Ce cerveau qui nous gouverne

Comment toute la richesse de notre vie mentale peut-elle émerger des quelque cent milliards de neurones que contient notre cerveau ? S’appuyant sur les cas de personnes souffrant de lésions cérébrales, Chris Frith, professeur de neuropsychologie à l’University College de Londres, montre dans un ouvrage de vulgarisation comment l’unité de notre conscience et notre conviction d’interagir avec les objets qui nous entourent sont entièrement « fabriquées » par notre cerveau. Comme l’explique Miriam Gabriel dans la revue Metapsychology, « notre accès au monde physique n’est pas aussi immédiat qu’il y paraît, mais dépend de l’activité et de la créativité du cerveau, qui produit en permanence des modèles du monde, et les utilise pour prédire ce qui va se passer ». Alors que nous pensons avoir directement affaire au monde, nous ne ferions donc que vérifier les hypothèses que notre cerveau forme à son sujet sans que nous en ayons conscience !


Reste à savoir si l’on peut ainsi traiter le cerveau comme un agent autonome, distinct de la personne qui le possède : « À qui dois-je m’identifier lorsque je dis “je suis un produit de mon cerveau” ? » se demande Miriam Gabriel.

L’anti-Buena Vista Social Club

Cuba étouffe : l’État est omniprésent, la majorité de la population manque de tout, l’information est étroitement contrôlée. Mais des fenêtres s’ouvrent… sur le Web. Comme Génération Y, le blog de Yoani Sánchez, une trentenaire de La Havane qui raconte avec humour son quotidien. Ses anecdotes parfois ubuesques et ses analyses constituent une mine d’informations sur l’état désastreux de l’un des derniers pays socialistes. Traduit en dix-sept langues, le blog enregistre plus de quatorze millions de pages vues par mois, et chaque post provoque des milliers de réactions. Pourtant, la censure demeure et le gouvernement empêche régulièrement Sánchez de quitter l’île pour recevoir les nombreux prix de journalisme qui lui sont décernés. Distinguée par Time parmi les cent personnalités les plus influentes de 2008, elle a rassemblé dans un livre (à paraître en français chez l’éditeur québécois Michel Brûlé le 8 octobre) une sélection de ses billets de 2007 à 2009. Acte de courage et de détermination, « Cuba Libre est un miracle », s’enthousiasme Ricardo Cayuela Gally dans Letras Libres

Les nouvelles diplomaties

Jeremy Black est un auteur prolifique, avec plus de 90 livres publiés et une compétence reconnue en histoire des relations internationales. Sa nouvelle « Histoire de la diplomatie » est saluée par le Times Literary Supplement : « Alors que la plupart des sommes de ce genre se concentrent sur le “vieux monde” né des traités de Westphalie et de Vienne, Black donne davantage de place à la Chine ou au Japon. » En se penchant, par ailleurs, sur l’influence des acteurs non étatiques, lobbies et autres ONG, Black produit « un livre stimulant, axé à bon escient sur les questions actuelles ».

Voyage en Russie disparue

C’est un homme de théâtre, Edouard Kotcherguine, qui a reçu le Natsbest 2010, l’un des plus prestigieux prix littéraires de Russie. Pour certains critiques, le livre autobiographique de ce scénographe vénéré à Saint-Pétersbourg est une sorte d’« Oliver Twist russe ». Séparé de ses parents considérés comme des « ennemis du peuple », le jeune Edouard fut envoyé en Sibérie dans l’un de ces orphelinats-
prisons que le stalinisme avait spécialement conçus pour ces enfants-là. En 1945, il fugue et part à la recherche de sa mère – qu’il finira par retrouver. Cette expédition périlleuse à bord des trains de l’après-guerre durera six longues années. Pour survivre, il distrait les voyageurs en fabriquant des silhouettes de Staline en fil de fer. « C’est le monologue d’un enfant qui dépeint dans son langage imagé, teinté de jargon des années 1940, une Russie à la fois douloureusement réaliste et absolument fantastique, aujourd’hui disparue. Celle des militaires estropiés, des voleurs de trains, des comprachicos (trafiquants d’enfants), des fausses nonnes et des cerbères de la police ferroviaire », salue Mikhaïl Trofimenkov dans le quotidien Kommersant

Le nouvel âge du capitalisme d’État

Un « nouvel hybride », le capitalisme d’État, bouleverse « le rapport de forces entre l’État et le marché », estime The Economist. Il fait l’objet du dernier livre du politologue et consultant américain Ian Bremmer, qui décrit un système « dans lequel l’État agit comme un acteur économique dominant et utilise les marchés pour en retirer un gain essentiellement politique », le maintien du pouvoir en place. Ses instruments : des entreprises publiques, des groupes privés politiquement « loyaux » et des fonds souverains. Chine, Russie et monarchies du Golfe sont à ses yeux emblématiques de ce phénomène qui introduit des distorsions sur les marchés : « Les multinationales doivent désormais affronter des groupes bénéficiant d’un colossal appui politique et financier de leur gouvernement », explique-t-il à Harper’s. Convaincu de la supériorité du capitalisme libéral sur toute autre forme, Bremmer estime néanmoins que le capitalisme d’État le perturbera encore très longtemps. Jugées exagérées par le Financial Times, ses prédictions n’inquiètent pas non plus The Economist : « Le capitalisme d’État finira par s’effondrer en raison de ce que les marxistes appelaient ses “contradictions internes” », prédit, fidèle à lui-même, l’hebdomadaire libéral. 

