaient décidé de se réunir pour parler de livres tant ils se sentaient comme asséchés par un métier dédié aux sciences appliquées : « Nous nous sentions incultes. » En mars, la discussion – des plus informelles – portait sur le dernier roman d’Orhan Pamuk, The Museum of Innocence (non traduit en français). Et tous avaient manifestement plaisir à parler de questions comme l’amour et la sincérité, ou encore de la bourgeoisie turque et, tout simplement, de poésie. Contrairement aux dames de Tunbridge Wells, ces médecins suivent un régime strictement littéraire, sans aucune nourriture terrestre. Autre particularité : le groupe compte également des hommes. Le mois suivant, ils choisirent un classique, Route des Indes d’Edward Morgan Forster. Ayant déjà lu Un garçon convenable de Vikram Seth, ils souhaitaient revenir sur ce dialogue difficile entre deux mondes, mais cette fois du point de vue britannique. Au fil des sept années d’existence du club, ils estimaient avoir découvert, ensemble, une cinquantaine de livres, sans compter quelques sorties au théâtre ou au cinéma, toujours en lien avec le dernier auteur lu.

Les médecins m’indiquèrent l’existence d’un autre groupe, fondé par le seul de leurs membres ayant suivi des études littéraires, Victoria Gray, la veuve du dramaturge et écrivain Simon Gray, créé fin 2009 et dédié exclusivement aux classiques. Agés de 20 à 60 ans, ses dix-huit membres ont lu et discuté des livres de Dickens, D.H. Lawrence et Jane Austen. Ils se disent désormais prêts à affronter Chaucer et l’anglais médiéval. « Des cercles de lecture naissent aujourd’hui un peu partout », confie Gray, qui demande : « Et en Italie ? »

En Italie, malgré les efforts héroïques d’une multitude de petits libraires, ils sont encore peu nombreux ceux qui se réunissent par petits groupes à domicile, non pour écouter un conférencier mais pour discuter entre eux d’un livre de leur choix.

 

Cet article est paru dans L’Indice dei Libri en juin 2010. Il a été traduit par Maïra Muchnik.

Une jeunesse africaine

Le Kényan Ngugi wa Thiong’o est considéré comme un géant des lettres d’Afrique anglophone. Le livre de mémoires qu’il vient de publier a donc été très remarqué. Dans The Spectator, Michela Wrong salue chaleureusement cette œuvre « sereine et mature ». À 72 ans, Ngugi y raconte sa jeunesse dans un pays secoué par l’effervescence indépendantiste. Déjà abondamment traités par Ngugi, les événements politiques entrent cette fois « en interaction constante avec son histoire personnelle », explique The Independent. Né dans une famille rurale et polygame de 24 enfants, Ngugi voit l’un de ses frères rejoindre la rébellion Mau-Mau, tandis qu’un autre collabore avec les Anglais. Mais tous deux lui tiennent le même discours sur les études : « Le savoir est notre lumière », dit le premier ; « le stylo est notre arme », renchérit le second. C’est ce récit d’une émancipation par l’éducation qui fait tout l’intérêt du livre, aux yeux de John Mwazemba : « Ngugi nous encourage à rêver en grand », écrit-il dans The East African.

=> Comparer les articles Universalis et Britannica sur le Kenya.

Custer ou la gloire du vaincu

Peu d’événements de l’histoire américaine ont généré autant de livres – et de films – que la bataille de Little Big Horn, qui opposa, en 1876, le légendaire Sitting Bull au mythique général Custer. Pas étonnant, dès lors, que le dernier ouvrage en date sur le sujet, The Last Stand, de l’historien et auteur à succès Nathaniel Philbrick, se vende comme des petits pains outre-Atlantique. « Ce fut pourtant une mémorable débâcle de l’armée américaine », rappelle Bruce Barcott dans le New York Times : 210 soldats laissèrent leur vie dans ces plaines du Montana. À l’époque, la défaite de Custer choqua la nation tout entière. « En théorie, le général ne mériterait qu’une note en bas de page dans nos manuels d’histoire », précise-t-il avant de s’interroger : « Alors pourquoi, cent trente-quatre ans plus tard, Custer est-il devenu une telle icône, au point que son seul nom parvienne à évoquer l’imaginaire romantique du Grand Ouest sauvage ? » Parce qu’il fut « l’une des premières “self-made célébrités” de l’Amérique », explique Barcott.


Le personnage était haut en couleur. Ambitieux et charismatique, il sortit dernier de l’Académie militaire de West Point, mais premier en termes de popularité. Pendant la guerre de Sécession, sa charge flamboyante contre Gettysburg – dans un uniforme de velours noir brodé d’or, dessiné par ses propres soins – changea le cours de la bataille et du conflit. « Il était joueur, infidèle, irascible et grande gueule. Son excentricité frisait la stupidité, écrit Bruce Barcott. Une fois, apprend-on dans l’ouvrage, il divisa son régiment selon la couleur… des chevaux ! » En réalité, « ce que le général avait, c’était du toupet et de la chance, ce que lui-même nommait le “bol de Custer” ».


Le général imagina la campagne de 1876 contre les Sioux Lakota de Sitting Bull comme l’apogée de sa brillante carrière. Si tout se passait bien, il espérait faire son retour sur la côte Est en héros vainqueur des Indiens juste à temps pour la fête nationale du 4 juillet, et il avait même planifié une tournée de conférences. À 36 ans, il préparait sa course à la présidence. « Et, vu son charisme et son génie des relations publiques, il aurait probablement réussi », reconnaît le New York Times. Mais rien ne se passa comme prévu.


Nombreux sont les ouvrages sur la stratégie militaire mise en œuvre à Little Big Horn. « Pourtant la raison de la débâcle est simple : Custer ne comptait que quelques centaines d’hommes, contre des milliers d’Indiens. Cet officier dangereusement ambitieux manquait de jugement », résume Barcott. Finalement, si l’imprudent général Custer est devenu une figure mythique de l’histoire américaine, c’est surtout, apprend-on dans The Last Stand, grâce à l’opiniâtreté de sa veuve et aux besoins du show-business. Après la mort de son mari, Elizabeth Custer se lança dans une véritable croisade pour réhabiliter la mémoire de son époux. En 1882, Buffalo Bill fit le reste, en rejouant, à travers tout le pays, la bataille de Little Big Horn dans son spectacle populaire sur la conquête de l’Ouest, le Wild West Show.


« Le mythe Custer n’est au fond que pur show-business, conclut le critique du New York Times. Il illustre seulement la façon dont les projecteurs de l’histoire se braquent parfois sur le mauvais personnage. »

=> Comparer les articles Universalis et Britannica sur la bataille de Little Bighorn.

La guerre perdue contre la malaria

Une maladie que l’on pense responsable de la moitié des décès humains depuis l’âge de pierre méritait bien un livre. La journaliste Sonia Shah s’y est attelée. Dans The Fever, elle étudie le lien millénaire entre les hommes et le paludisme, « d’un point de vue scientifique, mais également, et c’est ce qui fait la force du livre, dans une perspective sociologique et anthropologique », souligne le docteur Dennis Rosen dans le Boston Globe.

Parmi tous les lieux – Panamá, Inde, États-Unis… – revisités par Shah, Rome est sans doute le plus fascinant. L’exposition chronique de ses habitants au plasmodium (le parasite responsable de la maladie) a longtemps constitué un rempart pour la cité antique : ayant développé « une certaine immunité », ces derniers étaient moins vulnérables au mal que les envahisseurs venus du nord. Mais l’intensification de la déforestation et la multiplication des marécages fournirent bientôt un habitat idéal aux moustiques vecteurs du parasite, et la flambée de paludisme qui s’ensuivit contribua sans doute au déclin de l’Empire romain. Bien des siècles plus tard, en 1944, l’armée allemande déclencha volontairement une épidémie en inondant la campagne romaine, afin de ralentir l’avancée des troupes alliées : plus de 100 000 personnes furent touchées, explique Rosen.

L’auteur explore de manière tout aussi fascinante les stratégies de lutte contre le fléau. Un médecin romain du iiie siècle préconisait de se munir d’une amulette portant l’inscription « Abracadabra »… Les temps ont changé mais, pour Sonia Shah, « la tentation du remède miracle règne toujours » : « Presque toutes nos tentatives pour l’éradiquer ont sous-estimé l’ennemi, lui permettant de prospérer de façon quasiment incontrôlée jusqu’à aujourd’hui », écrit-elle dans le Wall Street Journal. L’Organisation mondiale de la santé (OMS) a enregistré 247 millions de cas en 2008, et 1 million de morts.
Il y a à cela des raisons biologiques : le plasmodium et les moustiques qui le transmettent ont développé des résistances aux médicaments et aux insecticides. Mais les échecs des programmes d’éradication tiennent aussi, précise Rosen, à « une mauvaise appréciation de la culture, des normes collectives et des sensibilités religieuses des populations censées en bénéficier ».

À partir de la fin des années 1950, on procéda ainsi à des pulvérisations de DDT, un puissant insecticide. Au Cambodge, la méthode heurta les bouddhistes dont les principes s’opposent à l’extermination d’êtres vivants. Sur l’île de Bornéo, le DDT empoisonna les lézards dont se nourrissaient les chats, provoquant une hécatombe parmi ceux-ci et une explosion de la population de rats… « L’OMS se retrouva alors dans la situation inédite de devoir larguer des chats sur l’île », relate Rosen.

Aux yeux de Sonia Shah, la même méconnaissance des réalités locales compromet aujour­d’hui l’efficacité des distributions de moustiquaires imbibées d’insecticide en Afrique. Dans certains cas, elles sont utilisées comme filets de pêche, quand elles ne sont pas soupçonnées de provoquer la stérilité. Une étude de 2003 estimait que moins de 17 % des destinataires utilisaient effectivement les moustiquaires pour protéger leurs enfants.

Alors même qu’une campagne expérimentale de vaccination a commencé au printemps dernier dans sept pays africains, il convient plus que jamais de favoriser la gestion locale de la prévention et du traitement, martèle Sonia Shah. Mais c’est déjà le cas, rétorque dans Nature Awa-Marie Coll-Seck, ancienne ministre sénégalaise de la Santé, qui regrette que Shah ne rende pas compte du « changement d’approche survenu depuis la fin des années 1990 ». Responsable du partenariat international « Faire reculer le paludisme », elle l’assure : « Les aides accordées par les donateurs sont désormais gérées en fonction des besoins nationaux. Les pays endémiques sont à la barre et responsables de leurs résultats. »

→ Comparer les articles Universalis et Britannica sur la malaria.

Deux archaïsmes croisent le fer

Qu’est-ce qu’être Français ? Il n’y a pas si longtemps, la réponse à cette question dépendait généralement d’un ensemble de paramètres connus. Pour la gauche, il s’agissait de raviver l’héritage de 1789. La Révolution, comme Clemenceau l’avait décrété, devait être envisagée comme un « bloc ». Il craignait à juste titre que, si l’on étudiait de trop près ses différentes phases, on laissât la porte ouverte au doute, jetant le discrédit sur la tradition républicaine en général. De toute évidence, comme Raymond Aron l’a fait remarquer dans les années 1950, la gauche française, depuis ses débuts lors de l’été 1789, n’a jamais vraiment formé un « bloc » ; elle n’a jamais été entièrement unifiée : la rivalité sanguinaire entre les Girondins et les Jacobins l’avait déjà démontré en 1793-1794. À bien des égards, cette légendaire inimitié politique a donné le ton du conflit qui allait opposer durablement la gauche révolutionnaire et la gauche républicaine au cours des deux siècles suivants.

 

La destitution de l’intellectuel

Depuis 1789, la droite a affûté son identité en opposition à l’événement. Contrairement aux révolutionnaires qui célébraient les droits de l’homme et l’égalité universelle, la droite louait les valeurs de la tradition, de l’autorité et de la hiérarchie, sans lesquelles le tissu même de la société menacerait de se désintégrer. Pour la droite, en précipitant une rupture absolue d’avec la tradition, les hommes de 1789 avaient bêtement jeté par-dessus bord tout ce qui était noble et estimable dans le passé de la France, de Charlemagne au Roi-Soleil en passant par Jeanne d’Arc. La droite a fait valoir qu’en privant la nation d’un passé exploitable, la gauche l’avait simultanément affaiblie : elle avait dépouillé la France de la fougue et de l’étoffe – son âme, même – dont toute grande nation a besoin pour se battre et survivre. L’inimitié historique tenace entre la gauche et la droite a engendré la notion des « deux France » : une métaphore politique qui a finalement été enterrée par la stabilité de la Ve République – maintenant dans sa sixième décennie – que des nostalgiques des oppositions politiques d’antan ont qualifiée avec dérision de « République du centre (1) ».

