Le Mot du Mois

« De tous les instruments que nous avons inventés pour nous aider sur le chemin de l’exploration de soi, le livre est le plus utile, le plus pratique, le plus concret. En mettant des mots sur notre expérience, si déconcertante, le livre devient une boussole qui incarne les quatre points cardinaux : la mobilité et la stabilité, la réflexion sur soi et la faculté de regarder à l’extérieur. »

Alberto Manguel

Alberto Manguel, « La bibliothèque du Juif errant », dans A Reader on Reading (« Un lecteur sur la lecture »), Yale University Press, 2010.

God bless Canada

Un groupe de chrétiens évangélistes conservateurs, répondant au nom de « Watchmen for the Nations », est en train d’infiltrer les plus hautes sphères du pouvoir canadien. Tel est le constat dressé par la journaliste Marci McDonald, dont l’ouvrage caracole en tête des ventes depuis sa sortie en mai dernier. Il est notamment salué par le quotidien de Toronto The Star : « Ce livre explosif révèle les liens étroits de la droite religieuse avec le gouvernement de Stephen Harper, et l’influence croissante des “Watchmen for the Nations” dans la définition des politiques publiques du pays. »

Psychanalyser un éléphant

« Ce n’est pas que les éléphants sont comme nous, ils sont nous, et nous sommes eux », écrit Dan Bradshaw, spécialiste en psychologie « trans-espèces » à l’université d’Oregon, directrice du tout nouveau Kerulos Center, dans ce même État. L’objectif du centre est de « créer des solutions aux questions pressantes concernant la vie des animaux ». Elle a écrit un livre « remarquable sur les interactions hommes-éléphants », note dans la New York Review of Books le biologiste écologiste Tim Flannery. Lequel s’inquiète un peu, cependant, de la voir prendre au sérieux l’identité ainsi posée entre les deux espèces. Une identité qui lui permet de tenter la « psychanalyse des éléphants, en utilisant les méthodes développées pour l’être humain ». Elle pense aussi que les éléphants ont les mêmes droits fondamentaux que nous, et que nous pouvons attendre d’eux qu’ils respectent nos droits.

Australie – Lecteurs et électeurs

Le 24 juin dernier, un coup de théâtre politique secouait Canberra : la travailliste Julia Gilliard, élue à la tête du parti après la démission du Premier ministre Kevin Rudd, très impopulaire, lui succédait sans élections. Une aubaine pour le journaliste David Marr : parue début juin, sa biographie du caractériel Kevin Rudd, à l’enfance difficile, se vend comme des petits pains.

Le chiffre

Le week-end qui a suivi sa mort, en juin dernier, les ventes de livres du prix Nobel José Saramago ont augmenté de 800 % au Portugal. À elle seule, la chaîne de librairies Bertrand a vendu 1 000 ouvrages en deux jours, contre une petite centaine à peine la semaine précédente.

Meilleures ventes – Le Venezuela au miroir de ses fractures

meilleures ventes venezuela

 

Sur la liste des meilleures ventes au Venezuela en juin 2010, on retrouve, bien sûr, les grands succès internationaux de Dan Brown et Stieg Larsson. Mais ce sont les seules concessions des lecteurs du cru aux superproductions de l’édition mondiale. Pour le reste, ce ne sont que biographies, fictions ou essais en lien avec la réalité latino-américaine, et plus encore avec l’actualité nationale.

Dans « Le rapt de l’odalisque », Marianela Balbi utilise la disparition d’un tableau de Matisse du principal musée de Caracas, pendant la grande grève patronale de 2002, pour revenir sur les dysfonctionnements institutionnels du pays, le règne de l’impunité judiciaire et l’indifférence générale envers une certaine forme de culture. Avec Días de rojo, c’est la romance de deux journalistes pris dans la « dégradation » politique et sociale du pays qui rappelle les tensions que traverse depuis vingt ans le Venezuela. Car, pour María Elena Lavaud, les problèmes commencent en 1992, avec le coup d’État manqué de l’actuel président Hugo Chávez ; elle laisse ainsi dans l’ombre les émeutes de février 1989, pourtant réprimées dans le sang par le gouvernement démocratique de Carlos Andrés Pérez. Les peurs et les doutes du pays se retrouvent d’une autre manière dans l’essai de Mónica Montañés, qui rappelle combien voisins, amis ou même parents peuvent rester étrangers les uns aux autres : succès certain dans l’ambiance délétère de cette société fragmentée entre toutes.

Chercher à donner sens au chaos social, retrouver quelques certitudes au milieu d’un débat médiatique et politique enflammé, c’est la tâche que se sont donnée Fermín Goñí et Elías Pino Iturrieta avec leurs biographies des deux héros nationaux : Francisco de Miranda et Simón Bolívar. En racontant la vie de Miranda, le « grand homme » trahi par Bolívar, qui l’a livré aux Espagnols, le journaliste espagnol Fermín Goñí fournit opportunément à une partie du lectorat une autre vision de la figure tutélaire de la nation dans la « République bolivarienne » de Chávez, et se hisse ainsi au sommet du classement. Le travail de l’historien Iturrieta, publié dans une collection du quotidien d’opposition El Nacional, met lui aussi le doigt sur les facettes controversées de l’icône Bolívar, El Libertador, dont l’utilisation politique – par tous les camps – est confondante.

