Les passions de Chah Djahan

À son apogée, l’Empire moghol était le plus puissant des empires musulmans dits « de la poudre à canon », avec ses 100 millions d’habitants contre 22 millions dans l’Empire ottoman et 6,5 millions dans l’Empire perse safavide (1). Seule la Chine des Ming le surpassait. De 1526 à 1707 – à l’exception d’un bref intermède –, les Moghols dominèrent la majeure partie de l’Inde.

La richesse faisait de cette cour un mécène sans équivalent en Europe ou dans le monde, attirant les artistes arabes, perses ou turcs les plus doués et ambitieux, voire un animal étrange, l’Européen. Les hommes et les femmes à la tête de cet empire – on vit deux femmes contrôler le sceau royal depuis le harem et d’autres participer au gouvernement – brillaient à la fois par leurs talents et par leurs personnalités.
 Chah Djahan, fils de l’empereur Djahangir et de l’une de ses épouses, hindoue, vécut de 1592 à 1666 et régna de 1628 à 1658. Petit-fils préféré d’Akbar, le premier des Grands Moghols, il avait veillé ce dernier sur son lit de mort. Jeune, c’était un soldat émérite, et son père lui décerna le titre de Chah Djahan (« Roi du monde ») au retour d’une campagne victorieuse dans le Deccan, en 1617. Il continua d’ailleurs à participer en personne aux batailles jusqu’au milieu des années 1640, quand il échoua dans sa tentative de reconquête du berceau familial de Samarkand (2).

Mélomane, il jouait du violon et chantait d’une voix claire de baryton. Grand amateur de gemmes, il fit orner son trône (le trône du Paon) des plus belles et agrémenter de pierres semi-précieuses les monuments de marbre blanc qui seront sa marque. Son amour pour sa deuxième épouse, Mumtaz Mahal (« La Merveille du palais »), qui lui donna quinze enfants en dix-huit ans et mourut en couches, est entré dans la légende. De chagrin, nous raconte l’aventurier Manucci, sa barbe noire devint blanche en quelques jours.

S’il eut une passion capable de rivaliser avec son amour pour Mumtaz, ce fut bien l’architecture. Dès l’adolescence, il passa commande de nouveaux édifices, en fit transformer d’autres, développant ainsi le grand style moghol. Ses réalisations les plus remarquables furent Shahjahanabad (aujourd’hui Old Delhi), nouvelle capitale érigée à la gloire de la puissance royale, et le Taj Mahal, son merveilleux hommage à Mumtaz Mahal. Le monument impressionne même les visiteurs les plus cyniques.
L’empereur passa les huit dernières années de sa vie à contempler le mausolée depuis sa geôle du fort d’Agra où un de ses fils l’avait jeté, suivant là son exemple : il avait lui-même pris le pouvoir en faisant assassiner deux de ses frères et au moins six autres membres de sa famille. « Comment peux-tu encore honorer la mémoire de Kushrau et Shariyar, que tu as envoyés à la mort avant de monter sur le trône alors qu’ils ne représentaient aucune menace ? » lui lança Aurangzeb, sorti vainqueur de la bataille de succession.

Fergus Nicoll nous livre un récit à la fois érudit et accessible du règne de Chah Djahan, de son ascension à sa chute. Il s’appuie pour cela sur de nombreuses sources de première et seconde main, et l’ouvrage n’est pas avare de notes en bas de page. Des annexes savantes précisent aussi des points complexes comme la datation (au moins cinq calendriers différents entrent en jeu) ou l’art des chronogrammes, cette manière d’écrire sur un événement des vers dont la valeur des lettres (chaque lettre de l’alphabet perse a une valeur numérique) donne la date de l’événement. Le style de Nicoll captive le lecteur. Mais l’universitaire est dans l’impossibilité de discerner où s’arrête l’exposé des faits avérés et où commence l’œuvre de l’imagination.

L’auteur insiste particulièrement sur les trois grandes batailles de succession qui ont marqué les règnes d’Akbar, de Djahangir et de Chah Djahan. Les Moghols ne pratiquant pas la primogéniture, la transmission du pouvoir était une vilaine affaire. Les souverains essayaient bien d’exprimer leurs préférences, mais la chose était périlleuse : un fils trop puissant pouvait renverser son père.

C’est la raison pour laquelle Djahangir maintint Chah Djahan dans l’incertitude, au risque de détériorer leurs relations. Quoi qu’il en soit, dès que l’empereur commençait à vieillir ou souffrait d’une maladie passagère, comme dans le cas de Chah Djahan, les princes se préparaient à l’épreuve. Et tous savaient qu’un seul en sortirait vivant. Nicoll raconte ces luttes avec verve et force détails sur les manigances des factions.

Il met également l’accent sur le rôle des femmes. Il s’inscrit en cela dans le sillage de Ruby Lal qui, dans Domesticity and Power in the Early Mughal World, a montré l’importance des femmes au XVIe siècle moghol (3). Nicoll met en avant le rôle éminent joué par Mumtaz Mahal, mais il insiste particulièrement sur celui de Nur Djahan, l’épouse de Djahangir, dans la vie politique de l’époque. Chah Djahan avait beau être marié à sa nièce, Nur Djahan lui rendit la vie impossible. À la fin du règne de Djahangir, elle manipula la cour pour essayer de le priver de la succession, au profit de Shariyar, fils de Djahangir qu’elle avait marié à sa propre fille, née d’un premier lit. Son but, bien sûr, n’était pas tant de la voir devenir reine que de continuer à jouer les éminences grises.

À la suite d’Ebba Koch – dont l’œuvre magistrale The Complete Taj Mahal fut publiée en 2006 et qui est ici remerciée pour son aide (4) –, Nicoll prête toute l’attention requise à l’architecture et la construction du monument.
Chah Djahan s’impliqua totalement dans chaque aspect du projet, réalisé grâce au talent d’artisans venus non seulement d’Inde, mais aussi de l’ensemble du monde musulman. Une annexe énumère les sourates du Coran que l’on peut lire sur les différentes parties du bâtiment. Et Nicoll nous rappelle que le mausolée n’était qu’un élément d’un ensemble bien plus vaste qui comprenait un bazar et un caravansérail. Il rappelle aussi qu’il devait avoir son pendant [en marbre noir] sur l’autre rive de la rivière Yamuna, dans le jardin du Clair de lune, récemment fouillé, d’où l’on pouvait admirer le mausolée de marbre la nuit.

Nicoll ne s’attarde pas sur les accès de débauche de l’empereur après la mort de Mumtaz Mahal. Il batifolait avec les épouses des nobles que les mendiants sollicitaient à grands cris sur leur passage : « Ô petit déjeuner de Chah Djahan, souviens-toi de nous ! », ou encore : « Ô déjeuner de Chah Djahan, viens-nous en aide. » La maladie de Djahan, qui déclencha en 1657 la lutte de succession à l’origine de sa chute, fut provoquée par l’abus d’aphrodisiaques destinés à restaurer sa virilité défaillante.

L’érudition de Nicoll est parfois prise en défaut : Allahabad ne fut jamais la capitale de la province moghole du Bihar, la ville étant une province en soi ; les soufis Chishti ne sont pas liés par le sang mais par une forme de filiation spirituelle ; Balkh n’était pas un royaume montagneux, car la région se situe dans les plaines du nord de l’Afghanistan ; et « islamisme » ou « islam politique » sont des termes forgés par la science politique contemporaine qu’il est impropre d’appliquer aux gestes de Chah Djahan en direction d’une certaine orthodoxie religieuse.

