Les malheurs 
de la vertu

Tout semblait destiner le jeune Marcus­ Messner à une existence médiocre et sans histoires. Étudiant consciencieux, surprotégé par son père, le personnage d’Indignation diffère des précédents héros de Philip Roth par son caractère passif et accommodant. La mort violente de ce gentil garçon juif – qui confirme ironiquement les craintes irrationnelles de son père – donne au roman l’allure d’une fable « à l’humour sombre », « démontrant le danger des prophéties autoréalisatrices et la folie de croire qu’être un étudiant travailleur met à l’abri des caprices du destin », écrit Michiko Kakutani dans le New York Times. Indignation n’a, certes, ni l’ambition ni la portée de Pastorale américaine ou J’ai épousé un communiste, concède Jason Cowley dans le Guardian, mais « un grand écrivain reste un grand écrivain, même quand il s’est mis en pilotage automatique ». 

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Poème de l’intranquillité

« Incertain grandit un poème / dans les désordres de la chair. / Il monte sans mots encore, purs plaisirs et férocité, / peut-être comme du sang / ou une ombre de sang irriguant l’être. » L’œuvre poétique d’Herberto Hélder est un flot continu de parole. Pétri d’esthétique baroque, celui qui s’est imposé comme le grand poète portugais contemporain reprend, remanie, supprime, agence et réagence sans cesse ses textes pour tendre vers le long fleuve du poème continu. Gallimard réédite aujourd’hui la somme anthologique traduite il y a quelques années par les éditions Chandeigne et donne à découvrir, ou redécouvrir, ce « poème qui est, en tant qu’expérience ontologique et linguistique radicale, la poursuite ininterrompue d’une langue autre à l’intérieur de sa propre langue maternelle », explique le magazine littéraire lisboète Jornal de Letras

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Le retour d’Ulysse

« Dis-moi, Muse, cet homme subtil qui erra si longtemps, après qu’il eut renversé la citadelle sacrée de Troie. Et il vit les cités de peuples nombreux, et il connut leur esprit ; et, dans son cœur, il endura beaucoup de maux, sur la mer, pour sa propre vie et le retour de ses compagnons. » Ainsi commence, dans la traduction de Leconte de Lisle, l’Odyssée d’Homère. Le poème est riche en rebondissements, comme la quête identitaire de son héros.

« Au contraire de l’Iliade, dont le récit est linéaire, rappelle Charlotte Higgins dans le Guardian, l’Odyssée est racontée en flash-back, par des narrations à l’intérieur de la narration. Le récit fait constamment référence à ce qu’aurait pu devenir l’histoire si l’intelligence d’Ulysse avait été moindre. » Homère évoque, par exemple, un autre retour de Troie, celui du roi Agamemnon, rentré triomphant à Mycènes pour aussitôt se faire assassiner par l’amant de sa femme. « La prudence d’Ulysse (il se déguise en mendiant quand il arrive à Ithaque) est ce qui lui sauve la vie, explique Higgins. Dans l’Odyssée, les idiots meurent vite. »


L’épopée homérique regorge de possibles. Elle est pleine de toutes les histoires qu’elle aurait pu être et qu’elle n’est pas. Tel est le point de départ des Chants perdus de l’Odyssée, premier roman du Californien Zachary Mason, un mathématicien de 36 ans spécialiste de l’intelligence artificielle. Paru en février dernier aux États-Unis, l’ouvrage de ce jeune inconnu a époustouflé la critique anglo-saxonne. Présenté comme un canular littéraire, le roman s’ouvre sur une préface rappelant la nature changeante des mythes grecs, qui connurent autant de variantes qu’il y eut d’écrivains pour les conter. Et annonce que les textes réunis sont la transcription d’un papyrus découvert dans les sables égyptiens d’Oxyrynchus, contenant « 44 variations concises sur l’histoire d’Ulysse ».


