Les soldats oubliés du caoutchouc brésilien

Après l’entrée en guerre du Brésil en 1942, près de 25 000 soldats traversèrent l’Atlantique pour se battre aux côtés des troupes alliées. Mais, avec « Soldats du caoutchouc », l’historienne María Verónica Secreto a choisi en 2007 de ressusciter l’autre mobilisation de masse qu’a alors connue le pays : celle des 35 000 seringueiros – les ouvriers des plantations d’hévéas – chargés de développer la production de caoutchouc.

Entre les équipements militaires et les tenues de combat, il fallait compter en moyenne 98 kilos de caoutchouc par soldat mobilisé sur les fronts de la Seconde Guerre mondiale. Or, la production amazonienne était quasiment à l’arrêt, tandis que celle des pays asiatiques, dominés par les pays de l’Axe, était à son maximum. Les États-Unis demandèrent donc au président brésilien Getúlio Vargas de dépêcher des milliers de travailleurs dans la forêt. Les miséreux du Nordeste furent enrôlés après une intense campagne de propagande. On leur promit des logements, des repas décents, des salaires corrects et, surtout, la prise en charge de leurs familles restées au pays.

L’ouvrage, réédité cette année, retient l’attention du quotidien O Globo, tant l’épopée qu’il raconte fut tragique. « Les conditions de travail insalubres des seringueiros n’ont pas changé tout au long du XXe siècle », relève la journaliste Roberta Jansen. Les promesses firent long feu, les dispositifs mis en place par le gouvernement étant trop fragiles face aux oligarchies locales. Les ouvriers s’endettèrent rapidement, et furent contraints de travailler d’arrache-pied pour tenter de rembourser leurs patrons, tombant ainsi dans le schéma classique du travail esclave. Engloutis par la forêt, ces forçats du caoutchouc ne parvinrent jamais à rentrer chez eux. Le gouvernement les oublia, et cessa de verser l’aide à leurs familles. Personne ne s’en préoccupa jusqu’à ce que, dans les années 1980, un homme, Chico Mendes, tire la sonnette d’alarme. Devenu une figure de la lutte pour la protection de la forêt amazonienne, il a été froidement abattu par des propriétaires fonciers en 1988.

=> Comparer les articles Universalis et Britannica sur l’Amazonie

Alors, si l’homme est bon, pourquoi est-il méchant ?

La vie sociale n’est-elle qu’une supercherie, un artifice dont on peut se passer quand les circonstances l’exigent, comme on peut se priver de solidarité, d’amour familial, de religion, de loi et même de sexe ? Réponse dans le nord de l’Ouganda.

Là-bas, l’ethnologue Colin Turnbull a étudié de près au début des années 70 une tribu de chasseurs-cueilleurs, les Iks – un millier d’individus sédentarisés de force pour permettre la création d’un parc national, aux confins du Soudan, du Kenya et de l’Éthiopie. Mauvais agriculteurs, ne sachant travailler le fer qu’avec des outils en pierre (une évolution à rebours !), les Iks ont sombré dans la famine, et leur société s’est rapidement désagrégée. C’est ce processus que décrit Turnbull (1) avec amertume, et dont Peter Brook a tiré une pièce (2).

