Il avait découvert des civilisations européennes avancées, des trésors, des tombes royales et Troie. Il avait été infatigable, impitoyable et comme possédé, capable de parler 21 langues. Il était de petite taille, orphelin de mère et immensément riche. Il n’avait pas été un homme heureux. Et voilà qu’il était mort. Le 4 janvier 1891, Heinrich Schliemann reposait dans sa villa d’Athènes. Derrière le corps, on avait pris la peine de transporter son grand amour, un buste du poète grec Homère. Une croix de fleurs blanches ornait le cercueil. Des chefs d’État du monde entier avaient présenté leurs condoléances. L’empereur Guillaume II avait envoyé une magnifique couronne au nom du peuple allemand. Le roi de Grèce et son prince héritier tinrent une veillée funèbre. Le cercueil fut placé sur un chariot. Huit chevaux noirs amenèrent la dépouille jusqu’au Premier cimetière d’Athènes. The New York Times écrivit dans sa nécrologie : « L’archéologue Heinrich Schliemann […] était un self-made-man. Il est né avec un don pour les sciences et les affaires, mais il ne doit son succès qu’à lui-même car, dès son plus jeune âge, il a dû se débrouiller seul. »
La vie de Heinrich Schliemann commence le 6 janvier 1822, il y a exactement deux cents ans, dans le Mecklembourg. Aujourd’hui encore, la rue principale de la commune d’Ankershagen mène directement à l’ancien presbytère, à la vieille église, comme lorsque Schliemann était enfant. La maison a été transformée en musée, et un cheval de Troie en bois a été installé dans le jardin. À côté, il y a des archives qui lui sont consacrées. Lorsqu’on visite le musée, ce qui reste de l’homme, de ses archives, de ses milliers de lettres, de ses cahiers d’exercices linguistiques, de son journal, de ses cartes de visite et des livres de comptes qu’il a laissés derrière lui en disent long sur le XIXe siècle. Sur la pauvreté et le désir d’ascension d’alors. Sur la richesse et la tendance à l’arrogance. Sur la nostalgie et la mythologie, sur l’archéologie, le colonialisme, le vol d’œuvres d’art et la mise en scène de soi, sur l’amour et la perte. Il ne raconte pas une histoire héroïque. Certes, des monuments et des bustes commémorent encore aujourd’hui Heinrich Schliemann à Berlin, à Schwerin et à Athènes. Des rues et des écoles portent son nom, ainsi qu’un institut universitaire. Mais mérite-t-il tous ces honneurs ? Le musée d’Ankershagen nous donne un aperçu de la personnalité de Heinrich Schliemann.
La maison est vaste, à colombages, avec, à l’arrière, une forêt, une prairie, un étang. « Ankershagen avait à l’époque une riche paroisse, explique Undine Haase, la directrice du musée, en nous faisant visiter le bâtiment. Pour le pasteur, cela signifiait plus d’argent, un beau presbytère. C’est pour cela que les Schliemann sont venus ici. » Le père, Ernst Schliemann, un pasteur protestant, est notoirement fauché, et le fait que le poste de pasteur du village soit justement vacant tombe à merveille. Il s’arrange pour l’obtenir d’une façon peu orthodoxe : « Il y avait trois candidats, raconte Haase. Avant l’élection, il a soudoyé les paroissiens. Puis, lorsque le vote a eu lieu, c’est lui qui a été le plus applaudi par la communauté villageoise. » Le père n’est donc pas un ange, et il fait de la vie de sa famille un enfer. Il boit, s’énerve et distribue les coups. Sa femme et ses enfants le craignent. Dans un aphorisme qu’il a lui-même composé, il écrit : « Le sexe féminin a donné la première idée de la loterie, où il y a mille perdants pour un gagnant. » Lui, le pasteur, entame une liaison avec la domestique, ce qui fait jaser les habitants d’Ankershagen. Dans un cahier où il s’exerce à l’italien, Heinrich écrira plus tard à propos de son père et de sa mère : « Il maltraitait sa femme, je me souviens qu’il l’insultait copieusement et lui crachait dessus. Il la mettait enceinte pour s’en débarrasser ; il l’a maltraitée plus que jamais pendant sa [dernière] grossesse. »
La mère, une femme attirée par les arts, congédie la domestique et se désespère. Pendant la grossesse de son neuvième enfant, elle décrit dans une lettre à sa fille aînée ce qu’elle attend de la période qui suivra l’accouchement : « Les jours qui viendront ensuite, dis-toi que je les passerai à lutter, suspendue entre la vie et la mort. Si tu es informée de cette dernière, ne t’afflige pas trop, réjouis-toi plutôt de la fin de mes souffrances dans ce monde si ingrat pour moi, où toute la patience, les supplications et les prières adressées à Dieu en silence pour changer mon dur destin ne servent à rien […]. Je dois conclure pour aider à tuer les cochons et ça m’énerve tellement, tellement. »
Son pressentiment devient réalité. Deux mois après la naissance de l’enfant, elle meurt d’une fièvre nerveuse. Heinrich a 9 ans. À côté de l’église d’Ankershagen, de l’autre côté de la rue de l’ancien presbytère, se trouve encore sa tombe avec la croix que le fils, alors qu’il était en Russie et depuis longtemps riche, a fait ériger : Henry Schliemann, depuis Saint-Pétersbourg, à sa mère bien-aimée.