Pendant deux cents ans, le monde a été redevable à la France d’avoir inventé le vocabulaire de la modernité politique : le discours de la Révolution et celui de la contre-révolution sont nés tous deux en terre française. Une question se pose alors : comment envisager la politique après leur disparition ? Nous nous trouvons là dans des eaux inconnues. Si la dissipation de cette différence a été traumatisante en Europe comme ail­leurs, elle s’est révélée d’autant plus déconcertante en France que, en dehors de problèmes et de thématiques politiques, des questions fondamentales d’identité nationale sont en jeu. Sorte de clergé séculier, les intellectuels français – de Voltaire à Sartre en passant par Victor Hugo, Zola et Maurras – ont longtemps défini les premiers l’orientation morale et politique de la nation. Mais cette confrérie autrefois noble a succombé à une crise majeure. Les enjeux politiques ont rapetissé. Au risque d’une légère hyperbole, on serait tenté de dire qu’il ne reste presque plus rien – en tout cas rien de fondamental – à débattre.

Il faut ajouter que la destitution de l’intellectuel est une blessure en partie auto-infligée. Nous lisons encore avec profit l’œuvre de figures imposantes telles que Sartre et Foucault. Mais nous lisons dorénavant leurs préceptes et déclarations avec davantage de circonspection, avec des pincettes pour ainsi dire. Comme le fait observer Michel Winock dans Le Siècle des intellectuels, l’intellectuel ne joue plus le rôle d’oracle infaillible. « Personne n’aura l’idée d’aller demander à Michel Foucault, comme jadis à Jean-Paul Sartre, s’il doit s’engager dans la Légion étrangère ou faire avorter sa petite amie (2). » La fameuse proclamation de la « mort de l’homme » dans Les Mots et les Choses n’est plus du tout ressentie comme à la publication du livre, en 1966. En raison des génocides qui se sont déroulés de façon répétée au Cambodge, en Bosnie et au Rwanda – pour ne citer que les cas les plus flagrants et les plus choquants –, la formule de Foucault s’est transformée, la provocation structuraliste devenant un épouvantable fait accompli. De même, après la profonde désillusion que fut le tiers-mondisme, nous considérons les appels successifs de Sartre à la violence révolutionnaire avec une profonde méfiance. En relisant sa préface incendiaire au livre de Fanon, Les Damnés de la terre (« Abattre un Européen c’est faire d’une pierre deux coups, supprimer en même temps un oppresseur et un opprimé : restent un homme mort et un homme libre ») ou ses textes maoïstes, politiquement naïfs (« Un régime révolutionnaire doit se débarrasser d’un certain nombre d’individus qui le menacent, et je ne vois pas d’autre moyen que la mort. On peut toujours sortir d’une prison. Les révolutionnaires de 1793 n’ont probablement pas assez tué »), on ne peut que dire non de la tête (3). Les preuves historiques du contraire abondent. Sartre et ceux qui lui emboîtèrent le pas ont préféré ne pas en tenir compte, par fidélité conceptuelle a priori aux rêves d’avenir utopique radieux.

L’enseignement à en tirer est ici relativement simple : les faits importent. En tant qu’intellectuels, nous devons tenir compte de ceux qui posent problème et nous dérangent pour contenir nos aspirations politiques messianiques enflammées. Si le XXe siècle a démontré quoi que ce soit, c’est bien que les intellectuels sont particulièrement enclins à justifier l’injustifiable, à trouver une explication logique à l’oppression politique au nom d’une Vérité supérieure conjecturale ou hypothétique. Comme Camus l’a écrit : « La mesure […] nous apprend qu’il faut une part de réalisme à toute morale : la vertu toute pure est meurtrière, et qu’il faut une part de morale à tout réalisme : le cynisme est meurtrier (4). »

 

Un ardent désir de préserver l’exception française


Autrefois, quand les lignes de front idéologiques étaient nettes, il était plus facile pour les intellectuels de définir une position cohérente et de prendre parti. On pouvait – en tout cas apparemment – identifier plus facilement les progressistes et les réactionnaires, les forces des ténèbres et celles de la lumière. Nous voici entrés dans l’ère de la « nouvelle obscurité », pour reprendre l’expression heureuse de Jürgen Habermas. Les truismes politiques et intellectuels d’hier ont cédé la place aux douloureuses ambiguïtés du présent historique. Maintenant qu’il n’y a plus de philosophie globale de l’histoire pour nous soulager des contraintes de la finitude humaine, le travail de la pensée est devenu plus exigeant et pénible. Nous nous trouvons confrontés à ce qu’Emmanuel Levinas a décrit comme les contraintes complexes de la « difficile liberté ».

La conversation entre Alain Badiou et Alain Finkielkraut est, pour l’essentiel, un débat concernant l’identité française : un débat sur les moyens de définir ce que veut dire être Français dans un monde où les pressions et les contraintes de la mondialisation, de la gouvernance supranationale et de l’hégémonie américaine – tant économique que culturelle – ont considérablement restreint la marge de manœuvre traditionnelle de l’État-nation. Ce qui unit Badiou et Finkielkraut est un ardent désir de préserver l’exception française, bien que tous deux soient en profond désaccord quant à l’interprétation précise de ce qui est précieux dans cet héritage.

Comme Finkielkraut, Badiou, qui se décrit comme universaliste, fait du lien avec l’identité française la clé de voûte de sa philosophie : « La seule vision qui puisse donner sens au mot “France”, c’est ce qui fait l’universalisme français aux yeux du monde entier, à savoir la filiation avec la Révolution française, avec la politique populaire, ça oui par contre, au moins au niveau subjectif, cela peut être salvateur. […] Moi je suis d’une fidélité aussi exemplaire que possible à la France révolutionnaire, à son universalité paradigmatique. À la Constitution de 1793 qui disait que quand un homme, n’importe où dans le monde, accueillait et élevait un orphelin, eh bien par là même il acquérait la nationalité française. » De cette façon, Badiou cherche à raviver l’héritage du jacobinisme français tel qu’il a culminé en l’an II et ressurgi pendant les années légendaires de soulèvement révolu­tionnaire que furent 1848, 1871, 1917 et Mai 68. Une assertion à laquelle Finkielkraut répond avec raison : « Oui, mais enfin, on a vu aussi à quoi conduisait une politique qui faisait fi du sentiment majoritaire. […] Nous sommes donc obligés de tenir compte des dérapages, des horreurs et des folies du XXe siècle. » Autrement dit : on peut encore sauver les orphelins du monde entier sans compter sur le Comité de salut public et la guillotine pour le faire.

L’inquiétant, dans l’ardent hommage que Badiou rend au révolutionnisme – de Robespierre au Grand Timonier en passant par Lénine –, c’est que ses idées ne sont absolument pas altérées par les faits dérangeants, les « dérapages » et « horreurs » mêmes qu’évoque Finkielkraut. À cet égard, le « théoricisme » de Badiou est, comme celui de son maître à penser Althusser, d’une inquiétante indifférence aux faits. Aux yeux de Badiou, aussi dégradée qu’ait été la réalité du communisme mondial – Staline, Pol Pot, les excès politiques de la Révolution culturelle en Chine –, l’Idée communiste triomphera et persévérera. À un moment de la conversation, Badiou reconnaît : « Je suis platonicien. » En d’autres termes : les sordides réalités de l’expérience communiste ne peuvent pas avoir de répercussions sur le sublime de l’Idée communiste, installée sur un plan ontologique supérieur et transcendant. Mais en faisant cet aveu, Badiou jette par-dessus bord l’éthique – et son sérieux – et ouvre la porte à l’irresponsabilité politique. En plaçant avec impudence la vérité politique – ou l’idée qu’il s’en fait – au-dessus de l’éthique, il nous rappelle la célèbre controverse qui opposa Camus et Sartre au début des années 1950. Le plus triste, dans le cas de Badiou, c’est que ce philosophe talentueux n’a pas réussi à faire son apprentissage politique, contrairement à un grand nombre de ses camarades soixante-huitards. Il est resté dans l’ensemble prisonnier des fantasmes gauchistes de sa jeunesse.

Pour Finkielkraut, admirateur de Péguy, Malraux et Heidegger, c’est la France en tant que porteuse de l’excellence culturelle et des valeurs républicaines qui doit être sauvegardée ; dans son esprit, c’est justement cet aspect de l’exception française qui est menacé par la marée montante du multiculturalisme, de la francophonie, de l’individualisme et de l’égalitarisme, sans parler des flatteries abrutissantes de la culture de masse.

 

Une ère de sévère déclin culturel

Au mépris de la logique dominante du politiquement correct, Finkielkraut endosse le rôle démodé de défenseur des valeurs de la civilisation française. Comme il l’affirme, « à criminaliser ou à déconstruire violemment le désir que se perpétue la civilisation française, on ne fait qu’épouser le processus actuel qui nous conduit en effet à la world music, la world cuisine, la civilisation planétaire, le village global ». Mais ici, Finkielkraut oublie que la France est aussi appelée à bénéficier des influences de la musique, de la littérature et de la cuisine du monde entier. De nos jours, une ouverture à ces influences est une preuve salutaire de cosmopolitisme, valeur qui sert à apaiser ce que Freud, à propos du nationalisme, a décrit comme le « narcissisme des petites différences ». Le cosmopolitisme témoigne d’une capacité à nous extirper de notre repli sur nous-mêmes et de notre étroitesse d’esprit, pour aller sans réserve à la rencontre de ce qui est nouveau et différent. Il représente une ouverture à l’Autre qui peut s’avérer enrichissante sur le plan culturel et revigorante. Le républicanisme autochtone de Finkielkraut est une idylle aussi défraîchie que le jacobinisme irréductible de Badiou.

Au mépris du pseudo-égalitarisme défendu par les partisans de l’antiracisme, Finkielkraut déclare avec emphase : « Pour n’exclure personne, il faudrait faire le vide en soi, se dépouiller de toute consistance, n’être rien d’autre, au bout du compte, que le geste même de l’ouverture. » Finkielkraut, fidèle disciple d’Emmanuel Levinas, fait ici abstraction d’un fait élémentaire et incontestable, à savoir que l’inclusion est préférable à l’exclusion. Il sous-estime l’importance éthique de l’autre, cet « autrui » envers lequel Levinas, avec une précision lyrique, se disait perpétuellement et infiniment redevable. Finkielkraut ne tient pas compte du fait que, dans le monde d’aujourd’hui, l’alternative à l’antiracisme n’est trop souvent que le racisme pur et simple.

De même, quand Finkielkraut s’intéresse aux troubles et aux méfaits qui se déroulent dans les banlieues, il accuse un peu vite les immigrés mécontents à la fois de manquer de patriotisme et de ne pas être suffisamment français. Nous nous heurtons là de plein fouet à certains des problèmes que pose une conception peu critique et assimilationniste de l’identité républicaine. Finkielkraut ne reconnaît pas que les problèmes d’intégration sont à double sens. Pour aimer la France, les immigrés et les nouveaux venus doivent sentir qu’elle est disposée, à tout le moins, à les traiter en égaux. Le patriotisme de Finkielkraut l’empêche de voir les lacunes très réelles du modèle républicain de citoyenneté, son inadaptation profonde à une époque où règne le pluralisme culturel. Que Finkielkraut ait raison ou non quant au républicanisme d’un point de vue historique, d’un point de vue contemporain, il mène un combat perdu d’avance. À cet égard, la révolte des banlieues de novembre 2005 constitue un point de non-retour : dorénavant, la France n’a plus d’autre choix que de faire coexister les valeurs du républicanisme et du pluralisme culturel, comme d’autres pays européens – les Pays-Bas, la Grande-Bretagne – ont tenté de le faire. Dans le monde du xxie siècle, c’est la seule façon d’avancer.

Mais ce qui surprend, dans Explication, c’est de voir à quel point les deux protagonistes, qui occupent deux positions diamétralement opposées sur l’échiquier politique, tombent finalement d’accord sur un grand nombre de questions fondamentales. Cette communauté d’idées – sur le fait que nous vivons dans une ère spenglérienne de sévère déclin culturel (en allemand : Untergang) (5) – ressort avec force dans leur discussion sur l’héritage de Mai 68. Aux yeux de Finkielkraut, le mouvement de Mai a succombé à un « pan-rousseauisme » pseudo-égalitaire qui a porté un coup fatal aux gardiens traditionnels de l’autorité républicaine : la famille, la sexualité, la culture, la politique et l’école. Dans les années qui ont suivi Mai 68, les slogans iconoclastes – « Cours, camarade, le vieux monde est derrière toi »… – ont remplacé pour toute une génération (« les enfants de Marx et de Coca-Cola », disait Godard) les rigueurs d’une pensée sérieuse. Finkielkraut se lamente : « On a vu s’effacer les frontières entre l’adulte et l’enfant, l’homme et la femme, mais aussi entre la culture et le divertissement – puisque la culture légitime n’était plus rien d’autre qu’une culture dominante. » Comme il le fait remarquer, le véritable annonciateur de ces changements n’était pas Marx mais Tocqueville qui, dans De la démocratie en Amérique, mettait en garde contre la tyrannie démocratique, un assouplissement égalitaire des mœurs et la disparition progressive de préoccupations d’ordre supérieur, spirituel. De l’avis de Finkielkraut, presque toutes les sinistres prophéties de Tocqueville sur la dégénérescence démocratique se sont réalisées. Ces angoisses et préoccupations n’ont fait que s’accentuer sous l’effet du consumérisme galopant du nouvel ordre mondialisé, dans lequel toutes les valeurs et les significations ont été réduites au vulgaire lien social fondé sur l’argent. C’est à partir de là que le point de vue de Finkielkraut ne se différencie pratiquement plus de celui du marxiste Badiou.

