Il y a quatre ans, Stacy Snyder, 25 ans, enseignante stagiaire à la Conestoga Valley High School de Lancaster (Pennsylvanie), a posté sur sa page MySpace une photo d’elle portant un chapeau de pirate, un gobelet à la main, légendée « Pirate ivre ». Ayant découvert ladite page, son superviseur lui a expliqué que l’image témoignait d’un « manque de professionnalisme », et la doyenne de la School of Education de l’université de Millersville où Snyder était inscrite a jugé que c’était pour ses élèves mineurs une incitation virtuelle à la consommation d’alcool. Quelques jours avant la date prévue, l’université a refusé de lui délivrer son diplôme d’enseignante. La jeune femme a poursuivi l’université en justice, l’accusant d’avoir violé le Premier Amendement en la pénalisant pour son comportement (parfaitement légal) en dehors des heures de travail (1). Mais en 2008, un juge fédéral de district a rejeté sa demande, au motif que, si Snyder était bien une employée du service public, sa photo ne se rapportait à aucun sujet d’intérêt public et que son « Pirate ivre » ne relevait donc pas du discours protégé.
Lorsque les historiens de demain reviendront sur les dangers des débuts de l’ère numérique, Stacy Snyder pourrait bien apparaître emblématique. Son cas n’est qu’un exemple d’un problème qui se pose, de manière plus ou moins aiguë, à des millions de personnes sur la planète : comment vivre notre vie le mieux possible dans un monde où Internet enregistre tout et n’oublie rien, où chaque photo en ligne, mise à jour de sa page, note de blog et message Twitter posté par nous ou sur nous peut être stocké à jamais ? Par l’intermédiaire de sites tels que LOL Facebook Moments, qui rassemblent des informations personnelles embarrassantes sur des internautes, une photo malencontreuse ou un bavardage en ligne peut revenir hanter les utilisateurs des années après. Les exemples pullulent : c’est une employée de bureau britannique de 16 ans, renvoyée pour s’être plainte de son sort sur Facebook : « Je crève d’ennui !! » Ou encore ce psychothérapeute canadien de 66 ans qui, se rendant aux États-Unis, s’en est vu refuser l’accès définitivement, un garde-frontière ayant trouvé sur Internet un article qu’il avait publié dans une revue de philosophie, décrivant ses expériences sous l’emprise du LSD. Trente ans auparavant.
Selon une récente étude de Microsoft, 75 % des recruteurs américains déclarent être tenus de faire une recherche en ligne sur les candidats, et nombre d’entre eux ont recours à un large éventail de sources pour examiner les profils – moteurs de recherche, réseaux sociaux, sites de partage de photos et vidéos, blogs personnels, Twitter et jeux en ligne. Et 70 % déclarent avoir rejeté des candidatures en raison d’informations trouvées sur Internet.
Les progrès de la technologie ont bien sûr souvent fait peser de nouvelles menaces sur la vie privée. En 1890, dans l’article sans doute le plus célèbre écrit sur le sujet, Samuel Warren et Louis Brandeis déploraient qu’en raison des nouvelles technologies – tels l’appareil photo Kodak et les tabloïds –, « le commérage n’[était] plus réservé aux oisifs et aux mauvaises langues mais [était] devenu un commerce ». Les potins d’autrefois paraissent pourtant dérisoires au regard du volume de révélations contenues dans les photos, vidéos et conversations que l’on trouve sur Internet. Les usagers de Facebook partagent chaque mois plus de 25 milliards d’éléments de contenu (l’utilisateur moyen en crée 70 nouveaux dans le même laps de temps). Plus de 100 millions de personnes sont inscrites sur Twitter et la Bibliothèque du Congrès a récemment annoncé qu’elle allait acquérir – et stocker de façon permanente – les archives complètes des messages postés publiquement sur le site depuis 2006.
Nous savons depuis des années que le Web ouvre la porte à un type de voyeurisme, d’exhibitionnisme et d’indiscrétion involontaire sans précédent, mais nous commençons seulement à comprendre le prix d’une époque où tant de ce que nous disons et de ce que l’on dit de nous atterrit dans notre dossier numérique permanent et public. Le fait qu’Internet semble ne jamais rien oublier menace, à un point presque existentiel, notre capacité à contrôler notre identité, à nous ménager la possibilité de nous réinventer et de prendre un nouveau départ, à surmonter les hauts et les bas de notre passé.
