Traiter les drogues comme l’alcool

Quelle somme de douleurs peut engendrer une politique avant de conduire à un aveu d’échec et à sa révision ? La « guerre anti-drogues » américaine laisse penser qu’il n’y a pas de limite (1). Le mélange implacable de prohibition et de répression pratiqué dans ce pays est un non-sens à tous égards : immoral dans son principe, puisqu’il poursuit des crimes sans victimes, c’est aussi en pratique un gigantesque désastre. Pourtant, si un homme politique américain suggère de réformer ce système inepte, son attitude passe aujourd’hui encore pour inconsidérée, suicidaire.

Même un observateur non averti peut voir que les ravages provoqués par les substances illégales aux États-Unis tiennent en bonne partie à leur illégalité, et non au fait que ce sont des drogues. La brutalité de la prohibition et les énormes réseaux criminels qu’elle a créés ont détruit bien plus de vies que les substances elles-mêmes. Ceci vaut aussi bien pour la cocaïne et l’héroïne que pour des drogues douces comme la marijuana. Mais les attaques dont fait l’objet la consommation de marijuana témoignent du niveau de bêtise de cette politique.

Près de la moitié des Américains vous diront qu’ils en ont tâté. Cela fait d’eux des criminels aux yeux de la loi. Heureusement, tous n’ont pas été pris – mais, quand on se réjouit de voir tant de contrevenants échapper à la rigueur de la loi, c’est que cette loi n’est pas bonne.

Un professeur d’économie à Harvard, Jeffrey Miron, a publié en 2004 une étude dénonçant la prohibition de la drogue. Il notait qu’à l’époque plus de 300 000 personnes étaient détenues dans les prisons américaines pour violation de la législation anti-drogues – plus que la totalité des incarcérations pour tous les types de crime en Grande-Bretagne, France, Allemagne, Italie et Espagne réunies. Aujourd’hui le chiffre a encore augmenté – près de 500 000 selon certaines estimations (2). Quant aux personnes, encore plus nombreuses, condamnées à un moment ou un autre pour un délit relatif à la drogue, elles en subissent l’effet à vie en termes de perspectives professionnelles et de mille autres façons : aux États-Unis, criminel un jour, criminel toujours (3).

La répression empiète sur les libertés

La répression la plus stricte, a expliqué Jeffrey Miron, n’a que faiblement réduit l’usage des drogues – à supposer pour l’instant que ce soit là un objectif légitime. Les dommages collatéraux sont d’une tout autre ampleur. La violence engendrée par la criminalité liée à la drogue a considérablement augmenté au Mexique et dans les villes américaines proches de la frontière, suscitant un regain d’intérêt pour le sujet. On estime à plusieurs milliers les meurtres commis par des gangs criminels en concurrence pour la domination du marché.

De nombreux usagers meurent en consommant des drogues frelatées ou en partageant des seringues – autres conséquences de la prohibition. Sans oublier la dimension de sécurité nationale : dans des pays comme la Colombie ou l’Afghanistan, les immenses profits dérivés de la prohibition alimentent les groupes terroristes.
La prohibition a partout des effets corrupteurs sur les gouvernements, aux États-Unis comme ailleurs. Puisqu’une narcotransaction ne fait pas de victimes au sens habituel, le ministère public trouve peu de témoins à charge prêts à l’aider. La politique de répression américaine empiète sur les libertés civiles, en usant de fouilles sans mandat, en tendant des pièges pour obtenir des flagrants délits, en extorquant des témoignages en échange de remises de peine et ainsi de suite. Comme on pouvait s’en douter, en Amérique, le marteau de la loi tombe avec plus de force sur les Noirs : les Blancs prennent plus de drogues (4), les Noirs plus d’années de prison (5).
Difficile de trouver un autre exemple de politique qui aurait ainsi échoué sur toute la ligne. Le plus étrange, dans toute cette affaire, c’est que les États-Unis ont déjà connu semblable expérience par le passé. Tout le monde sait que la prohibition de l’alcool, dans les années 1920, a généré dans une large mesure les mêmes pathologies – quoique sur une moindre échelle –, avant d’être finalement abandonnée.
La bonne attitude face aux drogues illégales d’aujourd’hui serait d’adopter la même politique que pour l’alcool : réguler et taxer le produit. On verrait sans doute augmenter un peu la consommation, mais on verrait surtout diminuer de manière drastique les souffrances causées tant par ces drogues que par la tentative de les interdire. En additionnant les coûts directs de la prohibition (services de police et prisons) et les recettes fiscales dont se prive le système actuel, les États-Unis tireraient de ce changement un bénéfice budgétaire d’environ 100 milliards de dollars par an.
Peut-on espérer un accès de bon sens ? Hélas ! non. Seuls les hommes politiques les plus audacieux semblent prêts à y réfléchir sérieusement. C’est le cas de James Webb, sénateur démocrate de Virginie délicieusement imprévisible, qui a demandé le réexamen par une commission du Congrès du système pénal et de la législation anti-drogues. Mais c’est l’exception qui confirme la règle.
On décèle par ailleurs quelques signes d’évolution, mais minimes. Barack Obama a reconnu que, jeune homme, il avait consommé non seulement de la marijuana mais aussi de la cocaïne. Et, à la différence de Bill Clinton, il avalait la fumée ; tout est dans le fait d’inhaler, a-t-il plaisanté. Il semblerait donc que le président a l’esprit ouvert dans ce domaine. En outre, son ministre de la Justice a dit qu’il n’exercerait pas de poursuites fédérales contre les usages médicaux de la marijuana dans les États qui l’autorisent, au contraire de l’administration précédente. Mais récemment, au cours d’une soirée, M. Obama a éludé par une boutade une question sur la décriminalisation de la marijuana.
Pour l’instant, on imagine mal une légalisation pure et simple du cannabis, a fortiori de drogues plus dures. Même une décriminalisation progressive – qui maintiendrait la prohibition mais la sortirait du cadre d’action de la loi pénale – semble peu probable, sans être totalement impensable. Une récente étude de Glenn Greenwald, écrivain et avocat des droits civiques, examine la politique portugaise de dépénalisation [voir « Décriminalisation, mode d’emploi »]. Selon lui, c’est un succès : « Alors que la toxicomanie, la consommation et les pathologies associées atteignent des sommets dans plusieurs pays de l’Union européenne, au Portugal, ces problèmes ont été soit contenus soit circonscrits de manière significative depuis 2001. » Une certaine personne à la Maison-Blanche devrait y jeter un coup d’œil. Cette calamité nationale n’est pas matière à plaisanterie.

 

Ce texte est paru dans le Financial Times le 12 avril 2009. Il a été traduit par Dominique Goy-Blanquet.

Ces investisseurs qui ont joué la crise

La crise financière mondiale de 2008, qui pourrait provoquer au total plusieurs milliers de milliards de dollars de pertes selon les économistes, et qui a déjà coûté des milliards de dollars aux contribuables américains en plans de sauvetage sur fonds publics, n’a pas été déclenchée par la guerre ou la récession mais par une machine financière folle, créée par l’homme, fondée sur des modèles mathématiques erronés que la plupart des cadres de la finance ne comprenaient pas eux-mêmes.

Sans autre souci que le profit immédiat, les grandes compagnies de Wall Street ont transformé les crédits hypothécaires à risque (subprime mortgages) – à risque car accordés à des ménages à faible revenu ou avec un passif d’endettement et d’insolvabilité – en produits financiers toxiques, sur lesquels elles ont fait fortune en les recyclant et en les revendant, le tout avec la complicité des agences de notation chargées précisément de contrôler les risques. La folie de ces opérations sur les produits dérivés de titres hypothécaires, fondées sur le surendettement, s’est poursuivie alors que la sécurité des crédits était de plus en plus manifestement douteuse et l’éclatement de la bulle immobilière américaine de plus en plus probable.

 

Vénalité et bêtise d’un système

Le danger manifeste que représentait ce fragile édifice élevé sur le socle instable des crédits hypothécaires à risque n’a pas été vu par les directeurs des plus grandes banques américaines. Ni par les organismes de régulation gouvernementaux, les hauts fonctionnaires du ministère des Finances (Treasury) ou la Réserve fédérale (Fed). Ceux qui l’ont vu, en revanche, ce sont quelques rares investisseurs, effarés par la folie du dispositif, qui ont utilisé leur clairvoyance pour faire fortune sur l’effondrement du système financier. C’est leur histoire que Michael Lewis raconte dans The Big Short.

Personne n’écrit sur l’argent et la finance avec autant de virtuosité narrative que Lewis, l’auteur de « Poker menteur », portrait désormais classique du Wall Street des années 1980. Plutôt que de proposer une vue d’ensemble de la crise financière, ce nouveau livre très amusant se contente d’ouvrir une petite lucarne sur le désastre en racontant l’histoire de quelques marginaux bien informés qui surent tirer profit de leur conviction absolue que le système était pourri. Ce faisant, Lewis rencontre le même problème que le reporter du Wall Street Journal Gregory Zuckerman dans The Greatest Trade Ever, son récent livre sur John Paulson, un dirigeant de hedge fund qui a gagné 15 milliards de dollars en 2007 en « shortant » la bulle immobilière (voir ci-contre : « Vous avez dit short ? ») : le lecteur se retrouve en position d’admirer des gens qui, s’ils sont en effet plus intelligents et plus clairvoyants que ceux par qui la catastrophe est advenue en premier lieu, ont tout de même essayé de s’enrichir (ont vu une rare opportunité de s’enrichir, comme le dit l’un d’eux) en pariant contre la santé de notre système financier. Mais Lewis utilise très habilement ces histoires pour exposer la vénalité, la bêtise et les hypocrisies d’une structure à qui semble manquer la surveillance des adultes, un système incarné par ces firmes qui « ont dédaigné toute forme de régulation gouvernementale pendant les beaux jours » et « imploré l’aide de l’État dès que le vent a tourné ».