 

Les ombres d’Auguste Blanqui 
et de Charles Péguy

Le seul désaccord de cet admirateur du modèle politique d’avant-garde jacobino-bolchevique qu’est Badiou avec Finkielkraut concerne le type précis d’autorité politique dont la société a besoin actuellement. Badiou partage l’enthousiasme de Finkielkraut pour la critique de la démocratie en tant que société de masse où prévaut la loi du plus petit dénominateur commun : « Les méfaits que vous [Alain Finkielkraut] discernez sont en réalité, comme Tocqueville l’a parfaitement vu, le résultat d’une domination sans partage de l’idéologie démocratique […]. Tout le monde sait que le démantèlement progressif de ce qui vous attirait tant dans l’école est dû à sa massification. C’est la démocratie – telle qu’elle est conçue dans nos sociétés – qui a ruiné l’école, c’est clair. » Le seul regret de Badiou est que son interlocuteur ne comprenne pas que c’est la démocratie dans son incarnation capitaliste qui est la source essentielle des maux sociaux que déplore Finkielkraut. Et celui-ci ne se 
fait pas trop prier pour lui donner satisfaction. La démocratie capitaliste, observe-t-il, est devenue pratiquement inhabitable : « Une société dont le capitalisme, devenu hégémonique, aurait fait disparaître tous les principes antérieurs ou extérieurs à son fonctionnement serait proprement invivable. »

Badiou, de son côté, est incapable de résister à l’attrait du patriotisme républicain de Finkielkraut ; en fin de compte, les allégeances jacobines passionnées de Badiou ne sont qu’une autre version du même patriotisme. Comme il le déclare : « Une des premières phrases de mon livre, Théorie du sujet, c’est “j’aime mon pays, la France”. Nous pourrions communiquer sur une certaine image du vieux charme français, et nous associer mélancoliquement dans le regret de ce charme évanoui. » Ainsi, comme il arrive si fréquemment dans l’histoire politique des idées, les extrêmes se rejoignent !

Ce qu’il y a de réellement remarquable dans ce débat est le peu d’éléments nouveaux qu’il contient. Depuis l’effondrement du communisme, le monde a changé de façon radicale – il est vrai que cela n’a guère été en bien – et les intellectuels français les plus influents de notre époque cherchent simplement à revenir en arrière. Avec Explication, c’est comme si l’on faisait revenir par la magie du numérique les ombres d’Auguste Blanqui et de Charles Péguy pour nous titiller et nous amuser. Certes, les idées tocquevilliennes de Finkielkraut et Badiou sur les faiblesses et les limites de la démocratie de masse sont précieuses et méritent d’êtres prises au sérieux. À l’inverse, leurs solutions politiques explicites paraissent archaïques et défraîchies. Les problèmes posés à l’ère planétaire méritent et exigent des solutions planétaires. Aujourd’hui, le républicanisme, dans ses versions jacobine aussi bien qu’intégraliste, ressemble plus à une stratégie de repli, voire au drapeau de la reddition, qu’à un engagement sérieux dans les dilemmes de notre présent politique et son multiculturalisme.

La trahison 
du Messie

Publié à Varsovie en 1932, le premier roman du grand écrivain de langue yiddish Isaac Bashevis Singer, prix Nobel de littérature en 1978, est enfin traduit en français. Ressuscitant le folklore juif médiéval, Satan à Goray nous plonge dans l’atmosphère inquiétante d’un village polonais au milieu du XVIIe siècle. Bashevis Singer, s’émerveillait déjà le New York Times lors de la traduction anglaise de l’ouvrage – en 1955 ! –, « parvient à rendre la ferveur messianique qui s’empara des Juifs d’Europe centrale dans la décennie qui suivit les pogroms de Khmelnitski, en Ukraine, trois siècles avant Hitler ».

 

Quelques années après les massacres, une rumeur se répand, qui annonce la venue imminente du Messie. Sabbatai Zevi, l’Élu, marcherait déjà sur Istanbul pour réclamer la couronne d’Israël au sultan. Les effets de l’annonce sont immédiats : les partisans du Messie laissent tout sombrer dans le chaos, attendant le miracle qui les emportera en Israël au jour du Grand Pardon. Jusqu’à ce que tombe la terrible nouvelle : Zevi se serait converti à l’islam…

Explorant, sur le mode du grotesque, les thèmes de la foi, de la violence et de l’identité, Satan à Goray, considéré comme le meilleur roman de Singer, est un « morceau de folklore transmué en littérature », concluait l’article du New York Times.

 

Faut-il avoir peur de WikiLeaks ?

Vieille d’un siècle, la petite maison blanche de la rue Grettisgata, à Reykjavik, est située à quelques centaines de mètres de l’Atlantique. Les vents du nord sans cesse changeants abattent parfois d’un seul coup la neige et le verglas sur la ville, même au printemps. Quand cela arrive, un certain silence tombe aussi. C’est le cas en ce matin du 30 mars, quand un Australien du nom de Julian Paul Assange, grand, les yeux gris et la chevelure d’un blanc argenté, se présente pour louer les lieux. Vêtu d’une combinaison de ski, Assange est accompagné d’un petit groupe. « Nous sommes journalistes, explique-t-il au propriétaire. Nous sommes ici pour écrire des articles sur le volcan. » L’Eyjafjallajökull était entré depuis peu en éruption.

Le bailleur parti, il ferme les rideaux et s’assure qu’ils resteront tirés jour et nuit. La maison va se transformer en centre d’opérations militaires ; ses occupants l’appellent le « Bunker ». Une demi-douzaine d’ordinateurs sont immédiatement installés dans un séjour aux murs blancs et à la décoration spartiate. Des militants islandais arrivent et commencent à travailler 24 heures sur 24. Objectif ? Le Projet B – nom de code donné par Assange à une vidéo de 38 minutes tournée en 2007 depuis le cockpit d’un hélicoptère Apache en Irak. On y voit des soldats américains tuer dix-huit personnes, dont deux journalistes de l’agence Reuters ; elle deviendra bientôt l’objet d’une vaste controverse, mais le film est encore, à ce stade, un secret militaire bien gardé.

Assange est une sorte de contrebandier de l’information. Avec ses collaborateurs, il collecte des documents et des images que les gouvernements et autres institutions jugent confidentiels, et les publie sur un site Web : WikiLeaks.org. Depuis sa création, en décembre 2006, il a divulgué une vaste gamme d’archives secrètes, des Procédures opérationnelles standard de Camp Delta, sur la base de Guantanamo, au contenu du compte Yahoo personnel de Sarah Palin, en passant par les courriels du « Climategate » expédiés de l’université d’East Anglia, en Angleterre. Ce catalogue est d’autant plus remarquable que WikiLeaks n’est pas à proprement parler une organisation ; « sédition médiatique » lui correspondrait mieux. Le site n’a ni salariés, ni photocopieurs, ni locaux fixes. Assange n’a même pas de domicile. Il voyage de pays en pays, habitant chez des sympathisants ou des amis d’amis. « J’habite dans les aéroports, ces temps-ci », me confie-t-il d’ailleurs un jour. La cheville ouvrière de l’entreprise, c’est lui : WikiLeaks existe là où il se trouve. Parallèlement, des centaines de volontaires du monde entier l’aident à entretenir l’infra­structure complexe du site ; beaucoup n’apportent qu’une modeste contribution, mais trois à cinq personnes lui consacrent tout leur temps. Les membres clés sont connus par leurs seules initiales – M, par exemple –, même au sein de WikiLeaks, où l’on communique par l’intermédiaire de plates-formes de discussion en ligne cryptées. Ce goût du secret procède d’une conviction : un organe de renseignements comme celui-là, émanant de citoyens ordinaires, quasiment sans ressources, conçu pour diffuser des informations que de puissantes institutions ne veulent pas rendre publiques, se heurtera nécessairement à des adversaires sérieux.

L’Islande était l’endroit tout indiqué pour la mise au point du Projet B. En 2009, Assange a travaillé avec des militants et responsables politiques du pays à l’élaboration d’une loi particulièrement protectrice de la liberté d’expression, et un certain nombre d’entre eux ont accepté de collaborer sur la vidéo dans le secret le plus total (1).

Le film est saisissant – une représentation à l’état brut des ambiguïtés et des atrocités de la guerre moderne –, et Assange espère déclencher en le diffusant un débat mondial sur l’Irak et l’Afghanistan. Il prévoit de dévoiler les images devant les journalistes réunis au Club national de la presse, à Washington, le matin du 5 avril. En ce lendemain de Pâques, l’actualité plutôt calme devrait lui valoir l’attention des médias. Pour ce faire, Assange et les autres membres de la communauté WikiLeaks vont devoir analyser la vidéo brute et la monter pour en faire un film court, créer un site spécialement dédié à sa diffusion, lancer une campagne de presse, et préparer la documentation complémentaire – le tout en moins d’une semaine.
Assange veut aussi s’assurer que la vidéo une fois en ligne, il sera impossible de la retirer. WikiLeaks, explique-t-il, stocke ses contenus sur plus de vingt serveurs répartis dans le monde entier et sous des centaines de noms de domaine différents. Les dépenses sont couvertes par des dons, et quelques sympathisants indépendants ont ouvert des « sites miroirs » en soutien. Assange décrit le site comme un « système impossible à censurer, dédié à la révélation massive et à l’analyse publique de documents dont il est impossible de retrouver l’origine » ; un gouvernement – ou une entreprise – désireux de retirer quelque contenu que ce soit de WikiLeaks devrait pour cela démanteler l’Internet tout entier. À ce jour, même si le site a reçu plus d’une centaine de menaces de poursuites judiciaires, aucune ou presque n’a été mise à exécution.

Les avocats de la banque britannique Northern Rock ont menacé d’intenter un procès après la publication d’une note interne embarrassante, mais ils en furent concrètement réduits à supplier. Un politicien kényan a lui aussi juré de traîner Assange en justice après la publication sur WikiLeaks d’un rapport confidentiel laissant entendre que le président Daniel arap Moi et ses alliés avaient détourné des milliards de dollars. Le travail accompli par le site au Kenya lui a d’ailleurs valu un prix de la part d’Amnesty International. En règle générale, Assange envoie au diable les plaignants en puissance. En 2008, WikiLeaks mettait ainsi en ligne certains manuels secrets de la Scientologie, dont les avocats de l’Église exigèrent aussitôt le retrait. En guise de réponse, Assange diffusa de nouveaux documents internes, assortis du communiqué suivant : « WikiLeaks n’accédera pas plus aux demandes juridiquement abusives de la Scientologie qu’il n’a accédé aux demandes similaires de banques suisses, de centres de production de cellules-souches offshore russes, d’anciens kleptocrates africains ou du Pentagone. »

La personnalité de Julian Assange

Dans ses écrits en ligne, notamment sur Twitter, Assange se déchaîne volontiers contre ceux qu’il perçoit comme des ennemis. Il se comporte en revanche à la télévision avec un étrange sang-froid. Sous les projecteurs des studios, il peut ressembler – avec sa chevelure blanche spectrale, son teint blafard, ses yeux clairs et son grand front – à un être filiforme venu sur Terre pour communiquer à l’humanité quelque vérité cachée. Une impression amplifiée par son port rigide et sa voix de baryton, qu’il déploie lentement, à bas volume. En privé, cependant, Assange est souvent plein d’énergie. Il peut se concentrer avidement, mais il est aussi du genre à oublier de réserver un billet d’avion, ou à le réserver en oubliant de le payer, ou à le payer en oubliant d’aller à l’aéroport. Les gens qui l’entourent s’occupent volontiers de lui, s’assurant qu’il est là où il doit être et qu’il n’a pas laissé tous ses vêtements dans le sèche-linge avant de partir. Dans ces moments-là, il paraît totalement vierge de l’influence considérable qui est aujourd’hui la sienne.