Nicoll fournit aussi, parfois, de nouveaux éclairages notables. Notamment quand il explique pourquoi cinq années ont séparé les fiançailles du mariage de Chah Djahan avec Mumtaz Mahal : c’est la disgrâce de la famille la jeune femme – dont l’oncle était impliqué dans un complot – qui semble à l’origine de cette temporisation. Mais son apport essentiel, c’est d’avoir écrit le premier livre consacré à cet empereur marquant depuis celui de R.N. Saksena en 1932. Et il le fait d’une manière qui pourrait amener une nouvelle génération à s’intéresser à l’histoire des Moghols.

 

Ce texte est paru dans le Times Literary Supplement le 14 mai 2010. Il a été traduit 
par Adrien Pouthier.

Les métamorphoses 
de Facebook

Le site de réseau social le plus populaire au monde est né dans une chambre du campus de Harvard au cours de l’hiver 2004. Comme Microsoft, cette autre entreprise créée par un étudiant ayant abandonné en cours de route, Facebook n’avait rien de particulièrement original. Un quart de siècle plus tôt, Bill Gates, chargé par IBM de concevoir le système d’exploitation de son premier PC, avait tout simplement acheté et rebaptisé le programme d’une autre compagnie. Mark Zuckerberg, le fondateur de Facebook, a quitté Harvard six mois après son lancement et emprunté la plupart de ses idées aux réseaux sociaux existants comme Friendster et MySpace. Mais, au contraire de Microsoft, qui aurait tout aussi bien pu germer sur le campus du MIT (Massachusetts Institute­ of Technology) ou de Caltech (California Institute of Technology), Facebook n’est pas né à Harvard par accident.

Participer à un réseau social en ligne implique généralement trois activités de base : créer une page Web personnelle, ou « profil », sur laquelle chacun se bâtit une sorte de maison virtuelle ; accéder à une sorte d’agora virtuelle où, en compagnie d’autres passants curieux et amusés, on se promène au pays des connaissances perdues de vue, à la recherche de tous ceux qui ont un jour croisé notre chemin et dont on se rappelle le nom ; finalement, se dévoiler à ces gens qui ne s’y attendaient pas, en leur demandant de devenir votre « ami », c’est-à-dire d’entretenir une relation en ligne.

Facebook a connu le succès immédiat parce qu’il reproduisait, pour l’essentiel, le type de rapports cultivés par son public, et qu’il a démarré au sommet de la hiérarchie sociale. Car Zuckerberg a innové sur un point, qui a fait la différence : son site, au départ, se cantonnait à Harvard. Il a ainsi exploité l’un des mécanismes de base de la reconnaissance sociale dans une université d’élite : tout étudiant sur le campus est, sinon un ami, du moins un ami potentiel, adoubé par les autorités. La plupart des réseaux sociaux antérieurs, comme MySpace ou Friendster, même s’ils étaient ouverts aux amis, avaient en grande partie pour but de favoriser la rencontre d’inconnus. Mais personne n’est un inconnu à l’université, du moins le pense-t-on à Harvard. Donc personne ne serait un inconnu sur Facebook.


Le nom même du site est le signe le plus tangible de son lien étroit avec les codes sociaux de l’université. Facebook s’inspire en effet d’un objet éminemment traditionnel : le trombinoscope (facebook) où figurent les photos des étudiants et quelques détails biographiques, que de nombreux établissements distribuent aux nouveaux arrivants. Le site de Zuckerberg s’assurerait le même exclusivisme que son homonyme en édictant une condition pour s’inscrire : avoir une adresse e-mail de Harvard.

Le sexe plus 
que la sociologie


Parce qu’il est né là, Facebook s’est épargné un autre problème rencontré par ses prédécesseurs : désormais, même ceux dotés de nombreux amis avaient des raisons de s’inscrire. Zuckerberg­ a emprunté l’idée initiale à deux membres du Porcellian, le plus prestigieux club de dernière année (ils l’assigneront en justice et obtiendront 85 millions de dollars en conciliation). Le rôle crucial joué par cette naissance au cœur de l’Ivy League [la crème des universités américaines] est la principale révélation du récit haletant que fait Ben Mezrich des premiers jours de Facebook (1). Lorsque Zuckerberg a lancé le site, raconte Mezrich, il l’a annoncé par e-mail à un autre club de dernière année, le Phoenix. Un mois plus tard, Facebook s’étendait à Princeton et Stanford.

Si une page personnelle sur un réseau social est une « maison » en ligne, alors une page Facebook ressemblait, les premiers temps, à une chambre d’étudiant : on pouvait y afficher un poster coquin ou remplir les étagères de ses livres favoris, mais l’agencement et le mobilier étaient les mêmes pour tous. On obtenait ce foyer comme on obtenait une colocation, en envoyant une photo et en remplissant un questionnaire : « Nom, sexe, date de naissance, filière universitaire, résidence, boîte aux lettres, lycée ; e-mail, téléphone, adresse ; opinions politiques, activités parascolaires, centres d’intérêt ; musique préférée, émissions préférées, livres préférés, citations préférées. »


Voilà qui a dû rappeler à pas mal d’étudiants en sociologie les enquêtes de Pierre Bourdieu sur les préférences artistiques, dont il conclut que le goût esthétique est dans une large mesure affaire d’appartenance sociale et de « prises de position ». Mais Zuckerberg s’intéressait moins à la sociologie qu’au sexe, comme le montrent les questions les plus saillantes du questionnaire d’inscription. « S’intéresse aux : hommes ; femmes » (on pouvait choisir les deux). « Recherche : une amitié ; une relation ; un rencard ; une “expérience physique” ; “tout ce que je pourrai obtenir” » (ou les cinq à la fois !). « Statut relationnel : célibataire ; en couple ; fiancé ; marié ; “c’est compliqué” ; “en union libre” » (liste que Zuckerberg jugeait suffisamment exhaustive, puis­qu’il n’autorisait pas plusieurs choix). Enfin, si cela ne suffisait pas à exprimer l’essence de votre être, vous pouviez écrire un commentaire inspiré dans la case « À propos de moi ».


Les réponses des étudiants étaient souvent amusantes : beaucoup se disaient « mariés » à leur meilleur ami ou colocataire ; certains, qui étaient en couple, prétendaient ne rechercher qu’une « expérience physique ». Au lieu de leur photo, les premiers membres affichaient souvent une œuvre d’art, une pochette de disque ou un portrait d’écrivain. Ceux qui mettaient en ligne une photo personnelle choisissaient rarement la plus valorisante, préférant se montrer ivre ou en tenue négligée, pour se donner un air de nonchalance. La liste des « préférences » faisait l’objet d’une attention toute particulière et donnait lieu à des juxtapositions comiques, Beethoven pouvant côtoyer un groupe pop comme OutKast ou, pire, de la soupe commerciale façon Céline Dion.


Le site était une farce. Même s’il réduisait la personnalité à une série de « prises de position » et transformait le nom « ami », cette relation durable, en un verbe d’action instantanée signifiant « je l’ai ajouté comme ami », le premier Facebook n’en paraissait pas moins le prolongement naturel de l’atmosphère du campus (2). Un monde où les amitiés éternelles semblent se nouer aussi facilement que les relations d’une nuit. Un monde où citer Jane Austen parmi ses auteurs préférés ou retirer Charlotte Brontë de sa liste peut sembler d’une immense importance, un profond signe d’évolution de sa personnalité.


