Le site de réseau social le plus populaire au monde est né dans une chambre du campus de Harvard au cours de l’hiver 2004. Comme Microsoft, cette autre entreprise créée par un étudiant ayant abandonné en cours de route, Facebook n’avait rien de particulièrement original. Un quart de siècle plus tôt, Bill Gates, chargé par IBM de concevoir le système d’exploitation de son premier PC, avait tout simplement acheté et rebaptisé le programme d’une autre compagnie. Mark Zuckerberg, le fondateur de Facebook, a quitté Harvard six mois après son lancement et emprunté la plupart de ses idées aux réseaux sociaux existants comme Friendster et MySpace. Mais, au contraire de Microsoft, qui aurait tout aussi bien pu germer sur le campus du MIT (Massachusetts Institute of Technology) ou de Caltech (California Institute of Technology), Facebook n’est pas né à Harvard par accident.
Participer à un réseau social en ligne implique généralement trois activités de base : créer une page Web personnelle, ou « profil », sur laquelle chacun se bâtit une sorte de maison virtuelle ; accéder à une sorte d’agora virtuelle où, en compagnie d’autres passants curieux et amusés, on se promène au pays des connaissances perdues de vue, à la recherche de tous ceux qui ont un jour croisé notre chemin et dont on se rappelle le nom ; finalement, se dévoiler à ces gens qui ne s’y attendaient pas, en leur demandant de devenir votre « ami », c’est-à-dire d’entretenir une relation en ligne.
Facebook a connu le succès immédiat parce qu’il reproduisait, pour l’essentiel, le type de rapports cultivés par son public, et qu’il a démarré au sommet de la hiérarchie sociale. Car Zuckerberg a innové sur un point, qui a fait la différence : son site, au départ, se cantonnait à Harvard. Il a ainsi exploité l’un des mécanismes de base de la reconnaissance sociale dans une université d’élite : tout étudiant sur le campus est, sinon un ami, du moins un ami potentiel, adoubé par les autorités. La plupart des réseaux sociaux antérieurs, comme MySpace ou Friendster, même s’ils étaient ouverts aux amis, avaient en grande partie pour but de favoriser la rencontre d’inconnus. Mais personne n’est un inconnu à l’université, du moins le pense-t-on à Harvard. Donc personne ne serait un inconnu sur Facebook.
Le nom même du site est le signe le plus tangible de son lien étroit avec les codes sociaux de l’université. Facebook s’inspire en effet d’un objet éminemment traditionnel : le trombinoscope (facebook) où figurent les photos des étudiants et quelques détails biographiques, que de nombreux établissements distribuent aux nouveaux arrivants. Le site de Zuckerberg s’assurerait le même exclusivisme que son homonyme en édictant une condition pour s’inscrire : avoir une adresse e-mail de Harvard.
Le sexe plus
que la sociologie
Parce qu’il est né là, Facebook s’est épargné un autre problème rencontré par ses prédécesseurs : désormais, même ceux dotés de nombreux amis avaient des raisons de s’inscrire. Zuckerberg a emprunté l’idée initiale à deux membres du Porcellian, le plus prestigieux club de dernière année (ils l’assigneront en justice et obtiendront 85 millions de dollars en conciliation). Le rôle crucial joué par cette naissance au cœur de l’Ivy League [la crème des universités américaines] est la principale révélation du récit haletant que fait Ben Mezrich des premiers jours de Facebook (1). Lorsque Zuckerberg a lancé le site, raconte Mezrich, il l’a annoncé par e-mail à un autre club de dernière année, le Phoenix. Un mois plus tard, Facebook s’étendait à Princeton et Stanford.
