La bataille pour le droit à l’oubli

Il y a quatre ans, Stacy Snyder, 25 ans, enseignante stagiaire à la Conestoga Valley High School de Lancaster (Pennsylvanie), a posté sur sa page MySpace une photo d’elle portant un chapeau de pirate, un gobelet à la main, légendée « Pirate ivre ». Ayant découvert ladite page, son superviseur lui a expliqué que l’image témoignait d’un « manque de professionnalisme », et la doyenne de la School of Education de l’université de Millersville où Snyder était inscrite a jugé que c’était pour ses élèves mineurs une incitation virtuelle à la consommation d’alcool. Quelques jours avant la date prévue, l’université a refusé de lui délivrer son diplôme d’enseignante. La jeune femme a poursuivi l’université en justice, l’accusant d’avoir violé le Premier Amendement en la pénalisant pour son comportement (parfaitement légal) en dehors des heures de travail (1). Mais en 2008, un juge fédéral de district a rejeté sa demande, au motif que, si Snyder était bien une employée du service public, sa photo ne se rapportait à aucun sujet d’intérêt public et que son « Pirate ivre » ne relevait donc pas du discours protégé.

Lorsque les historiens de demain reviendront sur les dangers des débuts de l’ère numérique, Stacy Snyder pourrait bien apparaître emblématique. Son cas n’est qu’un exemple d’un problème qui se pose, de manière plus ou moins aiguë, à des millions de personnes sur la planète : comment vivre notre vie le mieux possible dans un monde où Internet enregistre tout et n’oublie rien, où chaque photo en ligne, mise à jour de sa page, note de blog et message Twitter posté par nous ou sur nous peut être stocké à jamais ? Par l’intermédiaire de sites tels que LOL Facebook Moments, qui rassemblent des informations personnelles embarrassantes sur des internautes, une photo malencontreuse ou un bavardage en ligne peut revenir hanter les utilisateurs des années après. Les exemples pullulent : c’est une employée de bureau britannique de 16 ans, renvoyée pour s’être plainte de son sort sur Facebook : « Je crève d’ennui !! » Ou encore ce psychothérapeute canadien de 66 ans qui, se rendant aux États-Unis, s’en est vu refuser l’accès définitivement, un garde-frontière ayant trouvé sur Internet un article qu’il avait publié dans une revue de philosophie, décrivant ses expériences sous l’emprise du LSD. Trente ans auparavant.

Selon une récente étude de Microsoft, 75 % des recruteurs américains déclarent être tenus de faire une recherche en ligne sur les candidats, et nombre d’entre eux ont recours à un large éventail de sources pour examiner les profils – moteurs de recherche, réseaux sociaux, sites de partage de photos et vidéos, blogs personnels, Twitter et jeux en ligne. Et 70 % déclarent avoir rejeté des candidatures en raison d’informations trouvées sur Internet.

 

Les progrès de la technologie ont bien sûr souvent fait peser de nouvelles menaces sur la vie privée. En 1890, dans l’article sans doute le plus célèbre écrit sur le sujet, Samuel Warren et Louis Brandeis déploraient qu’en raison des nouvelles technologies – tels l’appareil photo Kodak et les tabloïds –, « le commérage n’[était] plus réservé aux oisifs et aux mauvaises langues mais [était] devenu un commerce ». Les potins d’autrefois paraissent pourtant dérisoires au regard du volume de révélations contenues dans les photos, vidéos et conversations que l’on trouve sur Internet. Les usagers de Facebook partagent chaque mois plus de 25 milliards d’éléments de contenu (l’utilisateur moyen en crée 70 nouveaux dans le même laps de temps). Plus de 100 millions de personnes sont inscrites sur Twitter et la Bibliothèque du Congrès a récemment annoncé qu’elle allait acquérir – et stocker de façon permanente – les archives complètes des messages postés publiquement sur le site depuis 2006.

Nous savons depuis des années que le Web ouvre la porte à un type de voyeurisme, d’exhibitionnisme et d’indiscrétion involontaire sans précédent, mais nous commençons seulement à comprendre le prix d’une époque où tant de ce que nous disons et de ce que l’on dit de nous atterrit dans notre dossier numérique permanent et public. Le fait qu’Internet semble ne jamais rien oublier menace, à un point presque existentiel, notre capacité à contrôler notre identité, à nous ménager la possibilité de nous réinventer et de prendre un nouveau départ, à surmonter les hauts et les bas de notre passé.

 

Crise collective 
d’identité

Dans son livre, Viktor Mayer-Schönberger cite le cas de Stacy Snyder pour rappeler l’importance de l’« oubli social ». En « effaçant les mémoires externes, écrit-il, la société accepte que l’individu évolue avec le temps, puisse apprendre de ses expériences passées et modifier son comportement ». Dans les sociétés traditionnelles, où les faux pas sont remarqués mais pas nécessairement archivés, les limites de la mémoire humaine garantissent qu’un jour ou l’autre les péchés des individus finissent par être oubliés. Au contraire, remarque Mayer-Schönberger, une société qui enregistre tout « nous enchaîne à nos actions passées, rendant toute échappée impossible ». Il conclut que, « sans une certaine forme d’oubli, le pardon devient une entreprise difficile ».

Nous vivons, dit-on, une époque permissive qui offre des possibilités infinies de seconde chance. En vérité, pour bon nombre de gens, la mémoire permanente du Web signifie de plus en plus qu’il n’y a pas de seconde chance. Désormais, la pire chose que vous ayez faite est souvent la première que l’on connaît de vous.

