Le Clézio, subtilement engagé

La traduction tardive en anglais de Désert, paru en 1980, est due au prix Nobel reçu par l’auteur en 2008. La romancière britannique Patricia Duncker s’interroge dans Literary Review sur les raisons pour lesquelles ce prix Nobel a été accueilli de façon mitigée par les intellectuels français. Elle y décèle une réticence à l’égard d’un écrivain qui, contrairement à Sartre ou Camus, ne s’est jamais vraiment « engagé », alors qu’il traitait de sujets brûlants. Comme ce Désert, roman prophétique, selon elle, qui évoque le ressentiment des hommes bleus à l’égard de l’homme blanc. Un livre en réalité fortement engagé, juge-t-elle, témoignant d’une « passion dickensienne pour la justice ».

Un Mexicain basané…

La photo caricaturale qui orne la couverture du livre de l’Australien Kevin Foster représente un soldat anglais fêtant la victoire à l’issue de la guerre des Falklands, en 1982. Le propos de l’ouvrage est de suivre l’histoire des clichés véhiculés en Grande-Bretagne sur les Latino-Américains depuis Thomas More, en 1516, jusqu’au football brésilien. La fonction de ces clichés, selon Foster, est de générer un monde imaginaire propre à nourrir des fantasmes.

Kevin Foster, Lost Worlds. Latin America and the Imagining of Empire (« Mondes perdus. L’Amérique latine, royaume imaginaire »), Pluto Press, 2009

Montaigne et ses secrets

Pourquoi Montaigne s’est-il retiré de la vie publique en 1570 ? En raison de la mort de son ami La Boétie, sept ans plus tôt ? Cette thèse souvent avancée est mise à mal par les recherches récentes, rappelle l’universitaire britannique Timothy Chesters en rendant compte d’une nouvelle biographie dans le Times Literary Supplement. Le vrai motif était sans doute un changement de climat au parlement de Bordeaux. La mère de Montaigne était-elle d’une famille de Juifs espagnols convertis, comme certains se plaisent à le croire ? Ce n’est nullement établi. L’écrivain garde décidément nombre de ses secrets.

Par quoi le scandale arrive

Proche de Jean-Paul II, fondateur du puissant mouvement catholique ultraconservateur des Légionnaires du Christ, le père mexicain Marcial Maciel menait plusieurs vies parallèles. Il avait deux épouses, dont chacune ignorait l’existence de l’autre, était morphinomane et se faisait très habituellement masturber par de jeunes séminaristes, invoquant une autorisation spéciale du Vatican pour motif médical. Il s’est fait aussi masturber par ses deux jeunes fils (d’une de ses deux épouses). Son livre « Le psautier de mes jours » est un plagiat. Il distribuait de l’argent liquide en quantité aux hiérarques du Vatican, au pape lui-même, mais aussi à certains dirigeants mexicains et fut l’un des premiers donateurs importants du syndicat de Lech Walesa. Il a été protégé jusqu’à sa mort, en 2008, à l’âge de 87 ans, par le pape Benoît XVI. Tout cela est maintenant bien connu. Dans un livre paru au Mexique, l’historien et psychanalyste Fernando M. Gonzales ajoute quelques détails inédits, mais, surtout, raconte que Maciel fut lui-même victime de graves sévices quand il était jeune. Son père, qui ne supportait pas son aspect efféminé, l’a confié pendant six mois à des muletiers, qui l’ont violé. De retour chez lui, il se vit régulièrement fouetter par ses frères aînés, jusqu’à ce qu’il soit envoyé au séminaire, à l’âge de 16 ans.

Fernando Martinez, La Iglesia del silencio (« L’Église du silence »), Tusquets, 2009.

Stendhal incompris

L’inépuisable Simon Leys a réuni en un volume (en anglais) Henri Beyle (Stendhal), publié en 1874 par Mérimée, un texte de Stendhal de 1840 intitulé Les Privilèges et un extrait d’Histoire de ma vie de George Sand. Leys constate que ni Mérimée ni Sand n’ont perçu le génie de Stendhal. Comme Victor Hugo, qui aurait dit, en apprenant la mort de l’écrivain : « M. Stendhal ne peut pas rester parce qu’il ne s’est jamais douté un instant de ce que c’était qu’écrire » (Mémoires d’Edmond Rochefort).