Dans l’une d’elles, rapporte Michiko Kakutani dans le New York Times, « Ulysse se révèle être le créateur de sa propre légende ». C’est un soldat qui, las de la guerre, a déserté le champ de bataille et s’est reconverti en aède itinérant, chantant d’abord les épopées classiques avant de commencer, un jour, à raconter « l’histoire d’Ulysse le Grec, le plus intelligent des hommes, dont les ruses ont signé la mort de tant d’autres ». « C’est quand j’étais à Tyre, raconte le barde, que j’ai entendu pour la première fois un autre aède chanter mon histoire ; et il m’est venu à l’esprit que j’avais entre les mains le moyen de faire de moi un héros. À quoi sert la vérité quand ceux qui étaient là-bas sont morts ? J’ai entrepris de réarranger les événements de la chute de Troie, éludant mes trahisons et le meurtre de cette femme, pour en faire une bonne histoire. »


Depuis le Ulysse de James Joyce, qui a fait de la réécriture de 
l’Odyssée le geste fondateur de la modernité, les adaptations contemporaines de la célèbre épopée se sont succédé, avec plus ou moins de réussite. « À vrai dire, confesse Simon Goldhill, professeur de littérature grecque à Cambridge, dans le Times Literary Supplement, l’idée de devoir lire une énième variation postmoderne du chef-d’œuvre d’Homère ne m’enthousiasmait guère. » Pourtant, écrit-il, Zachary Mason a créé « une œuvre borgésienne, ingénieuse, pleine d’esprit, amusante, féconde et, sans aucun doute, la plus brillante reprise littéraire de l’Odyssée depuis Joyce ».

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Freud sur le divan

Entre le 22 mars et le 28 juin 1922, Ernst Blum, qui avait alors 30 ans, fit une psychanalyse éclair mais fructueuse avec Freud. Le patient rédige des comptes rendus détaillés de ces séances. Cinquante ans plus tard, il les reprend et les complète par des notes et des commentaires qu’il confie au psychanalyste Manfred Pohlen. Ce dernier a publié le tout en 2006 en Allemagne. « Avec Blum, Freud n’est pas le psychanalyste sadique gardant obstinément le silence que des détracteurs comme Elias Canetti l’ont accusé d’être, rapporte Olivier Pfohlmann dans le Frankfurter Rundschau. Il accompagne avec douceur, et même avec affection, son patient dans son voyage intérieur, se comparant lui-même à Virgile, Blum à Dante, et leurs séances au cheminement des deux poètes à travers l’Enfer et le Purgatoire. »

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New York confidential

En 1967, Patti Smith, 20 ans, quitte le New Jersey, l’usine, et l’enfant dont elle vient d’accoucher. Elle débarque à New York et rencontre un jeune homme, Robert Mapplethorpe, aussi fauché et obsédé par la création artistique qu’elle. Très vite, ils deviennent âmes sœurs, amis, amants, et muses. Le jour, ils achètent un hot-dog et un billet d’exposition pour deux. La nuit, elle écrit et il dessine.

 

En 1969, le couple s’installe au Chelsea Hotel, côtoie Janis Joplin et Jimi Hendrix. Mapplethorpe découvre son homosexualité, se met à la photographie, tandis que Patti Smith ajoute la musique à sa poésie : « Trois accords fusionnés avec le pouvoir du verbe. » Son premier album, Horses, sort en 1975. Mapplethorpe connaît le succès plus tard, dans les galeries alternatives de la contre-culture new-yorkaise. Car Just Kids, l’autobiographie de l’icône punk, est aussi « le portrait le plus envoûtant et le plus divertissant jamais écrit par une personnalité de l’époque », note Michael Arditti dans The Telegraph. Paru début 2010 outre-Atlantique, l’ouvrage a surpris la critique par la qualité d’écriture dont fait montre Patti Smith : « Une voix forte et juste, écrit Janet Maslin dans le New York Times, débarrassée des affectations de sa poésie. »

Le « chien loyal » de Mao

Zhou Enlaï, l’éternel second de Mao Zedong, fut l’un des rares dirigeants communistes à traverser la Révolution chinoise en conservant une bonne réputation. Au point de devenir un mythe, non seulement pour les Chinois, mais aussi pour les observateurs étrangers qui, à l’instar du président américain Richard Nixon, voyaient en lui « une grande personnalité de notre siècle ». En Occident, il reste l’artisan du rétablissement des relations diplomatiques avec les pays capitalistes au début des années 1970. En Chine, on reconnaît officiellement que cet administrateur pragmatique fut le seul « modérateur » des excès du régime maoïste.