Si une page personnelle sur un réseau social est une « maison » en ligne, alors une page Facebook ressemblait, les premiers temps, à une chambre d’étudiant : on pouvait y afficher un poster coquin ou remplir les étagères de ses livres favoris, mais l’agencement et le mobilier étaient les mêmes pour tous. On obtenait ce foyer comme on obtenait une colocation, en envoyant une photo et en remplissant un questionnaire : « Nom, sexe, date de naissance, filière universitaire, résidence, boîte aux lettres, lycée ; e-mail, téléphone, adresse ; opinions politiques, activités parascolaires, centres d’intérêt ; musique préférée, émissions préférées, livres préférés, citations préférées. »
Voilà qui a dû rappeler à pas mal d’étudiants en sociologie les enquêtes de Pierre Bourdieu sur les préférences artistiques, dont il conclut que le goût esthétique est dans une large mesure affaire d’appartenance sociale et de « prises de position ». Mais Zuckerberg s’intéressait moins à la sociologie qu’au sexe, comme le montrent les questions les plus saillantes du questionnaire d’inscription. « S’intéresse aux : hommes ; femmes » (on pouvait choisir les deux). « Recherche : une amitié ; une relation ; un rencard ; une “expérience physique” ; “tout ce que je pourrai obtenir” » (ou les cinq à la fois !). « Statut relationnel : célibataire ; en couple ; fiancé ; marié ; “c’est compliqué” ; “en union libre” » (liste que Zuckerberg jugeait suffisamment exhaustive, puisqu’il n’autorisait pas plusieurs choix). Enfin, si cela ne suffisait pas à exprimer l’essence de votre être, vous pouviez écrire un commentaire inspiré dans la case « À propos de moi ».
Les réponses des étudiants étaient souvent amusantes : beaucoup se disaient « mariés » à leur meilleur ami ou colocataire ; certains, qui étaient en couple, prétendaient ne rechercher qu’une « expérience physique ». Au lieu de leur photo, les premiers membres affichaient souvent une œuvre d’art, une pochette de disque ou un portrait d’écrivain. Ceux qui mettaient en ligne une photo personnelle choisissaient rarement la plus valorisante, préférant se montrer ivre ou en tenue négligée, pour se donner un air de nonchalance. La liste des « préférences » faisait l’objet d’une attention toute particulière et donnait lieu à des juxtapositions comiques, Beethoven pouvant côtoyer un groupe pop comme OutKast ou, pire, de la soupe commerciale façon Céline Dion.
Le site était une farce. Même s’il réduisait la personnalité à une série de « prises de position » et transformait le nom « ami », cette relation durable, en un verbe d’action instantanée signifiant « je l’ai ajouté comme ami », le premier Facebook n’en paraissait pas moins le prolongement naturel de l’atmosphère du campus (2). Un monde où les amitiés éternelles semblent se nouer aussi facilement que les relations d’une nuit. Un monde où citer Jane Austen parmi ses auteurs préférés ou retirer Charlotte Brontë de sa liste peut sembler d’une immense importance, un profond signe d’évolution de sa personnalité.
Saluer un ami au réfectoire en lui lançant « j’ai vu que tu as ajouté Trotski à ta liste d’auteurs favoris mais que tu as retiré Marx ! » devint la norme. Le site contribuait ainsi à ce que le poète et essayiste Henry D. Thoreau, qui avait fréquenté Harvard deux siècles avant Zuckerberg, considérait comme la partie la plus significative mais la moins reconnue du cursus : « Les frais d’inscription aux cours représentent un élément important de l’échéance semestrielle, mais l’enseignement le plus précieux est gratuit : c’est celui que l’étudiant obtient en côtoyant les plus cultivés de ses contemporains. »
Le premier signe que Facebook déviait fut, pour beaucoup, l’apparition de membres inattendus : ceux qui ne fréquentaient pas votre université, ou du moins, pas une « bonne » université. Pour les étudiants diplômés de lycées publics devenus membres de l’élite des établissements privés, l’ajout des universités publiques marqua un tournant : leurs anciens camarades de classe rejoignaient le site et demandaient à être acceptés comme amis. Il devint évident qu’un attrait majeur du premier Facebook avait été son côté snob.