Assis à une petite table en bois dans le Bunker, Assange semble épuisé. Sa carcasse dégingandée est penchée sur deux ordinateurs. L’un est branché sur Internet ; l’autre, rempli de documents militaires classifiés, est déconnecté – dans le monde de l’espionnage, on parle d’entretenir le « vide d’air ». En matière de sécurité informatique, il a des préoccupations de spécialiste. Il prend toujours toutes les précautions contre les oreilles indiscrètes. Une légère fièvre paranoïaque affecte la communauté WikiLeaks. Assange affirme qu’il a chassé des inconnus tentant de le prendre en photo pour le surveiller. Et, en mars, il publiait un rapport militaire classifié, rédigé par les services du contre-espionnage américain en 2008, affirmant que le site représentait une menace potentielle pour l’armée et passant en revue les différentes manières de dissuader les agents de l’administration de lui transmettre des documents. Voyant là une véritable déclaration de guerre, Assange l’a mis en ligne sous le titre : « Les services de renseignements américains veulent détruire WikiLeaks­. » Alors qu’il se rendait à une conférence, avant de s’installer dans le Bunker, il eut l’impression d’être suivi, et sa peur a commencé de déteindre. « Je suis allé en Suède et j’ai dormi chez la correspondante étrangère d’un quotidien, mais elle a été saisie d’une telle peur paranoïaque – elle était convaincue que la CIA était à mes trousses ! – qu’elle s’est enfuie de la maison et m’a abandonné », raconte-t-il.

En face d’Assange se tient Rop Gonggrijp. Mince, dégarni, la voix douce, ce militant, hacker et homme d’affaires hollandais est un proche d’Assange depuis plusieurs années. À la lecture de ses communiqués paniqués sur la surveillance dont il faisait l’objet, Gonggrijp a décidé qu’on avait besoin de son aide : « Julian peut dormir étonnamment peu, et au milieu du pire chaos ; mais même lui a ses limites. J’ai réalisé qu’il tirait trop sur la corde et j’ai décidé de venir rétablir un brin de raison dans tout cela. » Gonggrijp est devenu le responsable et le trésorier officieux du Projet B, en avançant 10 000 euros environ à WikiLeaks pour financer l’opération. Dans le Bunker, il veille au respect du planning, s’assure que le réfrigérateur est plein et que tout est en ordre.

Les coulisses de WikiLeaks

Vers 15 h 00, Brigitta Jonsdottir, une députée islandaise, fait son entrée. La quarantaine, portant les cheveux longs et une frange, elle est vêtue d’une jupe noire et d’un tee-shirt de la même couleur orné de crânes. Elle sort de son sac un tee-shirt WikiLeaks et le lance à Assange : « C’est pour toi. Tu as besoin de te changer. » Il pose le tee-shirt sur une chaise à côté de lui, et poursuit son travail.
Jonsdottir siège au Parlement depuis un an environ, mais elle se considère avant tout comme une poétesse, artiste, écrivain et militante. Elle a, pour l’essentiel, des convictions politiques anarchistes. « À vrai dire, j’étais au chômage avant de décrocher cet emploi, explique-t-elle. Quand nous sommes entrés pour la première fois au Parlement, le personnel était terriblement nerveux : voilà des gens hostiles à la démocratie représentative, favorables à la révolution, et aujourd’hui, ils sont dans la place ! Aucun de nous n’aspirait à devenir homme ou femme politique. Nous avons un ordre du jour, et une fois qu’il aura été réalisé, nous quitterons les lieux. »

Tout en sortant son ordinateur, elle demande à Assange comment il envisage l’organisation du travail. D’autres militants islandais sont attendus ; une demi-douzaine d’entre eux participeront au montage de la vidéo, et à peu près autant de bénévoles venus d’autres pays collaboreront au projet. Assange suggère que l’on contacte Google pour vérifier que YouTube hébergera bien le montage. « Et qu’ils ne le retirent pas sous les pressions ? », demande Jonsdottir. « Ils ont une règle à propos de la violence gratuite, explique Assange. En l’occurrence, la violence n’est pas gratuite, mais il est arrivé qu’ils retirent des vidéos. C’est trop important pour qu’on prenne le risque de voir cette disposition entraver le projet. » « Que pouvons-nous demander à M de faire ? », interroge Jonsdottir. Replongé dans son travail, Assange laisse la question sans réponse.

Ses craintes en matière de surveillance ne se sont pas totalement dissipées. Quelques jours plus tôt, le 26 mars, il a rédigé un retentissant courriel, intitulé « Il y a quelque chose de pourri dans l’État d’Islande ». Il y racontait la détention par la police locale, pendant plus de vingt heures, d’un jeune bénévole de WikiLeaks. Arrêté pour avoir tenté d’entrer par effraction dans l’usine où travaille son père – « ses motivations n’étaient pas totalement justifiées », précise Assange –, l’adolescent dit avoir été interrogé sur le Projet B pendant sa garde à vue. Dans son message, Assange affirmait que les policiers avaient montré au jeune garçon « des photos de [lui] prises à la dérobée, devant le restaurant Icelandic Fish & Chips, à Reykjavik », où une réunion de production de WikiLeaks s’était tenue dans une arrière-salle privée. La police ayant nié des pans essentiels de ce récit, Assange essaie à présent d’en savoir plus. Il reçoit un appel, mais raccroche au bout de quelques minutes. « Notre jeune ami a parlé à l’un des policiers. J’étais sur le point d’en apprendre davantage, mais ma batterie a lâché. » Il sourit, et regarde son téléphone d’un air méfiant.

« Nous sommes tous des schizophrènes paranoïaques », commente Jonsdottir. Et de désigner Assange, toujours en tenue de ski : « Regardez comment il est habillé ! »

Gonggrijp se lève, va jusqu’à la fenêtre et écarte les rideaux pour examiner la rue. « Quelqu’un ?, s’inquiète Jonsdottir.

– Juste la camionnette avec la caméra, répond-il, pince-sans-rire. La camionnette de manipulation cérébrale. »

Il est environ six heures du soir quand Assange se lève enfin. Il tient un disque dur contenant le Projet B. La vidéo – des extraits du film brut pris par une caméra montée sur l’Apache – montre des soldats en opération dans l’est de Bagdad. Voilà trois ans que l’agence Reuters tente d’obtenir cette vidéo, en arguant de la Loi américaine sur la liberté de l’information. Sans succès. Assange ne veut pas identifier sa source, se contentant d’affirmer qu’il s’agit d’une personne révoltée par l’attaque. WikiLeaks a mis trois mois à déchiffrer la vidéo codée. Assange, cryptographe exceptionnel, confie que l’opération fut « moyennement difficile ».

Tout le monde se rassemble derrière un ordinateur pour regarder. Sur des images en noir et blanc avec beaucoup de grain, nous rejoignons l’équipage de l’Apache du 8e régiment de cavalerie, qui survole lentement Bagdad en compagnie d’un autre hélicoptère. Une prise de vue grand-angle montre dans le viseur le dôme d’une mosquée. On voit un enchevêtrement de bâtiments, de palmiers et de rues abandonnées. On entend de la friture, des bips radio et des bribes d’une conversation entre militaires. Deux soldats sont en pleine discussion ; les premiers mots enregistrés sont : « OK, je l’ai. » Assange appuie sur pause pour expliquer : « Sur cette vidéo, vous allez voir pas mal de morts. » Le film se présente grosso modo en trois parties. « Durant la première phase, vous verrez une attaque déclenchée par erreur – manifestement le fruit d’une très grave négligence. Dans la deuxième partie, l’attaque relève clairement du meurtre, selon la conception que s’en fait le commun des mortels. Dans la troisième partie, vous assisterez au massacre de civils innocents par des soldats à la poursuite d’une cible légitime. »

La morale et le droit

La première phase donne froid dans le dos, en partie parce que le badinage radio des soldats paraît à des années-lumière de tout discours civil. « Bordel de merde, une fois que tu les as, tu les exploses ! », dit l’un d’eux. L’équipage tombe sur une dizaine d’hommes qui se promènent dans une rue, à environ un pâté de maisons d’une position américaine, et signale que cinq ou six d’entre eux sont armés de kalachnikovs ; au moment où l’Apache manœuvre et se met en position de tir, les soldats aperçoivent l’un des journalistes de l’agence Reuters, au milieu des autres hommes, et confondent le téléobjectif de son appareil photo avec un lance-roquettes. Les Apaches tirent pendant 25 secondes, tuant presque tout le monde sur-le-champ. La phase 2 commence peu après. Alors que l’hélicoptère survole le carnage, l’équipage remarque un blessé qui s’efforce de ramper. Il ne semble pas armé. « Tout ce que t’as à faire, c’est attraper une arme », dit un soldat dans l’hélicoptère. Soudain, une camionnette entre dans le champ de vision, et trois hommes non armés en sortent en courant pour aider le survivant. « Nous avons des individus qui se rendent sur les lieux, on a l’impression, eh…, qu’ils veulent récupérer les corps et les armes », signale l’Apache, même s’ils ne font qu’aider un blessé, et ne ramassent pas d’armes. Les soldats tirent. Ils tuent les trois hommes, celui qu’ils essayaient de sauver, et touchent deux jeunes enfants restés sur le siège avant de la camionnette. Dans la phase 3, l’équipage avise un supérieur que six hommes armés au moins ont investi un bâtiment en construction dans une zone urbaine densément peuplée. Certains d’entre eux pourraient avoir participé à une récente escarmouche avec des soldats américains, mais cela reste à vérifier. L’équipage demande l’autorisation de viser l’immeuble, qui leur paraît abandonné. « On peut balancer un missile dedans », suggère un soldat ; feu vert. Quelques instants plus tard, deux personnes sans armes entrent dans l’immeuble. Les soldats les ont vues, mais l’attaque se poursuit : trois missiles Hellfire détruisent l’édifice. Les passants sont ensevelis sous un nuage de débris.

Assange voit ces événements en des termes moraux très clairs, mais au plan juridique le film ne permet pas d’en juger si facilement. Au cours du mois précédent, les membres du bataillon au sol ont subi plus de 150 attaques, faisant quatre morts et dix-neuf blessés ; à l’aube, le matin même, l’unité a essuyé des tirs d’armes légères. Les soldats de l’Apache n’ont pas d’états d’âme sur le fait de tuer et parlent cyniquement de leurs victimes, mais la première attaque peut être considérée comme une tragique méprise. Celle de la camionnette est discutable – l’usage de la force ne semble ni réfléchi, ni modéré –, mais les soldats ont le droit de tirer sur des combattants, même lorsqu’ils portent secours à des blessés, et on pourrait faire valoir que l’équipage de l’Apache, dans le feu de l’action, a raisonnablement estimé que ces hommes prêtaient assistance à l’ennemi. La phase 3 est vraisemblablement illégale, pouvant apparaître comme un homicide par négligence, ou pis. Tirer des missiles sur un bâtiment, en plein jour, pour tuer six personnes qui ne semblent pas d’une immense importance stratégique relève d’un usage excessif de la force. L’attaque a été menée à la légère et on ne comprend pas pourquoi aucune enquête n’a été ordonnée.

Assange s’est procuré des documents internes de l’armée. Ils affirment que tous les morts, à l’exception des journalistes de Reuters, étaient des insurgés. Le lendemain des faits, un porte-parole de l’armée déclarait : « Il ne fait aucun doute que les troupes de la coalition étaient engagées dans des opérations de combat contre une force ennemie. » Assange espère que le Projet B bousculera la version officielle : « Cette vidéo montre ce qu’est devenue la guerre moderne. Et je pense, après l’avoir vue, que quand les gens entendront parler de victimes au cours de combats menés avec un soutien aérien, ils comprendront de quoi il retourne. Le film met également en évidence le fait que les civils sont automatiquement considérés comme des insurgés, sauf s’il s’agit d’enfants, et que les passants tués ne sont même pas mentionnés. »

Le « journalisme scientifique » de WikiLeaks

WikiLeaks reçoit une trentaine de propositions de fuites par jour. En général, celles qui sont jugées crédibles sont mises en ligne, sous leur forme brute, non montée, et assorties de commentaires. Assange explique qu’il entend « instituer une nouvelle norme : le “journalisme scientifique”. Quand vous voulez publier un article sur l’ADN, vous êtes tenu par toutes les revues de biologie sérieuses de présenter vos données – l’idée étant que d’autres pourront reproduire votre recherche, la contrôler, la vérifier. Il faut également le faire dans le journalisme. Le déséquilibre du pouvoir saute aux yeux : les lecteurs sont dans l’incapacité de vérifier ce qu’on leur dit, et cela provoque des abus ». Parce qu’il publie les documents originaux, Assange pense que WikiLeaks est libre de livrer son analyse, aussi spéculative soit-elle. Dans le cas du Projet B, il veut monter la vidéo brute sous la forme d’un film court, servant de support à un commentaire. Il a d’abord pensé l’intituler Permis de tirer, avant d’opter pour une formule plus forte : Meurtre collatéral.

