La femme qui voulait tuer Mussolini

En ce 7 avril 1926, à 10 h 58, une centaine de bras sont levés, sur le Capitole, à Rome. L’un d’eux, dressé en salut fasciste, appartient à Benito Mussolini. Les autres appartiennent à son public en adoration, qui chante Viva il Duce ! et lui retourne son geste. Mais, sous un réverbère, une vieille fille toute menue, l’air triste, crottée, et son bras également levé, tient un revolver enveloppé dans une voilette noire. Au moment même où elle tire sur le dictateur, il tourne la tête pour saluer une bande d’étudiants qui hurlent l’hymne fasciste. La balle entaille l’arête de son nez. La vieille fille tente un second tir, mais son revolver s’enraye. Suivent quelques secondes de silence, puis c’est le tumulte. Mussolini, qui saigne abondamment, est évacué. La foule se précipite sur la vieille fille, mais la police la sauve du lynchage et l’emmène.

Elle attaque un gardien de prison avec un pot de chambre

C’est sur cette scène haute en couleur que s’ouvre l’étonnante et délicate biographie que Frances Stonor Saunders consacre à Violet Gibson. Cette femme de la plus haute naissance anglo-irlandaise – son père, grand chancelier d’Irlande, avait été fait lord Ashbourne – avait eu une enfance bien réglée, protégée, enviable. Elle était en outre charmante, dotée d’une sensibilité artistique, même si elle se révélait parfois colérique.

Violet Gibson fut un temps une fervente adepte de Mme Blavatsky, théosophe fascinante et nullement désintéressée. Mais en 1902, à 26 ans, elle se convertit au catholicisme, se brouillant ainsi avec sa famille et son milieu social. Elle devient dès lors le personnage type de la célibataire anglaise voyageant, passant des lacs suisses aux sites italiens. Pendant la Première Guerre mondiale, après une dépression, elle se rend en Suisse, adhère à la doctrine ésotérique de Rudolf Steiner et apparaît dans les fiches de Scotland Yard comme pacifiste « fanatique ». Après le conflit, Gibson moisit dans la bonne société londonienne, devenant de plus en plus obsessionnelle et déséquilibrée. Dans un passage crucial du livre, Stonor- Saunders cite Florence Nightingale, selon qui la passivité forcée transforme les élans altruistes en élans de haine : « Les grands réformateurs de l’humanité deviennent de grands misanthropes si les circonstances ne leur permettent pas d’agir. S’il avait été une femme, le Christ n’aurait sans doute été rien d’autre qu’un grand râleur. »

En 1923, Violet Gibson agressa sa servante dans la rue avec un couteau, tenta de tuer un malade à l’hôpital et fut internée six mois dans un sanatorium comme folle dangereuse. À sa sortie, elle partit pour Florence, passant l’essentiel de son temps à résoudre des puzzles, lire des ouvrages religieux, entreprendre de longues promenades, prier et faire l’aumône. On lui donna une chambre dans un couvent de Rome où, en 1925, elle tenta de se tuer, expliquant qu’elle voulait « mourir pour la gloire de Dieu ».

Après la tentative d’assassinat de Mussolini, la police italienne s’employa à prouver que Mlle Gibson faisait partie d’un complot international. On l’amena, par la manière douce, à impliquer à tort un leader de l’opposition, le duc de Cesaro. « Il y a quelque temps encore, écrit-elle, je pensais que la chose la plus courageuse qu’on pût faire était de se laisser déclarer fou dans un pays étranger. Je me disais que je n’y arriverais jamais, quoi que je sois capable d’endurer d’autre. Mais quand le moment est finalement venu, je l’ai accepté facilement et allègrement pour la simple raison que je n’ai jamais considéré mon propre intérêt. » Elle continua de soutenir que Mussolini était en vie contre la volonté de Dieu, et attaqua un gardien de prison avec un pot de chambre. Elle fut rapatriée en 1927 et enfermée à l’hôpital psychiatrique St. Andrew’s, à Northampton.

Les années suivantes disent une histoire bouleversante de solitude, de frustration et de confusion mentale : Gibson tenta une fois de se pendre, mais elle finit par trouver un peu de réconfort en donnant à manger aux moineaux. Ils avaient suffisamment confiance pour venir se poser sur son bras tendu – le même qui avait visé Mussolini.

Les archives diplomatiques et hospitalières sur sa vie après 1926 abondent, mais les sources manquent sur sa jeunesse. Stonor Saunders comble ces lacunes en dressant des analogies avec ses contemporains. Une formule de Virginia Woolf évoque ainsi le vide de l’éducation de Gibson à Dublin : « cette spacieuse cathédrale qu’était l’enfance » ; sa jeunesse maladive dans l’Angleterre victorienne est reflétée par une citation d’Alice James : « Je m’apparais parfaitement grotesque à moi-même, une misérable étrangère toute ratatinée… Un volcan d’émotivité à l’intérieur qui offre de l’extérieur l’apparence d’une souris. »

Cette façon de procéder pourrait faire l’impression d’un déplorable verbiage, mais Stonor Saunders a l’oreille du poète pour l’expression qui hante, la sensibilité du romancier pour camper paysages et personnages, et ses digressions semblent rarement superfétatoires. Elle a offert à une femme malheureuse et complètement oubliée un délicat mémorial.

Ce texte est paru dans le Times Literary Supplement le 26 mars 2010. Il a été traduit par Bérénice Levet.

N’idéalisons pas la démocratie

Écrivant en 1908, le théoricien allemand Max Weber, l’un des pères fondateurs de la sociologie, observait : « Des concepts comme “volonté du peuple”, “véritable volonté du peuple”, ont depuis bien longtemps cessé d’exister à mes yeux. Ce sont des fictions. Toutes les idées visant à abolir la domination de l’homme par l’homme sont utopiques. » Weber était un libéral, sur le plan politique, et il n’a jamais douté de la supériorité de la démocratie sur la tyrannie. Mais c’était aussi un réaliste. Or, si la démocratie peut rendre les gouvernements redevables et assurer des alternances pacifiques, pensait-il, elle ne peut abolir le besoin de dirigeants.

Dans son ouvrage monumental, produit de plus d’une décennie de recherches et long de près de mille pages, John Keane entend invalider cette vision réaliste. Ne citant la réflexion de Weber que pour la rejeter, il proclame : « Les démocraties, comprises comme des formes de gouvernement où nul corps ne gouverne, rendent superflu le fétiche de dirigeant (1). » Cet ouvrage érudit et militant est, dans une large mesure, un exercice de réécriture de l’histoire de la démocratie. Qui montre à quel point ce régime n’est pas une créature spécifiquement occidentale, tant sont nombreuses les civilisations qui l’ont expérimenté. Des formes de gouvernement d’assemblée existaient ainsi en Mésopotamie, deux mille ans avant qu’un système similaire ne fleurisse en Grèce. L’une des premières velléités de démocratie représentative s’est produite dans la péninsule Ibérique au XIIe siècle – « un don de l’Islam au monde moderne », selon l’expression de Keane. Et c’est dans l’Inde indépendante que l’on a commencé d’imaginer un troisième type de démocratie, dit « de contrôle », où des institutions civiles et des formes de décentralisation viennent compléter le gouvernement représentatif.

Loin d’être un processus linéaire menant droit de la Cité grecque au Parlement de Westminster, l’épanouissement de la démocratie s’est fait au contact de maintes cultures et traditions. Au moment où les campagnes censées instaurer ce modèle dans des pays comme l’Irak et l’Afghanistan produisent des résultats sensiblement différents de ceux qu’en attendaient leurs concepteurs, il y a quelque chose de profondément déplacé, pour ne pas dire ridicule, à voir l’Occident se prétendre le propriétaire exclusif du principe démocratique. Keane nous rend de ce point de vue un grand service.

 

Une valeur universelle parmi d’autres

Mais il s’aventure bien au-delà de cette salutaire révision de l’histoire en prétendant que la démocratie est devenue une norme mondiale. C’est une chose de montrer qu’elle n’est pas une forme particulièrement occidentale de gouvernement, c’en est une autre de dire qu’elle est valable à l’échelle universelle, et une autre encore d’affirmer que l’humanité entière place la démocratie au-dessus de toute autre aspiration politique. Pourtant, Keane ne se prive pas de réunir ces arguments disparates, au service d’une thèse éminemment contestable : la démocratie est une hyper-valeur politique, qui l’emporte sur toutes les autres quand elle ne les englobe pas.

Il cite le prix Nobel d’économie Amartya Sen, qui affirme que la démocratie est « une valeur universelle puisque des hommes peuvent avoir en tous lieux des raisons de la considérer comme valable ». C’est sans doute vrai. Mais, même si la démocratie est universellement désirable, elle n’est qu’une valeur universelle parmi d’autres. Les êtres humains attendent beaucoup de leurs gouvernements : qu’ils les protègent de la criminalité et des invasions étrangères, leur assurent un niveau de vie décent et leur offrent la possibilité de vivre en accord avec leurs convictions. Aucun de ces désirs ne requiert ni ne suppose la démocratie.

À vrai dire, chacune de ces exigences peut aisément prévaloir. Comme cela s’est produit dans la Russie postcommuniste, quand le gouvernement chaotique de Boris Eltsine a cédé la place à l’autoritarisme de Vladimir Poutine, qui tire sa popularité du fait qu’il a procuré aux Russes des biens qu’ils apprécient – non seulement la prospérité matérielle, mais aussi la fierté nationale. De même, la légitimité du régime chinois actuel ne repose pas sur son attitude envers la démocratie, mais sur sa capacité à surmonter la crise économique mondiale et poursuivre l’amélioration du niveau de vie.

Keane pourrait faire valoir que les besoins matériels ne sont pas tout – les hommes ont des aspirations plus nobles, qui influent aussi sur le programme des gouvernements. Et ce n’est pas faux. Mais les biens non matériels que les populations attendent ont souvent peu à voir avec la démocratie. À commencer peut-être par la liberté de vivre sa vie comme on l’entend. Les droits démocratiques sont restreints de bien des manières en Russie et en Chine. Mais les libertés individuelles – celles de pratiquer sa religion et de voyager, par exemple – sont bien plus grandes que sous le régime communiste, qui se prétendait pourtant ultradémocratique – et, d’une certaine façon, l’était.

Le stalinisme et le maoïsme étaient des formes de totalitarisme où les dirigeants usaient d’un immense pouvoir d’arbitraire. Mais ces systèmes imposaient une plus forte participation populaire que les régimes autoritaires qui les ont remplacés. Voilà qui illustre une vérité bien connue des penseurs libéraux d’antan, mais apparemment oubliée : la démocratie, à elle seule, ne promeut pas forcément la liberté, qui a souvent été mieux préservée dans des régimes non démocratiques que dans des régimes de gouvernement du peuple par le peuple. L’Angleterre du XVIIIe siècle était dirigée par une minorité qui s’autoperpétuait ; mais on y était plus libre que dans la France révolutionnaire ou qu’on ne le serait sous des formes ultérieures de démocratie populaire.

Il n’est que de considérer l’histoire de l’Europe entre les deux guerres, période à laquelle Keane consacre une courte partie. À juste titre, il évoque une époque marquée par un nationalisme rampant, une ère « de regroupement et de massacre éhonté des peuples, au nom de la doctrine- pseudo-démocratique de l’autodétermination nationale ». Et il a raison de dénoncer ce dangereux idéal d’autodétermination, qui irriguait alors la plupart des conflits interethniques. L’effondrement de l’empire des Habsbourg avait donné naissance à une multitude d’États prétendant pratiquer une forme de démocratie, mais s’efforçant d’imposer une certaine conception de l’identité nationale. Ce que Keane ne saisit pas, c’est que le regroupement et le massacre des peuples ne furent pas le résultat d’une quelconque « doctrine pseudo-démocratique ». Ce fut la conséquence inévitable de l’instauration de la démocratie dans les conditions qui étaient alors celles de l’Europe centrale et orientale.

L’instauration de la démocratie après le démembrement d’un État multiethnique provoque généralement une poussée de mouvements sécessionnistes. Pour une raison simple : les populations qui craignent de devenir des minorités permanentes dans la nouvelle démocratie peuvent voir le séparatisme comme la seule façon d’échapper à ce sort d’éternels opprimés. Mais le processus est risqué et coûteux. Des peuples se retrouvent porteurs d’une identité univoque assignée par d’autres – phénomène rarement de bon augure. C’est ce qui s’est produit dans l’Europe de l’entre-deux-guerres, où tous les nouveaux États démocratiques comptaient d’importantes minorités nationales.

 

Un naïf éloge de la « démocratie de contrôle »

La diffusion de la démocratie semble hélas aller de pair avec le nettoyage ethnique. Keane tente d’expliquer les conflits ethniques de l’Europe de l’entre-deux-guerres à la fois par la situation économique et par les penchants antidémocratiques d’intellectuels de premier plan comme H.G. Wells ou le philosophe roumain Emil Cioran. Nul doute que cela a joué un rôle, mais le schéma est trop répandu pour relever d’une analyse aussi contingente. Des conflits similaires se sont déroulés dans la Yougoslavie postcommuniste, dans l’ancienne Union soviétique et dans certains pays d’Afrique. Aux yeux de Keane, l’expérience indienne l’atteste : « Non seulement la démocratie peut survivre à la violence et au carnage, mais elle peut prospérer en l’absence d’un peuple homogène, dans une société asservie par la pauvreté et l’analphabétisme et traversée d’une multitude de tensions culturelles, religieuses et historiques. » La réussite indienne est assurément extraordinaire. Mais nous ne pouvons oublier qu’elle a eu pour prix la partition. En Inde comme ailleurs, la démocratie et le nationalisme excluant ont eu partie liée [sur ce sujet, lire Books, n° 2, février 2009 : « La démocratie miraculeuse »].