Mais on retrouve aussi dans cette liste des figures consensuelles, tel García Márquez, l’enfant de Colombie, et Alejandro Carrasquel, vedette vénézuélienne du base-ball, le sport national. Au pays de Bolívar, où le gouvernement a distribué des milliers d’exemplaires gratuits du Petit Prince et de Don Quichotte à l’occasion d’une vaste campagne d’alphabétisation, une certaine conception de la culture n’a pas renoncé à s’affirmer.

Le Monde, le roman d’un procès

Dans un article de Juin 2000* de la New York Review of Books, Robert Darnton pose les jalons de ce qui deviendra son Diable dans un bénitier**, un essai saisissant sur la fonction des libelles dans l’essor des médias en France, y compris durant la Révolution Française. Comparant le Paris du XVIIIe siècle à l’Internet des années 2000, il s’interroge sur ce que sont les news, les nouvelles nourrissant ce que nous nommons l’actualité. « What is news ? Most of us would reply that news is what we read in newspapers or see and hear on news broadcasts. If we considered the question further, however, we probably would agree that news is not what happened —yesterday, or last week— but rather stories about what happened ». Les news sont des histoires, des récits à propos de ce qui s’est récemment passé.

La publication par Le Monde d’un feuilleton de 17 épisodes sur le procès annoncé de Jacques Chirac — la chronique d’un fait institutionnel à venir — met cette définition en abîme. Jacques Chirac, le roman d’un procès est un récit rédigé dans un style de compte-rendu, mettant en scène les acteurs officiels du pouvoir et leurs collaborateurs directs, l’institution présidentielle confrontée, en son palais, à celle de la justice. Le roman est signé d’un prête-nom, Cassiopée, et publié quotidiennement pendant près de trois semaines par le plus référent des quotidiens français.

Son habileté est de couper, de coudre, d’ajuster des personnages réels, décrits dans leur expression, leur parcours, leur environnement avec une précision horlogère, sur un patron de fiction à laquelle le poids de l’institution judiciaire donne une très forte plausibilité. Charge au lecteur d’y démêler le vrai du faux : l’effet de sens ne naît pas de la certitude des faits, mais du caractère suggéré des personnages en situation.

A ce jour, aucune protestation officielle — aussi bien des personnes que des institutions —, aucune plainte en diffamation ne semble avoir été déposée. Ainsi donc, la publication par le plus respecté des quotidiens d’information d’une fiction assumée mettant en scène des acteurs politiques et institutionnels réels, trouve-t-elle en France sa légitimité.

On n’a pas fini de parler de cette affaire qui apparaît déjà comme une formidable innovation éditoriale. On ne manquera pas notamment, si les protagonistes survivent, de comparer le procès réel, l’attitude de ses acteurs, la chronique qu’en tiendra la presse, avec leur séduisante anticipation.

Robert Darnton, dans son article de la NYRB, démontre comment, en l’absence de journaux autorisés, les ragots, les libelles et les chansons populaires véhiculaient à Paris, sous le règne finissant de Louis XV, les nouvelles de la Cour et l’image très dégradée d’institutions impuissantes à se réformer. Sans épuiser toutes les significations du Roman d’un procès, on peut soutenir que la diffusion mondiale, instantanée, y compris par la rumeur, les fuites et ragots de toutes sortes, des nouvelles sur Internet relance plus que jamais la fonction narrative — et, quoi qu’on dise, fictionnelle — des médias et crée, dans ce domaine, une émulation positive.

Car mieux vaut, pour l’édification de l’opinion et la réflexion politique qu’elle suscite, une fiction assassine assumée par un label identifié à la qualité de son journalisme que le clabaudage infamant et terroriste de sources anonymes. Plus que jamais, la fonction éditoriale de la presse, le rôle fondamental du « Qui parle » au sens de qui cautionne, qui agrège, qui prescrit, va façonner la forme des récits d’actualité et notre plaisir inépuisable d’y goûter.

* Robert Darnton, « Paris, the early Internet », The New York Review of Books, 29 June 2000.


** Robert Darnton, Le Diable dans un bénitier. L’art de la calomnie en France, 1650 – 1800, Nrf Essais, Gallimard, 2010.

L’Homère des insectes

Il y eut une époque où décrire la vie des insectes et être un grand écrivain n’étaient pas nécessairement incompatibles… Le grand naturaliste Jean-Henri Fabre fut proposé plusieurs fois pour le prix Nobel de littérature. Victor Hugo le surnomma « l’Homère des insectes ». Ses descriptions du bousier ou de la mante religieuse ont nourri l’imaginaire de Proust, Maeterlinck et des surréalistes. Ernst Jünger le pratiquait assidûment. En français, bien entendu, car « il aura fallu attendre un siècle pour que le lecteur allemand dispose enfin d’une traduction complète des Souvenirs entomologiques », rapporte Sibylle Lewitscharoff dans Die Zeit. Le premier des dix volumes du chef-d’œuvre de Fabre vient de paraître outre-Rhin, suscitant un enthousiasme unanime dans la critique. La sortie des neuf suivants s’échelonnera jusqu’en 2015, centenaire de la mort de l’auteur.