Dans sa forme d’origine, la vidéo est une énigme, un fragment de preuve détaché du contexte. Assange et ses collaborateurs ont passé une bonne partie de leur temps dans le Bunker à essayer de rassembler toutes les pièces du puzzle : les unités impliquées, leur structure de commandement, les règles d’engagement, le jargon utilisé par les soldats dans les communications radio et, surtout, la présence ou non d’armes aux mains des Irakiens au sol.

« L’un d’eux porte une arme », remarque Assange en scrutant les images confuses des hommes marchant dans la rue. « Regardez tous ces gens.

– Il y en a un qui tient un lance-grenades, dit Gonggrijp.

– Je ne suis pas sûr, répond Assange. Mais c’est vrai que cela y ressemble un peu. »

Il repasse le film. « Je vais vous dire ce qui me paraît étrange. Si c’est un lance-grenades, alors il n’y en a qu’un. Où sont les autres armes ? Tous ces types. C’est très bizarre. » Le travail juridique est plus délicat, car Assange a refusé d’en discuter avec les responsables de l’armée. « J’ai pensé que cela ferait plus de mal que de bien. Il m’est arrivé de les contacter auparavant, mais quand ils entendent le nom de WikiLeaks, ils ne sont pas trop coopératifs. » Assange dirige le Projet B comme une attaque surprise. Il a encouragé une rumeur affirmant que la vidéo avait été filmée en Afghanistan en 2009, dans l’espoir de prendre le Pentagone de court. À ses yeux, l’armée n’agit pas de bonne foi avec les médias. « De quel droit cette institution aurait-elle connaissance de l’information avant l’opinion ? », s’indigne-t-il.

Cet état d’esprit conflictuel imprègne le Bunker. Tard dans la nuit, un militant demande à Assange s’il risque d’être arrêté à son arrivée aux États-Unis. « S’il y a un moment où jamais d’aller là-bas en toute sécurité, c’est maintenant », rassure-t-il. « Il paraît que Guantanamo est très agréable à cette période de l’année », blague Gonggrijp.

Assange est seul maître à bord. On peut quitter la maison le soir, revenir au point du jour et le retrouver à la même place, en plein travail. « Une fois, j’ai passé deux mois dans une chambre à Paris sans sortir, raconte-t-il. On m’apportait à manger. » Il parle à l’équipe en style télégraphique – « J’ai besoin du truc de conversion » ou « Vérifie que les dons par cartes de crédit sont recevables » –, tout en dissipant les prises de bec entre les bénévoles surmenés. Pour se souvenir de qui fait quoi, Gonggrijp et un autre militant ont affiché le planning dans les toilettes, sur un tableau constellé de Post-it jaunes. Dans une autre pièce, on traduit les sous-titres de la vidéo en différentes langues ou bien l’on s’assure que les serveurs supporteront le trafic attendu après la mise en ligne.

Assange veut que les familles des Irakiens tués soient contactées, pour les préparer à l’inévitable attention des médias et recueillir des informations supplémentaires. En collaboration avec la télévision nationale, la RUV, il envoie deux journalistes islandais à Bagdad pour les retrouver.

À la fin de la semaine, l’examen image par image du film est quasi achevé, révélant des détails infimes, invisibles lors d’un visionnage hâtif. Assange a décidé de supprimer l’épisode des Hellfire ; l’attaque ne possède pas l’évidente dimension humaine des autres épisodes, et il pense que les spectateurs risquent d’être saturés d’informations. Long de dix-huit minutes, le montage s’ouvre sur une citation de George Orwell choisie par Assange et M : « Le langage politique est conçu pour donner aux mensonges des airs de vérité, rendre le meurtre respectable, et faire passer pour solide ce qui n’est que du vent. » Il présente ensuite des informations sur les journalistes tués et la réaction officielle à l’attaque. Pour le son de cette partie, l’un des collaborateurs islandais a monté des extraits de la conversation radio des soldats. Pendant qu’Assange revoit le résultat, un militant du nom de Gudmundur Gudmundsson s’élève contre cette idée : cette conversation d’un ton badin crée chez le spectateur un « lien émotionnel » avec les soldats, explique-t-il. Assange note que le propos est fragmentaire et confus, mais Gudmundsson insiste : « C’est un procédé classique pour susciter l’émotion. » « En même temps, nous les présentons comme des monstres », réplique le monteur. « Mais l’émotion l’emporte toujours, répond Gudmundsson. J’ai travaillé à la bande-son d’un film nominé aux Oscars. Je sais de quoi je parle. » « Bon, quelle est l’alternative ? », interroge Assange. « Des éclats de sons, qui interrompent le calme. » La modification est faite, en enlevant les voix des soldats du début, mais en gardant des crachotements et des vrombissements de la conversation radio déformée. Assange valide.

Tard dans la soirée du samedi, juste avant l’achèvement définitif du travail, Assange reçoit un courriel des journalistes partis à Bagdad : ils ont retrouvé les deux enfants de la camionnette, qui vivaient à un pâté de maisons du lieu de l’attaque. Ce matin-là, leur père les emmenait à l’école. « Ils se souviennent du bombardement, ils disent avoir ressenti une intense douleur et perdu connaissance », écrit l’un des reporters. Ils ont également retrouvé le propriétaire du bâtiment attaqué par les Hellfire ; des familles vivaient à l’intérieur de l’édifice, et sept habitants ont été tués. Lui-même, professeur d’anglais à la retraite, a perdu sa femme et sa fille. Une discussion animée s’engage pour savoir ce qu’il convient de faire de l’information : faut-il l’utiliser lors de la conférence de presse, ou vaut-il mieux la garder en réserve ? Si l’armée justifie l’attaque aux Hellfire en prétendant qu’elle n’a fait aucune victime civile, WikiLeaks pourra sortir l’information, comme dans une embuscade. Jonsdottir se tourne vers Gonggrijp, dont les yeux sont embués.

« Tu pleures ? » « Oui. D’accord, d’accord, ce sont les enfants. Ça fait mal. » Mais il se ressaisit : « Putain ! » Et, reprenant la conversation sur l’embuscade : « De toute façon, laissons-les tomber dans le piège. » « Excellent », renchérit un militant. « Laissons-les tomber dedans, et ils y tomberont, poursuit Gonggrijp. C’est une réaction logique. » À présent, Jonsdottir est en larmes elle aussi, et elle se mouche.

« Dans ces conditions, je veux qu’on remonte le film, intervient Assange. Je veux qu’on rajoute l’attaque avec les missiles. Il y avait trois familles au rez-de-chaussée, ce n’était donc pas abandonné. » Mais il est impossible de refaire le montage. Les militants travaillent déjà au maximum de leurs possibilités et, dans quelques heures, ce sera Pâques.

À 10 h 30 du matin, Gonggrijp ouvre les rideaux et le Bunker est envahi par la lumière du soleil. Vêtu d’un tee-shirt à manches longues et d’un pantalon noir fraîchement lavé et repassé, il fait tout son possible pour que chacun termine à temps. On s’occupe des problèmes de dernière minute – comme de trouver un avocat aux États-Unis. Assis derrière un ordinateur, sur lequel il tape sans discontinuer, Assange se tient droit comme un i.

« On est dans les temps ? », demande-t-il sans s’adresser à quelqu’un en particulier. « Il nous reste trois heures », répond Gonggrijp. Assange fronce les sourcils et retourne à son écran. Il est en train d’examiner une copie des règles d’engagement classifiées en Irak, datant de 2006 – l’un des documents secrets qu’il compte mettre en ligne avec la vidéo. WikiLeaks passe au crible ce type de documents pour s’assurer qu’aucune trace numérique ne permet plus d’identifier la source. Assange efface ces empreintes aussi vite qu’il peut (2).

Les rues de Reykjavik sont vides, les cloches d’une cathédrale commencent à sonner. « Souviens-toi, souviens-toi du 5 novembre », murmure Assange en répétant les paroles d’une chanson folklorique. Il sourit, pendant que Gonggrijp démonte le tableau du planning, retire les Post-it et les jette dans les toilettes avant de tirer la chasse d’eau. Peu avant midi, l’équipe est tout entière occupée à faire disparaître les derniers vestiges du Projet B, et arriver à temps à l’aéro­port. Assange n’a pas fait ses bagages, il n’est pas rasé et a les cheveux en bataille. Il tape un communiqué de presse. Jonsdottir s’approche pour proposer son aide, et il lui demande : « Tu ne pourrais pas me couper les cheveux pendant que je finis ça ?

– Non, je ne vais pas te couper les cheveux pendant que tu travailles. »

Jonsdottir va à la cuisine faire du thé. Assange continue de taper. Au bout de quelques minutes, elle commence à contrecœur à rafraîchir sa coupe. À un moment, elle s’arrête et demande : « Si tu es arrêté, tu me contacteras ? » Il opine. Pendant ce temps, Gonggrijp fourre une partie des affaires d’Assange dans un sac. Il paie le loyer au propriétaire. On lave la vaisselle, on remet les meubles en place et on s’entasse dans une petite voiture. En un instant, la maison est vide, rendue à sa tranquillité.

Qui est Julian Assange ?

Le nom Assange viendrait de Ah Sang, ou M. Sang, un émigré chinois installé au début des années 1800 sur l’île de Jeudi, au large des côtes australiennes, dont les descendants ont ensuite gagné le continent. Les ancêtres maternels d’Assange sont, eux, arrivés d’Irlande et d’Écosse au milieu du xixe siècle, en quête de terres arables, et leur descendant soupçonne, en plaisantant seulement à moitié, que sa propension à l’errance est génétique. Ses numéros de téléphone et ses adresses électroniques changent sans cesse, et il peut rendre fou son entourage, avec sa nature insaisissable et son art de dissimuler les détails de sa vie. Julian Assange est né en 1971, à Townsville, sur la côte nord-est de l’Australie, mais il est sans doute plus juste de dire qu’il est né sur la route. Peu après son premier anniversaire, sa mère – je l’appellerai Claire – épousait un directeur de théâtre, et le couple collabora à de petites productions. Ils déménageaient souvent, vivant successivement près de Byron Bay, une ville balnéaire de Nouvelle-Galles du Sud, et sur Magnetic Island, un minuscule rocher auquel le capitaine Cook avait attribué des propriétés magnétiques qui déréglaient sa boussole. Tous deux étaient des anticonformistes au caractère bien trempé : à 17 ans, Claire avait brûlé ses livres de classe et fugué à moto. Leur maison sur Magnetic Island fut totalement détruite par les flammes, et les cartouches que Claire gardait pour tuer les serpents transformèrent l’incendie en feu d’artifice. « Cette période de mon enfance avait un côté Tom Sawyer, confie Assange. J’avais mon propre cheval. Je me suis construit un radeau. J’allais pêcher. Et je descendais dans les galeries et les puits des mines. »

Sa mère était convaincue qu’une éducation officielle inculquerait à ses enfants un respect malsain de l’autorité et étoufferait leur désir d’apprendre. « Je ne voulais pas que leur esprit soit brisé », explique-t-elle. Quoi qu’il en soit, avant les 14 ans d’Assange, la famille avait déménagé trente-sept fois, ce qui rendait impossible toute instruction suivie. Parfois, on faisait l’école à la maison ; parfois, Julian suivait des cours par correspondance et étudiait, de manière informelle, avec des professeurs d’université. Surtout, il lisait seul, avec voracité. Il avait notamment du goût pour la science. « J’ai beaucoup fréquenté les bibliothèques, naviguant d’une lecture à l’autre, regardant attentivement les livres que je voyais cités, et je suivais cette piste », se souvient-il. Il ingurgita un riche vocabulaire, mais il ne sut prononcer que bien plus tard tous les mots alors appris.

Quand Assange eut 8 ans, Claire quitta son mari et commença de fréquenter un musicien, avec qui elle eut un autre enfant, un garçon. La relation était tumultueuse ; le musicien est devenu brutal, dit-elle, et ils se séparèrent. Le couple acheva de se déchirer à propos de la garde du demi-frère d’Assange. Claire se sentait menacée, craignant qu’on ne kidnappe son fils. Assange se souvient encore du jour où elle lui a dit : « Maintenant, nous devons disparaître. » Il vécut en cavale avec elle de 11 à 16 ans. Quand je l’ai interrogé sur cette période, il m’a expliqué que l’homme appartenait manifestement à une secte influente appelée la Famille – dont la devise était « Ni vu, ni connu, ni entendu ». Certains membres, des médecins, incitaient les femmes à abandonner leurs nouveau-nés au chef de la secte, Anne Hamilton-Byrne. Assange pense que la communauté avait des taupes dans l’administration, qui transmettaient au musicien leurs coordonnées. En réalité, Claire disait souvent à ses amis où elle allait, quand elle ne se cachait pas dans des endroits où elle avait déjà vécu.