Keane réfute cette relation notamment parce qu’il n’accepte pas qu’une forme aussi vertueuse de gouvernement puisse s’accompagner d’aussi grands vices. Il la réfute aussi en raison de la nature déterritorialisée de la démocratie de contrôle qu’il appelle de ses vœux. La démocratie d’assemblée et la démocratie représentative sont par définition ancrées dans un territoire. À l’inverse, la démocratie de contrôle – définie par Keane comme une « forme post-parlementaire de démocratie où les dispositifs de surveillance et de contrôle du pouvoir commencent à gagner l’ordre politique tout entier » – a une portée potentiellement universelle. Décrites par Keane, ses institutions centrales ne sont pas essentiellement gouvernementales : elles incluent « les parlements de minorités, les jurys de citoyens, les assemblées de citoyens, les enquêtes d’intérêt public indépendantes, les rapports d’experts, le budget participatif, les blogs et autres nouvelles formes de vigilance médiatique ». Loin de se cantonner aux États-nations, ces formes de contrôle sont en mesure, du moins aux yeux de Keane, de traiter des problèmes mondiaux comme le changement climatique, que des formes plus anciennes de démocratie ne savent pas résoudre.

 

Un frein à la corruption

Il n’est pas nécessaire de douter des vertus d’une « société civile mondiale » pour juger excessive la foi de Keane dans la démocratie de contrôle. Un tel système, pour autant qu’il existe, peut permettre d’éviter un problème, mais pas d’apporter des solutions nouvelles. La gestion de la crise écologique, par exemple, exige des choix difficiles : faut-il inclure l’énergie nucléaire parmi les technologies de lutte contre le réchauffement ou se fier aux énergies renouvelables ? À moins, ce qui semble l’option la plus raisonnable, de tirer parti des deux ? En tout état de cause, les procédures de contrôle ne sont pas la meilleure manière de régler des questions de ce type, tant elles débouchent généralement sur le veto dès qu’une mesure est impopulaire. Des décisions doivent pourtant être prises sur ce type de questions urgentes, sauf à nuire aux intérêts de tous. Ce n’est pas parce que les formes existantes de démocratie sont inadaptées au défi écologique qu’une extension de la démocratie permettra d’améliorer la situation. La logique du gouvernement de personne, comme Keane formule lui-même son idéal, est que rien ne se fait. Il est franchement absurde d’imaginer que la démocratie de contrôle réussira là où d’autres formes ont échoué.

La démocratie est précieuse. Non seulement elle permet des alternances sans violence, mais elle constitue aussi un frein à la corruption. Les élections pluralistes brident en outre la tendance des élites à se retrancher derrière leur pouvoir et leurs privilèges. Au-delà des institutions représentatives, la démocratie de contrôle peut jouer un rôle utile en amenant les gouvernements à devoir rendre en permanence des comptes. Mais trop de contrôle mène droit à la paralysie. C’est pourquoi la majorité des gens, dans tous les pays, ne fétichisent pas la démocratie. Ils veulent avant tout des gouvernements qui assurent une protection efficace de leurs intérêts, la démocratie n’étant que l’un d’eux. Ils lui accordent généralement une valeur instrumentale plutôt qu’une valeur en soi. L’idée du gouvernement de personne ne peut être prise au sérieux que dans les colloques, où les coûts et les risques peuvent être ignorés en toute tranquillité. Là où se posent de manière vitale des problèmes concrets, le réalisme de Weber est chaque jour corroboré. La démocratie peut accomplir bien des choses, mais abolir la domination de l’homme par l’homme n’en fait pas partie.

 

Ce texte est paru dans The National le 15 octobre 2009. Il a été traduit par Thomas Fourquet.

Seigneurs nazis en Pologne occupée

L’invasion commença le 1er septembre 1939 à la première heure. L’armée allemande avança avec chars et avions, bombardant Varsovie et d’autres villes polonaises. Moins de quatre semaines plus tard, l’armée polonaise capitulait. Il faut dire qu’entre-temps [le 17 septembre], en vertu du pacte germano-soviétique, les troupes de Staline avaient elles aussi fait irruption, par l’Est (1). Dès les premières semaines, les Einsatzgruppen de la police de sécurité tuèrent des milliers de membres de l’élite polonaise (2). Les envahisseurs mirent le feu aux synagogues, pillèrent églises et musées, magasins et habitations. Les prisonniers de guerre et les civils juifs polonais furent massacrés et violés. Les soldats et les policiers allemands eurent quasiment les mains libres.

C’était le début d’un régime d’occupation qui devait coûter à la Pologne 6 millions de ses citoyens, dont 3 millions de confession juive. Sur ordre de Hitler, les régions occidentales, rapidement intégrées au Reich, devaient être « nettoyées de leurs Juifs et de leurs Polacks ». Dans des villes comme Poznań, Gniezno ou Łódz, rien ne devait plus évoquer la Pologne. En 1940, Łódz fut même rebaptisée « Litzmannstadt », du nom d’un général prussien mort quatre ans auparavant, héros de la Première Guerre mondiale et nazi fervent. Dans les années qui suivirent, des centaines de milliers de Polonais perdirent leur patrie. Ils durent migrer vers ce qu’on appelait le « Gouvernement général », une zone administrative englobant les régions de Varsovie, Radom, Lublin, Cracovie, plus tard également la Galicie, qui fut présentée comme une sorte de réserve pour Polonais.

 

Beaucoup de bourgeois et quelques aristocrates

On ne leur laissa souvent que quelques minutes pour empaqueter leurs effets personnels. Dans les premières semaines, les troupes qui stationnaient dans la zone furent vite débordées. Le chaos s’installa. Pour cette raison, mais surtout pour pouvoir agir autant que possible sans être lié par le droit international de la guerre, Hitler mit fin, le 26 octobre 1939, à l’occupation militaire, laissa en suspens la question du statut juridique du Gouvernement général et instaura une administration civile d’occupation.

Les piliers en étaient les chefs de district et les chefs de ville qui s’attelèrent immédiatement à la tâche. Leurs premières décisions montrèrent que la terreur et la violence n’étaient pas des expédients provisoires, en période de combat, mais seraient à l’avenir des principes de gouvernement. L’administration allemande du Gouvernement général se donna pour priorités la saignée de l’agriculture polonaise, la réquisition et la déportation de travailleurs forcés, l’expropriation et l’extermination des Juifs.

Dans la ville provinciale de Końskie, au nord-ouest de Kielce, officiait par exemple Gustav Albrecht, représentant typique d’une grande partie des 130 chefs de district. Albrecht était né en 1902 à Hambourg, dans un milieu bourgeois. Après des études de droit, suivant l’exemple de son père, il embrassa la carrière administrative. L’arrivée au pouvoir des nazis n’eut pas de retentissement immédiat sur son parcours. Politiquement, Albrecht était plutôt réservé et il ne suivit pas la masse de ceux qui adhérèrent au NSDAP [le parti nazi] en 1933 ; il rejoignit cependant les SA en novembre 1933, sans doute pour ne pas compromettre son avancement. Il faut attendre 1937 et la suppression des obstacles à l’admission de nouveaux membres, pour qu’il prenne sa carte du parti (3). L’occupation de la Pologne lui permit de brûler les étapes : de simple fonctionnaire, il devint le maître d’un district entier.

Flanqué d’une poignée seulement de collaborateurs, il s’installa à Końskie et y fit très vite régner la terreur. Le ravitaillement fut interrompu par les aléas de la guerre, et les rations destinées à la population réduites à l’extrême. Albrecht fit en sorte que les Juifs, qui représentaient tout de même 46 % de la population, ne reçoivent pas la leur. Il leur déclara que la faim était une juste punition car ils étaient à l’origine de la guerre et que, pendant la Première Guerre mondiale déjà, c’était par leur faute que des centaines de milliers d’hommes, de femmes et d’enfants allemands étaient morts de faim. Il allait veiller à ce que, cette fois, ce soit le contraire. Il annonça : « Si la famine devait arriver dans le district de Końskie, je ferais en sorte que les Juifs en meurent les premiers, et les Polonais seulement dans un second temps. »

Qui étaient ces hommes qui, à l’instar d’Albrecht, dès les premières heures de leur domination, s’adonnèrent à leur mission avec un tel fanatisme ? Il n’existait pas de critères de recrutement évidents et solides pour servir à l’Est. Hans Frank, qui, aux côtés d’Otto Thierack et de Carl Schmitt, était un des juristes attitrés du IIIe Reich, avait été nommé chef de l’administration centrale du Gouvernement général à Cracovie. Il recrutait tous ceux qui lui semblaient convenir. Le groupe des chefs de district était socialement très homogène : la grande majorité venait, comme Albrecht, de la moyenne bourgeoisie. Mais l’aristocratie était également représentée à travers des hommes comme Hans Werner von Bülow, ou Joachim Freiherr von der Leyen, chef du district de Lemberg. En règle générale, ces hommes avaient étudié le droit, une bonne moitié étaient docteurs dans cette discipline. La plupart avaient connu une ascension professionnelle rapide, dans l’administration ou dans la justice pour plus de la moitié d’entre eux. Les autres avaient travaillé comme avocats auprès de la Gestapo, dans diverses organisations nazies, ou encore dans le secteur privé.

Sur le plan idéologique aussi, les chefs de district forment un tableau relativement homogène : presque tous étaient membres du NSDAP, plus de la moitié y avaient adhéré avant 1933. Près d’un quart de ces futurs fonctionnaires de l’occupation avaient fait très tôt l’expérience d’un milieu imprégné de violence en combattant pendant la Première Guerre mondiale, dans les corps francs ou dans les unités antipolonaises de défense de la frontière (4). Dans les années 1930, un nombre non négligeable d’entre eux étaient entrés en conflit avec le parti, parfois jusqu’à en être exclus, et ils avaient dû prendre leurs distances. Mais ça n’était pas un obstacle pour être nommé chef de district, pas plus que d’avoir été un temps – comme dans quelques cas isolés – membre du parti socialiste (SPD), du Zentrum catholique ou même du parti communiste.

Outre les compétences administratives, ce qui importait avant tout était l’esprit de pionnier, de missionnaire, et la volonté d’accomplir la destinée historique de l’Allemagne à l’Est. Tous ces hommes étaient mus par des préjugés antisémites et antislaves.

Né en 1899 à Augsbourg, Gramss est un agronome formé à l’université. En 1923, il participe au putsch de Hitler à Munich et rejoint très tôt les SA, puis les SS. Avant de se porter candidat pour le service « à l’Est », il a fait carrière à l’office du Ravitaillement, l’organisation nationale-socialiste encadrant l’agriculture. Lorsqu’il arrive en 1939 dans le Gouvernement général, sa haine des Juifs trouve immédiatement de quoi s’alimenter. « Les quartiers juifs, écrit-il depuis Varsovie à sa femme, sont une honte, 300 000 Juifs. À voir tant de visages de criminels, on n’a qu’une seule pensée : les exterminer. »

 

Expédition punitive contre les paysans polonais

Et d’une telle « pensée » à l’action, il n’y a qu’un pas. Gramss fait pendre des Juifs dès 1939, sous l’accusation de marché noir. Dans les années qui suivent, il fait régner dans son district de Sokołów une terreur dont les Juifs ne sont à vrai dire pas les seules victimes. Cet agronome diplômé met une attention toute particulière à saigner les paysans polonais. Dans toute la Pologne, ceux-ci doivent très tôt livrer de forts contingents de leurs récoltes, calculés de façon souvent irréaliste. Lorsque ces livraisons forcées ne sont plus assurées, la plupart des chefs de district redoublent de violence. Gramss est l’un des plus brutaux. Deux semaines à peine après son entrée en fonction, il mène une « expédition punitive » contre les paysans « retardataires » : ils sont roués de coups. Quelque temps plus tard, ce genre de pratique est devenue monnaie courante. Gramss se justifie en alléguant un prétendu besoin du peuple slave d’être gouverné d’une « main de fer » : « En soi, ces hommes ne sont pas méchants. S’ils savent qu’une ferme discipline règne, si le Pan Starost – c’est ainsi qu’ils m’appellent – les bat, alors c’est un bon Pan, qui sert à quelque chose, mais s’il est laxiste, c’est un mauvais Pan, qui ne sait pas poser de règles… » Gramss fait procéder à des confiscations et torturer des fermiers. Plus tard, il va jusqu’à faire piller et incendier des villages entiers.

Quelques-uns de ses collègues vont, « en pensée », encore plus loin. Ainsi Heinz Doering, un docteur en droit qui a commencé sa carrière en 1922 dans l’administration bavaroise et travaille alors dans l’administration centrale du Gouvernement général, écrit-il à sa famille le 21 mai 1942 de Cracovie une lettre pleine de regrets au sujet des Polonais : « Malheureusement, on ne peut pas encore conduire l’extermination comme on le voudrait, parce que nous avons absolument besoin de main-d’œuvre. » Il est clair que les Polonais, à long terme, doivent disparaître aussi du Gouvernement général pour laisser place à l’« espace vital allemand ».

L’administration centrale de Cracovie qualifie de « particulièrement efficaces »  nombre de « mesures » prises par les chefs de district ; on n’hésite pas à légitimer certains crimes après coup en édictant des décrets ou alors on fait tout simplement de ces crimes des exemples à imiter. De plus, on entretient l’émulation, en dressant des classements de l’état des récoltes livrées et en les envoyant aux chefs de district. Ceux qui, par leurs méthodes brutales, obtiennent des résultats ne peuvent que se sentir confortés. Les autres sont poussés à se justifier et à agir.

Les conséquences de cette méthode de gouvernement furent effrayantes. Le pays plongea dans la terreur, les exactions, la famine et la mort. Les Polonais vivaient de toute façon comme des citoyens de seconde zone. Les universités et les grandes écoles leur étaient fermées, la « séparation des races » était de règle dans la rue, il y avait des boutiques réservées aux Allemands, et les Polonais se voyaient refuser l’accès à certains quartiers et parcs de la ville. Les Juifs étaient parqués dans des ghettos. À cela s’ajoute que les Allemands, avec la collaboration décisive des chefs de district puis sous leur conduite, expulsèrent plus d’un million de personnes du Gouvernement général et les envoyèrent dans le Reich accomplir du travail forcé.