Crise collective d’identité
Dans son livre, Viktor Mayer-Schönberger cite le cas de Stacy Snyder pour rappeler l’importance de l’« oubli social ». En « effaçant les mémoires externes, écrit-il, la société accepte que l’individu évolue avec le temps, puisse apprendre de ses expériences passées et modifier son comportement ». Dans les sociétés traditionnelles, où les faux pas sont remarqués mais pas nécessairement archivés, les limites de la mémoire humaine garantissent qu’un jour ou l’autre les péchés des individus finissent par être oubliés. Au contraire, remarque Mayer-Schönberger, une société qui enregistre tout « nous enchaîne à nos actions passées, rendant toute échappée impossible ». Il conclut que, « sans une certaine forme d’oubli, le pardon devient une entreprise difficile ».
Nous vivons, dit-on, une époque permissive qui offre des possibilités infinies de seconde chance. En vérité, pour bon nombre de gens, la mémoire permanente du Web signifie de plus en plus qu’il n’y a pas de seconde chance. Désormais, la pire chose que vous ayez faite est souvent la première que l’on connaît de vous.
Cette réalité a engendré une sorte de crise collective d’identité. Durant la majeure partie de l’histoire de l’humanité, l’idée de se réinventer ou de se forger librement une identité – de se présenter sous différents jours selon le contexte (à la maison, au travail, dans le jeu) – a été difficile à cerner car l’identité de chacun était déterminée par son rôle dans une hiérarchie rigide. La mobilité sociale et géographique étant réduite, on ne se définissait pas en tant qu’individu mais en fonction de son village, de sa classe, de son emploi ou de sa guilde de métier. Cela commença de changer à la fin du Moyen Âge et à la Renaissance, avec l’émergence de l’individualisme. Le statut de chacun devint de plus en plus fonction non de catégories héritées, mais des efforts et accomplissements personnels.
Au XXe siècle, toutefois, l’idéal du self-made-man fut de plus en plus critiqué. Aux États-Unis, la fin de la « conquête de l’Ouest » fit naître des inquiétudes : les Américains n’auraient plus la possibilité de prendre un nouveau départ et de laisser leur passé derrière eux, une forme de réinvention de soi qui s’exprimait dans la formule « G.T.T. » (Gone to Texas). Mais l’avènement de l’Internet promettait de ressusciter l’idéal du « soi protéiforme » (selon le mot du psychiatre Robert Jay Lifton (2)). Faute de pouvoir fuir au Texas, il vous restait la possibilité de trouver un nouveau forum et de vous créer un nouveau nom de scène. Pour certains passionnés de technologie, la Toile signifiait la réouverture de la frontière, la possibilité de fractionner nos identités grâce à un choix inépuisable de pseudonymes, avatars et types d’amitiés permettant d’afficher différents aspects de notre personnalité dans différents contextes.
Mais l’espoir de contrôler soigneusement la manière dont les autres nous voient dans différents contextes s’est révélé un mythe. Avec le développement des réseaux sociaux, il devenait plus difficile de segmenter son identité : dès lors que tant de membres postent constamment sur la même plate-forme des mises à jour et des photos de leurs activités publiques et privées, l’idée qu’il puisse exister une personnalité privée distincte de la personnalité professionnelle, de la personnalité familiale et de la personnalité amicale est devenue insoutenable. Toute velléité d’entretenir différentes identités éveille même souvent les soupçons.
L’inquiétude suscitée par ces évolutions s’est récemment renforcée, quand Facebook a voulu favoriser un très large accès aux informations personnelles de ses membres. En décembre 2009, l’entreprise a décidé que les données mises par chacun sur sa page, dont sa liste d’amis et sa vie amoureuse, seraient, par défaut, visibles par tous. Après quoi, en avril 2010, Facebook a introduit un système interactif baptisé Open Graph, qui, grâce à la fonction « personnification instantanée », peut fournir vos informations et votre liste d’amis aux sites partenaires de Facebook que vous visitez [lire «Les métamorphoses de Facebook»]. S’est ensuivie une avalanche de critiques, de la part des utilisateurs, d’organismes de contrôle et des défenseurs de la vie privée. Quatre sénateurs démocrates ont écrit au patron de Facebook, Mark Zuckerberg, pour dire leur inquiétude. La réaction à ces changements fut si virulente que, lorsque quatre étudiants de l’université de New York ont annoncé en ce même mois d’avril leur projet de lancer une plate-forme gratuite du nom de Diaspora, qui n’obligerait pas les utilisateurs à mettre en péril leur vie privée, ils ont récolté plus de 20 000 dollars auprès de 700 personnes en quelques semaines. Fin mai, Facebook répondait à la fronde en établissant de nouveaux paramètres de confidentialité permettant aux utilisateurs, selon l’entreprise, de comprendre plus facilement quel type d’information ils partagent dans quel contexte.