Lewitscharoff rappelle le destin hors du commun de ce fils du peuple, né en 1823, qui exerça bien des métiers pour subvenir à ses besoins et put, à partir de 1879, se retirer dans le Vaucluse pour observer les insectes à son aise : « C’est une histoire comme on en trouve dans les contes : un autodidacte, poussé par une passion dévorante, trace sa route avec autant d’opiniâtreté que le scarabée coprophage qu’il aimait tant – surmontant tous les obstacles ou les évitant – et, à la fin de sa vie, il peut se retourner et admirer son œuvre, l’une des plus grandioses jamais écrites. » À la simple taxinomie, pratiquée par la plupart de ses prédécesseurs, Fabre préféra l’étude des comportements in situ. Tel Gulliver au pays des Lilliputiens, il passait des heures allongé dans l’herbe, à observer le monde amoral des insectes.

Plusieurs de ses découvertes font toujours autorité. L’une des plus célèbres concerne le cerceris. Pour nourrir sa progéniture, cette petite guêpe place dans des puits verticaux qu’elle a creusés dans le sol, et où elle pond, des coléoptères, parfois même des chenilles, qu’elle a paralysés au préalable en perçant de son dard leurs centres nerveux. Les victimes ne sont pas mortes, juste incapables de se mouvoir. Elles sont réduites à l’état de garde-manger vivant. L’intérêt d’une telle opération ? Offrir aux futures larves une nourriture non faisandée et inoffensive.

Signalons la parution du très joli texte de Fabre sur la cigale (animal que La Fontaine ne connaissait pas…), aux éditions VillaRose, avec une préface d’Arnaud Labelle-Rojoux et une notice du naturaliste Émile Blanchard (mort en 1900).

La mer est rouge comme une violette

Dix ans avant de devenir Premier ministre de la reine Victoria, lord William Gladstone fit une découverte étrange dans les textes d’Homère, mais la publication de ses recherches fut accueillie avec une certaine méfiance. C’était en 1858, année où il était parti gouverner les îles Ioniennes en tant que haut-commissaire de la Couronne, et avait adressé un discours en grec ancien à ses sujets italianophones stupéfaits. Pourtant, même si Gladstone était le fou que décrivaient ses adversaires politiques, il avait incontestablement raison de souligner l’usage extrêmement curieux de la couleur qui est fait chez Homère.

Gladstone relève, par exemple, l’expression « la mer sombre comme le vin » et remarque que le poète grec utilise l’épithète oinops, « semblable au vin », pour qualifier non seulement la mer, mais également les bœufs. Ioeis, violet (du nom de la fleur), est employé pour qualifier, lui aussi, la mer, mais tout aussi bien la laine et le fer. Chloros, vert, peut s’appliquer au miel, aux visages et au bois.

Comment expliquer une perception aussi étrange des couleurs ? Le problème n’est pas lié à la cécité d’Homère (si tant est qu’Homère ait réellement existé), puisqu’on rencontre des emplois similaires chez d’autres auteurs grecs.

Gladstone, pour sa part, en conclut : « Les organes impliqués dans la perception des couleurs et leurs sensations n’étaient que faiblement développés parmi les Grecs de l’âge héroïque. » À l’époque où le lord anglais écrit cette phrase, on commence à parler de l’évolution des espèces, mais on ne l’a pas encore expliquée par la sélection naturelle, encore moins par la génétique.

En 1867, le philologue allemand Lazarus Geiger note que ni les textes de l’Inde védique, ni le texte hébreu de la Bible ne mentionnent le ciel bleu (même absence chez Homère). Une décennie plus tard, l’ophtalmologue allemand Hugo Magnus suggère, dans un essai intitulé « L’évolution historique de la vision des couleurs », que les facultés visuelles des Anciens étaient comparables à celles de l’homme moderne au crépuscule, avec une distinction limitée entre les couleurs. Et soutient l’idée que la physiologie de la vision des couleurs a évolué rapidement au cours des siècles.

 

Un cas grave d’anthropologitose en chambre

Au début du XXe siècle, c’est au tour de l’anthropologie d’avancer des hypothèses, lorsque l’ethnologue britannique William Rivers découvre que les habitants du détroit de Torrès, entre l’Australie et la Nouvelle-Guinée, emploient couramment les mots « noir » et « blanc », mais n’en ont aucun pour désigner le bleu, et que le mot « rouge » recouvre pour eux toute une gamme de nuances. Les peuples culturellement « primitifs » semblent avoir le même système perceptif que les hommes de l’Antiquité.

En retraçant l’histoire des explications données aux mots désignant les couleurs, le linguiste Guy Deutscher cherche à déterminer si le langage est façonné par la nature ou par la culture, par les gènes ou par l’éducation. Le philosophe américain Noam Chomsky pense qu’un Martien considérerait toutes les langues humaines comme différents dialectes dérivés d’un seul idiome. Et nombreux sont ceux qui, à sa suite, ont comparé notre faculté de langage à un « programme informatique » de notre cerveau. Pour mettre cette idée en perspective, Deutscher ajoute une question utile : le langage affecte-t-il fondamentalement notre façon de penser ?