Saluer un ami au réfectoire en lui lançant « j’ai vu que tu as ajouté Trotski à ta liste d’auteurs favoris mais que tu as retiré Marx ! » devint la norme. Le site contribuait ainsi à ce que le poète et essayiste Henry D. Thoreau, qui avait fréquenté Harvard deux siècles avant Zuckerberg, considérait comme la partie la plus significative mais la moins reconnue du cursus : « Les frais d’inscription aux cours représentent un élément important de l’échéance semestrielle, mais l’enseignement le plus précieux est gratuit : c’est celui que l’étudiant obtient en côtoyant les plus cultivés de ses contemporains. »


Le premier signe que Facebook déviait fut, pour beaucoup, l’apparition de membres inattendus : ceux qui ne fréquentaient pas votre université, ou du moins, pas une « bonne » université. Pour les étudiants diplômés de lycées publics devenus membres de l’élite des établissements privés, l’ajout des universités publiques marqua un tournant : leurs anciens camarades de classe rejoignaient le site et demandaient à être acceptés comme amis. Il devint évident qu’un attrait majeur du premier Facebook avait été son côté snob.


Le mode de fonctionnement de ces « demandes d’ajout comme ami » vaut d’être décrit. Au sein de chaque université, dans l’enfance du site, tout le monde avait accès à tout. Vous « acceptiez Untel comme ami », non pour voir sa page personnelle mais pour ajouter son nom et sa photo, à la manière d’un trophée, à votre liste d’amis. Cette « liste d’amis » apparaissait non loin de l’inventaire de vos livres et de vos disques préférés, preuve supplémentaire de vos goûts éclairés ou de votre popularité. Si une connaissance de l’université voulait voir votre page, il lui suffisait de taper votre nom – un peu comme si elle vous jetait un regard à la dérobée dans la cour ou écoutait discrètement votre conversation au réfectoire.


En revanche, Zuckerberg avait isolé les universités les unes des autres. La « demande d’ajout comme ami » acquit alors une nouvelle fonction. Elle devint un moyen d’autoriser les membres d’autres campus à voir votre page. Pour un étudiant d’une université publique, la seule façon d’accéder à la page d’un étudiant d’une université privée était de lui demander « de l’accepter comme ami ». Mais, au contraire d’une rencontre impromptue avec un vieux camarade de classe pendant les vacances d’hiver, il était impossible de répondre à cette requête de manière polie tout en se défilant. Il fallait dire oui ou non.


Bourdieu pourrait bien avoir vu juste. Tant que Facebook était l’apanage de quelques établissements d’élite, citer Beethoven parmi ses « musiciens préférés » pouvait passer pour une déclaration de découverte esthétique. En raison de cette fiction salutaire d’un enseignement méritocratique d’élite : les différences de classe disparaissaient pour être remplacées par le pur jugement et la raison analytique. Mais, sous le regard d’anciens camarades d’école, déclarer son goût pour Beethoven pouvait faire de vous un poseur. Il était impossible, désormais, de considérer le site comme l’extension d’une université d’élite – la chasse gardée des « plus cultivés » de vos contemporains.


L’assise sociale du succès initial du site saute aux yeux lorsqu’on compare avec son grand rival, MySpace. Pour rejoindre Facebook, il fallait une adresse e-mail d’une université. Pour tous les autres, il y avait MySpace. Le résultat, notait l’éditorialiste David Brooks en 2006, fut l’apparition d’« une énorme différence de classe entre les membres de Facebook et la population beaucoup plus nombreuse et moins instruite des utilisateurs de MySpace ».



Les élèves « propres sur eux » préfèrent Facebook


Même quand le site se fut ouvert, successivement, aux lycées (en 2005), aux entreprises, puis au monde entier, ces différences subsistèrent. Danah Boyd, l’une des universitaires les mieux informées parmi les spécialistes du sujet, a publié en 2007 un article controversé qui présentait en termes volontairement stéréotypés les sites préférés des lycéens : « Les élèves “propres sur eux”, les sportifs, les athlètes et autres “bons petits” rejoignent Facebook. Ces gamins sont généralement issus de familles où l’accent est mis sur l’éducation et le projet d’aller à l’université… MySpace est toujours le refuge des adolescents latinos ou immigrés, des “ratés”, “décalés”, “artistes pédés”, punks… et autres gosses… dont les parents n’ont pas fait d’études supérieures et attendent d’eux qu’ils trouvent du travail à la sortie du lycée. »


L’un des meilleurs exemples de cette distinction sociale, comme le souligne Boyd, est fourni par l’armée américaine, qui a autorisé en 2007 les soldats à utiliser Facebook, mais pas MySpace… « Facebook est très populaire dans l’armée mais ce n’est pas le [réseau social] de cœur des soldats âgés de 18 ans, groupe essentiellement issu de milieux pauvres et peu instruits. Ils utilisent MySpace. Les officiers, nombreux à avoir fréquenté l’université, utilisent Facebook. » Aujourd’hui, MySpace est toujours interdit dans l’armée, tandis que Facebook reste disponible.


L’importance de la classe sociale apparaissait aussi clairement dans l’esthétique du site. On a toujours loué la maquette « propre » de Facebook, comparée au « désordre lascif, souvent agressif et moins contrôlé de MySpace » (selon le magazine New York), avec « sa typographie criarde et son imagerie clinquante » (The Chronicle of Higher Education). Mais, comme le montre Julia Angwine dans son livre « Main basse sur MySpace », l’esthétique du site est d’abord venue de ses membres (3). À ses débuts, MySpace voulut imposer d’assez strictes restrictions en matière de construction des pages personnelles, mais elles furent facilement contournées. Les ingénieurs de MySpace, qui n’étaient pas excellents programmeurs, négligèrent de réparer les failles révélées par les hackers.


Tout en reposant sur un questionnaire similaire à Facebook (en un peu moins sophistiqué : « Études », mais aussi « Physique » et « Signe astrologique »), un profil sur MySpace pouvait ressembler à n’importe quelle autre page du Net. Au contraire, chaque page Facebook était dessinée exactement de la même manière, avec une palette inoffensive et aseptisée de bleu pastel sur fond blanc. Plus compétents, les ingénieurs du site ont très vite circonvenu toute velléité de sortir du moule. Qualifier MySpace de « laid », ce serait comme qualifier tous les graffitis de hideux ; vanter la maquette « propre » de Facebook, ce serait comme célébrer la beauté des lotissements.


L’atmosphère plus permissive et l’esthétique prolo de MySpace aident à expliquer pourquoi Rupert Murdoch a mis 580 millions de dollars sur la table pour acquérir le site. Quelle surprise, dès lors, quand Facebook, apparemment si élitiste, s’attira des membres de tous les milieux sans distinction et devança MySpace en 2009 pour devenir le réseau social le plus populaire d’Amé­rique (4). Facebook l’a emporté en séduisant ce nouveau marché crucial pour les réseaux sociaux : les parents (5).

Ironie de l’histoire, la plupart des parents évitaient MySpace pour la raison même qui avait attiré Murdoch : sa place au cœur du segment médiatique connu, par euphémisme, sous le nom de « culture urbaine », celle-là même qui domine aujourd’hui le paysage audiovisuel américain alors que plus de la moitié de la population vit hors des villes. Les meilleures pages MySpace étaient dignes de MTV Cribs, fameuse émission télévisée présentant les luxueuses demeures des rappeurs, des vedettes de cinéma et autres artistes du « bling bling » et de l’excès. Évidemment, les parents étaient rebutés. Car une page MySpace, ce n’était pas simplement un programme que l’on regarde confortablement assis dans son canapé, ou que l’on écoute comme la musique hip-hop qui inonde les radios ; une page MySpace, c’était la maison virtuelle de son créateur, avec un « extérieur » de base accessible à tous, et un « intérieur » plus révélateur, où figurent ses informations personnelles, et réservé aux amis. Tandis que beaucoup de jeunes préfèrent décorer leur chambre avec tout l’attirail du hip-hop et de l’univers des drogues – et continuent d’utiliser MySpace en masse –, leurs parents ont choisi de s’installer en banlieue pour la sécurité, l’intimité, le calme, et l’uniformité architecturale (6). Autant de qualités que seul Facebook était prêt à offrir.