Lorsque ethnologue séjourne dans la malheureuse tribu, il juge que celle-ci n’est désormais guère plus « qu’une une communauté de babouins mieux organisés que les autres ». Tout sentiment, toute pitié ont disparu de chez eux.  Ils ne pleurent jamais ; pire, ils se réjouissent des malheurs des autres, et rient quand un enfant se blesse ou quand gémit un vieillard mourant. La famille a disparu- c’est même l’institution qui s’est délitée en premier : les Iks abandonnent les enfants à eux-mêmes dès l’âge de trois ans et se saisissent de la nourriture des vieux-y compris leurs parents-jusque dans leur bouche. Quoique regroupés en villages traditionnels, ils sont « d’une insociabilité absolue », et l’on accède à chaque hutte par un couloir d’épineux qui permet d’éviter tout contact avec les voisins. La religion a disparu – le Dieu des Iks, Didigwari, est reparti au fin fond du ciel, abandonnant la tribu à son triste sort – et avec elle les rituels,  la morale et même la loi. Les Iks se sont réfugiés dans un individualisme absolu, abyssal : seul compte leur bien-être propre, c’est-à-dire la nourriture, et tous les moyens par lesquels on peut se l’assurer ; ils utilisent d’ailleurs le même verbe pour « vouloir » et « avoir besoin de ». Ils n’ont plus la moindre considération pour la mort (on jette prestement les cadavres dans des ravins pour éviter d’avoir à offrir un repas funéraire) ni pour la vie, une épreuve dont le terme est souhaité. Le sexe n’est pour les filles qu’un moyen de gagner quelques aliments auprès des autres tribus, les garçons préférant quant à eux la masturbation.

Turnbull a donné de son séjour de deux ans dans cet enfer un compte rendu plutôt glauque, d’autant que sa déontologie d’ethnologue lui interdisant d’intervenir trop avant dans la vie de la tribu, il n’a pu susciter ni gratitude et ni empathie. Il en vient à s’interroger sur la notion d’objectivité scientifique et sur l’utilité du travail de terrain, et son livre a de  provoqué de vives controverses. Pourtant, son étude révèle une vérité fondamentale : la tribu des Iks est un raccourci de notre société, ou du moins de ce qu’elle peut devenir aisément dans les conditions extrêmes, telles que celles provoquées par des gens comme Hitler ou Staline. « Économie de coupe-gorge, exploitation mutuelle, rejet croissant de la solidarité » ; religion réduite au rôle « d’anesthésique, ou de soutien de l’État, au prix souvent de ses propres principes » ; enfin « responsabilité de la famille transmise à l’État ». La plus notable différence est que, là ou notre société cultive et stimule la performance, celle des Iks semble encourager l’échec, l’abandon de soi et des autres, et même des champs que l’on cesse de cultiver dès qu’il y a assez de nourriture. Sinon, nous sommes en terrain assez connu. D’ailleurs un des policiers responsables du territoire des Iks a ce commentaire cinglant : « Ces gens-là ne se conduisent plus en Ougandais. Ils sont comme les Européens ! ».

(1)    Les Iks. Survivre par la cruauté en Nord Ouganda, Terre Humaine-Plon
(2)    Les Iks. Colin Hiigins et Denis Cannan (adaptation française Jean-Claude Carrière), mise en scène de Peter Brook aux Bouffes-du-Nord, 1975

Les mystères du 10e parallèle

L’intrépide Eliza Griswold « avoue candidement qu’elle n’a découvert aucune théorie infaillible qui expliquerait pourquoi les gens se battent au nom de la religion », rapporte Linda Robinson dans le New York Times. Ses recherches l’ont menée jusqu’au 10e parallèle. Mais pourquoi précisément ce 10e parallèle ?

C’est que le long de cette ligne, située 1127 kilomètres au nord de l’équateur et qui traverse l’Afrique du centre (le Niger, le Soudan, la Somalie…), ainsi que les Philippines, habitent plus de la moitié des populations chrétiennes et musulmanes du monde. L’auteure en parle comme d’une « faille » entre le christianisme et l’islam. On songe bien sûr à fameuse thèse de Samuel P. Huntington sur « le choc des civilisations »,  mais Griswold  est loin d’y souscrire. Dans un entretien avec le NPR, elle explique « que la religion et la politique, la religion et les ressources, sont entrecroisées d’une manière qui rend toute analyse simpliste impossible».

Le dixième parallèle est une zone où se rencontrent l’air froid du nord et l’air chaud et humide du sud, ce qui n’est pas sans provoquer certains problèmes environnementaux, notamment des sécheresses et des déluges. Ces catastrophes poussent les habitants à se déplacer. Au Nigeria, par exemple, un grand nombre de musulmans sont bergers, et lorsque leurs terres s’assèchent, ils s’imposent sur des terres qui appartiennent déjà a des agriculteurs chrétiens.  « Je n’ai jamais vu un conflit religieux, un seul accrochage, qui n’avait pas, à la base, un déclanchement d’ordre laïque – une bagarre pour un territoire, du pétrole, de l’eau, une élection locale », affirme Griswold.