Cette réalité a engendré une sorte de crise collective d’identité. Durant la majeure partie de l’histoire de l’humanité, l’idée de se réinventer ou de se forger librement une identité – de se présenter sous différents jours selon le contexte (à la maison, au travail, dans le jeu) – a été difficile à cerner car l’identité de chacun était déterminée par son rôle dans une hiérarchie rigide. La mobilité sociale et géographique étant réduite, on ne se définissait pas en tant qu’individu mais en fonction de son village, de sa classe, de son emploi ou de sa guilde de métier. Cela commença de changer à la fin du Moyen Âge et à la Renaissance, avec l’émergence de l’individualisme. Le statut de chacun devint de plus en plus fonction non de catégories héritées, mais des efforts et accomplissements personnels.

 

Au XXe siècle, toutefois, l’idéal du self-made-man fut de plus en plus critiqué. Aux États-Unis, la fin de la « conquête de l’Ouest » fit naître des inquiétudes : les Américains n’auraient plus la possibilité de prendre un nouveau départ et de laisser leur passé derrière eux, une forme de réinvention de soi qui s’exprimait dans la formule « G.T.T. » (Gone to Texas). Mais l’avènement de l’Internet promettait de ressusciter l’idéal du « soi protéiforme » (selon le mot du psychiatre Robert Jay Lifton (2)). Faute de pouvoir fuir au Texas, il vous restait la possibilité de trouver un nouveau forum et de vous créer un nouveau nom de scène. Pour certains passionnés de technologie, la Toile signifiait la réouverture de la frontière, la possibilité de fractionner nos identités grâce à un choix inépuisable de pseudonymes, avatars et types d’amitiés permettant d’afficher différents aspects de notre personnalité dans différents contextes.

Mais l’espoir de contrôler soigneusement la manière dont les autres nous voient dans différents contextes s’est révélé un mythe. Avec le développement des réseaux sociaux, il devenait plus difficile de segmenter son identité : dès lors que tant de membres postent constamment sur la même plate-forme des mises à jour et des photos de leurs activités publiques et privées, l’idée qu’il puisse exister une personnalité privée distincte de la personnalité professionnelle, de la personnalité familiale et de la personnalité amicale est devenue insoutenable. Toute velléité d’entretenir différentes identités éveille même souvent les soupçons.

L’inquiétude suscitée par ces évolutions s’est récemment renforcée, quand Facebook a voulu favoriser un très large accès aux informations personnelles de ses membres. En décembre 2009, l’entreprise a décidé que les données mises par chacun sur sa page, dont sa liste d’amis et sa vie amoureuse, seraient, par défaut, visibles par tous. Après quoi, en avril 2010, Facebook a introduit un système interactif baptisé Open Graph, qui, grâce à la fonction « personnification instantanée », peut fournir vos informations et votre liste d’amis aux sites partenaires de Facebook que vous visitez [lire «Les métamorphoses de Facebook»]. S’est ensuivie une avalanche de critiques, de la part des utilisateurs, d’organismes de contrôle et des défenseurs de la vie privée. Quatre sénateurs démocrates ont écrit au patron de Facebook, Mark Zuckerberg, pour dire leur inquiétude. La réaction à ces changements fut si virulente que, lorsque quatre étudiants de l’université de New York ont annoncé en ce même mois d’avril leur projet de lancer une plate-forme gratuite du nom de Diaspora, qui n’obligerait pas les utilisateurs à mettre en péril leur vie privée, ils ont récolté plus de 20 000 dollars auprès de 700 personnes en quelques semaines. Fin mai, Facebook répondait à la fronde en établissant de nouveaux paramètres de confidentialité permettant aux utilisateurs, selon l’entreprise, de comprendre plus facilement quel type d’information ils partagent dans quel contexte.

Ce repli partiel n’a pas affaibli la volonté d’agir. Partout dans le monde, des responsables politiques, des juristes et des citoyens cherchent des solutions au problème de la préservation du contrôle de notre identité dans un monde numérique qui n’oublie jamais. En France, Alex Türk, président de la Commission nationale de l’informatique et des libertés, a appelé à la reconnaissance d’un « droit constitutionnel à l’oubli ». En Argentine, les journalistes Alejandro Tortolini et Enrique Quagliano ont lancé une opération pour « réinventer l’oubli sur Internet » en explorant différents moyens politiques et technologiques de faire disparaître les données. En février, l’Union européenne a contribué au financement d’une campagne intitulée « Think B4 U post ! » (Think before you post !), qui incite les jeunes à prendre en compte les « conséquences potentielles » de la publication de photos d’eux ou de leurs amis. Aux États-Unis, un groupe de technologues, de juristes et de cyberspécialistes explore des façons de recréer la possibilité de l’oubli numérique.

Il y a quelques années, à l’aube vertigineuse du Web 2.0 – ainsi appelé pour marquer le développement des contenus générés par les utilisateurs –, de nombreux théoriciens de la technologie pensaient que les communautés autogérées pourraient garantir à chacun, grâce à la sagesse autocorrectrice de la foule, de jouir de l’identité qu’il mérite. Wikipédia incarne cette conviction que la sagesse de la foule peut corriger la plupart des erreurs – qu’une page sur le maire d’un village, par exemple, reflétera la réputation qu’il mérite. Et si cette communauté échoue – en donnant lieu, par exemple, à un lynchage virtuel –, le site offre d’autres formes de recours. Ceux qui jugent que leur page Wikipédia manque d’informations contextuelles, qu’elle s’attarde de façon exagérée sur une unique erreur personnelle ou professionnelle, peuvent demander la formation d’un groupe de rédacteurs qui décidera si un événement particulier du passé de telle ou telle personne s’est vu accorder une « importance excessive ».