 

Une bande d’excentriques et d’outsiders

Selon Lewis, les racines de la crise de 2008 se trouvent dans les années 1980 décrites dans « Poker menteur », à l’époque où furent inventés des produits financiers complexes comme les dérivés du crédit hypothécaire. Il suggère aussi que ces instruments financiers (qui portaient des noms comme collateralized debt obligation, ou CDO, « obligation adossée à des actifs ») sont devenus de plus en plus complexes et opaques pour dissimuler le fait qu’ils se fondaient sur des prêts toujours plus suspects. Prêts low-doc ou no-doc accordés aux emprunteurs sans exiger les documents habituels, crédits hypothécaires à taux variable dont le coût grimpait en flèche au bout de deux ans, « crédits hypothécaires à risque à taux variable avec paiement des seuls intérêts et à amortissement négatif » (interest-only negative-amortizing adjustable-rate subprime mortgages), crédits accordés à des travailleurs immigrés pauvres maîtrisant mal l’anglais…

Comme le montre Lewis, les grandes firmes de Wall Street ont pu « dissimuler le risque en le compliquant » et en faisant en sorte que les agences de notation – Moody’s et Standard & Poor’s, notamment – donnent la note maximale à des produits de piètre qualité. « Pourquoi, demande-t-il, Moody’s et Standard & Poor’s ont-elles accepté d’accorder le “triple A” dont bénéficient par ailleurs les créances du Trésor américain à 80 % d’un bloc de créances hypothécaires à risque ? » Tout simplement, suggère-t-il, parce que les firmes de Wall Street savaient comment tromper le système ; elles savaient comment faire en sorte que les agences de notation (qui empochent au passage de juteuses commissions) donnent une note absolument inappropriée à des titres dangereux. La plupart des modèles d’évaluation, remarque-t-il, se fondaient sur la hausse des prix de l’immobilier et utilisaient « une vision raccourcie, statistiquement insignifiante, du passé pour prédire l’avenir » ; c’est ainsi que « toute la chaîne alimentaire des intermédiaires de la machine des crédits hypothécaires à risque » a pu se tromper elle-même.

Dans une prose vivante rappelant un peu Tom Wolfe, Lewis introduit le profane dans le monde darwinien des marchés obligataires (1) : « Un investisseur qui passait du marché des actions au marché obligataire était comme un petit animal élevé sur une île sans prédateurs que l’on jette dans une fosse aux serpents », écrit-il. Il dresse des portraits hauts en couleur des principaux personnages du récit. Tous, remarque-t-il, étaient des excentriques ou des outsiders – des gens insensibles au panurgisme et à la pensée conventionnelle. Chacun d’eux, ajoute-t-il, « dit quelque chose de l’état du système financier, de même que les survivants d’un accident d’avion vous disent quelque chose de l’accident, mais aussi de la nature des personnes qui survivent aux accidents ».

 

Il mise à la baisse et amasse plus de 720 millions de dollars

Il y a d’abord Steve Eisman, ce « républicain à tous crins » qui, après avoir découvert que « toute une industrie, celle du crédit à la consommation, avait l’escroquerie pour seule raison d’être », était en passe « de devenir le premier socialiste des marchés financiers ». M. Eisman et son équipe « avaient une connaissance parfaite du marché immobilier américain comme de Wall Street », écrit-il. En procédant à une analyse rigoureuse des crédits hypothécaires (soit ce qui aurait dû être fait avant de les accorder), ils comprirent qu’ils pouvaient faire fortune en « shortant » le pire du pire.

Puis il y a Michael Burry, un médecin atteint du syndrome d’Asperger, obsédé par l’investissement financier, qui avait créé un fonds avec les indemnités reçues par sa famille après l’erreur de diagnostic qui avait provoqué la mort de son père. Le Dr Burry s’est plongé dans l’étude du marché obligataire en 2004 et a vite compris que les critères d’octroi des prêts s’étaient tellement détériorés qu’il pouvait gagner de l’argent en « shortant » des titres de créance hypothécaire à risque ; fin 2007, « il avait amassé plus de 720 millions de dollars ».

Enfin, il y a le « fonds à risque de la bande du garage », Jamie Mai et Charlie Ledley, créé en 2003 à partir d’un compte à la banque Schwab de 110 000 dollars, dans une remise située derrière la maison d’un ami à Berkeley, en Californie. Charlie Ledley, écrit Lewis, croyait que « la meilleure manière de gagner de l’argent à Wall Street était de chercher ce qui pouvait arriver de moins probable aux yeux des marchés et de parier sur son avènement ». En l’occurrence, son instinct de contradiction lui dit que « les marchés étaient prédisposés à sous-estimer la probabilité d’un changement dramatique ».

Quatre ans et demi plus tard, l’économie américaine était en crise et, selon Lewis, le fonds administré par Ledley, Mai et leur collaborateur Ben Hockett valait plus de 80 millions de dollars.

 

Cet article est paru dans le New York Times le 15 mars 2010. Il a été traduit par Camille Fanler.

La guerre perdue contre la cocaïne

Tom Feiling connaît les statistiques. Au cours des trente-cinq dernières d’années, les États-Unis ont dépensé 500 milliards de dollars pour tenter de réduire la disponibilité et la pureté des drogues illicites, tout en augmentant leur prix. Pourtant, la cocaïne est plus pure et plus disponible que jamais et son prix a chuté de 50 % entre 1993 et 2003. Autrefois réservée aux très riches, elle s’est démocratisée. Le phénomène s’est traduit par une explosion de la demande et une explosion équivalente de l’offre. Rien, semble-t-il, ne peut arrêter le flot.

Mais il y a pire que les efforts pour détruire l’industrie de la cocaïne, ce sont les effets secondaires. Des milliers d’hectares de forêts tropicales latino-américaines ont disparu, anéanties par les épandages aériens ; la corruption financée par la drogue a infiltré les gouvernements d’Amérique latine et des Caraïbes ; des centres-villes ont été décimés et des centaines de milliers d’individus incarcérés pour rien. Et puis, il y a toute cette violence : assassinats, fusillades en voiture, atteintes aux droits de l’homme. « La cocaïne a payé pour que chacun puisse savourer les fruits de la violence », écrit Feiling.

La prohibition a échoué, ce n’est pas vraiment un secret. Le plus triste, dans cette guerre contre la drogue, ce n’est pas le fait que nous ne l’ayons pas gagnée, ni qu’elle soit impossible à gagner ; c’est qu’elle semble n’avoir aucune issue. « Que faire, demande Feiling, sinon continuer comme avant ? » Il ne s’attarde pas sur la jet-set, les célébrités aux narines percées et tutti quanti. Il s’intéresse aux pourquoi et aux comment de ce commerce. Tout ce que touche la cocaïne se change en plomb. Comment en est-on arrivé là ? C’est toute la question qu’il explore dans cette grande enquête, argumentée avec passion. « Je voulais faire parler ceux qui travaillent jour après jour sur les routes de la cocaïne, écrit-il. Montrer à visage découvert ces artisans aux lèvres closes du commerce de la drogue. » Les routes en question sont les principales voies d’approvisionnement : Colombie, Mexique, Jamaïque. Il interroge les consommateurs, les négociants et les producteurs, ainsi que les serviteurs de la loi. Les résultats sont parfois saisissants. « J’espère déboulonner quelques… stéréotypes », dit-il en introduction, avant de partir à l’assaut de politiques ineptes et des bouffons responsables de cette situation affligeante. Et l’on peut dire qu’ils sont légion : les marchands de la peur (« irrationnels, hystériques et moralisateurs »), les techniciens de la police des stups (« brutaux, corrompus, racistes, inefficaces ») et, particulièrement, les législateurs qui sont derrière tout cela, avec « leurs œillères et leur indifférence massive aux conséquences de leur action ». Il lâche ses deux coups sur quiconque se trouve dans sa ligne de tir. Les journalistes se font étriller eux aussi, pour avoir « sans broncher » publié des statistiques qui se sont révélées fausses [lire encadré ci-dessous, « Chiffres manipulés »].

La légalisation, une « réponse pragmatique »

Feiling écrit bien, parfois remarquablement bien. Certaines parties de son livre m’ont fait penser au Gomorra de Roberto Saviano [voir « Gomorra et l’empire du  »je » » dans Books, n° 4, avril 2009]. Son récit sur le crack est solide, le chapitre sur la légalisation de première qualité. Il a trouvé et interrogé les bonnes personnes, posé les bonnes questions. Le problème de la cocaïne est complexe, il demande une analyse complexe. Et il en trouve une ici. C’est un livre sérieux, soulevant des problèmes sérieux, pour des lecteurs sérieux. Cependant, le savoir encyclopédique de l’auteur a son revers. On se perd facilement lorsqu’il passe sans transition d’un problème à l’autre, d’un pays à l’autre : j’ai parfois eu le sentiment de crouler sous les détails. Par ailleurs, certaines généralisations de Feiling semblent un peu rapides. Il affirme que la CIA a « approuvé et soutenu » la contrebande de cocaïne par les contras, les adversaires des sandinistes nicaraguayens ; que, selon la théorie des dominos, « chaque nation du tiers-monde aspirant à un peu d’autonomie devait être obligée à se soumettre aux États-Unis avant de tomber aux mains de l’expansionnisme soviétique ». Bien que ces deux assertions contiennent une part de vérité, je ne suis pas sûr qu’ainsi formulées, elles soient parfaitement exactes.

Ce qui importe, cependant, c’est de savoir s’il parvient à faire valoir sa thèse : la prohibition est « ingérable et contre-productive ». Je le pense. L’évolution récente en Argentine et au Mexique donne à penser que ces États ne sont pas loin d’arriver à la même conclusion : la légalisation doit à coup sûr être une voie moins dommageable [lire l’encadré « Législation et pratiques », p. 19].