Ce repli partiel n’a pas affaibli la volonté d’agir. Partout dans le monde, des responsables politiques, des juristes et des citoyens cherchent des solutions au problème de la préservation du contrôle de notre identité dans un monde numérique qui n’oublie jamais. En France, Alex Türk, président de la Commission nationale de l’informatique et des libertés, a appelé à la reconnaissance d’un « droit constitutionnel à l’oubli ». En Argentine, les journalistes Alejandro Tortolini et Enrique Quagliano ont lancé une opération pour « réinventer l’oubli sur Internet » en explorant différents moyens politiques et technologiques de faire disparaître les données. En février, l’Union européenne a contribué au financement d’une campagne intitulée « Think B4 U post ! » (Think before you post !), qui incite les jeunes à prendre en compte les « conséquences potentielles » de la publication de photos d’eux ou de leurs amis. Aux États-Unis, un groupe de technologues, de juristes et de cyberspécialistes explore des façons de recréer la possibilité de l’oubli numérique.
Il y a quelques années, à l’aube vertigineuse du Web 2.0 – ainsi appelé pour marquer le développement des contenus générés par les utilisateurs –, de nombreux théoriciens de la technologie pensaient que les communautés autogérées pourraient garantir à chacun, grâce à la sagesse autocorrectrice de la foule, de jouir de l’identité qu’il mérite. Wikipédia incarne cette conviction que la sagesse de la foule peut corriger la plupart des erreurs – qu’une page sur le maire d’un village, par exemple, reflétera la réputation qu’il mérite. Et si cette communauté échoue – en donnant lieu, par exemple, à un lynchage virtuel –, le site offre d’autres formes de recours. Ceux qui jugent que leur page Wikipédia manque d’informations contextuelles, qu’elle s’attarde de façon exagérée sur une unique erreur personnelle ou professionnelle, peuvent demander la formation d’un groupe de rédacteurs qui décidera si un événement particulier du passé de telle ou telle personne s’est vu accorder une « importance excessive ».
Contre Wikipédia, ReputationDefender
En pratique, toutefois, les communautés autogérées comme Wikipédia – ou les systèmes disposant d’algorithmes autocorrecteurs comme Google – laissent souvent aux gens le sentiment d’être présentés sous un faux jour et définitivement salis. Pour ceux-là, il existe une solution concrète : consulter une société comme ReputationDefender, qui s’engage à redorer votre image virtuelle. ReputationDefender a été fondée par Michael Fertik, un diplômé en droit de Harvard préoccupé par l’idée que des jeunes puissent voir leur réputation à jamais entachée par des erreurs de jeunesse.
ReputationDefender compte des clients dans plus de cent pays. Contre rémunération, l’entreprise contrôle votre réputation en ligne en contactant les sites un par un, pour leur demander de retirer les articles offensants. En outre, grâce aux techniques de référencement que les entreprises utilisent pour augmenter la visibilité de leur profil Google, ReputationDefender peut bombarder la Toile d’informations neutres ou positives sur ses clients, soit en créant de nouvelles pages Web, soit en multipliant les liens vers des pages existantes pour s’assurer qu’elles apparaissent en tête de n’importe quelle recherche. Ces services sont facturés entre 10 dollars par mois et 1 000 dollars par an ; pour les cas difficiles, le prix peut atteindre des dizaines de milliers de dollars. « Nous entendons parler d’employeurs qui demandent de plus en plus aux candidats d’ouvrir devant eux leur page Facebook lors d’entretiens d’embauche, explique Fertik. Certains de nos clients sont des parents dont les enfants ont parlé d’eux sur Internet. »
Pour ceux qui en ont les moyens, des entreprises comme ReputationDefender offrent une solution prometteuse à court terme. Mais modifier les résultats de recherche sur Google pourrait bien ne pas suffire à contrôler sa réputation dans un avenir proche, alors que le Web 2.0 laisse progressivement la place au Web 3.0 – qui conjugue au contenu généré par les utilisateurs de nouveaux systèmes d’agrégation et d’analyse de données. Ainsi, l’application Photo Finder sur Facebook utilise des logiciels de reconnaissance faciale et d’exploration de vos contacts pour localiser n’importe quelle image de vous ou d’un ami sur Facebook, qu’elle ait ou non été « taguée » – c’est-à-dire légendée avec votre nom. Pour l’heure, Photo Finder permet d’identifier uniquement des personnes de votre liste de contacts. Mais, à mesure que la reconnaissance faciale se développera et s’améliorera, elle remettra presque certainement en cause tout espoir d’anonymat en public : n’importe qui pourra, avec un téléphone, prendre en photo (ou filmer) un parfait inconnu, envoyer l’image sur Google et extraire toutes les photos taguées ou non taguées de cette personne existant sur la Toile.