Au cours de ces années d’errance, Claire loua une maison située en face d’un magasin d’électronique. Assange y allait souvent, pour écrire des programmes sur un Commodore 64, jusqu’à ce que Claire le lui achète, déménageant dans un appartement moins cher pour dégager la somme nécessaire. Le garçon fut bientôt capable de s’introduire dans des logiciels connus et d’y dénicher les messages cachés qu’y avaient laissés les concepteurs. « L’austérité de la relation que l’on peut entretenir avec un ordinateur me séduisait, explique-t-il. C’est comme les échecs. C’est un jeu très austère, en ce sens qu’il n’y a pas beaucoup de règles, que rien n’est laissé au hasard, et que le problème à résoudre est particulièrement difficile. » Assange aborda la vie en marginal. Comme il l’écrivit plus tard à propos de lui-même et d’un ami adolescent : « Nous étions des gamins sensibles et brillants qui n’entraient pas dans le moule de la sous-culture dominante et éprouvaient un mépris insondable pour ceux qui s’y coulaient – à nos yeux, c’étaient des crétins finis. »

À 16 ans, Assange s’équipa d’un modem et transforma son ordinateur en portail. Les sites Web n’existaient pas encore – nous sommes en 1987 –, mais les réseaux d’ordinateurs et les systèmes de télécommunication étaient déjà suffisamment interconnectés pour former un paysage électronique caché que les adolescents ayant le savoir-faire technique requis pouvaient arpenter. Assange se surnommait lui-même Mendax – d’après la formule d’Horace splendide mendax, « glorieux menteur » – et s’était forgé une réputation de programmeur très habile, capable de s’introduire à l’intérieur des réseaux les plus sécurisés. Il s’associa à deux hackers pour former un groupe bientôt connu sous le nom de « Subversifs internationaux ». Le trio força de nombreux systèmes informatiques d’Europe et d’Amérique du Nord, notamment ceux du département de la Défense et du laboratoire de Los Alamos. Dans un livre intitulé Underground, écrit avec la spécialiste Suelette Dreyfus, il esquissa les premières règles d’or de la culture hacker : « N’endommagez pas les systèmes informatiques dans lesquels vous vous introduisez (notamment, évitez de les planter) ; ne changez pas les informations contenues dans ces systèmes (sauf pour modifier les identifiants afin d’effacer vos traces) ; et partagez vos informations. »

Une vie de pirate

C’est à peu près à cette époque qu’Assange tomba amoureux d’une jeune fille de 16 ans et quitta brièvement le domicile de sa mère pour vivre avec elle. « Deux jours plus tard, des policiers débarquaient et confisquaient tout mon matériel informatique », se souvient-il. Une descente menée par la police fédérale, accompagnée d’« un personnage louche prétendant que nous avions volé 500 000 dollars à la Citibank ». Assange ne fut pas inculpé et son matériel lui fut restitué. « J’ai décidé à ce moment-là qu’il serait sans doute sage d’être un peu plus discret. » Il rejoignit un groupe de squatters à Melbourne, avec son amie. Mais, apprenant qu’elle était enceinte, ils déménagèrent pour se rapprocher de Claire. Quand Assange eut 18 ans, les deux jeunes gens se marièrent au cours d’une cérémonie informelle, peu avant la naissance de leur fils.

Le piratage resta une constante de sa vie. Les frissons que lui procurait l’exploration numérique devenaient plus forts à mesure que les Subversifs internationaux prenaient conscience du grand intérêt que les autorités prêtaient à leurs activités. La police fédérale australienne avait ordonné une enquête sur le groupe, l’opération Weather, que les hackers s’efforcèrent de contrôler.

En septembre 1991 – il avait 20 ans –, Assange s’introduisit dans le terminal central que Nortel, la compagnie de télécommunications canadienne, avait installé à Melbourne, et commença à fouiner. Les Subversifs internationaux visitaient souvent les lieux. En temps normal, Assange pénétrait dans les systèmes de nuit, pendant leur demi-sommeil ; mais, cette fois, un administrateur de Nortel était connecté. Sentant qu’il risquait d’être pris, Assange s’adressa à lui avec humour. « J’ai pris le contrôle », écrivit-il sans donner son nom. « Pendant des années, j’ai bataillé dans cette grisaille. Mais à présent, je vois enfin la lumière. » L’administrateur ne répondant pas, Assange envoya un autre message : « J’ai bien aimé jouer avec votre système. Nous n’avons fait aucun dégât et nous avons même amélioré certaines petites choses. Merci de ne pas appeler la police fédérale australienne. »

Les incursions des Subversifs internationaux dans les terminaux de Nortel furent décisives pour l’opération Weather. Les enquêteurs mirent des lignes téléphoniques sur écoute, pour identifier celles des hackers. « Julian était le plus calé et le plus secret de tous, confie Ken Day, le chef des inspecteurs. Il avait des motivations altruistes. Je pense qu’il agissait avec la conviction que tout le monde doit avoir accès à tout. »

Underground témoigne de la peur croissante d’Assange d’être arrêté. « Mendax rêvait en permanence de descentes de police. Il rêvait du crissement des pas sur le gravier de l’allée, d’ombres dans l’obscurité qui précède l’aube, d’une escouade de policiers armés surgissant par la porte de derrière à 5 heures du matin. » Il ne réussissait à se détendre qu’en cachant les disques durs dans ses ruches. En octobre, un mois après l’incursion dans le système Nortel, il était dans un état effroyable. Sa femme l’avait quitté, emmenant avec elle leur jeune fils. Sa maison était un véritable capharnaüm. Il mangeait et dormait à peine. Le soir où la police est venue, le 29, il avait branché son téléphone sur sa chaîne stéréo et écouté la sonnerie « occupé » jusqu’à 23 h 30, heure à laquelle Ken Day frappa à sa porte en lui disant : « Je pense que vous m’attendiez. »

Assange se vit signifier trente et une inculpations pour piratage et infractions connexes. Dans l’attente de son procès, il sombra dans la dépression et fut brièvement hospitalisé. Il essaya d’habiter chez sa mère mais, au bout de quelques jours, il se mit à dormir dans les parcs des environs. Il vécut et randonna au milieu des profondes forêts d’eucalyptus du parc national des Dandenong Ranges, infestées de moustiques dont les piqûres ont grêlé son visage. « Votre voix intérieure s’apaise, explique-t-il. Le dialogue intérieur est stimulé par un désir préalable de parler, mais cela ne sert à rien s’il n’y a personne autour. Je ne veux pas avoir l’air trop bouddhiste. Mais votre vision de vous-même disparaît. »

Il fallut plus de trois ans aux autorités pour porter l’affaire en justice. « Nous venions de créer l’unité anti-criminalité informatique, explique Day. Et le gouvernement disait : “Votre mission est de dissuader.” Eh bien, pour dissuader, il faut poursuivre des gens, et c’est ce que nous avons fait avec Julian et son groupe. » Une équipe d’experts en sécurité informatique travaillant pour Nortel au Canada rédigea un rapport sur l’incident, alléguant que l’effraction avait causé plus de 100 000 dollars de dommages. Décrivant l’accès quasi illimité d’Assange au terminal, le procureur général déclara au tribunal : « C’était Dieu tout-puissant qui se promenait et faisait tout ce que bon lui semblait. »

Assange, qui risquait dix ans de prison, fut profondément déconcerté par la réaction de l’État. Il acheta Le Premier Cercle d’Alexandre Soljenitsyne, un roman sur des scientifiques et des techniciens envoyés au Goulag, et il le lut trois fois. « Quelles étranges similitudes avec mes propres mésaventures ! », écrirait-il plus tard. Convaincu que l’intrusion purement observatrice était un délit sans victime, il avait l’intention de contester tous les chefs d’accusation. Mais les autres membres du groupe décidèrent de collaborer. « Quand un juge demande à l’accusé de se lever et que personne d’autre n’est debout dans la salle, c’est un sacré test de personnalité », confie-t-il. Finalement, il plaida coupable pour vingt-cinq chefs d’accusation, et six furent abandonnés. Mais, lors du verdict final, le juge déclara : « Il n’existe tout simplement aucune preuve qu’il y eut quoi que ce soit d’autre qu’une sorte d’extrême curiosité intellectuelle et le plaisir d’être capable de – quelle est donc l’expression ? – surfer sur ces différents ordinateurs. » Assange fut simplement condamné à verser à l’État australien de modestes dommages et intérêts.

Parallèlement, Julian et sa mère s’étaient lancés dans une campagne pour obtenir la garde pleine et entière du fils d’Assange – une bataille juridique à bien des égards bien plus déchirante que le procès pénal. Tous deux étaient convaincus que la mère du garçon et son nouveau compagnon représentaient un danger pour l’enfant, et ils voulaient restreindre leurs droits. Les services chargés de la protection de l’enfance n’étaient pas de cet avis. Le détail des allégations n’est pas clair ; en matière de justice civile, l’Australie archive les dossiers dans le plus parfait anonymat. Mais, en 1995, une commission parlementaire estima que l’agence chargée de la protection de l’enfance avait pour « philosophie sous-jacente d’écarter autant d’affaires que possible ». Quand le service décidait qu’un enfant vivait dans un foyer en toute sécurité, il était impossible de faire appel de sa décision.

La bataille pour la garde se transforma en combat acharné contre l’État. « Nous voyions une énorme bureaucratie qui écrasait les gens », confie Claire. Elle, Assange et un autre militant avaient fondé une association, Parent Inquiry Into Child Protection (3). « Nous utilisions de véritables méthodes d’activistes. Nous nous introduisions dans les réunions des Affaires sociales, pour les enregistrer clandestinement », explique Claire. Sur la base de l’Australian Freedom of Information Act, l’association put obtenir des documents des Affaires sociales et de la santé, et elle distribua des tracts aux agents des services concernés, pour les encourager à transmettre des informations internes susceptibles de nourrir la « base de données centrale » que l’association était en train de créer. « Vous pouvez conserver l’anonymat si vous le souhaitez », disait l’un de ces libelles. Un agent communiqua au groupe un important manuel interne. « Nous avions des taupes, des dissidents de l’intérieur », se souvient Assange. En 1999, au terme de près de trente-cinq audiences, il trouva un accord avec sa femme. « Nous avions fait l’expérience de très hauts niveaux d’adrénaline, estime Claire et, quand tout cela a été fini, je pense avoir souffert d’un syndrome de stress post-traumatique. Comme au retour d’une guerre. Vous ne pouvez tout simplement plus avoir le même genre de relations avec les gens normaux. Je suis sûre que Julian souffre lui aussi de ce syndrome. » Peu après les procès, les cheveux d’Assange, jusque-là brun foncé, perdirent toute couleur, confie-t-elle.

La bataille de l’individu contre l’institution

Il était complètement épuisé. Il parcourut le Vietnam à moto, fit différents boulots et gagna même de l’argent comme consultant en sécurité informatique, subvenant aux besoins de son fils dans la mesure de ses possibilités. Il étudia la physique à l’université de Melbourne, pensant trouver dans la recherche des lois secrètes de l’Univers la même stimulation et excitation intellectuelle que dans le piratage. Il n’en fut rien. En 2006, Assange écrivait sur son blog une note à propos d’un colloque de l’Institut de physique australien, « qui réunissait 900 physiciens de carrière, pour la plupart des conformistes craintifs et larmoyants d’un caractère terriblement, terriblement inférieur ».

Il avait fini par comprendre que la bataille cardinale n’oppose pas la gauche à la droite, ou la foi à la raison, mais l’individu à l’institution. Pour avoir étudié Kafka, Koestler et Soljenitsyne, Assange pense que la vérité, la créativité, l’amour et la compassion sont corrompus par les hiérarchies institutionnelles et par les « réseaux népotistes » – l’une de ses expressions favorites – qui déforment l’esprit humain. Il ébaucha une sorte de manifeste, intitulé « La conspiration comme mode de gouvernement », tentant d’appliquer à la politique la théorie mathématique des graphes. Une gouvernance illégitime, écrit Assange, est par définition conspiratrice – le fruit de fonctionnaires « collaborant en secret, et œuvrant au détriment de la population ». Or, lorsque les lignes de communication internes d’un régime sont coupées, la circulation des informations parmi les conspirateurs faiblit nécessairement, et lorsque cette circulation confine à zéro, la machination disparaît. Les fuites sont un instrument de la guerre de l’information.

Ces idées donnèrent bientôt naissance à WikiLeaks. En 2006, Assange se barricada dans une maison près de l’université et se mit au travail. Sujet à de véritables bouffées de créativité, il dessinait sur les murs et les portes les arborescences du futur système, pour ne pas les oublier. Ayant installé un lit dans la cuisine, il invitait des globe-trotters de passage sur le campus à habiter chez lui, en échange de leur aide. « Il ne dormait ni ne mangeait », se souvient l’un d’eux.