À peine sa femme est-elle enterrée que le père fait revenir la domestique. C’est le scandale. Un dimanche, les villageois se rendent devant la maison des Schliemann avec des poêles et des casseroles. Ils font du vacarme et poussent des huées, soucieux de chasser leur pasteur. La famille Schliemann est désormais mise au ban de la société, les enfants du village n’ont plus le droit de jouer avec Heinrich. Le grand-duc en personne demande une enquête sur le père adultère. Celui-ci perd son poste de pasteur. Ne pouvant ou ne voulant plus s’occuper de ses enfants, il les abandonne à des proches. Heinrich est envoyé chez un oncle. C’est le début d’une vie tumultueuse. L’impatience et l’exaltation caractérisent le jeune garçon. À partir de là, tout va très vite : à 14 ans, fin de l’école secondaire, apprentissage dans une épicerie, Rostock, Hambourg, la pauvreté et puis l’émigration. Un bateau pour le Venezuela : « Nous passâmes Cuxhaven et arrivâmes en pleine mer, écrit Schliemann, jusqu’à ce que, dans la nuit du 11 au 12 décembre, par une terrible tempête, nous fassions naufrage à la hauteur de l’île de Texel, sur le banc qui porte le nom d’Eilandsche Gond. »
Schliemann est sauvé. Il débarque à 19 ans à Amsterdam et trouve un emploi d’assistant dans un comptoir commercial. Il vit dans une mansarde non chauffée, travaille beaucoup, mange peu et apprend. Il se passionne pour les langues étrangères et dépense la moitié de son salaire en cours du soir – « avec l’autre moitié, je vivais comme un chien ». Il finira par parler couramment le néerlandais, l’anglais, l’espagnol, le français, le portugais, le russe, l’italien, le grec et l’arabe. Et aussi, sans doute assez correctement, le grec ancien, le turc, le danois, le suédois, le slovène, le polonais, l’hindi, l’hébreu, le persan, le latin et le chinois. Les journaux qu’il a laissés sont rédigés en dix langues. Le jeune homme plaît à son chef qui, en 1846, l’envoie, lui qui parle russe, représenter l’entreprise à Saint-Pétersbourg. Il lui faut seize jours pour arriver à destination par la route, et à peine plus pour s’aboucher avec les Russes les plus riches. En plus de son travail d’agent commercial, il se met à son compte : il se lance notamment dans le commerce de l’indigo, une teinture bleue, et plus tard du salpêtre, utilisé pour la fabrication d’explosifs. L’armée du tsar, pour s’équiper en canons, en fusils et en uniformes bleus, achète les deux, et Heinrich Schliemann passe du statut de pauvre bougre à celui de marchand respecté, résidant à Saint-Pétersbourg dans un appartement de quatre pièces avec un valet personnel.
Puis une lettre du Nouveau Monde arrive en Russie. Le frère de Schliemann, qui vient de s’installer en Californie, lui donne des nouvelles grisantes : de l’or partout ! Des milliers de messages de ce genre parviennent à des hommes et des femmes en Allemagne, en Italie, en Angleterre et en Chine. Et, un peu comme aujourd’hui dans de nombreux endroits du monde, les gens de l’époque émigrent, tentés par le désir d’une vie meilleure. Des artisans, des journaliers, des servantes, des petits délinquants s’embarquent sur des bateaux. Sur la côte ouest américaine, le village de San Francisco est en pleine effervescence. La population blanche de Californie passe de 14 000 à 250 000 personnes en quatre ans. L’or apporte le bonheur à quelques-uns et la souffrance à beaucoup, surtout à ceux qui ont toujours vécu là. Pendant les années de la ruée vers l’or, le nombre d’Amérindiens en Californie s’effondre, passant de 150 000 à 35 000.
Heinrich Schliemann débarque à San Francisco au printemps 1851. Son frère, auteur des lettres, est mort entre-temps, fauché par le typhus. Schliemann reste malgré tout. Il se recueille sur la tombe de son frère, puis visite les mines et fonde une banque de chercheurs d’or. Les prospecteurs viennent le voir avec ce qu’ils ont trouvé, il leur achète l’or et le revend à la maison Rothschild. Après avoir doublé sa fortune en moins d’un an, il fait ses bagages et retourne en Russie.
En 1853 éclate la guerre de Crimée. L’empire tsariste se bat contre l’Empire ottoman et ses alliés, et il a un besoin croissant de ce que vend Heinrich Schliemann : indigo, salpêtre, plomb. Alors que des dizaines de milliers de soldats tombent au cours des trois années de guerre, Schliemann devient multimillionnaire. Mais sa richesse ne le rend pas plus heureux pour autant. Il se marie avec une Russe qu’il délaisse bien vite et dont il a trois enfants. Dans son autobiographie, il ne mentionnera jamais cette femme. Pour ce qui est de l’éducation de ses enfants, d’après ce qu’on peut déduire des lettres qu’il leur envoie, il oscille entre la tendresse et l’intransigeance. Lorsque sa fille meurt à 10 ans, son fils lui écrit pour lui raconter ce qui s’est passé. Schliemann, alors à Paris, ne répond pas par des mots de tristesse ou de consolation, mais reproche au garçon d’écrire comme un cochon.
Heinrich Schliemann, qui ne cesse de s’en prendre à son père dans ses écrits, n’échappe pas à son passé. Peu importe ses fuites et la distance qui le sépare de son lieu de naissance, il reste prisonnier de ce qui est en lui. Au milieu de la trentaine, il est riche, mais aussi frustré et irascible – un homme déchiré. Il écrit à sa tante à la Saint-Sylvestre 1856 : « Si je me consacre entièrement aux sciences depuis maintenant plusieurs années, ce n’est pas sans livrer une lutte sanglante à mes deux autres passions : l’avarice et la cupidité. » L’argent a fait de lui un bourgeois. À présent, il brigue l’éducation qui lui permettrait d’intégrer la bourgeoisie cultivée. Conformément à la conscience de classe de son époque, il aspire à l’érudition, au prestige. Placé sous le signe de la science, le XIXe siècle déborde d’inventions révolutionnaires : le télégraphe, l’automobile, la dynamite, le courant alternatif, le papier toilette, l’ampoule électrique. Le chemin de fer transporte marchandises et passagers. Charles Darwin publie sa théorie de l’évolution et démontre que le monde est un peu plus vieux que ce qui est écrit dans la Bible.