Les recherches d’images sur Internet pourront bientôt faire intervenir des agrégateurs de réseaux sociaux, comme Spokeo ou Pipl aujourd’hui, qui réunissent toutes sortes de données présentes sur le Web – contributions politiques, notes de blogs, vidéos, commentaires, listes de biens immobiliers et albums photo. De plus en plus, ces agrégateurs hiérarchiseront les réputations publiques et privées, comme le fait le nouveau site Unvarnished (« sans vernis »), ce marché de la réputation où l’on peut rédiger des articles anonymes sur n’importe qui. Dans le monde du Web 3.0, prédit Fertik, les gens seront jugés, évalués et notés en fonction non pas de leur solvabilité mais de leur sérieux en tant que bons parents, bons petits amis, bons employés, bons baby-sitters ou bons assurés.
Les solutions techniques sont les plus prometteuses
Anticipant ces nouveaux défis, certains juristes ont commencé à imaginer de nouvelles lois permettant aux individus de corriger ces jugements susceptibles de régir à l’avenir leurs relations personnelles et professionnelles, ou de leur échapper. On peut aussi répondre aux atteintes à sa réputation en intentant un procès de droit commun. Le nombre de « Twittergations », ces procès visant à obliger des sites Internet à retirer les informations fausses ou diffamatoires, a déjà nettement augmenté. L’an dernier, Courtney Love a ainsi été poursuivie pour diffamation par la styliste Boudoir Queen pour certains commentaires postés sur Twitter, MySpace et le site de la styliste. Cependant, même si vous gagnez un procès en diffamation aux États-Unis, le site n’est pas pour autant tenu de retirer les informations incriminées, pas plus qu’un journal ne le serait de retirer un contenu litigieux de ses archives (3).
Aussi certains juristes ont-ils proposé une loi obligeant les sites Web à supprimer les informations fausses ou diffamatoires (4). Toutefois, comme le suggère la photo « Pirate ivre » de Stacy Snyder, beaucoup de gens s’inquiètent moins des fausses informations susceptibles d’être mises en ligne par d’autres que des vraies informations postées à leur sujet hors contexte ou auxquelles serait accordée une importance excessive. Et les lois sur la diffamation ne s’appliquent pas aux informations vraies ou à l’expression d’opinions. Les solutions les plus prometteuses sur ce point ne sont peut-être pas d’ordre légal mais technologique. Au lieu de porter plainte une fois le mal fait (ou d’engager une société pour faire le ménage derrière nous), nous devons explorer différents moyens de faire disparaître préventivement les propos ou images offensants.
Dans la nouvelle Funès ou la mémoire, Jorge Luis Borges décrit un jeune homme qui, après un accident de cheval, a perdu toute faculté d’oubli. Funès possède une mémoire extraordinaire, mais il se perd tellement dans le détail de ses connaissances qu’il est incapable de transformer ces informations en savoir, et de développer une forme de sagesse. Dans son livre, Viktor Mayer-Schönberger utilise la nouvelle de Borges pour illustrer les conséquences de l’assujettissement à notre passé numérique. Il suggère une solution technique : l’imitation de l’oubli humain en donnant aux données des dates d’expiration. Il imagine un monde où les dispositifs de stockage pourraient être programmés pour effacer des photos, billets de blog ou autres informations ayant atteint leur date de péremption, et il suggère que les utilisateurs soient incités à sélectionner cette date avant toute sauvegarde de fichier. Ce n’est pas une vision purement fantaisiste. En septembre 2008, Google décidait de faire tomber dans l’anonymat toutes les recherches effectuées depuis plus de neuf mois. Et il existe déjà des applications de confidentialité à petite échelle qui proposent de faire disparaître les données. L’application TigerText permet aux expéditeurs de SMS de leur attribuer une durée limitée allant d’une minute à trente jours, au-delà de laquelle le message disparaît des serveurs de la société qui l’héberge et donc des téléphones de l’expéditeur et du destinataire.