Through the Language Glass (« Derrière le miroir des mots ») rappelle que, dans la recherche savante, les théories en vogue à un moment peuvent discréditer des idées ou les faire tomber dans le trou de l’amnésie collective. Ainsi, dans les années 1930, le linguiste américain Leonard Bloomfield énonce une nouvelle orthodoxie, dans une perspective subjectiviste : « Les physiciens voient le spectre des couleurs comme une progression continue, mais chaque langue découpe ce spectre à sa manière, de façon arbitraire. »

À la même époque, dans une autre région du maquis scientifique, l’anthropologue Benjamin Whorf affirme que les Indiens hopis d’Amérique n’ont « aucune notion générale du temps », parce que leur langue n’inclut « aucun mot, aucune forme grammaticale, construction ou expression qui renvoie directement à ce que nous appelons le temps, le passé, le présent ou l’avenir ». Whorf apparaît comme souffrant d’un cas grave d’anthropologitose en chambre, provoqué par le dogmatisme théorique. Et Deutscher parvient sans peine à faire rire son lecteur lorsqu’il reproduit ensuite un extrait du livre d’Ekkehart Malotki, paru en 1983, Hopi Time (fruit d’une longue enquête de terrain parmi les Hopis), qui cite cette phrase prononcée par un Indien : « Alors en effet, le lendemain, très tôt le matin, à l’heure où les gens prient le Soleil, vers cette heure-là, il réveilla à nouveau la jeune fille. »

Il est donc hors de question de prétendre que les Hopis ignorent le temps, ou qu’Homère était incapable de repérer un lapis-lazuli au milieu du corail. En fait, comme le résume très bien le linguiste Roman Jakobson, « les langues diffèrent essentiellement dans ce qu’elles doivent exprimer et non dans ce qu’elles peuvent exprimer ». Par exemple, alors qu’un Anglais peut dire « I spent last night with a neighbour » (« J’ai passé la nuit avec un voisin ») sans préciser le sexe du voisin en question, le Français est obligé de le faire : il doit dire « voisin » ou « voisine ». Et Deutscher de conclure : « Aucune langue, même celle de la plus “primitive” des tribus, n’est intrinsèquement incapable d’exprimer les idées les plus complexes. » Il suffit d’y ajouter quelques éléments de vocabulaire, et le tour est joué !

Ma principale réserve est que l’essentiel de Through the Language Glass est consacré aux couleurs. Comme Deutscher le confirme en observant le comportement de sa petite fille, les enfants maîtrisent la connaissance et l’énonciation des êtres et des objets (maman, chat, banane, eau) avant les couleurs – et même, étonnamment, le fait que le ciel soit bleu.

Les êtres humains connaissent l’essence des choses et l’expriment par des phrases. C’est seulement parce que les couleurs se prêtent aux expériences de laboratoire que les linguistes en croient l’étude plus « scientifique ».

 

Cet article est paru dans The Spectator, en juin 2010. Il a été traduit par Laurent Bury.

Tsahal ébranlée par ses religieux

Un soir d’octobre 2009, plusieurs centaines de nouvelles recrues du bataillon Shimshon emplissaient l’esplanade du mur des Lamentations, à Jérusalem. En ce lieu habituellement noir de fidèles en prière, les soldats étaient rassemblés pour prêter serment à l’armée israélienne, entourés de parents et d’admirateurs qui les photographiaient ou filmaient l’événement. L’une de ces vidéos fera bientôt parler d’elle, pour avoir saisi l’instant où, au lieu de réciter fièrement le serment de loyauté qui marque traditionnellement l’apogée des cérémonies d’incorporation en Israël, deux recrues déroulèrent une banderole laissant planer le doute sur la nature de leur allégeance : « Shimshon n’évacue pas Homesh. »

Homesh est une colonie dont l’existence est peut-être complètement sortie de l’esprit de certains Israéliens, et pour cause : officiellement parlant, elle n’existe plus. Située sur une colline escarpée à quelques kilomètres au nord-ouest de Naplouse, cette implantation lointaine et chichement peuplée fut l’une des quatre colonies de Cisjordanie dont Israël se retira en 2005, en lien avec le plan de retrait de la bande de Gaza alors mis en œuvre par le Premier ministre Ariel Sharon. Les maisons furent détruites, les habitants relogés et les environs du village transformés en zone militaire. Mais cela n’a pas dissuadé certains colons messianiques d’y retourner dans l’intention de reconstruire Homesh. Maintes et maintes fois, ces dernières années, l’armée a dû envoyer des soldats pour les chasser. Mais qu’à cela ne tienne ! Les colons reviennent inlassablement, organisant des pèlerinages, ouvrant une yeshiva, transformant en somme les ruines de Homesh en symbole de leur détermination spirituelle.

