Les Mémoires d’un homme d’État peuvent-ils être considérés comme une œuvre littéraire ? Lancée par une pétition d’enseignants, la polémique a surgi en France autour de l’entrée des Mémoires de guerre du général de Gaulle au programme de français du bac littéraire. En Angleterre, la question aurait de quoi étonner : Winston Churchill fut un écrivain acclamé en son temps à travers le monde anglo-saxon, et ses Mémoires sur la Deuxième Guerre mondiale reçurent le prix Nobel de littérature en 1953. Aux États-Unis, seuls les adversaires les plus écervelés du président Obama ont contesté les qualités littéraires de son bestseller Les Rêves de mon père. Publié en 1995, cet ouvrage autobiographique dessine, à travers la poursuite par Obama des traces son père, les traits d’une Amérique multiculturelle et postraciale.
Les Mémoires de guerre, publiés en trois tomes entre 1954 et 1959, annoncèrent une nouvelle vulgate de l’histoire française : celle d’un pays humilié par la guerre et sourdement menacé par les convoitises des grandes puissances, mais libéré par ses propres forces et retrouvant le chemin de la grandeur grâce à l’habileté acharnée du chef de la France libre. La démarche gaullienne semble être aux antipodes de celle d’Obama : le Français était une célébrité nationale et même mondiale quand il écrivit ses Mémoires (comme Churchill), alors qu’Obama était inconnu du public. De plus, l’un s’efface en tant qu’individu pour raconter une histoire collective, alors que l’autre ne débouche sur l’universel qu’à travers son expérience particulière. Mais les ouvrages d’Obama et de De Gaulle ont une importante caractéristique commune. Tout comme Les Rêves de mon père, qui se situe dans la grande tradition des ouvrages d’émancipation autobiographiques afro-américains, les Mémoires de guerre s’inscrivent dans une tradition politico-littéraire que les générations françaises d’après guerre reconnurent sans peine : une forme d’écriture qui s’adossait aux ouvrages canoniques des siècles précédents, et où étaient mêlés le récit d’un parcours individuel, un commentaire d’ordre général sur la France et une profession de foi universaliste.
Comme Napoléon, de Gaulle se voyait en sauveur
Les Mémoires gaulliens évoquent d’abord le Mémorial de Sainte-Hélène (1) : l’Empereur banni et le libérateur volontairement exilé à Colombey témoignent d’un même regard sur un passé glorieux, mais déjà lointain, d’une même distance avec l’histoire événementielle, d’une même mélancolie devant la « nature des choses », d’une même aigreur teintée d’admiration envers la perfidie anglaise et, en dépit de tout, d’une même certitude que la postérité leur donnerait raison, voire leur appartiendrait. Comme Napoléon, qui s’était proclamé le « Messie » des idées révolutionnaires (2), de Gaulle s’intronisait dans ces Mémoires en sauveur : il était non seulement, par son action de premier résistant de France, le « détenteur désigné de la souveraineté », mais aussi le « recours choisi d’avance ». Comme par enchantement, la prophétie sembla se réaliser juste à temps avec l’achèvement du troisième tome, dont la publication, en 1959, coïncida avec les débuts de la République gaullienne.
L’autre grand modèle du Général était Chateaubriand. Ce n’était d’ailleurs pas un grand secret : de Gaulle avait lui-même laissé courir le bruit que les Mémoires d’outre-tombe avaient été son livre de chevet pendant la rédaction de ses Mémoires. Comment cette inspiration se traduisit-elle dans le texte gaullien ? D’abord par une certaine contagion stylistique, notamment dans le penchant pour les formules archaïsantes ou encore dans le recours aux métaphores aqua-tiques. Aux « eaux troublées » dans lesquelles se plongeait Chateaubriand et qui témoignaient des vicissitudes de son ère (3) répondit l’« océan » gaullien, symbole de son désarroi en 1940 : « Je m’apparaissais à moi-même, seul et démuni de tout, comme un homme au bord d’un océan qu’il prétendrait franchir à la nage. » La mer symbolisait aussi l’espoir et l’inspiration de la pensée : c’est en rasant l’océan à bord de son avion que de Gaulle, reprenant justement le mot de Chateaubriand, déclarait vouloir « mener les Français par les songes (4) ». Au cours d’une discussion littéraire avec son entourage après la guerre, de Gaulle évoqua son rapport à l’écriture de Chateaubriand en des termes révélateurs : « Je sens comme lui. » On peut donc formuler l’hypothèse – malgré l’avis contraire d’André Malraux – que c’est dans cette sensibilité commune avec les Mémoires d’outre-tombe que résident les ressorts profonds des Mémoires de guerre.