Des chercheurs de l’université de Washington sont en train de développer une technologie baptisée Vanish, qui programme l’« autodestruction » des données électroniques au bout d’un certain temps. Au lieu de compter sur Google, Facebook ou Hotmail pour supprimer les données stockées « dans le nuage » – en d’autres termes, sur leurs serveurs respectifs –, Vanish crypte les données puis « détruit » la clé de cryptage. Pour les lire, votre ordinateur doit reconstituer la clé à partir des différentes pièces, mais celles-ci « s’érodent » ou « rouillent » avec le temps et, au-delà d’un certain stade, le document devient illisible. Selon Tadayoshi Kohno, l’un de ses concepteurs, Vanish peut fournir des dates d’expiration pour les e-mails mais aussi pour n’importe quelle donnée stockée dans le nuage, y compris des photos, du texte ou n’importe quel autre élément posté sur Facebook, Google ou sur un blog.
Selon Kohno, Facebook pourrait parfaitement appliquer ce système de dates d’expiration sur sa plate-forme, par exemple en faisant disparaître par défaut nos données après trois jours ou trois mois. Jusqu’ici, toutefois, Zuckerberg est plutôt allé dans l’autre sens – vers la transparence plutôt que la confidentialité. Pour défendre sa décision de rendre publiques par défaut les informations de votre profil sur vos amis et votre situation amoureuse, Zuckerberg a soutenu en janvier 2010 que Facebook se devait de refléter les « normes sociales actuelles », qui favorisent l’ouverture plutôt que la confidentialité. « Les gens se sont non seulement habitués à partager plus d’informations mais à le faire plus ouvertement et avec davantage de monde. La norme sociale a évolué avec le temps », a-t-il déclaré.
Les 18-29 ans deviennent vigilants
Tous les usagers de Facebook ne sont pas de cet avis. Selon une étude de l’université de Berkeley en Californie, publiée en avril 2010, une majorité de jeunes âgés de 18 à 22 ans pensent qu’il devrait exister des lois obligeant les sites à effacer les données stockées sur les personnes (88 %) et donnant à chacun le droit de connaître toutes les informations détenues à son sujet (62 %). Et une autre enquête a récemment montré que les 18-29 ans se préoccupaient davantage de leur profil virtuel que leurs aînés. Vigilants, ils suppriment les commentaires indésirables, retirent leur nom des photos taguées et s’autocensurent, car ils comprennent mieux désormais les dangers d’une transparence excessive.
Zuckerberg n’a pas tort lorsqu’il reconnaît qu’au bout du compte l’avenir de nos identités et de nos réputations en ligne sera déterminé non seulement par des lois et des technologies, mais aussi par l’évolution des normes sociales. Mais que se passe-t-il lorsque certains transgressent ces conventions ? Peut-on imaginer un monde où de nouvelles normes rendraient plus facile de pardonner et d’oublier les péchés numériques des uns et des autres ?
Alessandro Acquisti, chercheur à l’université Carnegie Mellon, étudie l’économie comportementale appliquée à la question de la vie privée, les compromis que nous faisons lorsque nous choisissons de révéler ou cacher une information. Il mène des expériences sur le « temps de dégradation » et l’impact relatif des informations favorables et défavorables. Les premiers résultats suggèrent que le bruit fait il y a dix ans autour d’une information positive (vous avez reçu un prix, par exemple) s’est beaucoup dégradé, tandis que le bruit fait autour d’une information négative (vous avez conduit en état d’ivresse) a conservé de la vigueur. Les recherches en psychologie comportementale montrent en effet que les gens accordent davantage d’attention aux nouvelles négatives que positives. Aussi Acquisti exprime-t-il la crainte que, « dans vingt ans, si nous avons tous un squelette dans le placard de Facebook, il n’est pas dit que les gens lui donneront moins d’importance parce que c’était une erreur de jeunesse ».