Le progrès s’étend partout ; la presse, premier média de masse, s’en fait l’écho. La fierté nationale inonde les pays d’Europe. Des États se créent en Allemagne, en Italie, en Grèce, en Belgique, et chacun d’eux veut un pedigree, une origine, des traditions. Pour pouvoir se projeter dans l’avenir, les pays ont besoin d’un passé porteur d’identité. En Allemagne, on construit le mémorial du Walhalla et le monument d’Hermann en l’honneur des Germains, les frères Grimm collectent des contes allemands et compilent un titanesque dictionnaire historique de la langue allemande. Et comme la bourgeoisie cultivée d’Europe se définit, depuis le XVIIIe siècle au moins, par son amour de l’Antiquité, des Grecs et des Romains, tout cela débouche sur une science de plus en plus populaire : l’archéologie. Elle doit apporter des réponses aux questions qui préoccupent les gens à cette époque : d’où venons-nous ? Qu’avons-nous créé ? De quoi sommes-nous porteurs ? Autant de questions qui taraudent sans doute Schliemann lui-même. Pour trouver ce qu’il cherche, il laisse derrière lui sa famille, ses affaires et la Russie. Il parcourt le monde sans répit, des années durant. Rome, Pompéi, Syracuse, Alexandrie, Le Caire, Gaza. Au Liban, il se déguise en colon anglais, espérant ainsi se prémunir contre les attaques de brigands ; dans le Jourdain, il manque de se noyer parce qu’il a sous-estimé le courant. Damas, Athènes, Constantinople, Prague, Madrid. Tunis, Suez, Calcutta, Delhi. En Inde, il contemple le Taj Mahal et gravit des montagnes de l’Himalaya. Singapour, Saïgon, Hongkong. À Pékin, il visite le lieu où sont exécutés les condamnés à mort et exposées leurs têtes tranchées ; à Tokyo, il assiste aux funérailles d’un aristocrate. Il passe également par La Nouvelle-Orléans, Veracruz, La Havane.
Il reste plus longuement à Paris, y achète plusieurs maisons et s’inscrit, à 44 ans, à la Sorbonne. Il suit des cours d’archéologie, de littérature grecque et de français moderne. Sa passion pour l’Antiquité s’éveille. Puis il reprend sa route : Liverpool, Chicago, Philadelphie. À New York, il assiste à une conférence de Charles Dickens, qu’il trouve « bien nourri et bien vieilli ». Il visite Rome en une seule journée – le Forum romain, les thermes de Caracalla, la fontaine de Trevi, cinq églises, les aqueducs, les temples, les places, les citernes. Suivent Catane, Gallipoli, la Grèce.
Mais rien de tout cela – ni les cours de la Sorbonne, ni les églises romaines, ni les têtes tranchées – n’exerce sur Schliemann une aussi grande fascination que cet endroit que personne n’a encore trouvé : Troie.
Plus de cent cinquante ans après la première visite de Heinrich Schliemann sur les lieux de ses rêves, Rüstem Aslan déambule au milieu des ruines de Troie et confie : « Schliemann était un génie et un fou. D’un côté, il a fait revivre Troie, de l’autre, il l’a détruite pour toujours. » À 56 ans, Aslan est en quelque sorte le successeur de Schliemann : cet archéologue dirige aujourd’hui les fouilles du site de Troie, c’est le premier Turc à occuper ce poste après plusieurs Allemands. Autour de lui se dressent des murs remontant à des temps lointains, des vestiges de maisons, des tours. Troie se trouve dans l’ouest de la Turquie, sur une colline nommée Hissarlik. Au loin, on aperçoit les Dardanelles, le détroit qui sépare la mer Égée de la mer de Marmara. Le vent souffle. Lorsque Rüstem Aslan se promène le long des anciennes fortifications, il a l’air aussi enthousiaste que s’il les voyait pour la première fois. « Regardez, dit-il en tapant du plat de la main sur les pierres. Ces murs ! Les bâtisseurs ont utilisé du sable pour les fondations afin de les rendre résistants aux tremblements de terre, une technique qui correspond aujourd’hui encore aux normes de construction allemandes. » Il passe devant les travaux en cours, une ancienne route qu’il veut continuer à dégager au printemps, lorsque la saison des fouilles reprendra. Tout n’a pas encore été exhumé à Troie, loin de là.
Ce lieu est mythique depuis plus de trois mille ans. Alexandre le Grand l’a visité, ainsi que le roi Xerxès, Jules César et l’empereur Auguste. Rüstem Aslan y a déjà servi de guide à l’ex-président allemand Christian Wulff, à la star hollywoodienne Megan Fox et, il y a quelques mois seulement, au président turc Recep Tayyip Erdoğan. Eux et une foule d’autres personnes sont venus voir Troie parce qu’elle est le commencement. L’origine de la littérature occidentale.