Son nom, comme celui de Deng Xiaoping – à qui il a délégué la plupart de ses responsabilités vers la fin de sa vie –, est associé à cette faction du parti qui encourageait la modernisation et l’ouverture. Premier ministre de la République populaire de 1949 jusqu’à sa mort en 1976, Zhou Enlaï a toujours été loué pour « son élégance, sa courtoisie, sa galanterie même », rappelle dans la New York Review of Books l’historien Jonathan Spence, spécialiste de la Chine. Fin diplomate, il a su se maintenir au pouvoir et échapper aux différentes purges.

Aujourd’hui traduite en France chez Perrin, sa biographie – non officielle –, publiée à Hong Kong en 2003, a fait sensation en Chine, où elle a été immédiatement interdite. L’historien Gao Wenquian s’y emploie à « faire descendre Zhou Enlaï de son piédestal » et « débarrasser cette icône de tous les vernis dont l’ont recouverte les autorités chinoises, afin de lui rendre sa couleur naturelle ». En réalité, écrit Wenquian dans l’ouvrage, Zhou se comportait comme le « chien loyal » de Mao, n’hésitant pas à recourir à « la lèche rhétorique pour sauver sa peau ». « Sa survie politique, il la doit au fait d’avoir su mettre en scène son éternelle révérence » à l’égard de son maître, ainsi qu’« à son usage immodéré de la plus vile flatterie ». « Il avait un tel sens confucéen du devoir, écrit pour sa part l’historien sino-américain Yafeng Xia dans la revue universitaire en ligne H-Diplo.org, qu’il faisait tout ce que Mao lui demandait. Zhou participa activement à la Révolution culturelle, impuissant qu’il était face aux délires paranoïaques du Grand Timonier. S’il a permis à certaines personnalités d’être épargnées par le massacre, ce ne fut qu’avec l’accord du maître. »

Tel est l’intérêt majeur de cet ouvrage : « Il nous fait pénétrer dans les arcanes de la politique chinoise et explore les rivalités de personnes au sein du parti », résume Nicholas Shakespeare dans les colonnes du Telegraph de Londres. Car Gao Wenquian fut, avant de quitter la Chine, l’un des historiens missionnés par le Parti pour rédiger la biographie officielle du « bien-aimé Premier ministre du peuple ». Pendant plus de quatorze ans – fait exceptionnel –, il eut accès à toutes les archives et prit soin, avant son exil aux États-Unis en 1993, de faire sortir ses notes de travail du pays. « L’historiographie chinoise est saturée de fables maquillées en faits, ou présentées comme des substituts de faits qui ne pourront jamais être établis », rappelle Jonathan Spence dans la New York Review of Books.

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La force des perdants

«Le désir travaille comme le vent. Sans effort apparent. Voiles déployées, il file à une vitesse folle » : la première scène de Savoir perdre brosse le portrait de Sylvia, une lycéenne de 16 ans en proie aux pulsions sexuelles de l’adolescence. La dernière scène, qui se déroule un an plus tard, est centrée sur la même Sylvia, au moment où celle-ci tente vaguement d’orienter sa vie, après toutes les expériences traversées dans l’année. « Le fait que le roman s’ouvre et se ferme sur le même personnage n’est pas seulement un procédé narratif, explique le journaliste espagnol Ricardo Senabre dans le supplément littéraire d’El Mundo, c’est la preuve pour ainsi dire structurelle que Sylvia est l’unique être tendu vers l’avenir de cette galerie de perdants imaginée par David Trueba dans son troisième roman. »


Paru il y a deux ans à Madrid, Savoir perdre a remporté en 2009 le prix national de la Critique. Scénariste et réalisateur de cinéma, Trueba y met en scène un groupe d’êtres ordinaires, dont l’existence plutôt grise et sans relief va vite gagner en intérêt grâce au traitement littéraire auquel l’auteur les soumet. « La technique narrative est aussi simple qu’efficace, rapporte le critique d’El Mundo. Une fois campé le personnage de Sylvia, il élargit le cadre, enchaîne les séquences et les personnages de cette famille madrilène banale » : Lorenzo, le père accablé par la perte de son emploi et le départ de sa femme, la conscience lourde d’un terrible crime ; Leandro, le grand-père ébranlé par une dévastatrice passion sénile pour une prostituée nigériane alors même que sa femme agonise à l’hôpital ; et puis Ariel, le footballeur argentin tout juste recruté par un club madrilène, dont Sylvia est devenue la maîtresse.


