Bestseller du passé – 1979, année narcissique

Qui parlait de « narcissisme » aux États-Unis avant 1979 ? Les psychiatres, et c’est à peu près tout. Puis vint l’essai du sociologue Christopher Lasch, intitulé The Culture of Narcissism. Son succès fut tel que le terme entra dans le langage courant. Lasch « s’en servait pour diagnostiquer une pathologie qui semblait avoir contaminé tous les aspects de la vie américaine », rapporte Lee Siegel dans The New York Times. Parmi les symptômes de cette pathologie, « la fascination pour la célébrité, la peur de la concurrence et l’horreur de la mort ».

La Culture du narcissisme, par Christopher Lasch, Flammarion, 2008.

Faut-il republier Mein Kampf  ?

En 1945, les Alliés confient tous les droits relatifs aux écrits de Hitler à l’État de Bavière. Avec une mission : en limiter la diffusion autant que possible. Ces consignes ont été suivies à la lettre puisque l’Allemagne est aujourd’hui l’un des derniers pays au monde où la publication de Mein Kampf est interdite. « Les droits de la traduction anglaise avaient été cédés bien avant 1945, si bien que l’ouvrage est toujours resté disponible dans les pays anglophones », rappelle Sven Felix Kellerhoff dans Die Welt. Même en Israël des traductions en hébreu circulent en toute légalité. En Turquie, c’est un bestseller. En France, il suffit qu’il soit précédé d’une mise en garde.

L’Allemagne fait donc figure d’exception. Mais jusqu’à quand ? Ce livre a beau avoir été écrit par l’un des plus grands meurtriers de masse de l’histoire, il est soumis aux mêmes règles que les autres : soixante-dix ans après la mort de l’auteur, il tombe dans le domaine public. Dans ce contexte, l’Institut d’histoire contemporaine (Ifz) de Munich a conçu le projet d’une édition savante pour 2015. « Nous voulons faire contrepoids aux publications d’extrême droite, qui risquent de paraître alors », a expliqué l’historienne Edith Raim. La communauté juive d’Allemagne reste divisée, même si le Conseil central des Juifs allemands s’est prononcé en faveur de l’initiative. Le Land de Bavière, quant à lui, n’a pas donné son accord et campe sur ses positions rigoristes : « Même après que Mein Kampf sera tombé dans le domaine public, la diffusion d’idées nazies restera interdite en Allemagne et sanctionnée par la loi », a-t-il fait savoir. « Mais on voit mal comment une telle interdiction pourrait être mise en œuvre après 2015 », remarque la Deutsche Presse-Agentur.

L’attitude de la Bavière agace beaucoup d’historiens. « Une édition savante pourrait briser le mythe bizarre qui s’est construit autour de Mein Kampf et que son interdiction contribue à alimenter », estime Horst Möller, le directeur de l’Ifz. Car, à n’avoir jamais lu le brûlot antisémite de Hitler, on risque de le surestimer… Et d’oublier qu’il s’agit avant tout d’un « livre insupportable, terriblement ennuyeux, souvent un simple collage d’autres pamphlets de l’époque », rappelle l’historienne Brigitte Hamann dans une interview au Zeit. Un livre qui n’a donc pas besoin d’être interdit pour être illisible.

Mussolini, confidences sur l’oreiller

De Claretta Petacci, la dernière maîtresse du Duce, on connaît surtout ce cliché terrible montrant une femme pendue par les pieds aux côtés de Mussolini, après leur exécution en avril 1945. Aujourd’hui, la publication de son journal intime en Italie éclaire sous un jour nouveau la personnalité du leader fasciste.

Objet d’incessantes réclamations de la part de ses héritiers, ces écrits avaient été confisqués en 1950, puis déclarés secret d’État. Ce qui paraît aujourd’hui est une synthèse, d’une centaine de pages, des archives couvrant les années 1932 à 1938.

À travers un compte rendu minutieux de leurs conversations sur l’oreiller, Petacci dresse le portrait d’un Mussolini férocement antisémite. Il lui aurait ainsi confié le 4 août 1938 : « J’étais raciste dès 1921. Je ne comprends pas comment les gens peuvent penser que j’imite Hitler, il n’était pas encore né. Ils me font rire. La race doit être défendue. »

Mussolini cherchait-il à impressionner sa jeune maîtresse ? Ou bien était-il en fait sincère ? De la réponse dépend l’issue de l’un des principaux débats historiographiques italiens. La thèse d’un antisémitisme purement opportuniste du Duce, dicté par son rapprochement avec l’Allemagne à la fin des années 1930 se trouverait invalidée si le racisme de Mussolini était finalement avéré.