Sensibilité qui relève d’abord de traits de caractère partagés : même disposition à la solitude contemplative ; même regard si puissamment interne qu’il en est presque complètement dissimulé ; surtout, même tiraillement constant entre optimisme et désespoir, entre rêve et réalité. Chateaubriand anticipait le Général lorsqu’il déclarait : « Dans l’existence intérieure et théorique, je suis l’homme de tous les songes ; dans l’existence extérieure et pratique, l’homme des réalités. » De Gaulle, de même, était pleinement dans la lignée des Mémoires d’outre-tombe lorsqu’il prit congé de ses lecteurs, à la fin du troisième tome de ses Mémoires, en se pénétrant de l’« insignifiance des choses ». Cette identique sensibilité s’observe aussi dans l’inspiration.
Les Mémoires d’outre-tombe étaient l’œuvre d’un écrivain qui aurait voulu être un homme d’État ; les Mémoires de guerre, le récit d’un soldat qui avait l’ambition d’égaler ses plus grands inspirateurs littéraires. L’un manifeste un narcissisme intériorisé – Chateaubriand ne voyait d’égal à lui-même que Napoléon –, l’autre un narcissisme extériorisé : pour le Général, l’univers n’avait de sens que dans l’accomplissement de la téléologie gaullienne. C’est seulement à la lumière de ce précepte que s’explique le déplacement spatial sidérant opéré par les Mémoires de guerre : l’histoire racontée n’est pas celle de la France métropolitaine pendant les années de guerre, mais celle de la France libre. Enfin, les deux hommes, royalistes de sentiment et républicains de raison, adoptèrent une posture également ambivalente par rapport à l’Histoire : de Gaulle, héritier d’une pluralité de traditions politiques et ne se réclamant d’aucune, fut le continuateur de Chateaubriand, « entre les deux siècles comme au confluent de deux fleuves ». Continuité d’autant plus évidente que les deux ouvrages révèlent une crainte commune des effets uniformisateurs de la démocratie.
Reprenant la thèse tocquevillienne, Chateaubriand se lamentait de la tendance des sociétés démocratiques à ne faire « qu’un seul homme de l’espèce entière », tout en faisant disparaître les « grandes existences individuelles ». Toute la tension dramatique des Mémoires de guerre repose sur la réponse positive que voudrait apporter de Gaulle à cette question lancinante : comment, malgré « la médiocrité » qui accompagnait la modernité démocratique (prouvée de façon éclatante par la défaite électorale de Winston Churchill en 1945), voir s’affermir la grandeur, incarnée par ces « types humains supérieurs » dont les Mémoires d’outre-tombe disent l’ère à jamais révolue ?
La parole gaullienne, nostalgique et prophétique
La richesse littéraire des Mémoires de guerre se mesure aussi à son caractère polyphonique. La parole gaullienne s’exprime sur de multiples registres : elle est individuelle et collective, nostalgique et prophétique, désintéressée et calculatrice, objective et idéologique – parfois même outrageusement tendancieuse. Si l’ouvrage possède une unité fondamentale, la perspective de l’auteur n’en changea pas moins radicalement entre le premier tome, préparé en pleine « traversée du désert », et le troisième, achevé alors que de Gaulle était de retour aux affaires. Cette nouvelle donne politique eut des conséquences concrètes : ainsi, le Général réécrivit le tout dernier chapitre lors de ses vacances d’été en 1959, afin que le texte (qui s’achève avec son départ en 1946) anticipât son futur retour aux affaires, accentuant ainsi le caractère visionnaire et prophétique de la parole gaullienne. Il est intéressant, dans cette contextualisation littéraire des Mémoires de guerre, d’évoquer aussi la manière dont de Gaulle le mémorialiste concevait son rapport à l’écriture. Il avouait à ses proches espérer que sa prose avait « quelque valeur littéraire », mais aussi éprouver « beaucoup de difficulté à écrire » (il dirait la même chose à Malraux plus tard, comparant l’écriture à un « arrachement »).
Commencée en 1946, la rédaction du texte des Mémoires fut aussi longue que méticuleuse. De Gaulle couchait lui-même le premier jet, à la main, et retravaillait ensuite le texte dactylographié par sa fille Élisabeth ; les brouillons déposés aux Archives nationales montrent que certains passages furent repris de nombreuses fois. Il arrivait également que de Gaulle ajuste son texte après l’avoir lu à haute voix à son entourage. Ce perfectionnisme offre un contraste stylistique intéressant avec l’écriture de Churchill, qui retouchait également son texte de manière obsessionnelle, mais n’eut aucun scrupule à laisser composer des pans entiers par les membres de l’imposant collectif (le « syndicate ») qui le secondait.