Bien entendu, pour ceux des législateurs américains qui considèrent la légalisation comme un odieux complot communiste, il existe des alternatives. Pourquoi ne pas s’atteler à résoudre le problème de la pauvreté des centres-villes, à fournir des soins de santé convenables, à renforcer le contrôle des armes à feu, à redresser l’économie des pays producteurs et à éradiquer la corruption en Amérique latine ? « Comparée à des projets aussi utopiques, la légalisation des drogues semble une réponse pragmatique à ce problème multidimensionnel qui a survécu à toutes les mesures tentées jusqu’ici. »

Le livre s’achève par un avertissement : « Sans une réévaluation fondamentale du problème et une volonté d’envisager les solutions difficiles, la prohibition sera inévitablement une source de problèmes encore plus graves à l’avenir. » En quoi il a entièrement raison.

Ce texte est paru dans le Guardian le 5 septembre 2009. Il a été traduit par Dominique Goy-Blanquet.

En Allemagne, le silence des bourreaux

Les romans mettant en scène les traumatismes engendrés par la Seconde Guerre mondiale dans les familles allemandes sont en passe de devenir un genre à part entière outre-Rhin. À l’origine, explique Ursula März dans Die Zeit, « une fêlure dont souffrent les enfants et petits-enfants de la génération qui a vécu la guerre, un drame originel qu’ils cherchent à comprendre, en plongeant dans le passé ».

Le dernier en date de ces opus est signé de la jeune Harriet Köhler. Trois générations d’hommes d’une même famille sont réunies après la mort de la grand-mère, Grethe. « Ils partagent une maladie rapportée de la guerre par Walther, le grand-père : le silence. » Walther est resté prisonnier dix ans en URSS et n’a connu son fils Jürgen qu’adolescent. Ils ont toujours été des étrangers l’un pour l’autre. Le schéma s’est plus ou moins reproduit entre Jürgen et son propre fils.

Cet étouffante omerta remonte à la première nuit que Walther passa avec sa femme à son retour de captivité. Chacun des deux a tu l’essentiel. « Grethe n’a jamais raconté qu’elle avait été violée par quatre soldats russes dans leur chambre à coucher. Walther n’a jamais raconté ce qui s’était passé avec une jeune Russe pendant la guerre dans un bordel à soldats, explique März. Il est tout à fait vraisemblable qu’après la guerre des couples allemands se soient retrouvés dans cette effroyable situation en miroir, où la femme avait été victime et le mari bourreau. »

Exploitez ces immigrés que je ne saurais voir !

À Turin, pour la première fois depuis des décennies, le marché de Porta Palazzo n’a pas eu lieu. La grande place est restée à moitié déserte, quelques étalages de ci de là, beaucoup d’emplacements vides et peu d’acheteurs. Le plus grand marché d’Europe s’est arrêté : les jeunes Bengalis qui chaque matin à l’aube traînent les charrettes des marchands depuis leurs abris nocturnes jusqu’à la place ne se sont pas présentés, les primeurs marocains sont restés les bras croisés, les propriétaires chinois des stands de vêtements n’ont pas bougé de chez eux, les bouchers roumains n’ont pas levé le rideau de fer de leurs magasins, tous les immigrés qui font vivre le marché étaient tout simplement en grève ce jour-là.

La « journée sans immigrés » a eu le mérite d’attirer l’attention de nombreux citoyens, coupables d’ignorance, sur une question abondamment étudiée et documentée depuis des années par les chercheurs et experts : la présence d’un nombre toujours plus élevé d’immigrés en Italie est nécessaire à la survie de notre système économique et de notre welfare state. Une nécessité violemment niée par une bonne partie de la classe politique qui se retrouve autour de l’idée de la fermeture des frontières et de l’hostilité envers tous ceux qui, venant d’autres pays, arrivent en Italie à la recherche d’un travail.

 

Un phénomène nouveau : les « entrepreneurs immigrés »

Comme le démontre Maurizio Ambrosini dans son livre, le discours public sur les immigrés a atteint au cours de l’année écoulée le comble du paradoxe. Si les pouvoirs publics ont montré leurs muscles et élaboré une rhétorique sécuritaire sur le thème de la « reconduite à la frontière » des clandestins – les plus vulnérables du point de vue du droit et pourtant les plus menaçants aux yeux de l’opinion –, ils ont par ailleurs approuvé la première régularisation des aides à domicile, catégorie de travailleuses étrangères particulièrement rassurante et utile aux familles italiennes. Cette tension entre le besoin de main-d’œuvre immigrée et le refus d’admettre ce besoin par la société et la classe politique est un des thèmes centraux de l’essai d’Ambrosini. Il voit dans le concept d’« importation réticente » du travail immigré une caractéristique fondamentale du modèle d’immigration méditerranéen et plus spécifiquement italien : alors que l’on accueille leurs bras, rappelle l’auteur en paraphrasant Max Frisch, les personnes ne sont pas encore reconnues (1). L’illégalité devient donc un passage quasi obligé dans la « carrière » de tout immigré, tout comme son intégration via des secteurs d’activité subalternes, où de forts taux de travail au noir, les bas salaires et la précarité sont de mise. Depuis les impitoyables appels d’offres au rabais pour remporter les marchés des grands travaux jusqu’aux systèmes complexes d’outsourcing (ou externalisation) qui se sont généralisés à l’ensemble des entreprises italiennes, les mécanismes de l’économie capitaliste postfordiste exigent le recours à une main-d’œuvre flexible et privée de droits, prête à travailler dans cette vaste catégorie d’emplois à la fois dangereux, fatigants, précaires, peu rémunérés et socialement stigmatisés, dont les Italiens ne veulent plus.

Ainsi, si la grande majorité des travailleurs immigrés trouvent un emploi dans le secteur tertiaire de nos grandes villes, dans l’industrie des régions du Nord-Est ou dans l’agriculture saisonnière du Sud, un nombre croissant d’entre eux choisissent la voie du travail indépendant, misant sur leur propre capital humain, social et économique pour entreprendre. Le phénomène des « entrepreneurs immigrés », note Ambrosini, est sans doute la nouveauté la plus importante de ces vingt dernières années au niveau mondial. Elle bouleverse les rapports entre l’immigration et le système économique de la société d’accueil. En Italie, les travailleurs immigrés indépendants sont plus de trois cent mille, concentrés principalement dans les régions du centre et du nord du pays, pour la plupart marocains, roumains, chinois et albanais. Soixante-dix pour cent de ces entreprises appartiennent aux deux seuls secteurs du commerce et du bâtiment, mais les migrants créent également un nombre croissant d’entreprises dont l’activité économique se fonde sur des réseaux transnationaux, c’est-à-dire sur leurs capacités à mobiliser ressources et contacts au-delà des frontières, en quête de marchés, de fournisseurs et de capitaux, mettant ainsi en œuvre une « globalisation par le bas ».

Le journaliste Riccardo Staglianò est allé y voir de plus près. Dans sa toute dernière enquête, Grazie, il nous livre un regard empathique sur tous ces secteurs d’activité où la présence des immigrés est désormais fondamentale. La macroéconomie y devient micro, l’Histoire s’y décline en histoires qui racontent les vies et le quotidien de tous ces travailleurs immigrés dont l’Italie et les Italiens ne peuvent plus se passer.

L’auteur a choisi une structure narrative simple et éclairante : décrire une journée de travail en Italie, explorant pour chaque heure du jour et de la nuit un métier et un lieu différents de cette géographie complexe du labeur des immigrés. Eux dont les salaires sont en moyenne inférieurs d’un tiers à ceux de leurs collègues italiens, eux qui produisent environ 10 % du PIB national, paient presque 6 milliards d’euros d’impôts et ne bénéficient des services de l’État qu’à hauteur de 700 millions d’euros, eux qui, enfin, produisent une part importante du made in Italy dans les petites et moyennes entreprises, assurant le maintien d’une production qui sans eux serait condamnée à la disparition ou à la délocalisation à l’étranger. Staglianò nous conduit du nord au sud de la péninsule, des vergers du Val di Non aux embarcadères de Mazara del Vallo, en passant par Milan, Rome, Naples et des dizaines d’autres coins d’Italie où l’on rencontre des aides à domicile ukrainiennes, des plongeurs bengalis, des pêcheurs tunisiens, des camionneurs roumains ou des éleveurs indiens.

À une heure du matin, Maria Schwat, originaire de Ternopil, en Ukraine, se lève pour prendre soin de la malade dont elle doit « s’occuper », comme le font près d’un million d’autres auxiliaires de vie venues d’Europe de l’Est pour assister chez nous les personnes âgées. Une « chaîne globale du soin » dont les familles et la société d’origine de ces travailleuses de l’Est sont parties prenantes. À deux heures du matin, c’est au tour de Benur, 53 ans bien creusés sur le visage par l’eau de mer, de prendre le large sur le chalutier où il passera les deux prochains mois au beau milieu du désert de la mer Méditerranée. À trois heures du matin Luli, camionneur albanais, entrouvre les yeux avec peine, luttant contre le sommeil. Mais il ne s’endormira pas, il en a rêvé trop longtemps de l’Italie pour la perdre maintenant, alors qu’il y vit enfin avec toute sa famille, transportant de la tôle, des carreaux et de la céramique pour un « petit patron » du Nord-Est. Les yeux de Roman, en revanche, se sont fermés pour toujours le 8 août 2008, quand, à la hauteur de Cessalto, son grand camion blanc a fait une sortie de route, défonçant la glissière de sécurité et se retrouvant à contresens, broyant vies et voitures dans l’un des accidents les plus effroyables qu’ait connu l’Italie.