Parlez-vous globish ?

Si l’anglais est devenu la langue véhiculaire de la planète, c’est bien sûr en raison de la puissance conjuguée des États-Unis et de feu l’Empire britannique, mais pas seulement. Contrairement au français, en particulier, cette langue est dépourvue de toute coquetterie. L’anglais se fiche bien de la manière dont il est parlé, souligne l’essayiste et journaliste britannique Robert McCrum. Il s’accommode sans complexe d’une discussion entre un Coréen et un Polonais. Mais la véritable mutation qui est en cours est la standardisation d’un anglais écrit bien éloigné de la langue de Dickens ou de James. Robert McCrum salue la naissance du globish.

Robert McCrum, Globish. How the English Language Became the World’s Language (« Comment l’anglais est devenu la langue mondiale »), W.W. Norton, 2010

Serviteurs mais pas serviles

Les domestiques occupent une place considérable dans l’organisation sociale comme dans l’imaginaire des Anglais. Ce qui explique l’importante littérature qui leur est consacrée. Le dernier en date, intitulé « Du haut en bas des escaliers. Histoire de la domesticité des châteaux », est signé Jérémy Musson. Il mérite bien qu’on s’y attarde, car, comme dit Frances Wilson dans le Sunday Times, « la hiérarchie du sous-sol était infiniment plus complexe – et intéressante – que celle des étages supérieurs ».

Le personnel pléthorique des châteaux anglais – parfois plus de cent personnes – était segmenté de façon impitoyable entre les « Premiers », l’intendant, le majordome, la première femme de chambre, etc., et « Ceux du bas », valets, marmitons, laveurs de carreaux et autres chambrières… Les Premiers ne portaient pas la livrée, et se faisaient servir par les seconds ! Dans ces vastes familles étendues, on pratiquait allègrement l’inceste, et le staff se perpétuait de génération en génération de façon strictement endogène, car le personnel ne pouvait se marier « en dehors ». Les conditions de vie étaient pourtant assez satisfaisantes, au point de susciter l’étonnement scandalisé d’un voyageur français du XVIIIe siècle, le duc de La Rochefoucauld. Les jeunes serviteurs menaient une vie assez joyeuse. Les vieux étaient logés sur le domaine et on leur payait une pension.

Mais attention : « service ne veut pas dire servilité », comme le souligne Judith Flanders dans le Spectator. Quoique le personnel dusse en principe demeurer invisible (les châteaux étaient dotés d’escaliers séparés, afin que « les gentlemen en montant ne croisent pas leurs déjections descendant dans les pots de chambre »), dans les faits les interactions entre les étages étaient multiples. En particulier, comme les aristocrates étaient le plus souvent des parents incapables et distants, ils sous-traitaient leur progéniture à la domesticité, seule source de soins et d’affection enfantine. Churchill, par exemple, vénérait sa « nanny » plus que tout.

Les enfants de la « gentry » n’étaient pas les seuls à nouer des liens étroits avec les domestiques. Leurs parents aussi pratiquaient allègrement la transgression sociale. Parfois de façon abusive, comme ce Lord qui couchait avec tous ses valets ; parfois de façon très romantique, comme cet autre Lord, qui, tombé fou amoureux d’une femme de chambre en l’entendant chanter, l’avait instantanément demandée en mariage (« Ne me réponds pas tout de suite », lui avait-il dit galamment ; « mais si c’est oui, fais le moi savoir en coupant une tranche du rôti » – ce fut oui !). Il arrivait que les désordres aillent si loin qu’il faille sévir : le roi dut ainsi faire pendre le chef de la maison Castlehaven, un véritable lupanar où les barrières de classe étaient piétinées jour et nuit.