Contre Wikipédia, ReputationDefender

En pratique, toutefois, les communautés autogérées comme Wikipédia – ou les systèmes disposant d’algorithmes autocorrecteurs comme Google – laissent souvent aux gens le sentiment d’être présentés sous un faux jour et définitivement salis. Pour ceux-là, il existe une solution concrète : consulter une société comme ReputationDefender, qui s’engage à redorer votre image virtuelle. ReputationDefender a été fondée par Michael Fertik, un diplômé en droit de Harvard préoccupé par l’idée que des jeunes puissent voir leur réputation à jamais entachée par des erreurs de jeunesse.

ReputationDefender compte des clients dans plus de cent pays. Contre rémunération, l’entreprise contrôle votre réputation en ligne en contactant les sites un par un, pour leur demander de retirer les articles offensants. En outre, grâce aux techniques de référencement que les entreprises utilisent pour augmenter la visibilité de leur profil Google, ReputationDefender peut bombarder la Toile d’informations neutres ou positives sur ses clients, soit en créant de nouvelles pages Web, soit en multipliant les liens vers des pages existantes pour s’assurer qu’elles apparaissent en tête de n’importe quelle recherche. Ces services sont facturés entre 10 dollars par mois et 1 000 dollars par an ; pour les cas difficiles, le prix peut atteindre des dizaines de milliers de dollars. « Nous entendons parler d’employeurs qui demandent de plus en plus aux candidats d’ouvrir devant eux leur page Facebook lors d’entretiens d’embauche, explique Fertik. Certains de nos clients sont des parents dont les enfants ont parlé d’eux sur Internet. »

Pour ceux qui en ont les moyens, des entreprises comme ReputationDefender offrent une solution prometteuse à court terme. Mais modifier les résultats de recherche sur Google pourrait bien ne pas suffire à contrôler sa réputation dans un avenir proche, alors que le Web 2.0 laisse progressivement la place au Web 3.0 – qui conjugue au contenu généré par les utilisateurs de nouveaux systèmes d’agrégation et d’analyse de données. Ainsi, l’application Photo Finder sur Facebook utilise des logiciels de reconnaissance faciale et d’exploration de vos contacts pour localiser n’importe quelle image de vous ou d’un ami sur Facebook, qu’elle ait ou non été « taguée » – c’est-à-dire légendée avec votre nom. Pour l’heure, Photo Finder permet d’identifier uniquement des personnes de votre liste de contacts. Mais, à mesure que la reconnaissance faciale se développera et s’améliorera, elle remettra presque certainement en cause tout espoir d’anonymat en public : n’importe qui pourra, avec un téléphone, prendre en photo (ou filmer) un parfait inconnu, envoyer l’image sur Google et extraire toutes les photos taguées ou non taguées de cette personne existant sur la Toile.

Les recherches d’images sur Internet pourront bientôt faire intervenir des agrégateurs de réseaux sociaux, comme Spokeo ou Pipl aujourd’hui, qui réunissent toutes sortes de données présentes sur le Web – contributions politiques, notes de blogs, vidéos, commentaires, listes de biens immobiliers et albums photo. De plus en plus, ces agrégateurs hiérarchiseront les réputations publiques et privées, comme le fait le nouveau site Unvarnished (« sans vernis »), ce marché de la réputation où l’on peut rédiger des articles anonymes sur n’importe qui. Dans le monde du Web 3.0, prédit Fertik, les gens seront jugés, évalués et notés en fonction non pas de leur solvabilité mais de leur sérieux en tant que bons parents, bons petits amis, bons employés, bons baby-sitters ou bons assurés.

 

Les solutions techniques 
sont les plus prometteuses

Anticipant ces nouveaux défis, certains juristes ont commencé à imaginer de nouvelles lois permettant aux individus de corriger ces jugements susceptibles de régir à l’avenir leurs relations personnelles et professionnelles, ou de leur échapper. On peut aussi répondre aux atteintes à sa réputation en intentant un procès de droit commun. Le nombre de « Twittergations », ces procès visant à obliger des sites Internet à retirer les informations fausses ou diffamatoires, a déjà nettement augmenté. L’an dernier, Courtney Love a ainsi été poursuivie pour diffamation par la styliste Boudoir Queen pour certains commentaires postés sur Twitter, MySpace et le site de la styliste. Cependant, même si vous gagnez un procès en diffamation aux États-Unis, le site n’est pas pour autant tenu de retirer les informations incriminées, pas plus qu’un journal ne le serait de retirer un contenu litigieux de ses archives (3).

Aussi certains juristes ont-ils proposé une loi obligeant les sites Web à supprimer les informations fausses ou diffamatoires (4). Toutefois, comme le suggère la photo « Pirate ivre » de Stacy Snyder, beaucoup de gens s’inquiètent moins des fausses informations susceptibles d’être mises en ligne par d’autres que des vraies informations postées à leur sujet hors contexte ou auxquelles serait accordée une importance excessive. Et les lois sur la diffamation ne s’appliquent pas aux informations vraies ou à l’expression d’opinions. Les solutions les plus prometteuses sur ce point ne sont peut-être pas d’ordre légal mais technologique. Au lieu de porter plainte une fois le mal fait (ou d’engager une société pour faire le ménage derrière nous), nous devons explorer différents moyens de faire disparaître préventivement les propos ou images offensants.