À quatre heures du matin, les éleveurs sikhs de Campanie se préparent à la première traite des bufflonnes ; à six heures, les maçons clandestins attendent sur la place Lotto de Milan le « caporal » qui viendra les recruter pour une nouvelle journée de labeur sur des chantiers sauvages ; à midi, Islam remplit le lave-vaisselle industriel du célèbre restaurant Maccheroni pour un cycle de lavage d’assiettes, de couverts et de verres pour deux cents personnes ; à quinze heures, les Chinois de Barge e Bagnolo ont l’échine brisée à force de travailler à la pièce dans les carrières de pierres du Piémont (2) ; à minuit, les prostituées nigérianes luttent contre la concurrence asiatique dans un hard discount du sexe où les souffrances du corps ne comptent pas.

Mais les histoires réunies dans Grazie ne sont pas seulement le récit de l’exploitation ordinaire des immigrés, elles ouvrent aussi quelques fenêtres sur des exemples, petits et grands, de leur réussite professionnelle et économique. Ainsi, Nabil Hadj Hassen, cuisinier égyptien, a remporté le prix de la meilleure carbonara de Rome, décerné par le Gambero Rosso (3) et les jeunes Africains de Vadelago [province de Trévise], simples trieurs de déchets, ont fait de leur région la championne mondiale du recyclage.

Le « catalogue de l’ingratitude » des Italiens envers les travailleurs immigrés, sur lequel Staglianò conclut son inventaire, a récemment trouvé son illustration la plus grave dans les événements dramatiques de Rosarno, qui ont mis en évidence les connexions troubles entre politiques xénophobes, infiltrations mafieuses sur le marché du travail et comportements racistes d’une part non négligeable de la société. Dans son livre solidement documenté « Les Africains sauveront l’Italie », le journaliste Antonello Mangano fait la lumière sur ce qui s’est passé dans les orangeraies de Calabre, depuis les premiers incidents de 2008 jusqu’à l’explosion de violence de janvier 2010, lorsque les 1 500 immigrés africains travaillant à la récolte des fruits ont dû fuir les lieux, sous la pression des habitants de Rosarno ; une fuite qui s’apparente à une déportation, sans précédent dans l’histoire italienne depuis que l’Italie est une destination des migrations internationales.

 

Ils osent résister au racket

En apparence, l’histoire du nettoyage ethnique de Rosarno tient en quelques lignes : un jeune Togolais est blessé par balle à l’abdomen, ses compagnons de vie et de travail, tous immigrés contraints de vivre dans des hangars délabrés et de cueillir des oranges pour un salaire de misère, exaspérés par ce énième épisode de violence, se rebellent, ce qui donne lieu à une manifestation spontanée. Certains parmi les habitants de Rosarno organisent alors une « contre-révolte », une féroce « chasse au Noir » qui met la ville et toute l’Italie en émoi pendant deux jours. Le 9 janvier, les forces de l’ordre finissent par expulser les Africains, et les conduisent vers les trains et les bus en direction des centres d’hébergement de Crotone et Bari. Fin de l’histoire.

Mais les racines de cet épisode sont en réalité plus profondes, comme le démontre Mangano, grâce également à la collaboration de Giuseppe Lavorato, ex-maire de Rosarno. Elles remontent aux mécanismes d’exploitation, de racket et d’intimidation employés par la ‘Ndrangheta auxquels, contrairement aux habitants, les immigrés résistent. Ivan Boracchia, commandant des carabiniers de Gioia Tauro, témoigne : « La communauté africaine a fait preuve d’un sens de l’État supérieur à celui des Rosarnais eux-mêmes. Ils ont su relever la tête. » Les petits boss du coin tiraient régulièrement des coups de feu contre les immigrés pour les intimider et les soumettre à une sorte de « peur préventive » afin de mieux les racketter par la suite. Les jeunes Ghanéens ou Ivoiriens venus « chercher fortune » en Italie sont donc un symbole puissant du refus du fatalisme et de la résignation. En Calabre, mais aussi à Castel Volturno, en Campanie, dans les Pouilles, grâce à leurs protestations, les immigrés ont, plus d’une fois, signalé la frontière entre l’ordinaire et l’inacceptable, cherchant à réveiller les consciences dans une Italie apeurée par la crise et les mafias, corrompue, anesthésiée.

Le jour de la manifestation, sur leurs pancartes faites de bouts de carton, les Africains de Rosarno ont écrit : « Nous sommes des personnes comme vous. On nous tue. Pourquoi laissez-vous faire ? » À des centaines de kilomètres de là, une phrase taguée en noir sur un mur des ruelles de Gênes et souvent reprise sur Internet semble répondre à cette question : « Immigrés, s’il vous plaît, ne nous laissez pas seuls avec les Italiens ! »

 

Ce texte est paru dans le quotidien Il Manifesto le 5 mai 2010. Il a été traduit par Maïra Muchnik.

 

→ En complément, lire aussi : La fin de l’« Australie blanche »

La fin de l’« Australie blanche »

La population australienne devrait, selon les récentes estimations, augmenter de 60 % d’ici 2050, en grande partie du fait de l’immigration. Ce bouleversement démographique inquiète le pays, comme en témoigne l’accueil reçu par un ouvrage collectif. Pour les auteurs du livre, « l’immigration représente la solution la plus immédiate et la plus simple aux problèmes de main-d’œuvre et de financement des retraites d’une population vieillissante », note le sociologue Peter Mares dans l’Australian Book Review. Mais les défis qu’elle lance à la société australienne et à ses gouvernements ont moins à voir avec les avantages économiques qu’elle offre qu’avec « les questions culturelles qu’elle pose ».

Avant les années 1950, 80 % des immigrés venaient du Royaume-Uni. Dans les années 1950 et 1960, c’est l’Europe continentale qui a pris le relais. Et après l’abandon, en 1973, de la politique migratoire dite de l’« Australie blanche », la composition de la population immigrée a encore changé. Aujourd’hui, les nouveaux arrivants sont principalement chinois, indiens et, plus largement, asiatiques. Ils bénéficient pour beaucoup d’un nouveau statut, apparu il y a une dizaine d’années, celui de « résident temporaire ».

L’objectif, selon les auteurs, est de « maximiser l’économie tout en minimisant les dépenses de l’État », puisque ces travailleurs ne peuvent bénéficier ni de la sécurité sociale, ni des services de santé publics. Pourtant, dans les faits, la plupart de ces immigrés « temporaires » pérennisent leur séjour dans le pays, espérant obtenir à terme un visa définitif.

Tel est le fond de cette « révolution » constatée dans la politique migratoire australienne des dernières décennies, avec pour principale conséquence l’embrasement des médias autour des notions « d’appartenance et de cohésion sociales ».

L’un des auteurs, l’historien Andrew Markus, parle de « tournant fondamental » dans l’état d’esprit des Australiens. « Si les politiques publiques sont souvent élaborées en fonction du développement et des besoins économiques d’un pays à long terme, rappelle Peter Mares, les gouvernements, eux, doivent faire face à d’autres angoisses. Dans l’arène politique, les questions d’immigration tournent plus souvent autour des idées de religion, de race, de langue et de culture que de priorités économiques. »

En août dernier, le quotidien The Age n’hésitait pas à s’interroger sur ce que signifie « “être Australien” lorsqu’on voue fidélité à deux pays ou plus ». 
The Herald Sun rapportait en mars les propos du démographe Bob Birrell, déplorant l’existence d’« enclaves ethniques » dans les banlieues défavorisées, « qui obligent des Australiens à vivre aux côtés d’immigrés qui ne parlent pas anglais ».

Des positions révélatrices des tensions sociales du moment. Selon le ministère australien de l’Immigration, le solde migratoire net pour 2009-2010 devrait diminuer de 20 %.

Drogues : un étrange renversement de l’histoire

Un État peut-il espérer contrôler le plaisir narcotique ? Nous voyons toujours le passé par le filtre de nos préoccupations présentes. Du temps où la vie publique avait de l’importance, les historiens écrivaient l’histoire politique. Maintenant que la vie privée l’emporte sur tout le reste, c’est sur elle que les historiens concentrent leur attention. Les drogues ont toujours été l’une des grandes sources de bonheur privé. Depuis quelques années, elles se retrouvent de plus en plus sur le devant de la scène, allant parfois jusqu’à éclipser le sexe comme objet de fascination. La dernière décennie du XXe siècle a vu augmenter la consommation de drogues, en même temps que se développait une compréhension de plus en plus sophistiquée de leurs effets. Elles ne font plus l’objet d’un désir ou d’une censure indiscriminés.

Une vision simpliste du progrès

De fait, le mot « drogue » apparaît désormais comme désignant une catégorie entièrement artificielle, ne signifiant rien d’autre que l’illégalité et la désapprobation sociale. La majorité des Britanniques a bien compris, désormais, que le cannabis est moins nocif que l’héroïne, certes, mais aussi que l’alcool ou le tabac. L’attribution du mot « drogue » à des substances aussi diverses n’est qu’un accident de l’histoire récente.

Ce changement de perspective a naturellement eu un effet sur l’historiographie de l’usage de drogues. Décrire l’histoire de l’opium, de la cocaïne et du cannabis en omettant l’alcool, le café ou l’aspirine, c’est sacrifier à une vision simpliste du progrès des Lumières. C’est partir du principe que ces substances étaient de toute éternité vouées à leur contemporaine infamie. Dans cet ouvrage remarquable, Courtwright évite sagement cette erreur.

Dès la première phrase, il livre la stratégie globale de son livre : « Il y a dix ans, alors que je tuais le temps entre deux avions dans une boutique duty-free, je me suis demandé pourquoi je m’y trouvais entouré de drogues (1). » Un peu plus loin, il précise qu’il emploie le mot « drogue » comme un terme commode et neutre afin de désigner une longue liste de substances psychoactives, licites ou non, douces ou dures, servant à des fins médicales et non médicales (2). Son livre est l’histoire de ces substances.