La période « banlieusarde »
du réseau social


À mesure que Facebook s’étendit au-delà des universités pour toucher le grand public, exerçant toujours un contrôle étroit sur le visuel de chaque page, l’esthétique du site rappela de moins en moins le principe bohème d’une chambre de campus et de plus en plus les codes architecturaux autoritaires des lotissements. Certes, Facebook autorisa ses membres à personnaliser leur page avec des éléments conçus par des programmeurs extérieurs. Mais la maquette de base était immuable ; chaque petit changement devait rentrer dans cette grille rigide. Ce mode de fonctionnement domina la période « banlieusarde » de Facebook, qui a commencé en 2006 et se poursuit à bien des égards aujourd’hui. Le début de cette phase peut être daté très précisément, car Zuckerberg lança une nouvelle fonctionnalité au moment même où il ouvrait largement les portes du site, une fonctionnalité devenue dominante : le « Fil d’actualité ».


Comme son nom l’indique, le Fil d’actualité est une sorte de flux d’information personnalisé. « Imaginez un outil qui surveille le “marché social” à la manière d’un terminal Bloomberg suivant à la trace les évolutions du marché­ obligataire », expliquait à l’époque le New York Times. Je proposerais, moi, une autre métaphore : la clôture à l’arrière du pavillon de banlieue. Facebook, quand il était encore réservé aux universités, dépendait de l’activité sociale frénétique des étudiants. On pouvait alors consulter de manière presque obsessionnelle les pages personnelles de quelques amis ou d’une jolie fille de son cours, tout en ignorant facilement les autres. Le Fil d’actualité, au contraire, a fait de tout et de chacun un sujet de bavardage en signalant automatiquement les moindres changements à un large cercle d’« amis ». Au plaisir de découvrir qu’un béguin avait ajouté Godard à sa liste de cinéastes préférés, il fallait désormais subir, photo après photo, les dernières aventures éthyliques de gens perdus de vue depuis des années.


Des centaines de milliers de membres rejoignirent alors des « groupes de protestation » pour se plaindre. Mais Facebook n’a fait machine arrière qu’après les erreurs les plus graves (ainsi d’un programme qui diffusait auprès de centaines d’« amis » la liste de vos achats en ligne, ruinant l’effet de surprise de vos cadeaux ou révélant des penchants quelque peu lubriques). En règle générale, Zuckerberg a imposé chaque innovation en assurant aux membres qu’ils finiraient par apprécier les changements. Il s’en est d’ailleurs targué auprès de ses salariés au printemps 2009 : « Les entreprises les plus perturbatrices n’écoutent pas leurs clients. » Zuckerberg reprenait le mot de Clayton Christensen, l’économiste de Harvard qui a forgé le terme d’« innovation perturbatrice » (disruptive innovation) pour décrire divers bouleversements technologiques.


Le résultat de ces évolutions, initiées au moment même où le site se développait et où de plus en plus de parents, d’employeurs et d’enseignants le rejoignaient, fut de créer un climat glacial et puritain. Peu de membres quittèrent en réalité Facebook – pouvoir se renseigner à tout moment sur qui l’on veut était devenu trop addictif –, mais une bonne part de l’espièglerie des premiers temps disparut. Nombre d’étudiants peuvent raconter l’histoire d’une tante, mettons, qui avait rejoint Facebook et découvert, sans même avoir eu besoin de faire une demande d’« ajout comme ami », parmi les informations personnelles accessibles à tous de son neveu, que le petit David s’affichait « marié » à une personne du même sexe. Et dire que la mère du garçon ne l’avait pas prévenue qu’il était homosexuel et encore moins invitée à la noce !


Les problèmes les plus emblématiques ont surgi de la mise en ligne de photos compromettantes. Peu après son lancement, Facebook autorisa ses membres à télécharger des albums entiers. Dès lors, un employeur ayant fréquenté la même université qu’une recrue potentielle pouvait, avec son adresse e-mail d’ancien élève, ouvrir un compte et avoir accès à une multitude d’images. Un article du New York Times de 2006 fournit un exemple classique : « Ana Homayoun dirige Green Ivy, un cabinet de recrutement […]. Cherchant à se renseigner sur une candidate, elle s’est rendue sur sa page Facebook. Elle y a trouvé des photographies et des commentaires explicites sur ses aventures sexuelles, son goût de l’alcool et du hasch – y compris des témoignages d’amis. Il y avait même des photos de la jeune femme en plein coma éthylique… »


Facebook offrait certes le moyen de se dissocier de ce type de photos, mais, le temps de le faire, il pouvait être déjà trop tard. Mon anecdote préférée est sans doute celle de ce jeune banquier stagiaire qui informe un jour son patron d’une absence pour « urgence familiale ». Avant d’avoir pu dissimuler les preuves, ses collègues avaient découvert la véritable nature de l’« urgence » en question : des photos publiées sur le Fil d’actualité le montraient au cours d’une soirée d’Halloween, déguisé en fée des bois, une canette de bière à la main.



Les jeunes ont 
nettoyé leur profil


Ce sont là déjà des anecdotes éculées de la « génération Facebook », des histoires qui poussent les gens nés avant la révolution Internet à se demander si les « enfants de l’ère numérique » connaîtront jamais le bonheur d’avoir une vie privée. Ce qu’on a moins raconté, c’est la manière dont bien des jeunes membres de Facebook ont réagi à ces scandales : ils ont nettoyé leur profil et leurs paramètres de confidentialité aussi soigneusement qu’une pelouse de pavillon de banlieue. Les mariages fantaisistes furent rompus à l’amiable ; les fanfaronnades sur l’usage de drogues et même l’affichage d’un goût pour la mauvaise musique disparurent. Le site supprima les options « Expérience physique » et « Tout ce que je pourrai obtenir » pour les remplacer par « Réseautage ».


Six ans après sa création, Facebook n’autorise toujours pas un utilisateur à approuver les photos sur lesquelles les autres membres peuvent « taguer » son nom. La seule solution serait de régler vos préférences de manière que personne ne puisse voir vos photos.


Étant donné le fatalisme général concernant la « fin de la vie privée », je trouve encourageant que les problèmes de Facebook soient nés non d’un complet défaut de confidentialité mais d’un questionnement paranoïaque sur la fiabilité du système de protection des informations personnelles. Avant le lancement du site en 2004, toute insistance sur la protection de la vie privée sur la Toile était considérée, au moins dans les milieux les plus en pointe, comme une forme de snobisme.


Au cours de l’année 2009, même si Facebook a continué de commettre des bévues – encore tout dernièrement, en incitant ses membres à rendre leur profil plus ouvert que beaucoup ne le souhaitent –, on a aussi senti les premiers frémissements d’un système de protection efficace. Si le site n’améliore pas encore ses options en la matière, ses membres risquent fort de le quitter pour un autre qui, lui, le fera  (7).


On en a peu parlé, mais de nouveaux paramètres ont, par exemple, fait sentir leur effet dans les situations de divorce. Auparavant, de nombreux parents séparés, qui n’avaient peut-être pas communiqué depuis des années, retrouvaient leurs commentaires réunis en une sorte de « conversation », sous les posts de leur enfant. Dorénavant, les utilisateurs peuvent scinder une famille en différents groupes, chacun d’eux recevant des photos et des messages distincts. Ces avancées s’accompagneront bientôt d’un progrès sur le plan esthétique : nombre de réseaux sociaux, dont Facebook, permettent de plus en plus à leurs membres de s’affranchir du site et de ses contraintes visuelles pour construire leur propre « maison » virtuelle, en utilisant les services de base des réseaux sociaux comme un service public.