Quatre voix, quatre personnages vaincus par la vie. Tous également résignés face aux échecs et aux défaites essuyés dans une société obsédée par la réussite personnelle, professionnelle, sexuelle, etc. « Ce roman est celui de gens qui acceptent, qui savent perdre, précisément », note Ernesto Ayala-Dip dans les colonnes d’El País. À un moment, Sylvia se voit offrir un livre. Elle en lit les premiers mots : « J’ai toujours été attiré par les endroits où j’ai vécu autrefois, les maisons et leur voisinage. » C’est la première phrase de Petit déjeuner chez Tiffany, de Truman Capote. « Un grand roman sur le présent, écrit le journaliste d’El País. Sylvia a la même spontanéité désarmante, la même tendresse infinie que l’héroïne de Capote. À sa façon, Trueba a tissé dans Savoir perdre le récit complexe de notre présent : un roman sur la vieillesse, sur les illusions perdues, sur la maladie, sur l’immigration, sur le football-spectacle. Avec une grande maîtrise technique, qui lui permet, chaque fois, de trouver l’accord le plus juste du ton avec le thème. Il n’y a aucune amertume dans Savoir perdre. De l’injustice, une certaine cruauté, oui. Mais pas d’amertume. Plutôt la sagesse muette de ceux qui font face à ce que leur réserve la vie. »

=> Ecouter un extrait lu de Savoir perdre de David Trueba.

Où l’on reparle d’Idi Amin Dada

Un grand plaisir du voyage, ce sont aussi les livres que l’on peut découvrir sur place. J’ai ainsi trouvé en Ouganda un petit livre (1), écrit par un ancien ministre d’Amin Dada, qui donne un aperçu du fonctionnement de l’intérieur de cette sanglante dictature, mais aussi de la façon dont les technocrates, sous toutes les latitudes, parviennent à s’accommoder des régimes qu’ils servent avec zèle.

Idi Amin a commencé son règne de façon joyeuse et débonnaire (Dada veut dire grand-père !), après avoir délogé son prédécesseur en dictature, Milton Oboté. Mais très vite les Ougandais ont réalisé qu’ils n’avaient guère gagné au change : Idi Amin, qui était probablement illettré, était non seulement un dirigeant incapable, mais c’était aussi un des plus grands psychopathes de l’histoire politique mondiale. Il n’y avait pas que son physique de surdimensionné : sa paranoïa, sa cruauté, sa cupidité, sa voracité sexuelle, son incompétence, dépassaient elles aussi toutes les normes.

Il gouvernait de façon fantasque et imprévisible, en s’appuyant sur les ethnies nilotiques, très minoritaires dans ce pays bantou, et surtout sur l’armée, dont il était issu mais qu’il craignait farouchement. Longtemps, il a acheté sa complicité en l’ensevelissant sous les bienfaits ; et lorsque l’inflation a dépassé 400 % l’an, il a choisi d’expulser la prospère communauté indienne pour pouvoir en redistribuer les biens aux militaires, achevant de ruiner définitivement le pays. On lui attribue 150 000 victimes, dont beaucoup étaient torturées avant d’être exécutées (« le traitement VIP ») ; et sur celles dont il avait été proche, il aimait pratiquer des « rites de sang » aux confins du cannibalisme. J’ai pu voir, creusée dans une des collines de Kampala, sous l’ancien palais d’Amin, des cellules entourées d’un bassin d’eau dans lequel passait un fort courant électrique. Le dictateur y affamait ses ennemis présumés, leur laissant le choix de mettre eux-mêmes un terme à leurs souffrances.

L’auteur de ce récit édifiant, Henry Kiemba, un des plus proches et des plus efficaces collaborateurs d’Oboté, avait prestement tourné casaque pour servir Amin dès que celui-ci eut déposé son patron dans un énergique coup d’état. Heureuse manœuvre : la carrière de Kiemba a connu pendant les sept ans suivants une progression sans faille, de Secrétaire général du gouvernement à ministre de la Culture, puis de la Santé. Sept ans pendant lesquels il a assisté à l’effondrement complet de l’Etat ougandais, au sein d’un gouvernement qui était une parfaite mascarade (Amin nommait ses ministres en fonction de critères improbables, souvent sexuels, et se défaisait d’eux sous les prétextes les plus inattendus). Sept ans pendant lesquels Kiemba a avalé des couleuvres de dimension tropicale, vu disparaître dans les geôles de Kampala nombre de ses collaborateurs, collègues et amis, et même son propre frère.