Les porteurs de banderole du bataillon Shimshon faisaient donc savoir à leurs supérieurs qu’ils refuseraient de déloger une fois de plus les colons de Homesh, si d’aventure ils en recevaient l’ordre. Par loyauté envers Dieu. L’armée israélienne s’est empressée de disqualifier ce geste de défi comme une « scandaleuse aberration disciplinaire ». Les responsables ont été condamnés à vingt jours de prison, exclus de leur unité, et dénoncés dans un discours du ministre de la Défense Ehud Barak à la Knesset. Mais, quelques semaines plus tard, un nouveau signe apparaissait. Il était cette fois accroché au toit d’un mess par des membres du bataillon Nahshon et proclamait, en solidarité : « Nahshon non plus n’évacue pas. » Deux des soldats impliqués étaient des chefs d’escouade qui, le même jour, avaient refusé d’empêcher des militants de droite d’atteindre une autre colonie, où l’administration israélienne avait ordonné la démolition de deux constructions illégales. Puis vint un troisième signe, affiché sur la base d’entraînement de la brigade Kfir : « Kfir n’expulse pas les Juifs. »

Jusque récemment, les manifestations de désobéissance dans l’armée israélienne étaient surtout le fait des refuzniks de gauche qui couraient le risque d’être catalogués comme traîtres (et envoyés en prison) pour ne pas servir dans les territoires occupés (1). Aujourd’hui, les dissidents qui font parler d’eux sont issus de la droite religieuse ; ils ne veulent pas en finir avec l’occupation, mais la poursuivre. « Plus d’un quart des jeunes officiers portent à présent la kippa », déclarait un général israélien aux enquêteurs de l’International Crisis Group, dont un rapport de juillet 2009 est en partie consacré au phénomène (2). « Dans les unités combattantes, leur présence est deux ou trois fois supérieure à leur poids démographique. Dans les Forces spéciales, la proportion est plus forte encore (3). »

 

Une évolution qui reflète celle de la société

Certains de ces soldats intègrent l’armée après être passés par les académies prémilitaires talmudiques, classes préparatoires publiques où les bacheliers suivent un an de « fortification spirituelle » avant de rejoindre leurs pairs. D’autres étudient dans des institutions comme la yeshiva hesder Birkat Yosef, l’une de ces écoles militaires religieuses financées par le gouvernement, au terme d’un accord avec le ministère de la Défense (4). La première yeshiva hesder a ouvert ses portes en 1965, et une cinquantaine d’établissements de ce type émaillent à présent Israël et la Cisjordanie. Certains des soldats responsables des récents incidents étaient d’anciens élèves de Birkat Yosef.

Je me suis rendu en novembre 2009 dans cette école bâtie à flanc de colline au-dessus des toits orangés d’Elon Moreh, colonie proche de Naplouse. C’est dans la vallée voisine qu’Abraham a, selon la Genèse, foulé pour la première fois la terre d’Israël ; et c’est là que, dans les années 1970, ont commencé d’apparaître, livres de prière à la main, les membres du Goush Emounim, le mouvement voué au développement de colonies juives en Cisjordanie. Le directeur de l’école, le rabbin Elyakim Levanon, me reçoit dans son bureau, assis sous la photo encadrée de son mentor, feu le rabbin Tzvi Yehuda Kook, père spirituel du mouvement de colonisation, auprès de qui il a étudié pendant seize ans. Je lui ai demandé ce qui se passerait si l’armée ordonnait un large retrait des colons de cette Cisjordanie qu’il considère comme une terre sacrée. « Ce serait la fin de l’armée. Cet ordre la détruirait », m’a-t-il répondu, comparant cette directive à l’éventuelle injonction de manger de la nourriture non kasher : « Si l’on demande à un soldat [religieux] de manger du lait et de la viande, que dira-t-il ? “On me l’ordonne, alors j’en mange ?” Non, il ne le fera pas. »

L’armée israélienne affirme depuis longtemps qu’il revient au commandement, et non aux soldats ou à leurs rabbins, de décider de ses missions. Elle n’a cependant jamais été une institution purement laïque. Comme le note Stuart A. Cohen dans Israel and Its Army, le désir d’intégrer des soldats religieux a incité les fondateurs laïcs du pays à faire des compromis. Dès l’origine, les bases militaires furent équipées de synagogues et les cantines respectaient les obligations alimentaires kasher. Des exemplaires de l’Ancien Testament étaient distribués aux recrues lors de la prestation de serment, et tous les soldats étaient tenus d’assister à des cérémonies comme la bénédiction du vin précédant le repas de shabbat, le vendredi soir. Le but était notamment de renforcer la cohésion nationale. « Notre armée sera une armée unie, sans “tendances” », affirmait Ben Gourion.

Mais les jeunes religieux passèrent longtemps inaperçus dans Tsahal. Beaucoup évitaient d’ailleurs la conscription en demandant l’exemption accordée aux étudiants de yeshiva souhaitant suivre une formation talmudique à plein temps. Le sommet de la hiérarchie militaire était dominé par des Juifs laïcs d’origine européenne, et les bataillons d’élite étaient composés, à une écrasante majorité, de soldats issus des kibboutz [fermes collectives d’inspiration socialiste]. À bien des égards, les évolutions récentes ne font que refléter l’évolution du pays lui-même. Il y a quelques décennies, devenir officier était considéré comme un vecteur d’ascension sociale, et les jeunes Israéliens de la classe moyenne laïque se battaient pour les places dans les meilleures unités. Aujourd’hui, nombre de ces jeunes aspirent à travailler dans la haute technologie, devenir avocats d’affaires ou cinéastes. Ils vivent dans et autour de cette florissante zone commerciale à ciel ouvert qu’on appelle la « bulle de Tel-Aviv », où bien peu se gargarisent encore d’être officiers.