Dans son fonctionnement actuel, le site Web est hébergé principalement par un fournisseur de services internet suédois, PRQ.se, créé pour résister à la fois aux menaces judiciaires et aux cyber-attaques, et qui protège farouchement l’anonymat de ses clients. Les propositions sont routées d’abord via PRQ, puis sont transmises à un serveur WikiLeaks en Belgique, pour être enfin envoyées dans un « autre pays à la législation favorable », dit Assange, où elles sont redirigées vers des « machines d’extrémité » pour être stockées encore ailleurs. La maintenance de ces ordinateurs est assurée par des ingénieurs dotés d’un sens exceptionnel du secret – les grands prêtres de WikiLeaks. L’un d’eux, qui a accepté de parler uniquement sous forme cryptée, m’explique qu’Assange et les autres membres visibles de WikiLeaks « n’ont pas accès à certaines parties du système, afin de les protéger, et de nous protéger ». Toute la chaîne, ainsi que les propositions qui passent par elle, sont codées, l’anonymat du trafic étant assuré grâce à une version modifiée du réseau Tor (4), qui envoie du trafic Internet dans des « tunnels virtuels » extrêmement confidentiels. À tout moment, les ordinateurs de WikiLeaks introduisent des centaines de milliers de propositions fantoches dans ces tunnels virtuels, afin de noyer les vrais documents dans la masse. Il reste des failles, estime Assange, mais « le système est bien plus sûr que n’importe quel réseau bancaire ».

Avant le lancement, Assange avait besoin de montrer aux informateurs potentiels la viabilité du site. L’un des militants de WikiLeaks possédait un serveur qui servait de nœud au réseau Tor. Des millions de transmissions secrètes passaient par lui. Ce militant remarqua que des hackers chinois utilisaient le réseau pour recueillir les informations des gouvernements étrangers, et commença à enregistrer ce trafic. Seule une petite fraction a été, depuis, mise en ligne sur WikiLeaks ; mais la tranche initiale a posé les fondations du site, permettant à Assange d’annoncer : « Nous avons reçu plus d’un million de documents en provenance de treize pays. »

En décembre 2006, WikiLeaks mettait en ligne son premier texte : une « décision secrète », signée par Cheikh Hassan Dahir Aweys, l’un des chefs rebelles de l’Union des tribunaux islamiques somaliens, piochée dans le trafic passant par le réseau Tor vers la Chine. Le document appelait à l’exécution d’officiels par des tueurs à gages. Assange et ses collaborateurs n’étaient pas certains de son authenticité, mais ils pensaient que les lecteurs, en utilisant les caractéristiques collaboratives du site (sur le modèle de Wikipédia), contribueraient à l’analyser. Ils publièrent le texte, en posant la question : « Est-ce l’audacieux manifeste d’un militant islamique en lien avec Ben Laden ? Ou est-ce le coup intelligent des services de renseignements américains, visant à discréditer l’Union, faire voler en éclats les alliances somaliennes, et manipuler la Chine ? »

L’authenticité du document n’a jamais été prouvée, mais la nouvelle de la naissance de WikiLeaks a vite pris le pas sur la fuite elle-même. Quelques semaines plus tard, Assange se rendait au Kenya pour présenter le site devant les altermondialistes réunis au Forum social mondial. « Je n’ai jamais vu quelqu’un faire sa valise comme ça », se souvient un proche. « Quelqu’un est venu le chercher et lui a demandé où étaient ses bagages. Il est retourné en courant dans la maison. Il a empoigné un paquet de vêtements, principalement des chaussettes, et l’a jeté à l’intérieur de son sac de marin. »

Assange est resté plusieurs mois au Kenya. Il se manifestait de temps en temps auprès de ses amis, par téléphone ou par courriel, mais sans jamais dire précisément ce qu’il faisait. « On se demandait toujours où il était, raconte l’un de ses proches. C’était toujours difficile à savoir. Comme s’il essayait de se cacher. »

Il fallut environ une heure, ce matin de Pâques, pour aller de la maison de la rue Grettisgata à l’aéroport international, situé sur un champ de lave en bord de mer. Assange porte un sac à dos bleu élimé contenant des disques durs, des cartes téléphoniques et plusieurs portables. Gonggrijp a accepté de l’accompagner à Washington pour l’aider à organiser la conférence de presse. Mais, au moment de l’enregistrement, l’hôtesse se tourne vers Assange : « Je suis désolée, je ne trouve pas votre nom. » « Intéressant, dit-il à Gonggrijp. Amuse-toi bien à la conférence de presse. » « Mais non, nous avons un numéro de réservation », intervient Gonggrijp. « Et nous avons confirmé », insiste Assange. Perplexe, l’hôtesse admet : « Je sais. Mais c’est indiqué “annulé”. » Les deux hommes échangent un regard : une agence gouvernementale était-elle en train de fourrer son nez dans leurs projets ? Mais il s’avère rapidement qu’ils ont acheté les billets mais oublié de confirmer. Il prit un autre billet, et les deux hommes s’envolèrent pour New York, où ils attrapèrent in extremis le train pour Washington.

Il était près de deux heures du matin quand ils arrivèrent. Ils grimpèrent dans un taxi et Assange, qui ne voulait pas révéler l’adresse de l’hôtel, demanda au chauffeur de s’arrêter dans une rue adjacente. « Nous voici dans l’antre du lion », commenta Gonggrijp pendant que la voiture fonçait sur Massachusetts Avenue, passant devant des rangées d’immeubles de bureaux sans âme. « Pas l’air si léonesque », répondit Assange.

Quelques heures après le lever du soleil, Assange se tenait derrière un pupitre dans les locaux du Club de la presse, prêt à présenter Meurtre collatéral à la quarantaine de journalistes présents. Il porte une veste marron, une chemise noire et une cravate rouge. Il passe le film, faisant une pause de temps en temps pour discuter de certains détails. Après, il diffuse les images de l’attaque aux Hellfire – dans l’assistance, une femme hoquette au moment où le premier missile touche le bâtiment – et lit des extraits de l’un des courriels envoyés par les journalistes islandais en Irak. La fuite, explique-t-il aux reporters, « semble indiquer que certaines personnes à l’intérieur de l’armée n’aiment pas ce qui se passe ».

La vidéo, dans ses formes montée et brute, est publiée sur le site que WikiLeaks a construit spécialement pour elle, ainsi que sur YouTube et un certain nombre d’autres sites Web. Dans les minutes qui suivent la conférence, Assange est invité dans les bureaux d’Al Jazeera à Washington, où il passera la moitié de la journée à donner des interviews. Le soir même, la chaîne MSNBC consacrait un long sujet au film. La vidéo sera commentée dans le New York Times et tous les autres grands quotidiens américains. En ne comptant que le trafic sur YouTube, plus de sept millions d’internautes ont vu Meurtre collatéral.

Interrogé sur le film, le secrétaire à la Défense Robert Gates déclarait, visiblement irrité : « Ces gens peuvent diffuser tout ce qu’ils veulent, sans jamais avoir de comptes à rendre. » Cette vidéo, dit-il, consiste à regarder la guerre « par le trou d’une paille. Il n’y a pas d’avant, et il n’y a pas d’après ». Les porte-parole de l’armée insistent alors sur le fait qu’il n’y a pas eu violation des règles d’engagement.

Julian Assange et la presse

Au début, les médias firent écho à l’interprétation d’Assange. Mais, dans les jours suivants, à mesure que de nouveaux commentateurs intervenaient dans le débat et que l’armée donnait sa version des faits, il fut gagné par la déception. L’essentiel des articles se concentrait non pas sur l’attaque aux Hellfire ou l’épisode de la camionnette, mais sur la mort des journalistes et le fait de savoir comment un soldat pouvait raisonnablement confondre un appareil photo et un lance-grenades. Sur Twitter, Assange accusa Gates d’être « un menteur », conjurant les représentants des médias d’« arrêter de broder ». D’une certaine manière, Assange semblait surtout agacé par le traitement journalistique : « Un lâche cirage de pompes, censé donner à chaque article une sorte de crédit officiel », a-t-il déclaré.

WikiLeaks a longtemps entretenu des relations complexes avec le journalisme traditionnel. Quand, en 2008, le site fut poursuivi après la divulgation de documents confidentiels d’une banque suisse, le Los Angeles Times, l’Associated Press et dix autres organes d’information lui ont apporté leur soutien. Et la banque suisse a retiré sa plainte. Mais dans le Bunker, un soir, Gonggrijp m’a confié : « Nous ne sommes pas la presse. » À ses yeux, WikiLeaks est une organisation de soutien aux sources : « L’informateur n’est plus dépendant de sa capacité à trouver un journaliste susceptible d’utiliser à bon escient son document. »

Malgré ses prétentions au journalisme scientifique, Assange y insiste de son côté : sa mission consiste à révéler au grand jour les injustices, non à fournir un récit impartial des événements. Dans une note de 2006 aux collaborateurs potentiels du site, il écrivait d’ailleurs : « Notre premier objet : cibler les régimes d’oppression en Asie, dans l’ancien bloc soviétique, l’Afrique subsaharienne et le Moyen-Orient ; mais nous souhaitons aussi pouvoir aider ceux qui, en Occident, veulent porter à la connaissance de tous les comportements non éthiques de leur gouvernement ou de grandes entreprises. » Il considère qu’un « mouvement social » en faveur de la divulgation des secrets pourrait « abattre de nombreux gouvernements qui reposent sur la dissimulation de la vérité – notamment l’administration américaine ».

Assange ne reconnaît pas les limites que se fixent les patrons de presse traditionnels. Il a ainsi diffusé récemment des documents militaires contenant les numéros de sécurité sociale de soldats. Comme je lui demande si la suppression préalable de ces données secondaires aurait compromis la mission de WikiLeaks, il répond que certaines fuites risquent en effet de nuire à des personnes innocentes, « des dommages collatéraux, si vous voulez » ; mais il ne peut pas soupeser l’importance de chaque détail de chaque document. Les numéros de sécurité sociale auront peut-être un jour de l’importance pour des chercheurs enquêtant sur certains forfaits ; en diffusant l’information, WikiLeaks rend possible un jugement au grand jour.

Fin 2008, le site publiait les résultats d’un test mené par l’armée américaine en 2004 sur des dispositifs électromagnétiques conçus pour empêcher le déclenchement des bombes artisanales. Le document révélait des aspects essentiels de leur fonctionnement et montrait qu’ils brouillaient les systèmes de communication utilisés par les soldats – informations qu’un insurgé pouvait exploiter. Au moment où WikiLeaks rendait publique l’étude, l’armée avait commencé à déployer une technologie plus récente, mais certains soldats utilisaient encore ces appareils. Je demande à Assange s’il s’abstiendrait de diffuser une information qu’il savait susceptible de causer la mort de quelqu’un. « J’ai instauré une politique de minimisation des dommages », explique-t-il ; les personnes nommées dans certains documents sont prévenues avant la mise en ligne. Mais il admet que WikiLeaks peut aussi, dans certains cas, avoir « du sang sur les mains ».

Une militante me confie que la politique éditoriale d’Assange l’a d’abord mise mal à l’aise. Mais elle a fini par se rallier à sa position, convaincue que le site n’avait injustement porté tort à personne. Bien sûr, ce genre de tort est parfois difficile à évaluer. Au moment de recruter les membres de son conseil d’administration, Assange a contacté Steven Aftergood, qui dirige une lettre d’information en ligne pour le compte de la Federation of American Scientists et publie des documents sensibles (5). Aftergood a décliné la proposition : « Quand un document technique est à la fois sensible et sans rapport direct avec un sujet de débat en cours, je penche plutôt, sur le plan éditorial, du côté de la prudence. Je regrette que WikiLeaks ne se pose pas ce genre de questions. » Mais Aftergood souligne aussi que la classification excessive des informations pose de plus en plus problème. Le phénomène est préjudiciable non seulement aux citoyens, qui doivent avoir accès aux documents, mais aussi au système de classification lui-même. Lorsque trop de secrets sont gardés, il devient difficile de distinguer ceux qui sont vraiment importants. Si l’armée avait confié la vidéo de l’Apache à l’agence Reuters, elle ne serait sans doute devenue ni un film ayant pour titre Meurtre collatéral ni un cauchemar de relations publiques.

Le lieutenant-colonel Lee Packnett, porte-parole de l’armée pour les affaires de renseignement, est très nerveux quand je l’appelle. « Nous n’avons pas l’intention d’accorder la moindre valeur à WikiLeaks. Vous ne faites rien pour l’armée en engageant cette conversation. Vous pouvez parler à quelqu’un d’autre. Ce n’est pas une question militaire. » À ses yeux, dès lors que Meurtre collatéral était passé par le cycle médiatique, le problème de contre-espionnage plus général posé par WikiLeaks avait tout bonnement disparu. « C’est fini », dit-il.