Les parias prennent la plume

« On a tellement étudié notre façon de vivre, tellement parlé de la façon dont nous devrions vivre… » « Nous », ce sont les habitants de Nangla Maachi, un bidonville démoli pour les besoins des Jeux du Commonwealth qui se tiennent en ce mois d’octobre à Delhi. L’épisode est rapporté dans Trickster City, recueil hybride de textes (nouvelles, reportages, vignettes…) écrits par de jeunes auteurs issus des quartiers illégaux de cette mégapole habitée à 40 % par des migrants. « Des voix que l’on n’a jamais entendues auparavant dans la littérature en hindi, et encore moins en anglais », souligne le magazine Tehelka. Pas de pathos, de clichés ou de complaisance dans ces récits de déplacements forcés au gré du développement urbain phénoménal, mais « des textes précis, émouvants et souvent pleins d’humour qui décrivent une réalité différente de la vision tout en noirceur des médias indiens », souligne The National. Tant le recueil met un point d’honneur à décrire dans toute leur complexité « les vies minuscules, presque invisibles » qui s’écoulent là, précise The Hindu

Filles du 
melting-pot

Jaya, Maria et Lola ont une quinzaine d’années et fréquentent l’école d’une banlieue chic du New Jersey… La même que les enfants chez qui travaille leur mère femme de ménage, dont elles portent les vêtements râpés. Outre leur amitié et leurs tourments juvéniles, les héroïnes du roman pour adolescents de Marina Budhos partagent le fait d’être étrangères. Nées à Trinidad, au Mexique et en Slovaquie, « elles lorgnent par-dessus la barrière invisible dressée par leur pauvreté et leur origine », explique le New York Times, qui apprécie ce « point de vue rafraîchissant sur la vie dans les banlieues américaines ». 

Papa Sigmund

Quel père était donc Freud ? Les critiques allemands n’ont pas manqué de se poser la question lors de la parution de cette correspondance largement inédite, entretenue avec ses enfants entre 1898 et 1939, tant la figure paternelle joue un rôle central dans sa théorie. Il s’agit là « d’une lecture du plus haut intérêt, précisément parce que c’est moins Freud le psychanalyste que Freud le chef de famille qui écrit », souligne Lothar Müller dans la Süddeutsche Zeitung. Rien à voir, donc, avec les lettres à sa fille Anna – la seule à être devenue psychanalyste –, publiées il y a quelques années, et d’ordre plus « professionnel ». Ce nouveau recueil rassemble les lettres de Freud à ses cinq autres enfants (et à leurs conjoints), ainsi que certaines de leurs réponses. « Freud leur écrit avec simplicité, clarté, de façon posée, son style est précis mais ni froid, ni dénué d’humour », note Christine Pries dans le Frankfurter Rundschau.

 

On y découvre son goût pour les jeux de hasard et la cueillette des champignons. Et, surtout, un curieux mélange de père moderne et traditionnel. Car s’il délègue à sa femme Martha l’éducation des enfants, suivant en cela la plus pure tradition bourgeoise, Freud ne leur inflige pas de châtiments corporels et se soucie sincèrement de leur bonheur. Ils pourront toujours compter sur son soutien, notamment financier, et sur son ouverture d’esprit : on le voit ainsi, dans une lettre, donner des conseils de contraception à sa fille Sophie, qui attend un bébé qu’elle ne désire pas. « Freud était indubitablement un chef de famille patriarcal, mais il remplissait ce rôle d’une façon libérale. Il se mêle des projets de mariage, donne son avis sur les prétendants, se renseigne sur eux mais, que ce soit pour ses fils ou ses filles, il ne met jamais de veto, il encourage plutôt ses enfants à prendre eux-mêmes leur décision », remarque Lothar Müller. Son sens de la famille s’étend même aux pièces rapportées : « En mai 1932, Freud écrit à son gendre Max Halberstadt, qui, après la mort de Sophie et malgré son remariage, continue à faire partie de la famille : “En attendant, restons soudés.” Cette phrase donne son titre au livre. Elle montre comment, pendant des décennies, Freud a veillé à la cohésion des siens. »

Selon Elisabeth von Thadden du Zeit, l’immense influence du patriarche sur ses enfants remonte à leur prime jeunesse. Tous sont nés entre 1887 et 1895, une époque où il manquait de temps pour s’en occuper : « Ce sont les années les plus denses de son existence, des années fondatrices où il élabore sa méthode. » Son travail l’absorbe alors presque totalement. « Le père passe douze à quinze heures par jour dans son cabinet, parfois même dix-huit. Mais ce père est là malgré tout, à côté. Il apparaît pour les repas, souvent absent, silencieux et toujours enveloppé par la fumée de ses cigares. Cette dialectique de l’absence et de la présence a dû énormément contribuer à l’ascendant de Freud sur ses enfants », analyse la critique.

 

Tous semblent en tout cas, à lire les comptes rendus de la presse allemande, avoir vécu par la suite dans l’ombre écrasante du grand homme, cherchant à s’en affranchir sans jamais vraiment y parvenir. Les fils choisissent des professions très éloignées de la psycha­nalyse. Martin devient juriste, Oliver ingénieur et Ernst architecte. Mais, hormis Oliver, tous profiteront à un moment donné de la renommée de leur père. Après avoir enchaîné les petits boulots, Martin finit par obtenir une allocation de la part des Archives Freud à New York. Quant à Ernst, il a largement bénéficié pour sa belle carrière d’architecte du réseau des psychanalystes…

 

Pour Lothar Müller, l’une des caractéristiques marquantes de ces lettres serait en dernier ressort leur « fatalisme ». Il « imprègne la façon dont Freud, depuis sa première opération en 1923, accepte le cancer qui le ronge, prend des mesures dans la perspective 
de sa mort, revoit son testament et finalement emprunte en 1938 le chemin de l’exil vers Londres ».