Mais ce n’est pas simplement pour Facebook une manière de gagner en audience. L’entreprise espère, d’une manière quelque peu sinistre mais potentiellement très utile (et rentable), nous suivre tout autour du Web. Telle est l’ambition de « Facebook Connect », un service spécial que les usagers peuvent activer et qui permet à de nombreux autres sites populaires de créer un lien vers votre profil Facebook. Si, par exemple, vous réagissez à un article du journal en ligne, le Huffington Post, votre commentaire sera, via Facebook Connect, automatiquement adressé à vos amis. Et les réponses de vos amis pourront apparaître à la fois sur Facebook et le Huffington Post.


Si Facebook Connect devient populaire – le service rencontre déjà un indéniable succès (Yahoo! et même MySpace s’y sont ralliés) –, notre vision de la Toile pourrait en être rapidement bouleversée. Dès lors qu’un internaute sait qu’un commentaire au vitriol circulera dans un large cercle de relations personnelles, le ton souvent venimeux des commentaires sur le Web pourrait en effet s’adoucir.
Facebook Connect pourrait aussi avoir un impact politique important. Le site MyBarackObama.com a le premier montré comment un réseau social pouvait affecter la conduite d’une bataille électorale. Mais ce site, bien que très populaire (plus de deux millions de membres pendant la campagne), souffrait de défauts majeurs. Pour participer, il fallait d’abord s’inscrire pour se voir attribuer un compte en ligne avec un nom d’utilisateur et un mot de passe, facilement oubliés. Et vous ne pouviez partager vos activités sur le site (écouter un discours, contacter des électeurs, s’inscrire pour faire du démarchage) qu’avec vos relations sur le nouveau réseau privé, qu’il vous aura fallu préalablement rechercher et ajouter à nouveau comme amis… L’équipe d’Obama avait aussi créé une page Facebook pour le candidat. Celle-ci a attiré 2,2 millions de partisans, qui recevaient chaque jour des informations sur la campagne. Mais l’une des premières fonctions de Facebook a toujours été de découvrir les événements auxquels participent vos amis (concerts, lectures littéraires). Si vous pouviez voir sur le site à quelle manifestation vos amis ont décidé de participer, vous seriez plus enclin à vous impliquer, même sans être nécessairement très engagé. MyBarackObama s’est doté de Facebook Connect en octobre 2008 mais, le service étant tout nouveau, peu de gens s’en sont servis. Voilà qui permet de penser que les réseaux sociaux joueront un rôle beaucoup plus important en 2012.


On peut aussi se faire une idée de l’effet politique potentiel de Facebook en observant la façon dont le site a commencé de transformer un autre genre de campagne : la publicité. Une entreprise peut désormais créer sa « page de fans », qui ressemble à n’importe quelle autre, sauf qu’elle ne tient pas lieu de « maison » mais de vitrine commerciale. Les membres peuvent cliquer 
pour « devenir fans » du produit, de l’institution ou de la personne concernés : la New York Review of Books (12 000 fans), le Metropolitan Opera (30 000), la starlette Paris Hilton (160 000), Coca-Cola (4 millions) ou Barack Obama (7 millions).


Une fois devenus « fans de », les membres reçoivent les actualités de l’entreprise ou de la personnalité, tout comme ils reçoivent des nouvelles de leurs amis. Le résultat ressemble fort à un bouche-à-oreille marketing géant. Il peut sembler surprenant que tant de gens s’inscrivent pour recevoir de la publicité, mais les informations diffusées ne sont pas si différentes des bonnes vieilles newsletters : Renée Flemming au Met ! Paris Hilton candidate à la Maison-Blanche ! Barack Obama s’exprime sur Haïti !


Le plus gênant, en la matière, c’est la manière dont Facebook projette d’exploiter la publicité pour générer des profits. Plutôt que de faire payer les entreprises pour leurs « fan pages », Facebook vend en effet des espaces qui apparaissent ailleurs sur le site, permettant aux firmes de développer leurs marques et de solliciter toujours plus de « fans ». Grâce aux informations inégalées qu’il possède sur ses membres, Facebook peut vendre des espaces destinés aux seuls charpentiers d’une bourgade du Vermont, aux diplômés de la Harvard Business School ou aux habitants de Manhattan mentionnant l’« opéra » parmi leurs centres d’intérêt. Cette technique pourrait être étendue à la sphère politique, et offrir un ciblage sans précédent. Google peut déjà vendre des espaces réservés à une localité donnée, comme l’a montré le candidat au Sénat Scott Brown en achetant la quasi-totalité des espaces publicitaires pour le Massachusetts pendant les derniers jours de sa campagne, victorieuse. Avec Facebook Connect, on pourrait viser directement les habitants du Massachusetts qui utilisent des mots comme « Irlandais », « Italien » ou « Noir » dans leur profil, ou se présentent comme catholiques, protestants ou juifs. Jusqu’à présent, cependant, la publicité n’a rapporté au site que de quoi atteindre l’équilibre, et encore ! Beaucoup pensent que seules des manipulations comptables permettent à Facebook de se dire rentable ( 8).


Si l’usage de Facebook Connect se répand, le site pourrait vendre des espaces non seulement sur ses propres pages mais ailleurs aussi. Google tire ses plus gros revenus de la « publicité par mot-clé », quand une recherche sur le mot « assurance » fait par exemple remonter des publicités pour telle ou telle compagnie. Mais Google n’a pas eu autant de succès avec ses « bannières », ces annonces qui apparaissent sur n’importe quelle page Web – photos de soirées ou articles de presse –, où rien n’indique les désirs d’achat de l’internaute. Disposant d’informations beaucoup plus précises sur ses membres, Facebook pourra vendre des bannières bien plus efficacement que Google. Reste à voir comment les utilisateurs réagiront. Comment réagira, par exemple, un internaute ayant mis « religion juive » sur son profil et qui verra apparaître des publicités liées à sa confession sur tous les sites qu’il visite ? Et comment réagirez-vous si, ayant confié votre admiration pour le marquis de Sade, vous recevez des annonces pour des objets en cuir ?

Facebook représente 
un « deuxième Internet »


S’il réussit à s’imposer, Facebook Connect produira des effets encore plus radicaux. Google, puissance dominante de la Toile ces dix dernières années, avait clairement exposé son ambition lors de sa création : « Organiser l’information mondiale et la rendre accessible à tous ». Mais il y a des choses que nous sommes nombreux à ne pas souhaiter rendre accessibles à tous. Avec les informations privées dont il dispose sur ses centaines de millions de membres, Facebook représente aujourd’hui ce que le magazine Wired a appelé « un deuxième Internet ». En encourageant ses membres à imposer leurs paramètres Facebook au reste de la Toile, Zuckerberg espère placer ce nouvel Internet et ses prétentions à la confidentialité au cœur même de l’ancien.


Il faut applaudir à l’ambition de Zuckerberg de ramener l’expérience d’Internet à une échelle plus humaine. Mais son site, malgré sa récente politique d’ouverture, empêche les usagers de transférer leurs informations vers d’autres réseaux sociaux. Si l’on considère le temps et l’effort consacrés par de nombreux membres à l’animation de leur page, cela revient à empêcher un propriétaire de déménager librement. Zuckerberg est un peu le Robert Moses de l’Internet, mettant un ordre rigoureux dans un milieu chaotique  (9).


Ce que beaucoup aiment particulièrement dans Facebook, c’est le flux continu d’informations provenant d’« amis », nouveaux ou anciens : ce que les so­ciologues nomment « attention continue  (10) ». Le phénomène n’est pas nouveau. De Cro-Magnon à Jane Austen, nous avons toujours été entourés par le bavardage incessant des autres. L’attrait que Facebook continue d’exercer vient de sa capacité à réduire le bavardage mondial de l’Internet à la taille d’une université, d’un village ou d’un salon. Or c’est justement cette très ancienne forme de sociabilité, transformée par l’ère électronique, qui dérange certains utilisateurs – plus que les publicités ciblées ou la monotonie esthétique, comme l’a écrit récemment William Deresiewicz, de loin le critique le plus éloquent de Facebook : « Nous avons transformé [nos amis] en une masse indéterminée, une sorte de public sans visage. Nous ne nous adressons pas à un cercle, mais à un nuage » [lire «"Ami", vous avezdit "ami"?» ].