Dans le Corriere della sera, Dino Messina souligne que les historiens restent sceptiques et « s’accordent à dire que ces documents sont plus importants pour la reconstruction du personnage privé que pour celle du personnage public du dictateur ». Pour tirer leurs conclusions, il leur faudra donc attendre l’ouverture, prévue en 2015, des archives de la période 1939-1945. Si l’on en croit le neveu de Claretta, voilà qui devrait réserver d’autres surprises : sa tante aurait été un agent double auprès des Anglais, et Mussolini se serait peut-être servi d’elle pour faire passer des messages à Churchill. « Ce qui expliquerait, note Dino Messina, la précision de certaines annotations et l’attention maniaque accordée aux événements politiques. »

Au-delà de la crise grecque

« Les entreprises américaines font davantage de bénéfices en Europe que partout ailleurs dans le monde, et vingt fois plus qu’en Chine. 179 des plus grandes sociétés mondiales sont européennes, quand 140 seulement sont américaines. Lorsque je cite ces chiffres, de nombreux Américains ont du mal à les croire », affirme Steven Hill, cité par un journaliste de Reuters.

Avec Europe’s Promise, ce chercheur d’un institut de recherche progressiste s’est fixé un objectif : « Démontrer que les conceptions économiques de l’Europe, ses systèmes d’aide sociale, ses structures démocratiques, sa conscience écologique et sa politique étrangère modérée sont la voie à suivre pour le monde », rapporte Tony Barber, du Financial Times. Cinq ans après la parution du Rêve européen de Jeremy Rifkin, ce livre confirme que le cas européen continue de mobiliser une fraction de l’intelligentsia américaine.

« Incontestablement, Hill nous fait réfléchir », estime Barber. Le journaliste reconnaît que l’Europe, « avec ses services de santé pour tous et abordables, ses allocations chômage, ses congés payés […], a certainement construit une forme enviable de capitalisme social ». Mais il regrette de voir Hill « exagérer son propos » : « Il ne mentionne pas une seule fois les énormes déficits et dettes publiques qui menacent d’anéantir le confortable mode de vie européen », écrit Barber, jugeant malgré tout l’auteur « lucide et séduisant ».

L’historien Walter Laqueur n’a pas cette indulgence dans ce qu’il écrit dans la revue conservatrice The American Interest. Hill a beau esquisser les contours d’un « capitalisme social » à l’européenne, « il le fait sans réellement définir ce qu’est le modèle européen », et n’explique pas clairement « quelles caractéristiques prévalent dans quels pays ». Enfin, ironisant sur le titre du livre, Laqueur se demande de quelle partie de la « promesse » européenne les États-Unis devraient s’inspirer : « Le taux de chômage espagnol de près de 20 % ? […] La quasi-faillite de la Grèce, du Portugal ou de l’Irlande ? L’Europe de l’Est qui peine toujours à joindre les deux bouts ? »

Saint Louis, Dallas… – Les pleurants de Dijon en tournée américaine

Ils devaient reposer pour l’éternité avec les gisants du duc de Bourgogne Jean sans Peur (1371-1419) et son épouse. L’histoire en a décidé autrement, qui amena la Révolution jusque dans la chartreuse de Champmol, près de Dijon, où se trouvait le tombeau. Les pleurants bourguignons furent démontés et éparpillés. Ils ont fini par être réunis au musée des Beaux-Arts de Dijon qui, à l’occasion de sa restauration, les laisse voyager aux États-Unis. Elles ne sont pas nombreuses (une quarantaine), hautes de quelques dizaines de centimètres seulement, mais ces statuettes d’albâtre émerveillent les critiques d’art américain. Ken Johnson rapporte dans The New York Times la description qu’en a faite l’historien néerlandais Johan Huizinga dans son ouvrage de référence, L’Automne du Moyen Âge : « La plus profonde expression du deuil connue dans l’art, une marche funéraire gravée dans la pierre (1). » Parfaitement ciselées, ces sculptures témoignent de la puissance du duché aux XIVe et XVe siècles.

« Un petit triomphe que cette exposition », s’enthousiasme le critique du Wall Street Journal, saluant également un catalogue « qui ne se contente pas de replacer l’œuvre dans son contexte historique et artistique, mais présente aussi des reproductions d’une qualité exceptionnelle ».

1) L’Automne du Moyen Âge, Payot, 2002.