La grande époque de la domesticité s’est close avec le XXe siècle, et beaucoup de valets sans emploi se sont retrouvés dans les tranchées. Mais « le mythe de cet âge d’or perdure obstinément », note Judith Flanders, et le sujet continue de fasciner les Anglais. Peut-être, s’interroge Kathryn Hughes dans le Guardian, « parce qu’il s’agit de notre histoire à tous, car n’avons-nous pas plus ou moins tous des ancêtres qui travaillaient à l’office ou au jardin potager ? »

Le géant de l’Asie

Publié en juin dernier à Singapour, « Conversations avec Lee Kuan Yew » est le premier volume d’une série consacrée aux « géants de l’Asie ». Installée à Singapour, la maison d’édition Marshall Cavendish a trouvé là un excellent filon. Ce recueil d’entretiens avec l’ancien Premier ministre de la petite république, champion des « valeurs asiatiques » et « père fondateur du Singapour moderne », selon le quotidien The Straits Times, est en tête des ventes.

Le Mot du Mois

« De tous les instruments que nous avons inventés pour nous aider sur le chemin de l’exploration de soi, le livre est le plus utile, le plus pratique, le plus concret. En mettant des mots sur notre expérience, si déconcertante, le livre devient une boussole qui incarne les quatre points cardinaux : la mobilité et la stabilité, la réflexion sur soi et la faculté de regarder à l’extérieur. »

Alberto Manguel

Alberto Manguel, « La bibliothèque du Juif errant », dans A Reader on Reading (« Un lecteur sur la lecture »), Yale University Press, 2010.

Hartmut Rosa : « Nous sommes pris au piège de la vitesse »

 

Le sociologue et politologue Hartmut Rosa, né en 1965, enseigne à l’université Friedrich-Schiller de Iéna. Paru en 2005 en Allemagne, Accélération l’a imposé comme une figure majeure de la nouvelle génération d’intellectuels allemands.

 

Vous dressez dans votre livre ce constat étrange : « Nous n’avons pas le temps, alors même que nous en gagnons en permanence toujours plus. » Que voulez-vous dire ?

C’est l’un des grands paradoxes de la modernité. Le progrès technique aurait dû permettre aux hommes de libérer de longues plages de temps libre. Certains prophétisaient d’ailleurs même la fin du travail et l’avènement d’une société de pur loisir. Or ce n’est pas du tout ce qui s’est produit. Les ressources temporelles potentiellement « gagnées », par exemple dans les tâches ménagères – avec l’utilisation d’aspirateurs, de lave-linge et de lave-vaisselle, de fours à micro-ondes –, ont été absorbées par l’augmentation parallèle du temps d’utilisation de ces nouveaux outils. De même, des études ont montré que posséder une voiture ne diminuait pas le temps de transport, puisque le gain réalisé est converti en voyages plus nombreux et vers des destinations plus lointaines…

 

Comment expliquez-vous ce paradoxe ?

Nous assistons depuis le début de la révolution industrielle à une triple accélération. La première est technique ; c’est la plus évidente. Pendant des millénaires, la vitesse de pointe a plafonné à 15 km/h. C’était le rythme moyen du cheval. En deux cents ans, elle est passée à bien plus de 1 000 km/h, et je ne tiens pas compte des voyages dans l’espace. Quant à la vitesse des communications, elle aurait été multipliée par dix milliards, grâce à l’Internet notamment. Mais cette accélération technique n’intervient pas seule. Elle se double d’une accélération du changement social. Concrètement, les individus changent davantage de métier et de partenaire au cours d’une vie. Le troisième et dernier type d’accélération est celui du rythme de vie : nous faisons plus de choses en un même laps de temps. Nous parlons plus vite, par exemple. Il suffit pour s’en convaincre de regarder de vieilles émissions de télévision. Ou de se référer à une étude qui a montré que, dans les discours au Parlement norvégien, le nombre de phonèmes articulés par minute avait progressivement augmenté de près de 50 %, passant de 584 en 1945 à 863 en 1995. Ces trois types d’accélération forment une sorte de cycle auto-entretenu. L’accélération technique agit comme un puissant moteur du changement social, qui lui-même entraîne une accélération du rythme de vie, laquelle stimule l’accélération technique, et ainsi de suite.

 

Au départ, c’est l’accélération technique qui a entraîné les autres ?