Après la diffusion de Meurtre collatéral, WikiLeaks a reçu plus de 200 000 dollars de dons. Le 7 avril, Assange écrivait sur Twitter : « Nouveau modèle de financement du journalisme : essayer de le faire, pour changer un peu. » L’hiver précédent, Assange avait placé le site en demi-sommeil, faute d’argent pour le faire fonctionner et pour faire évoluer le système technique. Ayant beaucoup plus de matière qu’il ne peut en traiter, Assange recherchait des spécialistes capables de faire le tri dans la bibliothèque hétéroclite de WikiLeaks, et de répartir les documents entre les bénévoles chargés de les analyser. Grâce à ces dons, le site allait pouvoir rémunérer certains collaborateurs. Et, fin mai, l’ensemble des archives était de nouveau en ligne. WikiLeaks n’en reste pas moins à l’état embryonnaire. Assange a donc réfléchi à la meilleure manière non seulement de gérer le site, mais aussi d’intéresser les lecteurs aux documents les plus complexes.

En 2007, il avait publié des milliers de pages d’informations militaires secrètes sur les achats de l’armée en Irak et en Afghanistan. Il avait passé des semaines, avec un bénévole, à construire une base de données équipée d’un moteur de recherche, à étudier les codes d’achats de l’armée, à préciser le coût de l’approvisionnement, des milliards de dollars au total. La base de donnée énumérait en détail le matériel commandé par chaque unité : des mitrailleuses, des véhicules tout terrain, des machines à compter les billets, des téléphones satellitaires. Assange espérait que les journalistes se plongeraient dedans, mais presque aucun ne le fit. « Cela me met en colère, confie-t-il. C’était une fuite tellement extraordinaire : la structure matérielle de l’armée en Irak et en Afghanistan, jusqu’à la moindre chaise. Et rien. »

WikiLeaks figure en bonne place pour l’obtention d’une bourse de plus de 500 000 dollars de la Fondation Knight (6). Le projet envisagé devrait permettre aux informateurs de transmettre de façon sécurisée des documents aux journalistes ; WikiLeaks servirait en quelque sorte de compte numéroté, sur lequel des informations pourraient être échangées dans l’anonymat ; étant entendu que le système autoriserait l’informateur à imposer une date limite au reporter, après quoi le document apparaîtrait automatiquement sur WikiLeaks. Assange a aussi testé d’autres idées. En se fondant sur le principe que personne ne considérera jamais comme précieux un bien gratuit, il a tenté de mettre aux enchères des documents, à l’intention des organes de presse. En 2008, il mettait en vente 7 000 courriels internes d’un ancien conseiller d’Hugo Chávez. Personne n’a enchéri. Assange envisage aussi de créer un service payant, donnant à ses abonnés la primeur des révélations.

Mais perfectionner la présentation et le fonctionnement du site ne répondra pas à une question plus profonde, que WikiLeaks devra tôt ou tard aborder : de quoi s’agit-il ? Les atouts du site – son imperméabilité aux poursuites judiciaires et au harcèlement gouvernemental – en font un instrument au service du bien dans des sociétés où les lois sont injustes. Mais, à la différence des régimes autoritaires, les gouvernements démocratiques détiennent généralement des secrets parce que les citoyens acceptent qu’il en soit ainsi, afin de protéger une politique légitime. Dans des sociétés libérales, les atouts du site sont ses faiblesses. Les procès, s’ils sont justes, constituent une forme de dissuasion contre les abus. Tôt ou tard, Assange devra faire face au paradoxe de sa création : la chose au monde qu’il semble détester le plus – le pouvoir qui ne rend pas de comptes – est encodée dans l’ADN du site, et deviendra plus prégnante à mesure que WikiLeaks se transformera en véritable institution.

Après la conférence de presse de Washington, j’ai rencontré Assange à New York, dans Bryant Park. Il avait son bagage avec lui, car il était sur le point de passer d’un appartement d’ami d’ami à un autre. Nous nous sommes assis près de la fontaine, en buvant un café. Cette semaine-là, Assange devait aller à Berkeley, puis en Italie, mais le volcan islandais était à nouveau en éruption, et son vol vers l’Europe serait sans doute annulé. Il paraissait en état de choc. « C’est surprenant pour moi de réaliser que WikiLeaks est considéré comme un arbitre impartial de la vérité, ce qui témoigne sans doute assez bien de ce que nous avons fait. » Mais il ajoute : « Être complètement impartial, c’est être un idiot. Cela signifierait traiter la poussière dans la rue de la même manière que la vie des gens tués. »

Un certain nombre d’observateurs se sont demandé si le titre de la vidéo était manipulateur. « À bien y réfléchir, aurions-nous dû l’appeler Permis de tirer au lieu de Meurtre collatéral ? Je ne sais toujours pas. » Le commentaire de Gates sur le film a passablement énervé Assange : « Il dit : “Il n’y a pas d’avant, et il n’y a pas d’après.” Eh bien, au moins, maintenant, il y a un pendant, et c’est un progrès considérable. » Puis il se penche vers moi et, dans un murmure, commence à parler d’une nouvelle fuite, nom de code Projet G, sur laquelle il travaille dans un autre endroit secret (7). Il m’assure que ce sera un scoop, et je vois en lui le même mélange de sérieux et d’amusement, d’esprit diabolique et d’intensité que dans le Bunker. « Si nous donnons un peu l’impression que nous sommes des amateurs, c’est parce que nous le sommes, dit-il. Tout le monde, dans ce métier, est un amateur. » Puis, son café avalé, il se dirige vers la sortie du parc et disparaît dans Times Square, au milieu de la foule vaquant à ses occupations (8).

 

Cet article est paru dans le New Yorker le 7 juin 2010. Il a été traduit par Philippe Babo.

Le calvaire de l’époque victorienne

Le polyvalent Bill Bryson revient avec une étude très fouillée de la vie privée en Angleterre – c’est-à-dire de la vie tout court (1). Même si l’on n’est pas fasciné par les questions domestiques, on ne peut manquer d’être intrigué par l’importance de phénomènes apparemment mineurs, et surtout par l’incroyable méconnaissance que nous en avons. Par exemple, sait-on comment, parmi la multitude des épices et condiments, le sel et le poivre ont obtenu le privilège exclusif de figurer sur nos tables (ainsi, jusqu’au XIXe siècle, qu’un troisième élément, encore non identifié à ce jour – peut-être des graines de moutarde) ? Et pourquoi, parmi les quelque 30 000 plantes comestibles, continuons-nous de nous repaître de seulement onze d’entre elles (2), et ce depuis le néolithique ?

Le confort à l’époque victorienne

Il n’y a pas que les objets ou les ingrédients qui nous sont mystérieux. Les mentalités, à un ou deux siècles de distance, peuvent paraître parfaitement incompréhensibles. Prenez le confort : c’est une notion résolument moderne (de la seconde moitié du XIXe siècle). Auparavant, le concept n’existait même pas, et le mot n’était pris que dans le sens de « confort moral », « confortable » signifiant : « susceptible de recevoir du réconfort » !

 

Nos ancêtres, à six ou sept générations d’ici, étaient ainsi fort surprenants. Ils n’avaient pas la moindre idée de l’hygiène – ou plutôt des idées extrêmement alarmantes : on a longtemps considéré que l’eau sur le corps était néfaste, et même le fort éclairé Benjamin Franklin prenait pour se nettoyer des « bains d’air » en s’exposant nu dans un courant d’air. Ils urinaient aussi volontiers dans les instruments de cuisine, y compris – les hommes – sur ceux posés sur la table des repas.

C’est néanmoins dans le domaine social que l’évolution semble encore la plus spectaculaire. Malgré la piété omniprésente, le sort des pauvres, par exemple, n’a suscité jusqu’à la fin du XIXe qu’une compassion de façade. L’influent Révérend Malthus expliquait qu’ils ne devaient s’en prendre qu’à eux-mêmes – leur paresse, leur incapacité à économiser, leur sensualité – et que les secours qu’on leur distribuait avec réticence ne faisaient qu’encourager leurs vilaines propensions.

La condition des enfants

La condition des enfants fait dresser les cheveux sur la tête : on pouvait les faire travailler jusqu’à dix-neuf heures par jour, en période de pointe (3), en les nourrissant à peine et en les laissant dormir dans leurs ateliers, où ils mouraient comme des mouches, de faiblesse ou par suite d’accidents. Ils étaient traités comme des esclaves et ne disposaient de strictement aucun droit. Pas étonnant que la révolution industrielle ait fait chuter l’espérance de vie dans les classes populaires à 18,5 années, c’est-à-dire moins qu’à l’âge de bronze.

 

Mais ce qui nous surprend peut-être le plus, avec notre faible recul, c’est la relation que les Anglais ont entretenue avec leur corps jusqu’au siècle dernier. Non seulement celui-ci n’était pas lavé, pas chauffé, pas soigné, mais il était aussi soumis à quantité d’épreuves rigoureusement inutiles. On pense aux coiffures des femmes, qui pouvaient les accaparer plusieurs heures par jour et faire du moindre de leurs mouvements une opération périlleuse, ou aux étranges accessoires dont on les affublait : amoncellement de jupons (jusqu’à huit l’un sur l’autre), crinolines, et surtout les fatals corsets, dans lesquels les jeunes filles étaient enfermées parfois une semaine entière d’affilée. Quant aux garçons, les traitements qui leur étaient réservés dans les fameuses Public Schools confinaient au sadisme. Pas étonnant, note Bryson, que l’avènement de la psychanalyse ait donc coïncidé avec la fin de l’incompréhensible ère victorienne.

 

 

Pascal Bruckner est-il masochiste ?

On ne compte plus les articles parus dans la presse et les revues anglo-saxonnes sur le livre de Pascal Bruckner consacré au « masochisme » de l’Occident. Ils sont le plus souvent louangeurs, voire enthousiastes. « Exceptionnel de lucidité », écrit Andrew Anthony, lui-même auteur d’un livre sur le sujet (The Guardian). « Important », conclut malgré quelques réserves Eric Kaufman, de Harvard (Prospect). L’essayiste américain Brian C. Anderson salue, lui, sans réserve aucune, un livre « politiquement incorrect », qui « arrive au bon moment » (The New Criterion).

Que dit Bruckner ? Pour l’ancien « nouveau philosophe », les Occidentaux et en particulier les Européens sont victimes d’un complexe de culpabilité qui relève d’une forme de masochisme. Avatar du péché originel, cette culpabilité est celle de l’homme blanc, qui a organisé la traite des esclaves, exterminé les Juifs, colonisé la moitié du monde et organisé son exploitation capitaliste. Il s’agit donc de faire pénitence. D’où les étranges contorsions auxquelles nous avons assisté : éloge de Khomeiny par Foucault, excuse du terrorisme par Derrida, « jubilation pornographique » de Baudrillard devant le 11-Septembre, assimilation par Agamben des camps pour sans-papiers aux camps nazis. Européens, réveillez-vous ! La traite des Noirs ? Nous n’avons pas fait beaucoup mieux que les Arabes et les Africains eux-mêmes. En revanche, nous sommes les seuls à avoir inventé l’abolition de l’esclavage. Par quels détours tortueux trouvons-nous des excuses au barbarisme d’un Mugabe ou d’un Omar al-Bachir (Darfour) ? Pourquoi absolvons-nous plus volontiers le Hamas et le Hezbollah que l’armée israélienne ? Derrière tout cela, un discret mépris pour ceux qui ne sont pas nous. Pardonnons-leur, parce qu’ils sont différents. Promouvons le multiculturalisme, au risque de renier les idéaux des Lumières, pour lesquels nous nous sommes entretués. Accueillons les immigrés sans distinction de leurs talents, au vu d’une altérité malheureuse dont nous sommes quelque part responsables.

Si la traduction de ce livre vient « au bon moment », c’est peut-être qu’elle rencontre les interrogations des Américains et des Britanniques confrontés aux échecs irakien et afghan. Ce serait alors un paradoxe, Bruckner ayant été partisan de l’intervention en Irak, et se posant en admirateur de la fermeté américaine. Une critique originale de son livre a été rédigée pour The New Republic par un Américain qui vient de publier un ouvrage sur les intellectuels français, Steven Rendall. Il revient sur l’itinéraire de Bruckner, en particulier deux de ses ouvrages, Le Sanglot de l’homme blanc. Tiers-monde, culpabilité, haine de soi (1983) et La Tentation de l’innocence (1995). Le premier, qu’il juge excellent, était une critique cinglante du tiers-mondisme, vu comme une poussée de narcissisme collectif venant compenser les blessures créées par l’écroulement de l’idéal communiste de style soviétique. Le second s’en prenait au caractère infantile de l’« individualisme démocratique » propre à nos sociétés. Tout en saluant la justesse de maintes de ces analyses, Rendall suggère que l’œuvre peut aussi être lue comme une série de « jérémiades » sur notre temps et la démocratie, comme l’expression d’une « culture de la plainte » très française, assez vaine. Au bout du compte, une illustration du masochisme même qu’il dénonce.

 

→ Comparer les articles Universalis et Britannica sur le masochisme.