Facebook peut en effet donner un faux sentiment de relation avec des amis éloignés, puisque peu de membres s’expriment sur les vraies difficultés de leur vie. Mais la plupart d’entre nous savons bien, malgré l’abus que Facebook fait de ce mot qui devrait être le plus sacré de tous, qu’un Fil d’actualité rempli de commentaires incessants d’« amis », comme une pièce pleine de gens qui bavardent, ne remplace pas une conversation. Ce qui a fait la valeur du site, ce sont les dispositions qu’il a prises pour permettre à la fois de cacher et de partager. Il n’est pas difficile de conclure que certaines choses ne devraient pas être « partagées » du tout, mais dites, dans un e-mail, un SMS, la messagerie de Facebook, au téléphone, autour d’un café ou d’une bière. Autant de « technologies » qui, aussi laconiques ou bavardes soient-elles, permettent d’exprimer son être intime de manière privée.

Cet article est paru dans la New York Review
of Books le 25 février 2010.

Matt Ridley : « L’humanité poursuit sa marche au progrès »

Biologiste à l’origine, Matt Ridley a dirigé la rubrique scientifique de The Economist avant de devenir rédacteur en chef de ce journal pour les États-Unis. Il a publié plusieurs livres de vulgarisation scientifique. Le dernier traduit en français est Génome­. Autobiographie de l’espèce humaine (Robert Laffont, 2001).

Comme Jean Fourastié dans les années 1950 ou Julian Simon dans les années 1980, vous montrez que la population de la Terre ne cesse globalement de voir son sort s’améliorer. Pourquoi ce fait est-il si souvent méconnu ?

Les gens ont tendance à oublier les désagréments du passé et à ne voir que ceux du présent. C’est une constante de la psychologie. De même les gens sont-ils plus sensibles à la perte qu’au gain. Les pertes dues à la chute du marché boursier sont ainsi davantage ressenties que les gains dus à la hausse qui a précédé. Nous focalisons notre attention sur les choses qui vont mal plus que sur celles qui vont bien.
Les médias et les groupes de pression politiques n’aident pas. Une bonne nouvelle n’est pas une nouvelle. Dans mon livre, je donne un exemple pris dans le journal du matin de la BBC. La chaîne avait mis en avant une étude montrant que l’incidence des maladies cardiovasculaires chez les femmes britanniques jeunes et d’âge moyen avait « cessé de baisser ». La chaîne ne mentionnait pas que l’incidence des maladies cardiovasculaires avait jusqu’à tout récemment beaucoup baissé dans toute la population féminine, continuait de baisser chez les hommes, et n’avait pas recommencé à monter dans la fraction de la population féminine où l’arrêt de la baisse avait été constaté : ce n’était pas une information ! Toute la discussion portait sur la « mauvaise » nouvelle. En septembre 2009, pour présenter le fait rassurant que la température de la planète n’avait pas augmenté au cours de la décennie précédente, le New York Times titra : « Une pause des températures ajoute une difficulté à la tâche de trouver une solution. » Plus récemment, quand le journal médical The Lancet a accepté un article scientifique montrant que la baisse de la mortalité à la naissance (celle de la mère et celle de l’enfant) dans le monde s’est accélérée, divers groupes de pression, craignant de voir leurs revenus diminuer, ont tenté de dissuader le rédacteur en chef de publier la « bonne nouvelle ».

Est-il concevable que la tendance de fond à l’amélioration, que l’on observe depuis des siècles, en vienne à s’arrêter ?

Bien sûr ! Des politiques absurdes, entraînant la pauvreté et la détresse, comme on le voit en Corée du Nord ou en Birmanie, pourraient s’étendre à d’autres pays. Mais, même dans les années 1940, quand cela s’est produit dans la moitié du monde, cela n’a pas empêché l’innovation de se poursuivre dans les biens et les services, et aujourd’hui la mondialisation rend encore plus difficile d’empêcher la technologie de faire progresser le niveau de vie des gens. Un désastre global est possible, des désastres locaux sont inévitables, mais une prospérité croissante est hautement probable.

À l’inverse de la plupart des biologistes vous pensez que notre gros cerveau ne fut pas la cause du progrès. Pourquoi ?

Je pense que ce qui fait fonctionner la société humaine n’est pas la taille du cerveau des individus mais celle de notre cerveau collectif. Presque toutes les technologies dont nous nous servons, du crayon à la ville, échappent à la compétence d’un individu. Comme l’a fait observer Leonard Read dans un article qui eut son heure de gloire dans les années 1950, personne ne sait faire un crayon (1). Le savoir-faire nécessaire est dispersé entre des milliers de gens, depuis le planteur du café bu par les ouvriers sur la chaîne d’assemblage des crayons jusqu’au mineur de graphite, en passant par le porteur et le détaillant, sans oublier feu les découvreurs de l’électricité et les gourous du marketing qui ont mis ce type de crayon sur le marché. Aucune de ces milliers de personnes ne sait faire un crayon. Ce savoir-faire transcende les limites du cerveau humain. Tout ce que nous utilisons aujourd’hui combine des idées différentes, est produit par de nombreuses personnes et échappe au savoir de l’individu. Quand nous avons commencé à échanger et à nous spécialiser, voici environ 100 000 ans, nous avons sans le savoir commencé à créer un cerveau collectif, dans lequel nous ne sommes que les nœuds d’un réseau. Les réalisations de ce cerveau collectif sont plus brillantes que tout ce que nous pouvons comprendre. C’est pourquoi la planification centralisée ne peut pas marcher. Nous ne pouvons pas utiliser nos cerveaux individuels pour expliquer au cerveau collectif ce qu’il doit faire. C’est là, et non dans la conscience et le langage, que se loge le secret de l’explosion de la prospérité et du progrès humains que l’on observe depuis 100 000 ans et encore aujourd’hui.

Votre livre s’ouvre par deux citations, l’une d’Adam Smith en 1776 (2), l’autre d’Adam Ferguson en 1767 (3). Voulez-vous suggérer que nous avons oublié les leçons de l’Écosse des Lumières ?

Dans une certaine mesure, je le pense en effet. Pour moi la principale intuition des Lumières écossaises, inspirées bien sûr par les Lumières françaises, est la notion d’ordre spontané. Smith, Hume, Ferguson, Hutcheson et d’autres ont vu que la société était composée de trames complexes, non fortuites, qui n’étaient pas tendues d’en haut par une divinité ou un monarque. Adam Smith, en particulier, a compris que la division du travail – que je préfère appeler l’échange et la spécialisation pour ne pas confondre avec la division du travail social à la Durkheim ou à la Charlie Chaplin – expliquait comment un tel ordre pouvait naître de l’action d’individus motivés par leur propre intérêt, et non d’un plan préconçu. D’où ma fascination pour le lien entre les idées de Darwin appliquées à la nature et celles de Smith appliquées à la société.
Qu’avons-nous donc oublié ? Que des schémas d’organisation émergent et évoluent sans être planifiés. La majeure partie du XXe siècle succomba au sortilège du dirigisme, marxiste, fasciste ou même social-démocrate. Le sortilège fut brisé par des gens comme Friedrich Hayek et Milton Friedman, mais en partie seulement. On observe toujours, particulièrement en Europe, ce réflexe immédiat que la façon de résoudre un problème est de planifier une solution, au lieu de modifier les dispositifs incitatifs. Mais je m’intéresse moins à la politique, à ce qu’il faudrait faire, qu’à l’explication de ce que nous faisons. Et c’est là, je pense, que les Lumières écossaises sont si précieuses. Adam Smith est un très grand psychologue. Sa Théorie des sentiments moraux et la première partie de La Richesse des nations sont des analyses très profondes de la spécificité de l’animal humain. Je souhaite faire revivre l’importance qu’il accorde à l’échange, la « disposition à troquer et échanger ». C’est cette propension qui explique le décollage de l’espèce, parce qu’elle a rendu la culture « sexuelle » et considérablement accéléré l’évolution culturelle.