Le mode de fonctionnement de ces « demandes d’ajout comme ami » vaut d’être décrit. Au sein de chaque université, dans l’enfance du site, tout le monde avait accès à tout. Vous « acceptiez Untel comme ami », non pour voir sa page personnelle mais pour ajouter son nom et sa photo, à la manière d’un trophée, à votre liste d’amis. Cette « liste d’amis » apparaissait non loin de l’inventaire de vos livres et de vos disques préférés, preuve supplémentaire de vos goûts éclairés ou de votre popularité. Si une connaissance de l’université voulait voir votre page, il lui suffisait de taper votre nom – un peu comme si elle vous jetait un regard à la dérobée dans la cour ou écoutait discrètement votre conversation au réfectoire.
En revanche, Zuckerberg avait isolé les universités les unes des autres. La « demande d’ajout comme ami » acquit alors une nouvelle fonction. Elle devint un moyen d’autoriser les membres d’autres campus à voir votre page. Pour un étudiant d’une université publique, la seule façon d’accéder à la page d’un étudiant d’une université privée était de lui demander « de l’accepter comme ami ». Mais, au contraire d’une rencontre impromptue avec un vieux camarade de classe pendant les vacances d’hiver, il était impossible de répondre à cette requête de manière polie tout en se défilant. Il fallait dire oui ou non.
Bourdieu pourrait bien avoir vu juste. Tant que Facebook était l’apanage de quelques établissements d’élite, citer Beethoven parmi ses « musiciens préférés » pouvait passer pour une déclaration de découverte esthétique. En raison de cette fiction salutaire d’un enseignement méritocratique d’élite : les différences de classe disparaissaient pour être remplacées par le pur jugement et la raison analytique. Mais, sous le regard d’anciens camarades d’école, déclarer son goût pour Beethoven pouvait faire de vous un poseur. Il était impossible, désormais, de considérer le site comme l’extension d’une université d’élite – la chasse gardée des « plus cultivés » de vos contemporains.
L’assise sociale du succès initial du site saute aux yeux lorsqu’on compare avec son grand rival, MySpace. Pour rejoindre Facebook, il fallait une adresse e-mail d’une université. Pour tous les autres, il y avait MySpace. Le résultat, notait l’éditorialiste David Brooks en 2006, fut l’apparition d’« une énorme différence de classe entre les membres de Facebook et la population beaucoup plus nombreuse et moins instruite des utilisateurs de MySpace ».
Les élèves « propres sur eux » préfèrent Facebook
Même quand le site se fut ouvert, successivement, aux lycées (en 2005), aux entreprises, puis au monde entier, ces différences subsistèrent. Danah Boyd, l’une des universitaires les mieux informées parmi les spécialistes du sujet, a publié en 2007 un article controversé qui présentait en termes volontairement stéréotypés les sites préférés des lycéens : « Les élèves “propres sur eux”, les sportifs, les athlètes et autres “bons petits” rejoignent Facebook. Ces gamins sont généralement issus de familles où l’accent est mis sur l’éducation et le projet d’aller à l’université… MySpace est toujours le refuge des adolescents latinos ou immigrés, des “ratés”, “décalés”, “artistes pédés”, punks… et autres gosses… dont les parents n’ont pas fait d’études supérieures et attendent d’eux qu’ils trouvent du travail à la sortie du lycée. »
L’un des meilleurs exemples de cette distinction sociale, comme le souligne Boyd, est fourni par l’armée américaine, qui a autorisé en 2007 les soldats à utiliser Facebook, mais pas MySpace… « Facebook est très populaire dans l’armée mais ce n’est pas le [réseau social] de cœur des soldats âgés de 18 ans, groupe essentiellement issu de milieux pauvres et peu instruits. Ils utilisent MySpace. Les officiers, nombreux à avoir fréquenté l’université, utilisent Facebook. » Aujourd’hui, MySpace est toujours interdit dans l’armée, tandis que Facebook reste disponible.