« The Mourners. Tomb Sculptures from the Court of Burgundy ».
Au Saint Louis Art Museum (Missouri), jusqu’au 6 septembre 2010, puis au Dallas Art Museum, du 3 octobre 2010 au 2 janvier 2011. Suivront des dates à Minneapolis, Los Angeles, San Francisco et Richmond.
www.themourners.org
Catalogue de l’exposition : The Mourners. Tomb Sculptures from the Court of Burgundy (« Les pleurants. Sculptures des tombes de la cour de Bourgogne »), Sophie Jugie, Yale University Press, 2010.

Philadelphie – Renoir, derniers jours

Après être passée par Paris et Los Angeles, l’exposition « Renoir au XXe siècle » s’achève le 6 septembre à Philadelphie. Une mise en lumière du « dernier Renoir », méconnu et déroutant ; celui-là qui, après avoir mené le combat impressionniste, opéra un retour vers des thèmes classiques et renoua avec le travail en atelier. S’il en déconcerte plus d’un, encore aujourd’hui, ce tournant dans l’œuvre du maître inspira bien des modernes, Matisse et Picasso en tête. Le livre Nature’s Workshop. Renoir’s Writing on Decorative Arts (« L’atelier de la nature. Les écrits de Renoir sur les arts décoratifs ») forme un précieux outil pour saisir l’état d’esprit et les contradictions de l’homme qui composa ces toiles (1) : l’universitaire Robert L. Herbert y a assemblé les écrits de Renoir – certains inédits – qui disent la réaction du peintre, souvent empreinte de colère ou de mépris, aux évolutions de son temps (lire à ce sujet l’article « Renoir contre son temps », dans Books, n° 9, p. 44).

(1) Yale University Press, 2010. Non traduit en français.

« Late Renoir ».
Philadelphia Museum of Art. Jusqu’au 6 septembre 2010.
www.philamuseum.org

Décriminalisation mode d’emploi

Quiz : quel pays d’Europe jouit des lois sur la drogue les plus libérales ? Un indice : ce ne sont pas les Pays-Bas. Même si sa capitale est bien connue des camés et des collégiens pour ses coffee-shops emplis de fumée de marijuana, la Hollande n’a jamais réellement légalisé le cannabis, les Néerlandais s’étant contentés de ne pas appliquer leurs lois contre ces boutiques (1). La bonne réponse, c’est le Portugal qui, en 2001, a été le premier pays d’Europe à abolir toutes sanctions pénales pour possession personnelle de drogues, y compris la marijuana, la cocaïne, l’héroïne et la méthamphétamine (2).

Sur avis d’une commission nationale chargée d’étudier le problème de la drogue, on a substitué aux peines de prison une offre de thérapie. Avec, pour arguments, que la peur de la prison pousse les drogués à se terrer et que l’incarcération coûte plus cher qu’un traitement ; alors, pourquoi ne pas leur offrir plutôt des soins médicaux ? Sous le nouveau régime portugais, toute personne trouvée en possession de quantités minimes de drogue comparaît devant un comité composé d’un psychologue, d’un assistant social et d’un conseiller juridique, qui lui prescrivent une thérapie appropriée au lieu de l’envoyer en prison. La personne est libre de refuser.

Reste à savoir si cette nouvelle politique est efficace. À l’époque, ses adversaires affirmaient qu’elle ne ferait qu’ouvrir la voie aux « touristes de la drogue » et aggraver le problème au Portugal, champion européen de la consommation de drogues dures. Mais les résultats, analysés récemment dans un rapport commandé par le Cato Institute (3), un groupe de réflexion « libertarien », disent bien autre chose.

L’étude, parue en avril 2009, montre qu’au cours des cinq années suivant la dépénalisation l’usage de drogues chez les adolescents portugais a baissé, ainsi que les taux d’infection VIH causée par le partage de seringues, tandis que le nombre de demandes de traitement contre la toxicomanie avait plus que doublé. « Selon tous les critères, la décriminalisation au Portugal s’est révélée un succès retentissant, déclare Glenn Greenwald, juriste et écrivain maniant parfaitement la langue portugaise, qui a dirigé l’enquête. Elle a permis au gouvernement de gérer et contrôler le problème des drogues beaucoup mieux que tout autre pays occidental. »

 

Baisse de la consommation chez les jeunes

Comparés à ceux de l’Union européenne et des États-Unis, les chiffres publiés sont impressionnants. Depuis la décriminalisation, le Portugal est le pays d’Europe où la proportion de personnes de plus de 15 ans ayant consommé au moins une fois de la marijuana est la plus faible : 10 %. À titre de comparaison, ce taux est de 39,8 % aux États-Unis (parmi les plus de 12 ans). Proportionnellement, les Américains qui ont déjà pris de la cocaïne sont plus nombreux que les consommateurs de marijuana au Portugal.