Le procès de Jacques Chirac : un roman ? Une fable.

Comme je le disais, « on n’a pas fini de parler de cette affaire — Jacques Chirac, le roman d’un procès …. On ne manquera pas notamment, si les protagonistes survivent, de comparer le procès réel, l’attitude de ses acteurs, la chronique qu’en tiendra la presse, avec leur séduisante anticipation. » (=> lire « Le Monde, le roman d’un procès »)

Eh bien, ça n’a pas traîné ! Deux jours après, une partie s’éteignait : la mairie de Paris se disait satisfaite de l’arrangement financier proposé par l’adversaire et renonçait à poursuivre. Le procès perdait sa cause Quant au prévenu, jamais un terme consacré n’aura eu tant de pertinence.

Ne reste donc du grief et de la lèse-majesté du procès escompté qu’une mise en scène de relaxe, et un feuilleton d’été dans un grand quotidien national. Lequel, dans un chapitre mémorable — « de la rupture à la soudure ! » — aura retracé la réunion de l’UMP délivrant le compromis extincteur. Sans doute d’ailleurs, celle-ci avait-elle déjà eu lieu…

Il y a six mois, je disais dans un post dévolu à la Justice, que si les juges d’instruction devaient finalement disparaître, la presse saurait bien prendre le relais. Cette affaire, une jolie fable sur l’ogritude du pouvoir dévorant ses amis et jusqu’aux juges, montre bien que, quelle que soit l’opiniâtreté, la latitude ou le corporatisme de ceux-ci, le face-à-face des médias et de l’opinion demeure le seul tribunal des politiques, celui qui, au final, consacre leur destin.

Max Frisch posthume

Fallait-il publier cette « ébauche d’un troisième journal » de Max Frisch ? Le grand écrivain suisse, mort en 1991, avait détruit son propre exemplaire manuscrit. Mais sans doute oublié qu’il en existait un second, dicté à sa secrétaire… Celui-là même qui a refait surface au début des années 2000 et qui, après bien des débats et revirements, vient finalement d’être publié par Suhrkamp, l’éditeur allemand historique de Frisch. « Personne ne peut sérieusement exiger que les textes inédits d’un auteur majeur du XXe siècle soient éternellement gardés sous clé. Même quand il ne s’agit pas d’un chef-d’œuvre », estime Wolfgang Schneider dans le Frankfurter Allgemeine Zeitung. Une opinion partagée par une assez grande partie de la presse germanophone.

Frisch rédigea ces notes de début 1982 à avril 1983, entre son loft de New York, sa maison suisse du Tessin et l’Égypte, où il accompagna son ami, le juriste Peter Noll, qui se mourait d’un cancer. Les réflexions sur la déchéance occupent une large place : « À la différence de Peter, je ne connais pas encore la cause de ma mort – ce qui ne veut pas dire qu’il me reste plus de temps qu’à lui », confie-t-il. La fatigue de l’existence, la nonchalance qui parcourent le texte constituent, selon la critique du Zeit Iris Radis, l’un de ses principaux charmes : « Il s’est passé tout le contraire de ce qui était prévu : la fatigue et la mélancolie au lieu de l’énergie et de la vitalité. Frisch s’est lié à une jeune femme de trente ans sa cadette, a acheté un loft à Manhattan. Mais cela ne fonctionne pas : les mouches bourdonnent dans le loft et le pharmacien est mis à contribution afin d’aider aux rapports sexuels. » Paradoxalement aussi, note Radis, « ce qui était le plus actuel à l’époque est ce qui nous semble aujourd’hui le plus poussiéreux. » Ainsi des craintes d’apocalypse nucléaire…

