Le mot du mois

« Je crois bien aussi moi-même que l’humanité finira par triompher, mais je crains qu’en même temps le monde ne devienne un grand hôpital, dans lequel les uns seront les charitables garde-malades 
des autres. »

Goethe, Voyage en Italie, 27 mai 1787.

Le père de Conan Doyle

Le médecin écossais était hanté par la figure de son père, un artiste alcoolique invétéré, qui buvait du vernis à meubles quand il ne trouvait pas d’alcool et se déshabilla une fois dans la rue pour vendre ses vêtements. Cinquante-six volumes, près de 11 000 pages, voilà l’œuvre de Conan Doyle enfin réunie, pour la joie des inconditionnels de Sherlock Holmes et la surprise de beaucoup, tant est grande la variété des genres. Il se dégage de cette prose une vision très pessimiste du monde, écrit Jonathan Barnes dans le Times Literary Supplement. 

La peau sur les os

Les petits vers qui dévorent les cadavres n’aiment pas la lumière du soleil. Ils mangent donc le corps de l’intérieur, en prenant bien soin de ne pas toucher à la peau, qui les protège comme une ombrelle. En rassemblant un bon nombre de ces vers dans un « cocktail », on peut savoir quelles substances la personne avait absorbées avant sa mort. C’est ce qu’explique le professeur Bill Bass, chercheur en médecine légale. L’intensité de ses travaux sur la décomposition des corps l’a amené à établir dans le Tennessee une « ferme de cadavres ».

Cléopâtre était vierge

La femme fatale décrite par la légende était vierge quand elle rencontra Jules César, n’eut qu’un autre amant, Marc Antoine, et ne se suicida pas avec une vipère. Loin d’être une reine puissante et cynique menant les Romains par le bout du nez, elle était leur vassale. Et, « culturellement et ethniquement, elle n’était pas plus égyptienne que la plupart des habitants actuels de l’Arizona sont des Apaches », écrit l’historien britannique Adrian Goldsworthy dans un livre salué par le Financial Times.

Churchill côté pile

Ce héros de la démocratie fut aussi, dans son rapport aux colonies britanniques, un homme raciste, brutal, sanguinaire même. Ainsi le décrit le jeune historien britannique Richard Toye dans un livre qui fait sensation outre-Manche. Officier, il rasa sans états d’âme des villages indiens, comblant les puits et brûlant les récoltes. En Afrique du Sud, il justifia l’établissement de camps de concentration. Élu au Parlement en 1900, il appela à d’autres conquêtes, arguant que « la race aryenne est destinée à triompher ». Il existe de nombreux témoignages de son racisme verbal, y compris à l’égard des Chinois. Il se dit favorable à l’emploi de gaz toxiques contre les Kurdes d’Irak, ajoute l’éditorialiste Johann Hari dans The Independent. Revenu au pouvoir en 1951, il cautionna l’usage de la torture au Kenya – dont fut victime le grand-père d’Obama. Lequel fit enlever son portrait du bureau ovale. 

Zurich
 – Une étape suisse pour le « Damien Hirst de Delhi »

Une historienne de l’art saluait il y a quelques mois, dans le magazine italien Alias, la parution dans la péninsule d’une monographie consacrée à Subodh Gupta, un artiste indien « obsédé par les thèmes de la globalisation, de l’émigration forcée de ses compatriotes, de la tension quotidienne en Inde entre modernité et tradition  (1) ». Celui que des critiques d’art ont surnommé le « Damien Hirst de Delhi » s’est rendu célèbre avec des sculptures monumentales composées d’une multitude d’ustensiles de cuisine. Mais Gupta manie aussi bien le pinceau ou la caméra. Un éclectisme dont la galerie zurichoise Hauser & Wirth donne un aperçu dans une exposition rassemblant une sélection de sculptures et peintures récentes de l’artiste.

(1) Subodh Gupta, textes d’Elio Grazioli et Nicolas Bourriaud, éd. Electa.


Jusqu’au 13 novembre.