Dans la nouvelle Funès ou la mémoire, Jorge Luis Borges décrit un jeune homme qui, après un accident de cheval, a perdu toute faculté d’oubli. Funès possède une mémoire extraordinaire, mais il se perd tellement dans le détail de ses connaissances qu’il est incapable de transformer ces informations en savoir, et de développer une forme de sagesse. Dans son livre, Viktor Mayer-Schönberger utilise la nouvelle de Borges pour illustrer les conséquences de l’assujettissement à notre passé numérique. Il suggère une solution technique : l’imitation de l’oubli humain en donnant aux données des dates d’expiration. Il imagine un monde où les dispositifs de stockage pourraient être programmés pour effacer des photos, billets de blog ou autres informations ayant atteint leur date de péremption, et il suggère que les utilisateurs soient incités à sélectionner cette date avant toute sauvegarde de fichier. Ce n’est pas une vision purement fantaisiste. En septembre 2008, Google décidait de faire tomber dans l’anonymat toutes les recherches effectuées depuis plus de neuf mois. Et il existe déjà des applications de confidentialité à petite échelle qui proposent de faire disparaître les données. L’application TigerText permet aux expéditeurs de SMS de leur attribuer une durée limitée allant d’une minute à trente jours, au-delà de laquelle le message disparaît des serveurs de la société qui l’héberge et donc des téléphones de l’expéditeur et du destinataire.

Des chercheurs de l’université de Washington sont en train de développer une technologie baptisée Vanish, qui programme l’« autodestruction » des données électroniques au bout d’un certain temps. Au lieu de compter sur Google, Facebook ou Hotmail pour supprimer les données stockées « dans le nuage » – en d’autres termes, sur leurs serveurs respectifs –, Vanish crypte les données puis « détruit » la clé de cryptage. Pour les lire, votre ordinateur doit reconstituer la clé à partir des différentes pièces, mais celles-ci « s’érodent » ou « rouillent » avec le temps et, au-delà d’un certain stade, le document devient illisible. Selon Tadayoshi Kohno, l’un de ses concepteurs, Vanish peut fournir des dates d’expiration pour les e-mails mais aussi pour n’importe quelle donnée stockée dans le nuage, y compris des photos, du texte ou n’importe quel autre élément posté sur Facebook, Google ou sur un blog.

Selon Kohno, Facebook pourrait parfaitement appliquer ce système de dates d’expiration sur sa plate-forme, par exemple en faisant disparaître par défaut nos données après trois jours ou trois mois. Jusqu’ici, toutefois, Zuckerberg est plutôt allé dans l’autre sens – vers la transparence plutôt que la confidentialité. Pour défendre sa décision de rendre publiques par défaut les informations de votre profil sur vos amis et votre situation amoureuse, Zuckerberg a soutenu en janvier 2010 que Facebook se devait de refléter les « normes sociales actuelles », qui favorisent l’ouverture plutôt que la confidentialité. « Les gens se sont non seulement habitués à partager plus d’informations mais à le faire plus ouvertement et avec davantage de monde. La norme sociale a évolué avec le temps », a-t-il déclaré.

Les 18-29 ans 
deviennent vigilants

Tous les usagers de Facebook ne sont pas de cet avis. Selon une étude de l’université de Berkeley en Californie, publiée en avril 2010, une majorité de jeunes âgés de 18 à 22 ans pensent qu’il devrait exister des lois obligeant les sites à effacer les données stockées sur les personnes (88 %) et donnant à chacun le droit de connaître toutes les informations détenues à son sujet (62 %). Et une autre enquête a récemment montré que les 18-29 ans se préoc­cupaient davantage de leur profil virtuel que leurs aînés. Vigilants, ils suppriment les commentaires indésirables, retirent leur nom des photos taguées et s’autocensurent, car ils comprennent mieux désormais les dangers d’une transparence excessive.

Zuckerberg n’a pas tort lorsqu’il reconnaît qu’au bout du compte l’avenir de nos identités et de nos réputations en ligne sera déterminé non seulement par des lois et des technologies, mais aussi par l’évolution des normes sociales. Mais que se passe-t-il lorsque certains transgressent ces conventions ? Peut-on imaginer un monde où de nouvelles normes rendraient plus facile de pardonner et d’oublier les péchés numériques des uns et des autres ?

Alessandro Acquisti, chercheur à l’université Carnegie Mellon, étudie l’économie comportementale appliquée à la question de la vie privée, les compromis que nous faisons lorsque nous choisissons de révéler ou cacher une information. Il mène des expériences sur le « temps de dégradation » et l’impact relatif des informations favorables et défavorables. Les premiers résultats suggèrent que le bruit fait il y a dix ans autour d’une information positive (vous avez reçu un prix, par exemple) s’est beaucoup dégradé, tandis que le bruit fait autour d’une information négative (vous avez conduit en état d’ivresse) a conservé de la vigueur. Les recherches en psychologie comportementale montrent en effet que les gens accordent davantage d’attention aux nouvelles négatives que positives. Aussi Acquisti exprime-t-il la crainte que, « dans vingt ans, si nous avons tous un squelette dans le placard de Facebook, il n’est pas dit que les gens lui donneront moins d’importance parce que c’était une erreur de jeunesse ».