Reste donc surtout la beauté lapidaire de sentences désabusées : « Est-ce que je tiens à la vie ? Je tiens à une femme. Est-ce assez ? »

=> Comparer les articles Universalis et Britannica sur Max Frisch

Le retour des des rastas en Éthiopie

Les hautes terres brûlées de l’Éthiopie, qui enflamment les âmes comme les imaginations, ont suscité voici près d’un siècle en Jamaïque l’étrange fantasme que l’Abyssinie était la Jérusalem céleste des esclaves noirs déportés, la vraie Sion de la Bible, le lieu central de la cosmogonie créole. Ils ont fait de l’empereur Haïlé Sélassié, le Ras Tafari, un Dieu en bonne et due forme et ont décidé de lui vouer un curieux culte, le culte rasta, avec ses accessoires : musique (reggae), dreadlocks, et ganja. Ce phénomène singulier a été soigneusement décrit par une jeune universitaire, Giulia Bonacci (1).

Est-ce d’ailleurs un culte, un mouvement politique, ou une forme de résistance culturelle ? Probablement les trois à la fois. Les Rastas ont allègrement puisé dans la Bible des confirmations de la suprématie des « peaux brûlées » (« Aethiops » en grec) : la reine de Saba, le Cantique des Cantiques (« Je suis noire et pourtant belle »), Tsippora, la femme africaine de Moïse, peut-être aussi Moïse lui-même… Les Noirs sont comme leurs frères juifs : une branche du peuple de Sion en esclavage à Babylone; Haïlé Sélassié est leur Jéhovah, et l’Éthiopie leur terre d’origine et leur terre promise. C’est là qu’ils doivent retourner.

Le fantasme du retour des esclaves américains vers le continent ancestral a connu beaucoup de moutures, dans plusieurs pays africains : Libéria, Sierra Leone, Nigéria, Ghana, Malawi etc. Mais jamais avec cette ferveur mythique et mystique. Des organisations qui avaient commencé à lever des fonds, et à se quereller, ont, dès l’indépendance de la Jamaïque en 62, encouragé les retours « à la maison », comme chantait Bob Marley. L’empereur lui-même est venu à Kingston, et l’aéroport a été submergé par ses adorateurs enfiévrés, pour la plus grande gêne des autorités autant que la sienne propre. Mais il a concédé 200 ha de ses terres pour permettre aux rastas d’établir une tête de pont à Shashemene, à 250 km au sud d’Addis-Abeba.

On ne peut pas dire que les rastas aient accouru en masse – une centaine d’individus à peine, qui, « partis en bateau et revenus en avion » (dans le meilleur des cas), ont osé affronter les tracasseries administratives, et surtout la mauvaise volonté des paysans du cru. Les Jamaïcains descendants d’esclaves ne connaissaient rien à la terre ni à l’agriculture. Ils se faisaient honteusement gruger par les locaux avec lesquels ils ne communiquaient, du créole à l’amharique, que via un anglais approximatif. En plus, les Éthiopiens les trouvaient trop noirs ! Le statut juridique des terres qui leur avaient été concédées était confus, et les organisations de rapatriement, qui se tiraient dans les pattes, devaient chacune faire leur lobbying auprès des mystérieux dignitaires de la cour médiévale de l’empereur. Les rastas se divisaient aussi sur des querelles de doctrine, à propos notamment de la nature humaine ou divine du Ras Tafari, qui n’étaient pas sans rappeler les beaux jours de Byzance.