Le rapport montre qu’entre 2001 et 2006 le taux de jeunes de 14-15 ans ayant consommé au moins une fois une drogue illicite est tombé de 14,1 % à 10,6 % ; il a également baissé chez les adolescents plus âgés. Le taux de jeunes de 16-18 ans ayant consommé au moins une fois de l’héroïne est passé de 2,5 % à 1,8 % (mais la consommation de marijuana a légèrement augmenté dans cette tranche d’âge). Le nombre de nouveau cas de contamination par le virus du sida chez les toxicomanes a baissé de 17 % entre 1999 et 2003, et les décès liés à la prise d’héroïne ou autres drogues similaires ont diminué de plus de moitié.

En outre, le nombre de traitements de sevrage à la méthadone ou à la buprénorphine (Subutex) est passé de 6 040 à 14 877 après la dépénalisation, tandis que les économies effectuées sur les coûts de la répression ont permis d’attribuer des sommes plus importantes aux programmes thérapeutiques.

L’étude du cas portugais présente beaucoup d’intérêt pour les législateurs américains, qui doivent actuellement faire face aux violences engendrées par l’escalade de la guerre des gangs mexicains. Les États-Unis ont adopté depuis longtemps une ligne politique répressive, soutenant exclusivement les accords internationaux qui imposent la prohibition et infligeant à leurs propres citoyens des sanctions parmi les plus dures du monde pour la possession et la vente de drogues. Pourtant, l’Amérique détient les records mondiaux en termes de consommation de cocaïne et de marijuana. Et si la plupart des pays de l’Union européenne possèdent une législation plus libérale que les États-Unis, la consommation y est plus faible.

« Nous devrions être capables d’en finir avec notre réflexe de refus chaque fois qu’un nouveau pays veut décriminaliser et envisager sérieusement l’éventualité que la répression n’ait guère d’effet sur la consommation de drogues », explique Mark Kleiman, qui dirige le programme d’analyse de la politique anti-drogue à l’université de Los Angeles (4). Kleiman ne pense toutefois pas que le Portugal est un modèle réaliste pour les États-Unis, les différences de taille et de culture entre les deux pays étant trop importantes.

Mais un mouvement est en marche aux États-Unis, dans l’État de New York, la Californie et le Massachusetts, pour demander une révision de nos lois par trop répressives. Les sénateurs Jim Webb et Arlen Specter cherchent à obtenir du Congrès qu’il crée une commission nationale, un peu à la manière du Portugal, avec pour mission de réformer le système pénitentiaire et réviser la politique de sanctions contre les drogues. Comme le souligne Webb, les États-Unis n’abritent que 5 % de la population mondiale, mais 25 % de sa population carcérale.

 

L’impact sur la vie des familles

Selon Greenwald, l’un des grands problèmes du débat sur la politique anti-drogues américaine tient au fait qu’il repose sur « des spéculations et l’exploitation de la peur » plutôt que sur des données empiriques montrant les effets de politiques plus tolérantes. Le Portugal a réussi à contrecarrer ce qui était devenu le problème sanitaire numéro un du pays. « L’impact sur la vie des familles et sur notre société est bien plus faible qu’avant la décriminalisation », affirme João Castel-Branco Goulão, le « tsar anti-drogue » portugais, président de l’Observatoire des drogues et de la toxicomanie, en ajoutant que la police peut désormais se concentrer sur la chasse aux gros trafiquants.

Mais Peter Reuter, professeur de criminologie et de politique publique à l’université du Maryland, comme Kleiman, reste sceptique. Il a concédé lors d’une conférence au Cato Institute que « la décriminalisation au Portugal, c’est vrai, a atteint son principal objectif. L’usage de la drogue n’a pas augmenté ». Cependant, il observe que le Portugal est un petit pays et que la nature cyclique des épidémies de drogue – qui tendent à se produire quelles que soient les politiques en vigueur – peut expliquer la baisse de la consommation d’héroïne et du nombre de décès.

L’auteur du rapport, Greenwald, souligne pour sa part l’importance de la concession de Reuter : les chiffres le montrent, la décriminalisation n’a pas eu pour effet d’accroître la consommation. Puisque c’est là le principal sujet d’inquiétude de l’opinion publique et du législateur quand on évoque la décriminalisation, dit-il, « c’est là la concession centrale qui permettra de faire évoluer le débat ».