Je ne crois pas. L’accélération technique est elle-même une conséquence de certaines évolutions culturelles, économiques et sociales. À l’origine, il y eut tout simplement l’envie d’aller plus vite. Les hommes ont commencé à ressentir le manque de temps au début du XVIIIe siècle, avant toute révolution technologique. Ils ont essayé de relier Rome à Paris plus rapidement, en augmentant le nombre de relais de poste. La machine à vapeur et les inventions qui ont suivi répondaient à ce problème du temps ressenti par les modernes, elles ne l’ont pas causé. Ce désir d’accélération prend lui-même sans doute sa source dans l’« éthique protestante » telle que l’a définie Max Weber (1). Avec elle, le gaspillage du temps est devenu le premier des péchés. Si l’on suit Weber, l’acharnement protestant au travail est dans une large mesure un résultat de l’angoisse du croyant seul face à la question du choix des élus par la grâce. Rien ne permet d’obtenir la grâce puisqu’elle est prédestinée, mais cette élection peut se « révéler » dans les succès professionnels et matériels que favorise une vie menée sous le signe de l’efficacité dans l’usage du temps.

 

Quelles ont été les étapes de cette accélération générale ?

La première fut le passage de la prémodernité à la modernité classique au tournant des XVIIIe et XIXe siècles. La seconde fut la transition de la modernité classique à la modernité tardive à la fin du XXe siècle. Avant la modernité, les changements se faisaient si lentement que le monde (d’un point de vue matériel, social et spirituel) était pour ainsi dire immuable. Cela ne signifie pas l’absence d’événements, éventuellement dramatiques comme des guerres ou des famines, mais cela signifie que la société n’en était pas bouleversée en profondeur. Les métiers se transmettaient de père en fils – si le père était boulanger, le fils l’était aussi – et les structures familiales restaient les mêmes d’une génération à l’autre. Les fonctions sociales étaient prédéterminées, seules les personnes changeaient, aussi bien dans les foyers paysans qu’à la cour des princes. Les mondes religieux et politique apparaissaient figés, définis pour l’éternité. La « modernité classique » commence quand le changement social devient sensible en l’espace d’une génération : les grands-parents constatent qu’ils vivent dans un monde différent de celui de leurs petits-enfants. L’avenir n’apparaît plus comme une variante ou une répétition du passé, mais comme une réalité radicalement nouvelle. « Trouve ta propre place dans le monde », telle est la maxime de l’individu moderne. On attend alors du jeune homme qu’il choisisse un métier, fonde sa propre famille. En matière de religion et de politique aussi, il doit se déterminer lui-même. Mais, une fois le travail trouvé et la famille fondée, on n’est plus censé changer quoi que ce soit au cours de son existence. Différence fondamentale avec notre modernité tardive, où le rythme du changement est devenu intragénérationnel. Les jeunes gens savent qu’ils n’occuperont pas un même poste toute leur vie (en moyenne l’Américain diplômé change onze fois de travail dans sa vie), qu’ils n’habiteront pas toujours au même endroit et il est probable aussi qu’ils changeront de partenaire… Et cela vaut aussi pour les tendances politiques : on n’est plus « socialiste » ou « conservateur ». On vote souvent différemment d’une élection à l’autre.

 

Quelles sont les conséquences de cette mutation ?

À l’échelle de l’individu, elle bouleverse la donne : l’identité de chacun est beaucoup plus instable qu’auparavant. Les différents critères permettant de se définir ont une durée de vie beaucoup plus éphémère. Aujourd’hui, on peut dire : « Je travaille depuis un an comme boulanger, vis en ce moment avec Suzanne, déménage la semaine prochaine à Paris pour trois ans et j’ai voté socialiste aux dernières élections. » Mais on ne peut rien dire de plus définitif. C’était inimaginable au début du XXe siècle. La fracture entre les générations est aussi beaucoup plus grande. C’est la fin de l’éducation de la jeune génération par les grands-parents, et même par les parents. Les enfants et les jeunes acquièrent de plus en plus les connaissances essentielles auprès de leurs pairs, et de moins en moins auprès de leurs aînés ou des personnes âgées, dont le savoir se dévalue toujours plus rapidement. Le statut du troisième âge s’en trouve bouleversé. Les « vieux sages », qui, dans les sociétés traditionnelles, possèdent un statut privilégié car ils ont « tout vu » et ne risquent donc pas d’être surpris par les vicissitudes de l’existence, ont quasiment disparu dans la modernité tardive : les personnes âgées se voient plutôt reprocher de ne plus s’y retrouver et de ne pas suivre le mouvement.