La révolution de 1974 a mis un terme à tout cela. Le cruel régime du colonel Mengistu s’est emparé de la quasi-totalité des terres de Shashemene, et un bon nombre de rastas s’en sont retournés à « Babylone » (New York ou Londres), la queue entre les jambes. Ceux qui sont restés – 18 familles – se sont intégrés par force à la population, qu’ils ont enrichie de nombreux petits Éthiopo-rastas. À Shashemene, les barrières géographiques, ethniques, et religieuses se sont fissurées ; les Jamaïcains se sont répandus dans la ville, et certains Éthiopiens se sont convertis au culte impérial et aux dreadlocks. Il y a même, dans la colonie qui compte aujourd’hui 200 personnes, quelques rastas blancs. L’écrivain voyageur américain Paul Théroux a fait une description un peu sarcastique de son passage à Shashemene en 2002. Il a rencontré quelques Jamaïcains qui continuent à invoquer « Sa Majesté », en professant des théories fumeuses tout en inhalant  leur propre ganja clandestine. « Ils sont cinglés », lui a dit son chauffeur éthiopien en quittant la ville. « Qui donc voudrait venir vivre ici de son plein gré ? ». 

(1) Exodus ! Histoire du retour des Rastafariens en Éthiopie (Scali, 2008)
(2) Dark Star Safari (Houghton Mifflin Harcourt, 2003)

L’Archipel du goulag chinois

Jiabiangou. C’est le nom d’un camp de travail forcé, un goulag chinois construit aux portes du désert de Gobi. De 1957 à 1961, 3 000 intellectuels et officiels du Parti y furent envoyés, sommés de se soumettre à ce que Mao appelait une « rééducation par le travail ». On les nommait les « droitiers », parce qu’ils avaient manifesté leur opposition à la dérive autoritaire du pouvoir. Bien que moins connu du public occidental que la Révolution culturelle, ce « Mouvement anti-droitier » fut une purge idéologique de grande ampleur : plus de 500 000 personnes persécutées à travers le pays.

Le Chant des martyrs, de l’écrivain chinois Yang Xianhui, est le fruit d’une enquête obstinée, menée de 1997 à 2000 pour retrouver les rescapés de Jiabiangou. Seuls 500 ont survécu à la faim. Et beaucoup ont dû dévorer les cadavres de leurs camarades ou ingurgiter leur propre vomi pour survivre dans un bagne où les prisonniers devaient cultiver eux-mêmes la terre pour se nourrir. Une terre parmi les plus arides du globe.

Publié en 2002, cet ensemble de treize récits – présentés comme fictifs pour échapper à la censure de Pékin – s’inscrit dans ce que l’on nomme, en Chine, la « littérature des cicatrices ». « L’ouvrage de Yang Xianhui représente l’apogée de ce genre littéraire, affirme Zhang Chunlei dans l’hebdomadaire de Guangzhou, Southern Weekly. En Chine, la littérature de prison se focalise massivement, depuis les années 1980, sur les détentions abusives et l’emprisonnement des dissidents. Elle se meut sur un terrain hautement moral et politique. Le Chant des martyrs pousse cette littérature à son summum en parvenant à inscrire ces expériences individuelles dans la mémoire collective. »

Les autorités chinoises ont fermé le camp de Jiabiangou en 1961. Officiellement, personne n’y est mort de faim. Mais aujourd’hui encore, rappelle Howard French dans le New York Times, « toute recherche scientifique sur cette période reste interdite. Et pour les historiens chinois, le fait que le successeur de Mao et champion de l’ouverture économique Deng Xiaoping ait joué un rôle central dans l’organisation de cette purge n’y est pas tout à fait étranger ».

Faut-il légaliser les drogues dures ? – Pourquoi 98 % des Français ont tort

Publiée en juin 2010, la dernière enquête de l’Observatoire français des drogues et des toxicomanies montre que 85 % des Français sont hostiles à l’idée que le cannabis soit mis en vente libre, « comme le tabac ou l’alcool ». Ils sont encore plus de la moitié à rejeter l’idée que le cannabis soit autorisé « sous certaines conditions ». L’Observatoire n’a pas posé la question de savoir s’ils seraient favorables à la mise en vente libre des drogues dites dures – héroïne, cocaïne, amphétamines – tant la question, apparemment, ne se pose pas, et tant la réponse serait attendue : près de 100 % de non ! Ce que nous expliquons dans ce dossier, c’est que la question se pose, qu’elle est posée sérieusement par des gens sérieux, dont une fraction non négligeable répond par l’affirmative.