Lorsqu’au printemps 1942 commencèrent les déportations de Juifs dans les camps d’extermination, les SS et les policiers reçurent l’ordre de collaborer avec les chefs de district. Reste à juger au cas par cas quelle part chacun d’entre eux prit aux massacres. Ceux qui le souhaitaient pouvaient se tenir largement à l’écart du processus. Mais, dans bien des endroits, non seulement les chefs de district apportèrent leur aide, mais ils prirent la direction des opérations ou encore tuèrent de leurs propres mains, à l’instar de Walter Gentz, le chef du district de Jasło en Pologne orientale. Ce qui animait ce docteur en droit et expert financier natif de Karlsruhe, c’était la volonté orgueilleuse de faire de son district le premier district « sans juif ». Il sélectionnait en personne les victimes et se rendait avec les tireurs, issus des SS et de la police, près des fosses creusées pour les exécutions. Là, il tourmentait à plaisir les condamnés puis participait aux exécutions avec enthousiasme.

Les chefs de district avaient le sentiment d’être une élite, des seigneurs ayant droit de vie et de mort. Loin de leur pays natal, entourés d’une population ennemie et considérée comme inférieure (les « sous-hommes » juifs et slaves), ils se considéraient comme des princes souverains. Ils s’enrichissaient par tous les moyens et menaient une existence luxueuse et raffinée. « J’ai ici, écrit Gramss depuis Sokołów en juin 1940, une résidence magnifique, deux chevaux de course, des voitures et tout ce qui sied au train de vie d’un “petit gouverneur”. Une piscine dans le parc – un sauna est d’ailleurs en construction. Je suis souverain en mon royaume, tâche lourde et pleine de responsabilités. » Il va de soi que les femmes et les filles leur étaient livrées en pâture, et, dans le cas de Karl Hugo von Ballusek, le chef du district de Jędrzejów, même les enfants.

Il est révélateur de constater que ce sont les plus radicaux, comme Gramss ou Gentz, qui donnent le ton en permanence, et que leurs collègues « plus mesurés » restent silencieux, se font muter ou collaborent contre leur gré. Souvent, l’aversion exprimée ne concernait pas le but poursuivi, comme l’extermination des Juifs, qui étaient unanimement considérés comme des « bouches inutiles », mais les méthodes, la torture et le meurtre pratiqués trop ouvertement.

 

Les belles carrières des anciens « seigneurs »

Comme les généraux de la Wehrmacht, les chefs de district tentèrent, après la guerre, de se présenter comme impartiaux et apolitiques. Ils construisirent très tôt la légende d’une administration « propre », honnête, tournée vers la construction, et pas le moins du monde impliquée dans les « crimes des SS ». Tout au contraire, ils avaient été, selon le mot du haut fonctionnaire Erich Behr, en 1955, des occupants « de cœur ». Ludwig Losacker, successivement chef du district de Jasło, gouverneur de la région de Cracovie et ministre de l’Intérieur sous Hans Frank, se dépeignit même en résistant. Ce juriste de Mannheim, qui dirigea de 1960 à 1971 l’Institut industriel allemand, avait en fait été un important officier SS, impliqué jusqu’au cou dans l’Holocauste.

Cependant, au début, la chute fut brutale pour les roitelets. En 1945, presque tous se retrouvèrent dans les camps d’internement alliés et, après leur libération, ils durent, pour survivre, faire des travaux non qualifiés et rendre des comptes dans le cadre de la dénazification. Cette rupture profonde, qu’ils vécurent comme une humiliation, leur fit clairement comprendre que l’heure était venue de s’adapter, au moins superficiellement, au nouvel ordre des choses. Le petit nombre d’entre eux qui refusa de rentrer dans le rang, même pour les apparences, resta aux marges de la société.

Ceux qui étaient sortis indemnes de la période de dénazification, ce qui fut le cas de la plupart, purent bientôt faire de nouveau carrière. C’est ainsi que les anciens « seigneurs » peuplèrent les administrations des communes, des Länder et de l’État. Ils furent plusieurs à accéder au poste de secrétaire d’État, à celui de juge fédéral (ainsi d’Hans-Walter Zinser, qui fut en 1953 nommé au tribunal administratif fédéral de Berlin), ou même à la fonction de ministre régional du Travail dans le cas du chef de district de Janów, Lubelski et Brzezany, Hans-Adolf Asbach, dont le ministre-président du Schleswig-Holstein, Kai-Uwe von Hassel, un membre de la CDU, fit en 1954 son suppléant.

D’autres eurent peur de réintégrer le service de l’État et s’établirent comme avocat ou intégrèrent le secteur privé. Mais aussi la presse : ainsi de Claus Peter Volkmann, chef du district de Kolomea de 1941 à 1942, qui se fit un nom dans le journalisme sous le pseudonyme de Peter Grubbe et rédigea des articles pour la Frankfurter Allgemeine Zeitung, pour Die Welt, la Süddeutsche Zeitung, Stern et même pour Die Zeit. Tous surent tirer parti des possibilités d’intégration qu’offrait la RFA. Les réseaux qu’ils tissèrent, au sein desquels ils s’octroyaient mutuellement postes et positions, y contribuèrent pour une large part. Seuls ceux qui avaient fait une carrière strictement interne sans avoir d’autre qualification professionnelle restèrent après 1945 en dehors du circuit, et se virent interdire une nouvelle ascension.

Dans les années 1950, la plupart des chefs de district pouvaient considérer que leurs années polonaises étaient loin derrière eux ; tout au plus les évoquaient-ils avec nostalgie dans leurs familles ou dans le cercle des anciens collègues. Un changement ne devait intervenir que dans les années 1960, lorsque la justice de la RFA commença à faire des enquêtes systématiques. Mais celles-ci échouèrent, se heurtant aux stratégies concertées de dénégation qu’adoptèrent leurs réseaux bien rodés, au manque de preuves écrites, et souvent à l’absence de zèle des procureurs.

La justice enquêta notamment sur Walter Gentz, le meurtrier de masse de Jasło, devenu à partir de 1963 conseiller au ministère des Finances de Rhénanie du Nord-Westphalie. De nombreux témoins avaient déposé à charge contre lui, et il fut un temps placé en détention provisoire. Sa carrière en tout cas prit fin ; il se mit, plus ou moins volontairement, à la retraite. Quelques mois plus tard, en février 1967, il se soustrayait à une mise en accusation de plus en plus vraisemblable en se donnant la mort. Pas un seul des anciens chefs de district ne fut condamné en RFA.

 

Ce texte est paru dans l’hebdomadaire Die Zeit le 27 août 2009. Il a été traduit par Dorothée Benhamou.

La faille du darwinisme

Rien ne crée davantage le malentendu sur les résultats de la recherche que lorsque les scientifiques recourent à la métaphore. Ce n’est pas seulement le grand public que cela plonge dans la confusion : cela va jusqu’à fausser la compréhension que les chercheurs ont de la nature. L’exemple le plus fameux et le plus lourd de conséquences est l’expression « sélection naturelle » forgée par Darwin. « De jour en jour, d’heure en heure, dans le monde entier, écrit-il dans L’Origine des espèces, elle scrute la moindre variation, la plus infime soit-elle, écarte tout ce qui est mauvais, préserve et accumule ce qui est bon. »

Cette conception du moteur de l’évolution, Darwin la tirait explicitement de l’action des agriculteurs et des éleveurs qui sélectionnent les spécimens dont ils jugent les propriétés bénéfiques à la production des générations futures. La sélection « naturelle » est donc la version étendue de cette sélection humaine. Malheureusement, même les biologistes de l’évolution n’ont pas toujours conscience des dangers de la métaphore. Alfred Russel Wallace, le co-inventeur de notre conception de l’évolution, écrivait à Darwin en juillet 1866 en le prévenant que même les « personnes intelligentes » prenaient la métaphore au pied de la lettre.

Schématiquement, dépouillée de ses éléments métaphoriques, la formule moderne de l’évolution par la sélection naturelle se décline en trois principes qui fournissent une base purement mécaniste au changement évolutif :

(1) Le principe de variation : on constate, parmi les individus d’une population donnée, une variation dans la morphologie, la physiologie et le comportement.

(2) Le principe d’hérédité : les enfants ressemblent à leurs parents plus qu’à d’autres individus avec lesquels ils n’ont aucun lien de parenté.

(3) Le principe de reproduction différentielle : dans un environnement donné, certaines formes de vie ont une plus forte probabilité de survivre et d’engendrer une descendance que d’autres.

Le changement évolutif est ensuite la conséquence mécanique de la variation des différences héréditaires entre les individus, chaque fois qu’elles s’accompagnent de différences de survie et de reproduction. Les variations génétiques limitant les possibilités d’évolution, il faut ajouter un quatrième principe si l’on veut expliquer l’émergence et la transformation constante sur le long terme de formes de vie inédites :

(4) Le principe de mutation : de nouvelles variations susceptibles d’être héritées apparaissent sans cesse.

L’inconvénient de cette esquisse schématique, c’est qu’elle n’explique pas les formes réelles de vie qui ont évolué. C’est ici tout un pan de la biologie qui fait défaut. Elle ne nous dit pas pourquoi un organisme pourvu de telle caractéristique avait plus de chances de survivre ou de se reproduire que les individus ayant conservé leur caractéristique d’origine. Quand les vertébrés ont développé des ailes, pourquoi ont-ils dû renoncer à leurs pattes antérieures ? Après tout, les insectes possédant deux paires d’ailes et six pattes, il ne saurait s’agir là d’une contrainte biologique générale imposée à tout développement. Au lieu de consacrer tant d’énergie à rechercher des graines ou des vers, pourquoi les oiseaux qui vivent dans les arbres n’assurent-ils pas leur subsistance en mangeant des feuilles, comme le font d’innombrables variétés d’insectes ? Le fait de posséder la caractéristique A au lieu de la caractéristique B ne constituait peut-être qu’une conséquence secondaire d’une autre propriété biochimique ou de croissance, variable et héritable. À moins que la caractéristique A ait été la seule variation disponible différenciant les organismes sélectionnés de ceux qui ne l’étaient pas. Ces considérations sont au cœur du débat ouvert par Jerry Fodor, un philosophe reconnu, et Massimo Piattelli-Palmarini, un éminent spécialiste de linguistique et de sciences cognitives.

 

Papillons mouchetés et papillons noirs

La diffusion des épreuves du livre a nourri un volume de commentaires critiques sans équivalent depuis 1859, date de la parution de L’Origine des espèces. Il ne se passe pas une semaine sans qu’un manuscrit exprimant la consternation ou la fureur n’atterrisse sur mon bureau. Je n’ai pas complètement réussi à éviter de les lire avant de rédiger le premier jet du présent article.

Il existe deux sortes de biologistes de l’évolution. Une minorité se moque, en réalité, de savoir pourquoi une caractéristique héritée confère un avantage reproductif à ceux qui en sont porteurs. Ils se contentent de démontrer que, pour telle différence héritée, cet avantage existe bel et bien et sert à illustrer la sélection naturelle. Figure dominante de la génétique évolutionniste du milieu du XXe siècle, Theodosius Dobzhansky a ainsi consacré l’essentiel de son existence à faire des expériences sur des populations de mouches drosophiles naturelles ou manipulées en laboratoire. Tous les ans, il sillonnait à cheval le désert du Grand Bassin et la Californie pour capturer ses drosophiles. Mais il ne les voyait jamais dans leur habitat naturel. Il les attirait dans des pièges contenant des bananes pourries – sans jamais savoir d’où elles venaient. Ses expériences lui suffisaient à démontrer que la sélection naturelle fonctionne réellement (1).

Mais la plupart des biologistes de l’évolution travaillent sur des populations naturelles de végétaux ou d’animaux qu’ils ont choisies car ils les croient porteuses d’un fil rouge permettant de montrer comment la sélection naturelle a opéré dans un cas précis de l’histoire naturelle. L’exemple le plus célèbre est la propagation d’un motif de couleur noire sur les ailes de la phalène du bouleau, survenue en Angleterre au milieu du XIXe siècle. Selon l’explication proposée, reprise régulièrement dans les manuels, ces papillons se posaient contre les troncs d’arbre, où ils risquaient d’être avalés par les oiseaux. Avant l’avènement de l’industrie lourde, ces troncs d’arbre étaient recouverts de lichens à l’aspect moucheté qu’imitait fidèlement le « mouchetage » des ailes de la phalène, ce camouflage les protégeant généralement des attaques. La pollution de l’air provoquée par l’industrie lourde tua les lichens, rendant les phalènes aisément visibles par contraste avec l’écorce de couleur sombre ainsi dénudée, faisant d’elles des proies vulnérables. Une mutation donnant des ailes noires apparut et fut favorisée par la sélection naturelle, les individus à ailes noires étant camouflés.

Cet exemple a exercé une forte influence, en persuadant les biologistes de l’évolution que l’on pouvait remonter la chaîne causale de la sélection naturelle. L’inconvénient de cet exemple est que les chenilles des papillons à ailes foncées ont aussi un taux de survie légèrement supérieur à celles du papillon aux ailes mouchetées, alors qu’elles sont également de couleur claire. Il faut donc en conclure que quelque chose nous échappe – fait non mentionné dans les manuels.

L’intérêt des biologistes évolutionnistes modernes pour les histoires de ce genre reflète en partie l’enracinement de leur science dans la fascination qu’exerçait la nature au XIXe siècle sur les hommes de la condition de Darwin. Le curé de campagne chasseur de papillons est un cliché de la société victorienne. Plus récemment, le succès du schéma explicatif de la théorie de l’évolution a nourri la volonté d’appliquer ce schéma à d’autres champs de recherche manquant cruellement d’un système d’explication structuré. Comme Hegel le déplorait dans sa Philosophie de l’histoire, « au lieu d’écrire l’histoire, nous passons notre temps à nous creuser la tête pour savoir comment il faudrait l’écrire ».

Ainsi a-t-on voulu transférer les éléments formels de la variation et de la sélection naturelle à divers aspects de l’activité humaine. Ce n’est pas un hasard si l’un des auteurs de What Darwin Got Wrong est venu au sujet à partir du champ des études cognitives et linguistiques. Nous avons désormais des schémas d’explication darwiniens pour l’histoire, la psychologie, la culture, l’économie, les structures politiques et les langues. Résultat, le fait de raconter une histoire évolutive plausible, sans aucune possibilité de vérification critique et empirique, est devenu un mode de recherche communément admis, même dans les sciences dures.