L’idée maîtresse de Courtwright est simple : l’usage de drogues est un phénomène moderne. Bien sûr, il en existait avant notre époque, mais leur usage était limité par les coutumes, l’état des techniques et l’isolement géographique. Ce qu’il nomme « la révolution psychoactive » a eu pour principaux moteurs la technologie et le commerce intercontinental. Des inventions telles que la distillation – connue depuis l’Antiquité grecque mais commercialisée seulement à la fin du XVe siècle – ont transformé les boissons traditionnelles fermentées comme le vin et la bière en eaux-de-vie, moins coûteuses, plus durables et plus fortes. Le commerce international a sorti de leur isolement géographique des drogues comme le café, le tabac et la cocaïne et les a mises sur le marché mondial. Résultat de ces deux transformations, le citoyen du XXe siècle « peut avoir un mode de vie, du point de vue neurochimique, qui eût été impensable même pour les plus fortunés il y a cinq cents ans ».

Notre avantage, bien entendu, ne se limite pas aux drogues : nous sommes plus riches que nos ancêtres à tous égards. La « révolution psychoactive » n’est qu’un aspect des transformations entraînées par le capitalisme ; on pourrait parler tout aussi bien de révolution « horticulturelle » ou « musicologique ». Ce sont des évidences une fois qu’elles sont énoncées ; encore fallait-il les énoncer. Nous le devons à Courtwright. Il faut pouvoir se libérer de nos préjugés pour considérer les drogues comme de simples marchandises, sujettes aux mêmes lois générales que n’importe quelles autres marchandises. Le livre de Courtwright est un superbe exercice de décentrage historique.

En démontrant que l’usage de drogues est un phénomène typiquement moderne, il tord aussi le cou à l’un des grands mythes de la contre-culture : celui selon lequel nos ancêtres prémodernes auraient vécu dans une sorte d’Éden psychédélique, se nourrissant de toutes les drogues disponibles sous le soleil, jusqu’à ce que les muses hypocrites du rationalisme bourgeois vinssent les en chasser.

Ce mythe a engendré de lassantes spéculations sur la véritable identité du « soma » védique et jusqu’à l’idée que « Jésus » pouvait être le nom de code d’une variété de champignon hallucinogène. Il trouve quelque renfort dans le fait que certaines religions non occidentales prescrivent des drogues à des fins rituelles : les adeptes de Shiva boivent du bhang, décoction à base de cannabis ; les shamans indiens d’Amérique consomment des substances psychédéliques. Mais ce sont des cas rares et entourés d’interdits. L’intérêt obsessionnel pour ces exemples isolés d’usages traditionnels de drogues révèle une incertitude dans notre culture moderne de la drogue. L’intention est de donner à une pratique réprouvée une généalogie ancienne et vénérable. C’est la quête d’un « mythe des origines ».

 

Des usages en rupture avec la tradition

La vérité est presque exactement l’inverse de cette légende de la contre-culture. Loin de succéder sans rupture à la tradition, l’usage moderne des drogues en est l’antithèse. Il est l’expression parfaite de ce que Max Weber appelait la « rationalité instrumentale ». Les drogues se détachent progressivement de tout contexte religieux ou traditionnel. Elles sont perçues comme des instruments aidant à atteindre un but librement choisi et défini avec précision. Les débuts de ce processus sont visibles dès le XVIe siècle, avec les progrès de la distillation. On buvait traditionnellement du vin et de la bière pour toutes sortes de motifs, la recherche de l’ébriété n’en étant qu’un parmi d’autres. Ils étaient bus pour le goût, comme accompagnement des mets, et comme substitut à l’eau souvent dangereusement contaminée. Boire du vin recevait un surcroît de dignité du fait des pratiques aristocratiques et religieuses, issues des épopées classiques et de la messe chrétienne. Les boissons distillées, en revanche, avaient une seule fonction, regrettable, qu’elles remplissaient avec un minimum de frais et d’inconvénients. Par rapport aux boissons fermentées, elles étaient, selon l’expression de l’historien David Christian, « comme les armes à feu par rapport aux arcs et aux flèches ». D’où la condamnation très répandue de l’alcool aux XVIIIe et XIXe siècles, qui s’exprime dans les célèbres gravures de Hogarth Rue de la Bière et Ruelle du Gin (3).

Autre exemple de « rationalisation » des usages de la drogue instruit par Courtwright, la genèse de la pratique consistant à fumer de la marijuana au XXe siècle. Le « complexe ganja » traditionnel en Amérique latine et aux Caraïbes était intimement lié à la fabrication de thés quasi médicinaux et de cordiaux (4). « Les gens de couleur croient beaucoup à l’efficacité de cette boisson », notait une enquête de l’armée américaine en 1932. Le ganja servait de « stimulant léger qui procure une sensation de bien-être, et aussi de préventif contre la malaria ». On l’utilisait également pour émousser la souffrance et l’ennui du labeur dans les plantations. Mais à mesure qu’il se propagea en Amérique au début du XXe siècle, son usage se fit de plus en plus hédoniste. Dorénavant toujours fumé sous forme de cigarette – méthode d’absorption d’un meilleur rapport qualité/prix –, son seul but devint le vertige.

Avec la cocaïne, l’évolution est encore plus frappante. Les Indiens de la cordillère des Andes mâchaient des feuilles de coca pour soulager les effets de l’altitude, la faim et la fatigue, ainsi que pour accompagner des rites religieux. La technologie moderne a transformé ce remède populaire en instrument de plaisir puissant et précis. Les concepteurs de drogues comme l’ecstasy poussent le processus encore un peu plus loin. Propre, fiable, à faible risque, ce sont – pour reprendre l’expression de Timothy Leary (5) – des instruments d’« ingénierie hédoniste ».

Jadis, les fêtards n’étaient jamais sûrs de bien s’amuser ; maintenant, ils peuvent s’en donner la certitude. Nos humeurs ne sont plus dans les mains du destin ; elles sont devenues l’objet de manipulations délibérées. La rationalité wébérienne étend son empire plus loin que jamais.

 

L’aspirine, antidouleur sans effet psychoactif

L’usage explicitement hédoniste de drogues telles que l’opium et la cocaïne fut à la fois la cause et la conséquence de leur abandon par la médecine respectable. Les principales drogues de plaisir, légales ou illégales, ont toutes commencé leur carrière européenne comme médicaments. Au début du siècle dernier encore, l’héroïne, la morphine, la cocaïne et l’alcool se vendaient tous en pharmacie. C’était moins absurde qu’il y paraît. Avant le progrès de médications réellement efficaces, tout ce qu’un médecin pouvait prescrire était une panacée, un produit pour apaiser la douleur et créer une sensation générale de bien-être. La morphine et la cocaïne s’acquittaient parfaitement de cette tâche. Les tests cliniques modernes ont introduit des critères de rationalité bien plus exigeants. Toute drogue respectable se doit de satisfaire un objectif physiologique clairement spécifié. Les vieilles panacées ont pris une allure de plus en plus suspecte.

L’aspirine – antidouleur sans effet secondaire psychoactif – a rendu superflu l’usage thérapeutique des opiacés, tandis que la novocaïne et autres anesthésiants synthétiques détruisaient le marché médical de la cocaïne. En le privant de son alibi clinique, on a contraint l’usage hédoniste de ces drogues à se démasquer. La rationalisation de la médecine a agi comme un aiguillon sur la rationalisation du plaisir. Les deux sphères sont devenues de plus en plus autonomes, même si l’invention récente de drogues comme le Viagra ou le Prozac menace à nouveau de brouiller les lignes de partage.

Les premières tentatives du monde occidental pour contrôler par la loi l’usage des stupéfiants remontent à la fin du XIXe et au début du XXe siècle. L’opium, la cocaïne et le cannabis ont finalement fait l’objet d’interdictions internationales. L’alcool a été strictement réglementé, mais son enracinement plus ancien dans l’histoire européenne a préservé son immunité [lire l’encadré ci-dessous, « Une drogue dure : l’alcool »]. Les États-Unis firent exception, allant jusqu’à la prohibition totale de l’alcool, avec des résultats discutables. Cette décision d’« entraver une industrie prospère » était, souligne Courtwright, un fait sans précédent dans l’histoire occidentale. Quel en était le mobile ? C’est une question profonde, à laquelle il ne donne pas vraiment de réponse satisfaisante. Il insiste sur la complexité croissante du travail industriel, qui faisait monter le coût de l’ivresse. « Un travailleur des champs ivre, passe encore, un “garde-frein” de train ivre, c’est autre chose. » Une large fraction de la classe capitaliste, qui avait jusque-là vigoureusement promu le commerce des drogues alcooliques, trouvait maintenant intérêt à le restreindre. La prohibition est née d’une « contradiction fondamentale du capitalisme lui-même ».

Cette explication quasi marxiste n’est pas tout à fait convaincante. La mécanisation était déjà entrée dans les mœurs avant que ne retentissent les premiers appels à la prohibition ; ivres ou pas, les gardes-freins s’étaient acquittés de leur tâche depuis quelque soixante-dix ans quand fut votée la loi Volstead instaurant la prohibition de l’alcool, en 1919. La principale pression visant à limiter les ventes d’alcool et d’autres drogues n’est pas venue des capitalistes mais des ouvriers eux-mêmes. La hausse des salaires et la formation d’une classe ouvrière « respectable » qui en résulta furent un facteur important. Un autre fut l’entrée des femmes dans la vie publique ; elles ont toujours été la principale force derrière les mouvements de tempérance. Courtwright n’accorde pas suffisamment de poids à ces facteurs.

Mais peut-être est-ce la Première Guerre mondiale qui a joué le rôle de catalyseur. Les principales restrictions des drogues à dépendance, comme tant d’autres restrictions des libertés individuelles, furent introduites pendant ou aussitôt après la guerre. Cela invite à inscrire la prohibition dans une tendance bien plus vaste, décrite de façon mémorable par l’historien George Dangerfield comme l’« étrange mort » du libéralisme (6). Dans son essai De la liberté (1869), John Stuart Mill plaçait la liberté de consommer de l’alcool, de l’opium ou toute autre drogue parmi les droits civiques les plus fondamentaux (7). La perte de ce droit au cours de la Grande Guerre était un indice du déclin de la civilisation que défendait Mill. Le corps d’un individu ne lui appartenait plus ; il appartenait d’abord et avant tout à l’État. De même que le développement de la consommation de drogues est inséparable de l’histoire du capitalisme, leur prohibition est inséparable de l’histoire du collectivisme – le fait central et le plus mystérieux de l’histoire du XXe siècle.