Acquisti étudie aussi les technologies et stratégies d’incitations à la confidentialité susceptibles d’encourager les internautes à s’interroger avant de partager des photos ou informations sensibles. Gmail, par exemple, la messagerie de Google, a introduit une nouvelle fonctionnalité qui vous pousse à réfléchir à deux fois avant d’envoyer des e-mails en état d’ivresse. Lorsque vous activez cette fonction, appelée Mail Goggles, elle vous demande de résoudre des problèmes mathématiques simples avant d’envoyer un message que vous pourriez regretter. (Par défaut, Mail Goggles n’est actif que tard dans la nuit, le week-end.) Acquisti évalue également l’éventualité d’un dispositif mettant en garde contre la diffusion de photos sensibles : « On pourrait facilement imaginer un système qui détecterait immédiatement le degré de sensibilité de certaines photos, au moment de leur téléchargement. »

Une autre solution d’apparence bébête mais étonnamment efficace serait de voir une icône anthropomorphique vous adresser un regard de reproche juste avant que vous ne cliquiez sur « envoyer ». Selon M. Ryan Calo de la Stanford Law School, les chercheurs ayant étudié ces stratégies d’« avertissement instinctif » ont découvert que, lorsque les internautes naviguent sur un site en présence d’un personnage virtuel d’apparence humaine qui semble suivre activement le curseur, ils révèlent moins d’informations personnelles que s’ils naviguent sans personnage, ou avec une icône qui ne paraît pas attentive.

Enfin, il pourrait être utile d’explorer de nouvelles manières de vivre dans un monde où le pardon prend du temps. « La génération qui vient est infiniment plus sociable en ligne que les précédentes », a déclaré Eric Schmidt, le PDG de Google – et moins réservée sur sa vie privée. Les candidats aux présidentielles d’après-demain auront leurs photos Facebook qui traîneront sur le Net. Pour lui, « aussi longtemps que la réponse reste “C’est moi qui ai choisi de me compromettre avec cette photo”, il n’y a pas de sujet. Le problème, c’est quand quelqu’un d’autre le fait. » Si les gens choisissent de s’exhiber contre quinze minutes de célébrité, dit-il, « c’est leur choix ; ils n’ont qu’à vivre avec ».

Fusion forcée d’identités

C’est un peu dur pour Stacy Snyder. Si quelqu’un n’a pas su utiliser ses paramètres de confidentialité de façon responsable, il n’a pas forcément à en assumer les conséquences tout au long de sa vie. En outre, cette approche perd de vue les vraies préoccupations des internautes aujourd’hui. Ce qu’ils souhaitent, ce n’est pas simplement contrôler leurs paramètres de confidentialité, c’est aussi maîtriser leur réputation en ligne. Or la vérité est qu’à l’ère de Facebook et autres Google nous ne sommes absolument pas en mesure de surveiller ce que les autres disent ou savent de nous. Et s’ils n’ont pas l’empathie nécessaire pour pardonner nos faux pas ou la clairvoyance qu’il faudrait pour nous juger en fonction du contexte, nous ne pouvons rien y faire.

 

Une société humaine valorise la vie privée parce qu’elle permet aux individus de cultiver différents aspects de leur personnalité dans différentes situations ; aujourd’hui, la fusion forcée d’identités auparavant distinctes fait de nombreuses victimes. Stacy Snyder n’a pas pu réconcilier son côté « aspirant-professeur » avec son côté « amateur de quelques verres » : vraie ou fausse, l’impression qu’elle a bu coiffée d’un chapeau de pirate lors d’une soirée a suffi à faire dérailler sa carrière d’enseignante.

Cela ne signifie pas pour autant que cet incident doive faire dérailler toute sa vie. Après avoir fermé sa page My­Space, Snyder s’efforce désormais de préserver sa vie privée. Sa réussite en tant qu’être humain capable de changer et d’évoluer, de tirer les leçons de ses erreurs et de gagner en sagesse n’a rien à voir avec le fichier numérique auquel elle ne pourra jamais complètement échapper. Alors que nous sommes tous confrontés aux défis de la vie dans un monde sans oubli, il nous faut apprendre de nouvelles formes d’empathie, de nouvelles façons de nous définir sans référence à ce que l’on dit de nous, et de nouveaux moyens de nous pardonner les uns aux autres ce passé numérique qui nous suivra toute notre vie.

Ce texte est paru dans le New York Times le 19 juillet 2010. Il a été traduit par Hélène Hiessler.

Ce qu’Adam doit vraiment au serpent

Et si Salma Hayek était la plus belle illustration de la théorie de l’évolution ? Il y a quelques semaines, le Net s’amusait d’une vidéo montrant l’actrice mexicaine terrorisée, surprise par un serpent en pleine interview. Une répulsion qui remonterait à la nuit des temps, explique Lynne Isbell dans son dernier livre. L’anthropologue a passé près de dix ans à étudier le rôle des interactions entre serpents et primates. Verdict : c’est au reptile que nous devons notre excellente vue, parmi les plus aiguisées du monde mammifère ! Contre ce prédateur agile, rapide et souvent fatal, le cerveau de nos ancêtres a développé « une capacité unique à voir clairement et à identifier des objets se trouvant à proximité et en face d’eux », ainsi qu’une aptitude à « percevoir la profondeur et détecter la couleur », souligne Barbara King, elle aussi anthropologue, dans le Times Literary Supplement. Les espèces de singes qui furent les moins exposées aux serpents vénéneux présentent d’ailleurs des systèmes visuels différents.

Certes, d’autres animaux, tout aussi menacés, n’ont pas développé les mêmes caractéristiques. Mais c’est en raison de leur alimentation, explique Isbell. La vision se développant au détriment des capacités olfactives, une telle évolution aurait posé problème à ceux dont l’odorat était essentiel à la recherche de nourriture. Les primates, qui mangent surtout des fruits odorants (et donc faciles à repérer), n’ont pas eu ce souci…

Isbell remarque aussi que les humains sont les seuls à attirer l’attention des autres sur des objets en les montrant. Or, « nous sommes bien meilleurs pour suivre ce qu’on nous indique à la périphérie de notre champ visuel qu’en son centre, et lorsque nous regardons vers le bas plutôt que vers le haut », précise The Atlantic. Qui d’autre que le serpent aurait ainsi pu influencer notre capacité à réagir de la sorte au signal d’un compagnon, lointaine annonce du langage ? « La Genèse a raison », s’amuse le magazine : « Le serpent nous a rendus humains. »

=> Comparer les articles Universalis et Britannica sur les reptiles.