 

De l’évolution des drosophiles

Le principal argument de What Darwin Got Wrong est que « la théorie de la sélection darwinienne est vide » (les italiques sont des auteurs). Autrement dit, affirmer qu’un trait a été l’objet de la sélection naturelle et s’est imposé par la force de la sélection pour ce trait revient à ne rien dire. Si l’affirmation vous semble perverse, voici un exemple. Il existe une espèce de souris sauvage dont certaines populations vivent en milieu clair, d’autres en milieu sombre. Chez les populations vivant en milieu clair, les souris ont un poil considéré comme « normal », le brun léger propre à l’espèce. Les populations implantées en terrain sombre sont en revanche de couleur nettement plus foncée. Selon l’argument évolutionniste adaptatif proposé, la mutation vers une robe de couleur sombre a été favorisée par la sélection naturelle au sein de la population vivant en terrain obscur car les prédateurs pouvaient moins bien les repérer. Ces souris ont davantage survécu et, finalement, le gène du pelage sombre a investi toute la population.

Nos auteurs objecteraient que l’on ne peut isoler la seule couleur du pelage comme objet de la sélection naturelle. Ils évoquent les nombreuses données montrant, chez quantité d’organismes, que bien d’autres complexités doivent être prises en compte au plan moléculaire et cellulaire et au niveau de la physiologie et du développement. Dès les premiers temps de la génétique expérimentale, on savait que les mutations décelées à partir d’un changement dans une fonction évidente de l’organisme affectaient aussi d’autres résultats du développement et du métabolisme. Par exemple, une mutation de la drosophile affectant une caractéristique morphologique a presque toujours pour effet de réduire l’espérance de vie des larves, c’est-à-dire les étapes précoces du développement. Toutes les mutations affectant la couleur normale de l’œil de la drosophile – rouge foncé – réduiront aussi l’espérance de vie des larves, alors même qu’elles n’ont pas d’yeux.

Les causes de cette espérance de vie réduite des larves, résultant de mutations aux effets visibles et manifestes chez les adultes, doivent être fort variées, et il faudrait un examen détaillé du processus de développement de la drosophile pour les élucider. C’est précisément ce phénomène qui compromet l’élégance des histoires racontées sur la couleur sombre de la phalène du bouleau à l’ère industrielle ou la prédation dont sont victimes les souris au pelage clair. Est-ce cette robe sombre, et non un autre produit du métabolisme, ayant subi un changement chez la souris au poil foncé, qui est responsable de son meilleur taux de reproduction ? Il se peut aussi que les souris au pelage sombre soient plus fécondes ou plus aptes à digérer ce qu’elles mangent.

Il n’est évidemment pas vrai que l’ensemble des processus à l’œuvre chez un organisme vivant entrent tous en forte interaction. Si l’interaction était à la fois universelle et efficace, l’organisme serait d’une rigidité telle que cela rendrait la vie impossible et empêcherait toute évolution. L’intensité de la relation entre les parties dépend aussi fortement des circonstances de la vie. Si je perds le petit doigt de la main gauche, cela aura peu d’effet ; mais si j’étais violoncelliste, ce serait une catastrophe. Par conséquent, pour connaître le résultat de la sélection naturelle, il importe de savoir quels sont, des multiples cheminements possibles du métabolisme et de l’interaction entre les protéines, ceux à l’œuvre dans chaque type d’organisme.

Ensuite, les auteurs soulignent que certaines interdépendances moléculaires sont liées au fait que les gènes sont dans des chaînes de chromosomes. La traduction d’un gène, première étape du processus de production d’une protéine, est sensible aux changements qui surviennent alentour sur le brin d’ADN, de sorte que plusieurs gènes aux spécificités différentes peuvent être affectés par le même changement dans le chromosome.

Enfin, l’organisation des gènes sur les chromosomes de la cellule, quand un enfant a hérité d’une forme particulière du gène d’un parent, renforcera aussi la probabilité qu’il hérite des formes d’un certain nombre d’autres gènes présents chez ce parent à proximité immédiate sur le même brin de chromosome. Il faut de nombreuses générations pour que de tels liens historiques entre les gènes sur un même chromosome disparaissent. C’est pourquoi la sélection d’une fonction peut entraîner des changements hérités dans d’autres fonctions.

Si les auteurs insistent longuement sur ces interactions fonctionnelles chez les organismes, la question principale reste pour eux de savoir comment on décrit les objets réels sur lesquels opère la sélection. Il faut rappeler que ce ne sont pas des traits qui sont sélectionnés, mais des organismes ; les traits que possèdent ces derniers sont des propriétés qui détermineront ce que sera leur contribution à la génération suivante. Ce n’est pas là une distinction oiseuse : les organismes sont « sélectionnés » en fonction de leur totalité biologique. Dans notre exemple, nous disons que cette souris à la robe sombre est sélectionnée de préférence à l’autre, au pelage clair. Mais toutes les souris au poil foncé ne sont pas candidates à la sélection naturelle, car certaines d’entre elles pourraient être stériles, affligées d’un odorat médiocre ou de telle ou telle autre propriété dans la longue liste de celles susceptibles de nuire à la survie de leur descendance.

 

Des souris plus petites que Manhattan

Qui plus est, l’une des voies alternatives empruntées par la sélection a pu consister à retenir les souris actives uniquement après la tombée de la nuit, quand les prédateurs étaient incapables de les voir – en ce cas, leur couleur n’aurait aucune importance. Le fait qu’aucune souris de ce type n’ait existé à l’époque n’exclut pas qu’elles auraient pu finir par exister. Dès lors, pour décrire correctement ces objets de la sélection, on devra dire que les souris sélectionnées avaient la robe sombre mais n’étaient pas des animaux nocturnes. Supposons maintenant que les souris soient capables d’émettre un long cri qui effraie les prédateurs et les tienne à distance. Là encore, leur couleur n’aurait aucune importance, et on pourra affirmer sans risque de se tromper que les souris retenues par la sélection naturelle étaient de robe sombre, non nocturnes et capables de pousser des cris suraigus. Mais pourquoi s’en tenir là ? Selon les auteurs, notre spécification du type de souris retenu par la sélection naturelle comprend un nombre infini d’éléments descriptifs tenant compte de toutes les propriétés réelles des souris. En suivant cette logique, on ajoutera que ces souris sont plus petites que la presqu’île de Manhattan (2).

Dans les faits, il faut implicitement prendre en considération pourquoi ce sont les souris au poil d’une certaine couleur, et non par exemple des souris à l’activité diurne, qui ont été retenues par la sélection. Si nous voulons comprendre le cheminement véritable du changement évolutif, l’absence de variation de certains traits revêt autant d’importance que la présence de variations pour d’autres traits. En fait, il arrive souvent que la sélection artificielle en laboratoire d’une caractéristique donnée, une fois répliquée dans différentes souches génétiques, entraîne, en plus du trait directement sélectionné, des changements divers dans d’autres traits des différentes lignées. C’est que, dans des souches différentes, la variation génétique entraînant des variations d’autres caractères est présente sur le même chromosome que les gènes influençant le trait sélectionné.

L’un des moyens d’échapper à la nécessité logique d’une impossible spécification complète des objets vivants réels sélectionnés serait de cesser de parler de sélection « pour » certains types d’organisme et d’évoquer uniquement la sélection d’un ou plusieurs traits subissant un véritable changement au cours du processus de reproduction différentielle (3). Il est vrai que les expériences de sélection artificielle ne produisent pas toujours le résultat recherché, et il n’y a aucune raison pour qu’il en aille autrement dans la nature avec ce que nous appelons la « sélection naturelle ». Toutefois, cette solution alternative mettrait la plupart des biologistes très mal à l’aise, tant est vif leur souci de fournir une explication cohérente de ce qui arrive réellement aux différentes sortes d’êtres vivants dans la nature.

Il est une question majeure à laquelle les auteurs accordent trop peu d’attention : le concept d’« adaptation ». Ils relèvent, non sans raison, que toute créature doit vivre dans une sorte de correspondance adaptative avec ses conditions d’existence, faute de quoi elle mourrait. L’apparente adaptation des organismes vivants au monde dans lequel ils habitent n’est donc guère une surprise. Mais l’« adaptation des organismes à leur environnement » ne caractérise qu’en partie la relation entre organisme et environnement. Elle fait l’impasse sur tout un pan de la réalité. Elle se fonde sur la métaphore de la « niche écologique », un cadre de vie préexistant auquel les organismes doivent s’adapter ou mourir. Or un organisme a une infinité de moyens d’organiser sa vie, une infinité de façons de s’accommoder des divers éléments du monde extérieur. Lesquels d’entre eux forment une « niche écologique » ? Le seul moyen de le dire est de voir si un organisme en fait son affaire. Tout comme il n’existe pas d’organisme sans niche, il n’existe pas de niche sans organisme.

 

Comment rechercher la vie sur Mars

Comment s’y est-on pris pour détecter de la vie sur Mars ? Une suggestion était d’y envoyer un microscope, de recueillir un peu de poussière à la surface et de regarder si quelque chose gigotait. Si cela gigote, c’est que cela vit. On a préféré expédier une espèce d’aspirateur rempli d’une solution nutritive contenant un sucre ordinaire augmenté d’un marqueur radioactif. Si la poussière aspirée à la surface contenait des cellules vivantes, elles se mettraient à croître et multiplier en métabolisant le sucre. Bien qu’en parfait état de marche, l’engin ne décela aucune activité. Mais cela signifie seulement qu’il n’y a pas, dans la poussière martienne, de vie qui croît sur le type de sucre considéré. L’engin n’aurait pas non plus détecté un Martien. Les scientifiques se sont bornés à créer une niche écologique correspondant à une forme de vie spécifique qu’ils connaissaient sur Terre, une niche étroite. Si vous ne spécifiez pas quelle sorte d’organisme vous recherchez, vous ne pouvez pas non plus spécifier sa niche écologique. Et les créatures ne « s’adaptent » pas à une niche, elles la construisent, ce qui a conduit les biologistes à énoncer des théories sur la « construction des niches (4) ». Ce ne sont pas seulement les oiseaux et les fourmis ou les hommes qui construisent leur nid. La métaphore de la « construction » couvre un grand nombre d’activités de créatures qui, par leur métabolisme, créent le monde autour d’elles. En plongeant leurs racines dans la terre, les plantes modifient la structure du sol et rejettent des substances chimiques qui encouragent la croissance de certains champignons. Loin d’« infecter » les plantes, ces moisissures créent avec les racines des liens intimes qui ouvrent la voie à des substances favorisant la croissance des plantes.

La parution de ce livre à cette période précise va entraîner une forte réaction négative chez les biologistes de l’évolution, comme on le voit déjà chez les philosophes de la biologie. À un degré pour elle inédit, la génération actuelle des spécialistes de l’évolution est confrontée au puissant assaut des forces du fondamentalisme religieux. Ces forces exploitent l’ambiguïté du mot théorie pour suggérer que l’évolution en tant que processus naturel ne serait rien de plus que cela – une « théorie ». « L’erreur de Darwin » a pu être conçue pour épater le bourgeois [en français dans le texte] et forcer l’attention des évolutionnistes, mais quand deux intellectuels accomplis soutiennent que la « théorie darwinienne de la sélection est vide », ils provoquent une colère qui interdit pratiquement aux biologistes tout examen sérieux de leurs arguments.

Conscients d’avoir poussé le bouchon un peu loin, les auteurs ont fait circuler un texte où ils assurent ne pas contester le mécanisme de base de l’évolution, ce processus naturel défini par les quatre principes de la variation, de l’hérédité, de la reproduction différentielle et de la mutation. Ils rejettent l’idée que la sélection naturelle serait une sorte de « force » obéissant à des lois, comme la gravitation. Pour eux, la sélection naturelle est simplement le nom donné aux diverses sortes de reproduction différentielle au sein d’une population. S’ils veulent éviter toute méprise, les biologistes feraient peut-être bien de cesser de se référer à la « sélection naturelle », et de parler plutôt de taux de survie et de reproduction différentiels.

L’autre source d’inquiétude et de colère, c’est que le livre vise la façon dont les biologistes fournissent des explications adaptatives à tout un éventail de phénomènes et qu’il s’en prend aussi à la communauté plus large de chercheurs qui recourent à la métaphore de la sélection naturelle pour énoncer des théories sur l’histoire, la structure sociale, la psychologie et la culture. Si vous gagnez votre pain en inventant des scénarios qui expliquent la xénophobie, le racisme ou l’amour de la musique à l’aide de la sélection naturelle, ce livre risque de vous déplaire.

Même les biologistes qui ont apporté des contributions fondamentales à notre compréhension du rôle des changements génétiques dans l’évolution des espèces ne peuvent résister à la tentation de défendre la théorie darwinienne contre ses ignorants adversaires, en arguant du fait que les biologistes sont toujours en mesure de fournir un scénario plausible pour expliquer par la sélection naturelle un cas donné d’évolution. Mais plausibilité n’est pas science. Faute de profondeur de champ et de temps, il est extrêmement difficile de fournir des explications vraies et suffisantes d’exemples particuliers d’évolution. Avec un fort accent russe qui ajoutait à la dérision, le cytogénéticien Jakov Krivshenko qualifiait de « spécoulations zoiseuses » les explications simplement plausibles. Au risque d’avoir à dire, la plupart du temps, « je ne sais pas comment cet organisme a évolué », les biologistes feraient bien de se garder des spéculations oiseuses.

 

Cet article est paru dans la New York Review of Books le 27 mai 2010.

Au Pérou, avec les pirates du livre

Au Pérou, les nouveaux livres – je parle des nouveaux livres édités légalement – se vendent avec l’autocollant « ACHETEZ L’ORIGINAL » : une petite astuce imaginée par l’industrie éditoriale pour faire face à la menace des pirates. Mais à vrai dire, au Pérou, être copié, c’est en quelque sorte figurer sur la liste des bestsellers. Je connais un écrivain qui, à la fin de toutes ses conférences, invite le public à acheter son ouvrage « avant qu’il ne soit contrefait ». Quand je lui en ai demandé la raison, il m’a avoué qu’on ne l’avait en réalité jamais piraté, mais qu’il avait bon espoir. Un jour, le romancier reconnu Alonso Cueto m’a raconté que le revendeur clandestin de son quartier lui fournissait, sans qu’il le lui demande, l’état de ses ventes. Au début, il s’en indignait ; depuis, il a appris à le tolérer. Ce qui est moins tolérable, c’est que le même vendeur se sente autorisé à prodiguer à l’écrivain des conseils sur les sujets potentiellement plus vendeurs.