 

Une erreur manifeste de raisonnement

Courtwright croit que le mouvement vers le contrôle des drogues est « de nature foncièrement progressiste ». Il est guidé moins par un zèle puritain que par une antipathie pour le capitalisme libéral, dont le commerce de drogues est une expression saillante. Les drogues, observe-t-il, sont devenues l’une des dernières frontières du consumérisme. Nos besoins physiques élémentaires sont comblés depuis longtemps, tandis que les drogues offrent une variété potentiellement infinie de nouveaux plaisirs. Courtwright doute que les humains soient armés pour affronter un tel choix. Il cite la théorie darwinienne à la mode selon laquelle « l’évolution ne nous a pas préparés » pour y faire face. L’État doit intervenir pour compenser la défaillance du biologique. Il doit contrôler ce que nous ne sommes pas en mesure de contrôler.

Ce raisonnement recèle une erreur manifeste, erreur commune à toutes les spéculations darwiniennes de ce type. « L’évolution ne nous a pas préparés » à tous les bénéfices de la civilisation, y compris la viande cuite, l’agriculture et l’écriture. Rien de tout cela n’existait dans l’hypothétique savane africaine arpentée par les ancêtres d’Homo sapiens. La force de notre patrimoine génétique réside dans sa capacité presque infinie à intégrer le changement. La civilisation génère des insatisfactions, bien entendu. Mais c’est une erreur de croire que le hiatus entre notre mode de vie actuel et un mode de vie supposé « naturel » crée des tensions si intolérables qu’elles auraient pour seul remède l’intervention de l’État. Nous sommes plus solides que ça.

Courtwright effleure à peine ce problème de fond. Sans nul doute, les drogues – comme l’alimentation et la sexualité – nécessitent une forme de régulation. Mais quelle forme ? Dans les sociétés traditionnelles, la consommation des drogues est régulée par la coutume et la religion. Ces institutions s’étant beaucoup affaiblies, l’État a hérité de cette tâche. Mais un État laïc, libéral, est bien mal équipé pour exercer une telle responsabilité. Dépourvu d’autorité morale, il ne peut que s’appuyer sur des sanctions externes, comme l’impôt ou le châtiment pénal. Ce sont des outils grossiers. À la différence de la coutume ou de la religion, ils ne permettent pas de distinguer entre un usage modéré et immodéré, sans danger ou nocif. Pire, ils contribuent à déstabiliser ce qui reste de garde-fous informels. Comme l’État exerce son contrôle sur nous, nous nous sentons déchargés. La contrainte légale remplace l’autodiscipline sociale. Ainsi la prohibition instaure une sorte de cercle vicieux : introduite comme substitut à une discipline faiblissante, elle l’affaiblit encore davantage.

Vu sous cet angle, le problème des drogues est tout simplement un aspect de ce que le sociologue allemand Ferdinand Tönnies appelait la tragédie de la modernité (8).

Les arrangements informels qui régulaient l’usage des drogues et d’autres pratiques potentiellement dangereuses dans les sociétés prémodernes ont été détruits, mais il est futile, sinon pire, de leur substituer les sanctions formelles de la loi. Tönnies a plusieurs fois mis en garde contre l’illusion qu’« une règle éthique ou une religion défunte peut être rappelée à la vie par une forme quelconque de contrainte ». L’État peut créer les conditions permettant ou non à une morale sociale d’être ranimée, il ne peut pas lui-même la faire revivre. La coordination bureaucratique étouffe la libre association des esprits ; l’obéissance forcée détruit la loyauté spontanée. Loin d’être une source de morale sociale, l’État peut être son pire ennemi.

Cette perspective – celle du libéralisme classique – est quasiment absente du débat moderne sur les drogues. Toutes les parties en présence, des « faucons » punitifs aux « colombes » attachées à une politique de réduction des risques, sont d’accord pour dire que le problème doit être résolu par l’État. Pour les faucons, c’est un vice qu’il faut réprimer ; pour les colombes, une maladie qu’il faut guérir. Mais, d’un côté comme de l’autre, personne ne doute que l’agent du châtiment ou des soins doive être l’État.

Ainsi, un recueil d’essais signés par d’éminents experts américains de la politique en matière de drogues offre une synthèse récente et assez sinistre de ces deux positions (9). Les auteurs rejettent le point de vue soi-disant libéral (quel opprobre n’aura pas subi le mot « libéral » !) selon lequel « la toxicomanie est une maladie comme une autre, dont l’individu ne peut être tenu responsable ». À leurs yeux, c’est une défaillance morale, contre laquelle les sanctions criminelles sont un outil de dissuasion efficace et légitime. Mais ensuite, ils ajoutent à cette position traditionnelle des faucons l’idée de forcer les drogués condamnés à accepter un « traitement coercitif ». Apparemment, ils n’y voient aucune incongruité. Ils citent des études récentes montrant qu’un tel traitement peut être aussi efficace, voire plus efficace, que son équivalent volontaire. Ils semblent ne pas voir la perversion radicale qu’ils imposent au sens du mot « traitement ». Par essence, un traitement est consenti ; il s’efforce d’aboutir à ce que recherche le patient, non de lui imposer un objectif qui n’est pas le sien. En l’absence de consentement, le mot « traitement » n’est qu’un habillage flatteur de ce qu’on pourrait aussi appeler un « lavage de cerveau ». Le traitement coercitif des toxicomanes a exactement le même statut scientifique que naguère le « traitement » des dissidents en Union soviétique. Le fait qu’un tel « traitement » puisse être efficace n’est guère un argument en sa faveur.

La position libérale classique a malgré tout quelques représentants en Amérique. Ainsi un recueil d’essais publiés par le « libertarien » Cato Institute (10) présente un plaidoyer convaincant en faveur de la légalisation. Il se concentre sur la loi et l’application de la loi ; la guerre contre les drogues a perverti la Constitution, sapé la procédure légale et corrompu les services de police fédéraux. Comme souvent dans l’histoire, la règle universelle du droit a été sacrifiée à la poursuite d’objectifs particuliers, les contestataires étant qualifiés de « pédants » qui empêchent de « faire le boulot ». Mais, malgré la force de ses arguments, l’influence de ce livre sur la politique sera certainement nulle. Comme l’admet tristement sa couverture, la légalisation reste en dehors des « paramètres du débat sérieux » à Washington. Les essais rassemblés ont une saveur non-conformiste. Milton Friedman a écrit l’avant-propos ; l’introduction est un morceau de rhétorique antiprohibitionniste impertinente signée de l’énergique gouverneur du Nouveau-Mexique Gary E. Johnson (11). Ces essais ne parlent pas la langue sobre et bureaucratique du recueil évoqué plus haut ; ils bouillonnent de rage et de frustration. Ils vont circuler avidement sur Internet et les gens au pouvoir continueront sereinement à les ignorer.

 

Le principe du traitement coercitif a été sacralisé

En Grande-Bretagne, la politique anti-drogues du New Labour épouse la tendance dominante des experts américains, avec son curieux mélange de moralisme et d’utilitarisme. Le traitement coercitif a été sacralisé par le La Forcede 1998, qui permet aux tribunaux de condamner les coupables de crimes liés à la drogue à subir des traitements prolongés et des tests obligatoires, faute de quoi ils sont mis en prison. L’imbrication des systèmes de justice et de santé est annoncée avec tambours et trompettes comme un paradigme d’administration « intégrée ». Le but ultime de la politique anti-drogues est de donner un coup de jeune à la société. « La lutte contre les drogues devrait faire partie d’un éventail plus large de choix politiques destinés à renouveler nos communautés », a écrit Tony Blair. Mais la communauté qu’il évoque n’est rien d’autre qu’une fiction politique. Aucune communauté véritable ne peut être « renouvelée » par un acte de volonté politique. Croire le contraire, c’est être victime de l’illusion de Tönnies. Si le problème des drogues est réellement le symptôme d’une crise de la communauté, alors sa solution se trouve bien au-delà du champ de la politique.

Pourtant, la stratégie anti-drogues du New Labour a réussi à séduire à la fois les faucons et les colombes. Un état de la recherche sur l’usage de drogues effectué par le groupe Sparc, partisan de l’approche sanitaire, apporte globalement son soutien à cette stratégie et adhère avec enthousiasme au principe du traitement coercitif (12). Il approuve l’invitation faite aux forces de police de « devenir partenaires dans l’application des traitements » – un bel euphémisme. Ses critiques sont d’ordre technique : elles portent sur des points comme les coûts, le suivi et la prévision. Tout cela dans un langage strictement utilitaire et managérial. Des mots comme « autonomie », « liberté » et « droit » ne figurent pas dans l’index.