« J’ai entendu parler de Troie pour la première fois à l’école », explique Aslan. Ses parents étaient analphabètes, il n’y avait pas de livres chez lui lorsqu’il était enfant. Un jour, son instituteur lui a raconté cette histoire : celle de Troie, la ville grandiose que le roi Priam a menée à la gloire et à la richesse. Priam règne avec ses fils Hector et Pâris. Leur adversaire est le roi Agamemnon, chef des Grecs, dont le palais se trouve à Mycènes. Lorsque Pâris tombe amoureux d’Hélène, la femme du frère d’Agamemnon, et qu’ils s’enfuient tous les deux à Troie, les Grecs prennent la mer avec leurs meilleurs combattants, Achille, Ajax, Ulysse, et assiègent la ville. Pendant dix ans, ils échouent à s’emparer de la forteresse. C’est alors qu’ils érigent un gigantesque cheval de bois qu’ils placent devant les murs d’enceinte – soi-disant en offrande à Athéna – et simulent leur départ. Les Troyens, sûrs de leur victoire, font naïvement entrer le cheval de bois dans la citadelle. Pendant la nuit, les Grecs se glissent hors du ventre du cheval et mettent la ville à sac.
« Troie n’est pas qu’un vestige du passé, elle raconte aussi quelque chose sur le pouvoir des mots, sur le pouvoir de la poésie », estime Rüstem Aslan. Selon lui, tout est déjà décrit chez Homère, nos désirs, nos peurs, nos espoirs primordiaux. « Quand j’ai entendu ces histoires pour la première fois, j’ai tout de suite été fasciné. » Schliemann le fut aussi. On ne sait pas exactement quand il s’est mis en tête de trouver Troie. Dans son autobiographie, il prétend qu’il en avait conçu le projet dès l’enfance, mais il s’agit sans doute d’un enjolivement destiné à donner à sa vie l’apparence d’une trajectoire rectiligne. C’est probablement plus tard, au plus fort de l’engouement européen pour l’archéologie, que lui, le mégalomane, s’est lancé dans la quête ultime : Troie.
Depuis le XVIIIe siècle, on sillonnait les côtes méditerranéennes à la recherche de la ville disparue, dont personne ne connaissait la localisation précise. En 1785, un Français pensait l’avoir trouvée dans le village turc de Bunarbashi, dont le paysage semblait correspondre à la description d’Homère. Lorsque Schliemann commence ses recherches, cette théorie a de puissants partisans parmi les érudits allemands. Le grand archéologue Ernst Curtius la défend, tout comme le maréchal Helmuth von Moltke, qui a entrepris une expédition à Bunarbashi. Schliemann s’y rend également. Et commence à douter. « En examinant le sol de plus près et en ne découvrant nulle part le moindre débris de brique ou de poterie, j’en vins à penser que l’on s’était trompé sur l’emplacement de Troie. »
Schliemann poursuit ses recherches. En août 1868, il grimpe pour la première fois sur l’Hissarlik, la colline dont il fera bientôt surgir des murs, des portes et des trésors. C’est le Britannique Frank Calvert, un peu plus jeune que lui, qui l’a fait venir. Il est le rejeton d’une famille de diplomates qui vit dans la grande ville la plus proche et possède des terres en Turquie. L’esprit du temps a également converti Calvert à l’archéologie. Il est certain que Troie est cachée sous l’Hissarlik. Avant lui, un autre Britannique avait déjà trouvé sur la colline des pièces de monnaie qui faisaient référence à Troie. De plus, aux yeux de Calvert, le paysage correspond bien mieux que Bunarbashi à la description qu’Homère en fait dans L’Iliade. Il a déjà creusé la terre à certains endroits, et il est tombé sur des parties d’un temple. Calvert aurait sans doute continué à creuser s’il l’avait pu. Mais les fouilles coûtent cher et il n’est pas très riche. Lorsqu’il fait la connaissance du millionnaire Schliemann en 1868, lors d’un des voyages de celui-ci dans l’Empire ottoman, il le convainc d’aller voir le site. « Il me conseille vivement d’y faire des fouilles », écrit Schliemann dans son journal après leur rencontre. Il suivra le conseil de Calvert.
Mais, avant de se lancer, Schliemann travaille encore à sa réputation. Il écrit son premier livre, en français, sur son voyage en Chine et au Japon 1. Il soumet un deuxième livre, Ithaque, le Péloponnèse, Troie (Reinwald, 1869), comme thèse de doctorat. Elle est acceptée. Schliemann est désormais docteur. Dans sa vie privée aussi il veut prendre un nouveau départ. Il divorce et demande à ses connaissances si elles n’auraient pas une future épouse à lui présenter. Il énumère ses critères à son ancien professeur de grec : « Elle doit être pauvre, mais cultivée. Qu’elle maîtrise des langues étrangères m’est indifférent. Elle doit être de type grec, avoir les cheveux noirs et, si possible, être belle. Mais ce qui m’importe par-dessus tout, c’est qu’elle ait un cœur bon et aimant. »
Le professeur de grec envoie la photo d’une candidate qui se trouve être sa propre nièce, Sophia, 16 ans. Schliemann – 47 ans, 1,57 mètre, chauve – est comme un fou. Il répond : « Me voilà déjà amoureux de Sophia Engastromenos, et je vous jure que c’est la seule femme que j’épouserai. » Seulement, il craint que ses « organes reproducteurs soient affaiblis par de longues années d’abstinence ». « Si je constate que je suis suffisamment en forme pour faire ma demande en mariage à Sophia, écrit-il, je lui achèterai des sous-vêtements et des bas. » La correspondance de Schliemann avec son beau-frère met encore plus mal à l’aise : « J’ai l’intention de me rendre en Grèce dans quinze jours pour y chercher une nouvelle femme, car l’immense avantage de cette région est que les filles y sont pauvres comme des rats, considèrent tout étranger comme richissime et en font donc la chasse, exactement comme je chassais le canard en Égypte il y a dix ans. »
En septembre 1869, Schliemann épouse Sophia Engastromenos à Athènes. Pendant leur voyage de noces, il la traîne voir les sites touristiques d’Europe, les monuments, les châteaux, les théâtres. La jeune mariée raconte à sa sœur : « Heinrich ne visite pas un musée, il le prend d’assaut. »
Les fouilles de Troie sont retardées. Le 19 juillet 1870, l’empereur français Napoléon III déclare la guerre à la Prusse. L’armée prussienne avance jusqu’à Paris. Les soldats encerclent la ville et commencent à la canonner. La guerre inquiète Schliemann, non pas à cause des victimes potentielles, mais parce qu’il possède à Paris 270 appartements locatifs. Il veut aller les inspecter. Comme les soldats ne le laissent pas entrer dans la ville, il soudoie un facteur pour qu’il lui laisse son uniforme. Ainsi déguisé, comme il l’écrira plus tard, il s’introduit dans la ville assiégée. Il retrouve son propre appartement sur la place Saint-Michel, avec sa grande bibliothèque, intact. « J’ai donné à mes livres autant de baisers que j’en aurais donnés à un enfant ayant frôlé la mort », exulte-t-il ensuite.