Quoique le piratage existe dans toute l’Amérique latine – comme dans tous les pays en voie de développement –, les éditeurs de la région savent que le problème est particulièrement aigu au Pérou. Selon l’Alliance internationale pour la propriété intellectuelle (IIPA), le phénomène fait perdre plus d’argent au secteur de l’édition au Pérou que dans n’importe quel autre pays d’Amérique du Sud – à l’exception du Brésil, dont l’économie est huit fois plus importante. Un rapport de 2005, commandé par la Chambre péruvienne du livre – un consortium d’éditeurs, de distributeurs et de libraires –, tire des conclusions encore plus alarmantes : les pirates emploient plus de personnes que les maisons d’édition et les librairies traditionnelles ; et ils génèrent un revenu global de plus de 52 millions de dollars, soit le chiffre d’affaires du secteur légal (1).

Les pirates agissent au grand jour : les vendeurs sillonnent les rues de la capitale chargés de lourds tas de livres qu’ils vendent aux automobilistes à l’arrêt, ou bien ils étalent sur les trottoirs une bâche en plastique bleu sur laquelle ils déposent leur marchandise pour permettre à tout le monde de la voir. On les croise devant les établissements d’enseignement ou les bâtiments officiels, et dans les allées des marchés où la plupart des habitants de Lima font leurs courses. Un samedi, j’ai rencontré un homme qui vendait des manuels de droit piratés (des exemplaires reliés sur toile, si bien faits que j’eus peine à croire qu’ils étaient faux). L’homme me confia qu’en semaine il louait un emplacement dans une université : à l’intérieur de la Faculté de droit, où les futurs avocats du Pérou sont censés apprendre les lois sur le droit d’auteur, la propriété intellectuelle et autres concepts absurdes et sans pertinence. Les week-ends d’été, les vendeurs parcourent les plages du sud de la ville ou se rassemblent aux péages autoroutiers, à la sortie de la ville.

 

Les imprimeries illégales produisent jusqu’à 40 000 volumes par semaine

Les pirates proprement dits impriment ces livres sur d’antiques rotatives, dissimulées dans des maisons parfaitement quelconques. Les plus grandes entreprises peuvent produire jusqu’à 40 000 volumes par semaine. Et, parce qu’ils disposent de meilleurs réseaux de distribution que les éditeurs classiques, les pirates peuvent vendre trois fois plus d’exemplaires d’un livre. Ce peut même être bien davantage dans le cas d’un auteur de bestsellers.

L’édition péruvienne légale de mon dernier recueil de nouvelles, « Le roi est toujours au-dessus du peuple », a été publiée en juillet 2009, avec la pastille bleue « ACHETEZ L’original » sur le coin supérieur droit. J’ai accordé des interviews à la presse, donné plusieurs conférences à travers le pays, participé au Salon du livre de Lima… Nous fûmes bientôt en août, et on ne m’avait toujours pas piraté. Je commençai à m’énerver. Cette préoccupation tient beaucoup de la vanité, évidemment, mais quand il s’agit de publier, la vanité joue un grand rôle…

Au matin du 14 août – mon dernier jour à Lima –, mon éditeur me téléphona pour m’annoncer la bonne nouvelle : il avait vu mon livre en vente dans le quartier San Isidro, à l’angle de la rue Aramburu et de la Vía Expresa. Je me trouvai dans le centre et j’ai posé la question à tous les vendeurs que je croisai. Aucun ne l’avait. Mais tous pouvaient l’obtenir. Pour demain, assuraient-ils.

Mon premier recueil de nouvelles, « La guerre à la lumière des chandelles », n’a jamais été piraté à ma connaissance, ce qui me déçoit légèrement. En 2007, quand mon roman Lost City Radio arriva dans les librairies, il fut mis en vente 50 sols [14 euros]. Presque le même prix qu’aux États-Unis, à cette énorme différence près que cette somme représente, au Pérou, le cinquième environ du salaire hebdomadaire d’un travailleur moyen. À vrai dire, ce prix me fit honte : comment pouvais-je espérer, la conscience tranquille, que mes proches paient tant pour un livre ? Hormis les classes moyennes et supérieures, fort peu nombreuses, qui dispose d’une somme pareille ? Mon nouveau livre se vendait pour un peu moins – autour de 35 sols [10 euros] –, mais il restait hors de portée de la majorité des Péruviens.

Dans le courant de l’après-midi, je retournai à San Isidro, à l’angle de la rue Aramburu et de la Vía Expresa. Je ne tardai pas à voir le premier vendeur pirate. Je lui demandai. Il haussa les épaules. Rien. Mais il devait y en avoir un autre. Je le savais. Je savais qu’ils avaient certainement un gentlemen’s agreement pour ne pas se disputer les clients : l’un stationne sur la Vía Expresa côté nord ; l’autre à Aramburu, vers l’ouest.

 

« Je sais que je vous vole. Mais je suis petit »

Je le vis de loin et reconnus la quatrième de couverture blanche de mon livre. Les ouvrages étaient accrochés à un grillage sur quatre rangées, trois par trois. Il en tenait deux, un à chaque bras et avait un sac à dos attaché à un poteau, qu’il surveillait du coin de l’œil. Dès que je le pus, je traversai la rue et l’appelai en montrant mon livre. Je lui criai :

– Combien ?

– Douze sols [3,30 euros].

– Dix.

– Ne soyez pas radin. Il est nouveau. Je l’ai reçu aujourd’hui.

– Je sais bien qu’il est nouveau. C’est moi qui l’ai écrit.

Il me regarda comme si j’étais fou. Nous étions sur le terre-plein central, très étroit, et les voitures nous frôlaient à toute allure. Il déposa les livres par terre, les fils de fer appuyés contre sa jambe. Je sortis mon portefeuille et lui montrai ma carte d’identité. Il s’en empara, examina mon nom et ma photo, regardant tour à tour la carte, le livre et moi. Je lui demandai :

– Comment vous appelez-vous ?

– Jonathon.

– Eh bien, Jonathon, en réalité, vous devriez même me remettre mon livre gratis.

Il eut un sourire nerveux. Je vis que cette seule idée le préoccupait. Il était petit, jeune, la peau sombre. Ses cheveux noirs lui tombaient sur les yeux et il flottait dans son jean. Il se balança d’une jambe sur l’autre.

– Savez-vous le temps que j’ai mis à écrire ce livre ?

– Non.

– Trois ans.

Il ne dit rien.

– Combien en avez-vous vendu ?

Jonathon me regarda, l’air confus, comme pour tenter de deviner la réponse qui me plairait le plus. « Les gens se renseignent, dit-il enfin, mais ils n’achètent pas. »

Il sortit le livre et me laissa le prendre. L’image de la couverture était la même, mais elle avait une légère teinte verdâtre. Le format du papier était différent, si bien que le livre était moins haut, plus large et plus fin. Moins substantiel. Cela me déplut.

– Vous me volez, dis-je.

C’était plus une plainte qu’une accusation.

À ma grande surprise, Jonathon approuva. « Je sais bien. » On ne l’entendait presque pas dans le fracas de la circulation. « Mais je suis petit. »

Je ne sais pas pourquoi, mais je trouvai cet aveu bouleversant. Je me sentis très mal. Je crois que Jonathon aussi. Il se courba. Il avait toujours les livres appuyés contre sa jambe. Je sortis mon argent, un billet de dix. Il sourit. Naturellement, puisque nous étions au Pérou, son premier geste fut de s’assurer que ce n’était pas un faux.

 

Cet article est paru dans El País, en mars 2010. Il a été traduit par Liliane Hasson.

Une Américaine contre le désastre carcéral

Le système carcéral américain est dans un état catastrophique : 2,3 millions de personnes sont aujourd’hui derrière les barreaux dans ce pays, cinq fois plus qu’en 1978. Notre taux d’incarcération est désormais le plus élevé au monde (1). De nombreux prisonniers, pour ne pas dire la plupart, ne devraient pas se trouver là ; 16 % des détenus adultes souffrent de problèmes mentaux et relèvent de la médecine. 16 %, c’est également la proportion de mineurs que comptent nos prisons. Si rien ne prouve que les Noirs sont plus enclins à consommer de la drogue que les Blancs, ils courent six fois plus le risque d’être incarcérés pour infraction à la législation sur les stupéfiants (2). La plupart de ceux qui le sont n’ont aucun antécédent grave et ont généralement été arrêtés pour simple possession de drogue.

Les violences, sexuelles ou autres, sont monnaie courante en prison : environ 20 % des détenus en font état. Non seulement ces « fabriques de monstres », comme les surnomme Sunny Schwartz, ne font guère pour interrompre le cycle de la violence, mais elles semblent même l’accentuer. Les deux tiers environ des anciens détenus sont de retour derrière les barreaux dans les trois ans qui suivent leur libération. L’expérience carcérale peut être si brutale et humiliante, selon un certain nombre d’études, qu’elle rend les détenus plus durs et plus méchants. Les crimes qu’ils commettent ensuite sont généralement plus graves que ceux pour lesquels ils avaient initialement été emprisonnés (3).

Dans ce contexte, les membres de la toute nouvelle Commission sur la justice pénale, chargée de passer en revue le système carcéral américain et de faire des propositions de réforme, devraient songer à l’expérience menée il y a quelques années au sein de la prison de San Bruno, en Californie (4). Ce projet, qui fait l’objet de la passionnante étude de Sunny Schwartz, est important. Parce qu’il a considérablement réduit les taux de récidive, mais aussi parce qu’il pourrait nous permettre de sortir de l’opposition stérile « répression/réinsertion » qui marque traditionnellement le débat entre conservateurs et progressistes sur le sujet.

 

La plupart n’ont pas le niveau de lecture d’un élève de cinquième

Schwartz a commencé de travailler dans les prisons du comté de San Francisco en 1980, pendant ses études. Deux jours par semaine, elle venait recueillir les griefs des prisonniers, pour ensuite leur faire franchir les méandres bureaucratiques du système judiciaire californien. Après avoir obtenu son diplôme de droit, elle a œuvré un moment pour une association de lutte contre le sida. Puis, en 1990, à la demande de son ancien patron, le shérif Michael Hennessey, elle est retournée au bloc 7 de la prison de San Bruno pour lancer de nouveaux programmes d’aide à la réinsertion.

Les détenus de San Bruno étaient parfaitement représentatifs de la population carcérale américaine. Plus de la moitié étaient noirs, alors même que les Africains-Américains ne représentent que 6 % de la population de San Francisco. 75 % d’entre eux environ avaient quitté l’école sans diplôme, et la plupart n’avaient pas le niveau de lecture d’un élève de cinquième ; 90 % n’avaient jamais occupé un emploi légal. 80 % disaient avoir été victimes de violences sexuelles ou physiques dans l’enfance, et 80 % avaient commis au moins un acte de violence.

En prison, ces détenus passaient leurs journées à regarder la télévision (des émissions de télé-poubelle, des films d’horreur, des dessins animés), à se muscler, à se battre, à subir des fouilles au corps, et à adresser de minutieuses lettres de doléances aux autorités. Une fois libres, quelque 70 % finissaient à nouveau sous les verrous dans les trois ans, un peu plus que la moyenne américaine. Schwartz avait pour mission d’imaginer des programmes susceptibles de remédier à cette situation.

Sunny Schwartz commença par ouvrir un lycée dans la prison, qui enseignait notamment la lecture, l’écriture, et les mathématiques, sans oublier l’apprentissage des compétences essentielles à la vie quotidienne – l’art et la manière de décrocher et conserver un emploi, par exemple. À bien des égards, ce fut un succès : les détenus appréciaient d’avoir quelque chose à faire de leurs journées et beaucoup décrochèrent des diplômes susceptibles d’améliorer substantiellement leurs chances de trouver un travail à leur sortie. Mais l’initiative n’eut que peu d’impact sur leur propension à la violence. Pendant les heures creuses, ils continuaient à se chercher noise. En entendant les détenus éructer au téléphone, les gardiens concluaient que leur agressivité ne cesserait pas à leur libération. « Comme on lui a appris à lire, plaisantait l’un d’eux, on n’a qu’à lui montrer un panneau lui disant de ne plus battre sa femme. »

Schwartz se demanda si l’instruction, en soi, suffisait à transmettre les aptitudes nécessaires pour vivre en société. Même si la prison était mixte, les hommes l’inquiétaient particulièrement. Certains étaient tellement agressifs qu’ils faisaient même peur à une avocate chevronnée comme elle. À vrai dire, certains se faisaient peur à eux-mêmes. Sur le point d’être libéré, l’un d’eux supplia ainsi Schwarz de le maintenir derrière les barreaux : il craignait de ne pouvoir se retenir de violenter la fillette d’un voisin, âgée de 5 ans. Schwartz savait que certains, dont celui-là peut-être, n’avaient aucune chance de réinsertion, mais elle savait aussi d’instinct – et l’histoire lui donnerait raison – que la plupart pouvaient changer, à condition de recevoir une aide psychologique massive. Mais en quoi consisterait cette aide ? Voilà qui n’avait a priori rien d’évident.

 

La prison déresponsabilise les détenus

Peu après avoir commencé à San Bruno, Schwartz entendit pour la première fois parler de « justice réparatrice », au cours d’une conférence. Le système américain moderne est fondé pour l’essentiel sur la notion de châtiment et s’appuie sur la sanction. La justice réparatrice, en vigueur dans les sociétés traditionnelles, est fondée sur l’idée que les criminels doivent aussi s’efforcer de réparer le mal fait aux autres. Pour cela, ils doivent d’abord faire face à leurs actes, puis se racheter aux yeux de leur famille, de leur communauté et, si possible, de leurs victimes. Schwartz raconte dans son ouvrage comment la justice réparatrice s’est vite imposée à elle comme un moyen de transformer ces récidivistes en membres actifs de leurs communautés.