Comment donc, peut-on se demander, ce fonctionnaire modèle, éduqué en Angleterre, ambitieux et zélé, doté d’un grand sens de l’Etat, a-t-il pu continuer à servir un tel régime ? Ce livre lève un coin du voile qui couvre un des mystères de l’âme humaine. Le bon M. Kiemba émaille son consternant récit d’ingénues remarques dans ce style : « L’incident était fâcheux, mais ne m’a pas frappé comme étant particulièrement inquiétant » (assassinat d’un officier supérieur, écrasé sous les chenilles d’un tank) ; « Sur le coup, je n’ai pas réalisé la portée de cette décision » (obligation faite aux ministres de prendre un rang militaire et de s’habiller en uniforme) ; « L’opération ne fut pas particulièrement sanglante » (élimination d’officiers d’une tribu hostile) ; « J’ai eu peine à donner crédit à ce récit » (autre acte de répression effroyable) ; « Je décidai de donner à Amin le bénéfice du doute », etc. Tout au plus Kiemba s’interroge-t-il candidement vers la fin du récit : « Dès lors que j’étais si bien informé des agissements d’Amin, pourquoi donc ai-je continué à le servir ? Essentiellement parce que je n’étais pas encore prêt à envisager la seule autre possibilité : l’exil. »

Dont acte. On fait donc huit heures d’avion et l’on croit arriver dans un univers exotique et différent – mais le premier auteur que l’on trouve en rayon, c’est un Papon équatorial. Quelle que soit la latitude, faire carrière demeure une motivation irrésistible.

(1) A State of Blood – Fountain Publishers Ltd, Kampala

D’un totalitarisme à l’autre

« Voilà un an que j’ai commencé mon roman. Tout est bon à jeter. » C’est ainsi que commence le Journal de galère d’Imre Kertész. Nous sommes en 1961. Le roman en question, c’est Être sans destin, son chef-d’œuvre. Le futur prix Nobel de littérature, déporté à l’âge de 15 ans à Auschwitz (puis Buchenwald) avec 7 000 autres Juifs de Budapest, y raconte l’expérience concentrationnaire comme personne n’avait osé le faire avant lui : à travers le regard du jeune homme qu’il était, sans pathos ni présupposés moraux, sans même s’interdire d’évoquer quelques moments de bonheur. Son Journal suit cette longue et difficile gestation. D’un côté, Kertész sait que « le littérateur qui sort vainqueur, c’est-à-dire “avec succès”, du matériau des camps de concentration est sans conteste un tricheur et un menteur ». De l’autre, ce matériau l’obsède : « Quelles que soient mes réflexions, elles portent toujours sur Auschwitz. Même si je parle d’autre chose en apparence, je parle d’Auschwitz. Je suis le médium de l’esprit d’Auschwitz, Auschwitz parle par moi. Tout le reste me paraît inepte. »


Le Journal couvre trois décennies. « Les trois grands thèmes de sa vie – l’holocauste nazi, l’usure de l’individu sous le socialisme et la souffrance rédemptrice par l’art – s’y mêlent sous la forme de notes, d’aphorismes et de courts essais », écrivait Ulrich Horstmann dans le Zeit en 1993 au moment de la première parution de l’ouvrage outre-Rhin. Car c’est d’abord par la traduction de ses livres en Allemagne que Kertész (lui-même traducteur hongrois de l’allemand) a acquis une notoriété internationale. Journal de galère trouva ainsi une critique particulièrement clairvoyante en la personne de Herta Müller, autre futur prix Nobel de littérature… Dans le Spiegel, l’écrivaine allemande d’origine roumaine s’attardait sur l’expérience qu’elle partage avec Kertész, celle de la dictature communiste, où « l’absurdité est l’aboutissement muet de chaque geste du quotidien ». Le « totalitarisme incapable de remplir la totalité » fut pour Kertész « le plus grand fiasco de l’humanité de ce siècle ». Et pourtant, remarque Herta Müller, c’est aussi ce système qui, paradoxalement, a maintenu en vie l’écrivain. Elle relève ainsi dans le Journal cet aveu bouleversant, fait quelques mois après l’écroulement du bloc soviétique : « Je commence à voir que ce qui m’a sauvé du suicide (empêché de suivre l’exemple de Borowski, Celan, Améry, Primo Levi etc.), c’est la “société” qui, après mon expérience concentrationnaire, a prouvé sous la forme de ce qu’on appelle le “stalinisme” qu’il ne pouvait être question de liberté. […] Cette société a assuré la continuation de ma vie de prisonnier, excluant ainsi toute possibilité d’erreur. »