Comme souvent hélas ! en démocratie, l’opinion majoritaire est fondée sur une sainte ignorance. Dans son enquête, l’Observatoire ne pose pas la question simple de savoir si les gens sont au courant qu’il existe un pays européen où chacun peut se procurer des stupéfiants et en consommer sans être inquiété par la police et la justice. Bien peu de Français savent qu’un tel pays existe. Il est proche de nous. C’est le Portugal, qui a décriminalisé l’usage de toutes les drogues en 2001. Ce pays a désormais près de dix ans de recul pour juger de l’intérêt de cette mesure. Or le bilan est clairement positif. La consommation de drogues y est désormais l’une des plus faibles d’Europe et se fait dans des conditions sanitaires et psychologiques optimisées.

Pour tenter de réfléchir sereinement à ce sujet ô combien passionnel, la voie la plus efficace est d’examiner la situation aux États-Unis et en Amérique latine. Les problèmes nés de la prohibition y sont, en effet, tellement monstrueux que les arguments en faveur d’une libéralisation du marché ne peuvent être ignorés de l’observateur de bonne foi. Quels sont-ils ? Le principal résume tous les autres : le coût économique, social et politique de la prohibition dépasse de très loin les bénéfices qu’elle est censée apporter. Malgré l’intensité de la « guerre anti-drogues » menée par les États-Unis sur leur territoire et ailleurs dans le monde depuis des décennies, la consommation dans ce pays n’a pas diminué ; elle s’est « démocratisée », au contraire, les prix ayant baissé. Un demi-million de personnes sont entassées dans les prisons américaines pour n’avoir souvent fait que consommer une substance illicite. Quand ils en sortent, ils vivent en marge de la société. Les cartels de la drogue n’ont jamais été aussi puissants, faisant trembler sur leurs bases les fragiles démocraties latino-américaines. Au Mexique, les têtes coupées roulent sur l’asphalte. Partout, la corruption vérole les polices, les tribunaux et jusqu’aux plus hautes sphères des États.

Il n’est pas bien difficile de comprendre que la prohibition actuelle reproduit l’erreur de celle de l’alcool dans les années 1920, avec des effets décuplés sur le crime local et international, la santé publique et la cohésion sociale. Si l’on ajoute à ce tableau la question de l’Afghanistan, où l’armée américaine et les talibans se disputent de facto le contrôle de l’épicentre de la production de l’héroïne mondiale, on voit aussi que la prohibition contribue à compromettre la paix dans le monde.

Sur ce bilan désastreux, la plupart des experts de bonne foi sont d’accord ; d’accord aussi pour conclure, en bonne logique, à la nécessité d’étudier les moyens d’assouplir les dispositifs répressifs, de libéraliser les conditions d’achat, voire de légaliser complètement le marché. Traiter les drogues comme l’alcool (qui est une drogue dure, ne l’oublions pas), telle est la solution préconisée depuis longtemps par divers économistes. L’héroïne, la cocaïne et les amphétamines seraient alors produites par des entreprises privées ayant pignon sur rue, soumises aux procédures de contrôle qualité, et leur commerce serait taxé comme celui de l’alcool ou du tabac. Les acheteurs seraient dûment avertis des effets de ces produits, comme ils le sont pour l’alcool et le tabac, mais ils seraient libres de consommer ou non et ne seraient pas mis au ban de la société. Le pari est que la consommation n’augmenterait pas, même peut-être diminuerait, comme l’exemple portugais le laisse espérer.

Ce faisant, nous reviendrions à la situation qui était celle du monde occidental à la veille de la Première Guerre mondiale, du temps où la notion de drogue illicite n’existait pas. Il va sans dire que cette solution radicale heurte les meilleurs esprits. Mais, au moins, que le débat soit lancé !