De Gaulle, entre Chateaubriand et Astérix

Les Mémoires d’un homme d’État peuvent-ils être considérés comme une œuvre littéraire ? Lancée par une pétition d’enseignants, la polémique a surgi en France autour de l’entrée des Mémoires de guerre du général de Gaulle au programme de français du bac littéraire. En Angleterre, la question aurait de quoi étonner : Winston Churchill fut un écrivain acclamé en son temps à travers le monde anglo-saxon, et ses Mémoires sur la Deuxième Guerre mondiale reçurent le prix Nobel de littérature en 1953. Aux États-Unis, seuls les adversaires les plus écervelés du président Obama ont contesté les qualités littéraires de son bestseller Les Rêves de mon père. Publié en 1995, cet ouvrage autobiographique dessine, à travers la poursuite par Obama des traces son père, les traits d’une Amérique multiculturelle et postraciale.

Les Mémoires de guerre, publiés en trois tomes entre 1954 et 1959, annoncèrent une nouvelle vulgate de l’histoire française : celle d’un pays humilié par la guerre et sourdement menacé par les convoitises des grandes puissances, mais libéré par ses propres forces et retrouvant le chemin de la grandeur grâce à l’habileté acharnée du chef de la France libre. La démarche gaullienne semble être aux antipodes de celle d’Obama : le Français était une célébrité nationale et même mondiale quand il écrivit ses Mémoires (comme Churchill), alors qu’Obama était inconnu du public. De plus, l’un s’efface en tant qu’individu pour raconter une histoire collective, alors que l’autre ne débouche sur l’universel qu’à travers son expérience particulière. Mais les ouvrages d’Obama et de De Gaulle ont une importante caractéristique commune. Tout comme Les Rêves de mon père, qui se situe dans la grande tradition des ouvrages d’émancipation autobiographiques afro-américains, les Mémoires de guerre s’inscrivent dans une tradition politico-littéraire que les générations françaises d’après guerre reconnurent sans peine : une forme d’écriture qui s’adossait aux ouvrages canoniques des siècles précédents, et où étaient mêlés le récit d’un parcours individuel, un commentaire d’ordre général sur la France et une profession de foi universaliste.

 

Comme Napoléon, de Gaulle se voyait en sauveur

Les Mémoires gaulliens évoquent d’abord le Mémorial de Sainte-Hélène (1) : l’Empereur banni et le libérateur volontairement exilé à Colombey témoignent d’un même regard sur un passé glorieux, mais déjà lointain, d’une même distance avec l’histoire événementielle, d’une même mélancolie devant la « nature des choses », d’une même aigreur teintée d’admiration envers la perfidie anglaise et, en dépit de tout, d’une même certitude que la postérité leur donnerait raison, voire leur appartiendrait. Comme Napoléon, qui s’était proclamé le « Messie » des idées révolutionnaires (2), de Gaulle s’intronisait dans ces Mémoires en sauveur : il était non seulement, par son action de premier résistant de France, le « détenteur désigné de la souveraineté », mais aussi le « recours choisi d’avance ». Comme par enchantement, la prophétie sembla se réaliser juste à temps avec l’achèvement du troisième tome, dont la publication, en 1959, coïncida avec les débuts de la République gaullienne.

L’autre grand modèle du Général était Chateaubriand. Ce n’était d’ailleurs pas un grand secret : de Gaulle avait lui-même laissé courir le bruit que les Mémoires d’outre-tombe avaient été son livre de chevet pendant la rédaction de ses Mémoires. Comment cette inspiration se traduisit-elle dans le texte gaullien ? D’abord par une certaine contagion stylistique, notamment dans le penchant pour les formules archaïsantes ou encore dans le recours aux métaphores aqua-tiques. Aux « eaux troublées » dans lesquelles se plongeait Chateaubriand et qui témoignaient des vicissitudes de son ère (3) répondit l’« océan » gaullien, symbole de son désarroi en 1940 : « Je m’apparaissais à moi-même, seul et démuni de tout, comme un homme au bord d’un océan qu’il prétendrait franchir à la nage. » La mer symbolisait aussi l’espoir et l’inspiration de la pensée : c’est en rasant l’océan à bord de son avion que de Gaulle, reprenant justement le mot de Chateaubriand, déclarait vouloir « mener les Français par les songes (4) ». Au cours d’une discussion littéraire avec son entourage après la guerre, de Gaulle évoqua son rapport à l’écriture de Chateaubriand en des termes révélateurs : « Je sens comme lui. » On peut donc formuler l’hypothèse – malgré l’avis contraire d’André Malraux – que c’est dans cette sensibilité commune avec les Mémoires d’outre-tombe que résident les ressorts profonds des Mémoires de guerre.

Sensibilité qui relève d’abord de traits de caractère partagés : même disposition à la solitude contemplative ; même regard si puissamment interne qu’il en est presque complètement dissimulé ; surtout, même tiraillement constant entre optimisme et désespoir, entre rêve et réalité. Chateaubriand anticipait le Général lorsqu’il déclarait : « Dans l’existence intérieure et théorique, je suis l’homme de tous les songes ; dans l’existence extérieure et pratique, l’homme des réalités. » De Gaulle, de même, était pleinement dans la lignée des Mémoires d’outre-tombe lorsqu’il prit congé de ses lecteurs, à la fin du troisième tome de ses Mémoires, en se pénétrant de l’« insignifiance des choses ». Cette identique sensibilité s’observe aussi dans l’inspiration.