 

À l’échelle collective, quels sont les effets de cette spectaculaire accélération ?

Une multiplication des cas de désynchronisation. L’une des plus manifestes aujourd’hui est celle qui existe entre le rythme de l’économie et de la technique, d’un côté, et celui de l’écosystème, de l’autre : nous utilisons davantage de ressources naturelles que la nature ne peut en renouveler. Il existe aussi une désynchronisation entre le système politique et l’économie. La démocratie, avec son processus de concertation et de décision prend beaucoup de temps. Il faut que chacun exprime ses arguments, et qu’un consensus soit ensuite dégagé. Plus une société est pluraliste et complexe, plus il faut de temps pour parvenir à ce consensus. Les progrès techniques et les transactions économiques se faisant toujours plus vite, le fonctionnement de nos démocraties est devenu trop lent.

 

Il n’en a pas toujours été ainsi ?

Non. La politique, et en particulier la politique « progressiste », a été au contraire un facteur d’accélération sociale pendant toute la « modernité classique ». Aujourd’hui, elle ne façonne plus rien, ne faisant guère que réagir. Elle est même devenue un frein au mouvement d’accélération. Les hommes politiques ne servent donc plus qu’à « éteindre le feu », en s’efforçant de régler les problèmes les plus urgents. Ce renversement s’observe, à vrai dire, à l’échelle plus globale de l’État. L’invention des nations de l’époque moderne et la concurrence qui s’est instaurée entre elles ont été des facteurs essentiels d’accélération. Les États nationaux ont unifié la langue, la monnaie, les unités de mesure, les horaires, les systèmes éducatif, fiscal, législatif au sein de vastes territoires. Cette unification a permis un formidable développement économique et technique. Par la construction d’infrastructures, par l’amélioration de la sécurité juridique et commerciale, par la conquête du monopole de la force à l’intérieur, comme par la garantie d’une sécurité relative vis-à-vis de l’extérieur, l’État-nation a créé les conditions d’une planification fiable et sûre à long terme, indispensable au développement de l’accélération scientifique et technique, économique et industrielle. Mais, aujourd’hui, les frontières des États entravent les flux de marchandises, de capitaux et d’idées ; elles freinent de nouvelles accélérations.

 

Les institutions de la modernité seraient aujourd’hui en contradiction avec l’un de ses principaux effets, l’accélération ?

Oui. Avec la modernité tardive, l’accélération a dépassé le seuil critique. Voyez ce qui s’est passé lors de la crise financière de 2008. L’accélération n’est bénéfique que si elle se déploie sur une base solide, autorise des risques, mais calculés, et permet une certaine planification à long terme. Ces conditions de stabilité, créées et garanties politiquement au XXe siècle par la démocratie et l’État-providence, ont volé en éclats avec la dérégulation financière, amorcée au début des années 1970. Cela a conduit à une autre désynchronisation, entre l’économie réelle, c’est-à-dire la production et la consommation de marchandises et de services, d’un côté, et les marchés financiers, de l’autre. Tandis que la circulation des capitaux et des devises s’est accélérée de façon exponentielle, la production et la consommation de marchandises n’ont pas significativement augmenté. Les banquiers ont réalisé des profits gigantesques en achetant et revendant rapidement des « produits financiers », qui ne reposaient sur rien de réellement produit, ni de réellement consommé. Avec le résultat que l’on sait…

 

Nos sociétés sont, en somme, malades du temps ?

Nous assistons à un retournement : ce qui fondait le projet de la modernité, c’était une promesse d’autonomie, au sens d’émancipation des contraintes matérielles et sociales de tous ordres. Or nous constatons aujourd’hui une perte de cette autonomie. L’individu est de moins en moins l’auteur de sa propre vie. Celle-ci n’a plus de direction. Elle ne mène nulle part. Nous ne faisons, en somme, que piétiner à un rythme effréné, dans ce que le sociologue Paul Virilio appelle une « immobilité fulgurante ». La roue motrice qui faisait avancer et donnait un vrai sentiment de liberté est devenue une roue de hamster dans laquelle nous tournons frénétiquement tout en faisant du surplace.

 

Propos recueillis par Baptiste Touverey.