La guerre franco-allemande entraîne de grands bouleversements en Europe. La France se transforme en république, l’Allemagne en empire. Les patriotes brandissent des drapeaux, un nouveau nationalisme déferle sur le continent. Heinrich Schliemann s’intéresse de moins en moins à ces questions d’actualité. Il plonge à corps perdu dans l’Antiquité. Lorsque sa femme Sophia donne naissance à leur premier enfant, une fille, Schliemann la baptise Andromaque, du nom de l’épouse du prince troyen Hector. Il donnera à son fils, né sept ans plus tard, le nom du roi grec Agamemnon. Il va même jusqu’à attribuer à ses serviteurs les noms de personnages de la mythologie grecque : il les appelle Œdipe, Télamon et Jocaste.
Alors que les poètes allemands qui ont célébré l’Antiquité – Goethe, Schiller, Hölderlin… – ne connaissaient les histoires d’Homère que par les livres et les songes, Schliemann veut vivre l’Antiquité, il veut l’expérimenter, la conquérir, la posséder. En septembre 1871, il entreprend enfin le voyage qui fera de lui l’archéologue le plus célèbre du monde. Ses premières fouilles officielles sur l’Hissarlik commencent. Il recrute une équipe d’environ 80 ouvriers grecs pour creuser le sol. Il n’a pas de temps à perdre : lorsqu’il se rend compte que les Grecs sont des chrétiens orthodoxes pour qui le dimanche est sacré, il fait aussi venir des Turcs afin qu’on travaille sans relâche sept jours sur sept. Et, comme les pauses cigarette de ses ouvriers l’agacent parce qu’elles sont chronophages, il leur interdit de fumer. L’équipe de fouilleurs se met alors en grève.
Schliemann fait creuser un fossé de 14 mètres de profondeur, 79 mètres de long et 10 mètres de large, qui est encore aujourd’hui comme une plaie béante dans la colline. Rüstem Aslan, l’actuel directeur des fouilles, remarque : « Avec ce fossé, Schliemann a arraché le cœur de Troie. » Troie, explique Aslan, se compose de plusieurs couches archéologiques. Les gens s’y sont installés, ont construit des maisons. Celles-ci ont été détruites, tantôt par des tremblements de terre, tantôt par un incendie, tantôt par la guerre, mais les habitants n’ont cessé de reconstruire la ville. « Schliemann pensait que la Troie d’Homère devait se trouver tout en bas, poursuit-il. Mais la guerre de Troie se déroule en 1 300 av. J.-C., tandis que le site a été occupé pour la première fois il y a cinq mille ans. »
Schliemann passe à côté du monde qu’il souhaite tant trouver. Il laisse ses ouvriers déblayer ce qui aurait pu être la Troie d’Homère. Il détruit le lieu de ses désirs. Il n’en a pas conscience à l’époque. D’autant qu’il ne tarde pas à faire ses premières découvertes : des marteaux, des haches, des lames. En juin 1872, il trouve un bloc de marbre sur lequel est sculpté en relief le dieu du Soleil, Hélios. Bien qu’il ne date pas de l’époque homérique mais de la période hellénistique, vers 300 av. J.-C., il fait tout de même sensation. Le quotidien londonien The Times en parle, des musées s’y intéressent, la maison d’édition F. A. Brockhaus de Leipzig prévoit un livre avec Schliemann. Celui-ci fait d’abord sortir en douce sa trouvaille du pays et la transporte en Grèce. Là-bas, il l’installe dans son jardin. Au Britannique Frank Calvert, qui aimerait avoir sa part du gâteau, Schliemann offre 50 livres. Dans le même temps, il propose le relief à des musées français pour 100 000 livres. Lorsque Calvert l’apprend, il coupe les ponts. Bien que ce soit lui qui ait conduit Schliemann sur l’Hissarlik, Calvert ne connaîtra jamais, ne serait-ce que de loin, la gloire dont Schliemann sera bientôt auréolé.