L’importance de la classe sociale apparaissait aussi clairement dans l’esthétique du site. On a toujours loué la maquette « propre » de Facebook, comparée au « désordre lascif, souvent agressif et moins contrôlé de MySpace » (selon le magazine New York), avec « sa typographie criarde et son imagerie clinquante » (The Chronicle of Higher Education). Mais, comme le montre Julia Angwine dans son livre « Main basse sur MySpace », l’esthétique du site est d’abord venue de ses membres (3). À ses débuts, MySpace voulut imposer d’assez strictes restrictions en matière de construction des pages personnelles, mais elles furent facilement contournées. Les ingénieurs de MySpace, qui n’étaient pas excellents programmeurs, négligèrent de réparer les failles révélées par les hackers.
Tout en reposant sur un questionnaire similaire à Facebook (en un peu moins sophistiqué : « Études », mais aussi « Physique » et « Signe astrologique »), un profil sur MySpace pouvait ressembler à n’importe quelle autre page du Net. Au contraire, chaque page Facebook était dessinée exactement de la même manière, avec une palette inoffensive et aseptisée de bleu pastel sur fond blanc. Plus compétents, les ingénieurs du site ont très vite circonvenu toute velléité de sortir du moule. Qualifier MySpace de « laid », ce serait comme qualifier tous les graffitis de hideux ; vanter la maquette « propre » de Facebook, ce serait comme célébrer la beauté des lotissements.
L’atmosphère plus permissive et l’esthétique prolo de MySpace aident à expliquer pourquoi Rupert Murdoch a mis 580 millions de dollars sur la table pour acquérir le site. Quelle surprise, dès lors, quand Facebook, apparemment si élitiste, s’attira des membres de tous les milieux sans distinction et devança MySpace en 2009 pour devenir le réseau social le plus populaire d’Amérique (4). Facebook l’a emporté en séduisant ce nouveau marché crucial pour les réseaux sociaux : les parents (5).
Ironie de l’histoire, la plupart des parents évitaient MySpace pour la raison même qui avait attiré Murdoch : sa place au cœur du segment médiatique connu, par euphémisme, sous le nom de « culture urbaine », celle-là même qui domine aujourd’hui le paysage audiovisuel américain alors que plus de la moitié de la population vit hors des villes. Les meilleures pages MySpace étaient dignes de MTV Cribs, fameuse émission télévisée présentant les luxueuses demeures des rappeurs, des vedettes de cinéma et autres artistes du « bling bling » et de l’excès. Évidemment, les parents étaient rebutés. Car une page MySpace, ce n’était pas simplement un programme que l’on regarde confortablement assis dans son canapé, ou que l’on écoute comme la musique hip-hop qui inonde les radios ; une page MySpace, c’était la maison virtuelle de son créateur, avec un « extérieur » de base accessible à tous, et un « intérieur » plus révélateur, où figurent ses informations personnelles, et réservé aux amis. Tandis que beaucoup de jeunes préfèrent décorer leur chambre avec tout l’attirail du hip-hop et de l’univers des drogues – et continuent d’utiliser MySpace en masse –, leurs parents ont choisi de s’installer en banlieue pour la sécurité, l’intimité, le calme, et l’uniformité architecturale (6). Autant de qualités que seul Facebook était prêt à offrir.
La période « banlieusarde »
du réseau social
À mesure que Facebook s’étendit au-delà des universités pour toucher le grand public, exerçant toujours un contrôle étroit sur le visuel de chaque page, l’esthétique du site rappela de moins en moins le principe bohème d’une chambre de campus et de plus en plus les codes architecturaux autoritaires des lotissements. Certes, Facebook autorisa ses membres à personnaliser leur page avec des éléments conçus par des programmeurs extérieurs. Mais la maquette de base était immuable ; chaque petit changement devait rentrer dans cette grille rigide. Ce mode de fonctionnement domina la période « banlieusarde » de Facebook, qui a commencé en 2006 et se poursuit à bien des égards aujourd’hui. Le début de cette phase peut être daté très précisément, car Zuckerberg lança une nouvelle fonctionnalité au moment même où il ouvrait largement les portes du site, une fonctionnalité devenue dominante : le « Fil d’actualité ».