La première étape – convaincre les détenus de San Bruno de faire face à leur propre comportement violent – serait la plus difficile. Il est en effet frappant de voir à quel point les hommes violents semblent dénués de remords, comme s’ils étaient dénués de sentiment. Leur parcours au sein du système judiciaire ne fait d’ailleurs que renforcer ce détachement, explique Schwartz. Pendant le procès, leurs avocats les entraînent à nier ou minimiser leurs crimes. En prison, ils passent leurs journées à se plaindre de leurs conditions de détention, de leurs peines, du comportement des gardiens et des autres détenus, enfin de la société dans son ensemble. À aucun moment on ne leur demande de juger leur propre comportement ou de reconnaître la souffrance qu’ils ont causée.

Schwartz connaissait déjà différentes techniques de « gestion de la colère », qui consistent généralement à apprendre aux hommes violents à réprimer leur rage ou éviter les situations susceptibles de la provoquer. Elle voulait autre chose, une méthode qui aide les détenus à retrouver le contact avec leurs propres émotions, et décida d’essayer Manalive, un programme créé quelques années auparavant pour les hommes coupables de violence domestique. Manalive devint bientôt le socle de tous les projets de Schwartz, baptisés du nom générique de Resolve to Stop the Violence Project (RSVP).

 

« Violent, moi ? Sûrement pas ! »

En novembre 2008, je me suis rendue à la prison de San Bruno pour assister à une session. Un chef de séance et une quinzaine de détenus étaient assis en arc de cercle sur des chaises en plastique pendant que Don, un braqueur de banque blanc de 28 ans, racontait une bagarre à laquelle il avait été mêlé huit ans plus tôt. Tandis que les autres l’écoutaient et l’interrogeaient, deux pri-sonniers analysaient son récit, notant tous les accès de violence – physique, sexuelle, émotionnelle – évoqués par Don : vente de drogue au cours d’une fête, infidélités envers sa compagne, ce qui ne l’empêchait pas de hurler sur elle, tabassage d’un des invités à coups de bouteille de bière et de coups de pied. La session dura deux heures. À la fin, le tableau noir était entièrement recouvert de notes sur les gens que Don avait blessés et comment, mais aussi sur la manière dont il avait tenté de minimiser ses actes ou d’en rejeter la responsabilité sur les autres.

Même si certains détenus participaient volontairement au programme, la plupart ne se considéraient pas comme violents avant d’y avoir été inscrits par l’administration pénitentiaire. « Je savais que j’avais un problème avec la drogue, explique Don. Mais violent, moi ? Sûrement pas ! » Après avoir assisté à un certain nombre de séances obligatoires et avoir observé d’autres hommes décrire leurs actes, il a pourtant commencé à réaliser à quel point il avait blessé les autres ; pas seulement les hommes qu’il avait frappés ou tabassés un jour ou l’autre, mais aussi sa propre famille, tellement terrifiée par ses éruptions de colère qu’elle s’était mise à l’éviter. Lorsqu’il rejoignit le programme, il avait passé dix mois en prison sans quasiment avoir de nouvelles de ses parents, et sans avoir jamais été en contact avec sa sœur. Treize semaines plus tard, il parlait à ses parents une fois par semaine et à sa sœur tous les jours.

Le programme ne prévoit pas de processus de réparation directe pour les victimes. Mais, en invitant des personnes ayant elles aussi subi des violences à s’exprimer devant les prisonniers, il renforce chez eux le sens de leur responsabilité. RSVP encourage également les réparations envers la société dans son ensemble, en mettant en relation les « diplômés » libérés avec des groupes de prévention de la violence juvénile.

En 2004, les psychiatres James Gilligan, de la New York University, et Bandy Lee, de Yale, ont évalué le programme. Ils ont conclu qu’il permettait de réduire nettement les taux de récidive ; et cela d’autant plus qu’on y participait longtemps. Par rapport à un groupe témoin de prisonniers n’ayant pas pris part au programme, les hommes qui avaient suivi le cursus complet de seize semaines étaient quatre fois moins nombreux à se retrouver en prison un an plus tard.

Schwartz ne s’attarde pas sur les raisons du taux d’incarcération hallucinant des États-Unis. La première fois que je me suis rendue à la prison de San Bruno, on m’a conduite dans une cabine de surveillance dont le sol de verre transparent laissait voir tout un dortoir. C’était à la mi-journée et des hommes en survêtements orange se tenaient là, en petits groupes. Certains déjeunaient, d’autres jouaient au ping-pong ou regardaient la télé. Sans surprise, la plupart étaient noirs. Entre 20 et 34 ans, un Noir américain sur neuf est en prison, six fois plus que les Blancs de la même tranche d’âge ; et 65 % des jeunes Noirs déscolarisés passent une partie de leur vie derrière les barreaux (5). En d’autres termes, la hausse du taux de détention est essentiellement due à l’incarcération croissante des hommes noirs.

Mais pourquoi tant d’hommes noirs sont-ils en prison ? Les opinions divergent mais, en ce qui concerne les affaires de drogues, la surveillance démesurée dont les jeunes Noirs font l’objet explique en partie le problème. Les jeunes Blancs peuvent bien consommer de la drogue aussi souvent que les Noirs, ils sont rarement pris ; et, quand ils le sont, ils ont plus de chances de s’en tirer avec un simple avertissement. 60 à 75 % des adolescents noirs de Baltimore et de Chicago déclarent être systématiquement harcelés par la police, selon une récente enquête. En revanche, le harcèlement policier ne permet pas d’interpréter les différences raciales en matière de crimes violents. Les données sur les homicides sont claires : les Noirs sont sept fois plus susceptibles d’en commettre et six fois plus susceptibles d’en être victimes que les Blancs. Cela ne peut s’expliquer par la seule discrimination qu’ils subissent.

Alors quoi ? En 1992, un rapport du Conseil national de la recherche avançait que certains individus possédaient peut-être des prédispositions génétiques à la violence et recommandait des recherches plus fouillées sur la question. Même s’il n’affirmait pas que ces « gènes » étaient plus répandus chez les Noirs, le sous-entendu racial était clair et l’étude fut très critiquée.

Il n’aurait pas dû échapper au Conseil que les taux d’homicide évoluent à un rythme bien plus rapide que le génome humain, dont les transformations peuvent prendre des milliers d’années. Ainsi, le meurtre est aujourd’hui bien plus répandu aux États-Unis qu’en Europe. Mais, aux XIVe et XVe siècles, le taux d’homicide à Londres, Amsterdam et Stock-holm était aussi élevé qu’il le fut à New York au faîte de la vague de criminalité des années 1990 (6). Et, jusqu’aux années 1960, les homicides étaient plus rares en Afrique qu’en Europe ; s’il existait, un « gène de la violence » d’origine raciale pourrait donc difficilement venir d’Afrique (7). Le fait que le programme RSVP donne d’aussi bons résultats avec les Blancs qu’avec les Noirs montre en outre que tous les hommes agressifs peuvent changer, que nul penchant pour la violence n’est inscrit dans les gènes.

Pour la plupart des experts, le lien entre race et violence est d’origine sociale. Les chômeurs sont ainsi plus enclins à verser dans la délinquance. Pourtant, sur le long terme, le lien entre crime et évolution du marché du travail n’apparaît pas clair. Si une hausse du chômage se traduit par une hausse des crimes contre les biens, elle a moins d’impact sur les crimes violents.

 

Le taux d’homicide a doublé lors de l’« épidémie de crack »

La plupart des études démontrent, en revanche, une forte corrélation entre les homicides et le trafic de stupéfiants, qui a tendance à prospérer dans les quartiers noirs. Une enquête de 1988 établissait que 40 % des homicides commis à New York étaient le fruit de conflits liés à la drogue. Si les Blancs et les Noirs sont tout aussi susceptibles de consommer, les Noirs sont plus fréquemment impliqués dans l’activité hautement lucrative et dangereuse de la conditionner, de la distribuer et de la vendre. Le trafic suscite la violence parce que les conflits qui éclatent sur les prix, les territoires ou la clientèle ne peuvent se régler pacifiquement devant un tribunal. Ce n’est probablement pas un hasard si le taux d’homicide a doublé pendant la Prohibition dans les années 1920, et s’est effondré avec son abolition en 1933. De même, le taux d’homicide a de nouveau doublé lors de l’« épidémie de crack » des années 1970 et 1980, lorsque le trafic de drogue est devenu plus lucratif et compétitif, donc plus dangereux. [Sur les effets pervers de la pénalisation des drogues, lire Books, n° 15, septembre 2010.]

Que peuvent faire les autorités pour extirper le trafic des quartiers noirs ? Elles pourraient commencer par améliorer les écoles, qui se caractérisent par un manque criant de financement, des effectifs surchargés, des classes perturbées et des taux d’abandon élevés. Cette situation nous met tous en danger et devrait être gérée, puisque les probabilités d’incarcération chutent à mesure que le niveau d’instruction s’élève, particulièrement chez les hommes noirs. Selon une estimation faite en 1980, l’écart racial en la matière diminuerait de 23 % si les jeunes Noirs fréquentaient l’école aussi longtemps que les Blancs. Et encore cette étude a-t-elle précédé la vague d’incarcération des Noirs de ces trente dernières années. L’effet était même encore plus net sur les crimes violents : une augmentation de 1 % de la proportion de diplômés permettrait d’économiser 1,4 milliard de dollars, c’est-à-dire la somme qu’il faudrait sinon dépenser pour garder ces hommes sous les verrous.

 

L’importance des diplômes

À lui seul, un diplôme du secondaire semble éviter aux Noirs bien des ennuis. Comparés à ceux qui arrêtent l’école en seconde ou en première, les Noirs diplômés du secondaire courent quatre fois moins de risques de finir en prison (8). Et il est peu probable que le phénomène s’explique par la nature du programme de terminale. Mais obtenir un diplôme peut être révélateur d’une attitude relativement positive envers la société et envers soi-même, et cela pèse davantage que n’importe quel savoir accumulé. Certaines études suggèrent même qu’un diplôme compte plus que le revenu, ou que le fait d’avoir ou non un travail (9).

Mais, même si l’éducation peut contribuer à éviter les ennuis aux gosses noirs, aider les hommes déjà criminels à reconquérir leur estime d’eux-mêmes à travers l’instruction n’est pas toujours suffisant pour les sortir de l’ornière, comme l’a constaté Schwartz. Car le trafic de drogue et les gangs offrent plus qu’un gagne-pain. Ils proposent aussi une société alternative où le courage, la dureté et l’esprit d’entreprise sont valorisés. Surtout, ils libèrent de la honte d’être pauvre, sans emploi et incapable d’entretenir une famille (10). C’est ce sentiment de honte même qui, selon un nombre croissant de psychiatres, est à l’origine du comportement violent.

Dans les années 1980, James Gilligan était responsable du service psychiatrique des prisons du Massachusetts. Il eut des milliers de consultations avec des meurtriers et s’aperçut bientôt qu’ils étaient particulièrement enclins à blesser ou tuer quelqu’un s’ils se sentaient insultés ou humiliés. Ces hommes semblaient redouter par-dessus tout les sensations de faiblesse et de honte, et ils répondaient par la violence à quiconque provoquait ces sentiments, qu’il s’agisse d’une petite amie infidèle et moqueuse ou d’un dealer rival.

De nombreux tueurs ont expliqué à Gilligan que lire la peur dans les yeux de leurs victimes leur donnait un sentiment de puissance et l’impression d’être respectés. Cela renforçait leur image de « dur » et semblait justifier leurs réactions agressives face à tout signe de manque de respect, aussi mineur ou involontaire fût-il (11). Le sens de l’honneur est au cœur de ce monde hors la loi et Gilligan se demanda si ce n’était pas précisément parce que ces hommes avaient tant de motifs de honte. Comme les détenus de San Bruno, la plupart de ses patients avaient subi des sévices humiliants dans l’enfance, et connu l’échec à l’école ou dans leur recherche d’emploi. Le psychiatre en conclut que ce vécu douloureux les avait amenés à être particulièrement sensibles aux manques de respect, et à construire des sous-cultures fondées sur la défense de l’honneur masculin, aussi creux et fanfaron soit-il, comme une forteresse contre la honte.

Pendant ses études dans les années 1950, Gilligan avait été passionné par le travail de l’anthropologue Ruth Benedict, qui classa les cultures selon l’importance que les unes accordent aux notions d’honneur et de honte tandis que les autres sont dominées par les notions de fierté et de culpabilité. Si la culpabilité et la honte ont beaucoup en commun, Benedict estime que les implications sont différentes. La culpabilité, ce sentiment d’avoir fait quelque chose de mal et de devoir en souffrir, que les autres le sachent ou non, nourrit le tourment intime. La honte, elle, passe par la conscience du mépris des autres ; elle a donc des effets potentiellement bien plus graves sur les relations humaines. La fierté, comme la culpabilité, est un sentiment intérieur d’accomplissement, tandis que l’honneur, comme la honte, dépend de l’attitude des autres envers soi.

Lorsque Gilligan a commencé sa carrière de psychiatre de prison, il s’est souvenu des analyses de Benedict. « Lorsque je suis entré pour la première fois dans une prison, me confiait-il récemment, j’ai réalisé que j’étais au cœur d’une culture de l’honneur. » Depuis les années 1960, d’autres experts reconnus du comportement, dont Thomas Scheff, John Braithwaite et Helen Lewis, ont aussi qualifié la honte de « maître régulateur » des émotions, et en ont fait une clé pour comprendre les comportements violents. Après s’être penché sur dix années d’enregistrements de ses séances de thérapie, Scheff assure n’avoir jamais vu d’explosion de colère qui n’ait été précédée d’un épisode honteux.

 

En attendant un monde meilleur…

Une scène du film français Entre les murs, récit romancé mais réaliste d’une année dans un collège parisien difficile, illustre parfaitement comment la honte peut déclencher la violence et ruiner la vie d’un jeune garçon. Dans une scène, au tournant du film, Souleymane, 15 ans, fils d’immigrés africains et un brin provocateur, apprend, devant tout le monde, que l’enseignant lui prête des « moyens limités ». Tandis que le brouhaha de la classe continue à l’arrière-plan, le visage de Souleymane se fige. Quelques instants plus tard, il se rue hors de la salle, cognant accidentellement un camarade au visage et frappant presque son professeur. Ce pour quoi il sera exclu. L’avenir paraît sombre pour ce garçon, désormais considéré par les adultes comme « violent » en plus d’être « limité ».