Adam Smith n’avait pas besoin de connaître la théorie de l’évolution pour expliquer la richesse des nations. Pensez-vous vraiment que la biologie ajoute quelque chose ?

Oui. La biologie apporte des idées fécondes, comme le rôle de la sexualité dans l’accélération du changement évolutif. La théorie économique peut emprunter cette idée et l’utiliser pour comprendre l’importance de l’échange, tout comme la biologie a emprunté à l’économie l’idée de l’ordre spontané. Les idées se construisent les unes à partir des autres et se fertilisent mutuellement, comme les fleurs. Certes, Adam Smith n’avait pas besoin de comprendre que les êtres humains ont évolué par la sélection génétique naturelle. Mais cela l’aurait beaucoup intéressé, parce qu’il aurait vu que les sociétés et les technologies évoluent aussi par la survie sélective des idées en compétition et comment le tout est accéléré par l’échange.

Le dernier rapport du GIEC, le groupe international chargé d’évaluer le changement climatique, prévoit à la fois un réchauffement catastrophique et une forte augmentation du niveau de vie sur les cinq continents. Pourquoi cette incohérence n’a-t-elle pas fait la une des médias ?

Votre profession s’est montrée scandaleusement timorée à l’égard du consensus sur le changement climatique. Les journalistes ont cessé de poser les questions difficiles et se sont transformés en mégaphones pour amplifier l’exagération des risques. Les modèles du GIEC disent d’abord que la richesse par habitant dans les pays pauvres sera environ neuf fois plus élevée en 2100 qu’aujourd’hui. Après quoi ils font une estimation du coût du réchauffement climatique pour les économies en 2100 et en concluent que la richesse par habitant n’augmentera pas de neuf fois mais seulement de huit fois. En quoi la multiplication par huit du niveau de vie est-elle une catastrophe ? J’accepte la théorie des gaz à effet de serre, j’accepte l’idée qu’un réchauffement est probable, mais, au vu des propres calculs du GIEC, je n’accepte pas l’idée qu’une catastrophe soit probable. Déjà les politiques adoptées pour réduire les émissions de carbone – comme les biocarburants – ont des effets dommageables pour de pauvres gens et des habitats naturels. Les projets actuels risquent de nous détourner des urgences comme la pauvreté, la pollution de l’air à l’intérieur des logements, la faim et le paludisme. Si nous souhaitons voir le monde dépenser 45 trillions de dollars pour traiter un problème, il nous faut de meilleures preuves que c’est bien là le problème principal.
Je constate une contradiction similaire sur les combustibles fossiles. Les gens me disent souvent : « Nous devons cesser d’utiliser des combustibles fossiles pour sauver le climat, et de toute façon ils vont arriver à épuisement. » S’ils arrivent à épuisement, ils ne sont pas une menace pour le climat. Si nous arrêtons de les utiliser, ils ne vont pas s’épuiser. De fait, les dernières données suggèrent que le monde va brûler beaucoup plus de gaz dans les prochaines décennies. Or le gaz est le carburant fossile le moins chargé en carbone, donc la décarbonisation de l’économie va se poursuivre et en 2060, nous serons de toute manière dans une économie à faibles émissions de carbone. Elle ne reposera pas pour autant sur l’énergie éolienne ou solaire.

Vous écrivez : « La nature humaine n’a pas changé, c’est la culture humaine qui a changé. » Mais est-ce que notre nature culturelle a changé ? Sommes-nous plus moraux que l’homme de Cro-Magnon ? Plus intelligents ?

Nous sommes probablement moins violents, moins sexistes, nous avons moins de préjugés. Ces tendances se développent depuis longtemps. En ce sens, oui, je suppose que nous sommes un peu plus moraux. Ce que je veux dire quand je dis que la nature humaine n’a pas changé, c’est que la jalousie, l’ambition et le désir, ce genre de choses n’a pas fondamentalement changé. Mais, bien sûr, ces passions prennent de nouvelles formes. Les gens se font des procès au lieu de se tuer, par exemple. Pour ce qui est de l’intelligence : nous avons certainement davantage d’opportunités de développer notre intelligence, mais je soupçonne que si l’on pouvait faire un test objectif, on ne verrait pas de différence sensible entre l’intelligence des individus aujourd’hui et à l’époque de Cro-Magnon. En revanche, et c’est ce qui compte, nous sommes collectivement plus intelligents, parce que nous combinons, accumulons et échangeons nos idées plus largement dans nos technologies.

Vous suggérez dans votre livre que les prophètes de malheur ont « moralement tort ». Maintenez-vous ce point de vue ?

Dans certains cas, oui. Soutenir que les pays africains doivent refuser de l’aide alimentaire quand elle vient de produits génétiquement modifiés au motif que cela pourrait créer un problème de santé est si contraire aux données scientifiques que cela relève de l’erreur morale. Effrayer les enfants avec des visions apocalyptiques de l’avenir fondées sur des interprétations erronées de la science est moralement condamnable. Faire campagne contre le libre-échange au motif que cela pourrait conduire à la catastrophe alors que tout indique que cela doit réduire la pauvreté, oui, je pense que c’est moralement contestable.

Auriez-vous écrit ce livre en 1940 ?

Je ne connaîtrai jamais la réponse. Oui, il y avait de bonnes raisons de penser que l’avenir était sombre en 1940, en dépit de l’accroissement du niveau de vie et des promesses des technologies nouvelles. Mais nous savons maintenant que nous aurions eu tort de désespérer. Si j’avais écrit ce livre en 1940, j’aurais eu raison.

Admettez-vous qu’il y a une part d’irrationnel dans votre foi dans l’« optimisme rationnel » ?

Non. Je peux être irrationnel comme tout un chacun, mais j’ai fondé chacun de mes arguments sur des données – sur des faits, ou des hypothèses logiques ou raisonnables. Rien dans mon optimisme ne relève de la foi.

Propos recueillis par Olivier Postel-Vinay

Une 
carpe à la sauce polonaise

Quand il meurt, en février 1880, Alexander von Villers est un parfait inconnu. Un an plus tard, c’est un écrivain célèbre. Pourtant il n’a jamais écrit aucun livre… La publication posthume d’un recueil de ses lettres par Rudolf Graf Hoyos, l’un de ses amis et correspondants, a suffi à asseoir sa notoriété du jour au lendemain. « Spirituelles et parfaitement ciselées, ces “Lettres d’un inconnu” – titre que leur a choisi Hoyos – n’accompagnent pas la création littéraire d’un important écrivain, elles constituent cette création même », note Karl-Markus Gauss dans la Neue Zürcher Zeitung. Elles viennent d’être rééditées en Autriche. C’est que, né en 1812 à Moscou, d’un père français et d’une mère allemande, Alexander von Villers avait finalement adopté la citoyenneté autrichienne.