Comme son nom l’indique, le Fil d’actualité est une sorte de flux d’information personnalisé. « Imaginez un outil qui surveille le “marché social” à la manière d’un terminal Bloomberg suivant à la trace les évolutions du marché obligataire », expliquait à l’époque le New York Times. Je proposerais, moi, une autre métaphore : la clôture à l’arrière du pavillon de banlieue. Facebook, quand il était encore réservé aux universités, dépendait de l’activité sociale frénétique des étudiants. On pouvait alors consulter de manière presque obsessionnelle les pages personnelles de quelques amis ou d’une jolie fille de son cours, tout en ignorant facilement les autres. Le Fil d’actualité, au contraire, a fait de tout et de chacun un sujet de bavardage en signalant automatiquement les moindres changements à un large cercle d’« amis ». Au plaisir de découvrir qu’un béguin avait ajouté Godard à sa liste de cinéastes préférés, il fallait désormais subir, photo après photo, les dernières aventures éthyliques de gens perdus de vue depuis des années.
Des centaines de milliers de membres rejoignirent alors des « groupes de protestation » pour se plaindre. Mais Facebook n’a fait machine arrière qu’après les erreurs les plus graves (ainsi d’un programme qui diffusait auprès de centaines d’« amis » la liste de vos achats en ligne, ruinant l’effet de surprise de vos cadeaux ou révélant des penchants quelque peu lubriques). En règle générale, Zuckerberg a imposé chaque innovation en assurant aux membres qu’ils finiraient par apprécier les changements. Il s’en est d’ailleurs targué auprès de ses salariés au printemps 2009 : « Les entreprises les plus perturbatrices n’écoutent pas leurs clients. » Zuckerberg reprenait le mot de Clayton Christensen, l’économiste de Harvard qui a forgé le terme d’« innovation perturbatrice » (disruptive innovation) pour décrire divers bouleversements technologiques.
Le résultat de ces évolutions, initiées au moment même où le site se développait et où de plus en plus de parents, d’employeurs et d’enseignants le rejoignaient, fut de créer un climat glacial et puritain. Peu de membres quittèrent en réalité Facebook – pouvoir se renseigner à tout moment sur qui l’on veut était devenu trop addictif –, mais une bonne part de l’espièglerie des premiers temps disparut. Nombre d’étudiants peuvent raconter l’histoire d’une tante, mettons, qui avait rejoint Facebook et découvert, sans même avoir eu besoin de faire une demande d’« ajout comme ami », parmi les informations personnelles accessibles à tous de son neveu, que le petit David s’affichait « marié » à une personne du même sexe. Et dire que la mère du garçon ne l’avait pas prévenue qu’il était homosexuel et encore moins invitée à la noce !
Les problèmes les plus emblématiques ont surgi de la mise en ligne de photos compromettantes. Peu après son lancement, Facebook autorisa ses membres à télécharger des albums entiers. Dès lors, un employeur ayant fréquenté la même université qu’une recrue potentielle pouvait, avec son adresse e-mail d’ancien élève, ouvrir un compte et avoir accès à une multitude d’images. Un article du New York Times de 2006 fournit un exemple classique : « Ana Homayoun dirige Green Ivy, un cabinet de recrutement […]. Cherchant à se renseigner sur une candidate, elle s’est rendue sur sa page Facebook. Elle y a trouvé des photographies et des commentaires explicites sur ses aventures sexuelles, son goût de l’alcool et du hasch – y compris des témoignages d’amis. Il y avait même des photos de la jeune femme en plein coma éthylique… »
Facebook offrait certes le moyen de se dissocier de ce type de photos, mais, le temps de le faire, il pouvait être déjà trop tard. Mon anecdote préférée est sans doute celle de ce jeune banquier stagiaire qui informe un jour son patron d’une absence pour « urgence familiale ». Avant d’avoir pu dissimuler les preuves, ses collègues avaient découvert la véritable nature de l’« urgence » en question : des photos publiées sur le Fil d’actualité le montraient au cours d’une soirée d’Halloween, déguisé en fée des bois, une canette de bière à la main.