Les émotions ont leur logique propre, rappelle Gilligan, que nous ignorons souvent. Des méthodes telles que Manalive peuvent aider les hommes violents à mieux comprendre leurs sentiments de douleur et de colère et à développer les aspects plus positifs de leur personnalité. Ce type de technique de justice réparatrice fait de plus en plus l’unanimité, à gauche comme à droite. Tandis que la démarche de Schwartz est en phase avec les notions conservatrices de responsabilité personnelle, certains programmes conservateurs d’inspiration religieuse acceptent l’idée progressiste selon laquelle il faut s’occuper du manque d’instruction et d’opportunités d’emploi si l’on veut donner aux détenus une chance de réussir leur réinsertion.

À vrai dire, la principale résistance envers ce type de programmes émane de certains gauchistes bien intentionnés mais doctrinaires, qui estiment absurde d’attendre un changement de comportement d’hommes qui continuent de subir le racisme, le chômage, les écoles minables et tout l’héritage des inégalités en Amérique. Certes, les conditions dans lesquelles grandissent nombre d’Africains-Américains sont traumatisantes. Mais l’idée qu’on ne pourra traiter les questions de violence, de drogue, de sida tant que ces gauchistes simplistes n’auront pas la satisfaction de nous voir vivre tous dans une société égalitaire, voilà qui est en soi une forme de racisme, fondée sur la conviction paternaliste que les êtres ne peuvent modifier leurs comportements individuels et collectifs. Des programmes comme RSVP le montrent : quand les hommes ont le courage de faire face à leur propre violence, ils sont capables de surmonter les situations les plus atroces. Aider les hommes violents à trouver des formes plus constructives d’expression de leur virilité pourrait bien être la manière la plus rapide d’améliorer leur avenir et celui de leurs familles.

De toute évidence, à plus long terme, ce ne sera là qu’une partie de la solution au problème de la violence. La honte et la culture toxique qu’elle engendre sont cultivées dans les écoles surpeuplées et inefficaces d’Amérique ; dans une économie qui, en période de croissance, profite surtout aux riches ; et dans les petites humiliations qui se produisent chaque jour quand une personne noire entre dans un magasin ou traîne simplement dans la rue avec des amis. Elles sont aussi cultivées dans ces familles où les parents, accablés par les difficultés et les déceptions, usent de la violence pour discipliner leurs enfants. La fabrique de monstres n’est pas seulement à l’intérieur des prisons ; elle est aussi dans le monde atrocement injuste qui se trouve à l’extérieur.

 

Ce texte est paru dans la New York Review of Books le 11 juin 2009. Il a été traduit par Adrien Pouthier.

Sexe, bombes et hamburgers

Le journaliste scientifique Peter Nowak a écrit un ouvrage digne de celui publié en 1948 par l’historien suisse Sigfried Giedion, le désormais classique, La Mécanisation au pouvoir. Il utilise les mêmes ingrédients de base, à la fois en brossant un panorama magistral de l’impassibilité du progrès technologique et en proposant une analyse fine de ses effets économiques. Giedion avait une connaissance exhaustive de l’histoire de la mécanisation, fondée sur les sources primaires de l’époque. En s’efforçant de comprendre la rencontre de l’innovation et des besoins humains élémentaires, Nowak a entrepris une quête non moins exhaustive. Il entend en effet examiner la technologie de l’hédonisme, en montrant comment les industries du sexe et de l’alimentation ont été transformées par des découvertes issues de la recherche militaire.

« Des sacs en plastique à la laque pour les cheveux, des vitamines à Google Earth, l’armée a financé la conception de la plupart des produits que nous utilisons aujourd’hui », écrit Nowak. Bon nombre de ces découvertes sont nées de la Seconde Guerre mondiale : l’énergie nucléaire, la conquête spatiale, la recherche génétique, les nouveaux produits chimiques et les additifs alimentaires. Plus récemment, la guerre du Golfe fut la première à utiliser les bombes intelligentes et le GPS, tandis que des avancées décisives dans le domaine de la robotique sont actuellement réalisées en Irak et en Afghanistan. « Pour l’essentiel, c’est une histoire américaine », souligne Nowak. Les États-Unis sont responsables de près des deux tiers de l’augmentation des dépenses militaires dans le monde entre 1999 et 2008, et, malgré la montée en puissance de la Chine, ils dépensent près de la moitié des budgets de recherche et développement de la planète.

Après la guerre vient le sexe. L’industrie pornographique s’est rapidement approprié ces technologies militaires, notamment en adoptant avec enthousiasme la caméra 16 mm, initialement utilisée par les Alliés pendant la guerre ; de même, l’explosion du marché du film porno sur Internet s’appuie sur le développement d’un réseau financé à l’origine par la Défense américaine. Dans la même veine, Nowak fait remonter les innovations alimentaires au second conflit mondial. Les progrès alors effectués sur le plan de la conservation ont été suivis après la guerre par un large éventail de produits dérivés, du jus d’orange concentré au film étirable et aux Tupperware.

 

89 dollars consacrés chaque seconde au porno sur Internet

La thèse de Nowak est claire : l’avalanche de sexe dans nos chambres et de calories dans nos assiettes a été rendue possible par la technologie. Mais son insistance sur le rôle de la Seconde Guerre mondiale et des technologies militaires en général est problématique. Certes, il semble bien qu’un nombre hallucinant de procédés civils aujourd’hui fort prisés ait une origine militaire. Et après ? Ce constat n’a guère d’intérêt si les percées technologiques ne sont pas replacées dans leur contexte. Par exemple, selon Nowak, l’apparition du Polaroïd – à partir d’une technologie mise au point pendant la guerre – a constitué un stimulus sexuel majeur. Mais l’art érotique d’avant 1940 était riche de photos sexy. Dans les années 1920 et 1930, les douaniers américains confisquaient d’ailleurs régulièrement ce type de documents aux passagers en provenance d’Europe. Ces clichés sont à couper le souffle, bien avant que la technologie ne s’en mêle.

Le raisonnement de Nowak comporte une faille intellectuelle plus fondamentale. À ses yeux, seule la technologie, en changeant la donne du côté de l’offre, est à l’origine de la dynamique sociale. Il ne prend pas en considération le rôle que joue le désir, du côté de la demande. En dehors de quelques signes en direction d’événements culturels comme la parution du rapport Kinsey sur la sexualité ou la création de Playboy par Hugh Hefner, Nowak ne s’interroge jamais sur le rôle joué par une société de plus en plus avide d’expériences hédonistes. Mais Playboy et autres publications du même genre furent l’expression d’une profonde soif de satisfaction érotique apparue à la fin du XIXe siècle, et renforcée dans les années 1960.

Ces lacunes n’ont toutefois rien ôté au plaisir que j’ai pris à lire ce livre et à découvrir la genèse du four à micro-ondes ou du lait en poudre. Nowak nous raconte ces histoires, souvent inédites, de façon claire et concise. Un petit exemple, à propos de l’invasion du sexe sur Internet : « Les producteurs [pornos] américains ont engrangé 3 des 5 milliards de dollars que représentait en 2006 ce marché à l’échelle mondiale. En 2009, on estimait que 25 % des recherches sur Internet concernaient des contenus pour adultes, tandis qu’un tiers des sites Web étaient pornographiques, et s’attiraient 68 millions de visites par jour : chaque seconde, 28 000 internautes regardent une image porno. Et 89 dollars sont consacrés chaque seconde au secteur. » Des chiffres stupéfiants.

Il ne fait aucun doute que, si on la prend pour vraie, cette relation de cause à effet sexuel de l’innovation technologique, chère à Nowak, aura bientôt des répercussions considérables. La technologie militaire inventera de nouveaux moyens d’occuper nos loisirs, qui nous séduiront en élargissant le champ de l’hédonisme. Dans ses grandes lignes, ce nouveau scénario est en train de s’écrire dans les zones en guerre du Moyen-Orient, le « meilleur exemple, écrit Nowak, de la terrible ambivalence de la technologie militaire : alors que de nouvelles armes infligent d’atroces souffrances à certaines populations, elles assurent à d’autres confort et bien-être. En 2004, les troupes américaines avaient déployé 162 robots en Irak et en Afghanistan ; fin 2008, elles en utilisaient plus de 6 000 ». Alors que de nouvelles percées dans le domaine de l’intelligence artificielle servent à créer des outils qui accentuent le sens tactile, l’industrie pornographique ne tardera pas à mobiliser ses ressources pour atteindre un stade supérieur de l’imitation de la vie.

 

Cet article est paru dans la Literary Review of Canada de mai 2010. Il a été traduit par Béatrice Bocard.

Rodolfo Walsh, écrivain et martyr

Le 25 mars 1977, en arrivant à l’arrêt de bus d’une gare routière populaire et bruyante de Buenos Aires, l’écrivain et journaliste argentin Rodolfo Walsh se retourna pour dire au revoir à Lilia Ferreyra, sa femme depuis dix ans, qu’il comptait retrouver le lendemain. Tous deux portaient, prêtes à l’envoi, les copies d’un texte sur lequel il avait travaillé au cours des trois mois précédents.

Le 24 mars 1977 – la veille – avait mar-qué le premier anniversaire du coup d’État militaire portant au pouvoir en Argentine une dictature sanguinaire, et Walsh disait dans son texte un certain nombre de choses à ce sujet (1). Ce matin-là, il salua donc sa femme, posta les enveloppes destinées à plusieurs journaux et revues, et se mit en route vers le lieu de rendez-vous fixé avec un camarade du groupe des Montoneros, une organisation armée à laquelle Walsh appartenait depuis 1973, sous le pseudonyme d’Esteban et avec le rang de sous-officier (2). Il était un peu plus de deux heures de l’après-midi quand il arriva au niveau de l’avenue San Juan. Là, on sait seulement que les militaires lui ont tendu une embuscade, qu’il a sorti son pistolet calibre 22 et qu’il fut tué sur place.

L’après-midi précédent, dans le jardin de la maison où il vivait avec Lilia, Walsh avait semé des graines de laitue, les premières du potager qu’il avait imaginé. Après, il avait fait ce qu’il faisait tous les soirs : chargement de pistolets et assemblage de grenades artisanales. À un moment, il avait fait allusion à un projet tout simple : « J’aimerais planter une double rangée de peupliers argentés jusqu’à l’entrée de la maison. Quand le vent agite les feuilles, on dirait qu’il tombe une pluie fine. »

Né en 1927 à Choele Choel, une ville de la province patagonienne de Río Negro, Walsh commença à travailler à 17 ans, à Buenos Aires, pour les éditions Hachette, d’abord comme correcteur d’épreuves, puis comme traducteur d’un genre littéraire qui allait être celui de ses premiers écrits : le roman policier. En 1950, l’une de ses nouvelles gagna un concours organisé par la revue Vea y lea. Il se maria et eut deux filles : María Victoria (Vicky) et Patricia. En 1953, il publia son premier livre, Variaciones en rojo (« Variations en rouge »), et son premier article – sur l’écrivain américain Ambrose Bierce – dans la revue Leoplán. En 1955, Walsh était donc tout cela : traducteur d’anglais, père de deux filles, joueur d’échecs, ancien militant de droite, partisan de la Revolución Libertadora, l’alliance de militaires et de civils qui venait de renverser le président Juan Perón ; surtout, c’était un homme qui voulait être écrivain. La politique n’était pas sa préoccupation première, la justice n’était pas sa priorité et le journalisme d’investigation ne l’intéressait guère. Un an plus tard, ce serait exactement le contraire. On ne connaît pas les détails de sa métamorphose. Mais elle dut être brutale.

 

« Un fusillé a survécu » : l’information fait basculer la vie de Walsh

Lorsqu’il écrivit en 1957 Opération Massacre – véritable acte fondateur du non-fiction novel (le « roman non fictionnel »), puisque Truman Capote ne publierait De sang-froid que huit ans plus tard –, Walsh ne cherchait pas à jouer les héros (3). Il le dira lui-même plus tard, dans une interview des années 1960, avec l’élégante sévérité qui était la sienne lorsqu’il parlait de lui : « J’ai éprouvé un sentiment élémentaire d’indignation et de solidarité face à tant d’injustice. Mais je pense que cela n’a pas été si noble ni si clair. Je débutais dans le journalisme et l’idée de décrocher un scoop a sans doute joué. »

Le 9 juin 1956, des militaires péronistes avaient tenté sans succès de renverser le gouvernement de la Revolución Libertadora. Sous couvert de la loi martiale, l’État avait fusillé en masse. Parmi les victimes, un groupe de civils réunis dans un appartement de la localité de Florida, dont la plupart n’étaient là que pour écouter la retransmission d’un combat de boxe. Arrêtés sans explications, ils furent conduits dans une décharge publique et criblés de balles. Cinq moururent, sept – horriblement blessés – parvinrent à s’enfuir. Quelques mois plus tard, l’un de ces survivants, Juan Carlos Livraga, se présentera à la justice pour dénoncer cette tuerie.

Le soir du 18 décembre 1956, Rodolfo Walsh buvait une bière dans un bar lorsqu’un ami lui murmura à l’oreille une phrase qui allait changer sa vie : « Un fusillé a survécu. » Trois jours plus tard, Walsh rencontrait pour la première fois Juan Carlos Livraga. « Je ne sais pas ce qui me captive dans cette histoire diffuse, lointaine, hérissée d’improbabilités. Je ne sais pas pourquoi je demande à parler à cet homme, pourquoi je suis en train de parler avec Juan Carlos Livraga. Mais bientôt, je le sais. Je regarde ce visage, le trou dans la joue, le trou plus grand dans la gorge, la mâchoire brisée et les yeux opaques où flotte encore l’ombre de la mort. Je me sens insulté », écrivit Walsh en prologue à la troisième édition d’Opération Massacre.