Son entregent lui ouvre la carrière diplomatique, sa conversation brillante en fait l’une des coqueluches des salons de Vienne. Pourtant, à l’âge de 58 ans, il abandonne tout pour se retirer sur un petit bout de terre perdu. Il se consacre désormais à sa correspondance, qu’il entretient avec un petit nombre d’amis choisis. À l’un d’eux, il écrira qu’il se sent « comme une carpe qui aurait passé sa jeunesse dans une sauce polonaise et découvert un étang sur ses vieux jours ». S’il se vit comme un artiste, c’est uniquement comme artiste de sa propre existence. Ses lettres­, chef-d’œuvre de finesse et d’autodé­rision, lui servent justement à façonner l’image piquante qu’il entend donner de lui-même. Il égratigne certains de ses illustres contemporains, tel Wagner, mais surtout, « ce qu’il découvre, après la frénésie des salons et des ambassades, c’est le temps », remarque Gauss. Ce sens du temps qui passe lui inspirera cette réflexion dénuée d’amertume : « L’avenir ne m’a jamais autant réjoui qu’à présent que je n’en ai plus. »

Henri IV survivor

Certes Ravaillac a fini par l’occire rue de la Ferronnerie, il y a tout juste quatre cents ans, mais ce qui semble malgré tout avoir caractérisé le bon roi Henri IV, c’est une exceptionnelle capacité à survivre en milieu hostile. « Il aurait échappé en tout à dix-huit tentatives d’assassinat », rapporte Manfred Schwarz dans la Süddeutsche Zeitung, à l’occasion de la sortie en Allemagne d’une biographie sur le monarque. Schwarz rappelle également que « bien que “prince de sang”, Henri de Navarre n’avait au départ que très peu de chances de devenir un jour roi de France. S’il y est parvenu, c’est uniquement grâce à un invraisemblable concours de circonstances, une étonnante succession de décès sur le trône, des retournements d’alliance et une conversion pour le moins opportuniste… ». 

Duras déconstruite

L’Israélienne Maya Michaeli a rédigé un doctorat sur l’écriture de Duras pendant la guerre. La traduction en hébreu des Cahiers de guerre lui offre l’occasion de revenir sur la façon dont l’écrivain « a réécrit à plusieurs reprises l’histoire de sa vie » – tout en prétendant le contraire. « De nombreux passages de ces Cahiers annoncent ses futurs écrits autobiographiques, ceux-là retravaillés », écrit-elle dans Haaretz. Ainsi l’« expérience traumatisante » décrite dans L’Amant de la Chine du Nord (1991) est ici présentée comme « étonnante » et « romantique ». Pour autant, estime Maya Michaeli, Duras n’embellit pas sa propre existence et est bien consciente du mal tapi en elle-même, par exemple, lorsqu’elle compare sa propre cruauté à l’égard d’un collabo torturé à celle des nazis.

Debray si, Debray no

Dans une longue critique publiée sur le site des intellectuels laïcs arabes Al-Awan, l’historien tunisien Adnan Al-Moncer voit dans le dernier ouvrage de Debray un signe « de la lassitude des Européens vis-à-vis des comportements insupportables et indéfendables d’Israël ». Cependant, contrairement à la plupart des autres commentateurs arabes, qui exaltent les vertus du livre et le courage de son auteur, Adnan Al-Moncer émet des réserves. Il considère que Debray « ne parvient pas à se libérer de son héritage gauchiste ». Témoin ce qu’il dit « des kibboutz, qu’il voit comme le symbole d’une société égalitaire », alors que ces implantations ont participé, écrit Al-Moncer, à la confiscation des terres et à l’expulsion des Palestiniens.

Plus fondamentalement, il s’en prend à la thèse développée par Debray, selon laquelle les religieux auraient confisqué l’idéal sioniste : « Les religieux ne sont pas un accident du sionisme mais ont toujours impulsé leur force puissante au sein du mouvement. » Cette « trahison de l’idéal sioniste par Israël, qui est l’une des idées fortes de la lettre de Debray, est tout à fait discutable », écrit l’historien tunisien, car « le sionisme n’était pas seulement un idéal nationaliste et un projet politique destiné à rassembler la diaspora juive persécutée par l’Europe antisémite, mais une idéologie raciste à la base, fondée sur la distinction entre une nation et les autres ». 

Retour vers 
le futur

La gent lettrée, paralysée devant la mainmise du Web sur l’écrit, peine à penser le phénomène. Elle pourrait, pour s’y aider, lire Cognitive Surplus, le récent ouvrage de Clay Shirky, gourou controversé du Web 2.0 que les uns n’hésitent pas à considérer comme le nouveau Marcuse, quand d’autres l’accusent d’être « le principal responsable de la confusion intellectuelle » régnant sur le sujet ! (voir notre dossier « Internet contre la démocratie », no 12).
Les gens du livre, dit Shirky dans un entretien accordé au site Salon.com, devraient regarder non pas vers hier, mais vers avant-hier : faire comme la Pologne, qui a mieux pris le tournant des années 1990 que la Russie, parce que le communisme avait duré chez elle moins longtemps et que le capitalisme y était encore en mémoire. Avant-hier, donc, au XIXe siècle, le livre n’était pas le seul support de la production littéraire : les chefs-d’œuvre paraissaient en feuilleton dans les journaux, la pensée circulait par lettres, et beaucoup n’hésitaient pas à « s’autoéditer » en conjuguant les talents d’écrivain et d’imprimeur. Il faut se remettre dans ces conditions plutôt que de s’affoler.

Première conséquence : le livre ne peut demeurer le véhicule unique de la littérature. La production explose et avec elle « le ratio qualité/quantité ». À l’éditeur de demain de gérer cet afflux, non pas comme contrôleur de l’accès aux rayons des libraires, mais comme conseil de l’écrivain. La grande question, dans ce nouvel écosystème, c’est : comment les éditeurs pourront-ils continuer à assister les auteurs ?

Deuxième conséquence : la frontière entre roman et essai, journalisme et littérature se fissure. À mesure qu’Internet devient le « guichet unique » de toute recherche livresque, les cloisons entre disciplines s’effondrent. Désormais, l’écrivain doit produire du texte dans toutes les configurations et sur tous les supports. Le texte lui-même doit changer, de forme, mais aussi de longueur : pour des raisons de coût, dit Shirky, un livre publié doit faire au moins 80 000 mots ; mais bien souvent, 25 000 suffiraient amplement !

Guglielmo Libri

L’esclavage, 
puis la vraie vie

En 1783, à la fin de la guerre d’Indépendance américaine, les officiers de marine anglais répertorient les noms de 3 000 esclaves loyalistes, qui se sont battus pour la couronne britannique. Le document, intitulé « Le livre des nègres », leur permettra d’obtenir la liberté et de rejoindre le Canada anglais. Ressuscitant ce chapitre méconnu de l’histoire nord-américaine, l’auteur canadien à succès Lawrence Hill retrace dans son ouvrage le parcours d’Aminata Diallo. Depuis sa naissance en Afrique de l’Ouest jusqu’à son installation en Nouvelle-Écosse, la vie d’Aminata est décrite avec une minutie telle que « les lecteurs du futur qui voudront comprendre la réalité vécue de l’esclavage auront recours au livre de Hill », prédit Stephen Kimber dans la Literary Review of Canada.

Éros mexicain

« M’intéressant beaucoup au rythme de la prose, je pratique un genre de littérature qui n’est pas en phase avec notre époque », déclarait fin 2008 l’écrivain mexicain Daniel Sada dans le quotidien espagnol El País, à l’occasion de la sortie de son dernier roman, Casi nunca (« Presque jamais »). Pourtant, l’ouvrage de cet auteur exigeant, dont les « créations verbales se nourrissent de la poésie en vers », figure sur la liste des dix meilleures ventes mexicaines depuis bientôt deux ans ! À la fois « étude de la vie rurale et roman érotique », selon Christopher Dominguez Michael dans le mensuel Letras libres, Casi nunca retrace l’histoire vraie du triangle amoureux d’un agronome, d’une prostituée et d’une paysanne mexicaine dans les années 1940.