Turquie : l’armée sur le banc des accusés

En 1997, Necmettin Erbakan, Premier ministre turc et fondateur du mouvement islamiste Milli Görü, était déposé par les militaires. Au même moment, l’officier Iskender Pala, musulman pratiquant, se voyait exclu de l’armée sur décision de la Cour suprême militaire pour « activités antilaïques ».

Il aura fallu treize ans à Iskender Pala pour réussir à publier Iki darbe arasında. En tête des ventes en Turquie depuis sa sortie en février, l’ouvrage revient sur les difficiles années que l’auteur a passées dans les forces armées, depuis l’instauration du régime militaire en 1980 avec le coup d’État du général Kenan Evren jusqu’aux événements de 1997. « [Les militaires] considéraient la gauche comme communiste, la droite comme fasciste, les musulmans comme islamistes », explique Pala au journal de centre droit Sabah, reprochant à l’armée de faire la chasse à la moindre revendication religieuse, systématiquement perçue comme subversive.

Reste que le personnage de Pala attire les suspicions. Le journal indépendant Taraf revient sur le surnom que lui a donné le Premier ministre Recep Tayyip Erdoğan, « notre Iskender », laissant entendre ses possibles liens avec l’AKP, le parti islamo-conservateur au pouvoir. « Je n’ai jamais été membre d’aucune formation politique », se contente de répondre Tala.

Dans un pays en pleine effervescence au moment où se tiennent les procès de plusieurs personnalités – dont d’anciens fonctionnaires de l’armée – accusées d’avoir comploté contre l’AKP, cet ouvrage ravive le débat sur l’affrontement entre une armée qui se présente en gardienne de la laïcité kémaliste et les courants islamistes du pays.

=> Comparer les articles Universalis et Britannica sur Recep Tayyip Erdogan.

Qui fait le buzz, qui le tue ?

Le quotidien américain Newsday vient de se voir interdire par Apple, sous peine de retrait de son application de ses plateformes, une publicité vantant les mérites de la nouvelle version du journal sur iPad. Dans cette publicité, on voyait un père de famille exaspéré par une mouche tenter de l’écraser d’un coup d’iPad sur lequel il lisait la version électronique du journal. L’iPad n’y résistait pas. La pub était drôle et terriblement efficace car elle construisait un lien entre les différentes versions du journal, suggérant au lecteur des les consommer conjointement. Hélas, on ne la verra plus: Newsday l’a retirée.

Provocation de l’électronique battue par le papier et, plus insidieusement, du support moqué par le sens, Apple n’a pas supporté. Sa réaction fait froid dans le dos. En écrasant ce spot, la firme s’invite dans la communication des journaux, et bientôt, si personne ne l’arrête, dans leur contenu rédactionnel. Apple peut-il museler la presse au nom du caractère sacré de ses tablettes ? Et si celles-ci distribuent tous les contenus signifiants, jusqu’à quel point les marques éditoriales vont-elles pouvoir communiquer librement ? Dans la presse sur iPad, ce n’est pas encore Apple qui parle, mais Apple nous surveille. De quoi s’indigner, peut-être…

A quand le happening du pentium, le grand concours de destruction d’écrans sponsorisé par des titres de presse et retransmis en temps réel sur YouTube ? Il y a là un combat pour la liberté d’expression plus joyeux, plus radical, plus symbolique aussi que celui de la plainte tartufe du Monde pour atteinte au mystère de ses sources.

La Chine à tombeau ouvert

À première vue, avec Country Driving, Peter Hessler a entrepris de livrer le récit épique et vaguement condescendant des aventures d’un automobiliste américain dans la jungle de l’asphalte chinois. À seconde vue, « Dieu merci, il n’en est rien », se réjouit Jonathan Mirsky dans la Literary Review. Car, dans un pays-continent qui construit des milliers de kilomètres de routes et d’autoroutes chaque année, rouler est d’abord une excellente manière de raconter la modernisation radicale qui bouleverse les paysages, les mentalités et les modes de vie. Avec une brutalité difficilement imaginable.

Au fil de rencontres de hasard ou d’affinités, Peter Hessler raconte l’hallucinant bouillonnement d’un peuple ivre de son propre développement, par la voix d’individus ordinaires qui en jouissent et le subissent à la fois. Le correspondant du New Yorker s’arrête ainsi à Lishui, une petite ville industrielle du sud-est de la Chine, où les migrants se bousculent pour trouver du travail. C’est l’histoire d’un pays où l’on dessine les plans d’une usine de 21 000 mètres carrés, du sol au plafond, en une heure et quatre minutes. Et « où nul n’hésite à prendre des raccourcis pour parvenir à ses fins », explique Emily Parker sur le site de The New Republic : « Les jeunes femmes mentent sur leur âge pour trouver un emploi, les usines de Skaï rejettent des fumées toxiques, et les employeurs escroquent les salariés. »

Mais le meilleur de ce road-book est sans doute le récit poétique des quatre années que Peter Hessler passa à Sancha. Le quotidien de ce village décrépi au nord de Pékin est bouleversé par une nouvelle route qui y déverse un flot de touristes venus de la capitale. Un chamboulement que dit à lui seul l’histoire de la famille Wei : la mère qui se convertit au bouddhisme pour combler son sentiment de vide dans un monde sans repères ; le père qui ouvre un restaurant de cuisine paysanne pour les citadins nostalgiques et adhère au Parti pour mieux défendre ses intérêts ; et le petit garçon, menacé d’obésité à force de grignoter des saletés devant la télé. « À travers les vies des Chinois ordinaires qu’il connaît si bien, Hessler explique la complexité, les insécurités et les tensions du pays, mieux que bien des livres plus analytiques parus ces dernières années », salue The Economist.