La quasi-totalité des Israéliens laïcs continuent certes d’accomplir le service militaire imposé aux citoyens dès 18 ans : trois ans pour les hommes, deux pour les femmes, suivis d’un service de réserve dont la durée et la fréquence varient selon l’unité. Mais rares sont ceux qui grandissent encore en espérant servir dans une unité d’élite ou devenir officiers. De nouveaux groupes sociaux – immigrants et soldats religieux – les ont remplacés. Non seulement 30 % des officiers se disent ouvertement orthodoxes, mais l’on estime que 50 % des jeunes qui fréquentent aujourd’hui les écoles d’officiers sont religieux. Alors que les recrues laïques issues de milieux moins nationalistes se sont tournées vers les unités non combattantes, les religieux se sont portés volontaires pour servir dans les bataillons d’infanterie ; pour y servir, et pour y commander. « Dans quelques années, les soldats religieux formeront la majorité des commandants de brigade dans toutes les armes », a déclaré le directeur d’une école militaire talmudique à l’International Crisis Group.

 

La fin de la « neutralité » de Tsahal

La transformation du paysage politique israélien a accéléré cette mutation. Le nationalisme qui s’est emparé des cercles orthodoxes après la guerre des Six-Jours de 1967 [avec la conquête de la Judée-Samarie biblique] a créé un important réservoir de conscrits religieux très motivés. Plus tard, la guerre du Liban de 1982 et la première Intifada [à partir de décembre 1987] ont fait perdre leurs illusions à de nombreux laïcs, dont certains sont devenus refuzniks. Parallèlement, les yeshivot hesder et les écoles prémilitaires talmudiques se multipliaient, facilitant le recrutement et la promotion des soldats religieux.

Résultat, les religieux ont désormais le « sentiment de diriger l’armée », selon Amos Harel, correspondant militaire du quotidien Haaretz. Celui-ci m’a raconté l’histoire d’une cérémonie récemment organisée dans une brigade parachutiste d’élite : une soldate s’est levée pour chanter un hymne, sans savoir qu’elle violait la loi religieuse de kol haisha arve, qui juge impur d’écouter une voix féminine. « Une centaine de soldats religieux sont partis, refusant d’écouter ou de regarder une femme chanter », confie Harel. Lors de la prestation de serment du bataillon Shimshon, celle où des soldats ont brandi la première banderole protestataire, trois leaders religieux avaient prononcé des sermons, entrecoupés de chants spirituels, témoigne Dror Ze’evi, professeur d’études moyen-orientales à l’université Ben-Gourion, présent parce que son fils était parmi les recrues. Ze’evi avait lui-même incorporé une brigade parachutiste quelques décennies auparavant, également devant le mur des Lamentations, lors d’une cérémonie très simple, sans aucun prêche. Il m’a confié que le contraste avec la prestation de serment de son fils l’avait beaucoup troublé.

La prédication ouverte s’est aussi insinuée sur le champ de bataille. En janvier dernier, à Gaza, un réserviste, que j’appellerai Avi Shalev (il a demandé l’anonymat), assistait sur sa base militaire à un laïus d’encouragement prononcé par un rabbin qui présentait la guerre de Gaza comme le combat des bnei ha-or, les enfants de la lumière, contre les bnei ha-hosheh, les enfants des ténèbres. « Dans la littérature hébraïque, m’a expliqué Avi, lui-même passé par le système d’éducation religieuse, c’est une guerre eschatologique, une guerre messianique. » Son trouble s’est encore approfondi quand il eut pris connaissance de certains tracts religieux circulant à travers la base. L’un d’eux appelait les soldats à être sans pitié envers l’ennemi. Un autre se composait d’une série de questions-réponses : « Est-il possible de comparer les Palestiniens d’aujourd’hui aux Philistins d’autrefois ? La comparaison est possible parce que les Philistins d’autrefois n’étaient pas indigènes […]. Les Palestiniens prétendent mériter un État ici, alors qu’en réalité il n’y a jamais eu d’État palestinien ou arabe à l’intérieur des frontières de notre pays. » Ces tracts étaient frappés de l’insigne du rabbinat de l’armée et de l’emblème de Tsahal, détail à lui seul troublant aux yeux d’Avi. « Tout Israélien est censé faire l’armée et, pour cela, il faut que l’armée soit neutre. »

 

Des risques de mutinerie

Avi a fini par confier ses inquiétudes et quelques tracts au groupe Breaking the Silence, qui a récemment publié un recueil de témoignages sur l’opération « Plomb durci » lancée contre Gaza en décembre 2008-janvier 2009, contenant d’autres récits similaires de réservistes (5). Selon un responsable du service éducation de l’armée, les rabbins les plus virulents sont extérieurs aux forces militaires. Dans une déclaration écrite, Tsahal affirme que son rabbin militaire en chef, Avichai Rontzki, n’a ni vu ni approuvé aucun document s’écartant de la « politique d’intégration » qu’il a lui-même définie. Mais avant la guerre, le rabbin Rontzki avait développé les activités d’une unité chargée d’inculquer aux soldats les valeurs juives, que certains officiers avaient accusée de prosélytisme et de « lavage de cerveau » politique. Nommé en 2006 par Dan Halutz, alors chef d’état-major, pour séduire la communauté nationale-religieuse, le rabbin Rontzki habite la colonie radicale d’Itamar, près de Naplouse. Il a refusé d’être interviewé pour cet article, et sera bientôt remplacé par Rafi Peretz, rabbin issu des mêmes cercles mais réputé plus modéré.