Comme l’ouvrage des experts américains, celui-ci ignore le fait que presque tous les maux habituellement imputés à l’usage de drogues sont en fait créés par la politique de lutte contre les drogues. Ce n’est pas l’héroïne, mais la législation contre l’héroïne, qui enlise les toxicomanes dans l’endettement, la maladie et le crime. Par leur refus de regarder cette vérité en face, ces ouvrages ont quelque chose d’irréel. « Les toxicomanes méritent les conséquences de leurs choix immoraux », affirme l’introduction du recueil américain. Voilà qui a de quoi impressionner, jusqu’au moment où on se dit que ces « conséquences » ne sont ni naturelles ni inévitables, mais le produit d’une politique savamment calculée. Le recueil anglais découvre que la « réinsertion sociale » de ces jeunes sujets consommateurs d’héroïne se fait « vers les marges ». Pour les raisons suivantes : « dépendance croissante à l’héroïne, usage de drogues multiples causant des problèmes de santé, expulsions, factures de drogues élevées et recours croissant au vol et au commerce des drogues ». Il ne s’avise pas que la plupart de ces maux sont provoqués, ou au moins exacerbés par l’illégalité de l’héroïne. L’« usage de drogues multiples » est en grande partie l’effet de l’illégalité du marché ; les « problèmes de santé » sont aggravés par l’absence de régulation et de responsabilisation ; l’« expulsion » est une conséquence directe de l’illégalité ; et les « factures de drogues » sont exorbitantes parce qu’elles incluent de lourdes prises d’intérêt par les cartels et autres preneurs de risque. La prohibition n’est pas la solution au problème de la drogue ; elle est, dans une large mesure, le problème en soi.

 

Ce texte est paru dans le Times Literary Supplement le 14 septembre 2001. Il a été traduit avec l’aide de Dominique Goy-Blanquet.

Chère Jackie Kennedy…

Que faisiez-vous le jour de l’assassinat de Kennedy ? La plupart des Américains nés avant 1963 en ont un souvenir précis. Beaucoup ont en revanche oublié les lettres de condoléances qu’ils écrivirent dans la foulée à la veuve de JFK.

Ils furent plus d’un million à le faire. La plupart de leurs missives ont été détruites, mais une partie est conservée à Boston. Quelle ne fut pas la surprise de 250 d’entre eux (ou de leurs descendants) lorsqu’une historienne les contacta plus de quarante ans après pour leur demander l’autorisation de les publier! Expédié d’Alaska ou de Floride, par des enfants, des adultes ou des vieillards de toutes les couches sociales, ce courrier « en dit long sur l’état de la société américaine au moment de la mort de Kennedy », souligne le Guardian, « alors que le mouvement pour les droits civiques atteignait son apogée ».

=> Comparer les articles Universalis et Britannica sur John Fitzgerald Kennedy

Arsenic et vieilles dentelles victoriennes

Il est sans doute dans l’ordre des choses que certaines femmes aient envie de tuer leur mari. Mais, dans l’Angleterre des années 1840, le nombre de passages à l’acte était incroyablement élevé. La plupart de ces épouses désireuses de se retrouver veuves étaient issues des couches populaires et recouraient à l’arsenic. Cette toxine, explique James Whorton, offrait de nombreux avantages. C’était une poudre, incolore et sans goût, qu’il était très facile de faire passer pour du sucre ou de la farine aux yeux du mari qui se serait aventuré dans la cuisine. On s’en procurait à bas prix dans les épiceries et pharmacies. Quelques milligrammes suffisent pour tuer un homme. Et les symptômes ne diffèrent guère de ceux de la dysenterie ou d’une gastrite.

L’épicentre de cette épidémie d’empoisonnement était l’Essex, « comté arriéré », d’après le Times, qui avait fini par ressembler à l’Italie des Borgia. Les femmes du comté parlaient ouvertement d’assaisonner leurs conjoints avec la « poudre blanche », et le mari de Sarah Chesham, chef de la petite bande de comploteuses, succomba à un plat de riz trop riche en arsenic…

Après l’exécution de Sarah, les maris de l’Essex purent dormir plus sereinement. Mais ces époux n’étaient pas les seules victimes. L’avènement de l’assurance vie fournit de nouveaux mobiles. Des familles pauvres pouvaient inscrire leurs enfants dans des « clubs mortuaires » pour un demi-penny par semaine, et quand un enfant mourait, le club payait jusqu’à 5 livres sterling pour les dépenses funéraires. Sachant qu’un enterrement sommaire coûtait 1 livre, cela laissait un surplus d’argent non négligeable pour nourrir le reste de la famille. Des parents enrôlaient leurs enfants dans plusieurs clubs en même temps pour faire grimper les sommes. De quoi horrifier le lecteur moderne. Mais il n’a pas à choisir entre sacrifier un enfant ou regarder les autres mourir de faim.

Le phénomène prit une telle ampleur qu’en 1850 une loi interdit d’assurer les enfants de moins de 10 ans pour plus de 3 livres. Ce qui ne découragea pas les assassins. C’est l’appât du gain qui fit de Mary Ann Cotton, ancienne catéchiste du comté de Durham, l’un des plus grands tueurs en série de l’histoire britannique. Entre le début des années 1860 et son exécution par pendaison en 1873 elle utilisa l’arsenic pour assassiner sa mère, trois maris, son propriétaire et la plupart de ses quinze enfants. Presque à chaque fois, elle était la bénéficiaire d’une assurance vie.

Ce ne sont pourtant pas ces meurtres sensationnels mais l’arsenic même, sa présence mortelle dans chaque recoin de la vie victorienne et l’insouciance ahurissante avec laquelle on le manipulait qui sont au cœur de l’enquête de Whorton. Produit bon marché dérivé de l’industrie minière, l’arsenic était notamment utilisé dans les cosmétiques, les cigarettes, la bière, le vin, le papier, les bougies, la peinture, des médicaments et des pilules contre l’impuissance. C’est sans doute un lent empoisonnement à l’arsenic qui causait les maux d’estomac dont se plaignaient les victoriens tout au long de leur vie. Charles Darwin lui-même développa ces symptômes après avoir commencé une cure d’arsenic pour traiter un eczéma.

 

Plaies, ulcères, desquamations… mais pas d’interdiction légale

De terribles accidents attiraient parfois l’attention du public, comme en 1858, ce que l’on nomma par la suite l’« incident de Bradford ». Le propriétaire peu scrupuleux d’une confiserie avait commandé du plâtre de Paris pour remplacer le sucre de ses garnitures. Mais le pharmacien – un débutant – lui fournit à la place de l’arsenic, qui servit à la confection de pastilles de menthe. En quelques jours, vingt personnes trouvèrent la mort et des centaines tombèrent gravement malades. C’est l’un des aspects les plus tristes du livre : les victimes ne cherchaient souvent qu’à égayer leur vie avec un morceau de gâteau…

Dans les années 1850, le vert devint une couleur à la mode. De nouvelles teintes, plus riches et plus belles, firent leur apparition. Malheureusement, toutes contenaient de l’arsenic, qu’elles libéraient généreusement dans l’atmosphère. Le papier peint vert, malgré les vigoureuses dénégations des fabricants, était un tueur impitoyable qui empoisonnait l’air des foyers de toute l’Angleterre. Une famille de Limehouse perdit quatre enfants. L’analyse du papier peint vert révéla que chaque centimètre carré était chargé d’une dose mortelle d’arsenic. Lors des bals, les belles mondaines dans leurs robes de mousseline verte envoyaient valser des nuages de poussière toxique, tels des hélicoptères vaporisant des pesticides.

La folie du vert menaçait également la santé des ouvriers de l’industrie de la mode, en particulier des jeunes filles, parfois âgées de seulement huit ans. Plaies, ulcères, desquamation, leurs maux étaient nombreux. Et la mort spectaculaire et atroce de l’une d’entre elles, Matilda Scheurer, 18 ans, fit la une des journaux. La cause du décès ne faisait aucun doute, mais on ne limita pas l’usage de l’arsenic pour autant. Le meilleur moyen de protéger la population, estima un journal médical de référence, était de l’éduquer. L’État n’avait pas à « empêcher de pauvres jeunes femmes de se détruire pour un misérable gagne-pain ». Les étrangers – les Français, les Allemands – pouvaient bien prendre toutes les mesures légales qui leur plaisaient, ce n’était pas la manière de faire de la Grande Bretagne, si attachée à la liberté. De plus, le commerce de l’arsenic était très intéressant.

Whorton adopte un point de vue purement scientifique, mais ce sont les récits des tragédies humaines qui donnent à son ouvrage sa force. Le développement de la toxicologie criminelle au milieu du XIXe siècle, qui permit d’envoyer à l’échafaud tant de criminels, est raconté dans les moindres détails. Whorton livre aussi une méthode pour détecter des traces même infimes d’arsenic dans les organes d’un cher disparu. La description la plus célèbre des effets d’un tel empoisonnement est celle du suicide d’Emma dans Madame Bovary. Whorton nous raconte que Flaubert vomit deux fois en l’écrivant. Les lecteurs de The Arsenic Century savent pourquoi…

 

Ce texte est paru dans The Sunday Times le 24 janvier 2010. Il a été traduit par Adrien Pouthier.

«  Ni la prohibition, ni la légalisation ! »

Books : Dans Le Livre noir de l’économie mondiale, publié en France en 2007, vous étudiez le développement sans précédent des activités liées au trafic illicite de marchandises à la faveur de la mondialisation. En quoi l’ouverture des marchés a-t-elle favorisé le trafic de drogues ?

Moisés Naím : Il y a une première chose importante à comprendre : tous les trafics illicites sont liés, qu’il s’agisse du trafic de drogues, d’êtres humains, de contrefaçons, d’armes, etc. Nous sommes habitués à analyser les commerces illicites selon des lignes de produits. Mais les trafiquants passent d’un produit à l’autre selon les opportunités économiques. Nous devons une fois pour toutes nous débarrasser de l’illusion que les différents commerces illicites peuvent être séparés. Bien sûr, le commerce clandestin est séculaire, mais force est de constater qu’il est en pleine expansion depuis les années 1990. Et ce en raison d’une conjonction de facteurs qui ont tous à voir avec la mondialisation : la fin de la guerre froide et les changements politiques qui ont eu lieu, la libéralisation de l’économie, le développement des technologies, en particulier l’Internet, les changements démographiques et les évolutions des flux migratoires.

Vous insistez sur le fait que « les outils de l’économie sont plus utiles pour comprendre les ressorts du trafic de drogues que les arguments moraux ». Que voulez-vous dire ?