Chaque jour, de 5 h 45 à 18 h 45, Schliemann fait creuser. Ses ouvriers trouvent de plus en plus d’objets précieux. Des fragments de colonnes corinthiennes, des armes, des outils, le squelette de deux guerriers encore casqués. Un matin du début de l’été 1873, Schliemann voit briller un objet dans la terre. Il pressent qu’il est tombé sur quelque chose d’important : « Pour soustraire le trésor à la cupidité de mes ouvriers et le sauver pour la science, la plus grande hâte était de mise et, bien que ce ne fût pas encore l’heure du petit déjeuner, je fis aussitôt proclamer : “Païdos !” (pause). Pendant que mes ouvriers mangeaient et se reposaient, je dégageai le trésor avec un grand couteau. » Ce que Schliemann découvre est extraordinaire : deux diadèmes en or, un bandeau en or, six bracelets en or, 56 boucles d’oreilles en or et 8 750 pièces d’or plus petites. Il déterre des coupes en or d’une facture si exceptionnelle que les chercheurs en parlent encore aujourd’hui avec vénération. À cela s’ajoutent des chaînes en or, des vases, des poignards.
On ne sait toujours pas exactement ce qui se passa en ces jours de l’été 1873 sur le site archéologique de Troie. Schliemann racontera plus tard qu’il a trouvé tout l’or ce matin-là, l’a rassemblé et déposé dans une cachette. Mais comment aurait-il pu déterrer un trésor de cette ampleur le temps d’une pause petit déjeuner ? Et comment aurait-il pu l’escamoter sans que ses ouvriers s’en aperçoivent ? « Je pense que sa découverte s’est étalée sur plusieurs jours et différents endroits, et qu’il l’a ensuite condensée pour pouvoir se mettre en scène comme le découvreur d’un grand trésor », juge Rüstem Aslan. Schliemann devient une vedette. Les journaux du monde entier annoncent : Troie découverte ! Schliemann lui-même fait savoir que cet or est le trésor du roi Priam. Les journalistes sont emballés par le personnage – l’outsider, l’autodidacte qui a doublé l’orgueilleuse société savante et, en aventurier solitaire, a exhumé la ville mythique. L’heure est à la « Schliemania ». « Partout, à la maison comme dans la rue, dans les voitures postales comme dans les trains, on parlait de Troie », rapporte rétrospectivement la revue Im Neues Reich. Le Premier ministre britannique William Gladstone invite Schliemann en Angleterre. Lors de la fête de Noël donnée par l’Institut archéologique allemand à Rome en 1873, des pontes se déguisent en M. et Mme Schliemann et jouent des scènes de leur vie.
Schliemann comprend les attentes du public et des médias. Tel une star d’Instagram du XIXe siècle, il met son trésor en scène. Et, comme les stars d’Instagram, il recourt aux effets les plus outranciers. Il suspend la moitié de son trésor sur la tête de sa femme de 20 ans – boucles d’oreilles, colliers, diadème – afin qu’elle ressemble à Hélène, la plus belle femme du monde dans le récit d’Homère, et fait ainsi d’elle une star des magazines internationaux. Dans son livre sur Troie, Schliemann décrit le sauvetage de manière propre à frapper les esprits : « Le transport du trésor aurait été impossible sans l’aide de ma chère épouse, qui était toujours prête à mettre dans son châle les objets que j’avais exhumés et à les emporter. 2 » Or Sophia Schliemann n’était pas du tout à Troie à ce moment-là. Plus tard, il avouera la mystification dans une lettre au directeur du British Museum : « Comme je m’efforce depuis longtemps de faire d’elle une archéologue, j’ai écrit dans mon livre qu’elle était sur place et m’a aidé à exhumer le trésor. »
Voilà vingt ans, il y a eu un débat pour savoir si la Troie de Schliemann était vraiment Troie et quelle était l’importance de la ville. Aujourd’hui, nous apprend Rüstem Aslan, la majorité de la communauté scientifique part du principe qu’il s’agit de la véritable Troie, même si la preuve définitive fait défaut. « Nous avons fait tellement de découvertes qui correspondent aux descriptions d’Homère que cela ne peut guère être une coïncidence. » La construction des remparts, la ville basse, les destructions, la situation sur une colline au bord de la mer entre deux fleuves – tout cela se retrouve chez Homère. En 1998, l’Unesco a inscrit le site au patrimoine mondial de l’humanité. Aslan pense également que l’histoire de la guerre de Troie pourrait contenir une part de vérité. « Tout comme les auteurs modernes s’inspirent d’événements réels, Homère s’est servi d’histoires qui ont été transmises de génération en génération au fil des siècles. Une guerre était évidemment un épisode marquant pour les personnes de l’époque, et, comme aujourd’hui, elles en parlaient à leurs enfants, qui en parlaient à leurs enfants, et ainsi de suite. C’est pourquoi je crois que la trame du récit d’Homère est basée sur des faits réels. » Pour Heinrich Schliemann, il n’y avait de toute façon aucun doute à ce sujet. À ses yeux, la guerre de Troie était un fait, pas une fiction, et Homère était non seulement un poète, mais aussi un historien. Toutefois, on sait désormais que son trésor n’a jamais appartenu à un roi du nom de Priam. Il ne date pas de l’époque décrite par Homère, il est bien plus ancien.
Quoi qu’il en soit, ces bijoux en or font sensation. Et, en 1873, l’Empire ottoman veut les récupérer – à juste titre. Car Schliemann a une fois de plus fait sortir clandestinement ce trésor du pays pour l’expédier en Grèce, alors qu’il était convenu avec les autorités turques de partager avec elles toutes ses découvertes. Les Turcs portent plainte, exigeant la restitution du trésor ou 625 000 francs de dommages et intérêts. Un procès retentissant commence. Les avocats de Schliemann parviennent à négocier un accord avec les Turcs : leur client ne verse que 10 000 francs et peut garder l’or. Schliemann finit par payer 50 000 francs, ce qui correspond à environ 250 000 euros d’aujourd’hui, car il entend poursuivre les fouilles à Troie.