Les Mémoires d’outre-tombe étaient l’œuvre d’un écrivain qui aurait voulu être un homme d’État ; les Mémoires de guerre, le récit d’un soldat qui avait l’ambition d’égaler ses plus grands inspirateurs littéraires. L’un manifeste un narcissisme intériorisé – Chateaubriand ne voyait d’égal à lui-même que Napoléon –, l’autre un narcissisme extériorisé : pour le Général, l’univers n’avait de sens que dans l’accomplissement de la téléologie gaullienne. C’est seulement à la lumière de ce précepte que s’explique le déplacement spatial sidérant opéré par les Mémoires de guerre : l’histoire racontée n’est pas celle de la France métropolitaine pendant les années de guerre, mais celle de la France libre. Enfin, les deux hommes, royalistes de sentiment et républicains de raison, adoptèrent une posture également ambivalente par rapport à l’Histoire : de Gaulle, héritier d’une pluralité de traditions politiques et ne se réclamant d’aucune, fut le continuateur de Chateaubriand, « entre les deux siècles comme au confluent de deux fleuves ». Continuité d’autant plus évidente que les deux ouvrages révèlent une crainte commune des effets uniformisateurs de la démocratie.

Reprenant la thèse tocquevillienne, Chateaubriand se lamentait de la tendance des sociétés démocratiques à ne faire « qu’un seul homme de l’espèce entière », tout en faisant disparaître les « grandes existences individuelles ». Toute la tension dramatique des Mémoires de guerre repose sur la réponse positive que voudrait apporter de Gaulle à cette question lancinante : comment, malgré « la médiocrité » qui accompagnait la modernité démocratique (prouvée de façon éclatante par la défaite électorale de Winston Churchill en 1945), voir s’affermir la grandeur, incarnée par ces « types humains supérieurs » dont les Mémoires d’outre-tombe disent l’ère à jamais révolue ?

 

La parole gaullienne, nostalgique et prophétique

La richesse littéraire des Mémoires de guerre se mesure aussi à son caractère polyphonique. La parole gaullienne s’exprime sur de multiples registres : elle est individuelle et collective, nostalgique et prophétique, désintéressée et calculatrice, objective et idéologique – parfois même outrageusement tendancieuse. Si l’ouvrage possède une unité fondamentale, la perspective de l’auteur n’en changea pas moins radicalement entre le premier tome, préparé en pleine « traversée du désert », et le troisième, achevé alors que de Gaulle était de retour aux affaires. Cette nouvelle donne politique eut des conséquences concrètes : ainsi, le Général réécrivit le tout dernier chapitre lors de ses vacances d’été en 1959, afin que le texte (qui s’achève avec son départ en 1946) anticipât son futur retour aux affaires, accentuant ainsi le caractère visionnaire et prophétique de la parole gaullienne. Il est intéressant, dans cette contextualisation littéraire des Mémoires de guerre, d’évoquer aussi la manière dont de Gaulle le mémorialiste concevait son rapport à l’écriture. Il avouait à ses proches espérer que sa prose avait « quelque valeur littéraire », mais aussi éprouver « beaucoup de difficulté à écrire » (il dirait la même chose à Malraux plus tard, comparant l’écriture à un « arrachement »).

Commencée en 1946, la rédaction du texte des Mémoires fut aussi longue que méticuleuse. De Gaulle couchait lui-même le premier jet, à la main, et retravaillait ensuite le texte dactylographié par sa fille Élisabeth ; les brouillons déposés aux Archives nationales montrent que certains passages furent repris de nombreuses fois. Il arrivait également que de Gaulle ajuste son texte après l’avoir lu à haute voix à son entourage. Ce perfectionnisme offre un contraste stylistique intéressant avec l’écriture de Churchill, qui retouchait également son texte de manière obsessionnelle, mais n’eut aucun scrupule à laisser composer des pans entiers par les membres de l’imposant collectif (le « syndicate ») qui le secondait.

 

L’un des plus forts tirages de l’après-guerre

La qualité d’écrivain est aussi affaire de reconnaissance. La réception nationale des Mémoires de guerre fut un véritable plébiscite (suivi, au fil du temps, d’une traduction en près de vingt-cinq langues). Le premier tome, publié en 1954, atteignit l’un des plus forts tirages en France depuis la Libération (avec Les Mains sales de Jean-Paul Sartre). De Gaulle assura tant bien que mal la promotion de son ouvrage. Après avoir raillé la publication du texte de Churchill en feuilleton dans Life – de Gaulle grommela à son entourage : « Voyez vous Vauvenargues ou Saint-Simon se faisant publier en pièces détachées dans un quotidien de Paris ? » –, le Général céda aux offres de Paris-Match. En octobre 1954, le magazine publia de copieux extraits de l’ouvrage dans trois numéros successifs, après avoir été reçu par le Général à Colombey (sa raideur et son expression pincée sur les photos du Match du 2 octobre 1954 suggèrent qu’il se prêta au jeu sans grand enthousiasme). En 1956, pour le second tome, ce fut Le Monde qui eut droit aux bonnes feuilles. Le Général reçut discrètement la journaliste chargée du compte rendu pour le quotidien, Jacqueline Piatier. Celle-ci reprit dans son article tous les arguments assénés par de Gaulle pendant leur entretien, et envoya même le texte à l’auteur une semaine avant sa publication pour approbation (sa lettre, datée du 12 juin 1956, se trouve aux archives de la Fondation Charles-de-Gaulle).