Les jeunes ont
nettoyé leur profil
Ce sont là déjà des anecdotes éculées de la « génération Facebook », des histoires qui poussent les gens nés avant la révolution Internet à se demander si les « enfants de l’ère numérique » connaîtront jamais le bonheur d’avoir une vie privée. Ce qu’on a moins raconté, c’est la manière dont bien des jeunes membres de Facebook ont réagi à ces scandales : ils ont nettoyé leur profil et leurs paramètres de confidentialité aussi soigneusement qu’une pelouse de pavillon de banlieue. Les mariages fantaisistes furent rompus à l’amiable ; les fanfaronnades sur l’usage de drogues et même l’affichage d’un goût pour la mauvaise musique disparurent. Le site supprima les options « Expérience physique » et « Tout ce que je pourrai obtenir » pour les remplacer par « Réseautage ».
Six ans après sa création, Facebook n’autorise toujours pas un utilisateur à approuver les photos sur lesquelles les autres membres peuvent « taguer » son nom. La seule solution serait de régler vos préférences de manière que personne ne puisse voir vos photos.
Étant donné le fatalisme général concernant la « fin de la vie privée », je trouve encourageant que les problèmes de Facebook soient nés non d’un complet défaut de confidentialité mais d’un questionnement paranoïaque sur la fiabilité du système de protection des informations personnelles. Avant le lancement du site en 2004, toute insistance sur la protection de la vie privée sur la Toile était considérée, au moins dans les milieux les plus en pointe, comme une forme de snobisme.
Au cours de l’année 2009, même si Facebook a continué de commettre des bévues – encore tout dernièrement, en incitant ses membres à rendre leur profil plus ouvert que beaucoup ne le souhaitent –, on a aussi senti les premiers frémissements d’un système de protection efficace. Si le site n’améliore pas encore ses options en la matière, ses membres risquent fort de le quitter pour un autre qui, lui, le fera (7).
On en a peu parlé, mais de nouveaux paramètres ont, par exemple, fait sentir leur effet dans les situations de divorce. Auparavant, de nombreux parents séparés, qui n’avaient peut-être pas communiqué depuis des années, retrouvaient leurs commentaires réunis en une sorte de « conversation », sous les posts de leur enfant. Dorénavant, les utilisateurs peuvent scinder une famille en différents groupes, chacun d’eux recevant des photos et des messages distincts. Ces avancées s’accompagneront bientôt d’un progrès sur le plan esthétique : nombre de réseaux sociaux, dont Facebook, permettent de plus en plus à leurs membres de s’affranchir du site et de ses contraintes visuelles pour construire leur propre « maison » virtuelle, en utilisant les services de base des réseaux sociaux comme un service public.
Mais ce n’est pas simplement pour Facebook une manière de gagner en audience. L’entreprise espère, d’une manière quelque peu sinistre mais potentiellement très utile (et rentable), nous suivre tout autour du Web. Telle est l’ambition de « Facebook Connect », un service spécial que les usagers peuvent activer et qui permet à de nombreux autres sites populaires de créer un lien vers votre profil Facebook. Si, par exemple, vous réagissez à un article du journal en ligne, le Huffington Post, votre commentaire sera, via Facebook Connect, automatiquement adressé à vos amis. Et les réponses de vos amis pourront apparaître à la fois sur Facebook et le Huffington Post.
Si Facebook Connect devient populaire – le service rencontre déjà un indéniable succès (Yahoo! et même MySpace s’y sont ralliés) –, notre vision de la Toile pourrait en être rapidement bouleversée. Dès lors qu’un internaute sait qu’un commentaire au vitriol circulera dans un large cercle de relations personnelles, le ton souvent venimeux des commentaires sur le Web pourrait en effet s’adoucir.