Olivier Postel-Vinay

 

Dans ce dossier :

Oh my Lady

Oh ! my lady Héroïne
Oh ! ma beauté divine
Referme sur moi tes ailes
Mon bel ange ma toute belle

Y aurait-il avantage à légaliser l’usage des drogues dites dures ? En posant cette question, nous ne marchons pas sur les traces de Gainsbourg. Nous nous faisons l’écho d’un point de vue qui fait son chemin.

« La meilleure approche est de légaliser toutes les drogues, de les taxer, de les réglementer et de les contrôler. » Qui dit cela ? Norm Stamper, l’ancien chef de la police de la grande ville de Seattle, sur la côte Ouest américaine. Il a longtemps fait son devoir, appliquant la prohibition, avant de se rendre à l’évidence : cette politique reproduit l’erreur de la prohibition de l’alcool dans les années 1920, avec des effets aggravés.

Ce policier aurait-il mal tourné ? Il faudrait alors expliquer pourquoi Gary Becker, prix Nobel d’économie, les écrivains Vargas Llosa et Carlos Fuentes (pourtant rarement d’accord entre eux), le politologue Francis Fukuyama, le philosophe britannique John Gray, le magazine The Economist ou encore Fernando Cardoso, ancien président du Brésil, se retrouvent pour réclamer d’une même voix la dépénalisation, voire la légalisation complète des drogues dures.

Un brin dérangeante, notre image de couverture est là pour attirer l’attention sur ce débat « interdit », que la classe politique et les médias ne voient pas ou s’interdisent d’aborder. Avec leur originalité habituelle, les responsables politiques français s’en tiennent à la rhétorique guerrière mise en place par les États-Unis depuis des décennies. Son terrible échec est pourtant avéré. Privée d’informations fiables, la population véhicule des préjugés simplistes. C’est un cas d’école : sur cette question l’« opinion publique » se trompe sur toute la ligne. Puissions-nous contribuer à la faire évoluer.

Une prodige venue de Finlande

Sofi Oksanen, catapultée parmi l’élite des jeunes auteurs finlandais dès son premier roman, Stalin’s Cows, en 2003, va enfin être traduite en France. Son troisième roman Purge, sorti en 2008 et déjà disponible dans près de 30 langues, paraît aujourd’hui chez Stock.

1992 : l’union soviétique s’effondre. La population estonienne fête l’indépendance et le départ des Russes. Mais la vieille Aliide Truu, qui a vécu l’occupation allemande puis soviétique, redoute les pillages et vit terrée dans sa maison. Ainsi, lorsqu’elle trouve dans sa cour Zara, jeune Russe victime du trafic de femmes, elle hésite à lui ouvrir sa porte. La rencontre de ces deux femmes permet à l’auteur de se placer à la croisée des générations et des cultures. En filigrane, l’auteur examine l’impact des guerres et du socialisme soviétique dans les pays baltes, en faisant parler des témoins que l’on n’avait jamais entendu auparavant : les femmes estoniennes.

Véritable bestseller en Finlande (plus de 140 000 exemplaires vendus), Puhdistus a remporté de nombreux prix, dont le prestigieux Nordic Council Literature Prize 2010. Les journaux scandinaves ont été les premiers à célébrer les œuvres originales et dérangeantes de la jeune romancière, comme le quotidien suédois Göteborgs-Posten : « À la lecture d’Oksanen on retrouve la foi dans la puissance de l’art littéraire. »

Purge « n’est pas un livre à lire avant de dormir », selon The Economist, car il rappelle « des choses que l’on préférerait oublier, qui ont eu lieu alors que le monde détournait les yeux ». Pour The Times, Purge révèle un auteur désormais incontournable, rivale nordique de Stieg Larsson : « plus jeune, plus littéraire, fascinée par les mêmes thèmes, la violence sexuelle, les répercussions de la misogynie et la satisfaction qu’on peut tirer d’une revanche frontale ».

La production d’Oksanen a suscité beaucoup de controverse, en particulier en Russie : la visite de l’écrivain prévue en 2008 fut annulée à deux reprises et la jeunesse pro-Poutine est allée jusqu’à manifester contre elle…

Elle a reçu le prix du roman Fnac 2010.