Même sans de telles complaisances journalistiques, la réception critique fut très favorable, et parfois dithyrambique : Mauriac affirma que l’écriture gaullienne évoquait le « grand ton de Bossuet », et le Général fut successivement comparé à César, à Tacite, à Louis XIV, aux grands moralistes français du XIXe siècle comme Guizot et Royer-Collard, à Bonaparte ou à Napoléon (et parfois aux deux), à Chateaubriand, ou encore à ses propres auteurs de prédilection, Péguy et Bernanos. Concert d’éloges, surtout, pour les qualités littéraires du texte. Plusieurs comptes rendus avaient explicitement pour titre « De Gaulle écrivain ». Dans L’Aurore du 28 octobre 1954, l’académicien Jules Romains célébra la « probité » et le « classicisme » du style gaullien. Dans Sud-Ouest du 2 novembre 1954, Henri Amouroux affirma : « Rarement style aura davantage reflété un caractère. Rarement caractère aura eu, à son service, un style aussi parfaitement adapté. » Le 18 octobre 1990, lors de la célébration du centenaire de la naissance du grand homme, une séance fut tenue sous la Coupole autour du thème « Charles de Gaulle écrivain ». Dans son intervention, Bertrand Poirot-Delpech insista sur la composante essentielle du style du Général, « ce rythme ternaire qui veut que tout, dans la prose gaullienne, aille par trois ».

Même les voix discordantes qui se firent entendre – et il y en eut, dès 1954 – ne s’en prirent pas tant aux lacunes formelles des Mémoires qu’à ses défauts de substance : Combat railla le caractère tendancieux de certains propos et témoignages gaulliens ; France-Observateur trouva excessif le providentialisme affiché à travers l’ouvrage ; Esprit et La Revue socialiste regrettèrent respectivement l’incompréhension des conflits coloniaux et de la vie politique démocratique par le Général ; et les Cahiers du communisme déplorèrent le mépris gaullien pour le peuple et sa minoration du rôle du PCF dans la Résistance. L’une des critiques les plus percutantes de l’écriture gaullienne parut en 1959 sous la plume du journaliste Jean-François Revel. Le Style du Général focalisait son regard essentiellement sur la parole publique de Charles de Gaulle après son retour au pouvoir en mai 1958.

Mais Revel, qui cherchait à offrir une analyse complète de la sémiologie gaullienne, ne put s’empêcher de remonter jusqu’aux Mémoires de guerre : d’abord pour trouver « surfaite » la réputation de grand écrivain, ensuite pour relever les carences de son écriture – son style guindé, ses métaphores hybrides et souvent contradictoires, sa tendance constante à la schématisation et ses affirmations excessives sur son destin personnel et sur la grandeur nationale. L’ouvrage de Revel inspira une tradition d’antigaullisme littéraire, dont l’exemple le plus achevé fut le roman de Stéphane Zagdanski, Pauvre de Gaulle !, qui s’ingénie à démonter toutes les « mystifications » des Mémoires de guerre : la vanité de l’auteur, sa cécité, son révisionnisme historique, sa vulgarité et (last but not least) son « pétainisme diffus ». Au passage, la comparaison entre de Gaulle et Churchill tourne manifestement à l’avantage de ce dernier : l’Anglais, selon Zagdanski, avait une sensibilité « indubitablement littéraire », alors que le Français était « aussi sec et crispé que s’il avait un pop-corn à la place du cerveau ».

Ces observations sont d’autant plus recevables qu’elles rejoignent plusieurs éléments de la controverse actuelle. Mais elles sont porteuses de contradictions. Ainsi est-il souvent reproché à de Gaulle de ne pas être un mémorialiste au sens formel du terme (comme Obama, par exemple), en ce sens qu’il parle peu de sa propre personne. Or ce jugement cadre mal avec l’accusation fréquente de gaullo-centrisme : le propre du mythomane n’est-il pas la fascination, voire l’obsession de soi ? D’un côté on récuse la valeur littéraire des Mémoires en les qualifiant d’ouvrage « historique » : il relèverait de l’ordre des faits et non de la représentation. De l’autre, on lui reproche son révisionnisme : par ses déformations et ses oublis, les Mémoires de guerre constitueraient une mythologie au sens barthésien du terme, une déformation du réel qui transforme en nécessité ce qui ne fut que contingence. Il y a là un paradoxe (notons au passage qu’un excellent ouvrage de David Reynolds démontre que Churchill mémorialiste de la Seconde Guerre mondiale était non moins « mystificateur » que de Gaulle (5)).

 

« Une certaine idée de la France »

Une autre contradiction est non moins remarquable. Si le Général écrivait si mal, comment expliquer que son texte ait eu non seulement une réception si enthousiaste dans les années 1950, mais aussi une influence littéraire aussi significative ? Car s’ils reflètent certaines grandes traditions françaises, les Mémoires sont également une œuvre fondatrice. D’abord, ils créent un discours, une manière de penser la France. Prenons pour exemple la postérité de la célébrissime phrase d’ouverture : « Toute ma vie, je me suis fait une certaine idée de la France. » L’expression frappa les observateurs, qui notèrent son évocation des premiers accords d’À la recherche du temps perdu (« Longtemps je me suis couché de bonne heure »). Elle hanta les partisans du Général, qui s’en servirent pour résumer sa philosophie. Avec sa dramatisation épique de la temporalité, la phrase a également obsédé les successeurs du Général à la présidence de la République, depuis la simplicité délibérément plate d’un Georges Pompidou (« Si loin que je remonte, je n’ai reçu que des leçons de droiture, d’honnêteté et de travail ») jusqu’à Nicolas Sarkozy écrivant benoîtement dans son bestseller Témoignage : « D’aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours voulu agir. »

Surtout, les Mémoires de guerre furent l’instrument d’une grande recomposition intellectuelle : celle de la vision que les Français ont d’eux-mêmes. Sous la IIIe République, le mythe national était foncièrement impérial : la France était une grande nation parce qu’elle était une puissance coloniale. Avec les Mémoires de guerre et la décolonisation qu’il mena à son terme peu après, de Gaulle réinventa la légende nationale (tout comme le fit Churchill, avec des intonations différentes, pour les Anglais). Dans ce nouvel imaginaire, la France est toujours aussi puissante, son rayonnement aussi universel, mais elle manifeste sa grandeur en résistant et en dérangeant.