L’homme qui avait été jusque-là journaliste culturel et traducteur devint brusquement quelqu’un d’autre. Pour continuer l’enquête, il changea d’identité, obtint de faux papiers et un revolver, quitta son domicile. Pendant des semaines et des mois, Walsh chercha, enquêta, vérifia et retrouva deux, quatre, puis sept survivants. Il publia l’histoire, d’abord sous forme d’articles, dans les seuls journaux qui acceptèrent d’en prendre le risque : des hebdomadaires et des feuilles syndicales, parfois de droite, parfois péronistes, aux antipodes de ses propres convictions (Walsh n’était pas encore péroniste). Mais une seule chose lui importait : que cela se sache. En 1957, les éditions Sigla publièrent pour la première fois Opération Massacre sous forme de livre. Walsh avait 30 ans et, pour raconter l’histoire, il eut recours à toutes les techniques de la littérature (celle qu’il écrivait, lisait, traduisait) : intrigue, suspense, descriptions minutieuses, structure chorale, et langage acéré. « Nicolás Carranza, lit-on au début du livre, n’était pas un homme heureux cette nuit du 9 juin 1956. Protégé par les ombres, il venait de rentrer chez lui. Il est possible qu’il sentît que quelque chose le tenaillait. Nous ne le saurons jamais. L’homme emporte dans sa tombe nombre de pensées noires, et dans la tombe de Nicolás Carranza la terre a déjà séché. »

Opération Massacre présente d’abord ceux qui vont mourir, chez eux, autour de tables dressées pour le dîner, ou après le repas. Avec ces vies tranquilles pour toile de fond, Walsh met en scène la boucherie : douze personnes qui marchent vers leur mort sans le savoir et qui, l’ayant trouvée, ne font pas de grands discours. Ils s’humilient face à ceux qui veulent les humilier. Carranza supplie qu’on ne le tue pas – pour ses enfants –, mais un vomissement de panique interrompt sa prière. Rodríguez, déchiqueté par les balles, demande qu’on l’achève comme un animal : « Tuez-moi, ne me laissez pas comme ça, tuez-moi. »

 

« Un chef-d’œuvre du journalisme universel », selon García Márquez

Dans un article intitulé « Rodolfo Walsh et le lieu de la vérité », l’écrivain argentin Ricardo Piglia cite cette réponse que lui avait faite Walsh en 1970 : « Transposée dans le roman, la dénonciation devient inoffensive car elle se sacralise en œuvre d’art. D’un autre côté, le document, le témoignage visent aussi la perfection. Le travail d’enquête ouvre d’immenses possibilités artistiques. » Huit ans avant qu’un dénommé Truman Capote invente le « roman non fictionnel », bien avant qu’on envisage l’hybridation du journalisme et de la littérature, et qu’il soit pensable d’accoler le mot « art » à celui de « chronique », Walsh avait tout compris.

Après Opération Massacre, son existence fut féconde et, surtout, différente. « Opération Massacre a changé ma vie, écrira-t-il dans sa « Note autobiographique ». Avec ce livre, j’ai compris que, outre mes doutes intimes, il existait un monde extérieur menaçant. […] Je suis lent, il m’a fallu quinze ans pour passer du nationalisme à la gauche. » Le processus de métamorphose fut lent, mais irréversible. En 1958, il écrivit un autre livre d’enquête : « Le cas Satanovsky ». En 1959, il partit à Cuba pour participer à la fondation de l’agence Prensa Latina et y resta deux ans. À son retour, il écrivit des pièces de théâtre, des articles dans la revue Panorama. Il publia deux recueils de nouvelles (Les Métiers terrestres en 1965 et « Un kilo d’or » en 1967), qui contiennent quelques-uns des meilleurs récits de la littérature argentine (Cette femme, « Lettres », « Notes de bas de page ») (4). En 1969, il publia un nouvel ouvrage d’investigation, Qui a tué Rosendo ?

Mais, depuis 1968, l’engagement politique était devenu très important et Walsh, qui soutenait que tout art digne de ce nom devait être politique, faisait face à un problème insoluble : comment écrire de la fiction en intégrant cet engagement, comme dans ses textes journalistiques ? Il parlait beaucoup d’un roman inachevé. Il parlait beaucoup de son désir de revenir à la fiction. « Je ne peux ni ne veux recommencer à écrire pour un public restreint de critiques et de snobs. Je veux revenir à la fiction, mais une fiction qui intègre l’expérience politique. » Cela étant, le problème ne semblait pas sa priorité : à la fin des années 1960, il dirigeait le journal de la CGT argentine ; en 1973, il intégrait l’organisation des Montoneros, où il fonda le journal Noticias.

Le 29 septembre 1976, sa fille Vicky, sous-officier des Montoneros, mourut au cours d’un affrontement avec l’armée. Elle se tira une balle dans la tête en s’écriant : « Ce n’est pas vous qui nous tuez, c’est nous qui choisissons de mourir. » Walsh raconta cela dans un texte difficile et courageux, « Lettre à mes amis », dans lequel il portait à l’extrême l’art du bon journaliste : celui qui peut comprendre même cela, comprendre jusqu’à la douleur.

Après la mort de sa fille, Walsh décida de quitter Buenos Aires et s’installa avec Lilia à San Vicente, dans une maison avec jardin. Là, il entreprit de rédiger une lettre qu’il prévoyait d’envoyer aux journaux pour le premier anniversaire du coup d’État. Son titre était : « Lettre ouverte d’un écrivain à la Junte militaire (5) ». « Quinze mille disparus, dix mille prisonniers, quatre mille morts, des dizaines de milliers d’exilés, tels sont les chiffres nus de cette terreur. Une fois bondées les prisons ordinaires, vous avez créé dans les principales garnisons du pays des camps de concentration en devenir », écrivait-il. Il posta cette lettre le jour même de sa mort : le 25 mars 1977.

Dans un texte de 1977 (« Rodolfo Walsh, l’écrivain qui a devancé la CIA »), Gabriel García Márquez écrit : « Rodolfo Walsh avait adressé à la junte militaire argentine une lettre d’accusation qui restera pour toujours comme un chef-d’œuvre du journalisme universel. C’est cette lettre qui lui a coûté la vie. » Et pourtant non. Quand les militaires ont tiré sur lui, ils ne savaient rien de cette lettre. En revanche, ils savaient tout le reste. Ce ne fut pas ce texte qui coûta la vie à Walsh, mais chaque minute écoulée depuis le moment où il avait entendu cette phrase : « Un fusillé a survécu. » Jusqu’à ce jour de mars où, vers deux heures de l’après-midi, il abandonna pour toujours un roman inachevé, deux rangées de peupliers non plantés et des laitues qui ne pousseraient jamais.

 

Cet article est paru dans El País, le 1er novembre 2008. Il a été traduit par François Gaudry.

Facebook, Myspace, Twitter – Questions sur une vague narcissique

Les choses sont allées très vite. Vraiment très vite. En quelques années, le temps de dire ouf. Et voilà. D’un seul coup, plus d’un milliard d’humains ont choisi de s’inscrire sur un réseau social en ligne. Pour ceux qui ne savent pas très bien de quoi il s’agit (il en reste), expliquons-le en deux mots. Le réseau offre à chacun (de 7 à 97 ans) la possibilité de créer sa page Web personnelle. Cette « page » a la profondeur désirée pour y inscrire son « profil » : on y met toutes sortes d’informations sur soi, sur ce qu’on est et ce qu’on fait. Des informations écrites, des photos, des vidéos, du son, que l’on publie ad libitum. Chaque personne ayant conçu sa page peut accéder aux pages des autres membres du réseau, visiter ainsi leur maison virtuelle et les laisser visiter la sienne (en totalité ou en partie). Si vous avez envie de nouer (ou de renouer) une relation personnelle en ligne avec l’habitant d’une autre maison, il vous suffit de lui demander d’être votre « ami ». Le leader actuel des réseaux sociaux, Facebook, a franchi en juillet 2010 la barre des 500 millions d’ « amis ». En moyenne, un usager de Facebook a 130 amis, mais certains en ont beaucoup plus. L’ami a des droits, comme celui de mettre une photo de vous sur votre page sans vous le demander. Chez les jeunes, le temps passé sur un réseau en ligne est couramment d’une heure par jour, parfois bien davantage.

Ce phénomène social sans précédent suscite quantité d’interrogations. Quelle fonction faut-il attribuer au narcissisme, voire à l’exhibitionnisme et au voyeurisme ? Pourquoi y a-t-il plus de femmes que d’hommes ? Les réseaux sociaux se nourrissent-ils d’une accentuation du sentiment de solitude dans nos sociétés ? Est-ce une nouvelle forme d’addiction ? Quels subtils ingrédients ont permis à Facebook de devenir leader, devançant MySpace, sur lequel Rupert Murdoch avait misé ? Le snobisme continue-t-il d’opérer ?  Comment se fait-il que Facebook, né chez des étudiants, soit aujourd’hui investi par les parents ?

Que nous dit la multiplication des « amis » sur le devenir de l’amitié ? Sonne-t-elle le glas de cette notion, la transforme-t-elle, y ajoute-t-elle une nouvelle dimension ? Quel est l’impact des réseaux sur la perception de l’information, sur la construction de l’opinion publique, sur le conformisme, sur l’efficacité des groupes de pression, sur la politique ?. Cet impact est-il appelé à croître ? 
Quel est aussi l’effet des réseaux sur l’identité de leurs utilisateurs ? Peut-on empêcher une entreprise qui recrute d’aller fouiller le profil des candidats, leur profil actuel mais aussi leurs profils passés ? L’utilisateur, même s’il se retire, peut-il échapper à ses profils, tirer un trait, se refaire une beauté ? Facebook est-il menacé par les réseaux qui privilégieront la confidentialité, ou le désir de se montrer et de regarder les autres va-t-il l’emporter ? Compte tenu des implications pour la vie privée, les réseaux sociaux se verront-ils imposer de strictes règles de gouvernance ? Ou bien les technologies actuellement dans les tuyaux vont-elles se charger de résoudre le problème ? Enfin, les réseaux sociaux sont-ils en passe de damer le pion à Google comme principal support de la publicité sur Internet ? Les usagers des réseaux sont-ils en train de devenir d’abord des consommateurs ?

Pour terminer sur une note positive, le sociologue français Stéphane Hugon suggère dans un livre récent que, dans une société atomisée, en perte de repères, les réseaux en ligne offrent la faculté de « tenter de retrouver un sentiment d’appartenance à un collectif (1) ». Vue sous cet angle, la « célébration de l’amitié », pour superficielle qu’elle paraisse, traduirait la sensation victorieuse d’être à même de refaire autrement ce qui a été défait.

 

Dans ce dossier :

La fureur de vivre

Décembre 1941. Les troupes japonaises, emmenées par le général Yamashita, envahissent la péninsule malaise et prennent Singapour, « la perle de l’Empire britannique », deux mois plus tard. Les Anglais cèdent le port, sans opposer de résistance. Mais l’humiliation militaire n’est rien, comparée au sort qui sera réservé à la population locale et aux soldats de la Couronne abandonnés sur place.

Alistair Urquhart, qui avait intégré en 1939 le régiment d’infanterie des Gordon Highlanders postés à Singapour, était de ceux-là. À 90 ans, il bouleverse aujourd’hui le lectorat britannique en livrant enfin le récit de sa captivité. The Forgotten Highlander, ce témoignage publié en mars dernier, est aux yeux du critique littéraire de l’hebdomadaire The Observer « un récit fascinant et souvent dérangeant sur ce qui arrive lorsqu’une armée accepte la défaite ».

Incarcéré à la prison de Changi, à l’est de Singapour, Urquhart se souvient des « haies de piques surmontées de têtes chinoises coupées, de chaque côté de la route ». Affamé, battu, il sera réduit en esclavage, condamné avec quatre mille autres prisonniers aux travaux forcés sur la ligne de chemin de fer Thaïlande-Birmanie, avant d’être transféré au Japon, dans la cale d’un navire crasseux qui sera torpillé par les forces alliées. Rescapé du naufrage, le jeune soldat écossais rejoindra la côte à l’aide d’un radeau, puis d’un bateau japonais. Il travaillera jusqu’à la fin de la guerre dans une mine de charbon près de Nagasaki, où il échappera à la bombe atomique : « Une bonne fortune phénoménale », insiste Andro Linklater dans The Spectator.

Récit implacable de son calvaire, The Forgotten Highlander brosse le tableau méticuleux des sévices dont il fut victime et nous plonge au cœur des cauchemars du vétéran. Pour soigner un ulcère purulent, on lui conseille de mettre des vers sur la plaie. Il raconte : « Ils commencèrent à grignoter ma peau par minuscules bouchées. C’était une espèce de chatouillement incongru et néanmoins pas déplaisant, jusqu’à ce que je me souvienne qu’ils étaient en train de manger ma chair. »

Mais l’ouvrage est plus qu’un simple exposé des horreurs de la guerre, explique Andro Linklater. Urquhart fit preuve d’une capacité de résistance qu’il ignorait lui-même, étrangement favorisée par sa passion pour le bal. C’est le souvenir des « valses […], du tango ou du foxtrot », qui lui ont permis de se créer un univers intérieur : « En 1943, j’avais décidé de m’isoler des autres et de me concentrer entièrement sur ma survie. Je vivais au jour le jour dans mon propre petit monde, mon cocon personnel et, en solitaire, je me suffisais à moi-même », se souvient-il.

Quelque 16 000 prisonniers de guerre et 90 000 travailleurs forcés sont morts dans la construction des quatre cents kilomètres de chemin de fer entre la Birmanie et la Thaïlande, « un tous les trois mètres et demi », rappelle The Spectator. De retour au Royaume-Uni en novembre 1945, Urquhart le survivant fut considéré « A1 » par le médecin militaire : « apte »… Inutile de demander une pension à l’État. Traumatisé, écœuré, se réfugiant dans ses cauchemars et crises d’angoisse, il tut, des années durant, sa souffrance physique et psychologique. « Aujourd’hui, nous en savons plus sur le stress post-traumatique des soldats, souligne The Observer. Mais la dernière partie du livre doit être lue par quiconque veut comprendre la souffrance réelle des soldats sur la ligne de front. Beaucoup d’autres Urquhart reviendront d’Irak et d’Afghanistan. »

=> Comparer les articles Universalis et Britannica sur Singapour.