En novembre 1980, Kertész retourne à Buchenwald. De jeunes Allemands de l’Ouest sont de la visite, mais ne semblent pas vraiment intéressés : « J’aurais tant aimé ne pas être moi, avoue l’ancien déporté, alors ils n’auraient pas été eux, rien ne serait arrivé, il n’y aurait pas d’histoire et nous tous qui nous trouvions là serions sans destin, comme le sont, selon Rilke, les dieux… » 

=> Ecouter un extrait lu de Journal de galère d’Imre Kertész.

Le misanthrope de Daniel Clowes

Wilson est un homme capable de lancer à une passante avec qui il a lui-même engagé la conversation : « Pour l’amour de Dieu, allez-vous la fermer ? » Il n’hésite pas à insulter copieusement quiconque ne se laisse pas attendrir par son chien. Et si le spectacle d’un enfant jouant dans un parc peut lui inspirer des regrets à propos de la famille qu’il aurait pu fonder, il n’est pas long à s’emporter contre ce mioche trop bruyant. Wilson est comme ça, « le genre de type dont la franchise brutale donne envie de lui mettre son poing dans la figure au bout de deux minutes », peut-on lire sur le site du San Francisco Chronicle. Suffisant, sournois, agaçant… le héros du nouvel album de Daniel Clowes – il n’en avait pas publié depuis cinq ans – n’a a priori rien pour plaire. « Dans des mains moins expertes, un livre consacré à un tel personnage pourrait nécessiter une prescription d’antidépresseurs », s’amuse Brad Mackay dans le quotidien canadien The Globe and Mail. Mais Clowes, une référence dans l’univers de la BD indépendante, que d’aucuns ont comparé à Philip Roth ou J.D. Salinger, est passé maître dans l’art de créer « des personnages cyniques qui finissent par céder à leurs fragilités ».


Wilson est le premier album de Clowes à n’avoir pas été d’abord publié sous forme de série. Il conserve néanmoins selon Mackay le caractère « expérimental » que l’on connaît à l’auteur. L’apparente simplicité de sa structure – une succession d’histoires composées sur une page, en quelques vignettes, dans la tradition du cartoon pour enfants – cache une grande richesse de styles graphiques et narratifs : oscillant entre « le portrait bien senti, la comédie pince-sans-rire et le mélodrame puissant », le livre donne à voir un Wilson d’apparence changeante, « tantôt dépeint sous des traits caractéristiques de la BD réaliste, tantôt sous ceux d’un innocent personnage de Sunday Funnies [les cartoons publiés dans les journaux américains] », remarque Sam Lipsyte dans le New York Times.


Le ton est dans l’ensemble « plus élégiaque, plus rédempteur » que celui des précédents, note Rachel Cooke dans l’Observer. Peut-être parce que Clowes a créé le personnage de Wilson alors qu’il veillait son père mourant ? Peut-être aussi, tout simplement, parce que les années passent, pour l’auteur comme pour ses créatures. À bientôt 50 ans, Clowes met en scène un quarantenaire divorcé et sans emploi, loin des personnages adolescents de Ghost World, l’album qui l’a propulsé en 1997 sur le devant de la scène graphique. Leur ennui, leur dépit ne peuvent plus être mis sur le compte de la jeunesse, estime Michel Faber dans le Guardian. « Wilson est peuplé de personnages dont les limites sont inscrites dans le marbre et qui ont depuis longtemps été aspirés par le train-train quotidien. » Des personnages qui finalement nous ressemblent un peu et font que Clowes a peut-être créé un monstre, « mais un monstre qui ravive notre empathie pour les hommes dans tout ce qu’ils ont de moins charmant ».

=> Lire la critique de nos confrères de Fluctuat (qui proposent également quelques extraits de Wilson)