C’est cet idéal qu’André Malraux avait en tête lorsqu’il attribua à de Gaulle la pensée que son « seul rival international » était Tintin et que les Français sont « les petits qui ne se laissent pas avoir par les grands ». Au cœur des Mémoires de guerre est donc l’idée – le mythe – qu’être Français, c’est refuser la fatalité. Postulat que la conscience collective nationale a intériorisé, même si elle se doutait bien qu’il ne correspondait pas à la réalité (Pierre Assouline l’a bien résumé récemment : le génie gaullien a été d’offrir à la nation des mensonges qui élèvent, plutôt que des vérités qui abaissent). Ce nouveau mythe national explique sans doute le fabuleux succès des aventures d’Astérix depuis leur création à la fin des années 1950 : le petit Gaulois est aussi, sous bien des aspects, une figure gaullienne. Joyeuse preuve de la fécondité littéraire de ce mythe, aujourd’hui encore : la dystopie de Benoît Duteurtre, Le Retour du Général, où un de Gaulle d’âge mûr (il a 120 ans) revient au pouvoir pour sauver son « cher et vieux pays » du péril de la mondialisation, afin d’exorciser enfin la hantise séculaire des Français : que le ciel leur tombe sur la tête.

La guerre de la porcelaine

En se demande ce qu’Auguste le Fort, prince de Saxe, aurait pensé de cette querelle. Voilà que, trois cents ans exactement après l’entrée en fonction de sa manufacture de porcelaine à Meissen sur l’Elbe, la première de ce type en Europe, les Britanniques ont le toupet d’affirmer qu’ils s’y étaient mis bien avant lui. Mais il s’avère que, si les motifs des trois vases censés le prouver ont bien été peints en Angleterre au XVIIe siècle, les objets eux-mêmes provenaient de Chine (1).

Le prince de Saxe se serait sans doute fâché, violemment fâché même, mais aurait-il été étonné ? Pas le moins du monde. De son temps, la porcelaine était un produit que l’on se disputait âprement à l’échelle mondiale, un produit volé, imité, avidement collectionné. Depuis que les premières pièces avaient été importées d’Extrême-Orient en Occident, la matière blanche tournait la tête des princes européens. Mais comment les Chinois la fabriquaient-ils ? Leur savoir-faire demeurait impénétrable. Dès le XVIe siècle, des expérimentations avaient été menées sur une argile de qualité par les Médicis à Florence. On avait tenté, au château de Saint-Cloud, près de Paris, et ailleurs, de percer à jour ce secret de fabrication, mais en vain (2). La pâte obtenue était trop molle, le tesson trop friable. Jusqu’au jour où Friedrich Böttger, l’alchimiste d’Auguste, parvint enfin à obtenir après cuisson une porcelaine dure. Aidé du grand savant Ehrenfried Walther von Tschirnhaus, il découvrit qu’il fallait ajouter de la chaux au kaolin et au quartz pour que la pâte se solidifie dans le four. En mars 1709, la Saxe et le monde entier apprenaient la nouvelle : le mystère de la porcelaine était élucidé.

Les deux hommes avaient mené leurs recherches des années durant, dans les casemates de Dresde, dans la forteresse de Königstein, et au château de l’Albrechtsbourg à Meissen, sous une surveillance stricte et constante. Dès le début de la production, en juin 1710, tourneurs, modeleurs, ouvriers chargés des fours et peintres-décorateurs se retirèrent à nouveau dans le château de Meissen : Auguste craignait les espions.

Refusant de continuer à dépendre de la Chine qui vendait assiettes, tasses et centres de table à prix d’or, le prince voulait emboîter le pas au Japon, qui la concurrençait sur le marché mondial grâce à la splendeur des couleurs. Il n’aurait à aucun prix accepté de partager ce savoir-faire avec ses voisins européens. Il ne put cependant l’éviter bien longtemps. La fuite à Vienne de deux ouvriers de Meissen permit d’y faire cuire de la porcelaine à partir de 1718. L’un des deux fugitifs se rendit en 1720 en Italie, à Vezzi, près de Venise, où apparut la troisième manufacture. Face à cette concurrence grandissante, Auguste entreprit d’enrôler lui aussi transfuges et informateurs.

Conquête de marchés, rivalité, espionnage industriel… Le commerce international obéissait aux mêmes lois qu’aujourd’hui. La porcelaine, qui supportait étonnamment bien les longs trajets, fut en effet l’un des premiers produits mondialisés, et le marché était dominé par la Chine, où l’on savait la fabriquer depuis le VIIe siècle. Dans le sud-est du pays, autour du mont Gaoling, se trouvaient d’immenses gisements de la meilleure argile, constituée de kaolin (qui tire précisément son nom de la montagne), de quartz et d’un fluidifiant naturel : ce mélange à l’état brut était parfaitement approprié à la fabrication de porcelaine.

Le terme lui-même apparaît pour la première fois six siècles plus tard, dans les célèbres récits de Marco Polo. L’Italien emploie le mot porcella pour désigner aussi bien la vaisselle raffinée dans laquelle boivent et mangent les Chinois que l’escargot de mer d’un blanc laiteux qui sert de monnaie d’échange dans certaines régions reculées. Voilà pourquoi les Occidentaux essayèrent longtemps de concasser des coquilles d’œuf et de coquillages dans le vain espoir de fabriquer tasses et assiettes. Marco Polo est-il vraiment parvenu jusqu’en Chine ? Nul ne le sait vraiment. Mais il n’était pas nécessaire de voyager si loin pour trouver de la porcelaine. La Chine en exportait dans le monde musulman depuis le ixe siècle, comme l’expliquent Daniela Antonin et Daniel Suebsman dans le catalogue de l’exposition « Fascination pour l’étranger », édité par le Hetjens Museum de Düsseldorf.