Acquisti étudie aussi les technologies et stratégies d’incitations à la confidentialité susceptibles d’encourager les internautes à s’interroger avant de partager des photos ou informations sensibles. Gmail, par exemple, la messagerie de Google, a introduit une nouvelle fonctionnalité qui vous pousse à réfléchir à deux fois avant d’envoyer des e-mails en état d’ivresse. Lorsque vous activez cette fonction, appelée Mail Goggles, elle vous demande de résoudre des problèmes mathématiques simples avant d’envoyer un message que vous pourriez regretter. (Par défaut, Mail Goggles n’est actif que tard dans la nuit, le week-end.) Acquisti évalue également l’éventualité d’un dispositif mettant en garde contre la diffusion de photos sensibles : « On pourrait facilement imaginer un système qui détecterait immédiatement le degré de sensibilité de certaines photos, au moment de leur téléchargement. »
Une autre solution d’apparence bébête mais étonnamment efficace serait de voir une icône anthropomorphique vous adresser un regard de reproche juste avant que vous ne cliquiez sur « envoyer ». Selon M. Ryan Calo de la Stanford Law School, les chercheurs ayant étudié ces stratégies d’« avertissement instinctif » ont découvert que, lorsque les internautes naviguent sur un site en présence d’un personnage virtuel d’apparence humaine qui semble suivre activement le curseur, ils révèlent moins d’informations personnelles que s’ils naviguent sans personnage, ou avec une icône qui ne paraît pas attentive.
Enfin, il pourrait être utile d’explorer de nouvelles manières de vivre dans un monde où le pardon prend du temps. « La génération qui vient est infiniment plus sociable en ligne que les précédentes », a déclaré Eric Schmidt, le PDG de Google – et moins réservée sur sa vie privée. Les candidats aux présidentielles d’après-demain auront leurs photos Facebook qui traîneront sur le Net. Pour lui, « aussi longtemps que la réponse reste “C’est moi qui ai choisi de me compromettre avec cette photo”, il n’y a pas de sujet. Le problème, c’est quand quelqu’un d’autre le fait. » Si les gens choisissent de s’exhiber contre quinze minutes de célébrité, dit-il, « c’est leur choix ; ils n’ont qu’à vivre avec ».
Fusion forcée d’identités
C’est un peu dur pour Stacy Snyder. Si quelqu’un n’a pas su utiliser ses paramètres de confidentialité de façon responsable, il n’a pas forcément à en assumer les conséquences tout au long de sa vie. En outre, cette approche perd de vue les vraies préoccupations des internautes aujourd’hui. Ce qu’ils souhaitent, ce n’est pas simplement contrôler leurs paramètres de confidentialité, c’est aussi maîtriser leur réputation en ligne. Or la vérité est qu’à l’ère de Facebook et autres Google nous ne sommes absolument pas en mesure de surveiller ce que les autres disent ou savent de nous. Et s’ils n’ont pas l’empathie nécessaire pour pardonner nos faux pas ou la clairvoyance qu’il faudrait pour nous juger en fonction du contexte, nous ne pouvons rien y faire.
Une société humaine valorise la vie privée parce qu’elle permet aux individus de cultiver différents aspects de leur personnalité dans différentes situations ; aujourd’hui, la fusion forcée d’identités auparavant distinctes fait de nombreuses victimes. Stacy Snyder n’a pas pu réconcilier son côté « aspirant-professeur » avec son côté « amateur de quelques verres » : vraie ou fausse, l’impression qu’elle a bu coiffée d’un chapeau de pirate lors d’une soirée a suffi à faire dérailler sa carrière d’enseignante.
Cela ne signifie pas pour autant que cet incident doive faire dérailler toute sa vie. Après avoir fermé sa page MySpace, Snyder s’efforce désormais de préserver sa vie privée. Sa réussite en tant qu’être humain capable de changer et d’évoluer, de tirer les leçons de ses erreurs et de gagner en sagesse n’a rien à voir avec le fichier numérique auquel elle ne pourra jamais complètement échapper. Alors que nous sommes tous confrontés aux défis de la vie dans un monde sans oubli, il nous faut apprendre de nouvelles formes d’empathie, de nouvelles façons de nous définir sans référence à ce que l’on dit de nous, et de nouveaux moyens de nous pardonner les uns aux autres ce passé numérique qui nous suivra toute notre vie.