Facebook Connect pourrait aussi avoir un impact politique important. Le site MyBarackObama.com a le premier montré comment un réseau social pouvait affecter la conduite d’une bataille électorale. Mais ce site, bien que très populaire (plus de deux millions de membres pendant la campagne), souffrait de défauts majeurs. Pour participer, il fallait d’abord s’inscrire pour se voir attribuer un compte en ligne avec un nom d’utilisateur et un mot de passe, facilement oubliés. Et vous ne pouviez partager vos activités sur le site (écouter un discours, contacter des électeurs, s’inscrire pour faire du démarchage) qu’avec vos relations sur le nouveau réseau privé, qu’il vous aura fallu préalablement rechercher et ajouter à nouveau comme amis… L’équipe d’Obama avait aussi créé une page Facebook pour le candidat. Celle-ci a attiré 2,2 millions de partisans, qui recevaient chaque jour des informations sur la campagne. Mais l’une des premières fonctions de Facebook a toujours été de découvrir les événements auxquels participent vos amis (concerts, lectures littéraires). Si vous pouviez voir sur le site à quelle manifestation vos amis ont décidé de participer, vous seriez plus enclin à vous impliquer, même sans être nécessairement très engagé. MyBarackObama s’est doté de Facebook Connect en octobre 2008 mais, le service étant tout nouveau, peu de gens s’en sont servis. Voilà qui permet de penser que les réseaux sociaux joueront un rôle beaucoup plus important en 2012.
On peut aussi se faire une idée de l’effet politique potentiel de Facebook en observant la façon dont le site a commencé de transformer un autre genre de campagne : la publicité. Une entreprise peut désormais créer sa « page de fans », qui ressemble à n’importe quelle autre, sauf qu’elle ne tient pas lieu de « maison » mais de vitrine commerciale. Les membres peuvent cliquer
pour « devenir fans » du produit, de l’institution ou de la personne concernés : la New York Review of Books (12 000 fans), le Metropolitan Opera (30 000), la starlette Paris Hilton (160 000), Coca-Cola (4 millions) ou Barack Obama (7 millions).
Une fois devenus « fans de », les membres reçoivent les actualités de l’entreprise ou de la personnalité, tout comme ils reçoivent des nouvelles de leurs amis. Le résultat ressemble fort à un bouche-à-oreille marketing géant. Il peut sembler surprenant que tant de gens s’inscrivent pour recevoir de la publicité, mais les informations diffusées ne sont pas si différentes des bonnes vieilles newsletters : Renée Flemming au Met ! Paris Hilton candidate à la Maison-Blanche ! Barack Obama s’exprime sur Haïti !
Le plus gênant, en la matière, c’est la manière dont Facebook projette d’exploiter la publicité pour générer des profits. Plutôt que de faire payer les entreprises pour leurs « fan pages », Facebook vend en effet des espaces qui apparaissent ailleurs sur le site, permettant aux firmes de développer leurs marques et de solliciter toujours plus de « fans ». Grâce aux informations inégalées qu’il possède sur ses membres, Facebook peut vendre des espaces destinés aux seuls charpentiers d’une bourgade du Vermont, aux diplômés de la Harvard Business School ou aux habitants de Manhattan mentionnant l’« opéra » parmi leurs centres d’intérêt. Cette technique pourrait être étendue à la sphère politique, et offrir un ciblage sans précédent. Google peut déjà vendre des espaces réservés à une localité donnée, comme l’a montré le candidat au Sénat Scott Brown en achetant la quasi-totalité des espaces publicitaires pour le Massachusetts pendant les derniers jours de sa campagne, victorieuse. Avec Facebook Connect, on pourrait viser directement les habitants du Massachusetts qui utilisent des mots comme « Irlandais », « Italien » ou « Noir » dans leur profil, ou se présentent comme catholiques, protestants ou juifs. Jusqu’à présent, cependant, la publicité n’a rapporté au site que de quoi atteindre l’équilibre, et encore ! Beaucoup pensent que seules des manipulations comptables permettent à Facebook de se dire rentable ( 8).