Certains analystes israéliens jugent inquiétante l’influence croissante de la droite religieuse au sein de Tsahal. « Jusqu’à présent, l’armée s’enorgueillissait d’être guidée par la “guerre juste”, déclare Mikhael Manekin, codirecteur de Breaking the Silence et lui-même ancien officier. Tel était notre discours. Désormais, une voix différente se fait entendre. Et cette voix différente s’exprime ouvertement à l’intérieur de l’armée, quand elle n’y est pas dominante (6). »

Élancé, arborant une épaisse barbe noire, le rabbin Moshe Hagar-Lau dirige l’école talmudique prémilitaire de Beit Yatir, dans le sud des collines de Hébron, au-delà de la ligne verte [qui sépare Israël de la Cisjordanie]. Dans son bureau sobrement meublé, je remarque au mur une photographie familière, le portrait du rabbin Yehuda Kook, qu’il appelle affectueusement « mon rabbin ». À ses côtés, cependant, un autre visage, de celui que le rabbin Hagar-Lau nomme « mon commandant », le ministre de la Défense Ehud Barak. « Dans l’armée, il n’y a qu’un commandant », déclare-t-il ; c’est pourquoi les élèves de son académie apprennent à obéir aux ordres, qu’ils les approuvent ou non. Le rabbin Hagar-Lau m’emmène au réfectoire, au moment du déjeuner. Je demande à un groupe d’étudiants en jeans, tee-shirt et kippa ce qu’ils feraient s’ils recevaient l’ordre d’évacuer des colons. L’un d’eux, qui avait habité le Goush Katif, ce bloc de dix-sept implantations de la bande de Gaza démantelé en 2005, me répond que cela lui serait extrêmement pénible. Mais qu’il le ferait. Tous les autres opinent.

Pour certains experts, comme Stuart Cohen, le risque d’insubordination est surestimé. En 2005, avant l’évacuation du Goush Katif, de nombreux observateurs prédisaient que toute tentative de démantèlement diviserait Israël et provoquerait un mouvement de refus massif des milliers d’hommes déployés pour la mission. Finalement, soixante-trois soldats furent sanctionnés pour désobéissance, mais il n’y eut pas de refus massif. L’événement a plutôt attesté la force des liens de loyauté et de discipline au sein de l’armée. Cela étant, le sociologue Yagil Levy a montré que le bon déroulement du désengagement devait beaucoup aux préparatifs méticuleux qui l’avaient précédé. Avant qu’un seul colon soit délogé, les unités comptant un fort pourcentage de conscrits religieux avaient interdiction d’entretenir des relations directes avec les colons (7).

Un haut responsable de l’armée m’a également expliqué que les commandants étaient formés à gérer de possibles accès de désobéissance. Mais si un retrait similaire était organisé en Cisjordanie, estime Levy, les choses ne se passeraient pas aussi simplement. Les colons y sont beaucoup plus nombreux. Et, pour la droite religieuse, des implantations comme Hébron et Elon Moreh sont le « véritable enjeu ». Un officier supérieur n’a-t-il pas déclaré à l’International Crisis Group qu’il préférerait « rendre Tel-Aviv que Hébron », ce « territoire juif » ? « Il nous a été promis par la Bible, par Dieu […]. Cette idéologie est la colonne vertébrale de l’armée, je n’obéirai donc pas à un tel ordre. »

Lors du retrait de Gaza, de nombreux leaders et rabbins des colonies avaient appelé les soldats à ne pas désobéir, avec pour argument que l’insubordination leur vaudrait l’hostilité du pays et des forces de sécurité. En revanche, lorsque le gouvernement israélien a présenté en mai 2009 son projet de démantèlement de vingt-six implantations illégales de Cisjordanie, un groupe de rabbins des colonies a prôné le refus : « La sainte Torah interdit de prendre part à toute action visant à déraciner les Juifs de n’importe quelle partie de notre terre sacrée. » Après les récentes manifestations de dissidence des soldats, certains de ces rabbins les ont d’ailleurs salués en « héros ». Et l’organisation d’extrême droite SOS Israël a tenu à Jérusalem une cérémonie de remise de prix d’une valeur de 20 000 shekels aux membres du bataillon Shimshon qui avaient lancé le mouvement.

Le Premier ministre Benyamin Netanyahu a eu beau tirer la sonnette d’alarme, estimant que la remise en cause de la hiérarchie militaire pouvait « conduire à l’effondrement de l’État », Aryeh Eldad du parti Union nationale et Tzipi Hotoveli du Likoud ont proposé une loi interdisant à l’armée de procéder à toute future évacuation ; ce projet, parrainé par onze ministres, entend confier exclusivement ces missions politiquement sensibles à la police, qui n’a ni les effectifs ni les moyens matériels pour les mener à bien. Certes, ce projet n’a guère de chances d’être voté, mais il montre combien le jeu politique s’est déplacé vers la droite depuis le désengagement de Gaza : tout un groupe de membres de la Knesset conteste aujourd’hui ouvertement le pouvoir de l’armée pour des missions susceptibles selon eux – peut-être à juste titre – de déclencher une mutinerie.