Soyons clairs : les trafiquants de drogues sont avant tout des criminels. Reste que, si l’on veut comprendre comment fonctionne ce monde, il faut arrêter de le considérer d’un point de vue moral et légal. C’est un fait : les trafiquants sont des agents économiques, des entrepreneurs, qui savent – souvent plus vite que les autres – profiter des opportunités créées par un marché mondialisé et des nouvelles technologies leur permettant de réduire les coûts engendrés par les longues distances. Mais comprendre les trafiquants et le fonctionnement du trafic de drogues ne veut pas dire les justifier. Comprendre ne signifie pas accepter ni tolérer, comprendre veut dire comprendre. Et c’est indispensable, si l’on veut être efficace dans la lutte contre le trafic de drogues.

Le problème vient de ce que, dans nos sociétés démocratiques, les hommes politiques sont l’expression de nos valeurs. Quand nos responsables se prononcent en faveur de la prohibition et de l’interdiction totale de toutes les drogues, ils ne font que refléter les préférences de leurs électeurs. Dans un système démocratique, aller à l’encontre de l’opinion publique revient à un suicide politique. En matière de lutte contre la drogue, le problème de base, qui enlise le débat et les politiques publiques, ne vient pas des gouvernements et de leurs responsables, mais plutôt de la méconnaissance du public à l’égard de ce sujet. Considérez les États-Unis : voilà une société qui interdit la marijuana, mais autorise la possession d’armes à feu ! C’est aux responsables politiques et aux intellectuels d’amener le sujet sur le devant de la scène, pour faire prendre conscience de la contradiction qu’il y a à accepter aussi largement la possession d’armes à feu tout en maintenant l’interdiction totale d’une drogue comme la marijuana, aujourd’hui présente dans tous les lycées, universités et une grande partie des foyers du pays.

Quels sont les coûts de la politique prohibitionniste ?

La prohibition totale a un coût énorme. Aux États-Unis, par exemple, elle conduit à des niveaux très importants d’incarcération, parmi les plus élevés du monde. Par ailleurs, la prohibition augmente les prix des produits et, par voie de conséquence, les bénéfices des trafiquants. Cela conduit à la constitution de groupes criminels extrêmement puissants, qui ont le pouvoir d’acheter des armes et de l’influence politique. Dans des pays comme le Mexique, l’Afghanistan ou la Bolivie, le trafic de drogues menace sérieusement la démocratie et son fonctionnement, au point que certaines personnalités liées aux narcotrafiquants se retrouvent au pouvoir. 76 % des Américains pensent que la politique prohibitionniste menée par la Maison-Blanche, appelée « guerre anti-drogues », est un échec. Pourtant, 73 % d’entre eux sont contre la légalisation de toutes les drogues, et 60 % s’opposent à la légalisation de la marijuana. Cette incohérence – « ça ne marche pas, mais, surtout, ne changez rien » – n’est pas le privilège des Américains. C’est la position de la plupart des sociétés occidentales.

De plus en plus de spécialistes en viennent à penser que les lois anti-drogues sont plus dangereuses que les stupéfiants eux-mêmes, et prônent leur légalisation. Jusqu’où peut-on aller ?

C’est une erreur de réduire le débat sur la drogue à l’opposition manichéenne entre légalisation totale et prohibition totale. Malheureusement, c’est la forme qu’il a prise ces dernières années, conduisant à la paralysie des politiques publiques en matière de lutte contre les drogues. Le mot « légalisation » ne fait qu’engendrer de la confusion. Le vrai débat porte sur la question de savoir comment permettre l’émergence d’autres options. Je ne pense pas qu’il faille permettre la légalisation de l’héroïne de sorte que tous puissent la consommer, à tout moment, dans n’importe quel lieu, et que les enfants y aient librement accès. En revanche, il est parfaitement possible d’avoir un système dans lequel la marijuana pourrait s’obtenir, sous certaines conditions.

Les produits narcotiques sont nombreux. « La » drogue n’existe pas. Les produits sont différents et ne s’adressent pas aux mêmes marchés. Il faut absolument avoir cela en tête si l’on veut trouver les moyens efficaces d’atténuer les effets négatifs de la consommation et du trafic de drogues sur nos sociétés. Les moyens que vous allez élaborer pour lutter contre l’usage de la méthamphétamine n’ont rien à voir avec ceux qui concernent la marijuana. Les façons dont sont produites, distribuées, consommées ces drogues, et l’impact qu’elles ont sur leurs usagers sont très différents d’un produit narcotique à l’autre. Parler des drogues en termes généraux est une absurdité.

Entre légalisation et prohibition, quelles sont les options envisageables ?

Toutes les options possibles passent par le fait de bien distinguer les produits dont on parle, comprendre leurs spécificités, savoir qui sont leurs consommateurs. En ce moment, nous sommes pris dans le choc paralysant de deux extrémismes : pour le prohibitionniste intégriste, tout doit être interdit, pour tout le monde, partout, tout le temps ; pour le fondamentaliste de la légalisation, l’unique façon de résoudre le problème est d’autoriser toutes les drogues, partout, tout le temps, pour tout le monde. Cette cristallisation du débat empêche d’avancer vers de meilleures politiques publiques et de mettre en place les expérimentations qui nous permettraient de tester diverses options et de recueillir les données dont nous avons besoin. Il faut comprendre, une fois pour toutes, qu’il n’existe pas de solution idéale au problème des drogues : toutes les options possibles concernant la lutte contre les produits narcotiques auront un coût du point de vue social. Voilà pourquoi nous devons comparer les diverses options pour déterminer, dans chaque contexte, celle qui aura le meilleur rapport coût/bénéfice. Certaines politiques expérimentales ont déjà été mises en place, avec quelques succès : au Portugal, par exemple, où l’on a décriminalisé, depuis 2001, la possession de drogues pour la consommation personnelle, y compris de cocaïne, d’héroïne et de méthamphétamine, et où l’on propose des thérapies en lieu et place de peines d’emprisonnement.

L’expérience portugaise est-elle exportable ?

C’est encore trop tôt pour le savoir. Les États-Unis et les autres sociétés européennes ne sont pas prêts à un tel changement. N’importe quel responsable américain qui proposerait aujourd’hui une politique comme celle du Portugal perdrait immédiatement son poste. Tant qu’on n’aura pas fait évoluer les mentalités, expliqué à l’opinion qu’il est impératif de chercher des alternatives à la prohibition, fait comprendre au public que la « guerre anti-drogues » inflige des dommages considérables à la société, tout cela ne sera que pure spéculation.

Comment expliquez-vous ce refus de regarder en face l’échec de la prohibition ?

Les choses sont en train de changer, notamment sous l’impulsion de l’Amérique latine. J’ai eu la chance de participer à la Commission latino-américaine sur les drogues et la démocratie, codirigée par les anciens présidents du Brésil, de Colombie et du Mexique : Fernando Henrique Cardoso, César Gaviria et Ernesto Zedillo. Nous avons travaillé plus d’un an sur le sujet et interrogé des centaines de personnes pour comprendre la problématique : trafiquants, producteurs, consommateurs, policiers, médecins, épidémiologistes, sociologues, économistes. Le rapport, qui milite pour la mise en place d’un nouveau paradigme, a eu un très grand impact médiatique dans le sous-continent (1). L’urgence, aujourd’hui, c’est de réussir à ouvrir le débat. Bien sûr, il est naturel que, dans des pays comme le Mexique ou la Colombie, le Brésil ou le Nicaragua, les opinions publiques soient plus réceptives. Les morts sont là pour obliger les mentalités à changer. Mais la violence dévastatrice liée au narcotrafic et à sa répression au Mexique est en train de déborder peu à peu la frontière avec les États-Unis.

La réalité est toujours le meilleur vaccin contre les idées fausses. Et ce qu’elle démontre, après quarante années de « guerre anti-drogues », c’est que, malgré les 40 milliards de dollars annuels que lui consacrent les États-Unis, cela ne marche pas.

Si, pour ce qui est de la marijuana, la légalisation est une option assumée par cette Commission, que préconisez-vous en matière d’héroïne, de cocaïne, de méthamphétamine… ?

D’abord, traiter les toxicomanes comme des patients plutôt que comme des criminels. Il faut savoir que l’héroïne n’est pas une drogue de consommation massive. Les utilisateurs réguliers d’héroïne sont relativement peu nombreux dans le monde, pour la bonne raison qu’ils en meurent rapidement. L’héroïne et les drogues très puissantes sont mortelles pour leurs consommateurs réguliers. Pour ce produit spécifique, une politique de protection et de réduction des dommages doit être mise au point.

Ensuite, il est nécessaire de combattre clairement les acteurs des niveaux intermédiaires du circuit de distribution. Les gros profits ne se font pas aux extrémités de la chaîne. Les agriculteurs qui cultivent la coca en Colombie ou l’opium en Afghanistan ne font pas de grandes marges. Les revendeurs finaux, qui vendent au détail leurs doses au consommateur, n’en font guère plus. Les profits et les plus grosses marges se situent au milieu de cette chaîne, au niveau du commerce de gros et du transport de la marchandise : c’est là que vous prenez le plus de risques, et donc que les marges sont les plus élevées. Voilà où il faut concentrer nos efforts.

Je le répète : la voie de la légalisation totale est aussi irréaliste que celle de la prohibition. Irréaliste et irresponsable : elle aurait, elle aussi, un coût énorme pour nos sociétés. Sur ces questions, encore une fois, il s’agit d’être précis : de quelle drogue parle-t-on ? Comment va-t-on la légaliser ? Quelle zone géographique sera concernée ? Quelles seront les conséquences ? Quels instruments seront utilisés ? Dans quel cadre juridique ? Et avec quels critères de régulation ? Prôner d’une façon très générale la « légalisation des drogues » a pour seul effet de banaliser le débat et de le mettre au point mort.

Propos recueillis par Suzi Vieira