L’un des plus forts tirages de l’après-guerre
La qualité d’écrivain est aussi affaire de reconnaissance. La réception nationale des Mémoires de guerre fut un véritable plébiscite (suivi, au fil du temps, d’une traduction en près de vingt-cinq langues). Le premier tome, publié en 1954, atteignit l’un des plus forts tirages en France depuis la Libération (avec Les Mains sales de Jean-Paul Sartre). De Gaulle assura tant bien que mal la promotion de son ouvrage. Après avoir raillé la publication du texte de Churchill en feuilleton dans Life – de Gaulle grommela à son entourage : « Voyez vous Vauvenargues ou Saint-Simon se faisant publier en pièces détachées dans un quotidien de Paris ? » –, le Général céda aux offres de Paris-Match. En octobre 1954, le magazine publia de copieux extraits de l’ouvrage dans trois numéros successifs, après avoir été reçu par le Général à Colombey (sa raideur et son expression pincée sur les photos du Match du 2 octobre 1954 suggèrent qu’il se prêta au jeu sans grand enthousiasme). En 1956, pour le second tome, ce fut Le Monde qui eut droit aux bonnes feuilles. Le Général reçut discrètement la journaliste chargée du compte rendu pour le quotidien, Jacqueline Piatier. Celle-ci reprit dans son article tous les arguments assénés par de Gaulle pendant leur entretien, et envoya même le texte à l’auteur une semaine avant sa publication pour approbation (sa lettre, datée du 12 juin 1956, se trouve aux archives de la Fondation Charles-de-Gaulle).
Même sans de telles complaisances journalistiques, la réception critique fut très favorable, et parfois dithyrambique : Mauriac affirma que l’écriture gaullienne évoquait le « grand ton de Bossuet », et le Général fut successivement comparé à César, à Tacite, à Louis XIV, aux grands moralistes français du XIXe siècle comme Guizot et Royer-Collard, à Bonaparte ou à Napoléon (et parfois aux deux), à Chateaubriand, ou encore à ses propres auteurs de prédilection, Péguy et Bernanos. Concert d’éloges, surtout, pour les qualités littéraires du texte. Plusieurs comptes rendus avaient explicitement pour titre « De Gaulle écrivain ». Dans L’Aurore du 28 octobre 1954, l’académicien Jules Romains célébra la « probité » et le « classicisme » du style gaullien. Dans Sud-Ouest du 2 novembre 1954, Henri Amouroux affirma : « Rarement style aura davantage reflété un caractère. Rarement caractère aura eu, à son service, un style aussi parfaitement adapté. » Le 18 octobre 1990, lors de la célébration du centenaire de la naissance du grand homme, une séance fut tenue sous la Coupole autour du thème « Charles de Gaulle écrivain ». Dans son intervention, Bertrand Poirot-Delpech insista sur la composante essentielle du style du Général, « ce rythme ternaire qui veut que tout, dans la prose gaullienne, aille par trois ».
Même les voix discordantes qui se firent entendre – et il y en eut, dès 1954 – ne s’en prirent pas tant aux lacunes formelles des Mémoires qu’à ses défauts de substance : Combat railla le caractère tendancieux de certains propos et témoignages gaulliens ; France-Observateur trouva excessif le providentialisme affiché à travers l’ouvrage ; Esprit et La Revue socialiste regrettèrent respectivement l’incompréhension des conflits coloniaux et de la vie politique démocratique par le Général ; et les Cahiers du communisme déplorèrent le mépris gaullien pour le peuple et sa minoration du rôle du PCF dans la Résistance. L’une des critiques les plus percutantes de l’écriture gaullienne parut en 1959 sous la plume du journaliste Jean-François Revel. Le Style du Général focalisait son regard essentiellement sur la parole publique de Charles de Gaulle après son retour au pouvoir en mai 1958.
Mais Revel, qui cherchait à offrir une analyse complète de la sémiologie gaullienne, ne put s’empêcher de remonter jusqu’aux Mémoires de guerre : d’abord pour trouver « surfaite » la réputation de grand écrivain, ensuite pour relever les carences de son écriture – son style guindé, ses métaphores hybrides et souvent contradictoires, sa tendance constante à la schématisation et ses affirmations excessives sur son destin personnel et sur la grandeur nationale. L’ouvrage de Revel inspira une tradition d’antigaullisme littéraire, dont l’exemple le plus achevé fut le roman de Stéphane Zagdanski, Pauvre de Gaulle !, qui s’ingénie à démonter toutes les « mystifications » des Mémoires de guerre : la vanité de l’auteur, sa cécité, son révisionnisme historique, sa vulgarité et (last but not least) son « pétainisme diffus ». Au passage, la comparaison entre de Gaulle et Churchill tourne manifestement à l’avantage de ce dernier : l’Anglais, selon Zagdanski, avait une sensibilité « indubitablement littéraire », alors que le Français était « aussi sec et crispé que s’il avait un pop-corn à la place du cerveau ».