Le trésor repose d’abord en Grèce. Schliemann entame des négociations avec les plus prestigieux musées européens : le Louvre, le British Museum, l’Ermitage. Il propose à la Grèce de lui faire don de l’or et de lui offrir un nouveau musée susceptible d’accueillir dignement sa collection – à condition qu’on l’appelle « musée Heinrich-Schliemann ». Au début, il ne pense pas à l’Allemagne, qu’il a fuie et dont les savants ne l’acceptent toujours pas comme l’un des leurs. L’archéologue Adolf Furtwängler, père du compositeur Wilhelm Furtwängler, le méprise : « Schliemann est et reste un homme à moitié fou et nébuleux, qui n’a aucune idée de ce qu’il déterre […], au fond de lui-même, c’est un spéculateur et un homme d’affaires. Il ne pourra jamais se libérer de cela. » Seul Rudolf Virchow, député du Reichstag et célèbre médecin à l’hôpital de la Charité de Berlin, veut le réconcilier avec sa patrie. Ses raisons ne sont sans doute pas totalement désintéressées : l’empire nouvellement fondé aspire à la puissance, à la renommée, au prestige, et il serait bienvenu de remplir ses musées avec cet or dont parle le monde entier. Virchow parviendra finalement à convaincre Schliemann de céder son trésor au Musée ethnologique de Berlin. En contrepartie, la ville de Berlin le fait citoyen d’honneur.
Pendant plus de cinquante ans, l’or de Priam est exposé à Berlin, puis, à la fin de la Seconde Guerre mondiale, des soldats de l’Armée rouge l’emportent en Union soviétique. Pendant des décennies, on pense le trésor disparu. Ce n’est que dans les années 1990 que les Russes le sortent des caves de leurs musées. Lors d’une visite officielle en 2013, Angela Merkel, au côté de Vladimir Poutine, admire à l’Ermitage ce que l’on appelle encore aujourd’hui le « trésor de Priam » et déclare qu’elle aimerait bien que ces objets soient restitués à l’Allemagne. Hors de question pour Moscou. Et à la Turquie ? « En réalité, déclare Rüstem Aslan, l’or appartient à l’endroit où il a été trouvé, à Troie. »
Après sa découverte de Troie, Heinrich Schliemann n’en a pas encore assez. Il veut maintenant exhumer la cité sur laquelle Agamemnon aurait régné, l’endroit où, selon la légende, il aurait été assassiné par sa femme Clytemnestre et son amant Égisthe alors qu’il rentrait de la guerre de Troie. (À la décharge de Clytemnestre, elle avait toutes les raisons d’être en colère : Agamemnon avait décidé de sacrifier leur fille Iphigénie pour apaiser le courroux de la déesse Artémis et obtenir des vents favorables lui permettant de se rendre à Troie.) À l’été 1876, Schliemann poursuit donc sa route vers le prochain lieu de légende.
Mycènes, novembre 2021 : le site antique, situé sur la péninsule grecque du Péloponnèse, au milieu d’un paysage accidenté, n’est pas très animé en ce lundi matin. Des chiens errants flânent parmi les ruines, non loin d’un groupe de touristes allemands. Le guide s’arrête devant l’entrée principale de Mycènes, la porte des Lionnes, vieille de plus de trois mille ans. Sur un ton révérencieux, il explique : « C’est la plus ancienne sculpture monumentale d’Europe ! » Un homme du groupe n’est guère impressionné. Il dit à sa compagne : « Je m’imaginais un truc bien plus gigantesque. En meilleur état. Ici, on ne fait que déambuler d’un tas de gravats à un autre tas de gravats. » Sa femme approuve : « À Rome, c’est beaucoup plus facile de s’imaginer les choses. »
Lorsque Heinrich Schliemann arrive ici en août 1876 avec sa femme Sophia, il a moins de problèmes d’imagination. Il note : « Même si l’on fait abstraction de la forteresse et des salles du trésor et que l’on ne regarde que le sol, on voit qu’une grande ville a dû se trouver ici. » Il reste à Mycènes tout l’automne, ne s’absentant qu’une fois pour se rendre à Troie à la demande de l’empereur du Brésil, Pierre II, qui souhaite une visite guidée par le docteur Heinrich Schliemann en personne. De retour à Mycènes, lui, sa femme et une équipe de fouilleurs creusent à l’intérieur de l’ancienne forteresse, juste derrière la porte des Lionnes. En novembre, ils tombent sur des ossements. Des tombes. Et à nouveau de l’or. Des bijoux, des bagues-sceaux, des diadèmes. Des épées, des vases, des plastrons. Des masques mortuaires en or. Au total, ils extraient 13 kilos d’or du sol. Tout cela est bien plus important et bien plus précieux que ce qui a été exhumé à Troie. Heinrich Schliemann télégraphie au roi de Grèce qu’il vient de mettre au jour la tombe d’Agamemnon. The Times, qui, depuis septembre, informe ses lecteurs de l’avancée des fouilles de Mycènes, écrit : « Découverte du masque mortuaire d’Agamemnon ! » Mais Schliemann n’a pas seulement déterré de l’or, il a aussi révélé au monde une civilisation disparue. Cette découverte bouleverse l’idée que l’on se fait alors de l’histoire européenne. Les masques en or fabriqués avec la plus grande précision et les bijoux d’une finesse incroyable prouvent qu’en ce lieu vivait autrefois un peuple riche et habile comme nul autre. La civilisation mycénienne est désormais considérée comme la première civilisation avancée du continent européen.