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Barcelone – De l’essence 
de la photographie

Le matin du 8 juin 1968, le photographe Paul Fusco embarque à bord du train qui, de New York à Washington, rapatrie la dépouille de Robert Kennedy, assassiné en pleine campagne pour les primaires démocrates. Fusco prend ce jour-là deux mille clichés. Curieusement, aucun ne montre le cercueil. Tous se focalisent sur la foule venue rendre hommage au défunt le long de la voie ferrée, « regardant s’envoler avec ce train les espoirs d’une nation », commente Ángela Molina dans El País. L’œuvre fait partie de la vingtaine de travaux présentés dans l’exposition « Anti-photojournalisme » du Centre de la Imatge. Des Balkans à Gaza en passant par l’Amazonie, ces clichés ont en commun d’avoir été réalisés par des reporters qui, à un moment donné, ont critiqué le photojournalisme. Ce faisant, ils donnent à voir, selon Molina, ce que le philosophe Walter Benjamin appelait dès 1931, dans sa Petite histoire de la photographie, « l’endroit invisible où, dans l’apparence de cette minute depuis longtemps écoulée, niche au­jourd’hui encore l’avenir ».

« Antifotoperiodismo » (« Anti-photojournalisme »)

Jusqu’au 10 octobre

Paris – Quand Lénine et Staline battaient la mesure…

Quelle place a occupé l’art russe dans l’élan de la révolution d’Octobre ? Comment a-t-il été instrumentalisé par le totalitarisme ? Ces questions sont au cœur de l’exposition consacrée par la Cité de la Musique à la vie musicale et artistique sous le régime soviétique de 1917 à 1953 (l’année de la mort de Staline et de Prokofiev). Le parcours se veut une chronique de la création musicale de l’époque, « entre enthousiasme révolutionnaire, espoirs déçus, condamnations, dissidence et résistance ».
L’occasion de situer dans une perspective plus large les débats autour de Prokofiev : Books s’en était fait l’écho dans son numéro d’été sur « le pouvoir de la musique » avec une biographie (The People’s Artist, de Simon Morrison) qui dresse le portrait d’un homme à la fois privilégié et victime du stalinisme.


« Lénine, Staline et la musique »

Du 12 octobre 2010 au 16 janvier 2011

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Un banquier 
au paradis

Stephen Green, prêtre anglican, longtemps président du groupe bancaire HSBC et tout nouveau ministre britannique du Commerce, cultive l’optimisme. Son récent ouvrage démontre que les nantis peuvent accéder au royaume des Cieux (et les banquiers à celui des succès d’édition). La clé, c’est la globalisation, qu’il ne faut pas redouter mais encourager. Pour Green, la mondialisation pourrait nous mener vers « le “point Oméga” de convergence évoqué dans la théologie mystique de Teilhard de Chardin » commente, perplexe, Boyd Tonkin dans The Independent. Car la globalisation – assortie de quelques précautions éthiques, écologiques, sociales, etc. – va bien au-delà du seul commerce, « sa dimension la moins intéressante » pour le révérend Green.

L’économiste Seema Jayashandra regrette seulement, dans The New Republic, que l’ouvrage s’attarde si peu sur « les leçons éthiques à tirer de la crise financière pour se transformer en une savante histoire (et défense) de la mondialisation ».

Ce cerveau qui nous gouverne

Comment toute la richesse de notre vie mentale peut-elle émerger des quelque cent milliards de neurones que contient notre cerveau ? S’appuyant sur les cas de personnes souffrant de lésions cérébrales, Chris Frith, professeur de neuropsychologie à l’University College de Londres, montre dans un ouvrage de vulgarisation comment l’unité de notre conscience et notre conviction d’interagir avec les objets qui nous entourent sont entièrement « fabriquées » par notre cerveau. Comme l’explique Miriam Gabriel dans la revue Metapsychology, « notre accès au monde physique n’est pas aussi immédiat qu’il y paraît, mais dépend de l’activité et de la créativité du cerveau, qui produit en permanence des modèles du monde, et les utilise pour prédire ce qui va se passer ». Alors que nous pensons avoir directement affaire au monde, nous ne ferions donc que vérifier les hypothèses que notre cerveau forme à son sujet sans que nous en ayons conscience !


Reste à savoir si l’on peut ainsi traiter le cerveau comme un agent autonome, distinct de la personne qui le possède : « À qui dois-je m’identifier lorsque je dis “je suis un produit de mon cerveau” ? » se demande Miriam Gabriel.