 

La radicalisation des colons

Ilan Paz, général en retraite et ancien chef de l’administration civile en Cisjordanie, estimait jusqu’à présent mineurs les risques de désobéissance en faveur des colons. Plus maintenant : « Ce n’est pas tant le problème des soldats qui m’inquiète, car l’armée sait gérer les soldats ; c’est le soutien public que ce phénomène reçoit de la part des secteurs les plus à droite de la société, rabbins, directeurs de yeshivot hesder, membres de la Knesset… Si nous ne trouvons pas le moyen d’enrayer ce phénomène, je pense qu’il prendra de plus en plus d’ampleur, et que l’armée ne pourra plus rien faire dans les territoires. »

En décembre, le ministre de la Défense Ehud Barak a mis un terme aux relations de l’armée avec la yeshiva hesder Har Bracha, dont le directeur, le rabbin Eliezer Melamed, avait publié un livre distribué à ses diplômés préconisant ouvertement le refus (8). Une mesure sans précédent, qui envoyait un signal clair : les rabbins prêchant l’insubordination ne resteront pas impunis. Cependant, les autres académies, dont celle de Birkat Yossef que dirige le rabbin Levanon, continuent d’être financées par le gouvernement, même si leurs directeurs prêchent parfois une doctrine similaire. En janvier 2010, on apprenait ainsi que le rabbin Haim Druckman, le président réputé modéré du comité chargé de superviser les yeshivot hesder, avait soutenu le mouvement d’insubordination dans une brochure distribuée dans les synagogues. Lors d’un entretien avec un collaborateur du Premier ministre Netanyahu, il a ensuite affirmé qu’il n’était pas favorable au refus d’obéir ; mais qu’il pouvait arriver à un soldat de ne pas pouvoir exécuter un ordre contraire à sa conscience, et que cela ne constituait pas selon lui une forme d’insoumission.

Pour toute une génération de jeunes nationaux-religieux, le désengagement de Gaza est devenu un symbole de consentement honteux. Certains sont à présent dans l’armée ; d’autres, comme Moshe Frumberg, l’intégreront bientôt, à moins qu’eux ou leurs commandants ne changent d’avis. Ce colon de 17 ans arborant des papillotes longues de quinze centimètres a récemment été convoqué dans un centre de conscription à Jérusalem pour subir une première série de tests imposés aux nouvelles recrues. Avant de partir, avec deux amis, il a suspendu à l’entrée du bâtiment un panneau affirmant : « Nous ne serons pas enrôlés pour évacuer des Juifs ! »

Frumberg habite Havat Gilad, une colonie illégale peuplée de jeunes connus pour leurs opinions radicales. Admirateur du défunt rabbin d’extrême droite Meir Kahane, il m’a confié qu’il était prêt à crever les pneus des camions pour empêcher toute évacuation. Comme je lui demandais où était la limite à ce qu’il était susceptible de faire, il m’a répondu : « Il n’y a pas de limite. » Même chez les colons, cet extrémisme est rare. Mais on voit se renforcer l’opposition à tout nouvel abandon de terres, et la volonté avouée d’agir en conséquence. Selon un sondage réalisé en février 2010 pour un centre de recherche israélien, 48 % des lycéens désobéiraient à l’ordre d’évacuer des colonies ; 81 % d’entre eux se disent religieux.

Le 25 novembre 2009, Netanyahu a annoncé un gel de dix mois de certaines constructions en Cisjordanie. Les colons ont organisé des blocus routiers pour empêcher les inspecteurs de diffuser les ordres ; ils ont même incendié et profané une mosquée, dans le cadre d’une nouvelle stratégie visant à faire payer « au prix fort » toute mesure contraire à leurs intérêts. Cette réaction violente traduit peut-être la crainte d’être trahis par Netanyahu comme ils l’avaient été par Ariel Sharon. On peut aussi y voir la conséquence prévisible de politiques qui ont poussé les colons à se croire autorisés à faire la loi. Dror Etkes, qui étudie le mouvement de colonisation depuis près de dix ans, estime que l’arrêt des constructions a été observé dans une douzaine de sites à peine, et ignoré dans une cinquantaine d’autres. De l’autre côté de la ligne verte, dit-il, on construit bien plus aujourd’hui qu’il y a un an.

En novembre 2009, juste avant que le moratoire fasse les gros titres, Etkes m’avait emmené à Haresha, communauté créée il y a plus de dix ans, sans autorisation, au sommet d’une colline proche de Ramallah. On y trouve aujourd’hui une synagogue, une école, un terrain de basket et plusieurs maisons bâties sur des terrains autrefois palestiniens, que l’administration civile israélienne revendique aujourd’hui comme « territoire d’État ». Une route goudronnée relie les maisons, raccordées au réseau d’approvisionnement en eau et en électricité qui dessert les autres colonies, légales ou illégales, des environs. Le ministère du Logement a contribué au financement des constructions. L’ordre de démolir les habitations a été ignoré. Etkes s’est arrêté devant un arrêt de bus où était collée une affiche. Elle informait les habitants d’une soirée en hommage aux « loyaux soldats » du bataillon Shimshon.

 

Ce texte est paru dans la New York Review of Books le 29 avril 2010. Il a été traduit par Laurent Bury.