Monsieur Brecht chez les irréductibles Gaulois

«Gonçalo M. Tavares a construit un quartier portatif, un merveilleux Chiado littéraire – qui jamais ne sera ravagé par aucun incendie –, où Monsieur Valéry, Monsieur Juarroz, Monsieur Walser, Monsieur Henri (Michaux), Monsieur Calvino, Monsieur Brecht et d’autres, achètent leur pain et prennent l’apéritif », écrit l’Espagnol Enrique Vila-Matas dans les colonnes d’El País à propos de O bairro (« le quartier »), la série littéraire imaginée par l’écrivain portugais Gonçalo M. Tavares. Un quartier en forme de panthéon littéraire, peuplé des grands messieurs de la littérature qui ont influencé l’auteur et dont le personnage de Plume, créé par Michaux, apparaît comme le saint patron.

Après Monsieur Valéry (2008), Monsieur Calvino (2009) et Monsieur Kraus (2009), voici traduit, en cette rentrée, Monsieur Brecht. Loin de tout portrait ou biographie, ces petits livres inclassables déroulent de courtes saynètes et enchaînent les situations les plus cocasses. Dans le monde merveilleux de Gonçalo M. Tavares, Monsieur Juarroz, voisin de Mr Pirandello, théorise tout mais enchaîne les catastrophes dans la pratique. Monsieur Valéry, qui habite l’immeuble mitoyen de celui de Monsieur Wittgenstein, est petit et pousse la logique jusqu’à ses limites les plus absurdes. Monsieur Calvino, qui vit en face de Monsieur Valéry, aime faire de longues balades en se posant des défis existentiels à chaque pas. Quant à Monsieur Brecht, voisin des Messieurs Rimbaud, Balzac et Carroll, il est conteur professionnel. Un jour, il s’installe dans une salle presque vide et raconte ses histoires. Des personnes entrent, prennent place, jusqu’à remplir la salle et que Monsieur Brecht n’en puisse sortir.

« Tavares est un moraliste qui n’adhère à aucune morale spécifique », estime Pedro Mexia dans le quotidien lisboète Diário de Notícias. « Il nous épargne les romans à thèse. En réalité, sa seule thèse est celle-ci : le monde est plein d’erreurs. Certains personnages vivent ou meurent à cause, disons, d’une erreur… syntaxique. Leur vie se joue à coups de métaphores et d’allégories. Mais de la rhétorique ou de la logique la plus sèche jaillissent aussi, parfois, les choses les plus belles. » Tous les volumes de la série O bairro commencent par cet avertissement : « Comme le village d’Astérix : O bairro, un lieu où l’on tente de résister à la barbarie. »

=> Comparer les articles Universalis et Britannica sur Bertolt Brecht.

Justice pour les moches !

Une étudiante obèse renvoyée de son école d’infirmière parce qu’elle donne le mauvais exemple aux patients, une serveuse qui perd son emploi parce qu’elle refuse de se maquiller, une autre parce qu’elle a pris du poids… Toutes sont victimes d’une discrimination liée à l’apparence, et toutes devraient, selon la juriste Deborah L. Rhode, pouvoir s’en défendre devant un tribunal.

Avec The Beauty Bias, l’enseignante de Stanford s’adresse à ceux pour qui « les distorsions fondées sur la beauté sont inéluctables et non répréhensibles ». Car elles portent véritablement atteinte « à la dignité humaine et au principe de l’égalité des chances », renchérit le magazine In These Times. Et de nombreuses études l’attestent : les personnes considérées comme peu attirantes sont aussi supposées « moins intelligentes, moins compétentes et moins dignes de confiance ». Leurs CV reçoivent une moindre attention, leurs salaires sont moins élevés… Et ce type de discrimination en recoupe souvent d’autres, d’ordre raciste – « les stéréotypes anglo-européens pèsent lourd dans notre idéal de beauté » –, sexiste – « les règles de présentation des employées sont souvent plus compliquées que celles de leurs homologues masculins » – et sociaux – « un sourire étincelant forgé par un orthodontiste équivaut à un badge de membre de la bourgeoisie ». C’est précisément ce type de généralisation qui indispose Robert Verbruggen, dans la conservatrice National Review. « Rhode affirme que les standards de la beauté occidentale avantagent les physiques européens, souligne-t-il, mais elle passe sous silence un vaste corpus de recherches suggérant que nous percevons les personnes métissées, et non blanches, comme les plus séduisantes. »

Quoi qu’il en soit, Rhode voudrait voir généralisées les lois anti-discrimination qui existent déjà dans le Michigan et six villes américaines, dont San Francisco*. En faisant valoir auprès de ceux qui brandissent le risque d’embouteillage judiciaire, souligne le site Slate.com, que les tribunaux de ces régions ne traitent qu’« entre zéro et neuf cas par an ». Il serait donc dommage de se priver de cette occasion de faire évoluer les mentalités, estime le Christian Science Monitor, comme dans le cas des textes en faveur des minorités ou contre le harcèlement. « Même si on ne les aimait pas au départ, ces lois ont aidé à redéfinir des valeurs culturelles, à créer de nouveaux consensus sur lesquels une vaste majorité d’Américains s’entend aujourd’hui. »

L’argument ne semble pas convaincre Robert Verbruggen, qui se demande s’il est bien raisonnable de confier à l’État le soin de légiférer sur l’apparence plutôt que de laisser un club de gym décider s’il accepte les professeurs en surpoids ou une chaîne de supermarché s’accommoder de vendeurs avec un anneau dans le nez.