 

Ce texte est paru dans Time le 26 avril 2009. Il a été traduit avec l’aide de Dominique Goy-Blanquet.

De l’affaire Dreyfus à Guantanamo

En fouillant les arrière-cours de l’affaire Dreyfus, l’historienne britannique Ruth Harris se démarque de la tradition historique française. Selon son collègue Robert Gildea, qui rend compte de son livre dans la New York Review of Books, les historiens français ont un peu trop tendance à peindre cet épisode en noir et blanc, eux-mêmes se vivant en « grands prêtres de la République ». Tous les dreyfusards n’étaient pas des apôtres des Lumières et tous les antidreyfusards n’étaient pas des traditionalistes obscurantistes. La bataille pour l’innocence de Dreyfus ne saurait se résumer à un bras de fer entre les forces de la vérité et de la justice d’un côté, de l’autre une autorité militaire paranoïaque et la défense de l’honneur national, commente pour sa part The Economist, citant Ruth Harris : c’est « de la bonne rhétorique mais de la mauvaise histoire ».

L’historienne s’appuie sur l’exhumation d’une vaste correspondance pour illustrer la complexité des sentiments qui animaient les personnages impliqués de plus ou moins près dans l’Affaire. Quand Alfred Dreyfus fut incarcéré à l’île du Diable, en Guyane, son frère aîné Mathieu s’allia avec l’anarchiste Bernard Lazare et le journaliste et politicien Joseph Reinach pour demander la réouverture du procès. Mathieu avait une confidente, Léonie Leboulanger, une paysanne normande qui pensait détenir le pouvoir de déceler les menteries de la gent militaire. Barrès, dont le jeune Léon Blum fut stupéfait qu’il ne prît pas le parti de Dreyfus, avait tiré des conférences de Jules Soury sur la dissection du cerveau l’idée de puiser dans l’énergie vitale et les souvenirs enfouis de l’inconscient pour forger une nation remise à neuf. Plus à droite, Édouard Drumont, qui avait lancé le slogan « la France aux Français » (un siècle avant Le Pen), avait pour guide spirituel le père jésuite Du Lac, dont l’école Sainte-Geneviève envoya maints bons éléments à Saint-Cyr, lesquels se retrouvèrent au centre la conspiration anti-Dreyfus. Croisé de la lutte contre les protestants, ces « cosmopolites », Emmanuel d’Alzon, fondateur de l’ordre des Assomptionnistes, utilisa le quotidien à grand tirage La Croix pour orchestrer une vaillante campagne contre les Juifs, accusés d’avoir occis le Christ.

En face, la filière alsacienne (les Dreyfus étaient alsaciens) joua un rôle décisif, par le biais du major Georges Picquart, chef du puissant Deuxième Bureau, puis celui du sénateur Auguste Scheurer-Kestner, qui tenta de convaincre le président de la République de la culpabilité d’Esterhazy. Armande de Caillavet, née juive, exploita l’empire qu’elle exerçait sur Anatole France pour en faire la figure de proue de son salon dreyfusard.

 

La tour Eiffel contre le Sacré-Cœur

Dans un autre genre, l’historien américain Frederick Brown décrit de manière parfois inattendue les « guerres culturelles » qui ont rendu l’Affaire possible (1). Il souligne l’opposition entre deux symboles très visibles, présents dans tous les esprits parisiens : le Sacré-Cœur, d’un côté ; la tour Eiffel, de l’autre. Construit à partir de 1875 par la communauté catholique en guise de demande de pardon à Dieu pour les atrocités de la Commune, le premier était aussi un défi apporté à la République naissante, un « monument de provocation », dit Zola. Il était toujours en construction au moment de l’arrestation de Dreyfus et ne fut achevé qu’en 1914. Immense phallus dressé à la gloire du progrès républicain, la tour Eiffel, elle, fut construite en moins de trois ans, achevée en 1889 – cent ans après la Révolution, « pour tous l’inévitable point de référence », écrit Brown. La Tour fut conspuée par les antidreyfusards, jugée antifrançaise, américaine d’esprit… et juive : « Seul un Juif a pu proposer un tel projet », disait-on.