Suivent des années de gloire et d’honneurs. L’ouvrage de Schliemann Mycenae 3 est élu livre de l’année aux États-Unis. Le chancelier allemand Otto von Bismarck l’invite à dîner avec sa famille. L’empereur Guillaume en personne remercie Schliemann dans une lettre. L’écrivain Theodor Fontane l’immortalise dans son roman Madame Jenny Treibel (Gallimard, 2011). L’Université d’Oxford le nomme docteur honoris causa. La reine Victoria lui décerne la médaille d’or royale pour sa contribution à la science. Au milieu de toute cette agitation, Schliemann aspire à un foyer pour sa famille. Celui-ci doit se trouver à Athènes, la ville d’adoption de sa femme Sophia. « J’ai vécu toute ma vie dans une petite maison, dit-il à l’architecte Ernst Ziller, qu’il a choisi pour la construction. Mais je veux passer les années qui me restent dans une grande maison ; je cherche de grands espaces et rien de plus. » Ernst Ziller, un architecte vedette du XIXe siècle, est le maître d’œuvre du roi de Grèce. Des années plus tard, son cabinet construira la villa Shatterhand pour le romancier Karl May à Radebeul, en Saxe. Heinrich Schliemann veut, lui aussi, une demeure à laquelle il puisse s’identifier. Ziller conçoit l’Iliou Melathron, la « maison de Troie ». Ce sera le plus somptueux palais urbain d’Athènes.
La villa est toujours visible aujourd’hui. Des arcades, des loggias, du marbre. Peu de choses ont changé depuis la fête d’inauguration du 30 janvier 1881. Dans l’ancienne salle de bal, le sol est décoré de mosaïques figurant des objets trouvés lors des fouilles de Schliemann. Sur une frise au plafond, le maître de maison s’est fait représenter sous la forme d’un petit ange nu chaussé de lunettes en nickel qui, avec sa Sophia également nue, examine des découvertes archéologiques dans un jardin d’Éden. Sur les murs, il a fait peindre des maximes. Celui qui doit aller aux toilettes chez les Schliemann apprend en s’y rendant que « l’homme pour qui ça presse et qui doit d’abord parcourir un long chemin gémit et souffle bruyamment, il se mord les lèvres – une image ridicule ».
Sa maison de rêve sera la dernière demeure de Schliemann. Mais il ne reste jamais longtemps chez lui. Il est survolté jusqu’à la fin. Il continue d’écrire, de mener des fouilles. La Grèce, l’Égypte, Troie. Il tire sur la corde et finit par tomber malade. Une excroissance osseuse dans son oreille le fait souffrir. Lorsque le médecin Rudolf Virchow, à l’occasion d’une visite à Troie en 1890, examine son oreille, il recommande vivement à cet homme de 68 ans de se faire opérer. « À l’instigation de Virchow, je suis donc allé consulter à Halle le professeur Schwartze, qu’il a décrit comme le premier oto-rhino-laryngologiste du monde. Celui-ci a décidé de m’opérer sans attendre. Les préparatifs n’ont pas vraiment été amusants, car j’ai dû m’allonger sur une civière semblable à celles sur lesquelles on découpe les morts ; on m’a ensuite chloroformé et l’opération a duré une heure trois quarts. » Le médecin a incisé le pavillon de son oreille gauche, pratiqué une ablation de l’excroissance et recousu l’oreille. Le personnel soignant lui recommande de garder le lit, mais Schliemann ne veut pas se reposer.
Le 12 décembre, il quitte l’hôpital de son propre chef et poursuit ses pérégrinations. Visites à Leipzig, à Berlin, à Paris, à Naples. De Naples, il veut rentrer chez lui, auprès de Sophia et des enfants, en bateau à vapeur. Mais, lorsque Schliemann sort du Grand Hôtel où il séjourne, ce 25 décembre 1890, il s’effondre. L’inflammation de son oreille s’est propagée au cerveau.
L’écrivain polonais Henryk Sienkiewicz, qui recevra le prix Nobel de littérature en 1905, séjourne également au Grand Hôtel à ce moment-là : « Alors que j’étais assis dans le hall, on a fait entrer un homme mourant. Sa tête était tombée sur sa poitrine, il avait les yeux fermés. Son visage était gris comme la cendre. Il était porté par quatre hommes qui sont passés juste devant le fauteuil dans lequel j’étais assis. Au bout d’un moment, le directeur de l’hôtel est venu me demander : “Savez-vous, monsieur, qui est le malade ?” “Non”, ai-je répondu. “C’est le grand Schliemann.” Pauvre grand Schliemann ! Il a exhumé Troie et Mycènes, il a gagné l’immortalité et voilà qu’il était en train de mourir. »
Auparavant, Heinrich Schliemann avait envoyé un dernier télégramme à sa femme Sophia : « Aide médicale nécessaire – Ne vous inquiétez pas – Henry. »
Le lendemain de Noël, dans l’après-midi, il était mort.
— Moritz Aisslinger est journaliste à Die Zeit, hebdomadaire pour lequel il rédige souvent de longs reportages. Pour celui-ci, outre les spécialistes qui y sont cités, il s’est entretenu avec Matthias Wemhoff, directeur du musée de Préhistoire et de Protohistoire de Berlin, et avec l’archéologue Bernhard Heeb. À Athènes, il a rencontré Katja Sporn, directrice d’un département de l’Institut archéologique allemand, et l’archéologue grec Kosteas Nikolentzos. Il a effectué des recherches avec l’aide des archivistes Nathalia Vogeikoff et Eleftheria Daleziou dans les archives Heinrich-Schliemann de l’American School of Classical Studies, à la bibliothèque Gennadius d’Athènes. — Cet article a été publié par Die Zeit le 4 janvier 2022. Il a été traduit par Baptiste Touverey.