À partir du XIIIe siècle, la porcelaine arriva en Europe par la route de la Soie. Seules quelques pièces nous parvinrent au début : des cadeaux diplomatiques offerts par des sultans, des butins rapportés par les croisés ou le chargement de caravanes d’épices. Jusqu’à ce qu’un jour de 1498 le Portugais Vasco de Gama découvre la route maritime vers les Indes. À son retour, l’explorateur rapportait une pleine cargaison de porcelaine chinoise.

Il convient de se représenter la Chine des années 1500 comme une imposante forteresse : l’empire entretenait peu de relations avec le monde extérieur et le commerce maritime était interdit. Mais les Portugais surent contourner ces obstacles. Ils louèrent des terres pour établir un comptoir à Macao, dans le delta de la rivière des Perles, et embauchèrent des intermédiaires pour acheter des marchandises dans l’intérieur du pays. Les Espagnols firent de même, s’implantant pour cela sur l’île philippine de Luçon. La Compagnie néerlandaise des Indes orientales n’entra dans le jeu que plus tard, à partir l’île de Batavia, actuelle Jakarta, mais elle se mit aux affaires avec tant d’habileté qu’elle surpassa rapidement ses concurrents.

 

De l’influence de la « tulipomanie »

À Jingdezhen, la vieille cité de potiers au pied du mont Gaoling, les fours se multiplièrent. Une grande partie des habitants vivait alors de l’exportation et les artisans savaient s’adapter aux désirs des clients : outre les traditionnels bols à thé, on pouvait leur commander des gobelets et des tasses à anses. Quant aux assiettes, ils les ornaient selon la demande, avec des motifs traditionnels, les armoiries des familles royales, des scènes bibliques, et bientôt des tulipes, fleurs très à la mode dans l’Europe du XVIIe siècle.

Ce sont d’ailleurs ces fleurs qui infligèrent à la ville un soudain revers. L’éclatement en 1637 de la première bulle spéculative de l’histoire mondiale, quand le cours du bulbe s’effondra brutalement en Hollande, eut des répercussions jusqu’en Chine [voir l’article « Le krach de 1637 », Books, n° 1, décembre 2008]. La Compagnie des Indes orientales interrompit brusquement ses commandes de porcelaine ornée de tulipes et les potiers ne parvinrent plus à écouler leur production.

La chute de la dynastie Ming fut plus dramatique encore : en 1644, la dynastie mandchoue des Qing prit le pouvoir à Pékin et de violents affrontements paralysèrent la production à Jingdezhen. La plupart des ateliers et des fours furent détruits, et ne seraient reconstruits que des décennies plus tard, sous l’empereur Kangxi, grand amateur d’art. Le combat pour le trône impérial perturba également les affaires hollandaises. Les acheteurs durent chercher dans l’urgence de nouveaux fournisseurs. Ils les trouvèrent sur l’île de Déjima, dans la baie de Nagasaki au Japon, où s’ouvrit un comptoir qui restera pendant des siècles l’unique implantation européenne au pays du Soleil-Levant.

Les Japonais ne connaissaient le procédé de fabrication de la porcelaine que depuis les années 1600. Ils avaient ramené un groupe de potiers d’une campagne militaire en Corée, où le savoir-faire des Chinois était acquis depuis longtemps. Les déportés furent installés au sud de Nagasaki, à proximité de la ville portuaire d’Imari. Ce nouveau centre de fabrication eut d’abord pour clients la noblesse et la maison impériale, la majorité des Japonais ignorant l’existence de la porcelaine. Certains ateliers réussirent cependant à se perfectionner au point de passer maîtres dans cet art. Vers 1650, Sakaida Kizaemon s’essaya aux motifs polychromes : bleu, turquoise, jaune, vert et ocre rouge. Les fleurs et les oiseaux qu’il peignait ressemblaient à de délicates aquarelles. Son rouge, en particulier, fit fureur. La couleur rappelant celle du kaki, fruit très apprécié dans l’archipel, le potier Kizaemon fut baptisé « Kakiemon ». Ses successeurs héritèrent du surnom.

D’autres manufactures tentèrent d’imiter ce style « Kakiemon ». Des marchandises moins onéreuses furent conçues pour le marché de masse : les couleurs étaient moins nuancées, le dessin plus grossier ; on parlait de porcelaine d’Imari, en reprenant tout simplement le nom de la ville d’où les bateaux acheminèrent tasses et assiettes jusqu’à très avant dans le XVIIIe siècle.

 

La marque des missionnaires européens

Les Chinois étaient furieux. Les potiers de Jingdezhen, qui avaient repris leur activité, devaient désormais s’affirmer contre la concurrence. Naturellement, ils n’en étaient pas restés aux traditionnels motifs bleus, empruntés jadis à la céramique persane. Les tons rouges et surtout verts faisaient désormais partie intégrante de leur palette. Mais cela ne suffisait pas face à l’élégance de la porcelaine « Kakiemon ». Le principal client du pays, l’empereur Kangxi, exigeait lui-même de nouvelles couleurs. Les vases polychromes et les cuivres émaillés que ses ambassadeurs rapportaient d’Europe le fascinaient. Il fit installer au palais des ateliers chargés de mener des recherches, avec l’aide de missionnaires européens qui l’intéressaient bien plus pour leur connaissance des sciences naturelles que pour leur zèle évangélisateur. En 1696, il nomma Kilian Stumpf, un jésuite de Wurtzbourg, à la tête de sa verrerie.