Si l’usage de Facebook Connect se répand, le site pourrait vendre des espaces non seulement sur ses propres pages mais ailleurs aussi. Google tire ses plus gros revenus de la « publicité par mot-clé », quand une recherche sur le mot « assurance » fait par exemple remonter des publicités pour telle ou telle compagnie. Mais Google n’a pas eu autant de succès avec ses « bannières », ces annonces qui apparaissent sur n’importe quelle page Web – photos de soirées ou articles de presse –, où rien n’indique les désirs d’achat de l’internaute. Disposant d’informations beaucoup plus précises sur ses membres, Facebook pourra vendre des bannières bien plus efficacement que Google. Reste à voir comment les utilisateurs réagiront. Comment réagira, par exemple, un internaute ayant mis « religion juive » sur son profil et qui verra apparaître des publicités liées à sa confession sur tous les sites qu’il visite ? Et comment réagirez-vous si, ayant confié votre admiration pour le marquis de Sade, vous recevez des annonces pour des objets en cuir ?
Facebook représente
un « deuxième Internet »
S’il réussit à s’imposer, Facebook Connect produira des effets encore plus radicaux. Google, puissance dominante de la Toile ces dix dernières années, avait clairement exposé son ambition lors de sa création : « Organiser l’information mondiale et la rendre accessible à tous ». Mais il y a des choses que nous sommes nombreux à ne pas souhaiter rendre accessibles à tous. Avec les informations privées dont il dispose sur ses centaines de millions de membres, Facebook représente aujourd’hui ce que le magazine Wired a appelé « un deuxième Internet ». En encourageant ses membres à imposer leurs paramètres Facebook au reste de la Toile, Zuckerberg espère placer ce nouvel Internet et ses prétentions à la confidentialité au cœur même de l’ancien.
Il faut applaudir à l’ambition de Zuckerberg de ramener l’expérience d’Internet à une échelle plus humaine. Mais son site, malgré sa récente politique d’ouverture, empêche les usagers de transférer leurs informations vers d’autres réseaux sociaux. Si l’on considère le temps et l’effort consacrés par de nombreux membres à l’animation de leur page, cela revient à empêcher un propriétaire de déménager librement. Zuckerberg est un peu le Robert Moses de l’Internet, mettant un ordre rigoureux dans un milieu chaotique (9).
Ce que beaucoup aiment particulièrement dans Facebook, c’est le flux continu d’informations provenant d’« amis », nouveaux ou anciens : ce que les sociologues nomment « attention continue (10) ». Le phénomène n’est pas nouveau. De Cro-Magnon à Jane Austen, nous avons toujours été entourés par le bavardage incessant des autres. L’attrait que Facebook continue d’exercer vient de sa capacité à réduire le bavardage mondial de l’Internet à la taille d’une université, d’un village ou d’un salon. Or c’est justement cette très ancienne forme de sociabilité, transformée par l’ère électronique, qui dérange certains utilisateurs – plus que les publicités ciblées ou la monotonie esthétique, comme l’a écrit récemment William Deresiewicz, de loin le critique le plus éloquent de Facebook : « Nous avons transformé [nos amis] en une masse indéterminée, une sorte de public sans visage. Nous ne nous adressons pas à un cercle, mais à un nuage » [lire «"Ami", vous avezdit "ami"?» ].
Facebook peut en effet donner un faux sentiment de relation avec des amis éloignés, puisque peu de membres s’expriment sur les vraies difficultés de leur vie. Mais la plupart d’entre nous savons bien, malgré l’abus que Facebook fait de ce mot qui devrait être le plus sacré de tous, qu’un Fil d’actualité rempli de commentaires incessants d’« amis », comme une pièce pleine de gens qui bavardent, ne remplace pas une conversation. Ce qui a fait la valeur du site, ce sont les dispositions qu’il a prises pour permettre à la fois de cacher et de partager. Il n’est pas difficile de conclure que certaines choses ne devraient pas être « partagées » du tout, mais dites, dans un e-mail, un SMS, la messagerie de Facebook, au téléphone, autour d’un café ou d’une bière. Autant de « technologies » qui, aussi laconiques ou bavardes soient-elles, permettent d’exprimer son être intime de manière privée.
Cet article est paru dans la New York Review
of Books le 25 février 2010.