L’affaire Dreyfus est grosse de prolongements qui étendent leurs ramifications jusqu’à l’Holocauste et même à Guantanamo, estime dans un autre livre le romancier et juriste américain Louis Begley, ancien rescapé juif de la Pologne occupée (2). À Guantanamo, beaucoup d’innocents accusés sommairement ont été enchaînés par le même type de fers que Dreyfus : le « costume trois pièces », une ceinture en fer reliée aux menottes et à un anneau aux pieds. La différence, relève The Economist, c’est que Dreyfus était l’ennemi de l’intérieur. Pour le juriste et essayiste américain Michael McDonald, qui rend compte du livre de Brown dans Commentary, l’Affaire peut être vue, surtout, comme le révélateur d’un criant défaut de l’« identité nationale » française. Si l’on considère l’histoire longue du pays, on se rend compte qu’il n’a jamais été vraiment unifié, écrit-il. Ce n’est pas un hasard s’il a connu quatre révolutions en moins d’un siècle. La démocratie française s’installe cahin-caha sur les braises fumantes de la Commune, sous la houlette d’une fragile élite républicaine, alors que la population est à plus de 80 % catholique pratiquante.

Comme le fait observer de son côté Robert Gildea, elle se forgera une assise en instaurant la fameuse « laïcité », dont le projet de loi sur la burqa, cent ans plus tard, est issu en droite ligne. Quand, finalement, la Cour de cassation annula la condamnation de Dreyfus, les Assomptionnistes furent expulsés de France. Mais pour Ruth Harris, au contraire de ce que soutenait René Rémond dans son classique ouvrage Les Droites en France, le pays n’en sortit pas immunisé contre le fascisme. Celui-ci donna toute sa mesure sous Vichy, dont le régime alla souvent au-delà des exigences allemandes. En particulier, l’antisémitisme qui s’était déchaîné au pays de la Révolution, au point d’illustrer, aux yeux de Theodor Herzl, la nécessité de créer un État juif, est resté une donnée élémentaire de la politique française.

Londres – Quand l’art fait des faux

« Les musées sont remplis de pièces à l’authenticité douteuse », expliquait l’universitaire José Arthur Gianotti dans un article publié l’an dernier par Books et consacré à Han Van Meegeren, le faussaire de Vermeer (« L’homme qui faisait des Vermeer », Books, n°2, p. 48). La National Gallery de Londres s’emploie à confirmer ce propos jusqu’au 12 septembre. La vénérable institution a sorti de ses réserves plus de quarante toiles dont l’authenticité a été invalidée ou remise en question : on découvre comment une couche de bleu cobalt insuffisamment granuleuse trahit un faux Holbein ; quand ce n’est pas un grossier anachronisme vestimentaire qui révèle l’âge véritable d’une toile censée dater du XVe siècle. S’il faut des experts dupés pour qu’un faux passe à la postérité, il en faut aussi de minutieux pour rétablir la vérité. « En plus des plaisirs qu’elle offre, l’exposition a aussi un but tacite, remarque Richard Dorment dans le Telegraph. Elle répond à la croyance fausse qui veut que les musées aient quelque chose à gagner à cacher le véritable statut de l’art qu’ils possèdent. » Au contraire, leurs experts « interrogent, révisent, réattribuent et re-datent sans cesse les œuvres qui leur sont confiées ». Charles Darwent, dans The Independent, n’est pas entièrement convaincu de cette bonne foi institutionnelle : il trouve cocasse de voir exposée la Madone aux œillets de Raphaël dans la partie consacrée aux originaux rétablis dans leur statut. Un tableau qui, assure-t-il, est encore aujourd’hui considéré par « de nombreux historiens de l’art » comme une copie.

« Close Examination: Fakes, Mistakes and Discoveries ».
Jusqu’au 12 septembre 2010.
www.nationalgallery.org.uk

Coup de Karcher sur l’Europe

Quel est le lien entre les révoltes des banlieues parisiennes en 2005, les émeutes d’Athènes en 2010 et les débordements survenus récemment à Naples et en Calabre ? Pour Graziella Mascia, dont l’essai défraie la chronique en Italie, il ne faut pas y voir « le signe d’un quelconque mal-être des fils de l’immigration ». C’est un phénomène global qui touche toute l’Europe. Ces jeunes sont « d’anciens et de nouveaux pauvres mis au ban du monde du travail ». Ils souffrent « d’une condition de vie précaire » et n’ont « aucune foi en la démocratie ». Dans le Corriere del Mezzogiorno, Nichi Vendola, créateur du Mouvement pour la gauche et président des Pouilles, insiste pour sa part sur la mauvaise gestion des périphéries urbaines, malmenées par les « grands processus de restructuration économique »