Invitation au cœur de l’identité timoraise

«Extraordinaire », pour le quotidien Público, comparé au Voyage au bout de la nuit de Céline par l’élitiste Jornal de Letras, le dernier roman de l’écrivain Pedro Rosa Mendes fait l’événement au Portugal. À 42 ans, cet ancien reporter de guerre, qui a passé deux ans et demi en poste à Dili, surprend la critique avec un récit qui explore les identités multiples du Timor-Oriental, l’ancienne colonie portugaise devenue indépendante en 1999, après des années d’occupation brutale par l’Indonésie.

L’écrivain érige ainsi « un mémorial de l’histoire du pays, mais pas à la façon d’une historiographie », précise Miguel Real dans les colonnes du Jornal de Letras. « “Pérégrination d’Enmanuel Jhesus” raconte l’histoire du peuple timorais à travers un incroyable enchevêtrement de quatre niveaux sémantiques et culturels, entre histoire mythique (le paganisme) et histoire religieuse (le catholicisme), histoire de la colonisation portugaise (la rationalité européenne) et récits shamaniques (la magie), explique le critique littéraire. La tension et la confrontation de ces quatre pôles donnent naissance, dans un même espace géographique et un même temps historique, à des pratiques sociales radicalement antagonistes qui convergent toutes dans le personnage principal, Alor. » Suivant les généalogies d’une myriade de personnages secondaires, parcourant le Timor, de Dili à la montagne sacrée de Matebian, cette « Pérégrination » explore ainsi la construction de l’identité nationale, ou plutôt, des identités timoraises, vraies et fausses, construites et imaginaires. « Différentes identités (indonésienne, portugaise, malaise) qui ne sont pas obligatoirement conflictuelles, mais aussi complémentaires », selon l’écrivain.

=> Comparer les articles Universalis et Britannica sur le Timor-Oriental.

Le cinéphile, ce tortionnaire

Que dit d’une société son goût pour l’horreur cinématographique et littéraire ? La quinzaine d’essais universitaires rassemblés par Thomas Fahy dans The Philosophy of Horror explore la question en se penchant notamment sur le récent essor du torture porn. L’expression, attribuée au critique David Edelstein, désigne des films aux scènes explicites de torture. Parmi ceux-là, Hostel raconte l’histoire d’une auberge slovaque où l’on paie pour torturer.

Le prix du supplice varie en fonction de la nationalité des victimes, les plus chers étant les Américains… « Cela entre en résonance avec les angoisses de notre société », souligne Fahy dans une interview au site Salon.com.

« La vengeance fait partie de l’attrait de ces œuvres, poursuit-il, en particulier si on a l’impression de vivre une époque d’injustice. » En maltraitant des personnages incarnant un système immoral, les artistes font de nous les bourreaux par procuration des valeurs que nous condamnons.

Sur le blog spécialisé TheoFantastique, l’un des auteurs du livre résume ainsi le paradoxe des films d’horreur : « C’est en contemplant l’effondrement des barrières morales qu’on se rappelle qu’elles existent. »

Si l’ouvrage a le mérite d’apporter « des idées nouvelles sur un genre familier », l’universitaire William Kist déplore sur le site Cleveland.com qu’il s’approprie certains concepts de façon douteuse : l’utilisation de la théorie kantienne de l’autonomie pour faire l’apologie des scènes de torture est en soi, écrit-il, « un petit supplice ».

Vladimir Sorokine dans l’empreinte des géants

« Par le choix du genre, de la langue et du sujet, “La tempête de neige” aurait sa place dans une anthologie de la littérature russe du XIXe siècle », constate le magazine Snob. Car la dernière production de Vladimir Sorokine est une mine d’allusions littéraires. À commencer par son titre, emprunté à des nouvelles de Pouchkine et de Tolstoï : « Toutes les tempêtes de neige de la littérature russe sont invoquées, relève Elena Rybakova sur le site Gazeta.ru. Tous les voyageurs aussi, de Tchitchikov [le personnage des Âmes mortes de Gogol] aux médecins de Tchekhov […]. Les contes et la culture populaire ne sont pas en reste : des géants, des nains, des objets magiques et un puits d’excréments… »

Après la satire corrosive de Journée d’un opritchnik* et de sa suite, Sorokine semble donc renouer avec la tradition. Mais l’enfant terrible des lettres russes ne s’est assagi qu’en apparence : il prend goût à brouiller les pistes, laissant le lecteur perplexe. Que penser de ses personnages, un médecin et son cocher qui doivent gagner un village perdu au fin fond des plaines enneigées et touché par une étrange épidémie ? Leur parcours de quelques kilomètres est interminable, semé de mille et une embûches… Est-ce une métaphore de l’histoire russe, une réflexion sur le sort de l’intelligentsia ou sur celui de la littérature actuelle ? Pour l’écrivain Dmitri Bavilski, « on peut retourner le texte dans tous les sens, il n’y a pas de lecture simple. Les interprétations possibles sont innombrables et chacune a sa raison d’être », analyse-t-il sur le site Tchastny Korrespondent.

 

=> Comparer les articles Universalis et Britannica sur la littérature russe.