Ce fut un coup de maître. Vers 1710 les verreries découvrirent la fabrication de rose (avec du sel d’or) et de blanc (à partir d’oxyde arsénieux), élargissant considérablement la palette. Ces nouvelles couleurs produisirent les porcelaines aux tons pastel que les Occidentaux désigneront du nom évocateur de « famille rose ». La Chine avait rattrapé son retard. Les décorateurs chinois n’en cherchaient pas moins à peindre « à la japonaise ». Ils commencèrent à disposer les motifs d’arrière-plan de façon asymétrique et à ménager de larges espaces blancs entre les dessins colorés. De son côté, le Japon imitait la Chine : des tigres, inconnus sur l’île, firent leur apparition sur la vaisselle nippone.

Les acheteurs européens n’étaient pas étrangers à cette évolution. Ils faisaient souvent parvenir des modèles de décoration avec leurs commandes. Outre certains motifs asiatiques particulièrement réussis, il s’agissait la plupart du temps de dessins européens tirés de scènes de la Bible, ce qui n’alla pas sans quelques malentendus. On a conservé de la vaisselle chinoise où figure sur la croix un Jésus aux yeux bridés. Les tendances syncrétiques en matière de religion, qui vont de soi dans notre monde globalisé, s’observaient manifestement déjà à l’époque. Apparaissent ainsi dès le XVIIe siècle des statuettes de Guanyin, la déesse bouddhique de la miséricorde, portant un enfant sur son sein. N’étaient ses pommettes saillantes, elle ressemblerait en tous points à une madone. Guanyin est même parfois représentée avec un crucifix autour du cou. Il est difficile de savoir comment les décorateurs en sont arrivés là. Était-ce le fruit des tentatives d’évangélisation des missionnaires européens ? Ou la conséquence du travail mille fois répété de copies destinées à l’exportation ?

Les influences étaient aussi visibles dans le sens inverse. En Occident, une mode asiatique se développa, dont Auguste le Fort fut l’un des plus fervents adeptes. Le prince saxon, qui venait de conquérir la couronne de Pologne, admirait la toute-puissance de l’empereur chinois. Il possédait la plus grande collection de porcelaine asiatique de toute l’Europe du Nord. Et lorsque sa propre production démarra à Meissen, il ôta de ses étagères les pièces les plus précieuses pour les faire copier par ses ouvriers. Les animaux exotiques, et notamment les tigres, donnèrent bien du fil à retordre aux dessinateurs de Meissen. Mais Auguste ne semble pas avoir été beaucoup dérangé par le fait que la plupart des félins sur ses nouvelles assiettes ressemblaient plutôt à des carlins, lui-même n’ayant jamais vu un tigre de sa vie.

 

L’origine du « motif à l’oignon »

Les personnages, et particulièrement leurs vêtements, mettaient aussi les artisans au défi, faute de modèle concret. Ainsi dessinaient-ils des Chinois affublés de chapeaux à l’allure de pétunias géants. Quant aux vêtements des Chinoises, ils ressemblaient étrangement aux robes de chambre que portaient les dames occidentales pour se reposer des supplices de leurs corsets. Et Bouddha « l’Éveillé » était parfois représenté à Meissen non pas en robe de moine, mais vêtu d’une cape brodée d’or. On trouvait également ce genre de confusion dans la peinture des motifs floraux. En 1728, les artisans de Meissen imaginèrent un modèle qui se rapprochait de la peinture chinoise traditionnelle, tant par ses tons bleus et blancs que par ses motifs, des lotus en bourgeons, des pêches chinoises et des grenades. D’après les hypothèses d’Ulrich Pietsch, directeur de la collection de porcelaine au palais Zwinger de Dresde, les melons faisaient peut-être également partie des fruits représentés. Personne ne saurait le dire au juste.

Les plantes exotiques semblaient extrêmement étranges aux peintres saxons. Souvent, on a cru reconnaître des oignons, si bien que l’ornementation bleue fut officiellement nommée « motif à l’oignon », bientôt le plus célèbre et le plus imité du monde occidental. Chaque manufacture allemande digne de ce nom en avait sa propre version. Bien sûr, des imitations d’imitations ne tardèrent pas à arriver de Chine.

Parallèlement, on faisait tout pour conserver l’exclusivité de la fabrication. Lorsqu’en 1735 six peintres de Meissen tentèrent de gagner Bayreuth avec leurs modèles, on traita la « conjuration bayreuthienne » comme une affaire de haute trahison. Les fugitifs furent immédiatement conduits à Waldheim, dans le plus grand établissement pénitentiaire du pays, célèbre pour la rigueur de ses conditions de détention. Et si la manufacture de Meissen n’avait versé une pension pour eux, les artistes seraient certainement morts de faim.

C’est de façon tout aussi drastique qu’on avait réagi six ans auparavant, quand une centaine d’assiettes avaient été retrouvées dans la maison du directeur de la manufacture d’Auguste, Karl Heinrich Graf von Hoym. Un marchand français avait réussi à convaincre le comte francophile de trahir : il voulait revendre la porcelaine dans son pays comme de la porcelaine asiatique, bien plus prisée que sa concurrente européenne. Auguste fit immédiatement placer Hoym derrière les barreaux-. Ni lui ni son alchimiste Böttger n’auraient alors pu imaginer que viendrait une époque où la porcelaine de Saxe aurait plus de valeur que la production asiatique. Ou que Meissen allait devenir l’emblème même de la porcelaine européenne.

 

Ce texte est paru dans Die Zeit le 6 mai 2010. Il a été traduit par Dorothée Benhamou.