Ces observations sont d’autant plus recevables qu’elles rejoignent plusieurs éléments de la controverse actuelle. Mais elles sont porteuses de contradictions. Ainsi est-il souvent reproché à de Gaulle de ne pas être un mémorialiste au sens formel du terme (comme Obama, par exemple), en ce sens qu’il parle peu de sa propre personne. Or ce jugement cadre mal avec l’accusation fréquente de gaullo-centrisme : le propre du mythomane n’est-il pas la fascination, voire l’obsession de soi ? D’un côté on récuse la valeur littéraire des Mémoires en les qualifiant d’ouvrage « historique » : il relèverait de l’ordre des faits et non de la représentation. De l’autre, on lui reproche son révisionnisme : par ses déformations et ses oublis, les Mémoires de guerre constitueraient une mythologie au sens barthésien du terme, une déformation du réel qui transforme en nécessité ce qui ne fut que contingence. Il y a là un paradoxe (notons au passage qu’un excellent ouvrage de David Reynolds démontre que Churchill mémorialiste de la Seconde Guerre mondiale était non moins « mystificateur » que de Gaulle (5)).
« Une certaine idée de la France »
Une autre contradiction est non moins remarquable. Si le Général écrivait si mal, comment expliquer que son texte ait eu non seulement une réception si enthousiaste dans les années 1950, mais aussi une influence littéraire aussi significative ? Car s’ils reflètent certaines grandes traditions françaises, les Mémoires sont également une œuvre fondatrice. D’abord, ils créent un discours, une manière de penser la France. Prenons pour exemple la postérité de la célébrissime phrase d’ouverture : « Toute ma vie, je me suis fait une certaine idée de la France. » L’expression frappa les observateurs, qui notèrent son évocation des premiers accords d’À la recherche du temps perdu (« Longtemps je me suis couché de bonne heure »). Elle hanta les partisans du Général, qui s’en servirent pour résumer sa philosophie. Avec sa dramatisation épique de la temporalité, la phrase a également obsédé les successeurs du Général à la présidence de la République, depuis la simplicité délibérément plate d’un Georges Pompidou (« Si loin que je remonte, je n’ai reçu que des leçons de droiture, d’honnêteté et de travail ») jusqu’à Nicolas Sarkozy écrivant benoîtement dans son bestseller Témoignage : « D’aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours voulu agir. »
Surtout, les Mémoires de guerre furent l’instrument d’une grande recomposition intellectuelle : celle de la vision que les Français ont d’eux-mêmes. Sous la IIIe République, le mythe national était foncièrement impérial : la France était une grande nation parce qu’elle était une puissance coloniale. Avec les Mémoires de guerre et la décolonisation qu’il mena à son terme peu après, de Gaulle réinventa la légende nationale (tout comme le fit Churchill, avec des intonations différentes, pour les Anglais). Dans ce nouvel imaginaire, la France est toujours aussi puissante, son rayonnement aussi universel, mais elle manifeste sa grandeur en résistant et en dérangeant.
C’est cet idéal qu’André Malraux avait en tête lorsqu’il attribua à de Gaulle la pensée que son « seul rival international » était Tintin et que les Français sont « les petits qui ne se laissent pas avoir par les grands ». Au cœur des Mémoires de guerre est donc l’idée – le mythe – qu’être Français, c’est refuser la fatalité. Postulat que la conscience collective nationale a intériorisé, même si elle se doutait bien qu’il ne correspondait pas à la réalité (Pierre Assouline l’a bien résumé récemment : le génie gaullien a été d’offrir à la nation des mensonges qui élèvent, plutôt que des vérités qui abaissent). Ce nouveau mythe national explique sans doute le fabuleux succès des aventures d’Astérix depuis leur création à la fin des années 1950 : le petit Gaulois est aussi, sous bien des aspects, une figure gaullienne. Joyeuse preuve de la fécondité littéraire de ce mythe, aujourd’hui encore : la dystopie de Benoît Duteurtre, Le Retour du Général, où un de Gaulle d’âge mûr (il a 120 ans) revient au pouvoir pour sauver son « cher et vieux pays » du péril de la mondialisation, afin d’exorciser enfin la hantise séculaire des Français : que le ciel leur tombe sur la tête.